NOTES DE LECTURE
• ALIX CLÉO ROUBAUD Journal (1979-1983) Jean-Philippe Rossignol
• B.S. JOHNSON Les Malchanceux Jean-Philippe Rossignol
• NORMAN MANEA L’Enveloppe noire et
Les Clowns. Le dictateur et l’artiste
Stéphanie Dupays
• MARIE DARRIEUSSECQ Rapport de police Stéphanie Dupays
• ALAIN DE BOTTON
Splendeurs et misères du travail Patrick Amine
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NOTES DE LECTURE
■ Journal
Journal (1979-1983) ALIX CLÉO ROUBAUD Seuil, « Fiction & Cie » 233 p., 26,90 €
À Paris, rue des Francs- Bourgeois, des Archives, de la Harpe. L’Hôtel des Îles britanniques de La Bourboule, la traversée de Londres, le Blue Boar Hotel de Cambridge.
Et encore Rome, Fès, Saint-Félix… Ce sont des chambres, des voyages, des notations, la trajec- toire visible du temps.
Nous lisons les errances d’Alix Cléo Roubaud, ses déambulations comme on dirait concrètement
« les travaux et les jours ».
Alix Cléo Roubaud, née à Mexico et de nationalité canadienne, passe sa jeu- nesse en Europe, étudie l’architecture et la philo- sophie. Elle devient pho- tographe, ce sera son acti- vité primordiale. Se marie avec Jacques Roubaud.
Rencontre Jean Eus- tache, qui fera un court fi lm sur elle : les Photos d’Alix. Pour le reste, de quoi est faite sa vie ? Elle lit, étudie Wittgenstein, écoute beaucoup de musique. Buxtehude et Bach. Partition sans cesse reprise : essayer de chas- ser les idées noires. Son expérience, troublante et tendue, se retrouve
au cœur de son Jour- nal qui mêle, au début des années quatre-vingt, l’ordinaire, la profondeur, la violence, la grâce, le désespoir, l’humour, et de magnifi ques photos de nu. Elle écrit aussi bien en français qu’en anglais.
Elle a conscience de sa fragilité car la mort rôde pour de vrai – elle souffre d’asthme depuis l’enfance et succombera en jan- vier 1983 d’une embolie pulmonaire, à 31 ans.
Mais, coûte que coûte, il faut tenir l’équilibre. Ses phrases prouvent une forme de funambulisme, peut-être même cette beauté du funambule en mouvement décrit par Jean Genet. Garder l’équi- libre, un œil sur la corde, l’autre fi xant le ciel.
Voilà deux amants allon- gés sur un lit. Ils regar- dent à peine l’objectif.
Nous observons des mariés, à distance et du mariage et d’eux-mêmes.
Alix et Jacques, Cléo et Roubaud : ils pour- raient être des person- nages mathématiques apparaissant dans le roman le Grand Incen- die de Londres. Étrange comme cette apparition du couple est limpide, presque lunaire. L’éro- tisme est une question simple, bien que com- plexe et souterraine dans
ces fragments. La pensée de Cléo Roubaud inter- roge infi niment le désir, sans qu’aucune récupé- ration par quelque com- munauté que ce soit ne puisse avoir lieu. Bye-bye Mai 68 ! Il suffi t de voir ses images. Surimpression , cadrage élégant et subtil, sens de la perspective (en cela, elle est proche de la photographe américaine Francesca Woodman).
Une absence totale de kitsch quand elle capte les objets. En reine de l’ellipse, Alix fait alliance avec Plotin dans ses Ennéades : « En général l’âme est et devient la chose dont elle se sou- vient. »
■JEAN-PHILIPPE ROSSIGNOL■
■ Roman Les Malchanceux B.S. JOHNSON Traduit de l’anglais par Françoise Marel Quidam Éditeur
27 cahiers non reliés, 32 €
Marin imaginaire et écri- vain, éléphant et suicidé, invisible et fougueux, radical et doux, Bryan Stanley Johnson aura tenu tous les rôles sans arrogance. Dans l’ombre.
Ça lui était naturel parce que la littérature n’était pas une carrière, comme on le dit pour les mili-
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184 taires, les économistes ou
encore une grande partie des écrivains actuels. En 1973, B. S. Johnson se tue à l’âge de 40 ans. Ques- tion : Winston Churchill a-t-il eu le temps d’ouvrir ces livres étranges qui paraissent au début des années soixante ? Ques- tion bis : la politique de Margaret Thatcher aurait- elle été sensiblement différente si elle avait lu House Mother Normal, roman publié en 1971 ? On peut en douter. Huit années après, l’infi rmière- chef arrive au 10 Dow- ning Street. Aux oubliettes la sensation de l’Océan.
Bonjour ravage.
Johnson, lui, expéri- mente, combat, invente une baleine incroyable au fur et à mesure de l’écri- ture. À la tête d’un navire perdu dans les eaux puritaines de l’Angleterre, il déplace l’autobiogra- phie et la chronique.
Puisque le monde est devenu hybride, sauvage, marécageux, et que Gra- ham Greene et Iris Mur- doch ont déjà donné leur vision du large, il conve- nait que le sous-marin soit d’un genre nouveau. Son nom : les Malchanceux.
Comment décrire cet ob- jet ? Ce n’est pas vraiment un livre, ce serait plutôt une longue lettre que le lecteur recevrait dans sa
boîte en plusieurs livrai- sons, sur le mode ancien des revues d’avant-garde.
Un livre de digressions à la Laurence Sterne. Un Tristram Shandy qui se passerait sur les stades de football, dans la région des Midlands, dans les pubs. Quand on ouvre le boîtier des Malchanceux, on sépare des liasses élé- gamment reliées qu’une note d’intention conseille d’appréhender avec le plus de liberté possible.
Comprendre : le livre est entre vos mains, lec- teurs, choisissez l’ordre et la cadence qui vous conviendront le mieux pour cette traversée.
Que trouve-t-on dans ces cahiers agencés par l’écri- vain, dans le ventre de la baleine ? Une histoire simple. Un journaliste sportif sort de la gare et assiste aux matchs qu’il relatera ad vitam dans ses articles, la grande tra- dition anglaise du foot- ball et ses rites d’alcool quand ne cesse de venir le hanter l’image de Tony, son ami mort d’un can- cer des années plus tôt.
Tony n’est plus là, le reste n’est que mensonges, des combines pour lit- térateurs obscènes. Au hasard des chapitres, il y a ce constat : « Quelle iro- nie aujourd’hui, comme s’il avait pu prévoir le
gâchis, la souffrance, le jaunissement, l’affai- blissement, quel gâchis, quel gâchis ! De toute façon, c’était impossible à concevoir, impossible à imaginer que ça vien- drait de lui, que c’était en lui. Pour moi, c’est facile, je m’attends toujours au pire. » Cap au pire, comme nous le souffl ait un autre Irlandais enjoué.
■JEAN-PHILIPPE ROSSIGNOL■
■ Roman
L’Enveloppe noire NORMAN MANEA
Traduit du roumain par Marily Le Nir
Seuil, « Fiction & Cie » 353 p., 22 €
Les Clowns. Le dicta- teur et l’artiste NORMAN MANEA
Traduit du roumain par Marily Le Nir
Seuil, « Fiction & Cie » 265 p., 22 €
Explosif ! L’écrivain rou- main Norman Manea se place dans le sillage des satiristes d’Europe de l’Est, de Boulgakov à Kadaré, qui, pour déjouer la censure d’un État tota- litaire, se sont propulsés dans les mondes paral- lèles de la farce, du sur- naturel ou du fantastique.
Citant Borges, Manea
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185 reprend à son compte
l’idée que « la censure est mère de la métaphore. La vérité avait été contrainte de trouver refuge dans la littérature, survivant grâce à des codes ingénieux, sous des formes souvent équivoques et obscures ».
Dans l’Enveloppe noire l’auteur nous plonge dans un univers insolite et menaçant, peuplé de personnages étranges,
« ces fi gurants de la grande farce. Hommes, femmes, enfants, soldats, prêtres, vagabonds, pay- sans, prosti tuées, ministres, fossoyeurs, ingénieurs, poètes, masques et dou- blures, la grande armée muette des vaincus, der- nières reliques de la vie normale, foudroyés par le destin, incapables de res- ter indifférents, refusant la santé, l’indifférence, la normalité ». Tout ce petit monde insensé se sur- veille, se soupçonne, tra- fi que, déraisonne.
Et l’histoire ? Elle est racontée par un fou, Tolia, cet ancien professeur devenu gardien dans un hôtel de passe, un inépui- sable bavard qui enquête sur la mort de son père
« suicidé ou trucidé » après avoir reçu une enveloppe portant la marque de la garde de fer, un mouve- ment fasciste des années trente. Dans un style hal-
luciné, véhément, torren- tiel, Manea entraîne le lec- teur (en le perdant parfois un peu) dans le tourbillon des pensées des per- sonnages au fi l de longs monologues délirants.
De grands morceaux de littérature, fascinants et effrayants à la fois, parce qu’il en émane d’amers relents de vies broyées par la machine infernale de la terreur. Comme si dans ce monde où le réel n’était plus qu’une « fan- faronnade, des miettes, une fl eur de pissenlit », la folie était l’ultime refuge, la seule façon de préser- ver son identité et son intimité.
Extravagant, l’univers de Manea résonne pourtant d’échos familiers à ses compatriotes : les loge- ments exigus, les fi les d’attente interminables, les autobus bondés, les ombres (les informateurs) qui guettent à tous les coins de rue, les petites arrangements, la délation.
Et si toute ressemblance avec la Roumanie de Ceausescu n’était pas que pure coïncidence ? Gar- dons-nous cependant de réduire l’Enveloppe noire à une parabole loufoque sur l’histoire de son pays, c’est surtout une fable qui s’empare de la réa- lité pour la convier à un étourdissant bal masqué.
Comment un tel texte a-t-il pu paraître en Rou- manie en 1986 à une époque où les écrivains devaient composer avec la censure ? La réponse se trouve dans le recueil d’ar- ticles de Manea les Clowns.
Le dictateur et l’artiste, qui paraît en même temps que l’Enveloppe noire.
On y comprend que la publication de l’Enve- loppe noire fut une lutte de tous les instants entre l’auteur animé par la seule obsession « que le livre ne soit pas récupérable » et le censeur, qui, pour le décourager, multiplie les exigences insensées.
Un vrai cauchemar : visite de la Securitate (la po- lice politique), contrôle annuel de sa machine à écrire, mise sur écoute, campagne de presse dif- famante, le tout dans une atmosphère de chasse à l’homme. Mais surtout le pouvoir se pique de critique littéraire et d’édi- tion. À cet égard, l’un des articles du recueil contient un document stupéfi ant : le rapport de la censure sur l’Enveloppe noire. Vous vous fi guriez le cen- seur comme un béotien et un inculte ? Il n’en est rien, le régime a su récu- pérer les meilleurs esprits, le censeur de Manea ana- lyse avec une grande jus- tesse son roman… pour
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186 en proposer une « version
de remplacement ». Que l’auteur transforme ses personnages, « en majo- rité des solitaires inadap- tables », en « personnages lumineux et toniques », qu’il réécrive l’histoire pour « ne pas donner à croire qu’il y a eu chez nous des crimes, des dé- portations, un véritable Holocauste », qu’il renonce aux passages donnant
« une image négative des réalités de la vie environnante », telles sont les recommandations à suivre pour rendre le livre publiable. On voit là toute l’ambiguïté et la duplicité d’un système qui tente de rendre l’écrivain com- plice, de le domestiquer, de le faire rentrer dans le rang. Le roman fi nit par paraître, dans une version certes adoucie mais en- core corrosive. Cependant Manea, lassé de ce harcè- lement qui va s’exacer- bant, s’exile en Allemagne puis aux États-Unis, où il vit aujourd’hui.
Les autres textes du recueil, tout aussi pas- sionnants, sont autant de variations sur les rapports entre l’écriture, l’idéologie et le totalitarisme. C’est que la dictature touche di- rectement aux mots, dont elle détourne le sens, à la langue, qu’elle mutile et déforme en slogans. À une
époque où l’expression d’une pensée personnelle même banale devenait dangereuse, deux voies étaient alors possibles pour les écrivains de la génération de Manea, soit composer avec les impé- ratifs de la propagande, soit se glisser dans les interstices de la censure, en cryptant la parole : « le code était plus important que le texte, les coulisses plus importantes que le spectacle. La vraie vie se déroulait souterraine pour la majorité ». De ces deux voies, Norman Manea, avec d’autres, a choisi la seconde.
Vingt ans après la chute du mur de Berlin qui entraîna la disparition des dictatures commu- nistes, ces deux livres ont- ils perdu leur valeur de tocsin ? Norman Manea, qui a connu les pires expériences du XXe siècle, la déportation dans un camp de concentration en Ukraine en 1941 à l’âge de 5 ans, le totalitarisme communiste roumain puis l’exil, nous engage à la vigilance car la société totalitaire « n’était pas une aberration irréelle – ce que le public occidental aurait préféré croire –, mais une réalité humaine susceptible de renaître un jour ». Ce n’est pas rassurant, tout cela. Mais
quelles raisons avons- nous d’être rassurés ?
■ STÉPHANIE DUPAYS ■
■ Essai
Rapport de police MARIE DARRIEUSSECQ POL
319 p., 19,50 €
Accusée de « singerie » en 1998 par Marie N’Diaye pour son deuxième roman Naissances des fantômes et de « plagiat psychique » en 2007 par Camille Lau- rens pour Tom est mort, Marie Darrieussecq a fait de ces attaques le point de départ d’un essai érudit et foisonnant, dont la portée dépasse la question du plagiat pour soulever des questions passionnantes liées à la nature même de l’écriture.
Rapport de police se penche non sur le pla- giat, mais sur l’accusation calomnieuse de plagiat qui d’Ovide à Daphné Du Maurier en passant par Freud, Celan, Man- delstam et Danilo Kis, émaille l’histoire de la lit- térature. Marie Darrieus- secq analyse avec préci- sion – parfois avec une abusive simplifi cation – la portée et les ravages de l’accusation de plagiat, leur violence inouïe, que l’auteur compare à un assassinat : « L’accusation
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187 de plagiat est une tenta-
tive d’assas sinat de l’écri- vain dans l’homme. » Voilà ce qu’écrit Mandelstam en 1929 : « Après ce qu’on m’a fait, la vie est impos- sible… On m’a traqué comme une bête. Les mots sont impuissants. Il faut agir. » Paul Celan, qui fut victime de plusieurs accusations portées par la veuve d’un poète, Claire Goll, disait « son abolition pure et simple comme per- sonne et comme auteur ».
À l’origine de l’accusation calomnieuse de plagiat, Darrieussecq discerne un
« désir fou d’être plagié ».
Crier au plagiat, c’est se poser comme un auteur qui compte, comme le seul écrivain authentique.
Là encore, Marie Dar- rieussecq force un peu le raisonnement. Qu’un écrivain espère faire des émules et avoir une descendance littéraire, c’est probable. On a en revanche du mal à croire à cette « rage de vouloir être plagié ».
C’est quand il déborde son sujet initial et glisse de l’emprunt de mots et de l’appropriation d’ex- périences vers la question plus large des infl uences qui nourrissent un texte que l’essai devient vérita- blement passionnant : de quoi procède l’écriture, du vécu, de l’imaginaire ?
Et si l’écriture se nourris- sait aussi de la lecture ? Derrière l’accusation de plagiat, Marie Darrieus- secq débusque un phé- nomène plus profond : au-delà des querelles de personnes, dans toutes ces affaires, c’est la fi ction qui est mise en accusa- tion, « comme si la fi c- tion n’était jamais que la copie, ou le masque d’un texte plus réel qui vien- drait d’un je certifi é d’ori- gine ». La fi ction plagie- rait l’autobiographie. Par là, l’auteur de Truismes dénonce les thuriféraires du vrai, du vécu, de la sincérité pour qui l’au- thenticité est une marque de qualité littéraire et même plus, la condition à remplir pour être autorisé à écrire. Le goût actuel pour le témoignage, le document et l’autofi ction témoigne de cette volonté de ne plus s’en « laisser conter ». Contre ceux qui discréditent l’imaginaire au profi t des faits, du témoignage, de l’histoire et pour qui « s’aventu- rer par la fi ction dans la peau d’un personnage qui n’est pas soi est perçu comme une transgression voire un blasphème », Darrieussecq revendique le droit d’écrire sur ce qu’elle n’a pas vécu, d’in- venter des mondes et de s’imaginer en truie (dans
Truismes), en femme qui perd l’homme aimé (dans Naissances des fantômes) ou en mère qui fait le deuil de son enfant (dans Tom est mort).
Cette mise en accusation de l’imaginaire prend toute son acuité quand la fi ction s’empare de la réa- lité historique. Deux voies s’opposent pour dire l’in- dicible, la manière réaliste incarnée par Soljenitsyne qui décrit le goulag en témoin et celle, incarnée par Chalamov, qui réin- vente son expérience du goulag. Là encore Darrieussecq prend parti pour le « témoignage imaginaire » du second :
« Soljenitsyne est un histo- rien nobelisé. Chalamov un écrivain ». Poursuivant sa réfl exion en examinant le cas Littell qui dans les Bienveillantes se mettait dans la peau d’un bour- reau nazi fi ctif, l’auteur affi rme que « sa vérité n’est pas moins que celle de l’historien. Il se situe à un autre endroit du lan- gage et de la parole. Il dit aussi la vérité. Il témoigne aussi de l’expérience humaine ». La fi ction n’est pas l’antithèse de la vérité parce qu’il existe un
« mentir-vrai » dont parlait Aragon pour exprimer cette vérité propre au roman, indépendante de l’exactitude référen-
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188 tielle, mais qui, comme le
mythe, livrerait une vérité seconde.
Sur quoi se fonde alors la valeur d’un texte ? Indépendante de la res- titution d’une réalité objective préexistante ou d’une expérience vécue, elle réside dans la forme seule. Car pour Darrieus- secq un livre est une création du langage bien plus qu’une expression du monde. « Un livre, ce ne sont pas des mots mis les uns à côté des autres.
Un livre, c’est une ten- sion, un seul geste, un mouvement, qui s’appelle le style. » Quand deux auteurs évoquent un même thème, ils utilisent souvent les mêmes mots et les mêmes ressorts dramatiques. Comme preuve, Darrieussecq compare deux textes de Steinbeck et de Maupas- sant qui présentent de troublantes similitudes.
Un œil malveillant ou paranoïaque ne verra que les ressemblances et occultera les différences, dont la principale tient au style propre à chaque auteur et ne peut donc ni s’emprunter ni se voler.
Loin des rhétoriques de sincérité et d’authenticité héritées du naturalisme, Marie Darrieussecq reven- dique une écriture sous infl uence. On écrit parce
qu’on a lu, soutient-elle.
Et s’il y a bien une dépos- session dans l’écriture, elle n’est pas dans l’emprunt de mots ou de phrases.
Écrire, c’est sortir de soi- même et faire advenir une réalité nouvelle qui se dévoile en se faisant :
« Au cœur de l’écriture, il y a un axe vide où le monde s’engouffre. Trou- ver le passage vers cette absence qui donne accès à des mondes : c’est ainsi que je conçois le fait d’écrire. »
Plus qu’un essai objectif sur le plagiat, Rapport de police est un manifeste très stimulant en faveur de l’imaginaire et de la lecture.
■ STÉPHANIE DUPAYS ■
■ Essai
Splendeurs et misères du travail
ALAIN DE BOTTON Traduit de l’anglais par Jean-Pierre Aoustin Mercure de France 373 p., 23,50 €
Chaque livre d’Alain de Botton est une expé- rience, l’exploration d’un univers qu’on semble connaître mais qui nous est en fait totalement impénétrable. Son dernier voyage nous entraîne, à travers les grandes métropoles, dans la méca-
nique du travail, dans les rouages les plus sophis- tiqués que nécessitent, par exemple, la fi lière logistique de la pêche, la préparation et la vente du thon à l’échelle mon- diale, de la fabrication des pylônes ou des biscuits et même des inventeurs de machines les plus lou- foques et improbables.
La référence à Balzac n’est pas sans ironie. Zola et Marx font d’une certaine manière bon ménage dans ce livre qui analyse comment notre société programme depuis belle lurette un monde du travail hypertechnique et sophistiqué. Ce livre vient après l’Architecture du bonheur, qui rendait compte de la manière dont nous construisons et nous habitons les mai- sons, tout ce qui carac- térise les usages d’un tel acte tant au point de vue sentimental, psycholo- gique qu’esthétique dans notre vie quotidienne.
Après son embarquement sur le Goddess of The Sea, immense cargo, Alain de Botton raconte en détail cette grande pêche au thon, de la chaîne de montage jusqu’au dernier moment de sa livraison dans les magasins, aux quatre coins de la planète.
Photos à l’appui. Toute une aventure. Ensuite,
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189 le périple se poursuit de
Yokohama à Bombay, d’Istanbul à Rotterdam, de Tokyo à Londres, à une vitesse inimaginable.
Comme le remarque Alain de Botton, peu de consommateurs s’interro- gent sur la provenance de tels ou tels légumes, tels fruits ou tels ustensiles dont nous avons besoin tous les jours ou presque.
En fait, nous ignorons tout de ces processus, de cette économie symbo- lisée seulement par une série de chiffres… L’éco- nomie, c’est autre chose, comme nous le montre à sa manière l’auteur. Car, cet ouvrage fonctionne comme des « tableaux urbains » du XVIIIe siècle.
Ils révèlent comment les gens travaillaient, ici et là, des quais au bureau des comptes. Ce sont des grands panoramas tels que ceux de Cana- letto où l’on peut voir des dockers, des négociants, des spécialistes japonais du thon, des femmes travaillant inlassablement pour rendre possible l’acheminement des mar- chandises à bon port.
Toutes ces images for- ment des scènes où le tra- vail constitue une grande ruche planétaire aux mille intrications.
Mais la composition de ce livre n’est pas dépour-
vue de poésie. Dans un chapitre superbe inti- tulé « Peinture », l’auteur raconte l’histoire d’un peintre, Stephen Tay- lor, qui vient chaque jour depuis plus de cinq ans, peindre et capter la couleur des feuilles d’un chêne, dans un champ de blé, avec une grande minutie. Les reproduc- tions de ces tableaux en attestent. La patience du peintre reste inaltérable dans sa recherche des nuances, d’une rafale de vent sur les blés. Il passe parfois cinq mois sur une toile de vingt centimètres sur vingt ! Résolution de l’ensemble tout d’un coup avec sa palette devenue minimale. À quoi ser- vent-ils, ces tableaux, se demande l’auteur, sinon à nous replonger dans le sens de la nature ? Alain de Botton a com- posé un hymne à l’intel- ligence, à l’étrangeté des relations humaines dans la technique, à l’hon- neur du lieu du travail moderne, à la beauté et tout ce qui forme une des sources du sens de notre vie. L’agressivité carnivore des capitalistes anglo- américains contempo- rains ne peut pas toujours se répandre sur tout !
■ PATRICK AMINE ■
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