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Axe 1 B) Histoire et mémoires des conflits

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Academic year: 2022

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Axe 1

B) Histoire et mémoires des conflits 1) La Première Guerre mondiale, l’histoire et les mémoires

1.1) Des causes multiples et un responsable désigné (1900-1919) a) La multiplicité des causes

b) Pendant la guerre, l’ennemi unique responsable C) Versailles et la responsabilité allemande

1.2) Les causes de la Première Guerre mondiale : un débat historique et ses implications a) Le difficile partage des responsabilités pour les Français : le travail contesté de Jules Isaac b) Les travaux controversés de l’Allemand Fritz Fisher dans les années 1960

c) Des causes multiples et partagées, vers une histoire qui rassemble

1.3) Histoire et mémoire de la Grande Guerre : autres débats, autres enjeux a) La mémoire du conflit : facteur de paix, facteur de divisions

b) La Grande Guerre aux mains des historiens : sujets d’étude et polémiques

c) Le rôle du centenaire dans l’ouverture du champ historique et mémoriel (2014-2018) 2) Une guerre de décolonisation : la guerre d’Algérie

2.1) Un système colonial en échec a) Une colonie à part

b) Une société inégalitaire c) La montée de la violence 2.2) Une guerre ou des guerres ? a) La guerre d’indépendance b) Une guerre franco-française ?

c) Des événements passés sous silence ? 2.3) Bilan impossible, mémoires à vif a) Le nombre de victimes, enjeu mémoriel

b) Des mémoires multiples qui s’écrivent sur des plaies 3) Histoire et mémoires de la guerre d’Algérie

3.1) Histoire et mémoires du conflit en France a) Le devoir d’oubli (1962-1982)

b) Le réveil des mémoires

c) La reconnaissance mémorielle progressive 3.2) Histoire et mémoires du conflit en Algérie a) Les mémoires confisquées par le pouvoir

b) La difficile contestation de l’histoire officielle dans une Algérie troublée b) Aujourd’hui, un désir de vérité ?

3.3) L’impact géopolitique des mémoires, un dialogue impossible ? a) Des coopérations multiples.

b) La persistance des tensions mémorielles

c) Les efforts des historiens pour apaiser les tensions

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Axe 1

B) Histoire et mémoires des conflits Photo « Maurice Genevois au Panthéon le 11 novembre 2020 »

Photo 1 p190 « Le monument aux martyrs : célébrer la lutte armée et la révolution algérienne » Vocabulaire et notions

Anneau de la Mémoire Autodétermination

Brutalisation Commémoration

Contingent Diktat

FLN Groupe mémoriel

Harki Historiographie

Lois d’amnistie Mémoire collective

Mémoire occultée Mission du centenaire 14-18

Nostalgérie OAS

Pieds-noirs Réparation

Dates

1914-1918 : Première Guerre mondiale 1915-1916 : Génocide des Arméniens dans l’Empire ottoman

1919 : Traité de Versailles 1945 : Massacre de Sétif 1954-1962 : Guerre d’Algérie 1957 : Bataille d’Alger

13 mai 1958 : Insurrection d’Alger Avril 1961 : Putsch des généraux 17 octobre 1961 : Répression violente d’une

manifestation du FLN à Paris 12 mars 1962 : Accords d’Évian

Juillet 1962 : Indépendance de l’Algérie 3 janvier 1963 : Réconciliation franco-allemande 1966 : La Bataille d’Alger de Gilles Pontecorvo 1972 : La Torture dans la République de Pierre

Vidal-Naquet 10 juin 1999 : Reconnaissance officielle de la

guerre d’Algérie par la France 2004 : La Guerre d’Algérie, la fin de l’amnésie codirigé par Benjamin Stora et Mohammed Harbi Acteurs

George Clemenceau (1841-1929) Adolf Hitler (1889-1945) Charles de Gaulle (1890-1970) Konrad Adenauer (1876-1967)

Jules Isaac (1877-1963) Fritz Fischer (1908-1999)

Jacques Massu (1908-2002) Ahmed Ben Bella (1916-2012)

Mohammed Harbi (né en 1933) Abdelaziz Bouteflika (1937-2021) Benjamin Stora (né en 1950)

Le 11 novembre 2020, un siècle après l’inhumation du soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe à Paris, l’écrivain et poilu Maurice Genevoix (1890-1980) est entré au Panthéon. A travers cet homme, qui fut un grand témoin du conflit (qu’il a raconté dans de nombreux textes, dont Ceux de 14), ce sont les millions de soldats français de 14-18 qui ont été honorés.

Cet exemple témoigne :

- de l’importance que la mémoire française accorde toujours à la Grande Guerre (commémorée très régulièrement : le Centenaire du conflit ayant été un point d’orgue).

- de l’impact que les travaux historiques ont sur les mémoires : les écrits de Maurice Genevoix avaient en effet été en partie censurés dans les années 1920, car ils montraient la réalité des combats et, plus encore, relataient des scènes de paniques, que la mémoire officielle a longtemps cherché à étouffer, avant que l’histoire n’étudie le vécu des soldats à partir des années 1950.

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Introduction

Les conflits et leur histoire sont durablement inscrits dans la mémoire collective des sociétés et dans les mémoires individuelles : s’agissant de périodes sombres et douloureuses, elles marquent durablement les groupes qui y ont pris part. Elles donnent souvent naissance à une mémoire officielle de la part des gouvernements, qui entendent occulter tout ce qui pourrait diviser les populations. Elles génèrent aussi des refoulements (mémoires occultées), des tensions entre les groupes mémoriels (anciens combattants, dirigeants, civils) mais aussi, parfois, des tensions internationales (comme entre la Turquie et de

nombreux pays occidentaux à propos du génocide arménien).

Le travail de l'historien est donc essentiel : il doit produire le récit objectif de ces conflits pour contribuer à dépassionner les mémoires (mémoires qu’il étudie, mais qu’il doit mettre à distance). On a déjà vu le cas de la Seconde Guerre mondiale dans l’introduction, dans cet axe 1 ce sont deux autres conflits du XXe siècle qui vont nous intéresser :

La Première Guerre mondiale (1914-1918) et la guerre d'Algérie (1954-1962), qui ont alimenté de vifs débats (géo)politiques et mémoriels et ont ainsi fait l'objet de nombreux travaux historiques.

Problématiques

Comment les mémoires de ces conflits se sont-elles progressivement construites ? Comment les historiens ont-ils contribué à les faire évoluer ?

1) La Première Guerre mondiale, l’histoire et les mémoires Photo « La mise en terre du soldat inconnu, 11 novembre 1920 »

Photo « L’hommage de la République au soldat inconnu, 11 novembre 1918 » 1.1) Des causes multiples et un responsable désigné (1900-1919)

Carte 1 p178 « Les peurs et les ambitions des puissances européennes »

Repères p178-179 « Les causes de la Première Guerre mondiale, un enjeu complexe » a) La multiplicité des causes

Les causes du conflit sont multiples.

L'attentat de Sarajevo commis contre l’héritier de l’Empire d’Autriche-Hongrie a réveillé des tensions plus profondes : rivalités coloniales et territoriales, tensions nationalistes, courses aux armements.

(notamment la rivalité franco-allemande ou encore l’opposition entre l’Autriche-Hongrie et la Russie via la Serbie).

L'engrenage des alliances nouées dès le début du XXe siècle entre les membres de la Triple Entente (France, Russie, Grande-Bretagne) et ceux de la Triple Alliance (Allemagne, Autriche-Hongrie, Italie) a entraîné l'Europe dans un conflit dont l'ampleur n'avait été imaginée ni désirée par les gouvernements. Le bilan est lourd : 10 millions de morts et 70 millions de mobilisés.

b) Pendant la guerre, l’ennemi unique responsable Affiche 1 p180 « La responsabilité allemande »

Chaque pays pense mener une guerre défensive voire une « guerre du droit » (chacun des deux camps se présentant comme le défenseur du droit), chacun menant une guerre juste car défensive face à l’agression ennemie ; il est donc important de montrer la responsabilité de l’autre.

La Guerre gagnée en novembre 1918, les vainqueurs vont poursuivre dans cette idée de responsabilité allemande avec le traité de Versailles

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C) Versailles et la responsabilité allemande

Dessin 3 p181 « L’Allemagne se perçoit comme victime d’une injustice »

Étude p180-181 « Les causes de la Première Guerre mondiale dans l’opinion publique (1918-1939)

Quand l'armistice est signé le 11 novembre 1918, il faut construire la paix. L’Allemagne, défaite mais non écrasée, n’est pas invitée aux négociations à Paris.

Elle est obligée d’accepter le Traité de Versailles (1919) et particulièrement son article 231 qui déclare l'Allemagne et ses alliés coupables des pertes et dommages subis par les alliés, justifiant ainsi de lourdes réparations (le texte initial prévoyait que l’Allemagne paye l’équivalent de trois fois son PNB de 1913).

Affiche 3 p179 « L’opinion publique allemande refuse la responsabilité du conflit »

Cette responsabilisation de l’Allemagne est dénoncée vivement : le traité apparait comme un diktat, (terme qui sera utilisé par les nationalistes en 1919-20 puis par la propagande nazie au début des années 1930) tant par des diplomates, des dirigeants politiques que par l’opinion publique allemande.

Dix ans après ce n’est toujours pas digéré et la crise économique accentue encore plus le ressentiment renforçant le discours nazi.

1.2) Les causes de la Première Guerre mondiale : un débat historique et ses implications Photo 3 p182 « Faire du symbole de la destruction celui de la réconciliation »

a) Le difficile partage des responsabilités pour les Français : le travail contesté de Jules Isaac

En France, la thèse d’une responsabilité unilatérale de l’Allemagne portée par Clémenceau à Versailles séduit la grande majorité des Français qui y voient là aussi une revanche sur le désastre de Sedan et l’humiliation de la perte de l’Alsace et la Lorraine en 1870-1871. Au début des années 1920, très peu se risquent à contester cette thèse. Pourtant des pacifistes comme Mathias Morhardt, secrétaire de la Ligue des droits de l’homme, cherchent à montrer que Raymond Poincaré (Président de la République de 1913 à 1920) a toujours mené une politique de haine contre l’Allemagne, avant 1914 et après 1918. Mais ce courant, porté aussi par les communistes, est minoritaire.

Dans les années 1920, l’événement est encore trop proche, la saignée est visible par tous (le nombre de veuves a explosé, comme celui des anciens-combattants et des gueules cassées…) et les historiens ont beaucoup de mal à faire leur travail, à avoir accès aux sources et à remettre en cause la thèse officielle.

Dans les années 1930, quelques évolutions sont toutefois permises par les historiens qui, alors, étudient la guerre d’un point de vue politique et diplomatique (on étudie alors la guerre « vue d'en haut » : l’histoire se focalise sur le jeu des responsables politiques et militaires). Ainsi des intellectuels pacifistes et

marxistes, minoritaires, analysent la marche à la guerre comme le choc inévitable des impérialismes européens : selon eux il n’y a pas d’Etat responsable, mais une idéologie coupable, l’impérialisme (volonté de dominer d’autres populations et/ou territoires).

Les historiens travaillent difficilement : ils doivent composer avec le manque de sources (archives secret défense) et avec la surabondance des mémoires. Certains historiens parviennent malgré tout à émettre des hypothèses, qui ne correspondent pas forcément aux attentes du pouvoir et de la population. Ainsi l’historien Jules Isaac écrit en 1933 Un débat historique. Le problème des origines de la guerre.

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Texte 4 p181 « Les responsabilités partagées »

La propagande de 1917 présentait l’Allemagne de manière simpliste : militariste, expansionniste, violente.

En 1933, Jules Isaac n’évoque plus l’Allemagne seule mais les « Empires centraux », soulignant donc le rôle de l’Autriche-Hongrie. Certes, dans cette lecture, les Allemands ont toujours le rôle majeur « dans ce partage (inégal) des responsabilités » car « les Empires centraux lui ont offert délibérément la guerre ». Le temps a passé, le rapprochement franco-allemand des années 1924-1930 a joué, mais Jules Isaac estime que ce changement de perception s’explique par la recherche de « la grande majorité des historiens ».

Cette remise en cause des conclusions de Versailles était possible du côté français mais à la même période les Allemands guidés par le nazisme n’avaient qu’une vision le diktat. Cela changera quelques décennies plus tard.

b) Les travaux controversés de l’Allemand Fritz Fisher dans les années 1960 Texte 1 p182 « La thèse de Fritz Fischer (1961) »

Étude p182-183 « Les causes de la Grande Guerre, l’historien et le politique »

Après la Seconde Guerre mondiale, la mémoire du déclenchement de la Grande Guerre évolue en

Allemagne, dans un double contexte : celui de la culpabilité nationale suite aux horreurs perpétrées par le pouvoir nazi, et celui de la construction européenne. Avant 1939, en Allemagne, les historiens et le

pouvoir nazi dénonçaient « le mensonge de la culpabilité allemande » (Kriegsschuldlügé) et insistaient sur la responsabilité franco-russe (ce qui permettait de dénoncer le traité de Versailles). En 1961, la thèse de l’historien de la R.F.A. Fritz Fischer, développée dans Les Buts de guerre de l'Allemagne impériale 1914- 1918, marque une rupture.

Texte 2 p181 « L’impact de la thèse de Fischer »

Ce livre suscite une controverse en Allemagne. Certains historiens publient des articles dans lesquels ils estiment, au contraire, que le chancelier allemand aux responsabilités en 1914 était un fervent défenseur de la paix ayant finalement échoué.

c) Des causes multiples et partagées, vers une histoire qui rassemble

Dessin 4 p183 « la visite de Konrad Adenauer en France en 1962 vue dans un journal satirique allemand » Depuis la fin du XXe siècle, la communauté historienne ne débat plus de culpabilité ni de responsabilité, car la question a perdu son caractère politique, surtout depuis la réalisation de la réconciliation franco- allemande à partir des années 1960.

Le journal satirique Der Simplicissimus célèbre la visite du chancelier Adenauer en France à l’invitation du général de Gaulle en juillet 1962. Mais le message est ambigu : l’entente entre de Gaulle et Adenauer semble tourner la page des différends qui durent depuis le XVIIIe siècle. On peut aussi évoquer la fragilité de cette entente face à une histoire faite de conflits.

Texte 5 p183 « Une mémoire de la guerre qui rassemble »

Pour François Hollande, le bicentenaire doit être le moyen de rassembler les mémoires et de ne plus perdre d’énergie à savoir d’où viennent les causes de la guerre.

Ainsi, quarante et un ans plus tard, pour François Hollande, la réconciliation est faite.

Il s’appuie sur un comité d’historiens pour qui «il s’agit de se souvenir, de comprendre ». L’histoire n’a plus pour vocation de défendre des positions opposées.

Grâce aux sources désormais en libre accès, les historiens s'accordent à voir un enchevêtrement d'origines dans le choc de l'été 1914. Ils ont aussi montré de quelle manière les peuples avaient soutenu leurs

gouvernements dans la marche à la guerre.

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Ces conclusions scientifiques ont influencé les mémoires : d’après un sondage mené en 2014, 59 % des Allemands sont convaincus de l’absence de responsable principal dans le déclenchement de la Grande Guerre.

C’est ainsi qu’en 2013, le livre Les Somnambules écrit par l’historien australien Christopher Clark connait un grand succès en Allemagne : il affirme une responsabilité collective et minimise la responsabilité allemande (il insiste sur le rôle de la Serbie et surtout de tous les dirigeants européens qui se sont dirigés vers la guerre comme « des somnambules »).

Ce recul de la « culpabilité allemande » sert d’ailleurs aujourd’hui d’argument politique majeur en faveur d’un réajustement de la place de l’Allemagne dans le monde (pays privé de siège permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU)

1.3) Histoire et mémoire de la Grande Guerre : autres débats, autres enjeux Photo « La commémoration conjointe es guerres mondiales»

a) La mémoire du conflit : facteur de paix, facteur de divisions

La mémoire des souffrances endurées durant les temps de guerre peut permettre de dépasser les tensions entre États autrefois rivaux. C’est surtout vrai après 1945 mais ça existe même chez certains pacifistes des années 1930 et les gouvernements utilisent les symboles des destructions pour rétablir des relations apaisées entre les peuples. Ainsi la France et l'Allemagne s’appuient sur le souvenir de la Grande Guerre pour sceller leur rapprochement post Seconde Guerre mondiale :

Dessin « Élection au suffrage universel du Parlement européen, Frankfurter Allgemeine Zeitung, 1979 » Les mémoires des conflits peuvent aussi conduire à des rapprochements institutionnels. C’est le « plus jamais ça » porté par des gens comme Jean Monnet, Robert Schuman, Konrad Adenauer ou Alcide de Gasperi (les « pères de l’Europe ») qui a été le moteur premier de la construction européenne. Massacres de la Seconde Guerre mondiale et souvenir de la Grande Guerre conduisent à prendre conscience de la nécessité d'une unité. La création en 1950 de la Communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA) poursuit cet objectif. Comme les peuples ne sont pas encore prêts pour faire la paix culturellement, créons des liens économiques pour rendre la guerre impossible.

Mais, à l’inverse, la mémoire de la guerre peut être instrumentalisée pour convaincre l’opinion publique de la nécessaire revanche. Ainsi les nazis se présentent-ils comme les héritiers des combattants de la

Première Guerre mondiale. Les dénonciations du Diktat de Versailles et du « mensonge de la culpabilité allemande » sont largement encouragées sous le nazisme : elles flattent l’opinion publique allemande tout en justifiant un réarmement.

D’ailleurs la mémoire de la Première Guerre mondiale pèse encore aujourd’hui dans la géopolitique mondiale. Le refus par la Turquie de reconnaitre le génocide des Arméniens (1915-1916) perpétré par l’Empire Ottoman pendant la Grande Guerre isole diplomatiquement la Turquie. En effet, ce génocide est reconnu par la France depuis la loi mémorielle de 2001 ; il l'est désormais par une trentaine d’États, dont les États-Unis depuis 2019, grâce aux travaux des historiens et à la mobilisation des groupes de mémoire des descendants des victimes arméniennes.

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b) La Grande Guerre aux mains des historiens : sujets d’étude et polémiques Photo « Poilu rédigeant une lettre dans les tranchées, date et lieu inconnus »

Longtemps, l'histoire du conflit a été dominée par les questions diplomatiques, militaires ou économiques (avec, donc, l’étude de la question des responsabilités dans le déclenchement). A partir des années 1950, l’histoire du conflit devient sociale et s’intéresse davantage au vécu collectif des combattants (d’autant que des archives deviennent accessibles et que les vétérans du conflit arrivent à l’âge de la retraite et sont soucieux de transmettre leurs témoignages au soir de leur vie : ces « mémoires individuelles » servent de sources précieuses aux historiens pour construire leur étude du vécu collectif du conflit).

A partir des années 1980, les historiens étudient les violences de guerre, les conditions de vie des soldats mais aussi de l'arrière, et s’intéressent davantage à l’individu (histoire culturelle). Plus récemment, de nouveaux champs de la recherche ont été ouverts, comme l’histoire du genre (étude des relations entre hommes et femmes lors des conflits, du viol comme pratique de guerre, de l'histoire des enfants et des adolescents). En fait chaque génération d’Historien transpose le regard de son époque sur le conflit favorisant de nouvelles approches et de nouvelles visions parfois polémiques.

Ainsi, l’étude de la Première Guerre mondiale génère des débats nombreux. Par exemple, pour l'historien américain George L. Mosse en 1990, en banalisant la destruction de masse, la guerre aurait généré une

« brutalisation » des sociétés européennes, en les accoutumant aux violences physiques et psychologiques de la guerre. Cette notion permettrait de comprendre le maintien d’une violence importante durant l’entre-deux-guerres (putsch, assassinats, milices, combats de rue), voire l'arrivée au pouvoir des régimes autoritaires en Europe. Cette analyse a été contestée par d’autres historiens car dans plusieurs autres pays (aux régimes démocratiques plus anciens), les années 1920 voient plutôt le pacifisme se développer. (Cas de la France et de la Grande-Bretagne).

Les débats sont aussi d’ordre méthodologique. Certains historiens ont vu dans les récits des évènements de l’été 1914 la preuve d’une pleine adhésion des soldats à la guerre dès son déclenchement (récits de soldats rejoignant leurs régiments en chantant La Marseillaise). Pour d’autres, l’historien ne peut pas avoir accès aux consciences de l'individu sur la seule base de ses actions : celles-ci ne disent rien de la conviction profonde du soldat, qui chante peut-être par imitation et par soumission à l’ordre. Ici, le recours aux témoignages (mémoires) des derniers combattants vivants devient primordial pour éclairer l’historien.

c) Le rôle du centenaire dans l’ouverture du champ historique et mémoriel (2014-2018) Photo « L’Anneau de la Mémoire, nécropole de Notre Dame de Lorette »

Dès 2012 est lancée en France la Mission du centenaire 14-18. Rassemblant de nombreux historiens, elle initie des projets scientifiques, artistiques, commémoratifs et pédagogiques nombreux, à toutes les échelles (nationale, internationale). La mémoire du conflit est réactivée. Son histoire aussi. Ainsi une « grande collecte » est organisée avec succès pour inciter les gens à venir déposer leurs archives privées : ces documents privés sont autant de sources nouvelles pour les historiens.

Le centenaire permet aussi de faire émerger une mémoire internationale du conflit. Longtemps, la guerre était restée une affaire surtout européenne. À l'occasion du centenaire, de l'Inde à l'Australie, en passant par la Nouvelle-Zélande, le Canada et même l'Amérique latine, le souvenir de la Grande Guerre est commémoré partout.

Symbole de ce regard international le mémorial de Notre Dame de Lorette dans le Nord : l’Anneau de la Mémoire. Inauguré le 11 novembre 2014 sur le site de la Nécropole Notre-Dame de Lorette, il forme une immense ellipse gravée de 580 000 noms des soldats morts pendant la Grande Guerre. Un symbole de paix international très fort

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Cette pacification de la mémoire et son élargissement possible pour la Première Guerre mondiale est loin d’être possible pour la Guerre d’Algérie qui éclatera 40 ans plus tard.

2) Une guerre de décolonisation : la guerre d’Algérie Photo « L’indépendance de l’Algérie en 1962 »

2.1) Un système colonial en échec a) Une colonie à part

L’Algérie depuis la colonisation en 1830, est considérée comme faisant partie intégrante du territoire national français. Elle forme trois départements français de l’autre côté de la Mer Méditerranée. Elle est peuplée de 10 millions d’habitants, parmi lesquels on compte 9 millions d’Arabes et de Kabyles

majoritairement musulmans, 150 000 juifs et un million d’Européens, les « pieds-noirs» dont 25 000

« gros colons », très influents dans l’administration française en Algérie, et très hostiles à une Algérie indépendante.

b) Une société inégalitaire

Tableau « Les inégalités de la société algérienne »

Les pieds noirs sont longtemps les seuls à bénéficier de la citoyenneté française. En 1870 les juifs

l’obtiennent aussi alors que les musulmans l’obtiendront en 1944. De plus, cette égalité de citoyenneté en 1944 ne signifie pas égalité de poids politique. Depuis 1947 une assemblée algérienne a été créée pour administrer la colonie localement. Les pieds noirs élisent autant de députés que les musulmans, et les élections y sont truquées au profit de musulmans favorables à la France.

c) La montée de la violence Texte « La proclamation du FLN »

Le 8 mai 1945, éclate le massacre de Sétif : le jour de la victoire contre les nazis, les militants algériens organisent une manifestation pacifique à Sétif pour rappeler leur désir d'indépendance. Celle-ci tourne à l'émeute. 24 Européens sont tués et la répression qui s'en suit pendant plusieurs jours est terrible et convaincra les leaders d'une Algérie nouvelle qu'il n'est pas possible de traiter avec les colons et la police française. L’affaire est étouffée au niveau national, mai une enquête officielle dénombre une centaine d'Européens tués et plus de 1000 autochtones. Depuis les historiens occilent entre un chiffre de 3000 à 30000 victimes (probablement entre 3000 et 8000).

Certains Algériens pensent alors que pour se faire entendre il n’y a que le recours à la rébellion. C’est le Front de Libération Nationale, dirigé par Ahmed Ben Bella réfugié au Caire (Nasser est au pouvoir en Égypte), qui lance la rébellion le 1er novembre 1954. Ce jour-là une vague d’attentats a lieu dans tout le pays. C’est la Toussaint rouge qui marque le début de la guerre d’Algérie.

2.2) Une guerre ou des guerres ?

Frises p184 « La guerre d’Algérie et ses mémoires » a) La guerre d’indépendance

L’indépendance nationale par la lutte est choisie par le FLN. Se développent alors des actions de guérilla et de terrorisme menées par les « fellaghas » dans les campagnes, puis dans les villes. Le FLN soutenu par les pays arabes reçoit aussi l’appui de l’URSS.

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Texte « L’Algérie c’est la France ».

En Algérie, la France répète les mêmes erreurs qu’en Indochine : ne pas comprendre le sens de la rébellion, croire que la masse du peuple algérien est en faveur de la France, croire que l’écrasement de la rébellion sera rapide. La France s’engage donc dans une politique de répression croissante par l’envoi de moyens et de soldats toujours plus nombreux dans le but officiel de « maintenir l’ordre ».

Photo « L’arrivée des soldats français en Algérie, 1956 »

En 1956, les élections législatives se font sur la question algérienne et les partisans de la paix l’emportent.

Guy Mollet, nouveau chef du gouvernement, tente alors de mettre en œuvre sa politique « cessez-le-feu, élections, négociations ». Mais sous la pression et l’hostilité des pieds noirs, il se voit obligé de renforcer la présence du contingent militaire français sur le terrain afin d’intensifier la « pacification ». De part et d’autre, des exactions se multiplient : attentats et actions de guérilla de la part du FLN ; arrestations de civils, répression et torture de la part de l’armée française, qui se lance dans de vastes « opérations de police » comme lors de la « Bataille d’Alger » en 1957.

Photo « La crise politique du 13 mai 1958 »

Mais, les pieds noirs et l’armée française d’Algérie estiment insuffisant l’engagement et la détermination de la France. Finalement, le 13 mai 1958, éclate l’insurrection d’Alger, avec le soutien de l’armée française d’Algérie qui menacent d’un coup d’Etat en métropole si De Gaulle ne revient pas au pouvoir. Tous ces événements, d’une extrême gravité, conduisent à l’effondrement de la IVe République et au retour au pouvoir du général De Gaulle.

Au départ, De Gaulle ne semble pas avoir considéré l’indépendance comme inévitable. Mais, face au pourrissement de la situation, il ne voit très rapidement d’autre solution que l’autodétermination et la négociation avec le FLN qui, en 1958, se transforme en GPRA (Gouvernement Provisoire de la République Algérienne). Pour De Gaulle, la négociation apparaît la seule issue face aux attaques contre la France à l’ONU, mais aussi du fait de la perte de prestige auprès des pays du tiers monde, alors que De Gaulle cherche au contraire à redonner une place importante à la France dans le monde.

b) Une guerre franco-française ?

Photo « Les partisans de l’Algérie française, 1960 » Affiche « L’opposition de l’OAS »

L’évolution de l’Algérie vers l’indépendance par la négociation est toutefois retardée par l’opposition farouche des pieds-noirs (révolte des barricades en Janvier 1960 à Alger), mais surtout de l’armée qui, en avril 1961, tente un coup d’Etat : le putsch des généraux (Salan, Challe, Jouhaux, Zeller, «quarteron de généraux» dénoncé par De Gaulle). De cette double opposition surgit bientôt l’OAS (Organisation de l’Armée Secrète) qui multiplie les attentats en Algérie et en métropole et tente à plusieurs reprises d’assassiner De Gaulle, le plus accompli étant l’attentat du petit Clamart en 1962.

Les négociations aboutissent enfin, le 12 mars 1962, à la signature des Accords d’Évian : Algérie indépendante (Sahara compris), avec référendum en France et en Algérie.

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c) Des événements passés sous silence ? Texte 3 p189 « L’histoire tragique des harkis »

Vidéo « Les harkis, ils sont Algériens et ont combattu pour la France, Brut » https://www.youtube.com/watch?v=C5aoOKzcyLc

Étude p188-189 « Histoire et mémoire des exilés : les harkis »

Photo 5 p187 « Massacre ou répression : faire connaître les évènements du 17 octobre 1961 » Le 17 octobre 1961, une violente répression passée sous silence

Lors d’une manifestation pacifiste organisée par le FLN à Paris, des dizaines d'Algériens, jusqu'à plusieurs centaines selon les sources, sont morts lors de la confrontation avec les forces de l'ordre, et les milliers de manifestants internés dans des centres de détention pendant quatre jours y ont subi de nombreuses violences.

Texte « Une guerre civile entre Algériens »

La guerre civile algérienne : Derrière le discours unitaire du FLN se cache des rivalités internes chez les indépendantistes algériens. Certains indépendantistes algériens militent au MNLA (Mouvement national de libération algérien) de Messali Hadj, leader historique de la cause algérienne. Contesté par les chefs du FLN, ce mouvement va être réprimé violemment par le FLN. Cette violence est, elle aussi, étouffée mais cette fois-ci du côté algérien.

2.3) Bilan impossible, mémoires à vif Tableau 2 p184 « Le bilan du conflit »

Texte B p184 « Les victimes de la guerre d’Algérie, un bilan controversé » a) Le nombre de victimes, enjeu mémoriel

Dès la fin du conflit, le bilan humain devient un enjeu mémoriel et politique, car le décompte des victimes algériennes est complexe (le FLN étant une organisation clandestine). Chaque groupe de mémoire a intérêt à gonfler ou à sous-estimer le bilan. Les historiens croisent les sources pour tâcher de proposer des chiffres vraisemblables. Mais la question suscite des débats encore aujourd’hui, comme en témoigne ce tableau statistique.

b) Des mémoires multiples qui s’écrivent sur des plaies Photo « Le drame des rapatriés »

Malgré la paix, de nombreuses blessures restent ouvertes, donnant naissance à différents groupes de mémoire, qui ont chacun leur lecture de la guerre d’Algérie :

- 800 000 pieds noirs rapatriés en France ont dû tout quitter : ils vivent leur départ comme une expatriation forcée.

- 40 000 harkis (ex-supplétifs de l’armée française) quittent aussi l’Algérie, où leur vie est menacée : ils sont relégués dans des camps de transit, dans une grande pauvreté.

- Toute une génération de soldats français conscrits sont revenus traumatisés, en particulier par les violences qu’on leur a demandé d’exercer ou dont ils ont été témoins. Ils enfouissent leurs souvenirs de la guerre. (Phénomène d’amnésie ou d’oubli volontaire) D’autant qu’en 1962, l'amnistie des crimes commis pendant le conflit permet aux pouvoirs publics d'occulter les débats autour de la torture.

- Les anciens combattants de l’OAS nourrissent une rancune tenace à l’égard du pouvoir gaulliste : ils acceptent tardivement de le soutenir en échange de lois d’amnistie.

- Les combattants du FLN s’engagent dès 1962 dans le processus de création d’un nouvel Etat : les nouveaux dirigeants du pays développent une mémoire officielle, qui légitime leur pouvoir.

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Toutes ces mémoires ont plus ou moins la possibilité de se développer et d’être entendues. Comme pour la Seconde Guerre mondiale (ou la Première), l’Histoire va peu à peu faire son tri et rendre plus ou moins justice à ses expériences douloureuses mais le travail historique sera d’autant plus difficile qu’il va devoir faire le pont entre deux pays séparés désormais et ayant en partage une douloureuse histoire coloniale.

3) Histoire et mémoires de la guerre d’Algérie

Texte p239 « la diversité des mémoires de la guerre d’Algérie en France » 3.1) Histoire et mémoires du conflit en France

Image 3 p184 « Affiche du film La Bataille d’Alger, 1966 » a) Le devoir d’oubli (1962-1982)

De 1962 à 1999, la guerre d’Algérie est restée une guerre sans nom, sans signification consensuelle, ni commémoration officielle. Au lieu d’une politique de la mémoire (réservée aux deux guerres mondiales), l’Etat pratiquait une politique de l’oubli, qui s’est traduite par une série de décrets et de lois d’amnistie de 1962 à 1982. Il s’agissait de « guérir les troubles de la mémoire par une cure d’amnésie » (G. Pervillé). Ces lois de 1962, 1964, 1968, 1974, 1982 ont fabriqué l’amnésie et empêché que certains actes commis soient jugés.

Après la guerre, il y a un consensus politique sur la nécessité de la décolonisation et une absence totale d’encouragement officiel à la recherche historique. On assiste alors à une sorte de refoulement de cet évènement par la société française, pour qui cette guerre est assimilée à un conflit externe.

b) Le réveil des mémoires

Malgré la volonté d’oubli de l’Etat et de la société, la pratique de la torture par l’armée française sort peu à peu de « l’oubli » grâce aux travaux des historiens, qui agissent bien souvent aussi par militantisme.

Comme Pierre Vidal-Naquet (militant anti-torture pendant le conflit) qui publie dix ans après la fin du conflit un essai d'histoire et de politique contemporaines : La Torture dans la République (1972).

Il s’appuie sur des documents officiels et montre comment la torture est une pratique qui existe depuis la Révolution française dans la police et qui a été systématisée dans le cadre de cette guerre par l’armée et exécutée par des officiers comme par des appelés du contingent. Son ouvrage est important mais intéresse peu l’opinion publique plus occupée à la même époque à redécouvrir Vichy.

Dans le même temps des œuvres d’art évoquent le sujet frontalement et font elles aussi polémiques sans vraiment remettre en cause la volonté d’oubli des Français et des autorités. Ainsi, en 1966 sort La Bataille d’Alger, de Gillo Pontecorvo qui témoigne des difficultés à aborder sereinement la question des violences de guerre. Le film met en scène le colonel Mathieu, soldat fictif digne qui a une mission difficile, et qui doit utiliser des moyens exceptionnels, comme la torture. Cette pratique y est présentée comme efficace et systématisée de façon implacable par les officiers français. Malgré tout le film est d’abord censuré, en 1970 il est autorisé brièvement puis retiré des écrans car entrainant des manifestations d’anciens combattants et de militants d’extrême droite. Au début des années 1980 deux cinémas projetant le film sont la cible d’attentats. Il faudra attendre 2004 pour qu’il ne soit plus censuré.

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Pourtant quelques années plus tard, en 1972, un autre film tout aussi dérangeant Avoir 20 ans dans les Aurès de René Vautier peut sortir en salle. Antimilitariste et basé sur des témoignages d'anciens appelés, le film dénonce les méthodes de l'armée française. Il obtient le Prix de la critique au festival de Cannes mais il est peu vu dans les salles signe du désintérêt de l’opinion publique pour ces questions et restera censuré à la télévision française où il ne passera qu’au début des années 2000 quand les mémoires seront apaisées.

Photo 5 p189 « Les revendications des harkis après la fin de la guerre »

Car malgré l’ouvrage de Vidal-Naquet et ces deux films, les travaux des historiens sur l’histoire de l’Algérie restent cependant discrets et peu visibles par rapport à une historiographie de la guerre d’Algérie produite par les acteurs, témoins et journalistes. En effet ce sont les mémoires des oubliés de l’histoire qui essaient de se faire entendre à partir des années 1980 et surtout dans les années 1990. Ainsi à partir des années 1970, les enfants de harkis se révoltent, autant pour souligner la dureté de leurs conditions de vie (grande pauvreté) que pour obtenir une reconnaissance nationale de l'histoire de leurs pères.

De leur côté, les associations de pieds noirs cultivent la « nostalgérie », illustrée par divers films produits au tournant des années 1970-1980 comme Le Coup de Sirocco d'Alexandre Arcady en 1979.

L’ouverture des archives, à partir de 1992 en application de la loi du 3 janvier 1979 qui prévoit leur libre accès au bout de trente ans, a permis une rapide augmentation du nombre des thèses et une

multiplication des colloques. Cependant ces thèses et publications demeurent moins nombreuses que les témoignages et récits journalistiques. En effet, le bond en avant de la recherche a été occulté par un phénomène simultané, une « explosion mémorielle » qui a rallumé la « guerre des mémoires ».

Cela s’explique par un phénomène générationnel : les acteurs et témoins actifs de cette guerre, vieillissants et voyant leurs rangs s’éclaircir ressentent l’urgence de la nécessité de témoigner et de transmettre leur expérience aux générations futures. Les enfants de l’immigration ont commencé eux aussi à bousculer le récit ancien (bataille pour la reconnaissance du 17 octobre 1961). D’autre part, la contradiction qui oppose le « devoir de mémoire » de plus en plus exigeant en faveur des victimes de la Seconde Guerre mondiale et le « devoir d’oubli » exigé à l’égard de celles de la guerre d’Algérie est de moins en moins tenable.

Ainsi la thèse de l’historienne Raphaëlle Branche qui revient en détail sur les pratiques de l’armée française, La Torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie est publiée en 2001 et se retrouve violemment attaquée par des anciens généraux qui nient en bloc toute sa démonstration signant un manifeste pour « affirmer que ce qui a caractérisé l’action de l’armée en Algérie ce fut d’abord la lutte contre toutes les formes de torture »

Devant de telles oppositions, l’Etat français en prenant appui sur des historiens a progressivement enclenché un processus de normalisation mémorielle.

c) La reconnaissance mémorielle progressive

Photo « Mémorial aux Morts pour la France en Afrique du Nord de 1952 à 1962 »

Ce réveil des mémoires couplé au travail des historiens conduit les pouvoirs publics à engager une politique de reconnaissance mémorielle. Ainsi, dès 1983, l'enseignement de la guerre entre dans les programmes scolaires au collège et au Lycée même si elle n’occupe pas beaucoup de temps, elle n’est plus taboue et finalement l’école est en avance sur l’Etat.

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En effet, il faut attendre 1999 et le gouvernement de cohabitation de Lionel Jospin pour que la loi reconnaisse l’appellation de « guerre » d’Algérie (et accorde donc le statut d'anciens combattants aux appelés de 1954-1962). Cette loi est votée alors que Jacques Chirac, lui-même ancien appelé en Algérie, est Président de la République. Il fait aussi ériger en 2002 un mémorial aux soldats français et aux harkis morts en Afrique du Nord. (Les combats en Tunisie et au Maroc et les massacres post accords d’Évian sont aussi intégrés)

Mais l’action mémorielle des mandats de Jacques Chirac (1995-2002 et 2002-2007) n’est pas sans conflit car à la suite des lois mémorielles des années 1990, en 2005 un projet de loi présenté par des députés UMP porteurs d’une mémoire rapatriée demande que « les programmes scolaires reconnaissent le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord ». Cet article est supprimé l’année suivante, sous la pression des historiens qui refusent toute lecture « officielle » de l’histoire.

Dans les années 2010, la reconnaissance de l’Etat s’oriente sur le terrain des violences de guerre. Ainsi François Hollande reconnaît en 2012 la responsabilité de l'État dans la répression de la manifestation du 17 octobre 1961. Cette reconnaissance suit la plaque posée par le maire de Paris Bertrand Delanoë sur les quais de Seine en 2001 en hommage aux Algériens mort ce jour-là noyés dans la Seine. Mais à chaque fois (2001 et 2012) ces reconnaissances entrainent des polémiques et des dénégations d’élus ou de

représentants de la police. Les mémoires sont donc encore à vif.

En 2018, Emmanuel Macron a reconnu la responsabilité de l’armée et de l’État français dans la mort du militant pro-indépendance et communiste Maurice Audin. C’est un geste important car cette

responsabilité de la mort d’un militant français pour l’indépendance algérienne a été cachée, niée et maquillée pendant plus de 60 ans. Elle s’accompagne d’un accès nouveau aux archives notamment

militaires voulu par le pouvoir et devrait permettre l’écriture future d’une histoire un peu plus pacifiée. En effet, en France, si les mémoires de la guerre d’Algérie sont libérées, elles ne sont toujours pas apaisées. La reconnaissance mémorielle est incomplète notamment sur la question des violences de guerre. Le travail des historiens est par ailleurs loin d’être terminé : sa progression liée à l’accès à de nouvelles archives pourra peut-être permettre d’apaiser les tensions. Notamment avec l’autre rive de la Méditerranée.

3.2) Histoire et mémoires du conflit en Algérie

Photo 1 p190 « Le monument aux martyrs : célébrer la lutte armée et la révolution algérienne » Étude p190-191 « Histoire et mémoire de la guerre en Algérie »

a) Les mémoires confisquées par le pouvoir

Texte 2 p190 « Un intellectuel algérien explique le lien entre la mémoire du conflit et la confiscation du pouvoir »

En Algérie, l’histoire nationale est une affaire d’Etat et c’est particulièrement vrai pour celle de la « guerre de libération », évènement fondateur de la Nation, de l’Etat et de son régime, qui fait l’objet d’une hyper- commémoration obsessionnelle (G. Pervillé).

En 1962, les emblèmes de la lutte pour l’indépendance deviennent ceux de l’Etat : le drapeau du FLN devient celui de la République démocratique et populaire d’Algérie et le chant du maquis, l’hymne

national. Deux fêtes nationales chômées sont fixées : le 1er Novembre (fête de la révolution) et le 5 juillet (fête de l’indépendance).

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Alors qu’en France, l’absence d’histoire officielle libérait les historiens de toute contrainte politique, en Algérie les historiens travaillaient sous la double surveillance du gouvernement et de l’Association des anciens Moudjahidines. Dès septembre 1963, la Constitution impose une version officielle de l’histoire, consolidée l’année suivante dans la Charte d’Alger, avec un premier bilan de la guerre : « plus d’un million de martyrs payèrent de leur vie leur amour de la patrie et de la liberté ». C’est d’ailleurs toujours sur le sang des martyrs et sur le Coran que le président algérien prête serment lors de son investiture. A partir des années 1970, l’Algérie se couvre de monuments aux martyrs.

b) La difficile contestation de l’histoire officielle dans une Algérie troublée Photo « En Algérie, une remise en question de l’histoire officielle »

Dans les années 1980, la recherche et l’enseignement supérieur sont surveillés de près : l’histoire scientifique, comme les mémoires discordantes sont perçues comme des menaces.

D’autre part, les historiens algériens formés en français ont été de plus en plus marginalisés avec

l’arabisation de l’enseignement de l’histoire en 1966. Les historiens arabisants enseignent l’histoire le plus souvent sans avoir de contact direct avec les sources en français et sans avoir une conception scientifique de l’histoire, qui n’est pour eux rien d’autre qu’un moyen d’éducation nationale et religieuse, une sorte

« d’histoire sainte ».

Pourtant, des historiens algériens travaillent très tôt sur l’histoire de l’indépendance, comme Mohammed Harbi, historien algérien exilé en France à la suite du coup d’État de 1965. Mais leurs entreprises sont entravées par le contrôle de l’histoire par le pouvoir (d’abord militaire puis, depuis 1999, quasi dictatorial du dirigeant nationaliste et ancien combattant de l’ALN Abdelaziz Bouteflika).

b) Aujourd’hui, un désir de vérité ?

Photos 4 p191 « Un slogan qui traverse le temps »

Mais cette appropriation de l’histoire et son utilisation à des fins de contrôle du pouvoir peut aussi se retourner contre ses utilisateurs. Au XXIe siècle, la perception du conflit évolue : la jeunesse, majoritaire dans le pays, n’accepte plus la mémoire officielle qu’ils identifient clairement à un moyen de validation d’un pouvoir autoritaire. Ils la retournent même contre le pouvoir, puisque ce dernier tire sa légitimité de la Révolution algérienne.

Ainsi les manifestations anti Abdelaziz Bouteflika de 2019 (le mouvement Hirak toujours en cours même si freiné par la pandémie du Covid) ont repris le slogan, en français, de 1962 «un seul héros le peuple», mais l’ont détourné de son usage initial : à l’origine symbole de l’unité proclamée face à la puissance coloniale, il devient le slogan du peuple uni contre Bouteflika.

3.3) L’impact géopolitique des mémoires, un dialogue impossible ?

Photo « Signature de la déclaration d’Alger du 19 décembre 2012 sur l’amitié et la coopération entre la France et l’Algérie par François Hollande et Abdelatif Bouteflika »

a) Des coopérations multiples.

Dès 1962, la France et l’Algérie coopèrent étroitement, malgré les cicatrices du conflit. Cette coopération s’explique par des intérêts économiques mutuels, mais aussi par l’existence d’une très forte communauté d’origine algérienne en France (qui accueille la plus importante diaspora algérienne au monde : entre 2 et 5 millions d'individus). Ainsi les deux pays sont membres depuis 2008 de l'Union pour la Méditerranée. En 2012, Abdelaziz Bouteflika et François Hollande ont signé une déclaration sur « l'amitié et la coopération entre la France et l'Algérie ». Cette coopération est en particulier économique et militaire (la France et

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b) La persistance des tensions mémorielles

Mais des tensions demeurent, qui témoignent de mémoires non apaisées porteuses d’enjeux politiques forts. Même si 60 % des foyers algériens comprennent et/ou pratiquent le français, l'Algérie refuse

d’intégrer l'Organisation Internationale de la Francophonie. Malgré la reconnaissance de la responsabilité de l'État dans la répression de la manifestation du 17 octobre 1961, l’Algérie réclame des excuses

officielles (il est question en Algérie de « massacre », qualifié de « crime d’État »).

L’Algérie fait régulièrement des demandes de réparations : en 2005, elle avait exigé que la France reconnaisse le « génocide » de la colonisation. Le pouvoir algérien utilise ce vieux différent mémoriel aussi pour regagner de la popularité au sein de son peuple mais la ficelle semble un peu moins marcher depuis les débuts de l’Hirak en 2019.

c) Les efforts des historiens pour apaiser les tensions.

Les mémoires peuvent donc s’opposer au sein d’un même État, mais aussi être sources de conflits géopolitiques. Les historiens, par leur travail, peuvent permettre de faire vivre ces mémoires de manière plus sereine. Depuis quelques années, des historiens des deux pays dialoguent. Par exemple, en 2004 est sorti La Guerre d’Algérie, la fin de l’amnésie codirigé par Benjamin Stora, historien français, et

Mohammed Harbi, historien algérien (et réunissant les contributions de 25 historiens de nombreuses nationalités) dont le but était de dépassionner le débat et de faire le point sur la recherche sur la guerre de part et d’autre de la Méditerranée.

Mais, malgré cette tentative en 2004, actuellement, les pressions des États et des groupes mémoriels demeurent trop fortes pour qu’existe une véritable histoire transnationale du conflit.

Conclusion

L'histoire est au centre de multiples enjeux, tant politiques que mémoriels. L'exemple des responsabilités des États dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale et celui des mémoires de la guerre d'Algérie le montrent.

Pour expliquer les origines de la Grande Guerre, le débat historique, soumis à d’importants enjeux politiques, s'est longtemps focalisé sur la question de la responsabilité, et donc de la culpabilité (ici des vaincus). Après la Seconde Guerre mondiale, dans un contexte de rapprochement franco-allemand, la question perd son caractère politique et les recherches historiques se déplacent vers de nouveaux objets.

La polémique internationale est désormais close.

L’exemple de la guerre d'Algérie souligne, quant à lui, la manière dont histoire et mémoires s'articulent. En France, la volonté d'occultation du conflit par l'État n'a pu empêcher la résurgence des mémoires enfouies.

Ces mémoires émanent, à partir des années 1970, des multiples acteurs de la guerre qui demandent reconnaissance ou réparation. Face à ces mémoires en concurrence, l'ouverture des archives permet aux historiens d'établir des faits vérifiables. Ces évolutions parallèles poussent les pouvoirs publics à entamer une politique de reconnaissance des multiples mémoires du conflit, même si cette reconnaissance demeure étouffée en Algérie, où l’État défend toujours une histoire officielle.

Schéma Bilan p.195

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