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Commercialiser la nature et les façons d’être : une histoire sociale et environnementale de l’économie et de
l’aménagement touristiques (Pyrénées françaises et espagnoles XIXe-XXe siécle)
Steve Hagimont
To cite this version:
Steve Hagimont. Commercialiser la nature et les façons d’être : une histoire sociale et environnemen- tale de l’économie et de l’aménagement touristiques (Pyrénées françaises et espagnoles XIXe-XXe siécle). Histoire. Université Toulouse le Mirail - Toulouse II, 2017. Français. �NNT : 2017TOU20093�.
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Université Toulouse - Jean Jaurès
Steve Hagimont
25 novembre 2017
Commercialiser la nature et les façons d'être
Une histoire sociale et environnementale de l'économie et de l'aménagement touristiques (Pyrénées françaises et espagnoles, XIXe-XXe siècles)
volume 1
ED TESC : Histoire
FRAMESPA
Christophe Bouneau, professeur des universités, Université Bordeaux Montaigne Anne-Marie Granet Abisset, professeure des universités, Université Grenoble Alpes
Nicolas Marty, professeur des universités, Université de Perpignan
Jean-Michel Minovez, professeur des université, Université Toulouse - Jean Jaurès Laurent Tissot, professeur, Université de Neuchâtel
Jean-Michel Minovez Vincent Vlès
C OMMERCIALISER LA NATURE ET LES FAÇONS D ' ÊTRE U NE HISTOIRE SOCIALE ET ENVIRONNEMENTALE DE L ' ÉCONOMIE ET DE L ' AMÉNAGEMENT TOURISTIQUES
(P YRÉNÉES FRANÇAISES ET ESPAGNOLES , XIX
E-XX
ESIÈCLES )
Liste des abréviations, sigles et acronymes principaux
ACCIT : Archives de la Chambre de commerce et d'industrie de Toulouse
AD09 : Archives départementales d'Ariège AD31 : Archives départementales de la Haute- Garonne
ADDPA : Association pour la défense et le développement des Pyrénées ariégeoises AFPEM : Annales de la Fédération pyrénéenne d'économie montagnarde
AGA : Archiu generau d'Aran AMG : Assistance médicale gratuite
AM Luchon : Archives municipales de Luchon AN : Archives nationales
BBSA : Baqueira-Beret, Sociedad Anonima CAF : Club alpin français
CEC : Centre excursionista de Catalunya CEE : Communauté économique européenne CEI : Compagnie d'électricité industrielle CGT : Confédération générale du travail CGTA : Compagnie générale des thermes d'Ax CHM : Société des chemins de fer et hôtels de montagne aux Pyrénées
DATAR : Délégation interministérielle à l'aménagement du territoire et de l'action régionale
DREAL : Direction régionale de l'environnement, de l'aménagement et du logement (2009)
DRIRE : Direction régionale de l'industrie, de la recherche et de l'environnement
EGP : Électricité et gaz des Pyrénées
ICONA : Instituto para la conservación de la naturaleza
ISM : Indemnité spéciale montagne ONF : Office national des forêts PAR : Plan d'aménagement rural PAC : Politique agricole commune
PNPO : Parc national des Pyrénées occidentales
PNR : Parc naturel régional
RGPSO : Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest
RTM : Restauration des terrains de montagne (service des Eaux et Forêts)
SEATM : Service d'étude de la Commission interministérielle pour l'aménagement touristique de la montagne puis (1972) Service d'étude et d'aménagement touristique de la montagne
SGTB : Société générale thermale et balnéaire STD : Société des touristes dauphinois
STP : Société thermale des Pyrénées TCF : Touring-club de France
TEVASA : Telecâbles Valle de Aran, Sociedad anonima
UGB : Unité gros bétail
ZPP : Zona periferica de protección
Remerciements
Au moment d'achever ce travail, nous tenons à remercier tous ceux et toutes celles qui de près ou de loin y ont contribué (pour le meilleur, nous nous attribuons volontiers le pire).
En premier lieu, nous adressons nos plus sincères remerciements à nos directeurs de recherche, MM. Jean-Michel Minovez et Vincent Vlès, dont le soutien et les conseils ont été précieux et constants au cours de ces années malgré leurs grandes occupations. Ce travail leur doit beaucoup et nous espérons être à la hauteur de leur confiance.
Nos pensées vont ensuite vers les membres du jury, Mmes Colette Zytnicki et Anne-Marie Granet-Abisset, MM. Christophe Bouneau, Laurent Tissot et Nicolas Marty.
Nous remercions également chaleureusement M. Alain Boscus, avec qui nous avons découvert la recherche en histoire et qui a su nous communiquer sa passion si vive pour la recherche, sa curiosité et son ouverture d'esprit.
Nous ne pouvons pas non plus oublier toutes les personnes avec qui nous avons eu la chance de travailler, tant pour les activités pédagogiques que scientifiques. La liste est longue de ceux et celles qui, comme notre laboratoire (FRAMESPA) ou le département d'histoire dans leur ensemble, comme Nicolas Meynen, Laure Teulières, Driss Boumeggouti, Sébastien Rayssac, Jacinthe Bessière, Corinne Eychenne, Lucie Lazaro, Renaud de Bellefon, Rémy Bénos, Rémy Luglia, ou encore Jean-Christophe Sanchez, ont orienté nos pas ces dernières années, par leurs échanges, par leur confiance et par leurs éclairages.
Ce travail aurait été impossible sans l'aide apportée dans les services d'archives. Nos remerciements vont donc aux archivistes et au personnel technique, que nous avons tant sollicité au cours d'un nombre incalculable d'heures passées en salles. Aux archives départementales d'Ariège (autour de Mme Claudine Pailhès), aux archives départementales de Haute-Garonne (autour de Mme Geneviève Douillard) et plus particulièrement à Mmes Myriam Daide-Lorenço et Isabelle Ottaviani et à M. Pierre Amilhaud, à Mme Delphine Bouillier responsable des archives de la Chambre de commerce et d'industrie de Toulouse, à Mme Maria Pau Gómez Ferrer responsable des archives générales du Val d'Aran.
Merci, aussi, à mes patients relecteurs : Yann Hagimont, Valentin Cionini, Julien Gettliffe, Adeline Gava-Boulous, Rachel Barge, Hélène Montariol, David Marchand, Lydie Durand et Adriana Blache.
Enfin, il y a tous ceux et toutes celles qui m'ont supporté au cours de ces années, ces ami.e.s et cette famille qui m'apportent tant et me permettent de m'évader sans avoir à voyager. Du fond du cœur donc, merci à Jocelyne Boëx et Yann Hagimont, Adeline Gava-Boulous, François Piquemal, Rachel Barge, Hélène Montariol, Julien Gettliffe, Valentin Cionini, David Marchand, Lydie Durand, François Piquemal, Morgane Delmas, Anaïs Garcia, Adriana Blache, Alexis Cazeaux, Anne-Sophie Duca, Loys Quiot, Clément Aillet, Philippe Neuilly, Jérôme Laborie, Serge Boëx, Denise Boëx, Lola Ayerbe-Dasque, Kostantinos Mavreas, Lola Cambefort, Justine Luis, Guy Montariol, Pierre Travostino, Mickaël Oumehdi, Fabien Brosse, Filip Sebe, Guilhem Souque, Benjamin Dubertrand, Azzurra Mauro, Célia Lamblin, Pascal Lombard, Fabrice Aprile, Yohanna Despratx, Jean-Jacques Jolibert, Patrick Jezequel, et la liste n'est pas close.
I NTRODUCTION
I
NTRODUCTIONDire qu'un objet ou une classe d'objets sont des marchandises, ce n'est pas dire quelque chose sur ces objets comme tels, mais sur la manière dont une société traite (peut traiter) cet objet ou une classe d'objets, sur la manière d'être de ces objets pour cette société ; c'est dire que cette société a institué […] des comportements d'individus et des dispositifs matériels qui font être les objets, tels objets, comme
« marchandises »1.
L'esthétique des paysages, la « grandeur » de la faune et de la flore, la prophylaxie des eaux, du climat et de la lumière, le plaisir de l'effort dans l'ascension et de la vitesse dans les descentes neigeuses, l'« authenticité » et l'« exotisme » des rencontres, voilà autant de représentations, d'émotions et de consommations touristiques qui sont des constructions historiques. Ces besoins sociaux sont advenus depuis le XVIIIe siècle en Occident. Ils reposent essentiellement sur des éléments de l'environnement et des sociétés devenus spectacles à voir, émotions à ressentir, raretés désirables ; des éléments de l'environnement et des sociétés devenus, en somme, des ressources économiques à la manière, bien plus ancienne, des réserves halieutiques, du bois, des minerais, des forces motrices de l'eau ou des compositions artistiques. Indissociablement, le tourisme a été une découverte et une commercialisation de la nature, des paysages et des populations présentes. Cette activité peut en effet se définir comme une médiatisation marchande de relations ludiques et sanitaires à l'environnement et aux sociétés. Ce travail propose de retracer, sur le temps long, la transformation d'éléments puisés dans l'environnement en produits de consommation touristiques divers, à partir d'un espace pionnier du tourisme mondial : les Pyrénées.
Espace pionnier, cela pourrait surprendre. Entre 1985 et 1992, certains se félicitent de voir leur action faire sortir les Pyrénées de leur léthargie supposément immémoriale. Les Pyrénées, espace marginal d'une Europe en cours d'unification économique, vont s'intégrer au marché, enfin, et le tourisme en est le moyen essentiel, pense-t-on. La coopération entre les services d'aménagement français et espagnols débouche alors sur une abondante production textuelle qui, bien que parcourue de nombreuses contradictions, vise à faire sortir les Pyrénées de l'immobilité, à les mettre sur les rails du succès alpin. Il faut pour cela, dit-on, s'engager dans « la mise en valeur » de « produits en relation avec la culture et l'environnement naturel »2, rendre séduisants, productifs
1 Cornelius CASTORIADIS, L'institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, 1999 (1975), p. 527.
2 Archives départementales de la Haute-Garonne (AD 31), 6990 W 27 : « Programme opérationnel franco-espagnol
et consommables les hommes et leur nature. Cet « environnement peut être assimilé à un patrimoine », dans les deux sens du terme, à la fois héritage à conserver et « capital principal » à exploiter3. Ainsi, les Pyrénéens, français et espagnols, « doivent être convaincus de la richesse patrimoniale que constitue leur montagne en la conservant, en la valorisant, en la reconvertissant, ce qui contribuera à satisfaire les besoins de la clientèle à venir au bénéfice de ses habitants.4 » Ce discours est parcouru des injonctions contradictoires d'une décennie tout à la fois soucieuse de protéger l'environnement et de libérer la croissance de ses carcans institutionnels voire éthiques, en allant jusqu'à disséminer la critériologie économique dans tous les rapports sociaux5. Il vise une identification claire et commercialisable de Pyrénées « moins dégradées par la civilisation industrielle que d'autres massifs, comme les Alpes par exemple ». De la sorte, ces Pyrénées peuvent devenir « un équipement culturel de premier plan pour l'Europe »6. Alternatif aux Alpes, le massif franco-espagnol doit en même temps rattraper son retard et s'arrimer à « un mouvement de développement fondé sur l'expansion des activités touristiques que d'autres chaînes telles les Alpes ont largement mises à profit »7. Grâce à la concentration des moyens et des programmes, considère- t-on alors, ces Pyrénées vont pouvoir « s'intégrer » et « s'engager dans l'économie de marché.8 »
Cet espoir de développement et d'intégration par le tourisme exprimé à la fin du XXe siècle n'est en fait pas vraiment nouveau. En 1792, avant que ne reprennent les tourments politiques, faute d'avoir pu achever le bâtiment thermal débuté quelques années auparavant,
« la municipalité de Bagnères-de-Luchon est sur le point de voir anéantir une ressource [l'exploitation des eaux thermales] que la nature semblait lui avoir ménagée pour la dédommager des horreurs qu'elle prodigua à son sol stérile […] Elle se trouve menacée par là de perdre tous les rapports commerciaux et sociaux, pour ainsi dire, avec le reste du monde.9 »
Entre 1806 et 1811, sous le Premier Empire, entre guerres et paix, des textes de tous
Interreg 1992-1993 », document dactylographié approuvé le 14 juillet 1992, citations p. 21.
3 Yves JANVIER, « Les Pyrénées espace à protéger ou espace à gérer ? », in Los Pirineos, Montaña de Europa.
Développement de la coopération transfrontalière. Desarollo de una cooperación tranfronteriza, Actes du colloque de Jaca, 22-23 juin 1989, Madrid, Paris, MOPU, DATAR, 1990, p. 169-171.
4 AD 31, 6990 W 27 : « Programme opérationnel franco-espagnol Interreg 1992-1993 », document dactylographié approuvé le 14 juillet 1992, citations p. 21.
5 François CUSSET, La décennie. Le grand cauchemar des années 1980, Paris, La Découverte, 2006.
6 Michel BINESSE, Angel MENÉNDEZ RESCACH (dir.), Les Pyrénées, présentation d'une montagne frontalière. El Pirineo, presentación de una montaña fronteriza, Paris, Madrid, DATAR, MOPU, 1989, cit. p. 57 et 113.
7 AD 31, 6990 W 27 : « Programme opérationnel franco-espagnol Interreg 1992-1993, document dactylographié approuvé le 14 juillet 1992, p. 8.
8 Michel BINESSE, « L'accord DATAR-MOPU : un accord entre la France et l'Espagne sur l'aménagement du territoire », in Los Pirineos, Montaña de Europa. Développement de la coopération transfrontalière. Desarollo de una cooperación tranfronteriza, Actes du colloque de Jaca, 22-23 juin 1989, Madrid, Paris, MOPU, DATAR, 1990, p. 67.
9 AD 31, 5 M 41 : Rapport d'Étienne Sengez, médecin, citoyen de Bagnères-de-Luchon, aux administrateurs du département de la Haute-Garonne, 8 mars 1792.
horizons se multiplient pour soutenir la reprise de ce mouvement débuté dans les décennies précédant la Révolution. Le Tarbais de Laversanne affirme ainsi que pour « la classe du riche »,
« la santé n'est […] qu'un moyen de plaisir. Dépositaire et usufruitière d'une grande masse de richesse, il faut l'aider à verser dans la société un or vivifiant, qui, en changeant de main, laisse dans celle où il passe un germe d'industrie et d'activité. Les eaux de Spa faisaient vivre le peuple de l’État de Liège[...]. Les établissements thermaux […] deviendront le principe de la prospérité d'un pays pauvre et dont les ressources sont bornées ; ces caractères sont ceux qui distinguent les établissements thermaux des Pyrénnées [sic] lorsqu'une sage organisation les aura placés dans le rang que la nature a tout fait pour leur assigner.
[…] L'affluence des étrangers […] laisse dans les villes et les campagnes de quoi soutenir et même faire vivre à l'aise les habitants jusqu'à la saison prochaine où l'industrie recommence son gain.10 »
La préoccupation pour l'essor du tourisme et du thermalisme – ou pour l'« industrie des étrangers » –, en vertu de ses bienfaits économiques et de sa capacité à intégrer des espaces à la marche du monde, est ancienne, immédiate en fait. Dans le même sens, en 1811, les populations pyrénéennes d'un passé déjà mythologique évoquent au maire de Luchon ces :
« sauvages du Canada, parce qu'au christianisme près, les habitants de ces montagnes n'étaient guère plus civilisés que ceux de cette partie du nouveau monde [sic]. Ce bien que nous a fait la nature en faisant jaillir au sein de nos rochers des sources salutaires, nous a fait faire de grands pas dans la civilisation, dans l'espace de soixante ans11 ».
Ces propos sur le progrès, la modernisation, l'intégration à un mouvement économique et culturel de dimension européenne, ici la « civilisation », déjà en place au tournant du XVIIIe au XIXe siècle, sont régulièrement réitérés. La réactualisation de ce discours permet de donner pour innovante et réformatrice une velléité de promotion touristique des Pyrénées qui est aussi ancienne que le tourisme lui-même. Entre la fin du XVIIIe siècle et la fin du XXe, la promotion touristique fait écho à d'autres contextes et à d'autres préoccupations, elle est portée par des réseaux d'acteurs différents. Néanmoins, malgré une dense histoire de plus de deux siècles de tourisme pyrénéen, on retrouve bien, d'un bout à l'autre, une même préoccupation pour conformer, adapter, aménager l'espace pyrénéen et ses habitants en fonction de désirs sanitaires et touristiques créateurs de revenus.
Les discours aménageurs de la fin du XXe siècle négligent par ailleurs l'intégration précoce, bien que mouvante, des espaces pyrénéens, non seulement au tourisme, mais plus généralement à l'économie de marché. Il n'y aurait qu'à évoquer les mines, la métallurgie, l'industrie textile, la construction ou encore les multiples migrations saisonnières. Depuis ces années 1980 justement, de nombreux auteurs ont défriché ce terrain12. Il manque cependant à ce tableau de l'extraversion
10 AD Haute-Garonne, 5 M 47 : Mémoire de M. de Laversanne au ministre de l'Intérieur, s.d. [1806].
11 AD Haute-Garonne, 5 M 45 : Mémoire présenté par le maire de Luchon au préfet de Haute-Garonne, 28 septembre 1811.
12 Pour les Pyrénées, on peut en particulier citer Patrice POUJADE, Le voisin et le migrant. Hommes et circulations dans les Pyrénées modernes (XVIe-XIXe siècle), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010, en particuliers p. 153-307 sur les liens commerciaux et les réseaux transfrontaliers. Plus généralement, sur le caractère profondément ouvert de
économique, sociale et culturelle des montagnes, le tourisme, activité dans laquelle la quasi-totalité du versant français s'est illustrée, avec plus ou moins de réussite, dès le XIXe siècle. La frontière permet d'observer le décalage d'attentes et d'offre connu par les Pyrénées espagnoles. Le tourisme a précocement contribué à mettre les vallées pyrénéennes, considérées a priori comme des espaces périphériques de l'économie contemporaine et de l'industrialisation, au cœur de circulations d'échelle européenne.
Une histoire sociale de l'économie
Une première hypothèse est donc posée, pour laquelle il semble plus que nécessaire de revenir à la naissance du tourisme pyrénéen et de scruter les trajectoires qui s'ensuivent : l'économie touristique serait une des activités fondamentales de la société industrielle qui naît au tournant du XVIIIe au XIXe siècle. Alors, les Pyrénées recèleraient non pas tant d'espaces « archaïques » et
« marginaux », mais d'espaces pionniers de la « modernité » contemporaine. L'étude du tourisme peut, en outre, offrir un décalage de point de vue sur la croissance économique contemporaine. La chronologie empêche absolument de considérer que le tourisme est le produit du monde industriel.
Ce dernier est largement inexistant ou à peine balbutiant lorsque les premiers flux touristiques naissent, y compris en Angleterre. Dans ce cadre, les espaces ruraux touristiques ne seraient ni des
« victimes » de la modernisation à cause d'une domination par le monde urbain13, ni des « moteurs » de l'industrialisation grâce à l'émigration, aux consommations en outils agricoles et à l'accumulation primitive du capital dans l'agriculture14 ; les espaces ruraux touristiques accompagneraient voire précéderaient la « modernité » économique, rappelant la protoindustrialisation, à la différence que le tourisme n'a fait que s'étendre depuis ses origines jusqu'à nos jours. Les foyers de production et de consommation des biens touristiques – avant tout les « stations » – ont su fournir, par-delà les
l'économie et des formes sociales de certaines montagnes, et le dynamisme de système migratoire d'Ancien Régime, voir l'excellente synthèse de Corinne MAITTE, « Mobilités internationales en Europe du Nord-Ouest », in Pierre-Yves BEAUREPAIRE et Pierrick POURCHASSE (dir.), Les circulations internationales en Europe, années 1680-années 1780, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2010, p. 37-54. Voir également les travaux pionniers, pour les Alpes, de Pier Paolo VIAZZO, Upland communities. Environment, population and social structure in the Alps since the sixteenth century, Cambridge, Cambridge University Press, 1989 ; Laurence FONTAINE, Histoire du colportage en Europe (XVe- XIXe siècle), Paris, Albin Michel, 1993 ; Anne-Marie GRANET-ABISSET, La route réinventée. Les migrations des Queyrassins aux XIXe et XXe siècles, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 1994 ; Anne RADEFF, Du café dans le chaudron. Économie globale d’Ancien régime (Suisse occidentale, Franche-Comté et Savoie), Lausanne, Société d’histoire de la Suisse romande, 1996 ; Raul MERZARIO, Adamocrazia. Famiglie di emigranti in una regione alpina, Bologne, Il Mulino, 2000.
13 Selon la thèse centrale d'Eugen Joseph WEBER, La fin des terroirs. La modernisation de la France rurale (1870- 1914), Paris, Fayard, 1983 (traduit de Peasants into Frenchmen. The modernization of rural France (1870-1914), Stanford, Stanford university press, 1976) .
14 Dans la lignée de Marx, c'était la thèse défendue tout particulièrement par Paul BAIROCH, Révolution industrielle et sous-développement, Paris, Société d’édition d’enseignement supérieur, 1963, l'une des étapes préalables au décollage économique selon Walt Whitman ROSTOW, Les étapes de la croissance économique, Paris, Éd. du Seuil, 1962. Le commentaire synthétique de Patrick VERLEY, La révolution industrielle, Paris, Gallimard, 1997, p. 131-137, qui réfute ce schéma, résume ce qui fait aujourd'hui consensus parmi les historiens.
temps, des types de biens relativement stables (paysagers, ludiques et sanitaires) mais ont aussi intégré de nouvelles activités, en particulier avec les sports d'hiver15. En se décalant encore un peu, mais cela dépasse l'objet de cette thèse, on pourrait aller jusqu'à se demander si les attractions naturelles, culturelles et paysagères de ces espaces ruraux touristiques ne font pas partie de ces nouvelles consommations qui ont pu motiver l'essor industriel et la recherche de l'enrichissement, avant de devenir des « ailleurs compensatoires »16 aux débordements politiques, sociaux et environnementaux du monde urbain et industriel.
La deuxième hypothèse de ce travail serait que le tourisme est une co-construction qui articule indissociablement une demande née de transformations de l'imaginaire social et une offre qui permet de consommer ces espaces désirés. Les territoires du tourisme seraient le réceptacle d'un regard nouveau qui les transforme, de l'extérieur, en lieux à visiter, en même temps qu'ils seraient le terrain d'une construction et d'une mise en scène, par des acteurs aux échelles multiples, visant à distinguer des produits monnayables sur les marchés touristiques. Assurément, aucun lieu n'est naturellement touristique, tous sont le fruit d'une construction, d'une invention17. Toutefois, les touristes ne sont pas les seuls à peser dans ce processus : si leurs consommations sélectionnent les lieux, ces consommations sont, elles-mêmes conditionnées par des systèmes techniques et des horizons de connaissance qui articulent des médias, des moyens de communication18, des infrastructures d'accueil et des produits touristiques. En clair, les lieux ne sont pas passifs et leurs acteurs cherchent à attirer les regards sur eux, à correspondre à l'imaginaire touristique et à susciter de nouveaux désirs de consommation. Le tourisme est alors, indissociablement, une pratique socioculturelle et une activité économique. Sans offre la demande touristique reste inassouvie ; l'offre et la demande sont des co-constructions qui mettent en relation les visiteurs, les visités et des institutions intermédiaires. Pour ne pas tomber dans des généralisations excessives, il faut alors s’appesantir sur les acteurs de l'appropriation touristique au niveau local et sur les motivations qu'ils ont eues. Il est en tout cas difficile de retenir le schéma classiquement accepté19 selon lequel ces
15 On retrouverait là les ferments du dynamisme de centres protoindustriels qui sont parvenus à s'adapter sur le temps long aux évolutions du marché en proposant de nouvelles activités. On pense entre autres aux travaux de Jean-Marc OLIVIER, Des clous, des horloges et des lunettes. Les campagnards moréziens en industrie (1780-1914), Paris, Éditions du CTHS, 2004, et de Jean-Michel MINOVEZ, L’ industrie invisible. Les draperies du Midi (XVIIe-XXe siècles). Essai sur l’originalité d’une trajectoire, Paris, CNRS éd, 2012.
16 Concept emprunté à Michel BOURGUET, Colette MOREUX et Xavier PIOLLE, Pratique de la montagne et société urbaine. La construction d’un ailleurs compensatoire, Grenoble Pau, Institut de géographie alpine Centre de recherche sur les intéractions socio-spatiales et l’aménagement, 1992.
17 Marc BOYER, Histoire générale du tourisme du XVIe au XXIe siècle, Paris, L’Harmattan, 2005.
18 C'est l'objet du travail de Catherine BERTHO-LAVENIR, La roue et le stylo. Comment nous sommes devenus touristes, Paris, Éd. O. Jacob, 1999.
19 MOBILITÉS, ITINÉRAIRES, TERRITOIRES [MIT], Tourismes I. Lieux communs, et Tourismes 2. Moments de lieux, Paris, Belin, 2004 et 2005 ; Marc BOYER, Ailleurs. Histoire et sociologie du tourisme, Paris, l’Harmattan, 2011 ; Géraldine
acteurs sont toujours extérieurs au lieu en question et que les populations locales sont incapables de saisir le mouvement culturel global qui fait de leur territoire un espace de rêve et de ressourcement – sauf à considérer qu'il existerait des isolats humains qui n'auraient eu aucune connaissance des transformations en cours. Cette co-construction peut bien sûr échouer.
Après ces deux hypothèses, un troisième type d'interrogation concerne la naissance et les décalages qui s'opèrent entre destinations. Qu'est-ce qui explique l'essor de certains lieux et l'échec d'autres ? L'historiographie a globalement étudié les réussites et n'a donc pas proposé de réponse satisfaisante à cette question. En retrouvant des espaces qui ont voulu devenir touristiques mais qui n'y sont qu'imparfaitement parvenus, il est possible de mieux saisir les conditions de départ nécessaires à la réussite. Il ne peut en aucun cas être question d'isoler les causes « suffisantes » parce qu'une part de hasard se glisse assurément dans les trajectoires de chaque lieu. Ces conditions nécessaires ne sont valables que dans un contexte déterminé et ne proposent donc pas de recette
« miracle » pour le présent. Des éléments peuvent cependant être identifiés qui permettent de comprendre, par comparaison, les différentiels de croissance sur le long terme, dont les prolongements se voient encore aujourd'hui. Le marché touristique n'est bien sûr pas figé : des stratégies naissent pour surmonter ces premiers décalages et de nouvelles consommations apparaissent qui offrent à de nouveaux espaces des possibilités d'émerger. Dans les centres anciens du tourisme, l'appropriation de ces activités nouvelles passe par l'articulation avec les anciennes.
Pour l'essentiel, sur ce terrain pyrénéen, cette articulation s'opère entre le thermalisme, les excursions en montagne et les sports d'hiver.
Nombre d'études à vocation historique ont eu recours à des modèles préformatés pour comprendre l'évolution des activités touristiques (du type, tautologique, des cycles de vie des destinations ou des produits touristiques20). Ces modèles montrent des trajectoires linéaires reconstituées a posteriori. Ils imposent l'idée qu'il existe des mécanismes transcendants, pour ne pas dire des lois naturelles, qui président aux évolutions du marché et des stations. Définis pour anticiper l'avenir, ils simplifient outrageusement le passé et ne permettent pas de comprendre ce que les acteurs du temps pensaient de leur présent et imaginaient de leur futur. Ils créent un récit asocial, mécanique, qui ne correspond pas à de l'histoire. Une histoire sociale du tourisme ne met pas tant en
SAUTHIER et Christophe CLIVAZ, « Gouvernance locale et trajectoires du développement touristique » , in Vincent VLÈS et Christophe BOUNEAU (dir.), Stations en tension, Bruxelles [etc.], P.I.E. Peter Lang, 2016.
20 « Life cycle area » proposé en 1980 et abondamment repris, discuté, amendé, contesté depuis : R. W. Butler, « The concept of the tourist area life-cycle of evolution: implications for management of resources », Canadian Geographer, n° 24, 1980, p. 5-12. Une présentation complète des modèles d'évolution touristique est proposée par Bruce PRIDEAUX, Resort Destinations. Evolution, Management and Development, Oxford, Elsevier, 2009, p. 15-49. Une présentation critique est aussi proposée par deux historiens : José María FARALDO et Carolina RODRÍGUEZ LÓPEZ, Introducción a la historia del turismo, Madrid, Alianza Editorial, 2013, p. 17-31.
avant des lois d'évolution que des doutes, des rapports de force, des négociations, des fausses routes et des intuitions chanceuses, qui voisinent constamment. Elle replace dans l'évolution de l'économie touristique les jeux d'acteurs d'échelle variable. L’État, les entreprises, les administrations déconcentrées, les collectivités territoriales, les entreprises, les associations, les groupements professionnels, les foyers, les individus, tous s'approprient l'économie touristique en fonction de leur position de pouvoir et de leurs intérêts propres. Pour comprendre ce secteur, il est nécessaire de procéder à une histoire sociale de l'économie.
Une histoire environnementale de l'économie et de l'aménagement touristiques
Le tourisme est une forme de valorisation, d'esthétisation et de consommation de certains éléments de l'environnement qui se transforment ainsi en ressources (les eaux, l'air, les paysages, la faune, la flore, etc.). Le tourisme impose un type d'usage de l'environnement (sanitaire, esthétique et ludique) et se confronte parfois aux autres. Le tourisme est un facteur de création de ressources mais aussi de normalisation des usages de l'environnement. Cette histoire sociale du tourisme est donc, aussi, une histoire environnementale. Distinguer ces deux dimensions crée une redondance car l'histoire environnementale est, de fait, une histoire sociale qui intègre dans l'étude des rapports sociaux la dimension écologique. Cette redondance volontaire sert à insister sur le fait que l'objet premier de ce travail est de comprendre les stratégies d'appropriation de l'économie touristique, qui elle-même repose sur l'exploitation de l'environnement. L'activité touristique crée de la valeur en mettant sur le marché des ressources environnementales prisées, plus ou moins transformées, comme le font l'agriculture et l'industrie. Les urbanisations nouvelles, les thermes ou les stations de ski sont les instruments de cette mise sur le marché.
L'histoire dite « environnementale » a le vent en poupe en France et ce mouvement est contemporain de nos travaux21. Ce courant très dynamique se donne et assume une filiation principalement états-unienne22. Il ne porte pas sur un nouvel objet qui serait l'environnement, mais entend renouveler la manière d'appréhender l'histoire en interrogeant les relations réciproquement nouées entre les activités humaines et des éléments non humains. À l'histoire « environnementale » dont les fondements sont épistémologiques et les racines plutôt états-uniennes, s'opposerait une tradition française d'histoire « de l'environnement » c'est-à-dire d'un objet. Les premiers tenants de
21 Fabien LOCHER et Grégory QUENET, « L’histoire environnementale : origines, enjeux et perspectives d’un nouveau chantier », Revue d’histoire moderne et contemporaine, t. 56, n° 4, 2009, p. 7-38 ; Alice INGOLD, « Écrire la nature : de l’histoire sociale à la question environnementale ? », Annales. Histoire, Sciences sociales, 2011, vol. 66, p. 1-29 ; Grégory QUENET, Qu’est-ce que l’histoire environnementale ?, Seyssel, Champ Vallon, 2014.
22 Jean-Baptiste FRESSOZ, Frédéric GRABER, Fabien LOCHER et Grégory QUENET, Introduction à l’histoire environnementale, Paris, La Découverte, 2014 ; voir aussi « Chapitre 1. Le creuset états-unien, 1970-1990 », dans Grégory QUENET, Qu’est-ce que l’histoire environnementale ?, op cit., 2014, p. 15-51.
cette tradition se situeraient plutôt du côté de la géographie. Autour de Georges Bertrand dans les années 1960 et 1970, on y retrouve en fait des principes qui agitent au même moment l'histoire
« environnementale » outre-Atlantique. Bertrand renouvelle la géographie des paysages en la croisant avec l'écologie et invite ainsi à étudier l'environnement des sociétés humaines comme un
« écosystème ». Il s'intéresse donc à l'interrelation (non déterministe) entre les dimensions physiques et biologiques de l'espace et les formes d'anthropisation des milieux23. En écho aux préoccupations et au pessimisme présidant aux travaux menés aux États-Unis, Bertrand s'étonne de ce « que la géographie physique ait consacré beaucoup de soins et de temps à l'étude des systèmes d'érosion anciens ou peu actifs actuellement, et ait négligé d'étudier l'action humaine à la fois constructive et destructive, qui est en train de modifier, souvent irréversiblement, la face de la terre. » De même, le géographe estime que l'écologie gagnerait à s'approprier « un certain nombre d'éléments traditionnellement étudiés par les géographes », parmi lesquels « la perspective historique ainsi que les fondements politiques, socio-économiques de l'évolution des paysages. » Bertrand exprime son pessimisme sans détour, tout en donnant à une géographie renouvelée la mission de faire comprendre les bouleversement environnementaux en cours, à partir de l'évolution des paysages :
« Les paysages qui nous entourent sont à des degrés divers, artificiels et insérés dans des circuits économiques.
Leur évolution écologique n'est plus le reflet que de la concurrence entre des systèmes socio-économiques […].
Commence le temps de l'aménagement intégrant des milieux qui seront de plus en plus artificiels, fragiles et coûteux. […] ''L'homme n'est plus effrayé par les forces immenses de la nature mais par les résultats de sa propre action : paysages détériorés, dévastés, ou hostiles qui sont son œuvre'' [François Taillefer, 1972].24 »
Cette approche qui repose sur un sentiment de dégradation généralisée peut conduire à idéaliser le passé et les formes « traditionnelles » d'usage du sol, qui seraient forcément plus harmonieux car moins technologiques et capitalistiques. Ces perspectives semblent également présupposer l'existence d'une société ancienne, celle du « possibilisme » vidalien, qui ne fait que s'adapter au milieu, opposée à une société moderne qui soumet son environnement à ses dessins de marchandisation, de profit et de croissance effrénée. Ces premières réflexions posent par ailleurs la catégorie d'environnement comme une donnée et non comme l'un des éléments du problème, l'un des construits historiques et géographiques porteurs de sens et d'action. Les perspectives ouvertes par Georges Bertrand n'en sont pas moins stimulantes. Bien que centrées sur l'environnement, elles invitent à une histoire sociale des usages et des représentations de cet environnement. Cette approche se prolonge par exemple dans la géographie sociale et historique des forêts pyrénéennes
23 Voir la déclaration de principe d'une « science des paysages » dans Georges BERTRAND, « La ''science du paysage'', une ''science diagonale'' », Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest, vol. 43, n° 2, 1972, p. 127-134. Le texte le plus célèbre de Bertrand est sans doute Georges BERTRAND, « Pour une histoire écologique de la France rurale », in Georges DUBY, Armand WALLON., Histoire de la France rurale, Paris, Le Seuil, vol. 1, 1975, p. 35-116.
24 Georges BERTRAND, « La ''science du paysage'' », op. cit., 1972, p. 133.
contemporaines proposée depuis la fin des années 1970 par Jean-Paul Métailié25. Elle est également poursuivie dans la géographie des risques26.
Toutes ces études nous semblent intégrer bien des problématiques de l'actuelle histoire environnementale. Le reproche adressé à ce courant de la géographie est qu'elle pose la catégorie d'environnement comme atemporelle et néglige de l'interroger comme un construit historique en lui- même objet de conflits27. Ce reproche se justifie peut-être au départ, mais plus tout à fait par la suite : il n'y a qu'à lire, par exemple, les réflexions sur la construction sociale et politique de la catégorie d'environnement proposées dans des ouvrages collectifs comme ceux dirigés par Anne Cadoret en 198628 ou par Nicole Mathieu et Marcel Jollivet en 198929. Il en va de même des développements de Jean-Paul Métailié sur la disqualification environnementale des populations montagnardes par l'administration forestière au XIXe siècle, disqualification comprise comme outil discursif de dépossession territoriale et d'affirmation corporative30. Cette histoire française de l'environnement, centrée sur le rural et qui n'est pas le fait des historiens, diffère cependant de son homologue états-unienne en raison des présupposés de départ, comme le résume Grégory Quenet :
« Aux uns la nature aménagée par les hommes depuis des millénaires, aux autres l'histoire heurtée de la wilderness […]. Aux uns, la défense d'une civilisation paysanne millénaire en train de disparaître, aux autres la défense de la nature menacée et de ses droits.31 »
Les études francophones sur l'environnement ne sont pas omises par l'histoire environnementale, leur importance est même reconnue, mais l'absence de structuration d'un champ
25 Jean-Paul MÉTAILIÉ, « Les incendies pastoraux dans les Pyrénées centrales », Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest, vol. 49, n° 4, 1978, p. 517-526 ; Jean-Marc ANTOINE, « Torrentialité en val d’Ariège : des catastrophes passées aux risques présents », RGPSO, vol. 60, n° 4, 1989, p. 521-534 ; Jean-Paul MÉTAILIÉ (dir.), Protoindustries et histoire des forêts, Toulouse, GDR-ISARD 881, CNRS, 1992 ; Jean-Paul MÉTAILIÉ (dir.), Risques et aménagement dans les Pyrénées, Toulouse, GDR-ISARD 881, CNRS, 1993.
26 Deux ouvrages récents qui en seraient des avatars (une géographie diachronique et sociale de l'environnement) : Corinne BECK, Yves LUGINBÜHL et Tatiana MUXART (dir.), Temps et espaces des crises de l’environnement, Versailles, Éditions Quae, 2006 ; Jean-Marc ANTOINE et Johan MILIAN (dir.), La ressource montagne : entre potentialités et contraintes, Paris, L’Harmattan, 2011.
27 Fabien LOCHER et Grégory QUENET, « L’histoire environnementale, op cit., 2009, p. 20.
28 Anne CADORET (dir.), Protection de la nature. Histoire et idéologie. De la nature à l’environnement, Paris, L’Harmattan, 1985.
29 Nicole MATHIEU et Marcel JOLLIVET (dir.), Du rural à l’environnement. La question de la nature aujourd’hui, Paris, L’Harmattan, 1989 : en particulier Yves LUGINBUHL, « Sauvage-cultivé : l'ordre social et l'harmonie des paysages », p. 42-49 ; Jean-Louis FABIANI, « La nature, l'action publique et la régulation sociale », p. 195-208 ; Monique BARRUÉ- PASTOR, « Cent ans de législation montagnarde : des images contradictoires de la nature », p. 225-233 ; Jean-Claude BONTRON, Aline BROCHOT, « La nature dans la cage des réglementations : à propos des réserves naturelles », p. 234-241.
30 Jean-Paul MÉTAILLÉ, « Photographie et histoire du paysage : un exemple dans les Pyrénées luchonnaises », in RGPSO, t.57, Toulouse, 1986, p.179-208 ; « Les chênaies des montagnes pyrénéo-cantabriques, un élément forestier du système agro-pastoral », in RGPSO, t.57, Toulouse, 1986, p. 313-324 ; « De la géographie des forestiers à la géographie contre les forestiers : la diffusion et l’extinction du concept de dégradation de la montagne, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle », in Pierre CLAVAL (dir.), Autour de Vidal de la Blache. La formation de l’école française de géographie, Paris, Presses du CNRS, 1993, p.101-108.
31 Grégory QUENET, Qu’est-ce que l’histoire environnementale, op cit., 2014, p. 120.
académique labellisé d'histoire « de l'environnement » semble effectivement avoir affaibli la recherche française. Elle l'a assurément privée de visibilité32.
À l'instar des géographes, des sociologues et des anthropologues de la ruralité, les historiens
« ruralistes » auraient pu être les premiers à interroger l'environnement. Aux ruptures, aux conflits d'usage, aux mutations des milieux et des pratiques, l'histoire rurale a néanmoins privilégié les longues permanences passées et les « rapports harmonieux et stables entre les hommes et la nature »33, pour mieux mettre en avant les bouleversements contemporains qui ont touché les structures familiales, les modes de culture et les paysages. Le discours s'est fait quelque peu nostalgique face au constat d'une « fin des paysans » ou d'une « fin des terroirs »34 aux datations variables mais qui toutes montrent l'inquiétude devant la perte de l'identité rurale de la France.
Devançant les appels lancés par d'autres disciplines dans les années 198035, cette histoire rurale a toutefois bel et bien intégré la question environnementale, sans nécessairement la formaliser36. À l'image des travaux d'Alain Corbin ou de Serge Briffaud, interrogeant sans retard la construction
32 Fabien LOCHER et Grégory QUENET, « L’histoire environnementale, op cit., 2009, t. 56, n° 4, p. 20-21. Dès 1974, les Annales s'étaient ainsi emparées de l'environnement, avec des études sur les catastrophes et l'influence du climat surtout sur le temps long. L'attention se portait alors sur le changement lent, l'équilibre et l'immobilité, avec des articles critiques vis-à-vis du récent rapport du Club de Rome sur la fin de la croissance (1972). Cette publication n'a pas engendré de programme de recherche suivi. Voir le numéro spécial « Histoire et environnement », Annales ESC, t. 29, n° 3, 1974. L'apport de la première historiographie américaine de l'environnement est en réalité réduite, l'histoire environnementale plus récente ayant en partie rompu avec ses présupposés depuis la fin des années 1990. Dans les années 1970 et 1980, cette première histoire environnementale états-unienne posait en effet parmi ses présupposés une
« nature » inspirée du mythe de la « wilderness » dans laquelle l'homme contemporain n'aurait été qu'une source de perturbation. Ce qui revenait à omettre la profonde anthropisation de l'ensemble du monde, et donc l'attention aux différentes interrelations, plus ou moins équilibrées, successivement nouées entre les sociétés humaines et leur environnement. De même, bien des « perturbations » de l'environnement, ont été totalement indépendantes de l'action humaine. Révisée par les subaltern studies, cette première historiographie omettait aussi que l'exportation du concept de wilderness ou de nature vierge et sauvage vers les espaces colonisés a été une autre forme de violence, sociale, politique et écosystémique. Pour les tenants des subaltern studies, « la wilderness, parce qu'elle suppose la nature sans les hommes, est vue comme une stratégie d'expulsion des paysans pauvres par l'Empire anglais, l’État indépendant et les organisations internationales de protection de la nature » (cf. Jean-Baptiste FRESSOZ, Frédéric GRABER, Fabien LOCHER
et Grégory QUENET, Introduction à l’histoire environnementale, op cit., 2014, p. 7-8 dont citation, p. 7 ; Grégory QUENET, Qu’est-ce que l’histoire environnementale, op cit., 2014, p. 60).
33 Fabien LOCHER et Grégory QUENET, « L’histoire environnementale », op. cit., 2009, p. 20.
34 Henri MENDRAS, La fin des paysans. Innovations et changement dans l’agriculture française, Paris, SÉDÉIS, 1967 (étude de sociologie) ; Eugen Joseph WEBER, La fin des terroirs, op cit., 1983.
35 Regret de l'absence des historiens dans ce champs d'étude dans Nicole MATHIEU et Marcel JOLLIVET, Du rural à l’environnement, op. cit., 1989, p. 343.
36 Dans son excellente synthèse, Jean-Pierre Jessenne ne traite pas précisément la question environnementale, mais en revenant sur les poncifs essentialistes qui ont lié au travail de la terre, aux paysages ruraux et aux terroirs des comportements sociaux, une « identité paysanne » particulière fortement soumise au milieu et à ses crises, il permet de mesurer le fossé qui s'est creusé entre la nouvelle historiographie de la ruralité et celle qui a culminé dans les années 1970. Cf. Jean-Pierre JESSENNE, Les campagnes françaises entre mythe et histoire (XVIIIe-XXIe siècle), Paris, A. Colin, 2006, par exemple p. 54 sur le stéréotype de l'« identité paysanne » liée au milieu, p. 246-248 sur les incohérences environnementales de l'agriculture actuelle mise en lumière par la « vache folle », les biocarburants, les cultures irriguées en région sèche (maïs) et la compétition pour l'usage du territoire.
sociale et politique de l'environnement37, on trouve bien, au moins depuis les années 1980, des développements francophones d'histoire de l'environnement proches d'une histoire
« environnementale ». S'ils ne se sont pas catégorisés comme tels, c'est peut-être parce que
« l'environnement », issu du monde politico-administratif38 et médiatique, est longtemps l'objet de méfiances. L'absence de mots empêche en tout cas ce champ historiographique de se structurer.
A posteriori, on peut classer comme relevant de l'histoire de l'environnement de nombreux travaux sur la montagne et la ruralité. Depuis les années 1970, les historiens se sont abondamment intéressés à la forêt, à ses recompositions, à son intégration sociale39 et à ses relations avec l'industrie rurale et l'élevage. C'est notamment le cas, pour notre terrain, des travaux de Jean Cantelaube, de Jérôme Bonhôte, de Bernard Davasse ou de Didier Galop. L'étude des forges à la catalane des Pyrénées ariégeoises montre par exemple, sur le temps long, la cohérence de l'articulation entre une activité industrielle montagnarde et l'évolution des techniques, de la société locale et de l'environnement. Le paysage de montagne ainsi formé, souvent représenté comme l'archétype du paysage « sauvage », est en fait au minimum un paysage agropastoral et parfois aussi un paysage de l'industrie40. Des études sur la protoindustrialisation ont également mis en relation les
37 Alain CORBIN, Le miasme et la jonquille. L’odorat et l’imaginaire social, XVIIIe-XIXe siècles, Paris, Aubier Montaigne, 1983 ; Alain CORBIN, Le territoire du vide. L’Occident et le désir du rivage (1750-1840), Paris, Aubier, 1988 ; Serge BRIFFAUD, Naissance d’un paysage. La montagne pyrénéenne à la croisée des regards (XVIe-XIXe siècle), Toulouse, Tarbes, CIMA-CNRS-Université de Toulouse II, Association Guillaume Mauran, 1994 (thèse soutenue en 1989).
38 Mathieu FLONNEAU, « Entre morale et politique, l'invention du ''Ministère de l'impossible'' », in Christoph BERNHARDT et Geneviève MASSARD-GUILBAUD, Le démon moderne. La pollution dans les sociétés urbaines et industrielles d’Europe, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise Pascal, 2002, p. 109-125 ; Florian CHARVOLIN, L’invention de l’environnement en France : chroniques anthropologiques d’une institutionnalisation, Paris, La Découverte, 2003.
39 Andrée CORVOL, L’homme et l’arbre sous l’Ancien régime, Paris, Economica, 1984 ; Dans le cas pyrénéen, on peut citer le travail de Christian Fruhauf qui met en lumière les liens entre renforcement de l'emprise de l’État, sélection des essences, et stratégies des groupes locaux, dans le cas d'une des rares zones pyrénéennes encore peuplée de résineux autochtones : Christian FRUHAUF, Forêt et société. De la forêt paysanne à la forêt capitaliste en pays de Sault sous l’Ancien régime (vers 1670-1791), Paris, Éd. du C.N.R.S, 1980. Dans un article de synthèse sur l'histoire des conflits forestiers en France au XIXe siècle, Anne-Marie Granet-Abisset introduit la question, centrale en histoire environnementale, du lien entre la formation de savoirs environnementaux institutionnels (ceux produits par le corps des Eaux-et-Forêts) et la disqualification d'usages sociaux de l'environnement. Anne-Marie GRANET-ABISSET, « La bataille des bois. Enjeux sociaux et politiques de la forêt pour les sociétés rurales en France au XIXe siècle », in Jean- François TANGUY, Les campagnes dans les évolutions sociales et politiques en Europe, des années 1830 à la fin des années 1920 : étude comparée de la France, de l’Allemagne, de l’Espagne et de l’Italie, Paris, Ellipses, 2005, p. 47-65.
40 Jean CANTELAUBE, La forge à la catalane dans les Pyrénées ariégeoises, une industrie à la montagne, XVIIe-XIXe siècle, Toulouse, Méridiennes, 2005. Ce travail d'histoire industrielle de l'environnement a été mené, dans une fertilisation croisée interdisciplinaire, en lien avec des chercheurs comme Didier Galop, Bernard Davasse et Jérôme Bonhôte. Ceux-ci ont mis en œuvre une histoire de l'anthropisation et de l'exploitation pastorale et industrielle des Pyrénées, là encore sur la longue durée à partir de travaux en archéobotanique (dendrochronologie, palynologie et anthracologie). Les résultats montrent les successions d'état du couvert forestier sous l'influence combinée des hommes, des transformations économiques et des crises météorologiques. Voir par exemple Didier GALOP, La forêt, l’homme et le troupeau dans les Pyrénées. 6000 ans d’histoire de l’environnement entre Garonne et Méditerranée, contribution palynologique, Toulouse, GEODE-FRAMESPA, 1998 ; Jérôme BONHÔTE, Forges et forêts dans les Pyrénées ariégeoises. Pour une histoire de l’environnement, Aspet, Pyrégraph, 1998.
qualités agronomiques des milieux naturels avec l'organisation sociale et économique des sociétés41. D'autres travaux se sont penchés plus récemment sur la propriété foncière qui est un facteur essentiel pour comprendre l'utilisation différenciée des milieux42. Aujourd'hui, l'histoire environnementale aborde les questions relatives à l'usage des engrais, des produits
« phytosanitaires », à la catégorisation des animaux « nuisibles » et à la définition du « sauvage » traversent l'histoire rurale française43. Les pollutions constituent un sujet très riche qui a principalement éclot depuis les années 1990 en France, à partir des études de Geneviève Massard- Guilbaud44. En montagne, Olivier Chatterji consacre actuellement une thèse sur les pollutions et les risques induits par l'industrie électrométallurgique et électrochimique en Maurienne (Savoie). Dans des travaux consacrés à l'hygiène urbaine et à la pêche, Stéphane Frioux ou Jean-François Malange abordent eux aussi les thématiques relatives aux pollutions, aux modifications apportées aux écosystèmes contemporains et aux conflits d'usage des ressources naturelles45. La question des
41 Dans sa thèse, Jean-Michel Minovez propose par exemple une histoire sensible aux multiples modifications de l'appropriation économique et sociale des divers terroirs de la plaine et des coteaux alluvionnaires pré-pyrénéens, ce qui touche à notre sens à une histoire « environnementale », cf. Jean-Michel MINOVEZ, Dynamisme et atonie des prépyrénées centrales et de leur avant-pays. De la protoindustrialisation à la pastoralisation dans le haut-bassin de la Garonne vers 1661-vers 1914, Thèse de doctorat d'histoire, Université Toulouse-II Le Mirail, 1995, 3 vol. (dont la version résumée est parue sous le titre L’impossible croissance en Midi toulousain ? 1661-1914. Origines d’un moindre développement, Paris, Publisud, 1997).
42 Nadine VIVIER, Propriété collective et identité communale. Les biens communaux en France (1750-1914), Paris, Publications de la Sorbonne, 1998 ; Marie-Danielle DEMÉLAS-BOHY et Nadine VIVIER, Les propriétés collectives face aux attaques libérales, 1750-1914. Europe occidentale et Amérique latine, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2003 ; Pierre CHARBONNIER, Pierre COUTURIER, Antoine FOLLABIN et Patrick FOURNIER (dir.), Les espaces collectifs dans les campagnes, XIe-XXIe siècle, Clermond-Ferrand, Presses universitaires Blaise-Pascal, 2007.
43 Sur les intrants chimiques agricoles voir par exemple Christophe BONNEUIL, Frédéric THOMAS et Olivier PETITJEAN, Semences : une histoire politique. Amélioration des plantes, agriculture et alimentation en France depuis la seconde guerre mondiale, Paris, C.-L. Mayer, 2012. Côté espagnol, les fortes conséquences environnementales de la modernisation agricole contemporaine sont par exemple évoquées, avec un biais nostalgique, par Ramon GARRABON,
« L'Herència historica : la fi del mon pagès i el futur problemàtic de l'agricultura industrializada », in Emili GIRALTI
RAVENTÓS, Josep Maria SALRACH et Ramon GARRABOU (dir.), Història agrària dels Països Catalans. Segles XIX-XX, Barcelona, Publicaciones i Ediciones de la Universitat de Barcelona, 2006, p. 660-661. Le monde animal : Stéphane FRIOUX et Emilie-Anne PÉPY (dir.), L’animal sauvage entre nuisance et patrimoine. France, XVIe-XXIe siècle, Lyon, ENS éd, 2009 ; Rémi LUGLIA, « le dépeuplement des cours d'eau : un marqueur de l'émergence de la protection de la nature dans la société d'acclimatation et en France (milieu XIXe-milieu XXe siècle) », in Charles-François MATHIS et Jean-François MOUHOT, Une protection de l’environnement à la française ? XIXe-XXe siècles, Seyssel, Champ Vallon, 2013.
44 Christoph BERNHARDT et Geneviève MASSARD-GUILBAUD, Le démon moderne. La pollution dans les sociétés urbaines et industrielles d’Europe, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise Pascal, 2002 ; Geneviève MASSARD- GUILBAUD, Histoire de la pollution industrielle. France, 1789-1914, Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2010 ; Céline PESSIS, Sezin TOPÇU, Christophe BONNEUIL (dir.), Une autre histoire des « Trente Glorieuses ». Modernisation, contestations et pollutions dans la France d’après-guerre, Paris, La Découverte, 2013 ; Thomas LE ROUX et Michel LETTÉ (dir.), Débordements industriels. Environnement, territoire et conflit (XVIIIe-XXIe siècle), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2013.
45 Stéphane FRIOUX et Jean-François MALANGE, « “L’eau pure pour tous !” Mobilisation sociale contre la pollution des eaux douces françaises (1908-années 1960) », Histoire & sociétés, n° 27, 2009, p. 10-23 ; Stéphane FRIOUX, Les batailles de l’hygiène. Villes et environnement de Pasteur aux Trente Glorieuses, Paris, Presses universitaires de France, 2013 ; Jean-François MALANGE, Histoire sociale des pratiques de pêche à la ligne en France de 1829 à 1941. Aux origines d’une conscience environnementale, Thèse de doctorat d'histoire, Université de Toulouse II-Le Mirail, 2011.