Défis des pratiques sportives
dans l’affirmation de formes de
relation propres à la vie civile
«Le sport est une entreprise d’êtres humains, et nombre d’entreprises humaines que l’on explore dans des recherches universitaires à titre d’objets d’étude séparés, c’est-à-dire comme si elles existaient dans différents compartiments, sont, en fait, toutes des entreprises des mêmes êtres humains.
Ces mêmes êtres humains qui élisent ou qui sont membres du Parlement en tant qu’êtres politiques, qui gagnent leur vie en travaillant en tant qu’êtres économiques, qui prient ensemble en tant qu’êtres religieux, ou qui font de la voile ou du ski pendant leurs loisirs en tant que sportifs et sportives.
Autrement dit, […] on ne doit pas limiter ses recherches au domaine du sport».
Norbert Elias169
6.1 La pratique sportive, ses contextes et les sujets qui y participent
L
a base des questions que nous nous sommes posées au départ de cette recherche est de savoir à quel point la pratique sportive fournit des conditions (attitudes, représentations, sensibilités, motivations, etc.) qui permettent de contrecarrer le statut et les formes de relations sociales propres au «corps armé». Parmi les composantes de ces formes de relation, nous nous intéressons particulièrement à celles qui sont associées à l’exercice de la violence (utilisation et menace).La problématique sociale à l’origine de notre préoccupation est l’engagement d’enfants et de jeunes comme
«corps armé» dans des groupes ou des institutions caractérisées par le façonnement du corps en fonc- tion du maniement d’armes et de l’exercice de la violence. Tel engagement pose problème car leurs effets perturbent le processus d’attribution de sens au corps et corrélativement, les formes d’organisation sociale.
A cet égard, nous observons qu’en effet des politiques publiques ainsi que des discours institutionnels et académiques promotionnent le recours aux pratiques sportives pour freiner la mobilisation des jeunes et des enfants vers les acteurs armés et pour accompagner le passage à la vie civile de ceux qui se sont déta- chés des groupes armés.
Le facteur commun qui s’observe dans l’utilisation des activités sportives, que ce soit dans la prévention de l’enrôlement ou l’accueil d’ex-combattants, est l’idée selon laquelle la pratique sportive contribuerait au développement d’une sensibilité particulière par rapport au corps et par rapport aux valeurs de la vie civile.
Il suppose aussi que le développement de cette sensibilité irait à l’encontre des propriétés du «corps armé».
Ainsi, «en adhérant» à cette idée habituellement admise, nous avons formulé et testé l’hypothèse selon laquelle la pratique des activités sportives développe une attitude peu favorable aux enjeux du «corps armé».
Autrement dit, les jeunes impliqués dans la pratique sportive ne se sentent pas attirés par le fait d’armer leur corps et n’apprécient pas de s’engager dans des activités qui encouragent l’exercice de la violence.
Le bilan des résultats obtenus pourrait être résumé de la manière suivante: indépendamment de l’expé- rience sociale vécue par les jeunes sportifs, artistes ou par ceux qui ont quitté les groupes armés, la possi- bilité de devenir «corps armé» est un choix envisageable par tous. Dans les manifestations d’appréciation des sportifs de haut niveau et des artistes, on observe une certaine modération par rapport à celle qui est
169 Norbert Elias et Eric Dunning, Sport et civilisation: la violence maîtrisée, Fayard, 1994, p. 44.
exprimée par les jeunes pratiquants de sport-loisir et les jeunes sortis des groupes armés. Cependant, leur disposition est évidente et elle ne peut être contrecarrée que par l’émergence d’autres opportunités assu- rant la visibilité sociale et la sécurité matérielle pour leur existence. Ces autres opportunités doivent fournir un degré d’estime sociale et de sécurité économique comparable à celui qu’offre la figure du «corps armé».
Leurs motivations en termes d’estime et de statut économique semblent déterminer leur choix et s’imposer aux implications de l’exercice de la violence et des autres contraintes infligées sur leur corps et celui des autres, dont ils sont conscients.
En regroupant nos résultats pour rendre compte du rapport entre la pratique sportive et la disposition du corps en tant que «corps armé», nous considérons qu’ils nous permettent de poser quelques questions sur certaines manifestations de ce rapport pour lesquelles il faut encore élaborer une base empirique. Nos obser- vations ne nous offrent pas des évidences allant exactement dans le sens de l’hypothèse testée. Cependant, les résultats ne sont pas non plus assez robustes pour affirmer catégoriquement que la pratique sportive n’apporte rien au plan de la prévention de l’enrôlement et de l’affirmation des valeurs de la vie civile. Le croisement des réflexions issues de nos résultats avec des nouveaux questionnements qui en émanent nous permettent d’esquisser quelques considérations et lignes de travail à suivre. Ceci ayant pour but l’élaboration d’une base empirique qui nous aide à comprendre les types d’expérience sociale générale et spécifique qui alimente la pratique sportive afin que des acteurs armés et civils envisagent d’en tirer profit.
Mais avant d’entamer ces réflexions sur nos résultats, il est important de rappeler quelques caractéristiques du contexte dans lequel ils apparaissent. Tout d’abord, il faut noter que les efforts pour arrêter la mobilisa- tion de jeunes vers les divers acteurs armés sont pris au milieu d’un conflit armé qui dure depuis de longues années et qui se poursuit encore. Ce constat appelle deux remarques par rapport à notre enquête.
Premièrement, le développement actuel du conflit pèse lourdement sur ces efforts si on le compare à d’autres expériences utilisant les activités sportives dans la réintégration des ex-combattants, souvent dans la phase du post-conflit. Deuxièmement, en fonction de la durée du conflit armé, il est nécessaire de distinguer l’an- crage et les niveaux d’influence du conflit dans le processus de socialisation de la population colombienne et plus précisément, dans la place attribuée à l’exercice de la violence dans les rapports sociaux.
Ensuite, il faut considérer les conditions de vulnérabilité sociale et économique de la majorité de la popula- tion colombienne ainsi que le processus et les moyens par lesquels se produisent de telles conditions. Les pratiques de mépris et de spoliation de la majorité génèrent un conflit social important qui reste la source principale du conflit armé.
Enfin, nous remarquons des ambivalences dans toutes les sphères de la société à l’égard du «corps armé».
En fonction du même clivage amie/ennemi ou avec-nous/contre-nous, le «corps armé» nourrit un rapport équivoque de fascination-répulsion. Les manifestations de fascination s’observent, par exemple, dans la propagande et dans tout un ensemble de pratiques que chaque acteur armé entretient pour mettre en valeur le statut dominant du «corps armé». Selon les mêmes moyens, nous observons des manifestations de répulsion qui se matérialisent dans la censure sociale auprès du «corps armé», souvent restreint à la figure des adversaires, et récemment, au sujet de l’utilisation de jeunes par les différents acteurs armés. A cet égard, le rapport entre «corps armé» et jeunes se révèle défavorable dans la mesure où ses effets nuisent au déve- loppement physique, mental, affectif et social de ces jeunes.
La mise à l’épreuve de cette hypothèse communément admise était nécessaire car le rapport de cause à effet qu’elle établit entre la pratique sportive et la prévention de l’enrôlement fait abstraction de l’influence du contexte que nous avons soulevé. Elle ignore aussi la nature des modalités de relation induites par certaines pratiques sportives et le contexte dans lequel elles se développent ainsi que leur rapport avec
celles du «corps armé». Et enfin, elle ne tient pas compte du fait que ces mêmes types d’activité sont gérées et utilisées par les acteurs armés pour encourager les jeunes et les enfants à les rejoindre.
En somme, la signification et l’utilisation de l’expérience sociale issue des pratiques sportives dans la pacifi- cation des rapports sociaux ne peuvent pas être considérées sans prendre en compte les modes de relations sociales qui se mettent en place. Il apparaît que les conditions conjoncturelles (contextes et caractéristiques des sujets) dans lesquelles se développent ces pratiques sont, tout autant que leurs propriétés constitutives, déterminantes de l’orientation de ces pratiques en termes de régulation sociale.
La mise en lumière des caractéristiques du contexte et des sujets qui y participent nous semble particuliè- rement significative. Il faut rendre compte de l’avant, du pendant et de l’après de la pratique; du «comment les individus rentrent dans la pratique et comment ils sortent de celle-ci». Il faut avoir une idée plus claire de la disposition des individus avant d’interagir dans les modalités de relations proposées par les différentes activités. Il faut aussi savoir quels sont leurs systèmes de références et leurs schémas d’interprétation.
A cet égard, le rôle de la pratique sportive face au phénomène de l’utilisation de jeunes dans les groupes armés autorise certaines spécificités. D’une part, il s’agit de définir son rôle dans la prévention de l’enrôle- ment c’est-à-dire, en tant que dispositif pour empêcher la transformation du corps en «corps armé».
D’autre part, sa spécificité est liée aux conséquences du conflit armé sur les représentations, le statut et les formes de relation contenus dans le «corps armé». La définition du rôle de la pratique sportive doit tenir compte de la façon dont le «corps armé» interprète les formes de relation propres aux activités sportives. Il nous faut avoir une idée de leur manière de voir les choses. Par exemple, comment les modalités de relations proposées par une pratique sportive vont neutraliser la peur, la haine et l’agressivité envers l’autre sachant que celles-ci pourraient être encore vivants dans les esprits des jeunes sortis des groupes armés.
Tenant compte de nos résultats, il sera nécessaire d’estimer l’influence d’autres variables comme la condition urbaine-rurale et ses dérives, le statut social, la perception de la légalité, la légitimité et la justice, les caracté- ristiques des autres systèmes de socialisation tels que la famille, l’école et le quartier, le genre et les caracté- ristiques des organisations culturelles et sportives. Sur cette base, il faut interroger la contribution réelle des pratiques sportives dans le développement des qualités nécessaires pour le passage à la vie civile de jeunes sortis des groupes armés, autrement dit, sur leur influence dans la déconstruction du schéma interprétatif propre au «corps armé».
Cette information doit permettre d’accorder l’offre d’activités selon leurs propriétés (constitutives et conjonc- turelles) et les finalités envisagées. Il faut prévoir les tensions qui peuvent émerger des formes d’interaction induites par les différentes pratiques sportives. D’autant plus que l’attribution de sens au corps, de soi-même et des autres, a été déterminée par un environnement de violence. C’est précisément en fonction de la prise en compte des significations attribuées au corps, que l’éducation physique peut commencer une réflexion pertinente.
Mais ce n’est qu’en précisant pourquoi on est arrivé à ces pratiques que nous pourrons analyser et comprendre leurs modalités d’attribution de sens au corps avec plus de pertinence et d’utilité. Etant donné que les pratiques sportives font partie de tout un ensemble de manifestations exogènes qui se sont imposées dans la construction de la société colombienne, nous sommes quelquefois incapables de comprendre le sens de leurs origines, de leurs trajectoires, de leurs effets réels dans la socialisation des individus. Et plus important encore, le cadre dans lequel ces pratiques et leurs effets s’inscrivent.
Nous soulignons qu’au départ, différentes sphères de l’évolution sociale se sont articulées à la configuration de la pratique sportive dans le processus de pacification de quelques sociétés européennes. Selon Elias, par
exemple, les cycles de violence ralentissaient et les conflits d’intérêts et de croyance trouvaient une solution par des moyens conformes à des règles170. Le changement du comportement et de la sensibilité dans le sens de ce qui est appelé «civilisation», était lié à l’assujettissement des classes guerrières à un contrôle plus strict171. C’est ainsi que dans sa façon de définir ces nouvelles pratiques, Elias soulignait: «ce sont des jeux qui requièrent une force et une adresse d’un type non militaire, les règles imposées aux concurrents visant à diminuer les risques de blessures corporelles»172.
Ayant tendance à ignorer le rapport entre l’expérience sociale issue des pratiques sportives et le contexte (voire simplement la structure et les contenus des programmes de formation en éducation physique et en entraînement sportif ), nous sommes régulièrement surpris de constater que leur dimension bienfaisante est souvent mise en question par les faits. Avoir fait abstraction de cette expérience sociale issue des activités sportives, leurs contextes et les sujets qui y participent nous a amené quelques fois à obtenir le contraire de ce qui était attendu.
Ainsi, savoir à quel point, de quelle manière et dans quelles situations les pratiques sportives contribuent à la production, à la reproduction ou bien à la transformation des conditions sociales objectives qui engendrent l’acte violent est une tâche nécessaire bien que complexe et limitée.
Le problème vient d’une part, du nombre élevé de variables qui déterminent l’émergence de l’acte violent qu’en même temps, nous retrouvons sublimé dans les pratiques sportives. D’autre part, il vient du fait qu’au niveau disciplinaire, nous étudions ces phénomènes -pratique sportive et violence- séparément. Chacun choisit telle ou telle variable de ce rapport entre la violence et la pratique sportive pour éclairer le problème auquel il est confronté. Nous nous trouvons dans le quotidien interpellés par une problématique réelle qui a été totalement désarticulée au plan conceptuel du fait de la limitation des outils et des perspectives de chaque discipline. Cela sachant que cette dispersion de toute tentative, comme celle entamée par cette recherche, reste nécessairement repoussée au plan subjectif. En somme, en voulant aborder l’usage de la pratique sportive sous l’angle du problème social, nous nous retrouvons confrontés à un problème aussi conceptuel.
6.2 Pratique sportive et violence. Quels rapports: canalisation, sublimation, transformation, maîtrise, transposition…?
Les résultats incitent à souligner deux réalités à propos du rapport entre pratique sportive et dégagement des jeunes et des enfants des dynamiques des acteurs armés. La première est relative au fait que, dans un contexte de manque et de besoins, les acteurs armés ont déjà gagné du terrain dans le renforcement de la figure du «corps armé» comme choix de réussite sociale. La deuxième réalité concerne l’ambivalence du sens et de l’utilisation des pratiques sportives dans un contexte déterminé par un conflit armé. Cette ambi- valence est due à la nature et à la dynamique qui caractérisent la pratique de certaines activités sportives.
Du côté constitutif, on relève la logique des interactions axées sur le contrôle des individus, du territoire et de la ressource mobilisée (le ballon, dans certains cas) pour décrocher la victoire ou sa volonté de vaincre voire s’imposer. Du côté conjoncturel, on observe des manifestations cherchant à influencer la personnalité des individus et à doter leur corps de capacités en fonction d’enjeux identitaires, de reconnaissance et de conditions sociales et économiques.
170 Ibid., p. 34.
171 Ibid., p. 27.
172 Ibid., p. 26.
Un indicateur incontesté de cette ambivalence est l’utilisation de la pratique sportive d’une part par les acteurs armés, indépendamment de leur statut, en fonction d’objectifs martiaux et belliqueux et, d’autre part, par des acteurs civils animés d’idéaux pacifistes. Replacée dans une perspective plus large, cette ambiva- lence apparaît comme une composante du développement historique de la pratique sportive. Aujourd’hui, nous connaissons les détails de plusieurs manifestations s’inscrivant dans ce scénario, mais dont les grandes lignes n’étaient pas prévisibles. L’utilisation par les Nazis de la pratique sportive est l’une de ces manifesta- tions. Situé dans ce cadre et en réfléchissant notamment sur la violence physique qui a pour objet le corps et le domaine de la corporéité, Theodor W. Adorno invitait à étudier le rôle du sport. Dans une conférence intitulée «éduquer après Auschwitz» (Erzihung nach Auschwitz) Adorno soulignait en 1966:
«Le sport est ambigu. Il peut d’une part être anti-barbare, anti-sadique grâce au fair play, à l’esprit chevale- resque, aux égards pour le plus faible. Il peut d’autre part, par certains de ses aspects et de ses comporte- ments, favoriser l’agressivité, la brutalité, le sadisme, surtout chez des personnes qui n’imposent pas elles- mêmes l’effort et la discipline sportive et se contentent de regarder. Ce sont ceux qui hurlent sur le terrain de sport. Il faudrait analyser systématiquement une telle ambiguïté. Dans la mesure où l’éducation a quelque influence, on pourrait appliquer ses résultats à la vie sportive.
Tout cela est plus ou moins lié à l’ancienne structure autoritaire, à des comportements –j’ai failli dire- du bon vieux caractère autoritaire.»173
Reprenant ce texte d’Adorno, le site-web Bolgactiv.eu174 offre une analyse dans laquelle nous relevons deux remarques qui ne sont pas étrangères à cette dimension ambivalente de la pratique sportive et que l’on repère facilement dans sa rhétorique. La première relative au rappel d’Adorno selon lequel «l’idéal nazi était avant tout celui de la dureté envers soi, la capacité à neutraliser ses souffrances et ses sentiments». Ceci étant
«un ressort classique du processus d’héroïsation». Le deuxième concerne une idée qui avait fait florès dans la formation de la jeunesse hitlérienne: «celui qui est dur avec lui-même s’autorise par là même à être dur envers les autres».
Nous avons vu que l’inscription des jeunes et des enfants dans la pratique des activités sportives ne les rendent pas indifférents à la reconnaissance et au statut acquis par le «corps armé» dans leur environne- ment. Le rapport de la figure du «corps armé» avec des motivations relatives à la réussite sociale semble se trouver à l’origine de leur attitude modérée ou favorable aux activités qui demandent un engagement dans le maniement d’armes. Ceci dit, il nous semble que l’intégration de l’arme dans le schéma corporel des jeunes devient une structure acceptée parmi les moyens par lesquels ils peuvent atteindre leurs attentes en termes de réalisation personnelle. Par conséquent, l’objet de la prévention de l’enrôlement et de l’aide au passage à la vie civile se définit précisément à partir de ce qui se construit ou de ce qui a déjà été construit sur la base de cette intégration «corps-arme» ainsi que sur les conditions qui la rendent possible.
Le fait que la logique interne et les conditions conjoncturelles de certaines activités sportives ne contrastent pas significativement avec les propriétés du «corps armé», relativise sa propension à court-circuiter la mobi- lisation des jeunes et des enfants envers les acteurs armés. D’autant plus, quand le contexte est favorable à l’image du «corps armé».
Bien entendu, la recherche de la satisfaction des manques et les besoins propres aux milieux défavorisés intensifie d’une certaine manière les clivages générés dans la pratique sportive: gagnants/perdants, parte- naires/adversaires, estimés/méprisés, reconnus/inconnus. Le problème est d’estimer le niveau de polari- sation des rapports sociaux qui peut se développer à partir de la logique d’hostilité et de confrontation
173 Adorno, T., Modèles critiques, Traduit de l’allemand par Marc Jiménez et Eliane Kaufholz, Paris, Payot, 1984, p. 211.
174 Voir: http://sanssouci.blogactiv.eu/2008/07/17/zivilcourage-pour-une-vertu-europeenne/
proposée par les pratiques sportives. Ceci en considérant évidement le contexte de violence généralisée et de conflit armé.
La nature des motivations (être reconnu et le statut économique) associées au choix des activités sportives et des activités «violence-sécurité» suggère que les acteurs armés tirent plutôt profit de l’instrumentalisation des manques et des besoins associés aux clivages véhiculés par la pratique sportive. D’ailleurs, en observant d’autres manifestations issues du même milieu, moins fréquentes mais en tous cas présentes, qui vont à l’en- contre de la figure du «corps armé», il est nécessaire d’évaluer le rôle de la pratique sportive et de prendre en compte ces mécanismes d’instrumentalisation des intensités prises par ces clivages autant que les clivages en tant que tels.
Il serait éclairant de décrire et de comparer l’expérience sociale résultant de la pratique sportive en fonction du statut haut niveau/loisir, formel/informel et de l’origine sociale des pratiquants. Cela constituerait un fil conducteur important pour la caractérisation et la dissociation des effets de ces clivages et de leurs inten- sités.
En analysant les informations recueillies dans les deux premières étapes de l’enquête, l’une d’entre elles continue de nous interpeller. Nous avons repéré que les jeunes qui avaient exprimé une attitude favorable envers les activités «violence-sécurité» (étape I), n’avaient guère évoqué des aspects concernant l’exercice de la violence dans la justification de leur choix (étape II).
Malgré la place occupée par le maniement d’armes, la menace et l’exercice de la violence dans des activités telles que celles de policier, militaire, garde du corps, etc., les jeunes attirés par celles-ci ont plutôt souligné d’autres caractéristiques associées au statut social et économique, favorables envers le «corps armé». Certains jeunes, notamment ceux qui viennent des groupes armés175, ont même soulevé le niveau de «relax» et de vie «douce» qui, à leur avis, caractérisent ce style de vie. Par contre, les jeunes manifestant une attitude peu favorable ou parfois de rejet, avaient mis en avant la composante de l’exercice de la violence pour justifier leur choix. C’est-à-dire que la violence était parmi les aspects qui relativisaient leurs manifestations d’appré- ciation pour ce genre d’activités.
La troisième étape de l’enquête nous a fourni des informations plus précises sur la position des jeunes face à certaines caractéristiques propres du «corps armé». Parmi ces caractéristiques, nous avons soulevé princi- palement celles qui ont un rapport avec le corps: l’exercice de la violence, la mobilisation de la peur, l’acte d’obéissance incontestée et l’injonction à s’imposer. Avec ce classement notre intérêt était d’identifier la façon dont les jeunes définissent la manière de vivre le corps dans certaines activités et d’évaluer si ces défi- nitions changeaient en fonction du processus de socialisation des jeunes. Le facteur récurrent de quelques- unes des formes évaluées était la réduction du corps à un objet tout à la fois de violence, d’obéissance sous contrainte, de peur176 et des rapports de domination véhiculés par l’idée de la victoire.
En analysant les résultats, on note les inquiétudes qui se manifestent à l’égard de l’appréhension de la violence dans une société confrontée à un conflit armé et à d’autres formes de violence armée organisée.
Dans notre cas, ces inquiétudes impliquent notamment le rôle de la pratique sportive. Nous avons constaté, que par rapport à certaines pratiques sportives, les manifestations dans lesquelles «faire mal au corps» sont jugées différemment. Pour quelques-uns l’interprétation de celles-ci s’établit en fonction de buts sociale- ment valorisés et pour d’autres, elles sont l’objet de répulsion.
175 Nous pensons que ce genre d’avis n’a pas la même valeur venant de jeunes «étrangers» à l’expérience d’avoir eu leur corps armé. On pour- rait dans ce cas les associer à de simples imaginaires. Mais en considérant l’expérience vécue des jeunes sortis des groupes armés, leur avis est un indice de la hiérarchie des priorités qui s’impose dans la manière de vivre du «corps armé».
176 La modalité «autorité-ordre» fait référence à l’ordre contraignant qui déresponsabilise l’individu de son acte. De la même manière nous soulevons dans la modalité «respect-intimidation», l’incorporation de la peur comme source des expressions de respect.
Tout d’abord, nous rappelons que ce que nous entendons par «violence» se limite ici177 au produit d’une action qui se manifeste dans les relations sociales et qui a pour but de faire mal au corps dans sa dimension physique. Basé sur cette notion, nous pouvons identifier des manifestations de sublimation de l’acte violent intégrées dans des composantes de la logique interne de quelques activités (sports de combats, combat de coqs) ou exprimées par le niveau élevé d’acceptation sociale du recours à la violence caractérisant les conditions (logique externe) dans lesquelles se développent certaines pratiques (football et basquet spec- tacle, tejo).
Dans la tendance observée dans les résultats du groupe des sportifs de haut niveau178 (SHN), nous relevons, à titre d’exemple, le niveau d’accord observé par ces jeunes à l’égard de l’utilisation du corps dans les activités sportives. 92,5% du classement attribuent à la force physique la qualité majeure du corps dans son rapport avec l’espace, les objets et les autres. Ceci en sachant d’une part, que le corps qu’ils ont évalué est celui du boxeur, du footballeur, du joueur de tejo, du rameur et du sportif au sens générique. D’autre part, il faut souligner que la majorité de ces jeunes habite dans des quartiers populaires, marqués par ces manifestations fréquentes de la violence armée. Dans cet environnement, la pratique sportive (le tejo, le football et la boxe) est souvent associée à l’émergence d’actes de violence.
Dans l’évaluation des activités sportives, les SHN ont fait abstraction de ces manifestations impliquant direc- tement le corps mais qui sont, par contre, évoqués par les trois autres groupes, plus particulièrement par ceux qui font du sport en tant qu’activité de loisir179. Il apparait ainsi que, dans «leur réalité» de «sportif de haut niveau», la manifestation «du faire mal au corps» voire de la violence, semble être diluée et justifiée dans l’idée: «ce n’est que du sport».
En même temps, parmi ces jeunes SHN nous observons la proportion la plus élevée (28,33 %) du classement du corps du militaire, du garde du corps, du policier, du pilote de la force armée associée à l’attribut «corps- force», c’est-à-dire la même que celle qu’ils ont accordée systématiquement (92,5 %) au corps du sportif.
Ce rapport (activités «violence-sécurité» et «corps-force») est moins repéré (14,3 %) dans le classement des pratiquants de sport en tant que loisir qui ont classé indubitablement ces activités dans l’attribut «corps- violence» (80 %).
D’après les résultats, la tendance du groupe des SHN à relativiser certaines manifestations explicites de l’acte violent sous le discours «c’est le sport», suit l’idée de Norbert Elias selon laquelle dans quelques pratiques sportives il est possible d’observer des manifestations de la sublimation de la violence. Mais la relativisation de l’acte violent en sublimant sa manifestation ne se limite pas aux pratiques sportives. Ce groupe de jeunes pour qui la pratique sportive était significative dans leur socialisation, ont également relativisé la violence exercée par une des versions du «corps armé». Dans leurs choix et leurs arguments on observe le clivage que Clémence (2001) a défini en termes de «bonne violence» et de «mauvaise violence»180. Nous pourrions alors nous demander si le système de référence à la base du classement des SHN ne comporte pas une modalité d’appréhension de la violence proche de la naturalisation de cette violence et par conséquent, avec des expressions de tolérance, d’acceptation et de recatégorisation?
Mais l’aspect interpellant est que parallèlement au niveau le plus élevé des jugements qui relativisent l’acte violent dans les avis des SHN, ceux-ci ont adopté une attitude modérée dans le choix des activités «violence-
177 Cette définition de la violence est issue du domaine de la santé publique qui est à la fois un domaine de référence de l’objet social de la pratique sportive. Nous avons emprunté certaines catégories de la définition donnée par l’Organisation Panaméricaine de la Santé qui est reprise dans le rapport Forensis 2007 de l’Institut National de Médecine Légale (Colombie).
178 Il faut rappeler que cette catégorie d’individus représente un des résultats les plus élaborés de l’influence des activités sportives dans le processus de socialisation.
179 Pour rappeler les proportions du classement des activités sportives dans l’attribut «corps-violence»: SHN = 3,75% et SL = 31,43%.
180 Voir à cet égard ses travaux sur la représentation sociale de la violence. Clémence, A. et al., Une approche psychosociale de la violence dans le cadre scolaire: de la définition aux actes, Université de Lausanne, 2001.
sécurité». Leur choix est subordonné aux opportunités offertes dans des domaines (professions et carrière dans le sport) qui n’ont pas de lien avec le maniement d’armes. En revanche, les pratiquants des activités sportives en tant que loisir dénoncent plus fréquemment les expressions de l’acte violent, mais en même temps, ils se montrent plus attirés dans le choix des activités «violence-sécurité». Pour ce groupe de jeunes, ces activités portent le même niveau d’appréciation que celui qu’ils ont exprimé pour les professions ou pour la probabilité de faire une carrière dans le sport ou dans le domaine artistique.
La participation et le rôle de la pratique sportive dans la configuration de ce système de référence reste encore peu claire. Les différences qui semblent exister à propos de l’appréhension de la violence, entre la pratique du sport de haut niveau et sa pratique en tant que loisir, laissent entrevoir la présence de para- mètres qui influencent différemment l’interprétation des formes de relation qui leur sont communes.
Les éléments sous-jacents au contraste observé entre ces deux groupes de jeunes doivent être précisés à travers d’autres études. Nos résultats ont soulevé simplement quelques réflexions sur ce rapport entre l’appréhension de la violence et la pratique sportive en fonction des statuts «haut niveau» et «loisir». Il faudra encore préciser empiriquement ses effets, notamment par rapport à l’estimation de l’acte violent et à la prise de position face à celui-ci. Il nous faut d’abord révéler quels éléments du cadre institutionnel et formel de la pratique sportive ainsi que du cadre informel contribuent ou participent à l’appréhension de l’acte violent.
Puis, il faut préciser la façon dont ils le font (redéfinition, recatégorisation, sublimation, transposition, etc.) et dans quelle mesure.
La définition, la prise de position et la disposition des jeunes encadrés dans le sport à propos de l’acte violent doivent être soigneusement étudiées en fonction des composantes constitutives et conjoncturelles des activités sportives. Etant donné que la modalité «loisir» de la pratique sportive est la plus concernée dans la prévention de l’enrôlement et dans les programmes d’accueil et de passage à la vie civile, il convient d’ins- pecter plus longuement leurs effets par rapport à son objectif en considérant des variables liées au contexte et aux caractéristiques des participants (incluant le personnel qui gère les activités).
Ce rapport «pratique sportive - violence» au plan de la prévention de l’enrôlement et du passage d’ex- combattants à la vie civile, devrait être interrogé en fonction de ce qu’on entend par «vie civile» et par «coha- bitation pacifique». La composante de ces deux notions a en commun le rejet de la médiation de la violence dans les relations sociales et notamment, dans la résolution des conflits.
Sur cette base, il nous semble nécessaire d’évaluer le rôle joué par des pratiques sportives telles que les sports de combat et les sports de confrontation en corps à corps dans les programmes d’accueil et d’accom- pagnement des jeunes et des enfants sortis des groupes armés. Leur utilisation dans ces programmes nous a amené à explorer l’attitude et les avis de jeunes pour qui ces pratiques semblent être déterminantes dans leur socialisation. Étant donné que les résultats ne montrent pas une répulsion claire pour des rapports traversés par l’acte violent, nous nous demandons à quel point l’utilisation181 de ce type d’activités sportives contribue à faire reconnaître et à éloigner les jeunes des formes de relation déterminées par la violence.
Les tâches imposées par les conséquences du conflit armé sont, d’une part, celle de la déconstruction du recours à la violence en tant que facteur déterminant du rapport que le «corps armé» établit avec l’espace, les objets et les autres individus. D’autre part, il faut procurer aux jeunes sortis des groupes l’appropriation d’autres formes de relation adaptées aux défis des rapports dans la vie civile. Dans cet ordre d’idées, qu’est-ce qui nous fait penser que les sports de combat ou d’autres pratiques de confrontation (football, basket-ball, etc.) axés sur les rapports d’hostilité, sur la domination physique d’un adversaire, sur la défense d’un terri- toire et l’invasion d’un autre, tout en étant axés sur une certaine tolérance au fait de faire mal physiquement
181 Sous cette expression d’«utilisation», nous prenons en considération le type d’activité, les sujets impliqués et la façon de la gérer.
peuvent contribuer à déconstruire ces mêmes formes de relation déjà incorporées dans la figure du «corps armé»?
En revenant sur la théorie de Norbert Elias concernant le processus de la civilisation, nous soulignons que le rapport entre sport et violence a lieu en termes de canalisation ou de maîtrise. Pour Elias, le sport est un moyen par lequel la violence s’exprime dans une situation où son effet est moins défavorable à l’ensemble de la société. Ainsi, la violence reste pour Elias une composante intrinsèque des individus qui est l’objet de contrôle dans la vie de tous les jours et donc, il faut l’emmener ou la canaliser quelque part. C’est ainsi que, selon lui, l’exercice de la violence sublimée prend sa place dans la configuration structurelle de certaines pratiques sportives.
Cependant, en constatant le caractère démesuré que prend l’expression des émotions, des sentiments et des pulsions dans la façon de vivre du «corps armé» et dans un contexte polarisé par les effets d’un conflit armé, nous nous interrogeons par rapport à la contribution réelle du sport depuis le point de vue d’Elias.
Suivant sa prémisse, la place des pratiques sportives dans le procès de civilisation est celle de fournir une temporalité et un espace dans lesquels peut avoir lieu le relâchement des émotions censées être contrôlées, régulées et bridées dans la vie ordinaire. Cependant, dans le cas de la vie ordinaire du «corps armé», cette dernière est axée sur la mobilisation ou le relâchement de ces pulsions, notamment l’expression de l’agres- sivité, et non sur leur contrainte. Nous avons repéré que dans son quotidien des moments exacerbés de jouissance s’alternent avec des moments d’exercice de la violence exacerbée. Ce rapport entre jouissance et violence se manifeste depuis l’origine même de l’enrôlement. Les acteurs armés choisissent les bars, les billards, les parcs, les terrains de foot ou d’autres endroits propres à la jouissance pour inviter les jeunes à les rejoindre.
Le processus d’abstraction des identités ou des appartenances qui semble être, selon Elias, le principal atout de la pratique sportive dans la pacification des rapports sociaux est difficilement envisageable dans une société affectée par un conflit armé permanent. La valeur attribuée aux performances corporelles mises en avant par les pratiques sportives est liée aux clivages identitaires ou aux «propriétés sociales»182 des partici- pants. Ces propriétés ou ces identités prennent des intensités qui dépassent la seule performance corporelle auprès des enfants et des jeunes vivant au sein de communautés hautement militarisées ou des régions où la violence armée est courante. Les affrontements sportifs sont l’expression ou la transposition des opposi- tions qui traversent la société colombienne en fonction des enjeux du conflit armé.
Comment pouvons-nous imaginer que la pratique sportive peut échapper à la détermination des condi- tions (contextes et sujets) dans lesquelles elle se développe? Dans le sens inverse, comment pouvons nous croire que des formes de relations propres à la pratique sportive telles que l’opposition, l’injonction à la victoire, la domination des autres et la soumission à l’autorité, n’ont pas un effet sur l’environnement social et les relations?
A ce propos, il faut s’interroger sur la pertinence de l’utilisation de la pratique sportive dans la consolidation de rapports sociaux pacifiques pour des individus qui ont déjà l’habitus du «corps armé» et pour autant, du recours à la violence ou de la menace de son utilisation? En allant plus loin, nous pourrons aussi nous demander si les éléments constitutifs de certaines activités sportives ainsi que les conditions conjoncturelles dans lesquelles elles se développent ne deviennent pas simplement des situations favorables à la transposi- tion, la sublimation et/ou l’exercice latent de la violence comme composantes des rapports sociaux?
182 Cette expression est utilisée par Roger Chartier dans sa présentation (l’avant-propos) du travail d’Elias et Dunning. Norbert Elias et Eric Dunning, sport et civilisation: la violence maîtrisée, Fayard, 1994 pour la traduction française, P. 14 – 16.
Celles-ci sont des interrogations que les sociétés réceptrices des différents modèles des pratiques sportives doivent se poser en tenant compte de l’origine de ces pratiques. Le paradoxe fondamental de l’utilisation de la pratique sportive comme dispositif de pacification des rapports sociaux est que celle-ci ancre ses formes de relation entre autres sur l’opposition, l’hostilité, la domination. Ces attributs se trouvent à l’origine même, voire constitutifs de la pratique sportive.
6.3 Pratique sportive et estime sociale
L’ordre d’appréciation établi entre les activités selon chaque groupe de jeunes montre que l’expérience pratique acquise dans un domaine quelconque était une source déterminante du choix ou du rejet de ce domaine. Cette constatation soulève plusieurs problématiques du fait qu’elle montre une hiérarchisation des activités en fonction du niveau de reconnaissance et de sécurité économique qu’ils pensent obtenir mais également des pratiques de mépris inscrites dans l’ordre social.
Une de ces problématiques concerne la position occupée par les «métiers» dans l’ordre d’appréciation. Les jeunes et les enfants issus d’un milieu défavorisé, urbain et/ou rural, ont notamment mis en avant leur expé- rience ainsi que leur proximité physique et sociale avec les activités de la catégorie «métiers» (paysan, ouvrier, artisan, chauffeur, épicier, éleveur d’animaux). Pourtant, ces types d’activités ont été systématiquement mis à l’écart de leur projet d’avenir, lequel est commun à tous les groupes de jeunes. Pour eux, l’exercice de ces activités évoque diverses manifestations de mépris. Mais ce qui nous semble encore plus interpellant est la façon dont l’Etat colombien fait abstraction de cette réalité et propose précisément aux ex-combattants cette catégorie d’activités dans ses programmes d’intégration à la vie civile.
D’autres problématiques se dégagent de ce rapport entre expérience pratique et choix en observant la position des activités «violence-sécurité», «sportives» et «artistiques». On voit que dans chaque groupe de jeunes, la tendance est à privilégier le savoir-faire dans ces domaines et leur transposition dans l’avenir. Ainsi, les enfants et les jeunes sortis des groupes armés ont exprimé un niveau élevé d’appréciation envers les activités «violence-sécurité» cherchant simplement à légaliser et «légitimer» leur expérience dans le manie- ment d’armes. De même, les sportifs de haut niveau et les artistes ont bien positionné leur savoir-faire en attendant d’y faire carrière.
L’évaluation faite par les jeunes de leurs expériences pratiques (vécues) et, sur cette base, la projection de celles-ci dans l’avenir ne cessent pas de nous interroger. Dans le cas des jeunes sportifs et des artistes, parce que l’estimation des opportunités réelles pour la réalisation de leurs attentes les conduisent à une impasse dont les acteurs armés tirent profit: dans des contextes précarisés, la réalisation d’une carrière dans le sport ou dans le champ artistique hors de l’influence (et de l’argent) des acteurs armés est très aléatoire.
Dans le cas des jeunes issus des groupes armés, la projection de leur savoir-faire dans un contexte légal nous interpelle parce que la demande d’une société civile, victime des abus des groupes en conflit, est précisément hostile au fait de consolider l’image et le statut du «corps armé» dans toutes ses manifestations.
Le renoncement à l’utilisation de la violence doit être exercé sans ambigüités et non une transposition de celle-ci. Toute pratique censée contribuer à la déconstruction des habitus et de la morale du «corps armé»
doit entamer la recherche de reconnaissance mais sur de nouvelles bases. Les sources de cette reconnais- sance doivent être clairement dissociées de l’exercice de la violence. Dans les termes de Mats Berdal183, il est nécessaire d’impliquer ces jeunes dans une dynamique de «civilianisation», c’est-à-dire de retour définitif à la vie civile.
183 Mats Berdal, cité in Nathalie Duclos, L’adieu aux armes? Parcours d’anciens combattants, KARTHALA, Paris, 2010, p. 14.
Concernant l’hypothèse selon laquelle l’implication des jeunes et des enfants dans la pratique des acti- vités sportives favorise leur prise de distance vis-à-vis des acteurs armés, nous devons souligner les aspects suivants: devenir «corps armé» n’est pas un choix qui laisse indifférent les jeunes mais il n’est pas non plus exclusif. Cette possibilité est concurrencée par d’autres activités censées être éloignées des logiques du
«corps armé», notamment de l’exercice de la violence et plus particulièrement de la violence meurtrière.
Parmi les possibilités envisagées, se trouve celle de faire carrière dans le sport ou dans le champ artistique.
Ces possibilités sont clairement mises en avant par les jeunes sportifs et par les artistes. Bien qu’ils ne soient pas indifférents au fait de devenir «corps armé», cette possibilité est clairement subordonnée au choix dicté par leur savoir-faire, suivre une carrière dans leurs domaines respectifs. Ceci nous pose problème car leur position plutôt modérée à l’égard de la figure du «corps armé» n’exclut pas la possibilité que cette carrière soit faite sous l’influence des acteurs armés.
Ceci révèle la priorité envers l’estime sociale comme motivation sous-jacente au choix des activités. Indé- pendamment du type d’activité, le choix favorable ou non, semble être déterminé principalement par la possibilité que celle-ci offre d’être vu, reconnu, estimé et/ou apprécié par les autres.
6.4 La portée de la notion de «corps armé»
L’exposition dans la vie ordinaire à la présence physique et sociale de la figure du «corps armé» est un fait qui apparaît comme problématique dans la société colombienne. Nous nous inscrivons dans la ligne de ceux qui pensent que la justification de la violence exercée par le «corps armé» ainsi que sa présence, ses manières d’agir et ses motivations doivent être abordées en tant qu’objets de recherche. Il s’agit de problé- matiser le processus d’incorporation de l’arme dans le schéma de perception de soi et des autres et la façon dont cette structure, «corps-armé», influence voire détermine les pratiques et surtout les formes de relation sociale.
En constatant la démesure de la violence armée et en conséquence, l’instrumentalisation de la mort nous ne pouvons qu’exhorter à la problématisation de la figure du «corps armé» et à s’interroger, par exemple, sur ce qui fait que certaines organisations se permettent de demander aux individus de tuer et de mourir pour elles et qui en plus, réussissent dans la concrétisation de cette entreprise.
Suivant certains postulats élaborés par Donald W. Winnicott184 sur le rapport entre les enfants et la guerre, nous pouvons dire que pour avoir une idée des conséquences du fait d’avoir vécu le corps sous la figure du
«corps armé», il est nécessaire de mettre en lumière la portée de cette figure, les motivations invoquées et la place prise par la violence dans sa façon d’agir. Autrement dit, il faut rendre plus claire ce qui est essentiel et ce qui est aléatoire au «corps armé».
Corrélativement, il nous semble indispensable d’évaluer la représentation de la figure du «corps armé» en fonction de la capacité des individus à comprendre les enjeux qui la caractérisent. Ceci étant dit, l’explora- tion des analogies et des significations particulières qui définissent la mobilisation et l’appartenance des individus à une organisation armé doit être évalué en considérant le système de valeurs en vigueur dans la société colombienne.
A ce propos, nous identifions deux approches dans la problématisation du «corps armé». Ces approches tiennent compte nécessairement de l’implication de jeunes, de la violence armée et de la militarisation de la société. La première approche est relative aux conditions et aux dispositions qui amènent les jeunes à armer
184 Donald W. Winnicott, les enfants et la guerre, Petite Bibliothèque PAYOT, 2004.
leur corps et la deuxième concerne les transformations ou mutations qui se produisent chez les jeunes à partir de l’incorporation de l’arme dans leur schéma corporel et leurs effets à l’égard des rapports sociaux.
La notion de «corps armé» se révèle initialement comme le facteur commun à toute une diversité de catégo- ries référant aux différentes organisations qui exercent la violence armée. Elle nous permet ainsi d’englober cette catégorisation fondée sur des caractéristiques structurelles et fonctionnelles de différents acteurs armés. En résumé, les aspects communs relevés par la notion de «corps armé» mettent en avant les liens qui se produisent entre toutes les catégories d’appellation (guérillero, paramilitaire, milicien, narcotrafiquant, militaire, etc.) mais qui dans le cas qui nous occupe, émergent d’un même noyau: la généralisation de la violence armée et ses liens profonds avec le conflit social. La portée de ce noyau dans la compréhension du phénomène de la participation des jeunes dans le conflit armé relativise d’une certaine manière le fait que la notion de “corps armé” puisse pêcher par manque de différenciation des multiples acteurs du conflit et des particularités dans leur processus de formation.
Nous considérons qu’à partir de la notion «corps armé», nous pouvons mettre en avant une approche axée sur ce qui est subi par le corps dans les organisations qui exercent la violence armée indépendamment de leur origine ou de leur statut. Particulièrement auprès des enfants et des jeunes utilisés par les acteurs armés, cette notion de «corps armé» permet de centrer la problématique sur l’intérêt supérieur des enfants et des jeunes et sur la sphère des droits. Ceci permet d’écarter certaines catégories telles que «acteurs légaux» et
«acteurs illégaux» qui relativisent les abus commis sur la population et notamment sur les plus jeunes.
Par exemple, par rapport au conflit colombien, le critère de «légalité» autorise certains acteurs armés à se présenter face aux jeunes en tant qu’agents sportifs ou culturels sans que ceci n’éveille des réactions ni de la part de la société civile ni des institutions de l’Etat censées être impliquées dans la protection des jeunes et des enfants. Légitimer l’agir d’un des acteurs armés auprès de la jeunesse et de l’enfance en fonction de son statut de «légalité» nous semble inadéquat pour deux raisons: la première, parce qu’un conflit armé a encore lieu sur le territoire colombien et ces actions intègrent la population non-armée dans la confrontation. La deuxième, parce que nous considérons que soixante ans d’un conflit armé toujours en cours peuvent avoir des effets particuliers sur ce qui est défini en tant que «légal» ou «illégal».
D’après nous, ce contexte de guerre de longue durée relativise significativement ce que la «légalité» repré- sente. C’est justement dans la connaissance des rapports de pouvoir temporellement établis et des groupes d’intérêts qui se sont d’avantage imposés où la «légalité» se configure dans un tel contexte.
Ainsi, avec la notion de «corps armé» nous insistons sur d’autres considérations. Celles-ci minimisent l’in- fluence de certaines catégories d’analyse répondant aux intérêts de la confrontation. La notion de «corps armé» nous permet de renoncer à la comparaison des actions de bons et de méchants, dont la fonction est de dessiner des camps d’antagonistes plutôt que de comprendre leur effet sur les rapports sociaux.
Nous considérons qu’il faut mettre en avant le fait que ce qui est commun à ces jeunes c’est que leur corps a été réduit à la manifestation de «corps armé». De ce fait, nous accordons à la dimension corporelle un niveau plus élevé d’importance dans la problématisation du phénomène de l’utilisation de jeunes dans les groupes armés ainsi que dans l’opérationnalisation des stratégies de prévention à l’enrôlement et d’accompagne- ment au passage à la vie civile des jeunes sortis des groupes armés.
Cette notion devient, de notre point de vue, le fil conducteur de l’exploration d’une manifestation qui a lieu sur le corps –s’incorpore- et qui se constitue contre lui-même dans la mesure où il devient l’objet et le sujet de la violence.
Suivant la ligne de pensée de Foucault, nous pourrions dire que cette notion de «corps armé» nous permet d’abord de relever l’imposition délibérée d’une discipline au corps qui amène l’individu à incorporer l’arme dans sa perception de soi-même. Et cela se montre parmi les facteurs déterminants du façonnement du corps. Puis, nous remarquons que cette manifestation du corps se produit en fonction d’une finalité dans laquelle s’observe la concrétisation des rapports de domination.
Au fur et à mesure que nous avançons dans la compréhension de cette problématique, nous remarquons que la production, la promotion et le statut de la figure du «corps armé» apparaissent comme éléments centraux de celle-ci. Cette figure rend plus concrète et tangible les traits distinctifs du façonnement du corps en fonction de l’exercice de la violence. C’est dans la mesure où l’on prend conscience que l’expression de cette violence armée, stratégique et calculée se concrétise dans le corps que nous considérons qu’elle ne peut pas parvenir à passer inaperçue à la vue des préoccupations de l’éducation physique. Surtout, quand on constate que quelques-uns des moyens et des méthodes qui mettent en disposition le corps ne sont pas étrangers à son domaine.
Il faut approfondir dans l’étude des caractéristiques particulières de la disposition du corps en tant que
«corps armé». Nous avons à cet égard avancé une esquisse qui doit être complétée. Corrélativement, il faut identifier les dimensions de la formation du corps armé et de son statut qui expliquent l’utilisation des acti- vités sportives. Ceci demande également de préciser la façon dont les activités sportives s’utilisent, d’estimer quelle est leur contribution dans le sens de cette transformation et d’identifier s’il existe des différences significatives par rapport à l’utilisation faite par les acteurs civils.
6.5 En guise de conclusion
On pense communément que la pratique sportive ou que tous les types de pratiques sportives peuvent contribuer au processus de pacification des rapports sociaux, quel que soit le niveau des tensions internes des sociétés. En fait, une telle contribution est le résultat de conditions spécifiques. Comme Norbert Elias a pu le constater à l’égard des sociétés européennes, cette contribution s’inscrit notamment dans le chan- gement généralisé du comportement et de la sensibilité par rapport à l’exercice de la violence. Dès que les sociétés atteignent un niveau élevé de violence dans leurs formes quotidiennes de relation sociale, la contri- bution de la pratique sportive semble ambivalente.
La réalité sociale dans laquelle les jeunes interviewés doivent se débrouiller et qui d’une manière ou d’une autre a déterminé leurs choix, alimente les conflits et les contradictions qui les traversent en permanence.
Dans ce scénario, la figure et le statut du «corps armé» s’impose en tant que modèle de réussite dans plusieurs dimensions de la vie sociale. Face à cette réalité, la contribution des pratiques sportives ayant pour but la pacification des rapports sociaux reste incertaine.
Sur la base de nos analyses, nous pouvons dire que pour aboutir à une rupture avec l’univers du «corps armé», l’utilisation de la pratique sportive doit fournir à l’individu une expérience radicalement différente avec lui-même et les autres. La rupture avec l’univers du «corps armé» doit être toute à fait marquée. Toute stratégie qui vise la déconstruction du «corps armé» ou la prévention de la mutation du corps en «corps armé» doit être centrée sur une appréhension du corps qui met en question sa chosification ou le fait qu’il puisse devenir une chose. Le respect à l’intégrité physique de soi et des autres doit être la caractéristique essentielle des modalités d’interaction proposées par la pratique sportive.
Il faut prendre comme une réalité sociale le rapport entre le «corps armé» et les pratiques sportives et préciser comment s’opèrent les transferts des dispositions corporelles, des schémas d’interprétation, des formes de
relation, de motivations, des structures et des organisations construites. Nous devons évaluer et clarifier la mesure dans laquelle les compétences acquises par les pratiques sportives sont réinvesties et instrumentali- sées dans des activités propres au «corps armé». Pour y arriver, il est nécessaire que soient prises en compte les composantes constitutives de ces pratiques ainsi que les motivations et les schémas de perception des sujets qui y participent ainsi que les conditions dans lesquelles elles se développent.
Il faut assurer à la société civile qu’en considérant les conditions et les contextes relevés, ces compétences et ces dispositions ne constituent pas un tremplin au service des intérêts des acteurs armés. Dans cette pers- pective, l’utilisation de la pratique sportive dans le programme de réinsertion de jeunes sortis des groupes armés doivent éviter que les représentations, les pensées et les formes de relations issues de l’expérience vécue du «corps armé» soient à nouveau animées au sein de l’expérience sociale née des activités sportives proposées. Par conséquent, l’intensité des émotions et des clivages en jeu dans le cadre des pratiques spor- tives doivent marquer une nette différence par rapport à celles de leur expérience précédente.
Ana Gomez, animatrice du programme d’accueil d’ex-combattants à Bogotá, nous disait: «il faut surtout construire des situations dans lesquelles la parole soit rendue nécessaire». D’ailleurs, dans nos conversations avec Juan Manuel Castellanos et Julian Aguirre une chose était claire: il faut convaincre les individus sortis des groupes armés que la vie vaut vraiment la peine d’être vécue tant pour soi que pour les autres. Ceci met en avant les rapports d’interdépendance qui doivent être l’axe des activités censées déconstruire le moral du «corps armé». L’essentiel de ces rapports est la construction et l’acceptation des compromis dans lesquels toutes les parties se voient reconnues.
La mise en place de la pratique sportive doit tenir compte de ces deux éléments: l’usage de la parole et les rapports d’interdépendance. A ce propos, on pourrait déjà reconsidérer les rapports d’autorité qui caracté- risent la plupart des pratiques sportives et également, examiner d’autres formes de relation sans vainqueurs ni vaincus absolus185.
Au fond, il s’agit de repenser les rapports entre la logique interne et constitutive des pratiques sportives, les dispositions incorporées par celles-ci et les intérêts auxquelles ces expériences corporelles et sociales sont exposées.
La problématique en soi a mis en évidence les contradictions, les ambivalences ou les ambiguïtés tournant autour de l’expérience sociale qui émerge des activités sportives. Nous avons souligné tout au long de ce travail les rapports et les composantes constitutives de la pratique sportive qui nous posent problème à l’égard des modalités de rencontre avec les autres. Même dans le cas de figure des valeurs habituellement attribuées au sport dans les rapports entre les membres d’une même équipe (loyauté, solidarité, respect, esprit d’équipe) la plupart de celles-ci se constituent en fonction des rapports d’opposition avec d’autres équipes. La compétition sportive et son injonction à vaincre renforcent bien entendu ces valeurs au sein de chaque équipe.
Cependant, on ne peut pas espérer, selon Sherif186, que l’attitude et le comportement adoptés à l’égard des membres d’une même équipe soient extrapolés aux relations avec les membres des équipes opposantes.
L’interaction entre les joueurs des équipes opposées n’est pas déterminée par ce qui a prévalu dans les rela- tions au sein de chaque équipe. De plus, l’hostilité envers les opposants peut être proportionnelle à l’empa- thie et l’appartenance développée à l’intérieur de l’équipe.
185 Quelques réflexions à ce respect ont été développées en: Farid Salgado, Entre el ser y el deber ser de la autoridad en el deporte escolar”, Revue «Deportes y Apuntes sobre Educación Fisica y Deportes» № 62. Cuarto trimestre del 2000, ISSN 1577-4015 Instituto Nacional de Educación física de Cataluña, España, p. 82 – 85. Et, Farid Salgado, Los encuentros lúdicos, Revue Lúdica pedagógica, première partie Vol.
1, №8, UPN, 2003, p. 65 – 69, Los encuentros lúdicos, Revue Lúdica pedagógica, deuxième partie Vol. 1, №9, UPN, ISSN 0121-4128, 2004, p.
81 – 88.
186 Mustapha Sherif, des tensions intergroupes aux conflits internationaux, Les Editions ESF, Paris, 1971, p. 77.
En somme, nous avons besoin de placer à l’intérieur du champ de l’éducation physique, les «sciences des sports» ou de la motricité, une ligne de recherche qui rend compte des expériences sociales et corporelles produites et/ou reproduites dans ces activités. En considérant que celles-ci sont caractéristiques de leur champ de savoirs, ils ne peuvent pas renoncer à l’étude de leurs effets au-delà du domaine de la morpho- physiologie. C’est ainsi que petit à petit on reconnaîtra les conditions socioculturelles et les composantes de la logique interne qui contribueront de manière certaine à la consolidation des buts énoncés dans leur objet social.
S’il est vrai que la vie est le bien suprême et la protection de celle-ci est l’axe du cadre normatif des sociétés contemporaines, alors on ne peut pas laisser le «corps armé», avec ses manières et la violence qui lui est propre «accoucher» de nos formes de vivre en société.
Telles sont quelques-unes des questions et des considérations qui ont émergé au gré de cette recherche lorsque nous nous interrogeons sur la contribution de la pratique sportive dans les processus de prévention de l’enrôlement et dans le passage à la vie civile des jeunes issus des groupes armés.