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15 novembre 1967

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Texte intégral

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[à deux sens]

[;]

[il]

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I — 1

1. Cf. la fin de la séance du 21.06.67 du séminaire La logique du fantasme, inédit.

J' ai choisi cette année pour sujet l’acte psychanalytique, un couple de mots étrange qui, à vrai dire, n’est pas usité jusqu’ici. Assurément ceux qui ont suivi depuis un certain temps ce que j’énonce ici peuvent n’être pas éton- nés de ce que j’introduis sous ces deux termes, ce sur quoi s’est clos mon dis- cours de l’année dernière, l’intérieur de cette logique du fantasme 1 dont j’ai es- sayé d’apporter ici les linéaments : ceux qui m’ont entendu parler et d’un certain ton et dans deux registres de ce que peut, de ce que doit vouloir dire le terme également couplé de l’acte sexuel, ceux-là peuvent se sentir en quelque sorte déjà introduits à cette dimension que représente l’acte psychanalytique.

Pourtant il me faut bien faire comme si une partie de cette assemblée n’en savait rien et introduire aujourd’hui ce qu’il en est de cet emploi que je propose.

La psychanalyse, il est entendu au moins en principe, il est supposé par le fait que vous êtes là pour m’entendre, que la psychanalyse, ça fait quelque chose. Ça fait, ça ne suffit pas. C’est essentiel, c’est au point central, c’est la vue poétique à proprement parler de la chose. La poésie aussi, ça fait quelque chose.

J’ai remarqué d’ailleurs, en passant, à m’être intéressé un peu, ces derniers temps, <à ce champ> de la poésie, <qu’>on s’est bien peu occupé de ce que ça fait et à qui, et tout spécialement — pourquoi pas ? — aux poètes. Peut-être, à se le demander, // serait-[ ] /ce/ une forme d’introduction à ce qu’il en est de l’acte dans la poésie. Mais ce n’est pas notre affaire aujourd’hui puisqu’il s’agit de la psychanalyse qui fait quelque chose, mais certainement pas au niveau, au plan, au sens de la poésie.

Si nous devons introduire et très nécessairement au niveau de la psycha- nalyse la fonction de l’acte, c’est pour autant que ce faire psychanalytique im- plique profondément le sujet, qu’à vrai dire et grâce à cette dimension du sujet qui rénove pour nous complètement ce qui peut être énoncé du sujet comme tel et qui s’appelle l’inconscient, ce sujet, dans la psychanalyse, y est, comme je l’ai déjà formulé, mis en acte.

Je rappelle que cette formule je l’ai déjà utilisée à propos du transfert, di- sant dans un temps déjà ancien et à un niveau de formulation encore approxi- mative que le transfert n’était autre que la mise en acte de l’inconscient.

Je le répète, ce n’est là qu’approche, et ce que nous avons cette année à avancer sur cette fonction de l’acte dans la psychanalyse nous permettra d’y ap- porter une précision digne des pas nombreux et, je l’espère, certains décisifs, que nous avons pu faire depuis. Approchons simplement par la voie d’une cer- taine évidence.

Si nous nous en tenons à ce sens qu’a le mot d’acte de constituer — par rapport à quoi ? laissons-le de côté — un franchissement, il est sûr que nous ren- controns l’acte à l’entrée d’une psychanalyse. C’est tout de même quelque chose qui mérite le nom d’acte, de se décider, avec tout ce que cela comporte, à faire ce qu’on appelle une psychanalyse. Cette décision comporte un certain engage- ment. Toutes les dimensions qui d’ordinaire sont affectées à l’usage commun, à l’emploi courant de ce mot d’acte, nous les rencontrons là.

Il y a aussi un acte qui peut se qualifier, l’acte par lequel un psychanalys- te s’installe en tant que tel ; voilà encore quelque chose qui mérite le nom

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[ou]

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[et]

[de]

[on]

[de ce que c’est] 6

[que]

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d’acte, jusques et y compris que cet acte, mon Dieu, il peut s’inscrire quelque part : Monsieur Untel, psychanalyste.

À la vérité aussi, il ne paraît pas insensé, démesuré, hors de propos de parler d’acte psychanalytique de la même façon que l’on parle d’acte médical.

Qu’est-ce que c’est que l’acte psychanalytique à ce titre ? Je dois 2 dire que cela peut s’inscrire sous cette rubrique, au registre de la Sécurité Sociale. L’acte psy- chanalytique, est-ce la séance par exemple ? On peut aussi demander en quoi il consiste, dans quelle sorte d’intervention, puisque après tout on ne rédige pas une ordonnance. Tout ce qui est à proprement parler l’acte psychanalytique, est- ce que c’est l’interprétation, [ ] est-ce que c’est le silence ou quoi que ce soit que vous voudrez désigner dans les instruments de la fonction ?

À la vérité, ce sont là éclairages qui ne nous font guère avancer et, pour passer à l’autre bout du point d’appui que nous pouvons choisir pour présenter, pour introduire l’acte psychanalytique, nous ferons remarquer que, dans la théorie psychanalytique précisément, on en parle. Nous ne sommes pas encore d’ailleurs en état de spécifier cet acte d’une façon telle que nous puissions en au- cune manière faire sa limite avec ce qui s’appelle d’un terme général et, ma foi, usité 3 dans cette théorie analytique, l’action.

L’action, on en parle beaucoup <;> elle joue un rôle, un rôle de référence d’ailleurs singulier, puisque — c’est bien pour prendre le cas où <l’>on s’en sert avec un grand accent, à savoir quand il s’agit <d’en> rendre compte (j’entends théoriquement et pour un champ assez large) — <puisque> les théoriciens qui s’expriment en termes analytiques pour expliquer la pensée, comme par une sorte de besoin de sécurité, cette pensée dont, pour des raisons auxquelles nous aurons affaire, on ne veut pas faire une entité qui paraisse par trop métaphy- sique , <ces théoriciens> essaient de rendre compte de cette pensée sur un fon- dement qu’à cette occasion on espère être plus réel ; et on nous expliquera la pensée comme représentant quelque chose qui se motive, qui se justifie de son rapport avec l’action, par exemple sous la forme <d’>une action plus réduite, une action inhibée, une action ébauchée, un petit modèle d’action, voire

<qu’>il y a dans la pensée quelque chose comme une sorte de gustation de ce que l’action qu’elle supposerait ou qu’elle rend imminente pourrait être.

Ces discours sont courants, je n’ai pas besoin de les illustrer par des ci- tations mais, [ ] si quelqu’un veut voir de près ce que je laisse entendre, j’évoquerai non seulement un célèbre article mais tout un volume écrit là- dessus par M. David Rapaport 4 , psychanalyste de la Société de New York.

Ce qui est frappant, c’est qu’assurément, pour qui s’introduit sans préju- gé dans cette dimension de l’action, la référence en l’occasion ne me paraît pas plus claire que ce à quoi on se réfère, et qu’éclairer la pensée par l’action suppo- serait peut-être que d’abord on ait une idée moins confuse que celle qui, dans ces occasions, se manifeste sur ce qui constitue une action, pour autant qu’une action semble bien, si nous y méditons un instant, supposer en son centre la no- tion d’acte.

Je sais bien qu’il y a une façon qui est aussi bien celle à quoi se crampon- nent, je veux dire s’appuient énergiquement, ceux qui essaient de formuler les choses dans le registre que je viens de dire, c’est d’identifier l’action à la motri- cité. Il nous faut bien ici //, au début de ce que nous introduisons, /faire/ une opération, appelez-la comme vous voudrez, d’élucidation ou de simple balaya- 15 novembre 1967 I — 2

2 2. Variante ajoutée à la main sur la sténotypie : pourrais.

3. On a trouvé dans une autre version : inusité.

4. David Rapaport, « On the psychoanalytic Theorie of Thinking », The Collected Papers of David Rapaport,

New York - London, Merton M. Gill, Basic Books, 1967.

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[c’est]

8 [que cela]

[n’a vraimen que]

[à]

[disons]

9

[pas]

10

ge, mais elle est très essentielle.

En effet, il est bien connu et après tout pourquoi pas acceptable qu’on veuille ici appliquer d’une façon qui est admise peut-être de routine, de faire ou même seulement de faire semblant d’obéir à la règle, de ne pas expliquer ce qu’on continue d’appeler, d’ailleurs pas toujours avec tellement de fondement 5 , le supérieur et l’inférieur, de ne pas, dis-je, expliquer l’inférieur par le supé- rieur et — comme on dit, on ne sait plus trop maintenant pourquoi, que la pen- sée c’est le supérieur — de partir de cet inférieur qui serait la forme la plus élé- mentaire de réponse de l’organisme, [ ] à savoir ce fameux cercle dont /le modèle/ nous est donné sous le nom d’arc réflexe //, à savoir le circuit qu’on ap- pelle selon les cas stimulus-réponse quand on est prudent, et qu’on identifie au couple excitation sensorielle quelle qu’elle soit et déclenchement moteur qui joue ici le rôle de réponse. Outre que, dans ce fameux arc, il n’est que trop cer- tain que la réponse n’est pas du tout forcément et obligatoirement motrice et que dès lors, si par exemple elle est excrétoire, voire sécrétoire — que la réponse [ ] soit que ça mouille — eh bien, la référence à ce modèle pour y situer, pour y prendre le départ, le fondement de la fonction que nous pouvons appeler action, paraît assurément beaucoup plus précaire.

Au reste, on peut remarquer que la réponse motrice, si nous ne l’épin- glons que de la liaison définie par l’arc réflexe <ne peut vraiment qu’à> très peu de titres [ ] nous donner le modèle de ce qu’on peut appeler une action puisque ce qui est moteur, à partir du moment où vous l’insérez dans l’arc réflexe, appa- raît tout aussi bien comme un effet passif, comme une pure et simple réponse au stimulus, et la réponse ne comporte rien d’autre qu’un effet de passivité.

La dimension qui s’exprime dans une certaine façon de concevoir la ré- ponse comme une décharge de tension, terme qui est également courant dans l’énergétique psychanalytique, nous présenterait donc ici l’action comme rien d’autre qu’une suite, voire une fuite consécutive à une plus ou moins intolérable [ ] sensation, disons au sens plus large, stimulus, pour autant que nous fassions intervenir d’autres éléments, ceux, vous le savez, que la théorie analytique in- troduit au titre de stimulation interne 6 .

Nous voilà donc assurément dans une posture à ne pas pouvoir situer l’acte de cette référence ni à la motricité ni à la décharge, dont il faut au contrai- re à partir de maintenant nous demander pourquoi la théorie a et manifeste en- core un tellement grand penchant à s’en servir comme d’appui pour y trouver l’ordre originel <d’>où s’instaurerait, d’où partirait, d’où s’installerait comme une doublure celui de la pensée.

Il est clair que je ne fais ce rappel que parce que nous allons avoir à nous en servir. Rien de ce qui se produit dans l’ordre de l’élaboration, si paradoxal que ça se présente à être vu d’un certain point, n’est pourtant [ ] sans nous lais- ser l’idée que quelque motivation est là qui soutient ce paradoxe et que de cette motivation même — c’est là la méthode à quoi la psychanalyse ne manque ja- mais — nous pouvons tirer quelque fruit.

Que la théorie s’appuie occasionnellement, donc, sur quelque chose qu’elle, précisément, la théorie analytique, est le mieux faite pour connaître n’être qu’un court-circuit au regard de ce qu’il lui faut bien établir comme statut de l’appareil psychique ; que non seulement les textes de Freud mais toute la pensée analytique ne puissent se soutenir qu’à mettre dans l’intervalle entre l’élément afférent de l’arc réflexe et son élément efférent, ce fameux système Y des premiers écrits freudiens ; que néanmoins elle éprouve le besoin de mainte-

1 I — 3

5. Trois versions indiquent changement à la place de fondement.

6. La version LAB propose intermittente. A partir de cette variante, G.T. fait la conjecture que Lacan aurait fait u n

lapsus, disant théorie analytique à la place de théorie psychophysiologique. Nous maintenons la version de la

sténotypie.

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nir l’accent sur ces deux éléments, c’est assurément là le témoignage de quelque chose qui nous incite à marquer sa place, à la théorie analytique, par rapport à ce que nous pouvons appeler, d’un vaste titre, la théorie physiologisante concer- nant l’appareil psychique.

Il est clair qu’ici nous voyons se manifester un certain nombre d’édifices mentaux fondés en principe sur un recours à l’expérience et qui tentent d’user, de se servir de ce modèle premier donné comme le plus élémentaire (soit que 7 nous le considérions au niveau de la totalité d’un micro-organisme, le processus stimulus-réponse au niveau de l’amibe par exemple) et d’en faire en quelque sorte l’homologie, la spécification pour un appareil qui en concentrerait au moins sur certains points puissamment organisateurs de la réalité pour l’orga- nisme, à savoir au niveau de cet arc réflexe dans l’appareil nerveux une fois dif- férencié 8 .

Voilà ce dont nous avons à rendre compte, dans cette perspective, que cet- te référence persiste à un niveau, dans une technique, la psychanalyse, qui semble être à proprement parler la moins appropriée à y recourir étant donné ce qu’elle implique d’une tout autre dimension. Opposée en effet radicalement à cette référence <dont> résulte cette conception manifestement boiteuse de ce qu’il peut en être de l’acte (non satisfaisante d’une façon interne si l’on peut dire), tout opposée, nous avons affaire à cette position de la fonction de l’acte que j’ai évoquée d’abord sous ses aspects d’évidence et dont on sait bien que c’est celle-là qui nous intéresse dans la psychanalyse.

J’ai parlé tout à l’heure d’engagement, que ce soit celui de l’analysé ou de l’analyste, mais après tout pourquoi ne pas poser la question de l’acte de nais- sance de la psychanalyse, car dans la dimension de l’acte, tout de suite vient au jour ce quelque chose qu’implique un terme comme celui dont je viens de par- ler, à savoir l’inscription quelque part, le corrélat de signifiant qui, à la vérité, ne manque jamais dans ce qui constitue un acte. Je peux ici marcher de long en large tout en vous parlant, cela ne constitue pas un acte ; mais si un jour, c’est de franchir un certain seuil que je me mets hors la loi, ce jour-là ma motricité aura valeur d’acte.

Ceci, je l’ai avancé ici, dans cette salle même, il y a peu de temps. Il me semble que c’est simplement recourir à un ordre d’évidence admise, une di- mension à proprement parler langagière, comprenant ce qu’il en est de l’acte et permettant de rassembler de façon satisfaisante tout ce que ce terme peut pré- senter d’ambiguïté, et qui va de l’un à l’autre bout de la gamme que j’évoquais d’abord, y incluant non seulement au-delà de ce que j’ai appelé l’acte médical, pourquoi pas à l’occasion, l’acte notarié ?

J’ai fait mention de ce terme : l’acte de naissance de la psychanalyse.

Pourquoi pas ? C’est ainsi qu’il a surgi à tel tournant de mon discours, mais aus- si bien, à nous y arrêter un peu, nous allons voir s’ouvrir, et facilement, la di- mension de l’acte concernant le statut même de la psychanalyse.

Car après tout, si j’ai parlé d’inscription, qu’est-ce à dire ? Ne restons pas trop près de cette métaphore. Néanmoins, celui dont l’existence est consignée dans un acte quand il vient au monde, il est là avant l’acte. La psychanalyse n’est point un nourrisson, et quand on parle d’acte de naissance de la psychana- lyse, ce qui a bien un sens car elle est apparue un jour, justement c’est la ques- tion qui s’évoque : est-ce que ce champ qu’elle organise et sur lequel elle règne, le gouvernant plus ou moins, existait avant ? C’est une question qui vaut bien d’être évoquée quand il s’agit d’un tel acte. C’est une question essentielle à po- ser à ce tournant.

1 5 novembre 1967 I — 4

4 7. D’autres versions indiquent quoique.

8. Faute de mieux, nous avons pris le parti de conserver la version de la sténotypie.

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16 [et]

Bien sûr, il y a toutes les chances que ce champ existât avant. Nous n’al- lons certes point contester que l’inconscient ne fît sentir ses effets avant l’acte de naissance de la psychanalyse. Mais tout de même, si nous faisons très atten- tion, nous pouvons voir que la question : « qui le savait ? » n’est peut- être pas là sans portée. En effet, cette question n’a-t-elle pas d’autre portée que l’ } ¤ç / épochè /, la suspension idéaliste 9 , celle qui se fonde sur l’idée prise comme radical de la représentation comme fondant toute connaissance et qui, dès lors, demande : hors de cette représentation, où est la réalité ?

Il est absolument certain que la question que je lève sous la forme du : « qui le savait, ce champ de la psychanalyse ? » n’a absolument rien à faire avec l’antinomie fallacieuse où se fonde l’idéalisme. Il est clair qu’il n’est pas ques- tion de contester que la réalité est antérieure à la connaissance. La réalité, oui, mais le savoir ? Le savoir, ce n’est pas la connaissance et, pour toucher les es- prits les moins préparés à soupçonner cette différence, je n’ai qu’à faire allusion au savoir-vivre par exemple, ou au savoir-faire ; là, la question de ce qu’il en est avant, prend son sens. Le savoir-vivre ou le savoir-faire, ça peut naître à un moment donné. Et puis, si tant est que l’accent que je mets depuis toujours sur le langage ait fini par prendre pour un certain nombre d’entre vous sa portée, il est clair qu’ici la question prend tout son poids, celle de savoir précisément ce qu’il en était de quelque chose que nous pouvons appeler manipulation de la lettre, selon une formalisation dite logicienne par exemple, avant qu’on s’y soit mis. Le champ de l’algèbre avant l’invention de l’algèbre, c’est une question qui prend toute sa portée. Avant qu’on sache manipuler quelque chose qu’il faut bien appeler par son nom, des chiffres et non pas simplement les nombres, je dis des chiffres — sans pouvoir ici m’étendre je fais appel aux quelques-uns que je suppose exister parmi vous qui ont suffisamment lu dans un coin de re- vue ou de bouquin de vulgarisation comment procède M. Cantor — pour vous démontrer que la dimension du transfini dans les nombres n’est absolument pas réductible à celle de l’infinité de la suite des nombres entiers, à savoir qu’on peut fabriquer toujours un nouveau nombre qui n’aura pas été inclus de principe dans cette suite des nombres entiers, si étonnant que cela vous parais- se, et ceci rien que d’une certaine façon d’opérer avec la suite des chiffres selon une méthode qu’on appelle diagonale 1 0 .

Bref, l’ouverture de cet ordre assurément contrôlable et qui a droit exac- tement au même titre que tout autre à la qualification de véridique, est-ce que cet ordre était là, attendant l’opération de M. Cantor, de toute éternité ? Voilà bien une question qui a sa valeur et qui n’a rien à faire avec celle de l’antério- rité de la réalité par rapport à la représentation. C’est une question qui a tout son poids. La combinatoire et ce qui s’en déploie d’une dimension de vérité, voilà qui laisse surgir de la façon la plus authentique ce qu’il en est de cette vé- rité qu’elle détermine avant que le savoir n’en naisse.

C’est bien pourquoi un élément de cette combinatoire peut venir à jouer le rôle de représentant de la représentation, [ ] ce qui justifie l’insistance que je mets à ce que soit ainsi traduit le terme allemand dans Freud de I — 5

9. Cf. André Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, Vol. 2, supplément, Paris, PUF, 1991 : épochè : suspension du jugement. En particulier chez Husserl, suspension du jugement en ce qui touche l’exis- tence des réalités du monde qui constitue un aspect de la “réduction phénoménologique”. Équivalent de “mise entre parenthèses”.

10. Concernant cette « méthode », on pourra se reporter, en annexe de cette séance, au chapitre VI de l’ouvrage de G. Th. G ui lbaud, M athém ati ques, T. I, « E nsemb les et fo nct io ns — Calcul exp onent iel.», Paris, PUF, col l.

Themis, 1966, pp. 74-85.

11. La traduction de Vorstellung srep räsentan z par représentant-représentatif est celle que J. Lap lanche

et S. Leclaire proposent dans un article paru dans Les temps modernes (juil. 1961) . Par contre, la note margina -

le dont Lacan parle est probablement celle du Vocabulaire de la Psychanalyse de J. Laplanche et J.-B. Pontalis,

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[que]

[à]

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[d’opposition]

[l’essence]

[la]

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Vorstellungsrepräsentanz. Et [ ] ce n’est pas en raison d’une simple susceptibilité personnelle que chaque fois que je vois resurgir dans telle ou telle note margi- nale la traduction de représentant-représentatif 1 1 , je n’y dénonce, je n’y désigne d’une façon tout à fait valable une intention, cette intention précisément confu- sionnelle dont il s’agit de savoir pourquoi tels ou tels s’en font les tenants sur certaines places du champ analytique.

Dans cet ordre, les querelles de forme ne sont pas vaines puisque juste- ment elles instaurent avec elles tout un présupposé subjectif qui est ce qui est à proprement parler en question.

Nous aurons par la suite à apporter tels ou tels épinglages qui, sur ce point, vous permettront de vous orienter. Ce n’est pas mon objet aujourd’hui où, je vous l’ai dit, il ne s’agit que d’introduire la fonction que j’ai à développer de- vant vous. Mais déjà j’indique qu’à simplement marquer de trois points de réfé- rence celui <qu’a> la fonction d’un terme comme celui d’ensemble dans la théo- rie mathématique, d’en montrer la distance, la distinction de celui en usage depuis bien plus longtemps, de classe, et d’y accrocher dans un rapport d’arti- culation qui montre que ce que je vais dire s’y insère d’une certaine différence articulée mais qui l’implique dans le même ordre — cet ordre « des positions subjectives de l’être » 1 2 qui était le vrai sujet, le titre secret de la seconde année d’enseignement que j’ai faite ici 1 3 sous le nom Problèmes cruciaux — <tout ceci indique> que référer à la distinction de l’ensemble et de la classe la fonction de l’objet en tant que a prend toute sa valeur de <position> subjective, c’est ce que nous aurons à faire en son temps. Je ne fais ici que le marquer à la manière d’une borne dont vous retrouverez l’indication et du même coup <le sens> au moment où nous aurons à en repartir.

Pour aujourd’hui donc, ayant marqué ce dont il s’agit, je veux repartir de la référence physiologisante pour vous montrer ce quelque chose qui peut-être va éclairer au maximum d’efficace ce que j’entends sous le terme d’acte psycha- nalytique.

Et puisque nous avons fait si aisément la critique de l’assimilation du ter- me d’action avec celui de [ ] motricité, il nous sera peut-être plus aisé, plus facile de nous apercevoir de ce qu’il en est dans ce modèle fallacieux. Car, <à> le sup- porter de quelque chose qui est de pratique quotidienne comme par exemple le déclenchement d’un réflexe tendineux (je crois qu’à partir de maintenant il vous sera peut-être plus aisé de voir qu’en ce qui concerne un fonctionnement dont on ne sait pas d’ailleurs pourquoi on l’appelle automatique, puisque l'`À… ¥``… µ /automaton/ a bel et bien dans son essence une référence au hasard, alors que ce qui est impliqué dans la dimension du réflexe, c’est très précisément le contrai- re, mais laissons...), n’est-il pas évident que nous ne saurions concevoir, d’une façon rationnelle j’entends, ce qu’il en est de l’arc réflexe que comme quelque chose où l’élément moteur n’est autre que ce qui est à situer dans le petit instru- ment du marteau avec lequel on le déclenche et que ce qui est recueilli n’est rien d’autre qu’un signe ; un signe, en l’occasion, de ce que nous pouvons ap- 15 novembre 1967 I — 6

6

Paris, PUF, 1967. Ils traduisent ce terme par représentant-représentation et critiquent dans une note la traduc- tion donnée ici par Lacan : La traduction de Vorstellungsrepräsentanz par « représentant de la représentation

» ferait contresens par rapport à la pensée de Freud : la représentation est ce qui représente la pulsion et non ce qui serait à son tour représenté par autre chose. Les textes sont explicites sur ce point.

La difficulté de la traduction de Vorstellungsrepräsentanz fait l’objet de nombreux travaux. On peut lire à ce propos l’article de M. Tort dans les Cahiers pour l’Analyse n° 5, «Ponctuation de Freud», 1969, intitulé : « Le concep t freudien de Représen tant » où i l est dit que Lacan trad ui t « tenant lieu de la représentat io n », et Valabrega « représentant de la représentation », p. 40.

12. Lacan avait évoqué ce titre le 17 juin 1964, dans le séminaire Les quatre concepts fondamentaux de la psy - chanalyse, Seuil, 1973.

13. Le séminaire avait lieu à l’École normale supérieure.

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[il] 19

[qui est]

20 [pour être faite]

21

[de]

peler l’intégrité d’un certain niveau de l’appareil médullaire et, à ce titre, un signe dont il faut bien dire que ce qu’il a de plus indicatif, c’est précisément quand il est absent, à savoir quand il dénonce la non-intégrité de cet appareil ; car, sur le sujet de ce qu’il en est de cette intégrité, il ne nous livre pas grand- chose ; par contre, sa valeur signe de défaut, de lésion, ce qui a valeur positive, là, oui, [ ] prend toute sa valeur.

Faire de ce quelque chose qui n’a d’entité et de signification que d’être quelque chose d’isolé dans le fonctionnement d’un organisme, d’isolé en fonc- tion d’une certaine interrogation que nous pouvons appeler interrogation cli- nique — qui sait, poussée plus loin, voire désir de clinicien ? — voilà quelque chose qui ne donne à cet ensemble que nous appelons arc réflexe aucun titre spécial à servir de modèle conceptuel à quoi que ce soit qui soit considéré com- me fondamental, élémentaire, réduction originale d’une réponse de l’organis- me vivant.

Mais allons plus loin. Allons à quelque chose qui est infiniment plus sub- til que ce modèle élémentaire, à savoir la conception du réflexe au niveau de ce que vous me permettrez bien d’appeler, puisque c’est cela à quoi je vais m’inté- resser, l’idéologie pavlovienne.

Ceci est dire que j’entends ici l’interroger non point certes du point de vue d’aucune critique absolue, mais pour que vous alliez voir ce qu’elle nous apporte de suggestions quant à ce <qu’il en est> de la position analytique.

Je ne songe certes pas à déprécier l’ensemble des travaux qui se sont ins- crits dans cette idéologie. Je ne dis rien non plus qui ne s’avance par trop en di- sant qu’ils procèdent d’un projet d’élaboration matérialiste, ils l’avouent, et de quelque chose qui est une fonction dont il s’agit précisément de réduire la réfé- rence <qui pourrait être faite> /à quelque entité de l’ordre de l’esprit/, comme si encore il s’agissait là d’un terrain où il faille combattre //. La visée de l’idéo- logie pavlovienne en ce sens, elle, est beaucoup mieux accommodée que ce pre- mier ordre de référence que j’ai indiqué avec l’arc réflexe et que nous pourrions appeler la référence organo-dynamique. Cette visée est beaucoup mieux accom- modée, en effet, parce qu’elle s’ordonne de la prise du signe sur une fonction //, ordonnée, /elle/, autour d’un besoin.

Je pense que vous avez tous fait assez d’études secondaires pour savoir que le modèle courant par lequel il est introduit dans les manuels et dont aussi bien nous nous servirons maintenant pour souligner ce que nous voulons dire, que l’association de fait d’un bruit de trompette, par exemple, à la présentation d’un morceau de viande devant un animal, carnivore bien entendu, est censée obtenir après un certain nombre de répétitions le déclenchement d’une sécré- tion gastrique, pourvu que l’animal en question ait un estomac, et ceci même après dénouement, libération de l’association, laquelle bien entendu se fait dans le sens du maintien du seul bruit de trompette, l’effet étant manifesté aisément par l’installation à demeure d’une fistule stomacale, je veux dire qu’on y re- cueille le suc qui est émis (donc au bout d’un certain nombre de répétitions), qui est constaté être émis à la seule émission du bruit de trompette.

Cette entreprise pavlovienne, si l’on peut dire, j’oserai la qualifier, au re- gard de sa visée, d’extraordinairement correcte, car en effet ce qu’il s’agit de fonder, quand il s’agit de rendre compte de la possibilité des formes élevées du fonctionnement de l’esprit, c’est évidemment [ ] cette prise sur l’organisation vi- vante de quelque chose qui ici ne prend valeur illustrative que de n’être pas sti- mulation adéquate au besoin qu’on intéresse dans l’affaire et même à propre- ment parler, de ne se connoter dans le champ de la perception que du fait d’être vraiment détachée de tout objet de fruition éventuelle. Je dis fruition, cela veut I — 7

14. Frui du latin fruor et uti de utor, cf. Gaffiot, Dictionnaire illustré latin-français, Paris, Librairie Hachette,

1934, Aliqua re uti et frui : User et jouir des biens, Cicéron, De natura deorum, 1, 103.

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[outil]

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23

24

[de ses]

25

dire jouissance, mais je n’ai pas voulu dire jouissance parce que comme j’ai déjà mis un certain accent sur le mot « jouissance », je ne veux pas l’introduire ici avec tout son contexte. Frui est le contraire d’<uti> 1 4 . Ce n’est pas d’un objet usager même qu’il s’agit, c’est d’objet de l’appétit fondé sur les besoins élémentaires du vivant. C’est en tant que le bruit de trompette n’a rien à faire avec quoi que ce soit qui puisse intéresser un chien par exemple, tout au moins dans le champ où son appétit est éveillé par la vue du morceau de viande, que c’est légitimement que Pavlov l’introduit dans le champ de l’expérience.

Seulement, si je dis que cette façon d’opérer est extraordinairement correc- te, c’est très précisément dans la mesure où Pavlov s’y révèle, si je puis dire, structuraliste au départ, au départ de son expérience, et structuraliste en somme avant la lettre, structuraliste de la plus stricte observance, à savoir de l’observan- ce lacanienne, en tant que très précisément ce qu’il y démontre, ce qu’il y tient en quelque sorte pour impliqué, c’est très précisément ceci qui fait le signifiant, à savoir que le signifiant est ce qui représente un sujet pour un autre signifiant.

Voici en effet comment illustrer ce que je viens d’avancer : le bruit de trompette ne représente ici rien d’autre que le sujet de la science, à savoir Pavlov lui-même, et il le représente pour qui ? et pour quoi ? manifestement pour rien d’autre que ceci qui n’est point un signe ici mais un signifiant, à savoir ce signe de la sécrétion gastrique qui ne prend sa valeur très précisément que de ce fait qu’il n’est pas produit par l’objet dont on attend qu’il le produise, qu’il est un ef- fet de tromperie, que le besoin en question est adultéré, et que la dimension dans laquelle s’installe ce qui se produit au niveau de la fistule stomacale est que ce dont il s’agit, à savoir l’organisme, est à cette occasion, trompé.

Il y a donc bien en effet démonstration de quelque chose qui, si vous allez regarder de près, n’est pas, bien entendu, qu’avec un chien vous allez faire une tout autre espèce d’animal. Toute l’expérimentation pavlovienne n’aurait vrai- ment aucun intérêt s’il ne s’agissait pas d’édifier la possibilité essentielle de la prise de quelque chose qui est bel et bien et pas autrement à définir que comme l’effet de signifiant sur un champ qui est le champ vivant, ce qui n’a d’autre re- tentissement — j’entends retentissement théorique — que de permettre de concevoir comment, là où est le langage, il n’y a aucun besoin de chercher de ré- férence dans une entité spirituelle. Mais qui y songe maintenant ? Et qui est-ce que ça peut intéresser ?

Il faut tout de même relever que ce qui est démontré par l’expérience pav- lovienne, à savoir qu’il n’y a pas d’opération intéressant comme <telle> les si- gnifiants qui n’implique la présence du sujet, n’est pas tout à fait ce qu’au pre- mier chef un vain peuple pourrait penser. Cette preuve ce n’est nullement le chien qui la donne, et même pas pour M. Pavlov, car M. Pavlov construit cette expérience précisément pour montrer qu’on se passe parfaitement d’hypothèses sur ce que pense le chien. Le sujet donc dont l’existence est démontrée, ou plutôt la démonstration de son existence, ça n’est nullement le chien qui la donne mais, comme personne n’en doute, M. Pavlov lui-même, car c’est lui qui souffle dans la trompette, lui ou l’un de ses aides, peu importe.

J’ai fait incidemment une remarque disant que, bien entendu, ce qui est impliqué <dans ces> expériences est la possibilité de quelque chose qui dé- montre la fonction du signifiant et son rapport au sujet. Mais j’ajoutais que bien entendu personne n’a l’intention d’obtenir par là quoi que ce soit de l’ordre d’un changement dans la nature de la bête. Ce que je veux dire par là, c’est tout de même quelque chose qui a bien son intérêt, c’est qu’on n’obtient même pas une modification de l’ordre de celle qu’il nous faut bien supposer avoir eu lieu au temps où on a fait passer cet animal à l’état domestique.

Il faut bien admettre que le chien n’est pas domestique depuis le Paradis 15 novembre 1967 I — 8

8

(9)

[si]

[qu’à]

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[et]

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28

terrestre ! Donc, il y a un moment où on a su faire avec cette bête, non pas certes un animal doué de langage, mais un animal dont peut-être, il me semble, il se- rait peut-être intéressant de sonder [ ] cette question, celle formulée ainsi : à sa- voir si le chien peut être dit en quelque façon savoir que nous parlons, comme il y a toute apparence, et quel sens // donner /là/ au mot « savoir » ? Cette ques- tion me paraît être une question tout aussi intéressante à tout le moins que celle soulevée par le montage du réflexe conditionnel ou conditionné selon la façon dont on l’appelle.

Ce qui me frappe plutôt, c’est la façon dont au cours de ces expériences nous ne recevons jamais des expérimentateurs le moindre témoignage de ce qu’il en est, et qui pourtant doit exister, des relations personnelles, si je puis dire, de la bête avec l’expérimentateur. Je ne veux pas jouer sur une corde Société Protectrice des Animaux, mais avouez que ce serait quand même bien intéressant et que peut-être là on apprendrait un petit peu plus sur ce qui peut se dénommer névrose au niveau des animaux <que> ce qu’on enregistre dans la pratique. Car on y vise, dans la pratique de ces stimulations expérimentales, quand on les pousse jusqu’au point de produire ces sortes de désordres divers qui vont de l’inhibition à l’aboiement désordonné et qu’on qualifie de névroses sous le seul prétexte que ceci est premièrement provoqué, deuxièmement deve- nu complètement inadéquat au regard des conditions extérieures, comme si de- puis longtemps l’animal n’était pas mis en dehors de toutes ces conditions…,

<ce> qui en aucun cas bien sûr n’a droit à aucun titre à être assimilé à ce que jus- tement l’analyse nous permet de qualifier comme constituant la névrose chez un être qui parle.

En somme, nous le voyons, non seulement ici M. Pavlov se démontre, dans l’instauration fondamentale de son expérience, être, je l’ai dit, structuralis- te, et de la meilleure observance, mais on peut dire que même ce qu’il reçoit comme réponse a vraiment tous les caractères de ce que nous avons défini com- me fondamental dans le rapport de l’être parlant au langage, à savoir qu’il re- çoit son propre message sous une forme inversée.

Ma formule émise depuis longtemps, depuis quelque dix ans, s’applique ici en effet tout à fait à l’occasion, car que se passe-t-il ? C’est qu’il a accroché, mis en second d’abord le bruit de trompette par rapport à la séquence physiolo- gique montée par lui au niveau de l’organe stomacal, et maintenant qu’est-ce qu’il obtient ? une séquence inverse où c’est accrochée à son bruit de trompette que se présente la réaction de l’animal.

Il n’y a là pour nous dans tout ceci qu’un mystère assez mince, qui d’ailleurs n’ôte rien de la portée des bénéfices qui ont pu, au niveau de tel ou tel point du fonctionnement cérébral, se produire dans cette sorte d’expérimen- tation. Mais ce qui nous intéresse, c’est sa visée, et que sa visée ne soit obtenue qu’au prix d’une certaine méconnaissance de ce qui constitue au départ la struc- ture de l’expérience, voilà qui est fait pour nous alerter quant à ce que cette ex- périence signifie en tant qu’acte ; car ce sujet, ici Pavlov, à cette occasion, ne fait très exactement et sans s’en apercevoir que recueillir sous la forme la plus cor- recte le bénéfice d’une construction qui est très exactement assimilable à celle qui s’impose à nous dès lors qu’il s’agit du rapport de l’être parlant au langage.

Voilà qui en tous les cas mérite d’être mis en évidence, ne serait-ce que pour être défalqué de la pointe démonstrative de toute l’opération.

A propos de tout un champ des activités dites scientifiques, à une certaine

période historique, cette visée de réduction dite matérialiste mérite bien d’être

prise comme telle pour ce qu’elle est, à savoir symptomatique : « Fallait-il qu’ça

crût en Dieu ! » m’écrierais-je. Et, à la vérité, c’est si vrai que toute cette

construction dite matérialiste ou organiciste — disons-le encore, en médecine —

est fort bien reçue des autorités spirituelles. Au bout du compte, tout ceci nous

mène à l’œcuménisme ! Il y a une certaine façon d’opérer la réduction du champ

I — 9

(10)

[et]

29 [il nous en reste]

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divin qui, en son dernier terme, en son dernier ressort, est tout à fait favorable à ce que la poissonnaille soit ramassée enfin dans le même grand filet. Ceci — fait sensible qui s’étale manifestement devant vos yeux — devrait quand même nous inspirer un certain recul quant à ce qu’il en est, si je puis dire, des rapports à la vérité dans un certain contexte.

Si des élucubrations de logiciens, // [ ] considérées comme reléguées dans l’ordre des valeurs de la pensée, /dans un temps périmé/ qui s’appelle le Moyen Age, pouvaient entraîner des condamnations majeures ou si, sur tels ou tels points qui sont de doctrine sur le champ même sur lequel nous opérons et qui s’appelaient les choix, autrement dit les hérésies, les gens en venaient très rapidement à s’étrangler et à s’entre-massacrer, pourquoi penser que ce sont là effets, comme on dit, du fanatisme ? Pourquoi, grand Dieu, l’invocation d’un tel registre, alors que peut-être il suffirait d’en conclure que tels ou tels énoncés sur les relations au savoir pouvaient communiquer, être infiniment, en ce temps, plus sensibles dans le sujet à des effets de vérité !

Nous ne gardons plus de ces débats qu’on appelle, à tort ou à raison, théo- logiques — nous aurons à revenir là-dessus, sur ce qu’il en est de la théologie —

<que> des textes que nous savons plus ou moins bien lire et qui ne méritent dans beaucoup de cas nullement le titre de poussiéreux ; ce que nous ne soup- çonnons peut-être pas, c’est que cela a peut-être des conséquences immédiates, directes, sur le marché, à la porte de l’école, ou au besoin dans la vie du ména- ge, dans les rapports sexuels ; pourquoi la chose ne serait-elle pas concevable ? Il suffirait peut-être d’introduire une autre dimension que celle du fanatisme, celle du sérieux par exemple.

Comment se fait-il que pour nous, pour ce qui s’énonce dans le cadre de nos fonctions enseignantes, de ce qu’on appelle l’Université, comment se fait-il que, dans l’ensemble, les choses soient telles qu’il ne soit pas absolument scan- daleux de formuler que tout ce qui vous est distribué par l’Universitas Litterarum, la Faculté de Lettres, qui a encore la haute main sur ce qu’on appelle noblement les sciences humaines, c’est un savoir dosé de façon telle qu’il n’ait en fait en aucun cas aucune espèce de conséquence ?

Il est vrai qu’il y a l’autre côté. L’Universitas ne garde plus très bien son assiette parce qu’il y a quelque chose d’autre qui s’y est introduit et qu’on ap- pelle la Faculté des Sciences. Je vous ferai remarquer que du côté de la Faculté des Sciences, en raison du mode d’inscription, du développement de la science comme telle, les choses ne sont peut-être pas si distantes car là, il s’est avéré que la condition du progrès de la science, c’est qu’on ne veuille rien savoir des consé- quences que ce savoir de la science comporte au niveau de la vérité. Ces consé- quences, on les laisse se développer toutes seules.

Pendant un temps considérable du champ historique, les gens qui méri- taient d’ores et déjà bel et bien d’avoir le titre de savant y regardaient à deux fois à mettre en circulation certains appareils, certains modes du savoir qu’ils avaient parfaitement entrevus. Et je nommerai M. Gauss par exemple, qui est tout de même assez connu, qui là-dessus avait eu des vues assez anticipatoires ; il a laissé d’autres mathématiciens les mettre en circulation une trentaine d’an- nées après, <alors> que c’était déjà dans ses petits papiers ; il lui était apparu que peut-être les conséquences au niveau de la vérité méritaient d’être prises en considération.

Tout ceci pour vous dire que la complaisance, enfin la considération dont jouit la théorie pavlovienne au niveau tout spécialement de la Faculté des Lettres où elle a le plus grand prestige, tient peut-être à ceci dont j’ai voulu donner l’ac- 15 novembre 1967 I — 10

10

15. Nous n’avons pu trouver la référence à laquelle Lacan fait allusion. D’après des latinistes que nous avons

consultés, c’est un mot d’un usage assez courant dans Ovide et Virgile.

(11)

[que] [et qui]

[Et] [que]

[que]

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[que] 33

cent et qui est à proprement parler sa dimension futile. Futile, vous ne savez peut-être pas ce que ça veut dire, d’ailleurs moi non plus, je ne le savais pas, jus- qu’à un certain moment, jusqu’au moment où je me suis trouvé tomber par ha- sard sur l’emploi du mot futilis 1 5 dans un coin d’Ovide, où cela veut dire, à pro- prement parler, un vase qui fuit.

La fuite, [ ] j’espère vous <l’>avoir suffisamment cernée, [ ] se trouve à la base de l’édifice pavlovien, à savoir que ce qu’il s’agit de démontrer n’a pas à être démontré puisque c’est mis déjà dans le départ ; simplement M. Pavlov se démontre structuraliste, à ceci près qu’il ne le sait pas lui-même mais que ça ôte évidemment toute portée à ce qui pourrait prétendre être là une démonstration quelconque. [ ] D’ailleurs, [ ] ce qui est à démontrer n’a vraiment qu’un intérêt très réduit, étant donné que la question de savoir ce qu’il en est de Dieu se cache tout à fait ailleurs.

Et pour tout dire, [ ] tout ce que recèle de fondement pour la croyance, d’espérance de connaissance, d’idéologie de progrès, dans le fonctionnement pavlovien, si vous y regardez de près, ne réside qu’en ceci que les possibilités que démontre l’expérimentation pavlovienne sont supposées être là déjà dans le cerveau.

Qu’on obtienne de la manipulation du chien, dans ce contexte d’articula- tion signifiante, des effets, des résultats qui suggérent la possibilité d’une plus haute complication de ses réactions, voilà qui n’a rien d’étonnant puisque cette complication, nous l’introduisons. Mais ce qui est impliqué est tout entier dans ce que je mettais en évidence tout à l’heure, à savoir si les choses qu’on révèle, au- paravant sont déjà là.

Ce dont il s’agit quand il s’agit de la dimension divine et généralement de celle de l’esprit, tourne tout entier autour de ceci : qu’est-ce que nous suppo- sons être déjà là avant que nous en fassions la trouvaille ? Si, sur tout un champ, il s’avère qu’il serait non pas futile mais léger de penser que ce savoir est déjà là à nous attendre avant que nous ne le fassions surgir, ceci pourrait être de nature à nous faire faire de tellement plus profondes remises en question, que c’est bien ce dont il va s’agir à propos de l’acte psychanalytique.

L’heure me force à pointer là le propos que je tiens devant vous aujourd’hui. Vous verrez [ ] la prochaine fois, en rapprochant ce qu’il en est de l’acte psychanalytique de ce modèle idéologique dont je vous ai dit que sa constitution paradoxale est faite de ceci que quelqu’un peut fonder une expé- rience sur des présupposés que lui-même ignore profondément — et qu’est-ce que ça veut dire qu’il l’ignore ? Ceci n’est peut-être pas la seule dimension à mettre en jeu, celle de l’ignorance, j’entends. Concernant les propres présuppo- sés structuraux de l’instauration d’une expérience, il y a une autre dimension beaucoup plus originale et à laquelle j’ai fait depuis longtemps allusion, c’est cel- le que la prochaine fois je me permettrai d’introduire à son tour.

***

I — 11

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J e ne peux pas dire que votre affluence cette année ne me pose pas de pro- blèmes. Qu’est-ce que cela veut dire pour un discours qui — si l’on en dou- tait, je l’ai assez répété pour qu’on le sache — essentiellement, s’adresse aux psychanalystes ? Il est vrai que ma place ici, celle d’où je vous parle, témoigne déjà assez de quelque chose d’advenu qui me pose vis-à-vis d’eux en position excentrique, celle-là même d’où depuis des années, en somme, je ne fais qu’inter- roger ce que j’ai pris cette année pour sujet : l’acte psychanalytique.

Il est clair que ce que j’ai dit la dernière fois ne pouvait re n c o n t rer que cette rumeur de satisfaction qui m’est parvenue, concernant le général de l’assis- tance — si je puis m’exprimer ainsi — qui, à la vérité, pour une part, ceux (il faut bien qu’il y en ait, vu ce nombre) qui viennent ici pour la première fois, venaient malgré, voire parce qu’on leur avait dit qu’ils n’allaient rien comprendre. Eh bien ! ils ont eu une bonne surprise !

À la vérité, comme je l’ai indiqué au passage, parler de Pavlov, à l’occa- sion, comme je le faisais, c’était bien tendre la perche au sentiment de compré- hension. Comme je l’ai dit, rien n’est plus estimé que l’entreprise pavlovienne, tout spécialement à la Faculté des Lettres et c’est tout de même de ce côté-là, dans l’ensemble, que vous me venez. Est-ce à dire que ce soit cette sorte de satis- fecit qui d’aucune façon me comble ? Vous vous en doutez, sûrement pas, puisque après tout, aussi bien, ce n’est pas non plus ce que vous venez chercher.

Pour aller au vif, il me semble que si quelque chose peut expliquer décem- ment cette affluence, c’est quelque chose qui ne reposerait pas, en tout cas, sur ce malentendu auquel je ne [ ] prête pas souvent, d’où la façon d’attente à laquelle je faisais allusion tout à l’heure ; c’est tout de même quelque chose qui, lui, n’est pas mal entendu et qui m’incite à faire de mon mieux pour faire face à ce que j’ai appelé cette affluence ; c’est qu’à plus ou moins haut degré, ceux qui viennent, dans l’ensemble, c’est parce qu’ils ont le sentiment qu’ici s’énonce quelque chose qui pourrait bien, qui sait ?, tirer à conséquence.

Il est bien évident que, s’il en est ainsi, cette affluence est justifiée, puisque le principe de l’enseignement que nous qualifierons, histoire de situer grossière- ment les choses, l’enseignement de Faculté, c’est précisément que, quoi que ce soit qui touche aux sujets les plus brûlants, voire d’actualité, politique par exemple, tout cela soit présenté, mis en circulation précisément de telle façon que cela ne tire pas à conséquence. C’est tout au moins la fonction à quoi depuis quelque temps satisfait, dans les pays développés, l’enseignement universitaire.

C’est bien pour cela d’ailleurs que l’Université y est ce qu’elle est 1 , car là où elle ne [ ] satisfait pas, dans les pays sous-développés, il y a tension. C’est donc qu’elle remplit bien sa fonction dans les pays développés ; c’est qu’elle a ceci de tolérable que quoi que ce soit qui s’y profère n’entraînera pas de désordre.

Bien sûr, ce n’est pas sur le plan du désordre que nous considérerons les conséquences de ce que je dis ici mais le public soupçonne qu’à un certain niveau, qui est précisément celui de ceux à qui je m’adresse, à savoir des psycha- nalystes, il y a quelque chose de tendu.

1

2

[me]

3

[le]

12

22 novembre 1967 II — 1

22 novembre 1967

1. Une correction manuscrite sur la sténotypie propose la phrase ainsi :[...] que l’Université y est chez elle [...], cor-

rection que nous n’avons pas retenue.

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C’est en effet ce dont il s’agit quant à l’acte psychanalytique car aujourd’hui où nous allons nous avancer un peu plus loin, nous allons voir ce qu’il en est de ceux qui, cet acte, le pratiquent, c’est-à-dire qui (c’est cela qui les définit) d’un tel acte sont capables, et capables de façon telle qu’ils puissent s’y classer, comme on dit dans les autres arts, sports ou techniques, en tant que pro- fessionnels.

Assurément, de cet acte en tant qu’on en fait profession, il résulte une position dont il est naturel qu’on se sente assuré pour ce qu’on sait, ce qu’on tient de son expérience. Néanmoins, c’est là une des faces, un des intérêts de ce que j’avance cette année, il résulte de la nature propre de cet acte (champ dont, est-il utile de le dire ?, je n’ai même pas effleuré la dernière fois le bord) des conséquences sérieuses quant à ce en qui résulte de la position qui est à tenir, d’être habile à l’exercer.

C’est là que prend place singulièrement — vous allez le voir — que je puisse à d’autres <qu’à> des analystes, à des non-analystes, donner à concevoir ce qu’il en est de cet acte qui, tout de même, les regarde. L’acte psychanalytique regarde, et fort directement, et d’abord dirais-je, ceux qui n’en font pas profes- sion. Suffira-t-il ici d’indiquer que s’il est vrai, comme je l’enseigne, qu’il s’agit là de quelque chose comme d’une conversion dans la position qui résulte du sujet quant à ce qu’il en est de son rapport au savoir, comment ne pas aussitôt admettre qu’il ne saurait que s’établir une béance vraiment dangereuse à ce que seuls certains prennent une vue suffisante de cette subversion — puisque je l’ai appelée ainsi — du sujet ? Est-il même concevable que ce qui est subversion du sujet, et non pas de tel ou tel moment élu d’une vie particulière, soit quelque chose de même imaginable comme ne se produisant qu’ici ou là, voire en tel point de rassemblement ? Tous ceux qui auraient subi ce tournant, l’un de l’autre, se réconfortent. Que le sujet soit réalisable chez chacun, bien sûr, ne lais- se pas moins intact son statut <dans la> structure, précisément, et avancé dans la structure 2 .

Dès lors, il apparaît déjà que faire entendre, non pas hors mais dans un certain rapport à la communauté analytique, ce qu’il en est de cet acte qui inté- resse tout le monde, ne peut à l’intérieur de cette communauté que permettre de voir plus clairement ce qui est désiré quant au statut que peuvent se donner ceux qui, de cet acte, font profession agissante.

C’est ainsi <qu’est> l’abord que nous nous trouvons cette année avoir pris de son bord, comme nous avons <vu> la dernière fois, en avançant d’abord ce qui s’impose : précisément, de distinguer /l’acte/ (tel qu’on peut, à feuilleter des pages, le voir présenté quelquefois) // de la motricité. Et aussitôt, tentant de franchir quelques échelons qui ne se présentent en aucun cas selon une

< d é m a rche> apodictique (qui ne peut pas prétendre, qui ne veut pas surtout, procéder par une sorte d’introduction qui serait d’échelle psychologique de plus ou moins grande profondeur), nous allons, au contraire, chercher dans la présen- tation des accidents concernant ce qui s’énonce de cet acte, éclairs /de lumière/, diversement situés //, qui nous permettent d’apercevoir où en est véritablement le problème 3 .

C’est ainsi que pour avoir parlé de Pavlov, je ne cherchais nulle référence classique à ce propos mais à faire remarquer [ ] ce qui est en effet, je pense, dans 4

[que]

5

[comme]

[que]

[pu] 6

[marche]

[que]

22 novembre 1967

2. Tout ce passage pose un problème d’établissement, à ce jour non résolu.

3. Devant la difficulté syntaxique, nous avons été amenés à réécrire la fin de cette phrase ; la sténotypie proposait : et

au contraire c’est dans la présentation des accidents concernant ce qui s’énonce de cet acte que nous allons chercher

éclairs diversement situés de lumière qui nous permettent d’apercevoir où en est véritablement le problème.

(14)

le coin ici de pas mal de mémoires, à savoir des convergences notées dans un ouvrage classique, celui de Dalbiez 4 , entre l’expérimentation pavlovienne et les mécanismes de Freud. Et bien sûr, ça fait toujours son petit effet, surtout à l’époque ; vous n’imaginez pas, étant donné l’arrière-fond de la position psycha- nalytique, combien elle est sentie précaire, quelle joie ont éprouvée certains à l’époque, comme on dit, c’est-à-dire vers 1928 ou 30, qu’on parlât de la psycha- nalyse en Sorbonne. Quel que soit l’intérêt de cet ouvrage (fait, je dois dire, avec un grand soin et plein de remarques pertinentes), la sorte de confort qui peut se tirer du fait que M. Dalbiez articule, mon Dieu pertinemment, qu’il y a quelque chose qui ne déroge pas, au re g a rd de la psychologie de la physiologie pavlo- vienne et des mécanismes de l’inconscient, est extrêmement faible. [ ] Pourquoi ? Simplement pour ce que je vous ai fait remarquer la dernière fois, qui consiste à s’apercevoir que la liaison de signifiant à signifiant, en tant que nous la savons subjectivante de nature, est introduite par Pavlov dans l’institution même de l’expérience et que, dès lors, il n’y a rien d’étonnant à ce que ce qui s’en édifie rejoigne des structures analogues à ce que nous trouvons dans l’expérience ana- lytique — pour autant que vous avez vu que je pouvais y formuler la détermina- tion du sujet comme fondée sur cette liaison de signifiant à signifiant.

Il n’en reste pas moins qu’à ceci près, [ ] assurément, elles se trouveront plus proches l’une de l’autre, que chacune, de la conception de Pierre Janet — c’est bien là que Dalbiez met l’accent. Nous n’aurons pas, par un tel rapproche- ment fondé sur la méconnaissance justement de ce qui le fonde, gagné grand- chose, mais ce qui nous intéresse bien plus encore, c’est la méconnaissance par Pavlov de l’implication que j’ai appelée, plus ou moins humoristiquement, struc- turaliste — pas du tout humoristiquement quant à ce qu’elle soit structuraliste, humoristiquement en tant que je l’ai appelée structuraliste lacanienne de l’aventure.

C’est là que je me suis arrêté, suspendant autour de la question : qu’en est- il de ce qu’on peut appeler ici d’une certaine perspective, quoi ? une forme d’ignorance ? Est-ce suffisant ? Nous n’allons tout de même pas, du fait qu’un expérimentateur ne s’interroge pas sur la nature de ce qu’il introduit dans le champ de l’expérimentation (il est légitime qu’il le fasse et 5 qu’il n’aille pas plus loin dans cette question en quelque sorte préalable), nous n’allons tout de même pas introduire ici la fonction de l’inconscient ; quelque chose d’autre est nécessai- re qui, à la vérité, nous manque.

P e u t - ê t re cette autre chose nous sera-t-elle livrée d’une façon plus maniable à voir, quelque chose de tout diff é rent, à savoir (allons tout de suite g ros) un psychanalyste qui, devant un public (il faut toujours tenir compte à quelle oreille s’adresse une formule quelconque ), un psychanalyste qui avance ce propos qui me fut récemment rapporté : « Je n’admets aucun concept psycha- nalytique que je ne l’aie vérifié sur le rat ! »

Même à une oreille prévenue, et c’était le cas dans le moment de cet énon- cé, c’était une oreille si l’on peut dire et, à l’époque (car ce propos s’est tenu à une époque déjà lointaine, d’une quinzaine d’années) c’était à un ami commu- niste, celui qui quinze ans après me le rapportait, que s’adressait le psychanalys- te en cause — même à une oreille qui aurait pu y voir je ne sais quoi, comme une résipiscence, le propos paraissait un peu gros. La chose, donc, me fut rapportée récemment et loin d’émettre un doute, je me mis à rêver tout haut et, m’adres- sant à quelqu’un qui était à ma droite lors de cette réunion, j’ai dit : « Mais, Untel est tout à fait capable d’avoir tenu ce propos ! » Je le nomme. Je ne le nommerai 7

[simplement]

[qu’]

8

9

14

22 novembre 1967 II — 3

4. Roland Dalbiez, La Méthode psychanalytique et la Doctrine freudienne. “Pavlov et Freud”, Paris, Desclée de Brouwer, 1949.

5. Variante homophonique : mais.

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pas ici, c’est celui que dans mes Écrits j’appelle le benêt 6. « Benêt », dit le dic- tionnaire excellent dont je vous parle souvent, celui de Bloch et von Wartburg 7 :

« forme plus tardive de benoît », lequel vient de benedictus, et son acception moderne est <une> allusion fine qui résulte de ce propos inscrit au chapitre V, paragraphe 3 de Matthieu : Heureux, bénis soient les pauvres d’esprit 8 . À la vérité,

<c’est> ce qui m’a fait épingler du nom de benêt la personne dont il s’agit, dont il s’est trouvé aussitôt que mon interlocuteur m’a dit : « Mais oui, c’est lui qui me l’a dit ! » Jusqu’à un certain point, il n’y avait que lui qui ait jamais pu dire cela.

Je ne tiens pas forcément en mésestime la personne qui peut, dans l’énon- cé théorique de la psychanalyse, tenir de si étonnants propos. Je considère le fait plutôt comme un fait de structure, et qui, à la vérité, ne comporte pas à propre- ment parler la qualification de pauvre d’esprit. Ce fut plutôt pour moi geste cha- ritable que de lui imputer le bonheur réservé auxdits pauvres d’esprit. Je suis à peu près sûr que, à pre n d re telle position, ce n’est pas d’un heur quelconque, bon ni mauvais qu’il s’agit, ni subjectif ni objectif, c’est qu’à la vérité c’est plutôt hors de tout heur qu’il doit se sentir pour en venir à de telles extrémités. Et aussi bien, d’ailleurs, peut-on voir que son cas est loin d’être unique, si vous vous reportez à telles pages de mes Écrits, celles du « Discours de Rome » 9 où je fais état de ce qu’avance un certain Massermann 10 qui, aux États-Unis, a la position de ce que dans Alain, on appelle un Important 11 .

Cet « important », sans doute, dans la même recherche de confort, fait état avec gloire des re c h e rches d’un M. Hudgins [ ] — <à propos desquelles je me suis arrêté à l’époque, c’est déjà bien loin, c’est l’époque même du propos que je vous ai rapporté tout à l’heure — il fait état avec gloire> 12 de ce qui a pu être obtenu d’un réflexe lui aussi conditionnel, construit chez un sujet, lui humain, de façon telle qu’une contraction pupillaire venait à se pro d u i re régulièrement à l’énoncé du mot contract. Les deux pages d’ironie sur lesquelles je m’étends parce qu’il fallait le faire, à l’époque, pour être même entendu, à savoir si la liai- son prétendument ainsi déterminée, entre le soma et ce qu’il croit être le langage, lui paraissait aussi bien soutenue si l’on substituait au contract, marriage contract, ou bridge-contract, ou breach of contract, ou même si on concentrait le mot jusqu’à ce qu’il se réduise à sa pre m i è re syllabe, c’est évidemment signe qu’il y a là quelque chose sur la brèche de quoi il n’est pas vain de se tenir puisque d’autres la choisissent comme un point clé de la compréhension de ce dont il s’agit.

Peut-être, après tout, le personnage me dirait-il que je ne peux qu’y voir un appoint pour cette dominance que j’accorde au langage dans le déterminisme analytique, car tel est bien, en effet, à quel degré de confusion on peut arriver dans certaines perspectives.

L’acte psychanalytique, vous le voyez donc, ça peut consister à interroger (d’abord et à partir, bien sûr, il le faut bien, de ce qu’on considère comme à écar- ter) l’acte tel qu’il est conçu effectivement dans le cercle psychanalytique, avec la critique que cela peut comporter.

Mais cela peut tout de même aussi, cette conjonction de deux mots, l’acte psychanalytique, nous évoquer quelque chose de bien différent, à savoir l’acte tel qu’il opère psychanalytiquement. Ce que le psychanalyste dirige de son action 10

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[et]

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22 novembre 1967

6. Ce benêt serait-il celui évoqué page 336 des Écrits ?

7. O. Bloch et W. von Wartburg, Dictionnaire étymologique de la langue française, Paris, PUF, 1932.

8. La Sainte Bible, Le Nouveau Testament, Matthieu, 5, 3, Paris, Les Éditions du Cerf : « Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume des cieux est à eux. »

9. J. Lacan, Écrits, « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Paris, Seuil, 1966, p. 237.

10. Ibid., pp. 272-274.

11. Alain, Le citoyen contre les pouvoirs, « Négligents et Importants », Paris, Éd. Le Sagittaire, 1926.

12. Établi à partir d’autres versions (FAVA, LAB et WW).

(16)

dans l’opérance psychanalytique — là, bien sûr, nous sommes à un tout autre niveau — est-ce que c’est l’interprétation ? Est-ce que c’est le transfert à quoi nous sommes ainsi portés ? Quelle est l’essence de ce qui, du psychanalyste en tant qu’opérant, est acte ? Quelle est sa part dans le jeu ? Voilà ce sur quoi les psychanalystes ne manquent pas, en effet, entre eux, de s’interroger ; à propos de quoi, Dieu merci, ils avancent des propositions plus pertinentes, quoique loin d’être univoques, ni même progressives dans la suite des ans.

Il y a autre chose, à savoir l’acte, dirais-je, tel qu’il se lit dans la psychana- lyse. Qu’est-ce pour le psychanalyste qu’un acte ? Il suffira, je pense, pour me faire entendre à ce niveau, que j’articule, que je rappelle ce que tous et chacun vous savez, parce que nul n’en ignore en notre temps, à savoir ce qu’on appelle l’acte symptomatique, si particulièrement caractérisé par le lapsus de la parole, ou aussi bien de ce niveau qui en gros peut être classé du registre, comme on dit, de l’action quotidienne (d’où le terme si fâcheux de psychopathologie de la vie quotidienne) pour ce qui, à proprement parler, a son centre de ce qu’il s’agisse toujours, et même quand il s’agit du lapsus de la parole, de sa face d’acte.

C’est bien ici que prend son prix le rappel que j’ai fait de l’ambiguïté lais- sée à la base conceptuelle de la psychanalyse entre motricité et acte ; c’est qu’assurément, en raison de ses points de départ théoriques, Freud favorise ce déplacement, juste et au moment où, dans le chapitre auquel j’aurai peut-être le temps de venir tout à l’heure, concernant ce qu’il en est de la méprise (Vergreifen, comme il la désigne), il rappelle qu’il est bien naturel qu’on en vienne là, après sept ou huit chapitres passés, à savoir sur le champ de l’acte puisque, comme le langage, dit-il, nous restons là sur le plan du moteur. Par contre, il est bien clair que <pour> tout ce qui sera dans ce chapitre et dans celui qui le suit, celui des actions accidentelles ou encore symptomatiques, il ne s’agira jamais que de cette dimension que nous avons posée comme constitutive de tout acte, à savoir sa dimension signifiante. Rien, dans ces chapitres, qui ne soit introduit concernant l’acte, sinon ceci qu’il est posé comme signifiant.

Néanmoins, ce n’est pas si simple car s’il prend son prix, son articulation d’acte significatif au regard de ce que Freud introduit alors comme inconscient, ce n’est certes pas qu’il s’affiche, qu’il se pose comme acte : c’est tout le contraire.

Il est là comme activité plus qu’effacée et, comme le dit l’intéressé, activité pour boucher un trou qui n’est là que si l’on n’y pense pas, dans la mesure où on ne s’en soucie pas, qui est là où il s’exprime, pour toute une partie de ses activités, pour en quelque sorte occuper les mains supposées distraites de toute relation mentale. Ou bien encore cet acte va mettre son sens (précisément ce dont il s’agit, ce qu’il s’agit d’attaquer, d’ébranler), son sens à l’abri de la maladresse, du ratage.

Voilà ce <qu’est> l’intervention analytique : l’acte, donc ; re n v e r s e m e n t semblable à celui que nous avons fait la dernière fois concernant par exemple la face motrice même du réflexe que Pavlov appelle absolu, cette face motrice n’est pas dans le fait que la jambe s’étende si vous tapez un tendon, cette face motrice, c’est là où on tient le marteau pour la provoquer.

De même, si l’acte est dans la lecture de l’acte, est-ce à dire que cette lectu- re soit simplement surajoutée, que ce soit nachträglich qu’<il> prenne sa valeur ?

Vous savez l’accent que j’ai mis depuis longtemps sur ce terme qui ne f i g u rerait pas au vocabulaire freudien si je ne l’avais pas extrait du texte de Freud, moi le premier, et d’ailleurs pour un bon bout de temps, le seul. Le terme a bien son prix. Il n’est pas seulement freudien. Heidegger l’emploie, il est vrai, dans une visée diff é rente quand il s’agit pour lui d’interroger les rapports de l’Être à la Rede 13 .

L’acte symptomatique, il faut bien qu’il contienne déjà en soi quelque 13

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[ que ] 15

[elle]

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22 novembre 1967 II — 5

13. Rede : la parole, le langage, le discours.

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