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Roger Rouvier : témoignage

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Academic year: 2021

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To cite this version:

Roger Rouvier. Roger Rouvier : témoignage. Archorales : les métiers de la recherche, témoignages,

14, Editions INRA, 2010, Archorales, 978-2-7380-1286-9. �hal-02817200�

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Votre père travaillait sur une exploitation maraîchère et arboricole d’un hectare. Quelles productions y faisait-il ? Cette petite surface étai-elle suffisante pour faire vivre une famille ? Aviez-vous des frères et sœurs ?

J’ai une sœur qui est plus jeune que moi de 9 ans. La surface de l’exploitation maraîchère était de l’ordre d’un hectare et vingt ares. Il s’y ajoutait une parcelle attenante qui était louée.

Il y avait une utilisation et valorisation diversifiées de cette sur- face orientée vers les produits les plus demandés à une

époque où il n’y avait pas de surproduction et où l’on recher- chait d’abord la qualité. Il y avait des cerisiers et surtout des raisins de table chasselas et muscat de Frontignan ainsi que des fraisiers. Pour le maraîchage, il y avait des asperges, des salades, des radis, des épinards. Je me souviens avoir participé au sarclage de ces plantes, à la cueillette des raisins de table.

Il n’était évidemment pas question de produire sur cette peti- te surface des melons ou tomates par exemple largement pro- duits dans le comtat Venaissin, à Cavaillon et Châteaurenard

Roger Rouvier

Je suis né le 3 août 1935 dans un mas de la plaine de Beaucaire (département du Gard) chez mes grands-parents paternels où logeaient mes parents. Père était agriculteur avec une petite surface agricole d’un peu plus d’un hectare où il était à la fois maraîcher, arboriculteur et horticulteur. Mère était marchande des quatre saisons au marché de Beaucaire où elle vendait ses produits. La plaine de Beaucaire qui est nommée plus complètement territoire de Beaucaire-Fourques est une unité naturelle formée d’alluvions récentes, basse et uniformément plate, d’une superficie de 25 000 hectares environ. Elle est limitée par le canal de navigation du Rhône à Sète qui part de Beaucaire (c’est le canal du Midi de Sète à Toulouse), du nord-est au sud-ouest, le Rhône à l’est, le Petit Rhône au sud. L’on y trouvait quelques exploitations comme celle de mes parents (et grands-parents paternels) dans sa partie haute le long du canal de navigation, et des exploitations de viticul- ture ou polyculture dans sa partie plus basse. J’ai donc grandi immergé dans ce milieu agricole ainsi que dans celui de Tarascon-sur-Rhône (entre Beaucaire et Tarascon, il y a un pont sur le Rhône et l’on passe du Languedoc à la Provence lorsqu’on le traverse).

Tarascon est plus proche de la région de cultures maraîchères spé- cialisées du Comtat Venaissin et de Châteaurenard. J’ai fait mes étu- des primaires d’abord à Tarascon où j’étais chez mes grands-parents maternels (qui habitaient près de l’école) ; ensuite mes parents sont venus habiter à Beaucaire où j’ai fait la dernière année à l’école pri- maire (1946) dans la classe du certificat d’études élémentaires. J’ai su par la suite que mon instituteur avait conseillé à mes parents de m’orienter vers les études secondaires. Cela voulait dire aller au lycée de Nîmes pour y être pensionnaire, puisque la distance de 25 km entre Beaucaire et Nîmes ne se faisait pas facilement et rapide- ment à l’époque. Mes parents m’ont donc posé la question de savoir si je voulais aller au lycée de Nîmes pour poursuivre des études si cela m’intéressait. J’ai répondu oui. Je pense qu’ils auraient insisté si j’avais répondu non, mais je les remercie encore de m’avoir donné ce choix. Nous voilà donc partis avec père, après un lever à 4h30 en début juillet 1946 à bicyclette par un très beau matin pour aller à Nîmes où il fallait se présenter à 7h30 au lycée pour l’examen d’en- trée en 6èmedont les épreuves commençaient à 8h. Je crois que je n’a- vais pas très bien compris le problème de maths, je devais être impressionné et surtout avoir beaucoup sommeil. Grâce à mon insti- tuteur, j’ai été admis à l’entrée en 6èmeet j’ai opté pour une 6èmeB avec latin (que j’ai gardé jusqu’en 1ère) et anglais comme première langue vivante. Donc, j’ai fait mes études secondaires au lycée de garçons de Nîmes qui est situé près des arènes romaines. En 1952, j’ai passé le premier bac. En juillet 1953, j’ai passé le bac math élem. et en sep- tembre le bac philo, parce que la philo m’intéressait beaucoup. À l’is- sue du bac math élem., je me suis orienté vers une prépa Agro.

Pourquoi ? L’agriculture m’intéressait bien sûr et j’étais issu d’un milieu rural mais d’autres facteurs ont joué dans cette orientation : j’ai un ami avec qui j’ai été dans les mêmes classes de la 6èmeà la terminale, avec lequel nous travaillions ensemble au lycée, son père était ingé- nieur des Eaux et Forêts. Ses parents (sa mère était professeur de biologie) m’avaient invité chez eux pour des randonnées à la maison fores- tière. J’avais donc entendu parler de l’Institut national agronomique (INA) Paris dont l’École des Eaux et Forêts de Nancy était une école d’ap- plication ; cet ami s’est orienté en prépa Agro. Nous voici donc tous les deux en prépa Agro dans la fume Rabelais du petit lycée (qui a pré- cédé le lycée Joffre) de Montpellier. Pour la deuxième année de prépa, je suis allé au lycée Henri IV à Paris parce qu’il se disait qu’en pré- parant dans un lycée parisien on avait plus de chances de réussir le concours d’entrée. Je pense qu’en fait les chances étaient égales par- tout et qu’il suffisait de travailler beaucoup pour réussir. Le lycée de Montpellier était très bon et les professeurs faisaient beaucoup tra- vailler les élèves. Mais j’avais fait une demande et un dossier pour aller au lycée Henri IV et celle-ci avait été acceptée. J’ai donc dû aller faire ma deuxième année de prépa au lycée Henri IV dont je garde aussi un bon souvenir des camarades et des professeurs. J’ai intégré l’INA Paris, à l’issue de ma deuxième année de prépa, en octobre 1955.

211 5èmeconférence internationale de Biométrie. Cambridge, 1963.

Photo :©INRA

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qui étaient tout proches. Mes parents avaient aussi entrepris des cultures florales comme les œillets au printemps, les chry- santhèmes pour l’automne qui nécessitaient une culture parti- culière de façon à fleurir exactement pour la Toussaint. Toutes ces cultures exigeantes en temps de travail nécessitaient éga- lement beaucoup de soins et de patience. J’ai beaucoup appris à ce contact. Il n’était pas fait appel à de la main-d’œuvre sala- riée pour certaines opérations de récolte. Mes parents faisaient tout eux-mêmes, dans de longues journées de travail. L’objectif était d’approvisionner un marché local par une vente directe sur le marché de Beaucaire, à la différence des maraîchers ayant des surfaces plus grandes à proximité de Tarascon, les- quels travaillaient sur d’autres produits destinés à être expé- diés sur les marchés des grandes villes notamment Paris. Mais le revenu restait très modeste et sans les bourses de lycéen et d’étudiant auxquelles j’ai eu droit, je n’aurais sans doute pas pu faire les études secondaires ni supérieures qui nécessitaient que je sois pensionnaire.

Ma sœur n’a pas fait d’études secondaires. Elle est restée avec mes parents et les a aidés puis elle s’est mariée et a fondé une famille.

Vous avez passé le bac philo. N’avez-vous pas eu envie de poursuivre des études dans cette discipline ?

Ma copie du bac philo a été lue devant le jury. C’était un sujet devenu depuis récurrent autour de “Peut-on dire que l’Homme est libre ?”. D’une part, j’avais eu des professeurs de français depuis la seconde puis de philo en terminale dont l’enseigne- ment m’avait beaucoup intéressé. Ce qui me passionnait dans une dissertation de français ou de philo, c’était le raisonne- ment logique qu’il fallait développer à partir d’une synthèse de connaissances des auteurs pour répondre au sujet posé sui- vant le raisonnement dialectique classique thèse, antithèse et synthèse. C’était pour moi un jeu intellectuel auquel je m’ap- pliquais, comme à un devoir de maths. Mais ce n’était pas au point d’envisager d’en faire mon métier et j’ai choisi une autre voie. Il m’en est resté le goût de bien rédiger.

Avez-vous passé d’autres concours à la suite de la prépa ? J’avais présenté deux concours, celui de l’INA Paris et celui de l’École des industries agroalimentaires qui était à Douai (cette école est maintenant à Massy-Palaiseau). Bien que Douai soit réputé et que j’y aie été reçu dans un bon rang, j’ai choisi sans hésiter d’entrer à l’INA Paris.

Quels sont vos souvenirs de vos années d’études à l’Agro ? Avez-vous été marqué par certains professeurs ?

Ils sont très bons. Nous étions logés à la Cité universitaire, bou- levard Jourdan, au pavillon de l’Agro, en chambres pour deux en première année puis individuelles pour les deux années sui- vantes. Il fallait aller au 16 de la rue Claude Bernard pour sui- vre les cours qui commençaient à 8 heures. Cela prenait 10 mn en bus ou à bicyclette et 20 mn à pied.

Il y avait des cours aussi l’après-midi et des TP de chimie qui pouvaient durer toute la journée et jusqu’à 19h ou plus lors- qu’il fallait déterminer la composition quantitative et qualitati-

ve d’un mélange. On allait chercher pour le déjeuner un sand- wich dans la rue Mouffetard toute proche. J’ai un très bon sou- venir de l’ambiance avec les camarades des différentes prépas d’origine arrivant à se mélanger avec le temps, des profes- seurs, des excursions sur le terrain pour aller “agronomier” et des voyages d’études qui intervenaient en 3

ème

année, année de spécialisation.

La plupart des professeurs m’ont marqué par leur personnali- té et la qualité de leur enseignement, que ce soit en physio ani- male ou végétale, sciences du sol, chimie organique, biochimie végétale, microbiologie, statistiques mathématiques appli- quées à l’expérimentation agricole (André Vessereau), indus- tries agro-alimentaires (Jean Keilling)... et bien sûr en agricul- ture et élevage, spécialisation que j’ai choisie pour la 3

ème

année. C’est un point fort de cette formation sur les sciences du vivant et de la nature qui donne une culture vaste que j’ap- précie encore aujourd’hui.

En agriculture, j’ai bénéficié du cours de René Dumont, profes- seur d’agriculture comparée. Cet agronome d’exception qui a marqué son temps, nous enseignait l’étude comparée des exploitations agricoles. Le cours se présentait plutôt sous for- me de conférences qu’il donnait parfois en venant de l’aéro- port où il venait d’arriver d’un de ses voyages. En agriculture toujours, les professeurs Cyril-Etienne Riedel et Michel Delpech et leurs assistants étaient de très bons enseignants dont je me souviens. C’est la zootechnie qui m’a sans doute le plus mar- qué. J’ai eu les cours de zootechnie spéciale du professeur André Leroy qui fut un précurseur fondateur de la zootechnie (mise en place du premier contrôle laitier en France avant la Deuxième Guerre mondiale). Julien Coléou a pris la suite et développé la chaire moderne des sciences animales à l’Agro.

Jacques Delage donnait le premier cours de sélection animale en France et Pierre Charlet qui donnait le cours de zootechnie était passionnant (et impressionnant) par sa connaissance des races animales et des reproducteurs individuels. Cet enseigne- ment passait très bien aussi du fait des excursions remarqua- blement bien organisées dans plusieurs régions agricoles de France.

C’est ce qui a déterminé votre choix de la génétique animale ?

Cela a au moins prédéterminé. Mon stage de fin de 1

ère

année

d’Agro pendant l’été chez François Lange dans le Pays de Caux

qui sélectionnait la race normande, et l’intervention auprès des

élèves de l’Agro de Raymond Février, directeur de la station

d’élevage au centre national de recherches zootechniques

(CNRZ) à Jouy-en-Josas ont ensuite été déterminants. Il y a éga-

lement eu les circonstances. En effet, j’aurais pu aussi m’orien-

ter vers l’agriculture ou l’horticulture, compte tenu de mon envi-

ronnement initial, mais cela ne m’a pas effleuré la pensée. Entre

le 17 juillet et le 8 septembre 1957, à l’issue de la deuxième

année d’Agro, j’avais pu participer à un voyage d’étude de 34

élèves de ma promotion aux États-Unis et au Canada et j’avais

pris un stage pratique de quelques jours dans une grande

exploitation maraîchère (85 hectares) du Québec. Au retour,

comme il fallait faire aussi un stage de 2

ème

année assez com-

plet, j’avais fait un stage pratique dans une exploitation agrico-

le de polyculture chez Francis Laurent, ingénieur agronome de

l’INA dans la plaine de Beaucaire. Mon rapport de stage mon-

tre que ce que l’on appellerait aujourd’hui agriculture durable

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se pratiquait en fait à l’époque et de façon rentable : contrôle des parasites des cultures par les assolements, rotation des cul- tures, façons culturales, maîtrise de la fertilité des sols et de l’hu- mus par les engrais verts, les cultures de légumineuses, utilisa- tion raisonnée des engrais chimiques.

Le cours de Jacques Delage en génétique et sélection animale était nouveau et essayait, pour expliquer les index de sélection, de se dégager de la théorie des coefficients de piste (“path coefficients”) qui historiquement avait été développée par Sewal Wright et utilisée jusqu’à la fin des années 50 pour expliquer les covariances génétiques entre apparentés et éta- blir les index de sélection génétique. Quand à l’héritabilité d’un caractère, elle était bien introduite comme le coefficient de régression linéaire du génotype sur le phénotype. Cela m’était apparu intéressant mais c’était une introduction. Je pensais qu’il faudrait développer les bases pour pouvoir l’appliquer à des situations plus générales. Le cours de Jacques Delage en génétique et sélection animale joint à celui de Henri Heslot en génétique des populations m’avait donné envie de chercher à en connaître plus. L’élevage n’est pas développé dans la plai- ne de Beaucaire, sauf quelques bergeries de moutons mérinos d’Arles qui hivernent en stabulation dans la plaine et transhu- ment en montagne dans les Alpes pendant l’été. J’étais curieux de connaître autre chose que ce que je connaissais déjà un peu. Cette curiosité me poussait donc à rechercher un stage pratique en exploitation -en fin de première année- qui soit dans une exploitation d’élevage. Les circonstances favorables ont fait que je rencontre François Lange qui exposait des bovins reproducteurs de race Normande au concours général agricole de Paris et qui a été d’accord pour me prendre en stage en juillet-août 1956. Il était un sélectionneur important de bovins laitiers de race Normande. Il conduisait un troupeau d’une centaine de vaches normandes toutes traites et soumi- ses au contrôle laitier sur une grande exploitation herbagère de prairies naturelles. Il gardait des taureaux en vue de leur uti- lisation en reproduction qui était en monte naturelle et aussi en insémination artificielle. Toute la production de lait était transformée en beurre sur l’exploitation. Comme je faisais un stage pratique, je participais à toutes les opérations de l’éleva- ge et de l’exploitation agricole avec les ouvriers agricoles qui étaient nombreux (plus d’une vingtaine). Pendant les soirées, François Lange m’expliquait le fonctionnement de l’exploita- tion, les objectifs de sa sélection et comment il la pratiquait.

Cela m’avait beaucoup plu et c’est peut-être pour cela aussi que je me suis intéressé a l’élevage. L’INRA offrait des postes d’agent contractuel scientifique (ACS) et M. Raymond Février venait dans un amphi parler de l’INRA et de ce que l’on pou- vait y faire comme recherches, et dans le fond il cherchait des candidats. Ceux qui étaient intéressés étaient ensuite invités à une visite sympathique. C’est ainsi qu’avec deux camarades de promo qui sont entrés à l’INRA en élevage nous avons visité avec quelques chercheurs qui étaient déjà à l’INRA au CNRZ, le Haras du Pin en Normandie où l’on nous avait offert un excellent repas dans une auberge normande.

C’est ainsi que vous êtes entré à l’INRA ?

J’y suis rentré comme agent contractuel scientifique (ACS) en octobre 1957, recruté par monsieur Jean Bustarret. J’ai donc

choisi la session “agriculture élevage” pour ma troisième année d’Agro. J’ai fait le stage de troisième année d’agro au laboratoire de Jacques Poly qui était encore à l’Agro à ce moment-là, avec Bertrand Vissac qui m’avait demandé de faire une étude bibliographique sur la génétique des bovins viande (étude que nous devions faire ensemble avec un camarade de promotion, Yves Renou qui était entré à l’INRA au CNRZ au laboratoire d’étude de la viande de Bernard-Louis Dumont).

Et après, vous avez été recruté à Jouy ?

Entre la fin de ma 3

ème

année d’Agro en juillet 1958 et mon départ au service national en novembre 1958, j’ai passé deux à trois mois au CNRZ à Jouy-en-Josas dans l’équipe de géné- tique (puisque j’avais déjà opté pour la génétique animale) de Paul Auriol où j’ai été très bien accueilli. Paul Auriol travaillait sur les vaches laitières du rameau Pie rouge de l’est dans le Jura où je suis allé en déplacement avec lui pendant un week- end à l’occasion d’un concours de bovins reproducteurs. Il m’a fait connaître les activités de son équipe. J’étais dans le bureau où Erwin Knoertzer (entré à l’INA Paris en 1951) était orienté sur les recherches porcines. Après avoir résilié mon sursis d’in- corporation, j’ai été appelé sous les drapeaux au mois de novembre ; ayant fait une préparation militaire élémentaire air quand j’étais à Montpellier et la préparation militaire supérieu- re quand j’étais à l’Agro, j’avais demandé à être affecté dans l’armée de l’air ce qui fut accepté. J’ai donc été incorporé à l’EOR de l’armée de l’air qui se trouvait sur la base de Carpiquet à Caen. Après 3 mois, il y avait un amphi situ pour le choix d’une spécialité. Ma candidature au Centre d’étude et d’instruction psychologique de l’armée de l’air (CEIPAA) à Versailles a été retenue par le commandant de ce Centre qui était venu pour s’entretenir avec les candidats (il y en avait une cinquantaine pour un seul poste).

Au début de l’entretien, ce commandant m’a posé la question : Pourquoi voulez-vous faire cela ? Lorsque j’avais commencé ma réponse en déclarant : Je suis ingénieur agronome et j’ai- me étudier la variabilité... ce commandant qui avait déjà eu un

213 Voyage d’études (groupe de la promotion INA P55) au Canada, 1957.

Photo :©INRA

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Agro dans son service m’a dit immédiatement : Vous êtes Agro, je vous prends. Le CEIPAA qui était installé dans les

“petites écuries” de Versailles, dans un bâtiment classé monu- ment historique, était chargé d’établir des questionnaires à faire passer aux appelés (de façon anonyme) pour connaître leurs motivations vis-à-vis de l’armée. Je m’y suis trouvé en contact avec d’autres ingénieurs d’autres grandes écoles. Les questionnaires étaient construits suivant des méthodes mathé- matiques ; ce qui conduisait à des interprétations des réponses suivant des méthodes statistiques et informatiques. Le service travaillait sur l’utilisation de méthodes de la statistique mathé- matique et l’analyse factorielle dont les applications étaient à leur tout début en France et l’on m’avait demandé des études de méthodes d’analyse statistique. Je ne m’occupais pas de l’établissement de ces questionnaires. On m’avait demandé notamment de chercher des équations permettant de prédire la réussite ou l’échec au lâcher des élèves pilotes de l’école de pilotage de Marrakech. Cela devait me conduire à chercher du côté des analyses de variance et de régression. J’avais déjà un intérêt pour les études des méthodes statistiques qui étaient juste au début du développement de leurs applications en France à l’époque et je voulais me former aussi pour les recher- ches que j’aurais à conduire à l’INRA. Je me suis donc inscrit à l’Institut de statistiques de l’université de Paris (ISUP) cycle long (deux années d’étude) dont j’ai obtenu le diplôme de statisti- cien en juillet 1961. Cette formation de base en statistiques mathématiques m’a été très utile à l’INRA où je suis revenu à Jouy-en-Josas au mois de février 1961. Paul Auriol m’a alors conduit chez Raymond Février pour connaître mon affectation.

Vous revenez à Jouy en février 1961 et vous rencontrez monsieur Raymond Février pour choisir votre point de chute.

Quelles étaient les possibilités qui vous étaient offertes à ce moment-là ?

Déjà, j’avais indiqué que j’étais intéressé par la génétique ani- male. Donc, je venais voir Raymond Février, sachant que je serais en génétique animale.

Pourquoi la génétique animale, plutôt que l’élevage par exemple ?

J’avais compris, à la suite de l’enseignement reçu à l’Agro, aux stages que j’avais faits et à mon court séjour au CNRZ en 1958, que c’était un domaine de recherche finalisé très nouveau qui devait se développer et qu’il faudrait y appliquer des méthodes de génétique quantitative elles-mêmes à développer, ce qui m’intéressait. Il y avait aussi le rapport de stage que j’avais fait en troisième année d’Agro sur la génétique des bovins viande.

Maintenant sur quelle espèce ? Raymond Février me dit : Est-ce que les bovins viande vous intéresseraient ? J’ai répon- du oui, cela me paraissant nouveau, intéressant et économi- quement important. Raymond Février m’a alors immédiate- ment répondu :Vous allez travailler avec Bertrand Vissac sur les bovins viande. Bertrand Vissac travaillait dans l’équipe de Jacques Poly, rue de l’Estrapade à Paris, et donc il a fallu que j’aille à Paris. Cela ne m’arrangeait pas d’aller travailler à Paris,

j’aurais préféré aller à Jouy-en-Josas. Il y avait la question du logement, surtout que le salaire de l’INRA n’était pas très élevé.

Avec mon épouse (nous nous sommes mariés en 1959 et notre première fille est née en 1961, la deuxième en 1971 après la décentralisation à Toulouse), nous avions un petit logement à Viroflay qui était près de Versailles et de Jouy. À partir de sep- tembre 1961, nous avions loué en co-location grâce à de jeu- nes collègues et amis du CNRZ une grande maison ancienne à Chaville-Velizy, sur une commune très proche de celle de Jouy- en-Josas. Il y avait un car de ramassage. Il était aussi possible de faire le trajet à pied ou à bicyclette malgré une côte pour monter sur le plateau de Villacoublay (comme l’a fait Philippe Mérat, chercheur en génétique avicole, qui était pour moi un jeune “ancien” qui avait fait l’ISUP).

Vous me demandez combien je touchais, c’était de l’ordre de 600 F par mois au début c’est-à-dire un peu moins qu’au ser- vice militaire où j’étais sous-lieutenant, et mon loyer s’élevait à 280 F par mois.

J’aurais préféré aller à Jouy qui était plus près du lieu où nous habitions, et qui était à la campagne, plutôt qu’à Paris rue de l’Estrapade. Il y avait là la station centrale de génétique anima- le dont Jacques Poly était le directeur.

À mon arrivée, son équipe de scientifiques était constituée par Marcel Poutous, Jean-Jacques Lauvergne, Michel Gillois, Bertrand Vissac. Elle s’est étoffée rapidement avec l’arrivée notamment d’ingénieurs et techniciens lorsque le matériel informatique a été mis en place dans le courant de l’année 1961. Marcel Poutous s’occupait de la sélection des bovins lait et donc de l’établissement des index de sélection des taureaux de race laitière mis en testage sur la production laitière de leurs filles, ce qui était très important pour les centres d’insémination artificielle. En effet, les livres généalogiques et les centres d’insémination artificielle s’intéressant au testage laitier avaient demandé à la station de génétique une méthode d’utilisation des résultats du contrôle laitier pour classer les reproducteurs mâles d’après les performances laitières de leurs filles. Il en est sorti la méthode de calcul d’index de production laitière qui était la méthode de comparaison aux contemporai- nes, méthode de référence jusqu’à l’avènement du Best Linear Unbiased Predictor (BLUP) développé par Charles Henderson à partir des années 75. Michel Gillois, de formation universitaire, s’était orienté vers la génétique des populations animales. En utilisant, comme Georges Malecot qui avait publié en 1948 Les Mathématiques de l’hérédité et qui donnait un cours à l’ISUP, le raisonnement probabiliste, Michel Gillois conduisait des tra- vaux théoriques qui ont abouti à sa thèse de doctorat sur la relation d’identité en génétique (1964). Ces travaux ont permis de généraliser les notions de coefficient de parenté et de consanguinité en considérant simultanément les 4 gènes situés aux 4 loci homologues de deux individus consanguins et appa- rentés quelconques. Il s’est orienté ensuite vers la génétique cellulaire. Jean-Jacques Lauvergne conduisait des travaux sur la génétique de la coloration du pelage principalement chez les ovins. Ces travaux précurseurs à l’époque (comme tous les tra- vaux de l’équipe) se sont généralisés et développés de nos jours par la recherche des bases de génétique moléculaire de la coloration. Bertrand Vissac s’était orienté sur la génétique et sélection des bovins viande. Ensuite Jean-Claude Flamant est arrivé dans cette équipe pour travailler sur les ovins lait.

Jacques Poly développait son équipe aussi avec des chercheurs

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de formation universitaire en biologie (Arturo Peramon, Françoise Hulot et Jacques Ouhayoun). Il disait aux jeunes cher- cheurs qu’il fallait d’abord acquérir une solide formation méthodologique, il donnait des orientations justes et cet envi- ronnement de recherche était favorable à une orientation méthodologique. Dans son équipe, il y avait Mme Tassencourt qui venait du laboratoire du professeur Georges Teissier où elle avait contribué aux études sur l’allométrie de croissance et à celles utilisant l’analyse en composantes principales. Jacques Poly avait établi des relations scientifiques avec le professeur Alan Robertson du département de Génétique de l’université d’Edinburgh qui maîtrisait les nouveaux concepts de la géné- tique quantitative et les expériences de sélection sur animaux de laboratoire. La première édition du livre fameux de D.S.

Falconer qui était dans ce département, Introduction to quan- titative genetics est datée de 1960. C’est un best-seller de la génétique quantitative qui a été réactualisé plusieurs fois, jus- qu’à l’introduction de la notion de Quantitative Trait Locus (QTL), c’est-à-dire de locus ayant un effet sur les caractères quantitatifs, dans la quatrième édition de 1996. Ces relations scientifiques se sont ensuite étendues à l’organisation de sémi- naires avec l’Animal Breeding Research Organisation (ABRO) qui était à Edimbourg en Écosse. À Paris, Jacques Poly avait développé les relations avec l’université et notamment avec le professeur Teissier qui a créé le premier DEA de génétique quantitative en France ; ce qui a permis la formation à cette dis- cipline de nombreux chercheurs d’organismes publics de recherche et d’ingénieurs généticiens des firmes de sélection.

Ce DEA unique en France, a ensuite continué avec les direc- tions des professeurs Maxime Lamotte puis Jean Genermond.

Après ma thèse de 1969, j’ai été appelé à y enseigner, avec la collaboration d’Yvette Dattée, les méthodes de sélection et des bases de génétique quantitative, de 1969 à 1975 et de 1980 à 1985 et j’ai ainsi contribué à former plusieurs chercheurs.

Il était prévu que cette équipe aille s’installer à Jouy, mais il y avait un problème de locaux. J’ai été un des premiers à aller à Jouy, où j’ai retrouvé quelques collègues généticiens au dernier étage du château. Ensuite, un bâtiment préfabriqué a été cons- truit où s’est installée, en 1963 je crois, toute la génétique ani- male, les généticiens avicoles restant à la station de recherches avicoles dirigée par René Péro, station qui existait depuis l’im- plantation du CNRZ à Jouy-en-Josas.

Revenons aux thématiques concernant les bovins viande.

Les études d’amélioration génétique des bovins viande en étaient à leur tout début ; les responsables Jacques Poly et Bertrand Vissac en étaient au stade préliminaire très important de la réflexion sur les plans d’amélioration génétique à propo- ser pour le futur. Bertrand Vissac m’avait proposé d’analyser la variabilité phénotypique de plusieurs caractères de conforma- tion mesurés sur chaque animal et de trouver des expressions mathématiques de la croissance et de la morphologie corpo- relle des animaux ; il s’agissait d’étudier des méthodes pour l’amélioration de la production de viande des bovins des races allaitantes. Comme nous allons le voir, c’était un besoin, mais les données individuelles qu’il aurait fallu utiliser pour l’analy- se de la variabilité génétique étaient encore inexistantes. Nous avons eu la loi sur l’élevage mais en décembre 1966 et nous sommes en 1961.

Nous sommes donc plusieurs années avant le vote de cette loi.

L’objectif de l’équipe de Jacques Poly était de travailler en liai- son avec les éleveurs de façon à ce qu’ils développent un sys- tème de contrôles de performances en ferme d’animaux iden- tifiés individuellement dont on connaîtrait donc les performan- ces individuelles et les généalogies. Cela est nécessaire pour les analyses de la variabilité génétique et la sélection. Ce tra- vail d’identification, de mesure et d’enregistrement des perfor- mances individuelles était nouveau. Cela devait permettre de faire la sélection sur les performances et non uniquement sur les standards de race. Il a été la base de la sélection française des animaux de ferme dont les résultats placent la France à un haut niveau international pour la génétique animale. L’amé- lioration génétique des animaux de ferme était envisagée comme une action collective. Les contrôles individuels en ferme allaient être complétés par des contrôles individuels et (suivant le caractère) sur descendance en station. Pour la sélec- tion des taureaux de races laitières, le testage en ferme de ces taureaux sur les performances laitières de leurs filles allait se développer. C’était l’époque où se préparait la loi sur l’élevage qui est due essentiellement au génie de Jacques Poly qui a ren- contré Edgar Faure, tous deux étant jurassiens. Le contrôle lai- tier existait déjà. Pour les bovins viande, les syndicats d’éle- veurs développaient les contrôles de performances bouchères, pesaient les animaux à des périodes successives pour étudier la croissance et prenaient des mensurations corporelles pour définir la conformation et étudier la morphologie. Une dizaine de mensurations corporelles (la longueur totale, la hauteur au garrot, la hauteur de poitrine, la largeur de poitrine, la largeur aux hanches, la largeur aux trochanters, la longueur du bassin, le tour de poitrine, le tour spiral, le tour du canon) pouvaient être prises pour définir les variations de morphologie corporel- le et les relations avec les rendements en morceaux de la car- casse ou le développement musculaire. On s’intéressait aussi au rapport viande/os des carcasses, et déjà aux variations de la composition anatomique. Il était fait appel à l’INRA pour l’analyse et l’utilisation des résultats.

Comment étaient choisies les exploitations sur lesquelles vous faisiez ces mesures ?

Bertrand Vissac s’en occupait en relation avec la Fédération nationale des organismes de contrôle de performances des animaux de boucherie (FNOCPAB) créée en 1960 et qui regroupait les syndicats d’éleveurs. Un syndicat de contrôle des performances des bovins Limousins avait été créé à Limoges en janvier 1959.

Était-ce essentiellement chez les sélectionneurs ?

C’était des éleveurs d’un syndicat de contrôle de performances qui utilisaient les résultats pour un appui technique et pour la sélection de reproducteurs. À partir des années 70, les résul- tats ont aussi été utilisés pour une sélection à l’échelon collec- tif par les centres d’insémination artificielle. C’était basé sur le volontariat. Cependant les mensurations corporelles externes étaient prises dans un but expérimental au début des années

60. À la fin des années 50, les chercheurs avaient été sollicités

215

(7)

pour établir des formules de barymétrie permettant d’estimer le poids vif par une formule de régression du logarithme du poids vif sur le logarithme du tour de poitrine.

Les éleveurs étaient-ils coopératifs ?

Oui, ils étaient coopératifs. Avec un ou deux techniciens de l’équipe nous arrivions dans les élevages et nous prenions les mensurations corporelles des animaux. Le syndicat Limousin était intéressé par 10 mensurations corporelles sur des ani- maux identifiés individuellement pour le contrôle de la confor- mation et du développement corporel. Ensuite, il fallait analy- ser ces données. Du fait de ma formation sur les méthodes d’a- nalyse à plusieurs variables considérées simultanément, comme l’analyse factorielle, j’avais été chargé de développer les méthodes pour ces analyses. Il s’agissait d’analyser la varia- bilité phénotypique conjointe de plusieurs caractères mesurés sur chaque animal qui étaient en corrélation pour exprimer et étudier la variabilité morphologique. L’analyse factorielle que j’ai développée dans un premier temps permettait de considé- rer les caractères tous ensemble et non plus deux à deux seu- lement, de dégager un facteur général qui exprimait la taille générale ou format des animaux, des facteurs de groupe et des facteurs spécifiques. J’avais aussi à analyser des résultats de découpe des carcasses. Un objectif était de définir la confor- mation des animaux et d’étudier les relations avec la produc- tion de viande.

Et vous alliez dans quelles régions ?

Je suis allé de nombreuses fois dans le Limousin.

Il y en avait d’autres dans le Charolais ?

Il y en avait également dans le Charolais et nous avons pris aussi des mensurations corporelles sur des bovins Charolais.

Sur le Charolais, les chercheurs étudiaient, déjà, le caractère culard des bovins.

Ces études ne s’appuyaient pas sur des données recueillies dans des domaines expérimentaux ?

Il n’y avait pas encore de domaines expérimentaux en bovins.

La station de testage porcine au CNRZ fonctionnait déjà. Il y avait quelques vaches expérimentales culardes et quelques bovins expérimentaux au domaine INRA de La Minière. Le domaine expérimental pluri espèces de la génétique qui est celui de Bourges, a démarré en 1963 avec une expérimenta- tion pour améliorer la prolificité des ovins par croisement des brebis Berrichonnes du Cher avec une race très prolifique, la Romanov. L’implantation du domaine expérimental de La Verrerie à Carmaux pour créer une lignée mâle cularde pour le croisement terminal (qui s’appellera INRA 95 en 1971) a été faite à partir de 1965. Ces choix de recherches expérimentales ont été faits suivant les orientations de Jacques Poly, dans les années 1961-1962.

Donc, ces études visaient à connaître les performances des animaux et des races pour préparer les programmes expéri- mentaux futurs ainsi que les dispositifs pour la sélection que la loi sur l’élevage a ensuite prévus. Auparavant, des outils,

comme l’outil informatique, devaient être mis en place pour pouvoir analyser un grand nombre de données de performan- ces d’animaux de généalogies connues. La station centrale de génétique animale s’est dotée en 1961, rue de l’Estrapade, du premier ordinateur qui était un IBM 1620.

Et qu’est devenue l’équipe Auriol ?

La station centrale de génétique animale est restée, Jacques Poly est devenu directeur du département de Génétique ani- male qui a été créé en 1964. L’équipe Auriol s’est intégrée dans le département de Génétique animale.

Intégrant des travaux sur la production laitière.

En effet, en 1958 Paul Auriol m’avait emmené pour un dépla- cement dans le Jura et il m’avait montré ses travaux sur la pro- duction laitière des bovins de race Montbéliarde. Paul Auriol est parti à la FAO à Rome où il a fait carrière en gardant son statut INRA. Guy Ricordeau s’est orienté sur l’amélioration génétique de la prolificité des ovins et des caprins lait, orienta- tions qu’il a développées après sa décentralisation à Toulouse.

Les recherches sur la sélection des bovins laitiers qui utilisaient déjà l’insémination artificielle pour le testage en fermes des taureaux et la diffusion du progrès génétique à partir des tau- reaux favorablement testés avaient été prises en charge par Marcel Poutous.

Pour les bovins viande, on en était au tout début et il fallait préparer l’avenir. Il m’avait été demandé d’analyser les don- nées qui étaient phénotypiques et de trouver à partir de ces analyses des méthodes d’expression mathématique de la variabilité morphologique des bovins.

Il fallait trouver une méthode d’expression de la variabilité

morphologique prenant en compte parmi le grand nombre de

mesures prises celles qui seraient les plus intéressantes pour

cette expression. Toutes choses égales par ailleurs (et notam-

ment l’âge) un animal plus grand qu’un autre a en moyenne

toutes ses mensurations corporelles plus grandes. Un animal

plus lourd qu’un autre a en moyenne des poids de tous ses

morceaux de découpe plus lourds, il a en moyenne plus de

muscle, os et gras. Certains parlaient même d’une loi d’harmo-

nie anatomique, ce qui voulait dire que les mesures corporel-

les auraient été strictement proportionnelles à la taille généra-

le ou format de l’animal. Les méthodes développées ont per-

mis de mettre en évidence un facteur (ou une composante) de

taille générale qui est une combinaison des caractères analy-

sés qui rend compte en effet d’une plus grande partie de la

variabilité totale, mais aussi d’autres combinaisons de caractè-

res qui sont indépendantes de la première et entre elles et qui

rendent compte de variations de forme à taille générale fixée :

par exemple type longiligne ou “compact” ; ou présence de

plus de morceaux nobles dans la carcasse et de moins de bas

morceaux ; ou plus de muscle et moins de gras (ou réciproque-

ment). Il a été montré par la suite que certains gènes à effet

très importants peuvent augmenter ces variations de forme

comme le gène culard des bovins que l’équipe de Bertrand

Vissac cherchait déjà à identifier. J’ai fait une première commu-

nication originale, préparée avec Bertrand Vissac, à la 5

ème

conférence internationale de biométrie à Cambridge en sep-

tembre 1963, sur “Application des méthodes d’analyse facto-

(8)

rielle à l’étude de la variabilité morphologique de carcasses de bovins adultes”, qui a été suivie par une publication dans Biométrie-Praximétrie parue dès 1964.

Ces méthodes ont-elles été développées à l’INRA par la suite ? À partir de mes premiers travaux qui en effet ont ouvert la voie, les applications de ces méthodes ont été développées aussi par la nouvelle station de biométrie avec Richard Tomassone et Claude Millier, chercheurs avec lesquels j’ai eu des contacts scientifiques à cette époque. Ces personnes ont été mobilisées pour de nombreuses applications dans des secteurs autres que la génétique. Ces méthodes ont été très largement utilisées à l’INRA sur plusieurs espèces et productions. Je me suis orienté vers les utilisations en génétique ainsi que vers d’autres espè- ces que les bovins à viande, comme le poulet et le lapin. Par la suite, j’ai aussi diversifié mes thématiques de recherche.

Sur le plan des méthodes, j’ai évolué très rapidement de l’ana- lyse factorielle à l’analyse en composantes principales dont les propriétés mathématiques me paraissaient plus commodes à utiliser et dont l’utilisation s’est ensuite généralisée à l’INRA et ailleurs. Cela m’a conduit à donner une publication scientifique originale dans Biometrics en 1966 sur “L’analyse en compo- santes principales et ses rapports avec l’analyse discriminatoi- re” (suivie par une publication “Pondération des valeurs géno- typiques dans la sélection par index sur plusieurs caractères”

parue en 1969).

Jacques Poly m’avait demandé si je serais intéressé à aider l’équipe de physiologie animale à l’ENSA de Montpellier, diri- gée par Louis Dauzier, qui avait le projet d’étudier l’allométrie de croissance des organes et tissus du lapin. C’était une espè- ce nouvelle qu’il venait de me demander d’étudier. Il s’agissait toujours de la même thématique sur les méthodes en vue de l’amélioration de la production de viande. En effet, les différen- ces de composition corporelle mises en évidence entre ani- maux de même âge où de même poids proviennent de diffé- rences dans la croissance relative des tissus. Les lois générales de la croissance des tissus osseux, musculaires et gras avaient été mises en évidence par Hammond chez les bovins et décri- tes dans le livre de Brody (Bioenergetics and Growth) qui était une référence pour les chercheurs qui voulaient trouver les

“lois” de la croissance des animaux de ferme. Il restait à met- tre en évidence les variations dues à l’espèce, la race et l’ani- mal. Les recherches s’orientaient vers l’expression mathéma- tique de la croissance relative d’un tissu corporel ou organe par rapport au tout (le poids total des tissus ou du corps) par l’équation d’allométrie établie par Julian Huxley (1932). C’était simplement l’équation d’une droite de régression du logarith- me du poids de la partie du corps sur le logarithme du poids du corps tout entier. Si le coefficient de régression est égal à 1, la partie du corps considérée croît comme le corps tout entier, s’il est supérieur où inférieur à 1 elle croît proportionnellement plus ou moins vite. Georges Teissier avait utilisé cette relation d’allométrie pour étudier la croissance relative chez l’arthropo- de Maia squinado mâle dont la croissance se fait de façon dis- continue au cours de mues successives. Au cours de ces mues interviennent les changements de croissances relatives de par- ties par rapport au tout, ce qui se traduit par des changements de pentes de la relation d’allométrie. Un des problèmes qui était posé était de déterminer les points de changement de

pente donc de croissances relatives chez les espèces à crois- sance continue (et non discontinue) comme les mammifères.

Le travail sur un matériel expérimental qui était en même temps un animal producteur de viande, le lapin, allait permet- tre de trouver une solution à cette question notamment. Nous sommes donc allés à Montpellier avec Jacques Poly et lors de visites suivantes j’ai étudié avec Louis Dauzier et son équipe le protocole expérimental que Jean Cantier a mis en œuvre et dont je me suis chargé de l’analyse statistique des résultats.

Les lapins mâles et femelles, d’une souche commune grise éle- vée au laboratoire de l’ENSA Montpellier, étaient abattus à 9 âges successifs de 12 à 182 jours, ces âges d’abattage étant choisis de façon à ce qu’il y ait un recouvrement des poids vifs entre deux âges successifs. De plus à chaque stade (âge) d’a- battage les lapins destinés à cette expérimentation étaient choisis sur 3 courbes de croissance de façon à obtenir un échantillon représentatif de faible effectif. Les lapins abattus étaient soumis à une dissection anatomique complète mise au point par Jean Cantier et son équipe (une cinquantaine de mesures par animal). J’ai pu réaliser l’analyse statistique des données, sur plusieurs années d’études, grâce aux calculs faits à l’atelier mécanographique de la station de génétique quan- titative et appliquée à Jouy-en-Josas et la collaboration de Bertrand Vissac pour mes relations avec cet atelier. La premiè- re publication scientifique de Jean Cantier et al., 1969, intitu- lée Allométrie de croissance chez le lapin (Oryctolagus Cuni- culus). Principaux organes et tissus a été suivie de 4 publica- tions scientifiques qui ont décrit en détail la croissance de tis- sus et de leurs éléments (différents muscles, os et dépôts de gras) chez le lapin. Ce travail a aussi servi à Marcel Bénévent pour l’étude de la croissance relative des organes et tissus des

moutons. Il a servi de modèle pour une recherche très origina-

217

5 conférence internationale de Biométrie avec C.I. Bliss. Cambridge, 1963.

Photo :©INRA

(9)

le de Fernand Ricard au domaine du Magneraud sur la varia- bilité génétique de la croissance relative des éléments de la composition corporelle du poulet (programme EGDEV, étude génétique du développement corporel).

À travers ces différents travaux, quels objectifs poursuiviez-vous ?

Je cherchais des applications à la génétique des méthodes bio- métriques que j’étudiais. Les questions qui se posaient dans ce domaine étaient très vastes. Il s’agissait de l’analyse et l’estima- tion de la variabilité génétique des caractères d’intérêt zootech- nique et économique, et de la qualification génétique des reproducteurs à sélectionner. Comment indexer les animaux, c’est-à-dire estimer leur valeur génétique pour des caractères quantitatifs et en particulier pour plusieurs caractères ? Pour- quoi analyser la variabilité génétique ? Sur un plan de recher- che finalisée, c’était pour estimer les paramètres génétiques, héritabilités et corrélations génétiques, qu’il faut utiliser pour calculer les index de sélection. Il était essentiel de mieux connaî- tre les bases des index de sélection sur plusieurs caractères pour les applications à la sélection notamment des petites espèces agricoles comme le lapin. La sélection sur valeurs phénoty- piques individuelles était bien connue. Lanoy Hazel (1943) était le premier à avoir établi un index de sélection sur plusieurs caractères et sur valeurs phénotypiques individuelles. Les espè- ces polytoques comme la poule, le lapin, les porcins, sont sou- mises à un plan d’accouplement hiérarchique suivant lequel un mâle est accouplé à plusieurs femelles (chaque femelle étant accouplée à un seul mâle) qui produisent chacune plusieurs descendants. Pour estimer la valeur génétique d’un animal, l’on pouvait donc prendre en compte en plus de la performance phénotypique de cet animal, les performances des apparentés qui sont les frères et sœurs. Cela augmenterait la précision de l’index et donc l’efficacité de la sélection des caractères de fai- ble héritabilité comme ceux de reproduction. Un très petit nom- bre d’auteurs avaient discuté le mode d’établissement des index de sélection sur un caractère prenant en compte les valeurs phénotypiques individuelles du caractère et celles des apparentés de la même famille. Il y avait Jay Lush pour les por- cins et Michaël Lerner pour la poule. Les bases méthodolo- giques devaient être précisées pour pouvoir traiter des situa- tions générales. Jean-Pierre Boyer, généticien à la station de recherche avicole, avait fait une première publication originale sur les index de sélection sur plusieurs caractères parue dans Les Annales de Zootechnie en 1958 qui s’intitulait “Théorie et calcul des index de sélection”. Ce travail utilisait les coefficients de piste de Sewal Wright, ce qui empêchait une généralisation à des situations quelconques pour les liens de parenté et les tailles de famille. Le professeur Jacques Delage avait modernisé son cours de génétique à l’Agro en introduisant la notion de régression du génotype sur le phénotype dans la sélection pour un seul caractère et dans des cas simples. Cela m’a conduit à concevoir une méthode générale et didactique de calcul des index de sélection sur plusieurs caractères. L’utilisation de la théorie de la régression linéaire multiple en analyse à plusieurs variables et une première application du calcul matriciel (tout nouveau en France à l’époque) en génétique m’ont permis de généraliser les résultats de Jean-Pierre Boyer et ceux du petit nombre d’auteurs précédents, ce qui a abouti à ma thèse de

3

ème

cycle “Contribution à l’étude des index de sélection sur plu- sieurs caractères”. La formulation générale du modèle statis- tique utilisé a permis de considérer aisément tous les cas pos- sibles de sélection, en prenant en compte toute l’information disponible des caractères mesurés sur les animaux et leurs apparentés connus. Les paramètres qui interviennent sont les covariances entre phénotypes, entre phénotypes et génotypes d’individus apparentés. En utilisant la technique du calcul matri- ciel et les propriétés statistiques de la régression linéaire multi- ple à une ou à plusieurs variables, ainsi que des moyens de cal- cul informatique, il devenait possible d’étudier les efficacités relatives de diverses méthodes de sélection et de rechercher l’optimum du plan d’accouplement lorsque le nombre total d’individus contrôlés est fixé, questions qui préoccupaient les chercheurs à l’époque. Ces résultats ont été une référence pour les chercheurs généticiens aussi bien dans le public que dans le privé (et y compris en amélioration des arbres forestiers pour l’équipe de Baradat et aussi en amélioration des plantes avec les séminaires de Lusignan organisés par André Gallais.). Ils ont servi à la formation de plusieurs chercheurs et ingénieurs géné- ticiens (cours au DEA de génétique quantitative dès 1969, cours approfondi de génétique des animaux domestiques de l’INA organisé par Jacques Bougler) ; il y a eu aussi ma mission de tuteur scientifique de jeunes chercheurs pour leur prépara- tion du concours d’assistant INRA. Cela m’a donné aussi le goût pour l’enseignement.

Au début des années 80, il y a eu l’avènement du Best Linear Index Prediction (BLUP) développé par Henderson d’abord pour l’indexation des taureaux laitiers en testage évalués sur descendance. La base de génétique quantitative restant la même, il s’agit de nouveaux progrès auxquels mes jeunes col- lègues du département de génétique animale ont grandement contribué. Le BLUP permet de corriger sans biais pour les effets fixes non génétiques et de prendre en compte facilement pour les calculs les performances de tous les apparentés connus. En même temps, l’introduction du modèle mixte d’analyse de variance permettait d’estimer sans biais les composantes des variances et covariances génétiques, paramètres qu’il reste nécessaire de connaître pour pouvoir calculer les index de sélection notamment.

Quelles données avez-vous utilisées

comme support de ce travail au cours des années 60 ? Il n’y avait pas encore de données disponibles sur les bovins viande pour des analyses de la variabilité génétique et des étu- des de sélection. Jacques Poly m’avait proposé dès 1961 alors que j’étais encore rue de l’Estrapade à Paris, de m’orienter sur le lapin. Il fallait, d’une part définir un programme expérimen- tal en génétique du lapin pour une installation expérimentale à venir qui devait être installée au CNRZ et, d’autre part don- ner un appui en sélection en ferme à une organisation profes- sionnelle qui se mettait en place avec l’aide du ministère de l’Agriculture. J’avais donc prévu qu’il faudrait un certain temps pour acquérir les données sur le lapin, et que par contre il fal- lait que je me prépare à les analyser très rapidement avec de bonnes méthodes dès qu’elles deviendraient disponibles.

Jacques Poly à la même époque m’a demandé d’aller au

Magneraud pour étudier avec Léon-Paul Cochez et Fernand

Ricard l’appui méthodologique qu’ils pourraient me demander.

(10)

Ces deux événements ont déterminé mes orientations de recherche articulées autour de l’analyse et l’estimation de la variabilité génétique de plusieurs caractères considérés simul- tanément et des méthodes d’indexation et de sélection des petites espèces d’intérêt agricole, Le Magneraud me fournis- sant les données support de ce travail et des objectifs scienti- fiques. J’ai aussi produit, plus tard, lorsque des données sont devenues disponibles, quelques publications scientifiques sur les bovins viande, dont une avec Jean-Louis Foulley sur la méthode d’établissement d’index de sélection quadratiques des taureaux de races à viande à partir de la valeur écono- mique de leurs descendants, parue en 1971.

Ce sont les recherches en collaboration avec Le Magneraud qui m’ont fourni les données que j’ai utilisées comme support de ce travail. Le Magneraud avait été acquis vers 1955 par l’INRA pour les recherches en sélection avicole (espèce Gallus) et cons- tituait le premier centre de sélection des souches avicoles fran- çaises. Le directeur, Dr Léon-Paul Cochez, de formation vétéri- naire, y conduisait la sélection des souches ponte et de poulets de chair. Le Magneraud faisait la sélection des souches pures.

Des multiplicateurs procédaient au croisement de ces souches et diffusaient les poussins d’un jour aux éleveurs producteurs d’œufs de consommation. La sélection des souches ponte était orientée vers des souches pondeuses d’origine Wyandotte Blanche et Rhode Island Red. Compte tenu d’une demande de certains marchés pour des œufs très roux, une sélection pour des œufs à coquille très colorée avait utilisé des gènes d’une race locale, la Marans. Les objectifs de sélection des souches ponte étaient définis. Des chercheurs aux États-Unis avaient commencé les recherches sur la variabilité génétique et la sélec- tion des caractères ponte, sur la poule Leghorn notamment depuis une vingtaine d’années. Quelques publications scienti- fiques de base existaient. On savait que la sélection des souches ponte était une sélection sur plusieurs caractères qui étaient connus. Comme nous allons le voir, il restait à améliorer la méthodologie des index de sélection sur plusieurs caractères.

Comment avez-vous procédé pour améliorer cette méthodologie des index ?

Pour le poulet de chair, hormis la vitesse de croissance, il res- tait à définir les caractères à sélectionner pour améliorer sa production de viande. Dans ce but, ainsi que pour acquérir les connaissances utiles, Fernand Ricard étudiait la variabilité génétique de la croissance, de la conformation corporelle et de la composition anatomique du poulet de chair dans des sou- ches expérimentales. La génétique avicole du Magneraud était excellente et en avance à l’époque. Léon-Paul Cochez avait adapté la méthodologie de Michaël Lerner (1950). Pour chaque caractère à sélectionner, il calculait, après avoir corrigé les données pour l’effet du lot d’éclosion (transformation Probit définie par Léon-Paul Cochez), l’index de sélection de l’animal candidat à la sélection, en tenant compte des perfor- mances individuelles et des performances moyennes de famille des pleines sœurs pour les caractères de ponte qui ne s’expri- ment que chez la femelle (les mâles étaient indexés d’après les moyennes de famille des pleines sœurs). C’était déjà l’index de sélection combinée tenant compte des performances indivi- duelles et des performances d’animaux apparentés proches (le coefficient de parenté de deux sœurs est de 0.25 et celui

des relations génétiques additives est de 0.5). Chez la poule comme chez les espèces polytoques de mammifères où la femelle donne plusieurs descendants par mise bas, la prise en compte de la moyenne de famille en plus de la valeur indivi- duelle permettait d’accroître la précision de l’index de sélection de façon intéressante surtout pour les caractères de faible héri- tabilité comme la taille de portée des mammifères. La précision de l’estimation de la valeur génétique était fortement augmen- tée et donc le progrès génétique attendu de la sélection. Léon- Paul Cochez faisait déjà une sélection sur plusieurs caractères à partir d’une combinaison linéaire de coefficients judicieuse- ment déterminés des index combinés calculés pour chaque caractère séparément. Dans les souches ponte, il fallait, par sélection génétique simultanément augmenter, le nombre d’œufs pondus, la solidité de la coquille, tout en maintenant le poids de l’œuf et le poids de la poule à des optimum, certains de ces caractères étant génétiquement antagonistes. Le critè- re de sélection sur plusieurs caractères qui avait été développé par quelques auteurs à l’époque était une combinaison linéai- re avec des coefficients donnés des valeurs génétiques additi- ves de chaque caractère, ces coefficients étant les valeurs éco- nomiques unitaires relatives des caractères considérés. Ces coefficients économiques pouvaient être variables dans l’espa- ce et dans le temps ou avec le niveau du caractère, ce qui dans certains cas limitait l’intérêt de cette méthode d’indexation.

Léon-Paul Cochez était le premier à utiliser une autre métho- de. Les coefficients de l’index de sélection devaient être choisis de façon à ce que les progrès génétiques attendus de la sélec- tion sur chaque caractère soient dans des rapports définis.

C’était déjà une sélection sur objectifs. Ces objectifs sur chaque caractère pouvaient être définis par comparaison de leurs niveaux dans la souche sélectionnée à ceux des souches les plus compétitives sur le marché. Ce calcul se faisait par approximations successives sur les machines à calculer électro

mécaniques au Magneraud en 1961. Léon-Paul Cochez m’a-

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Photo :©INRA - Bertrand Nicolas

Œufs de poule de race Marans.

La couleur de la coquille est un caractère génétique.

(11)

vait demandé de trouver la solution pour un calcul direct des coefficients d’index. Dans mon travail de thèse, je me suis atta- ché à obtenir directement l’index de sélection sur plusieurs caractères dans tous les cas de sélection et à donner les pro- priétés de ces index (précision notamment). J’ai donné notam- ment, répondant aux questions que Léon-Paul Cochez m’avait posées, les applications à la sélection faite au Magneraud.

Celles-ci ont pu être utilisées avec la venue de l’ordinateur.

Les questions qui se posaient dans l’amélioration génétique du poulet de chair étaient de déterminer comment utiliser les mensurations corporelles (du vivant, de la carcasse) dont les prises de mesures se développaient et de savoir comment on pourrait modifier la composition corporelle en obtenant plus de muscles pectoraux et moins de gras, par exemple. Dans la collaboration que j’ai apportée à Fernand Ricard, nous avons à travers 11 publications scientifiques conjointes parues de 1965 à 1969, (plus les communications à des congrès et sémi- naires) défini les méthodes et analysé la variabilité génétique des mensurations corporelles du vivant, de la carcasse, de la répartition des parties corporelles, de la viande et de l’os, et du rapport viande/os de poulets de deux souches. Nous avons étudié l’efficacité d’index de sélection indirecte du poids de viande à poids d’os constant chez le poulet. Ces résultats ont été utilisés par les sélectionneurs privés. Ces collaborations avec Le Magneraud m’ont permis de constituer des bases scientifiques solides en génétique quantitative et méthodes de sélection que j’ai utilisées et développées sur le lapin puis plus tard sur les palmipèdes.

Nous allons maintenant pouvoir aborder la genèse de vos recherches sur le lapin !

Ces collaborations scientifiques et les nombreux contacts avec Le Magneraud ont été déterminants pour mon orientation de recherches en génétique et sélection. Comment l’orientation de mes recherches sur l’amélioration génétique du lapin de chair, auxquelles je me suis beaucoup attaché et auxquelles j’ai consacré plus de 20 ans de ma carrière de 40 ans et 8 mois au total a-t-elle été déterminée ? Jacques Poly m’a dit un jour à brûle-pourpoint en début 1961, dans la salle (où il y avait une très longue table qui servait de table de travail pour plusieurs d’entre nous et autour de laquelle se prenait aussi le repas de midi) de la rue de l’Estrapade, Rouvier tu pourrais t’occuper du lapin. Le lapin était un animal complètement inconnu sur le plan zootechnique à l’époque. On n’en parlait pas dans l’en- seignement agronomique. On savait qu’il y en avait beaucoup dans les clapiers des fermes, mes parents en avaient élevé dans les années 1950. J’avais entendu la phrase de Jacques Poly, mais je continuais sur mes travaux en cours que je venais d’engager qui déjà m’occupaient complètement. Peu de temps après il me dit : Rouvier, où en est ton projet sur le lapin ? Je dois voir Jean Bustarret demain, il faut que je lui donne un projet. J’ai alors compris que ce n’était pas une boutade, que c’était un projet auquel il tenait et qu’il cherchait quelqu’un dans son équipe pour s’en occuper. J’ai dit : Il me faut un peu plus de temps. Donc je me suis mis à l’ouvrage sur le lapin aussi. Pour l’INRA, le lapin étant considéré comme animal expérimental en génétique mais aussi comme animal zootech- nique producteur de viande. Il y avait une demande des éle- veurs et du ministère de l’Agriculture pour que l’INRA engage

des recherches sur cette espèce nouvelle. Dans l’élevage fran- çais, il y avait à l’époque (1961) un mouvement avec des éle- veurs qui voulaient développer un élevage rationnel. L’on consommait au moins 180 000 tonnes de viande de lapins par an qui étaient produites par les élevages familiaux, dont cer- tains pouvaient être très importants comprenant jusqu’à 50- 80 lapines reproductrices. Des éleveurs étaient en train d’intro- duire des méthodes plus modernes d’élevage du lapin, comme la cage métallique à fond grillagé, introduction qui s’accompa- gnait de celle des races nouvelles Néo-Zélandaise Blanche et Californienne. Ces races, venues de Californie (pour la Néo- Zélandaise Blanche) et d’Angleterre (pour la Californienne) étaient adaptées à l’élevage sur grillage alors que les races françaises comme le Fauve de Bourgogne, l’Argenté de Champagne, le Géant Blanc de Bouscat, qui avaient toujours été élevées sur litière n’étaient pas adaptées à la tenue sur grillage. Ces éleveurs qui voulaient améliorer et rationaliser la production de viande de lapin avaient contacté le ministère de l’Agriculture qui avait demandé à l’INRA d’engager des recher- ches sur le lapin. J’ai commencé en faisant l’inventaire de ce que l’on trouvait dans la littérature et en contactant les éle- veurs de lapins (éleveurs de races et ceux qui se regroupaient dans un syndicat national d’éleveurs de lapins de chair) pour connaître la situation des élevages et les questions qui se posaient.

Et vous avez fait un état des lieux. Pouvez-vous nous en dire un petit peu plus à ce sujet ?

C’était en 1961, Jacques Poly m’avait demandé de faire un programme en génétique sur le lapin pour un élevage expéri- mental qui devait être implanté au CNRZ à Jouy-en-Josas en 1962-63, et de donner, en collaboration avec le responsable à la direction de l’élevage du ministère de l’Agriculture, un appui scientifique aux éleveurs qui voulaient réaliser un contrôle de performances des aptitudes maternelles des lapines dans leurs élevages à des buts de sélection. Il y avait très peu de bases

Photo :©INRA

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scientifiques connues de l’amélioration génétique du lapin et très peu de bases également pour son élevage rationnel.

Depuis le début du 20

ème

siècle, le lapin avait été utilisé par un petit nombre de chercheurs comme animal expérimental pour étudier : la génétique de la coloration et la structure du pela- ge ainsi que l’hérédité de la taille corporelle par croisements entre races de tailles adultes extrêmes (W.E Castle dont la pre- mière publication sur l’hérédité chez le lapin est datée de 1909), le poids adulte pouvant varier de 1 à 8 entre races de poids extrêmes ; les influences maternelles liées aux différen- ces de taille adulte et de prolificité entre races sur le poids à la naissance et la croissance pondérale (Ole Venge qui a publié en 1950 les résultats de ses travaux réalisés en 1938-1948 et en 1946-1949). Ses caractéristiques biologiques aussi bien dans le domaine de la reproduction que de la croissance en faisaient un mammifère de choix sur le plan expérimental et sur celui de ses potentialités zootechniques : ovulation provo- quée par l’accouplement, durée de gestation courte (31 jours) et précocité de mise à la reproduction (5 mois) ; ce qui conduit à un intervalle de génération qui peut être court, possibilité pour la lapine de conduire simultanément la gestation et la lactation, espèce polytoque [8 lapereaux nés par portée (en 1961)], existence de différences de taille adulte entre races (1 à 8 kg de poids adulte). Une quarantaine de races avaient été sélectionnées suivant les standards de race par les “éleveurs amateurs” pour les concours dans les expositions, c’est-à-dire suivant une sélection sur valeur phénotypique basée sur la coloration de la fourrure, la structure du poil, la morphologie et la taille corporelle. Par contre, le lapin domestique était alors un “inconnu” sur le plan zootechnique et sur celui de sa géné- tique quantitative. Il n’y avait pas encore de revue spécialisée, ni de publications scientifiques, sauf la revue Vos Lapins consa- crée aux lapins de race. Les rares études le concernant étaient celles conduites à la station de Fontana (Californie) sur les fac- teurs de variation génétique et non génétique des performan- ces d’élevage des lapines de race Néo-Zélandaise Blanche, qui furent publiées par Wade C. Rollins et collègues en 1963-1964 seulement alors que cette station fermait. Au Danemark, il y avait une station de testage des lapins en cours de fermeture, quelques études avaient été conduites par Ole Venge en Suède et H. Niehaus en Allemagne. J’ai donc demandé une mission réalisée en septembre 1961.Au Danemark, j’ai visité cette sta- tion de testage des lapins mâles de différentes races ; à Mariensee, en Allemagne, j’ai rencontré H. Niehaus qui étudiait le lapin angora. Il disposait d’un élevage expérimental de lapins assez important conduit de façon traditionnelle en cla- piers et orienté vers les études de physiologie. En Suède, j’ai rencontré Ole Venge et j’ai ramené des informations : il venait de trouver que la lapine allaite sa portée une seule fois par 24 heures. Cette information a été très utile notamment pour étu- dier la production laitière de la lapine, en vue de connaître les besoins alimentaires de lactation (il suffisait de peser la lapine avant et après tétée). Elle est utile aussi pour les études de physiologie de la lactation.

En France où le premier groupement de producteurs de lapins a été constitué en 1969 seulement, la production commençait à s’organiser par une spécialisation naisseurs/engraisseurs autour d’abattoirs dans des régions fortes productrices (Drôme, Vendée, Deux-Sèvres). Les lapereaux étaient ramassés au sevrage chez les naisseurs et étaient regroupés pour leur

engraissement. Les modes d’utilisation des 6-7 millions de lapines constituant le cheptel national étaient très diversifiés, dans le cadre d’une majorité de petits élevages. Ce cheptel se répartissait entre les sélectionneurs de races suivant les stan- dards, les producteurs de viande à partir de lapines “commu- nes” (blanches ou grises) provenant de croisements divers non planifiés ou en races pures. Les principales races utilisées pour la production étaient alors des races françaises comme l’Argenté de Champagne, le Fauve de Bourgogne, le Blanc de Vendée, le Grand Russe, le Géant Blanc du Bouscat, le Géant des Flandres. Cet élevage se faisait en clapiers et les animaux étaient donc élevés sur litière. À partir de 1960, l’élevage a évolué vers une rationalisation, par l’introduction de races sélectionnées en Angleterre pour un élevage sur grillage (Californienne, Néo-Zélandaise Blanche).

Mais là vos investigations ne portaient pas seulement sur les aspects génétiques.

Elles concernaient aussi l’élevage du lapin.

Pour pouvoir faire de la bonne génétique, il fallait d’abord maî- triser l’élevage. J’ai collaboré avec Michel Prud’hon et L. Bel à la station de physiologie de la croissance à Montpellier qui avait un élevage expérimental de lapins “communs” gris. Ils devaient s’intéresser à la zootechnie du lapin pour conduire cet élevage et répondre aux questions des éleveurs locaux. C’est la station de l’élevage des porcs au CNRZ, dirigée par Alain Rérat qui devait s’occuper des recherches sur l’élevage et l’ali- mentation du lapin. Sardi Di Letto, technicien recruté par cette station, m’a secondé sur le plan élevage à partir de 1962, en attendant le recrutement du scientifique élevage du lapin : François Lebas arrivé en 1964-1965 pour son stage de 3

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année de l’ENSA de Grignon. J’ai donc dû faire un état des lieux en visitant de nombreux élevages en ferme et étudier ce que faisaient les éleveurs les plus avancés. À l’époque il fallait aussi aller sur le terrain.

Photo :©INRA - Bertrand Nicolas 221

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