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Plaisir et douleur : un conflit permanent ?

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684 Revue Médicale Suisse www.revmed.ch 18 mars 2015

Cette confrontation peut évidemment être représentée d’une manière grandiose jus­

qu’à mettre en scène, pourquoi pas, des combats sans exclusion de corps entre anges et démons. Autrement dit, une confron­

tation sans merci entre le Bien et le Mal.

Comme on peut s’éloigner de visions trop fantasmagoriques et allusives en se de­

man dant tout simplement si l’homme primitif, l’homme des cavernes, ne pouvait pas se trouver tous les jours face à une problématique identique.

Le fait, en somme, de devoir

se soumettre à des alternances entre des perceptions alléchantes et des perceptions franchement désagréables. «Vers lesquel­

les faut­il se tourner ?», aurait sans doute dû se demander l’homme primitif aussi.

Mais en tant que médecins, nous som mes hélas obligés de nous questionner sur des nuances incontournables, par rapport soit à ce que peut ressentir un patient, soit à ce que nous­mêmes pouvons ressentir. Par exemple, doit­on s’acharner d’emblée sur un vécu douloureux du malade en es­

sayant au plus vite de l’éliminer ? Ou de­

vrions­nous encourager ce même patient à quelque peu «dialoguer» avec sa souffrance au lieu de la «démoniser» jusqu’à penser qu’elle serait quelque chose d’inhumain, de purement destructeur ?

Faisons une allusion au domaine de la psychiatrie où, devant poser un diagnostic de trouble bipolaire, le psychiatre se bor­

nerait à ne prendre en considération que des facteurs saisonniers et familiaux, en escamotant par là un vécu non impossible de la part du patient qui le traînerait tantôt du côté de l’euphorie, tantôt du côté de la dysphorie. Ce qui pourrait signifier être basculé presque sans préavis entre un ren­

forcement de son Moi et une sorte d’effon­

drement de ce même Moi.

En voyant les choses sous un aspect d’ordre plutôt neurologique, des percep­

tions périphériques soit franchement algi­

ques, soit franchement hédoniques finis­

sent par être acheminées vers le cerveau par les mêmes fibres nerveuses ayant peut­

être des différences de vitesse de conduc­

tion.

Est­ce que, par contre, la douleur pourrait représenter une sorte de proto­sensation à travers laquelle le soma manifesterait sa présence indiscutable, tandis que ce qu’on

appelle plaisir ne serait qu’un sous­pro­

duit sensoriel nanti de plusieurs explica­

tions ? Explications allant justement de la maîtrise de la douleur jusqu’au fait qu’elle porterait en soi le caractère de l’anonymat alors que le plaisir deviendrait une source de personnalisation. A son tour, cet effet personnalisant du plaisir pourrait faire ris­

quer un isolement individualiste, voire égo­

centrique, alors que la douleur, comme on le sait, tend à induire de la solidarité et de la compréhension mutuelle.

De plus, la douleur semble susceptible de pouvoir durer davantage que le plaisir, et susceptible aussi d’être répétée car peut­

être inscrite davantage que le plaisir dans la mémoire corporelle. D’autant plus que même lors d’événements à fixer dans sa mémoire comme fondamentalement joyeux, il est possible que des surprises plutôt dé­

sagréables «infiltrées» dans le bonheur du moment finissent par se fixer dans l’en­

semble des souvenirs comme davantage marquantes que le souvenir présumé de type positif.

Plus encore, la douleur assume le plus souvent une forme ou une autre de locali­

sation dans le corps, mis à part ce qu’on appelle une douleur morale, plus difficile­

ment objectivable d’ailleurs, tandis que le plaisir est non seulement davantage fu­

gace, mais plus difficile à être justement localisé dans une zone précise du corps.

L’apex du plaisir représenté par l’orgasme, non seulement se caractérise par une ra­

pidité d’apparition et de disparition éton­

nantes, mais est à la fois dans le corps par­

tout et nulle part.

En outre, il y a des souffrances particu­

lières, telle la douleur implicite dans une performance sportive ou celle implicite dans une vocation mystique ou encore dans des intentions d’expiation ou de so­

lidarité humaine, qui pèsent davantage sur la vie de quelqu’un que des plaisirs de pacotille.

A la rigueur, dans un couple donné, une souffrance commune pourrait se révéler comme un élément de renforcement du lien, alors que le plaisir pourrait représen­

ter une menace pour le lien, dans le sens que le moment venu un membre du couple en question se trouverait devant l’énigme de pouvoir se rendre compte de qui des deux aurait davantage de plaisir que l’autre.

Un cas de figure est constitué à cet égard par l’orgasme simultané, devenant à la fois une performance et une forme de garantie de jouissance commune, mais devenant de plus en plus aléatoire et finissant par im­

poser la perplexité : qui est coupable de sa disparition.

Pour compléter un tant soit peu une vision d’ensemble de ce genre de problé­

matique, on peut se poser la question de savoir s’il y aurait une forme de supré­

matie du plaisir par rapport à la douleur lorsqu’on est en proie au sommeil ou lorsqu’on est sous l’emprise d’une pleine conscience.

Pr Georges Abraham Av. Krieg 13 1208 Genève

Plaisir et douleur : un conflit permanent ?

… la douleur jusqu’au fait qu’elle porterait en soi le caractère de l’anonymat alors que le plaisir deviendrait une source de personnalisation …

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