• Aucun résultat trouvé

Les nouvelles frontières de la mort et de l’argent (1)

N/A
N/A
Protected

Academic year: 2022

Partager "Les nouvelles frontières de la mort et de l’argent (1)"

Copied!
2
0
0

Texte intégral

(1)

154 Revue Médicale Suisse www.revmed.ch 20 janvier 2010

actualité, info

Les nouvelles frontières de la mort et de l’argent (1)

« (…) Un riche Laboureur, sentant sa mort prochaine,

Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.

Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage Que nous ont laissé nos parents.

Un trésor est caché dedans (…) »

On se souvient pour l’essentiel de cette fable de Jean de La Fontaine (Château- Thierry, 1621 ; Paris, 1695) et de sa morale curieusement introductive :

«Travaillez, prenez de la peine : C’est le fonds qui manque le moins.»

Une morale quelque peu absconse pour des générations d’écoliers quand on omet de préciser qu’en cette France du XVIIe siècle le «Laboureur» désigne le propriétaire des terres qu’il cultive, que le «fonds» évo- que le capital, et que le verbe «manquer» est un synonyme d’«échouer». Une fable, en somme, à la gloire de la propriété associée aux richesses produites par un labeur inces- sant. Un hymne, peut-être, à une forme de capitalisme agraire et familial comme sem- ble en témoigner la fin de la fable (encore que l’ellipse entre le «retournement» de la terre et la production de richesse apparaît bien trop longue pour être crédible).

« (…) Le Père mort, les fils vous retournent le champ

Deçà, delà, partout ; si bien qu’au bout de l’an Il en rapporta davantage.

D’argent, point de caché. Mais le Père fut sage De leur montrer avant sa mort

Que le travail est un trésor.»

Jean de La Fontaine ne fut certes ni le pre- mier ni le dernier à traiter de la conjonction mort-argent, soit de la transmission des hé- ritages qui, depuis des siècles, justifie – pour une très large part – l’existence des notaires et de leur bonne fortune. Tout ceci continue, bien évidemment, de nos jours. Il ne pour- rait en être autrement puisque personne ou presque n’entend plus l’affirmation formu- lée, en 1840, par Pierre-Joseph Proudhon (Besançon, 1809 ; Passy, 1865) selon laquelle

«La propriété, c’est le vol».

Les rapports entre la mort et l’argent con- cernent aussi l’organisation des obsè ques.

Sur ce sujet, il est remarquable d’observer aujourd’hui (outre le développement de la pratique de la crémation) la multiplication des incitations commerciales à débourser de son vivant les sommes correspondant à ses futures obsèques. Argument généralement

avancé pour justifier cette prise en charge en amont : ne pas, le moment venu, «ennuyer»

ses proches avec de tels soucis matériels ; comme si la participation financière directe des plus proches ne devait plus, ici, faire partie des rites funéraires.

Et c’est dans ce contexte que l’on observe l’émergence d’un nouveau questionnement, celui concernant non pas les aspects finan- ciers d’après la mort mais bien ceux qui pré- cèdent cette dernière. Deux exemples peu- vent ici en être donnés. Le premier en Suisse, le second en France.

Il y a quelques semaines, Bertrand Kiefer traitait, dans son Bloc-notes, des «difficultés du mourir étatique» (Revue médicale suisse du 4 novembre) ; une problématique qui, vue de France, apparaît pour l’essentiel spé- cifiquement suisse. «C’est dans une sorte de traquenard qu’est poussé notre gouverne- ment – et, derrière lui, l’Etat – par sa relation avec les organisations de suicide assisté, écrivait-il. Soit, en effet, il continue de fer- mer les yeux sur leurs pratiques, comme jusqu’à maintenant. Mais alors, ces organi- sations iront toujours plus loin. Dignitas or- ganisera un véritable business d’importa-

tion de malades en fin de vie, finira par créer des filières industrielles – et lucratives – du mourir volontaire et apaisé. Exit se sentira confortée dans une approche toujours plus large du suicide de personnes fatiguées de vivre pour toutes sortes de raisons. La vélo- cité de ces évolutions est incertaine, mais il est sûr qu’à un moment ou à un autre la si- tuation de non-droit, de tranquille silence démocratique et de laisser-faire juridique ne sera plus tenable.»

Mais ce «business d’importation de ma- lades en fin de vie» n’existe-t-il pas déjà ? Ces «filières industrielles – et lucratives – du

mourir volontaire et apaisé» ne sont-elles pas déjà en gestation ? Comment imaginer que ces entreprises du mourir ne répondent pas aux mêmes contraintes que toutes les entreprises qui entendent, mordicus, vivre et croître ?

Extrait d’un entretien accordé en 2008 au Monde par Ludwig A. Minelli, fondateur de Dignitas. Concernant ses clients, il déclare :

«Parmi eux, plus de la moitié sont des Al- point de vue

D. R.

News_154_157.indd 1 15.01.10 09:15

(2)

Revue Médicale Suisse www.revmed.ch 20 janvier 2010 155 lemands, puis viennent des Anglais, des

Français, etc. En 2007, 141 personnes se sont suicidées, dont seulement six Suisses. Les associations Exit, elles, n’acceptent que des Suisses.

Le raisonnement d’Exit est de dire que l’aide au suicide – facturée par Dignitas 10 000 francs suisses (6152 euros) – ne doit pas être une entreprise lucrative…» Il ajou- te : «Dans nos statuts, nous prévoyons des réductions pour les gens qui ont des reve- nus modestes, et même la possibilité de ne rien payer. Du point de vue de la loi suisse, nous aurions pu créer une société anonyme et faire des profits. Mais si Dignitas est une association à but non lucratif, nous avons aussi besoin de fonds pour financer notre lutte pas seulement en Suisse, mais aussi à l’étranger.»

Sur la Toile, on apprend encore que l’asso- ciation emploie quatorze salariés, qu’elle re- cherche des locaux à acheter («pour résou- dre les problèmes de voisinage…») et que le montant «souvent incriminé» des «presta- tions» peut être détaillé de la manière sui- vante : préparation du suicide assisté, frais administratifs (Fr. 3000.–), visite médicale (Fr. 500.–), réalisation (Fr. 3000.–), pompes funèbres – incinération (Fr. 1700.–), démar- che auprès des autorités (Fr. 1500.–). Un total, donc, de Fr. 9700.–, soit 6000 e que l’on prend soin, pour les personnes âgées de l’Hexa- gone, de convertir : 39 357 francs. Ques tion : existe-t-il des business véritablement non lucratifs ?

Nous verrons bientôt ce qu’il en est de la France, des soins palliatifs et, toujours, de l’argent.

(A suivre)

Jean-Yves Nau [email protected]

News_154_157.indd 2 15.01.10 09:15

Références

Documents relatifs

Le 1 er congrès international de biotech- nologie verte sera organisé par la Faculté polydisciplinaire de Taroudant en colla- boration avec l’Association Ibn Zohr pour la

Le prochain congrès annuel de la So- ciété française de toxicologie (SFT) aura lieu les 22 et 23 novembre 2018, à Lille, France, sur le thème « Évaluation du risque

La 14 e conférence internationale sur la surveillance, la modélisation et la gestion de la pollution de l’eau aura lieu du 22 au 24 mai 2018 à La Corogne, Espagne.. Pour plus

La 11 e conférence internationale sur l’analyse des risques et l’atténuation des risques se déroulera du 6 au 8 juin 2018 à Séville, Espagne.. Pour plus de renseignements

La 6 e réunion du groupe d’étude ESCMID pour les infections à Legionella (ESGLI) aura lieu du 10 au 12 septembre 2019 à Athènes, Grèce.. Pour plus de

La conférence se déroulera du 28 juillet au 2 août 2019 à South Hadle, États-Unis, avec pour thème « Trouver des solutions aux pro- blèmes émergents des sous-produits de

Le colloque national des Villes-Santé de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) « Environnements intérieurs de qualité : les villes s’engagent pour la santé des