II. UN MODÈLE SOCIOLOGIQUE
(avant l’arrivée d’Internet)II. -1. Qu’est-ce qu’une société ?
Norbert Elias consacre une centaine de pages à cette question, dans son ouvrage
« La société des individus », c'est pourquoi, nous croyons pouvoir commencer par le citer en introduction à notre propos :
« Chacun sait ce que signifie le mot « société », chacun croit du moins le savoir.
On se transmet ce mot de l’un à l’autre, comme une pièce de monnaie dont on n’aurait plus besoin de vérifier la valeur. Lorsqu’un tel dit « société » et qu’un tel autre l’entend dire, les deux se comprennent sans difficulté. Mais que comprenons-nous vraiment ?
La « société » est – nul ne l’ignore – ce que nous constituons tous ensemble, c’est la réunion d’une multitude de personnes. Mais la réunion d’une multitude de personnes en Inde ou en Chine produit un autre genre de société qu’en Amérique ou en Angleterre ; la société que formaient ensemble une multitude de personnes en Europe au XIIe siècle était différente de celle du XVIe siècle ou du XXe. Et bien que toutes ces sociétés n’aient été et ne soient de toute évidence constituées de rien d’autre que d’individus isolés, ce passage d’une forme de vie collective à une autre n’a manifestement été programmé par aucun de ces individus. En tout cas, rien ne semble indiquer qu’aucun homme du XIIe siècle ni du XVIe siècle n’ait consciemment et délibérément œuvré en faveur de l’évolution vers la société industrielle que nous connaissons.
Qu’est-ce donc que la structure de cette « société » que nous constituons tous ensemble et que pourtant personne d’entre nous, ni nous tous réunis, n’avons voulue ni projetée telle qu’elle existe aujourd’hui, et qui n’existe pourtant que par la présence d’une multitude d’hommes et ne continue de fonctionner que parce qu’une multitude d’individus veulent et font quelque chose, mais dont la construction et les grandes transformations historiques ne dépendent cependant manifestement pas de la volonté des individus ? » (1)
L'analyse de Norbert Elias, à propos de la relation entre individus en tant que tels et les sociétés en tant que fait social constitué par un ensemble d'individus isolés, nous intéresse à deux titres distincts :
- D'une part, c'est une réflexion individuelle que de vouloir analyser les multiples relations et niveaux de sociétés humaines entre elles. Il s'agit donc d'un "Je", pour reprendre la terminologie de N. Elias, qui prétend analyser un "Nous".
- D'autre part, une échelle de niveaux de sociétés, depuis la famille jusqu'à la planète, commence, au sein de la famille, par une juxtaposition de "Je" et aux relations entre eux. En quelque sorte, le niveau zéro d'une société est le niveau
"Je". Il y a donc lieu, comme le propose Elias, d'examiner la relation entre le "Je"
et le "Nous", objet de son livre sur la "Société des individus".
Cependant, dans notre approche, nous ne sommes concernés par cette difficulté à résoudre, que dans la mesure où nous ne cherchons, comme « unité de travail » que des sociétés où l’approche est résolument faite « à partir de l’extérieur ». En d’autres termes, ce n’est que marginalement que l’individu sera pris en considération, comme
« niveau zéro » de nos niveaux sociologiques. Nous l’examinerons à part, mais comme un cas limite de notre étude de la société.
Nous pourrions nous concentrer sur les sociétés en Europe, comme font la majorité des recherches en sociologie, partant de l'idée qu'il est plus facile de comprendre ce qui nous est proche. Mais nous avons déjà critiqué la « myopie européenne » et L'Europe et même tout l'Occident, ne représentent que 12 % environ de la population de la planète. D'autre part, le sujet même de notre étude est de nous intéresser aux 100
% de notre monde.
Nous entreprendrons d'approcher l'ensemble des sociétés qui composent la population du monde, y compris la société chinoise ou indienne, dont le passé plonge dans 5.000 ans d'histoire commune, et dont les caractéristiques sociétales sont fort différentes de nos sociétés occidentales, depuis les anciens grecs de la période pré-socratique jusqu’à aujourd’hui.
D’autre part, nous croyons utile de tenir compte de l’importance primordiale d’un concept de société, parmi toutes les approches sociologiques possibles. Dans notre propos, il ne nous paraît pas possible de nous contenter d'études sociologiques faites avec, implicitement ou explicitement, uniquement le type de société occidentale. En effet, souvent, la référence est la société "industrielle", parce que celle-ci correspond à nos préoccupations habituelles. Il existe encore nombre de sociétés "pré-industrielles"
sur notre planète. Et nous allons précisément constater, à la dernière partie de notre étude, que le passage progressif aux sociétés "post-industrielles" entraînera des modifications essentielles par rapport à la définition de « société industrielle ».
Parmi les huit civilisations qui nous intéressent, il en est une dont l’étude constitue en quelque sorte, un cas-limite, ce qui privilégie son approche.
Examinons rapidement ces huit civilisations :
Dans les civilisations dites « anciennes » mais très vivantes, nous citerons l’Inde, la Chine, les pays d’Asie bouddhistes, les pays musulmans et l’Occident. Ces cinq civilisations « anciennes » présentent une complexité très grande, lorsque l’on cherche à dégager des courants forts à l’intérieur de leurs sphères d’interaction traditionnelles.
Nous ne nous focaliserons pas non plus sur l’Afrique, difficile à approcher car en pleine crise de croissance et de premiers efforts d’organisation cohérente. En effet, le continent africain, du Sub-Sahara jusqu’au Cap, fut pendant le siècle passé, presque entièrement dépendant de colonisateurs extérieurs, aussi n’eut-il pas l’occasion de développer une personnalité sociologique autonome. Trente sept pays sur les quelques cinquante en Afrique, sont encore aujourd’hui parcourus par des crises d’instabilité profonde et ont de grandes difficultés à prospérer dans leur indépendance.
Quant aux slavo-orthodoxes, pays de civilisations millénaires, ils ont vu leur ensemble de sociétés brutalement implosées en 1989 et ne peuvent donc pas aujourd’hui permettre de dégager des notions bien décantées au point de vue sociétal.
Nous examinerons donc en priorité la huitième civilisation c'est-à-dire la civilisation latino-américaine, qui couvre les dix-huit pays d’Amérique Centrale et du Sud ainsi que le Mexique. Notre choix s’est trouvé conforté par quatre ouvrages qui tous traitent de ces pays comme d’un ensemble homogène. Il s’agit des ouvrages de :
- B. Marques Pereira : "Régimes politiques : pays en développement", (Polt 024)
- O. Dabène : "Amérique Latine, la démocratie dégradée", Coll. Espace International, 1997 - G. Hermet : "Culture et Développement", Presse Sciences Politiques, ULB 2000
- M.Garreton, sociologue chilien : "Sociologie et Société", vol. xxx, n°1, Printemps 1998
Nous examinerons le point de vue de M. Garreton (2) quant à la définition d'une société. Pour lui, au sens large, une société est un groupe social où les membres agissent de façon concertée entre eux. Ils ont des lois communes, ou un règlement commun, ou bien encore, sont régis par des conventions en vue de la défense d'intérêts communs de tous types.
Dans un territoire délimité, il peut y avoir "société" s'il y a des contacts entre les membres de cette société. Ces contacts peuvent être très variés, mais normalement selon M. Garreton, on constate qu'il y a, en reprenant un ordre croissant dans l'importance de ces contacts, 5 conditions pour avoir une société :
- des conduites communes - des interactions communes - des organisations communes
- des règles de jeu et institutions communes
- une dimension historico-culturelle commune, c'est-à-dire une idée commune que l'on projette vers l'extérieur de la société, et qui dépasse le factuel.
II. – 2. Vers une approche sociologique.
Des points de vue très variés que nous venons d’esquisser pour définir une société nous déduisons qu’il conviendrait de mieux cerner le cadre de notre étude.
La sociologie s’est constituée assez récemment comme science humaine. Dès le XVIIème siècle, la notion de société civile, distincte de l’État, était décrite par T.
Hobbes et J. Locke. Sans mentionner encore une étude systématique des structures et des institutions sociales, les domaines de l’économie, de la science politique, de l’anthropologie ou de la psychologie faisaient déjà l’objet de publications liées au domaine que l’on nommera plus tard la sociologie. Puis les travaux de Giovanni Vico, en philosophie de l’histoire, et de G.W. Hegel dans l’étude des changements sociaux, annoncèrent ceux de Karl Marx, de Saint Simon, de Tocqueville et de Stuart Mill.
Mais ce n’est qu’en 1838, qu’Auguste Comte forgea le terme de sociologie, afin de chercher à découvrir les lois de la société humaine, par similitude avec les lois de la nature, appliquant les méthodes d’investigation factuelles qui s’avérèrent si fécondes pour découvrir les sciences physiques.
A partir de la fin du XIXème siècle, ce fut la reconnaissance de la sociologie comme une discipline académique, avec de multiples spécialisations de plus en plus poussées.
Les noms de M. Weber, E. Durkheim, T. Parsons et V. Pareto sont les plus connus.
Dans l’approche que nous cherchons à développer, la sociologie nous intéresse en tant qu’étude macroscopique des sociétés.
La sociologie, étude scientifique des sociétés humaines et des faits sociaux, est une discipline relativement récente. Mais la notion de société, particulièrement sous son aspect urbain, remonte aux ruine préhistoriques de Gozo à Malte ou de Harappa au Pakistan. Le terme grec de « Polis » nous sert souvent de repère à cause des nombreuses descriptions d’Athènes et des multiples autres cités, en Grèce continentale comme dans les îles de la Méditerranée orientale.
Dès le début, Durkheim choisit plutôt l’étude des sociétés non-industrielles, Max Weber les aspects économiques et historiques et G. Simmel les facettes humanistes de l’idéalisme allemand de l’époque. G. Mead privilégia les interactions et les aspects psychologiques des microsociétés. R. Merten chercha à combiner la théorie avec la collection de recherches empiriques. A la génération suivante, toutes les spécialisations du droit, l’éducation, la religion, les diverses professions, le langage, la médecine, les sports furent successivement abordées par les sociologues.
Puis les sous-domaines de la psychologie sociale, de la psychanalyse, de l’histoire comparative furent explorés. Certains privilégièrent l’observation directe, d’autres les méthodes quantitatives, puis, depuis 1960, des approches mathématiques et l’utilisation des computers pour stocker et manipuler des données en grand nombre.
Les études sociologiques se diversifient aussi quant à la taille des unités observées, variété pratiquement illimitée des caractéristiques sociétales sous laquelle un chercheur peut orienter et concentrer son champ de vision. Depuis les micro- sociologistes scrutant la vie quotidienne, jusqu’aux macro-sociologistes embrassant les Etats et les relations internationales, toutes les dimensions de sociétés furent étudiées.
Aujourd’hui, nous ne citerons que N. Elias (1897-1990), reconnu surtout depuis 1985, et J. Habermas, sociologue et philosophe né en 1929, parce qu’ils ont respectivement mis en avant, le premier, une étude détaillée du passage d’un niveau de société à un autre et le second, une démarche par consensus démocratique par étapes. Ces deux jalons nous paraissent essentiels pour aborder l’approche des niveaux successifs de sociétés.
Du « Je » de N. Elias au « Nous » , d’un débat ouvert de J. Habermas.
J. Habermas fut professeur de sociologie à Francfort de 1964 à 1971. Dans son livre
« Théorie de l’agir communicationnel » (1) , il fonde sur une base empirique et à partir des conceptions sociologiques de Max Weber, de Durkheim, de Georges Mead et de Talcott Parsons, une théorie pragmatique de la communication sociale.
J. Habermas explique comment une situation communicationnelle crée, par sa seule existence, les conditions d’un débat authentique (2) .En effet, les divers participants à une même discussion ne doivent-ils pas admettre d’un commun accord certaines normes logiques, s’ils veulent que leurs échanges d’arguments débouchent sur des conclusions acceptables par tous ?
Le résultat de la discussion peut-être défini, selon Habermas, sans ambiguïté, comme cet ensemble de normes garantissant le caractère démocratique et rigoureux du débat.
Donc pour reprendre N. Elias, on peut dans un espace public et ouvert, à partir de plusieurs personnes parlant chacune en leur nom personnel, leur « Je », aboutir à des consensus qui résument l’opinion d’un groupe social, définissable par « Nous ».
Bien entendu, la validité de la démarche « habermasienne » pouvait être contestée sur un plan philosophique à cause de son caractère empirique ce que reconnaît d’ailleurs Habermas. Elle suppose acquise « l’existence de résultats relevant de la sociologie, de la psychologie et de l’histoire ». La conclusion de J. Habermas d’aboutir du « Je » de chaque individu, au « Nous » exprimant le consensus d’une société, permet en suivant Elias, de structurer divers niveaux successifs de société.
Approche sociologique, anthropologique ou ethnologique ?
Nous avons hésité entre une approche anthropologique ou une approche sociologique, en reprenant la distinction évoquée par P. De Maret : « alors que la sociologie s’efforce de faire la science sociale de l’observateur, l’anthropologie cherche à faire celle de l’observé » (3).
Au niveau de la planète, nous faisons partie des observés à tous les niveaux inférieurs aussi, y compris au niveau de l’individu où c’est la distinction « Je » - « Nous » qui nous préoccupe. C’est donc plutôt de l’anthropologie que nous entreprenons malgré la difficulté de nous observer nous-même de « l’intérieur ».
Cependant, comme la préoccupation principale part du « Clash of civilizations » de S.
Huntington, qui compare surtout des cultures sous l’angle de l’anthropologie, nous aurions pu plutôt choisir le terme d’approche « ethnologique » pour le système que nous cherchons à élaborer.
Mais, c’est manifestement dans le domaine de la sociologie que les études se multiplièrent et qu’une grande diversité de méthodes et de modèles virent le jour.
C’est pourquoi nous nous orientons vers le constitution d’un modèle sociologique.
Vers un modèle sociologique.
Devant ce déploiement de types de sociétés, pratiquement illimité que nous venons de constater, comment pourrions nous synthétiser simultanément toutes ces facettes sociologiques ?
En suivant l'orientation de Max Weber, nous avons choisi l’approche par modélisation, car celle-ci permet de faire une approche par représentation des différents types de sociétés. Il s’agit d’un modèle du type « formel » et « qualitatif » car la représentation est symbolique de plusieurs niveaux de sociétés qui s’interpénètrent, tels que la famille comptant une cinquantaine d’individus par exemple, ou la tribu, qui regroupe une centaine de familles ; ou l’État-nation, composé de diverses provinces regroupant elles-mêmes un nombre limité de tribus.
L’autre dimension de notre modèle reprend, côte à côte, les 8 civilisations telles que définies par S. Huntington, car celles-ci sont territorialement juxtaposées. Dans chaque civilisation bien entendu, nous reprenons tous les niveaux de Elias. Le modèle résultant n’a pour ambition que de servir de cadre aux différentes composantes de chacune de ces sociétés et de prévoir leurs modifications dans le temps.
Pour reprendre la préoccupation de Simmel (4) comme sociologue « de la forme », nous rappellerions que, « suivant Kant, la connaissance de phénomènes naturels n’est possible que parce que l’esprit y projette des formes. Ici, le sociologue organise le réel à l’aide de modèles. Sans ces modèles, les faits sociaux constituent un univers chaotique sans signification pour l’esprit ». En définitive, cette approche de Simmel annonce de manière explicite le besoin de concrétiser des faits sociologiques sous forme de « modèle ».
Pourquoi privilégier Max Weber?
L'œuvre de Max Weber (1864-1920) privilégie un certain nombre de préoccupations sociologiques que nous retrouvons dans notre approche. En effet :
a) M. Weber a été, "tout au long de sa carrière, attentif aux grandes religions mondiales (weltreligionen), à travers lesquelles les grandes expériences singulières des individus et des groupes s'ouvrent à l'exigence de l'universalisation". (5)
Or en plaçant, en abscisse, côte à côte, les 8 civilisations de S. Huntington, nous plaçons en exergue ces principales religions mondiales qui sous-tendent, d'après Huntington entre autres, ces 8 civilisations.
b) D'autre part, le modèle choisi se veut "interprétatif", "rationaliste" et conforme aux "types idéaux" de Max Weber :
- "interprétatif" parce que la disposition en "poupées russes" de différents niveaux de société, telles que nous caractérisons les différentes étapes sociétales reprises en ordonnées de notre modèle, correspond à une construction synthétique qui interprète le tissu sociétal tel que nous le constatons à travers le monde.
A titre d’exemple, nous nous reportons à un travail de terrain explicitant le passage d’une structure de 3 familles, dans un village portugais, à une « tribu » de quelques 400 membres. (voir annexe A)
- "rationaliste", parce qu'il ne s'agit pas d'une description sociologique mais bien d'une synthèse abstraite correspondant à de nombreuses constructions observées dans de multiples pays.
- Les "types idéaux" de M. Weber sont une notion plutôt vague. Cependant, nous aboutissons, avec le résultat total de notre modèle sociologique, à la représentation imagée d'une véritable synthèse des sociétés du monde.
Comme le souligne M. Weber, ce modèle-type est «justiciable d'une évidence propre qui nous restitue, non pas le contenu d'une intention singulière mais le lien entre les différentes visées de cette intention et ses résultats." Par ailleurs ce type-idéal n'en reste pas moins une représentation hypothétique. Il y a peut-être, dans ce modèle un
"fait social total", il n'y a sûrement pas une "vision totale" du fait social.
Quant à la pertinence de ce modèle sociologique, il nous appartiendra de le constater par ses transformations, suite à l'arrivée du nouveau phénomène d'Internet que les 30 dernières années ont provoqué dans les différents éléments constitutifs de ce modèle.
En fait, un des axes de notre modèle représente, en échelle logarithmique, la taille de différents types de sociétés, qui s'interpénètrent les unes et les autres. L'autre axe représente la juxtaposition des 8 civilisations qui jusqu'ici, ont occupé, côte à côte et géographiquement, un territoire autour de la terre.
Remarque : Nous avons privilégié dans notre projet de modèle, une juxtaposition des 8 civilisations, parce que c'est là que nous constatons les limites de la pensée occidentale et voulons précisément dépasser ce réductionnisme propre aux peuples "continentaux"
tels que l'Allemagne, patrie de J. Habermas ou les Etats-Unis, patrie de N. Elias ou de Rorty. Nous constatons à ce propos que les philosophes issus de peuples "marins" et de tradition multicivilisationnelle tels que les européens de la péninsule ibérique ou les descendants du Commonwealth du XIXè siècle sont relativement peu nombreux aujourd'hui.
Bien entendu, cette approche par modélisation n'est qu'une des multiples façons de représenter l'ensemble des sociétés humaines, et chacune de ces sociétés est par nature, différente de toutes les autres. Nous avons donc choisi de modéliser côte à côte des unités qui ne présentent en commun que de se nommer "société". Ceci nous amène donc, pour éviter d'aboutir à des conclusions tautologiques qui ne nous apportent rien en définitive, de mieux définir ce que nous entendons par "société".
II. -3. Les quatre espaces d’une société traditionnelle.
Au sein d'une société déterminée, il est une autre analyse sociologique qui fut également développée, par exemple, par M. Garreton. Il s'agit de la distinction entre 4 espaces distincts :
a) D'une part, une société est définie par ses besoins matériels : c'est l'économie.
b) D'autre part, une société doit résoudre une multitude de problèmes concernant le
"vivre ensemble" : c'est le domaine du "social".
c) En troisième lieu, une société repose sur des valeurs, elle possède une histoire, est attachée à un modèle de connaissance; elle se distingue d'autres sociétés par ses convictions éthiques, son sens du sacré, son langage : c'est le niveau de la culture.
d) Enfin, la sécurité d'une société doit être défendue, par un système organisé de pouvoir, qui assure son fonctionnement, harmonieux si possible, et qui garantit un système de lois : c'est le niveau politique.
Ces quatre espaces, dans une société traditionnelle, cohabitent mais restent distincts les uns des autres, car ils correspondent à des nuances et des équilibres différents.
Comme le définit M. Garreton (1) :"On a souvent dit que l'idée de société renvoyait à une certaine correspondance et cohérence d'un modèle culturel, d'un système économique, d'une structure sociale et d'une organisation politique."
Ainsi que nous l'avons esquissé plus haut, nous avons trouvé en Amérique Latine un ensemble de pays de caractéristiques globalement semblables, mais de personnalités différentes, ce qui facilite l'observation sociologique, par différences et par similarités.
Comme écrit Olivier Dabène dans "Amérique Latine, la démocratie dégradée" (2),
"L'Amérique Latine, cet Extrême-Occident, se présente, dans son ensemble, comme un miroir grossissant qui donne à voir des problèmes moins aisément repérables ailleurs."
C'est ainsi que les aspects politiques ont pris le pas sur les autres facettes de la vie de société, dans la plupart de ces pays. Les aspects culturels, nés d'une histoire commune relativement homogène, sont assez semblables. Les systèmes économiques, dans un environnement relativement isolé des autres civilisations et dominé par les Etats-Unis dans un grand nombre de cas, ont subi des évolutions parallèles. Et enfin, les préoccupations sociales sont particulièrement dépendantes du politique.
Voyons cela de plus près : Aspects politiques.
Parmi les 4 espaces, traditionnellement distingués dans une société, l'aspect politique se présente en premier lieu, aussi bien historiquement, car l'évolution politique résulte d'une tendance vers un monopole de pouvoir, que par la nécessité biologique de faire face à des environnements extérieurs et intérieurs hostiles.
1. Les hommes d'abord seuls face à la nature et aux dangers multiples qui les entouraient, se regroupèrent progressivement. Comme le résumait Hobbes, les dangers dus à une violence de tous les côtés, provoquèrent la réaction synthétisée par l'image du Leviathan, à qui le groupe social délègue une partie de sa liberté d'action, afin de profiter d'une sécurité assurée par des représentants légitimés et efficaces : le pouvoir politique était né, avec ses aspects d'abord sécuritaires, puis réglementaires, au sein de la société ainsi constituée.
2. Dans le cas particulier des 18 pays d'Amérique Latine, les populations autochtones, soumises pendant plusieurs siècles à la domination européenne ibérique, se révoltèrent au début du XIXè siècle, (exemple de Bolivar) et se structurèrent sous l'autorité de caciques locaux, chefs de guerre entourés de leur clientèle politique étendue. Vers 1930 naquit, contre les oligarchies exportatrices existantes (3), un nouveau type d'équilibre politique, le "populisme" caractérisé principalement par :
- une défense de la continuité socio-culturelle face à la pénétration de capitaux, techniques et idées d'origine étrangère.
- un appel direct au peuple, vérifié dans chacun de ces différents pays d'Amérique Latine.
- une assimilation de l'État à l'expression du peuple.
La fusion des 3 éléments de base : État - système de représentation politique et société civile, fut vécue dans la plupart de ces pays, de 1930 à 1970 environ.
Dans les années 70, tous ces pays traversèrent une période de régimes militaires, avec réactions contre le populisme précédent et une répression souvent violente contre toute opposition.
Une transition vers la démocratie apparut dans les années 1980, suivie par une période de consolidation démocratique, dans les années 1990. Ces nouvelles démocraties, essentiellement politiques, furent marquées par l'acceptation de l'incertitude, par les gouvernements et par les citoyens, en particulier lors des résultats électoraux. L'institutionnalisation des conflits fut une révolution des mentalités, de même que le développement de procédures d'arbitrage sur lesquelles s'élaborèrent des consensus.
Il est à remarquer que ces nouvelles démocraties ont encore aujourd’hui des ratés, tels que les tentatives de Fujimori au Pérou il y a peu, de garder le pouvoir contre le verdict des urnes.
3. Hors de l’Amérique Latine et de façon plus générale, le développement des démocraties, dans les années 1970-1980, fut un phénomène mondial. C'est depuis lors que la majorité des pays du monde s'affirment comme démocratiques.
4. Au niveau supra-national, l'expérience de l'Europe Unie, démarrée depuis 1945 avec la communauté charbon-acier des pays du Benelux, jusqu'à l'arrivée d'une monnaie unique en 2002, est suivie avec attention dans beaucoup de régions de la planète.
- En Amérique du Sud, l'expérience MERCOSUR, essentiellement de nature économique mais avec également des implications politiques, démarra vers les années mi-1980, mais rencontra beaucoup d'aléas au début. Depuis 1992, sous l'impulsion indirecte du Marché Commun, une relance de MERCOSUR s'intensifie et se poursuit aujourd'hui..
- L'ASEAN ( Association of South-east Asian nations) regroupant au départ 6 pays d'Asie du Sud-Est, est un autre exemple de coopération entre 6 États, démarré dès 1967. Après des hauts et des bas, on peut dire actuellement, que les 10 membres d'ASEAN ont institutionnalisé l'habitude de la coopération dans les domaines économiques et sociétaux.
5. En bref, nous conclurons que les aspects politiques des sociétés se renforcent au fil des décennies, avec une répartition de moins en moins exclusivement réservée au niveau des États et une tendance vers les régionalismes politiques comme économiques.(4)
Aspects économiques.
L'évolution des espaces économiques a pris une tournure tout à fait différente des aspects politiques, depuis 1960 :
1. Lors de la 15ème Assemblée Générale de l'ONU en 1960, un bloc du Tiers Monde, soudé contre le libéralisme global, décida de se coordonner et vota majoritairement en faveur des 60 % de membres appartenant au groupe des États en voie de développement (5).
En 1964, fut fondé le groupe des 77 à l'UNCTAP (United Nations Conference on Trade and Developement). A partir de 1970, les MNC (Multinational Companies) furent déclarées persona non grata dans ces pays : il y eut 423 cas d'expropriation de MNC, dont 85 cas rien qu'en 1975.
2. Mais, dès 1980, avec l'effet de démonstration que provoqua la concentration de 90 pour cent, des FDI (Financial Direct Investments) sur les NIC (Non-industrialized Countries) tels que Malaisie, Corée du Sud et Singapore, et la crise générale de la dette en 1980, il y eut retournement de politique du groupe des 77. En effet, les pays victimes d’expropriation se détournèrent du groupe des 77 et ceux-ci se retrouvèrent privés d’aide financière.
3. Depuis 1990 et la chute du mur de Berlin, les MNC sont rentrés en faveur. Les États en développement ont même pratiqué de la surenchère pour attirer des FDI.
On peut dire aujourd'hui que l'on ne voit pas d'alternative ni à la privatisation, ni aux économies ouvertes, ni aux ouvertures politiques, ni aux disponibilités financières et de production locale.
4. Le résultat est une recherche au sein de l'OMC, d'une libéralisation maximum des échanges. Les pays, tel qu'en Afrique, où les États ont prétendu domestiquer le MNC, sont aujourd'hui appauvris de 10 % et en position difficile. Les aspects économiques des sociétés d’États ont même pris le pas, sur les préoccupations politiques et le contrôle est passé à la sphère internationale.
Aspects sociaux et culturels des sociétés.
De façon générale, chaque niveau de société se trouve confronté aux contradictions entre le coût de garder ses spécificités propres et l'avantage de se standardiser ou de profiter d'économies d'échelles. Depuis que les États ont abandonné au marché mondial des capitaux les responsabilités de financement de leurs sécurités sociales internes, il n'y a plus de véritable marge de manoeuvre à l'intérieur d'un État.
1. Sur un plan strictement financier, depuis l'instauration du Fond Monétaire International (FMI) en 1947, les Etats-Unis eurent de plus en plus de difficultés à dégager suffisamment de surplus pour pouvoir maintenir des taux de change fixes.
En 1971, ils durent déclarer leur incapacité et depuis lors les taux sont devenus flottants. Les États n'ont donc plus, comme contrôle, que la fixation du taux de référence de leur propre banque centrale.
Aujourd'hui, avec la circulation à travers la planète, de plus de 1.000 milliards de dollars toutes les 24 heures, il n'y a pratiquement plus de contrôle autre que les fluctuations du marché mondial lui-même. Certains pays, tel que la Malaisie par exemple, essayèrent de s'isoler mais ce fut en vain et à leurs dépens.
2. En conclusion, on peut affirmer au point de vue social que chaque entité sociétale ne peut assurer à ses membres que la protection sociale correspondant à ses ressources propres.
3. Au point de vue culturel, les discussions de limitations sont en cours de discussion au niveau du démarrage du nouveau "round" des 142 membres de l'OMC. La tendance est à la reconnaissance d'un minimum décent de richesse individuelle sur la planète et une liberté de se protéger contre toutes les agressions jugées indésirables par les États locaux. La problématique de la culture et du développement est un sujet en pleine effervescence de caractérisation aujourd'hui.
Nous mentionnerons l'étude de G. Hermet (6) sur ce point, étude surtout orientée vers l'Amérique Latine mais avec généralisation.
Nous reviendrons dans notre antithèse sur cette problématique très actuelle. En particulier, les rapports annuels du PNUD (Programme des Nations-Unies sur le développement humain) soulignent les nouveaux critères quantitatifs mis en œuvre pour tenter de dégager un "IDH" (indication du développement humain) qui ne se contente pas des revenus uniquement économiques.
Mais ce problème est complexe, car les dernières décennies ont confirmé une inégalité croissante entre "riches" et "pauvres". Il en résulte que "les pauvres"
affichent une volonté d'abandonner un grand nombre de leurs spécificités culturelles, au profit d'un habitus, pour citer P. Bourdieu, de "riche". Mais cette apparence est probablement momentanée et trompeuse, parce que, dès qu'une société a effectivement atteint le niveau des "riches", elle se consacre à développer sa personnalité culturelle propre! Les efforts de la grille de classement de l'indice IDH ne sont pas encore parvenus à identifier correctement des facteurs proprement
"culturels". Nous reprendrons cette problématique à la partie VIII.
II. - 4. Quelques exemples sociologiques.
4.– 1. Introduction.
Afin de mieux définir les repères choisis pour chacun des "nœuds" de notre trame sociologique en cours d'élaboration, nous disposons de beaucoup de références possibles, car de nombreux auteurs ont développé des approches systémiques.
L'avantage principal recherché est de dépasser les méthodes empirico-descriptives traditionnelles. En particulier, les cours de sociologie des relations internationales, tels ceux de J.J. Roche (1) ou M. Telo (2), développent les aspects de cette méthode systémique qui a sa source dans les sciences physiques comme par exemple l'étude des cristaux par la méthode de Laue, en physique interne des matériaux. Cette méthode s’est développée dans les recherches de diffraction par rayons X, dans les cristaux.
Que dit J.J. Roche concernant le système comme méthode?
"L'apport du systémisme consista à tenter d'atteindre une nouvelle objectivité en se contentant de décrire des interactions conflictuelles dont l'automaticité évitait d'avoir à prendre parti. Ce souci de neutralité était en grande mesure illusoire.
L'objectivisation de variables choisies subjectivement réduisait considérablement la portée de l'argumentaire behavioriste. De même, la description d'enchaînement plus ou moins linéaires n'était pas sans rappeler certaines illusions scientistes du XIXè siècle. ce qui amena, par exemple, Hannah Arendt à récuser avec la plus extrême vigueur cette causalité destructrice au nom d'un anti-historicisme radical (3).
Cependant, considéré comme un simple instrument, la notion de système offrait un cadre d'interprétation suffisamment opérationnel pour tenter d'organiser les contraintes pesant sur les acteurs de la vie internationale. Ce qui permettait alors de définir leurs marges de manœuvre respectives en dépassant les cadres idéologiques de cette histoire immédiate." (1)
Au départ, dit J.J. Roche, la sociologie succombe au désir de construire de vastes systèmes intégrant l'ensemble des déterminant sociaux; avant de réduire ses ambitions à la simple formalisation de modèles expliquant les modes de fonctionnement de secteurs isolés. C'est à une extension de ce type de modèle que nous voulons nous consacrer.
M. Telo, (2) de son côté, décrit les théories systémiques comme étant devenues un outil important pour les sociétés dans leurs relations internationales en particulier.
Les deux grands penseurs de la sociologie systémique furent Talcott Parsons, que nous reprendrons ci-après, et Robert K. Merton. David Easton fut ensuite le premier à appliquer plus particulièrement la théorie systémique à la discipline des sciences politiques.
Nous allons examiner successivement les approches sociologiques de T. Kuhn, de T.
Parsons, de M. Garreton, de S. Huntington et de N. Elias, afin de tenter de dégager les caractéristiques d’une trame-modèle sociologique applicable à toutes les sociétés du monde actuel.
4.– 2. Les paradigmes de Kuhn.
Dans le cadre des discussions autour du Cercle de Vienne, K. Popper fut influencé par les opinions d’Einstein qui estimait devoir prouver la véracité de sa théorie de la relativité générale, par une prédiction vérifiable par des faits. L’épreuve de
« falsifiabilité » prouva effectivement, de façon pratique et dans diverses expériences indépendantes les unes des autres, que la théorie d’Einstein se vérifiait.
Kuhn, vingt ans plus tard critique à son tour Popper et arrive à l’idée qu’un paradigme
« tient » tant qu’il n’est pas rendu caduque par de nouvelles preuves suffisamment probantes et divergentes. Comme le précise I. Stengers dans « L’invention des sciences modernes » (4), les scientifiques apprécièrent beaucoup les paradigmes de Kuhn. Ceux-ci marquèrent en tous cas une certaine réconciliation entre les sciences et l’approche philosophique, en mettant « tout le monde dans le même bateau » de l’évolution dans l’histoire.
Nous sommes tentés d’adapter la notion de paradigme à partir d’une science humaine approximative comme la sociologie, au lieu de partir des sciences exactes, comme le proposait ce philosophe des sciences qu’était T. Kuhn.
Rappelons brièvement la position de « rationalisme » critique de Popper : celui-ci s'interrogeait sur la légitimité de la prétention scientifique. Il reçut d’Einstein une réponse, sous forme de recherche de la preuve de sa théorie. Einstein cherchait à obtenir cette preuve, en déterminant une expérience cruciale, sous forme d’une prédiction déduite de la théorie et que l’observation pourrait confirmer ou infirmer.
Dans le cas particulier de la théorie de la relativité générale d’Einstein, la prédiction était de vérifier la courbure des rayons lumineux sous l’effet de la gravitation. Cette courbure put être pratiquement vérifiée lors de l’éclipse solaire de 1919. Il s’agissait donc bien d’une épreuve de falsifiabilité de la théorie d’Einstein, qui se trouvait ainsi légitimée en quelque sorte. A remarquer que d’autres tests de validité furent plus tard imaginés, qui confirmèrent à nouveau la véracité de la théorie de la relativité générale.
Après Popper, T.S. Kuhn reprit cette idée de falsifiabilité d’une théorie scientifique.
De formation initiale, en physique théorique à Harvard en 1949, Thomas Kuhn se tourna ensuite vers la philosophie et la sociologie des sciences vers 1960. Partant de l’analyse d’une science « normale », il conclut que celle-ci évoluait au sein d’un
« paradigme », cadre à l’intérieur duquel il y avait accord des chercheurs sur un certain nombre d’aspects, à la fois généraux et précis, concrets et abstraits.
Qu'est-ce qu'un paradigme selon T. Kuhn?
Un paradigme est, selon Kuhn, le cadre à l'intérieur duquel se déroule une activité scientifique. Mais ce paradigme est une armature scientifique qui peut être remplacée et renversée par une autre, si l'essence de sa détermination est rendu caduque pour des raisons convainquantes pour la communauté scientifique qui l'utilise. Un cadre paradigmatique peut se définir de fort diverses façons.
Par exemple par :
o « une vision du monde, c’est-à-dire une cosmologie ou une métaphysique (par exemple, le matérialisme atomiste, le cosmos pré-copernicien,…)
o un langage, un vocabulaire, associé à cette vision du monde (par exemple, le terme
« atome », dont le sens n’a cependant cessé d’évoluer de Démocrite à aujourd’hui) ; o un ensemble de théories plus précises et techniques, mais compatibles avec la vision
du monde générale (par exemple, la mécanique classique au sein d’une cosmologie post-copernicienne et atomistique) ;
o un ensemble de problèmes, de questions, d’applications descriptibles dans la langage théorique considéré ;
o un ensemble de techniques et procédures permettant de résoudre ces problèmes ; o des exemples privilégiés ou modèle de solution. » (5)
Les paradigmes de Kuhn poursuivent une approche de la science qui fait du scientifique en quelque sorte un «croyant » et présentent les sciences comme une manière de se rapporter au monde qu’il n’y a pas lieu de privilégier autrement. Par ailleurs, la validité de fondation d’une science revient au « trilemme de Münchausen » (allusion au baron de Münchausen qui s’extrait d’un marécage, en se tirant lui-même par les cheveux !).
Le résultat de l’approche paradigmatique de Kuhn peut être adapté des sciences dites exactes vers les sciences humaines telles que la sociologie. Dans cette approche, un changement de paradigme pourrait être invoqué lorsque les conditions de recherche et de développement d’une étude sociologique se trouve perturbée par une découverte inattendue, fondamentale, apparemment irréversible et de portée mondiale et générale.
C’est précisément à un tel changement de paradigme que nous allons faire appel ci- après, dans la théorie que nous nous proposons de défendre. Notre thèse concerne la révolution apportée en sociologie, au monde en général et à tous les niveaux de société en particulier en conséquence de l’arrivée de l’Internet.
4. – 3. Le systémisme de T. Parsons appliqué en sociologie.
T. Parsons (6) a de son côté développé une théorie des systèmes à partir de recherches dans d'autres domaines scientifiques, qu'il a entre autres utilisé à partir de Easton et en adaptant cette théorie à des domaines tels que la sociologie ou les relations internationales. Dans son livre "Le système des sociétés modernes", il développe, durant les années 1960, une sociologie fonctionnaliste, actualise l'approche de Max Weber, et établit un classement des régularités sociales sous la forme d'un "agrégat diversifié de fonctions".
Dans sa théorie des systèmes, T. Parsons constate que le tout est supérieur aux parties, par suite des interactions multiples entre les composantes du système et entre chacune de celles-ci avec le tout ; d'autre part, l’agencement structurel permet de mieux repérer les différentes fonctions que l’on retrouve dans l’organisation du système et d’analyser les permanences de ces fonctions, périodiquement rencontrées, dans le système décrit.
Les hommes en société vivent regroupés suivant des entités sociales qui vont depuis la famille jusqu’à la tribu, les États-Nations, les civilisations ou régionalismes politiques et la planète. A chacun de ces niveaux d’organisation politique et sociale, on peut en gros associer des caractéristiques sociales, que décrivent les anthropologues, puis les sociologues. Nous avons déjà parlé du niveau de la civilisation, relativement nouveau dans l’énumération de S. Huntington.
Rappel théorique de la notion de système :
Pour rappel, nous voudrions signaler les quatre fonctions spécialisées que l’on trouve dans un tel système et que T. Parsons avait établies. Nous trouvons :
1. une fonction qui permet le maintien du système original, à savoir ici un concept de convivialité adapté à chacun des niveaux des groupes sociaux (famille – tribu – État – civilisation), qui rejaillissent d’ailleurs les uns sur les autres.
2. une fonction qui permet de maintenir la cohésion sociale (les médias seraient un facteur essentiel de cohésion, à condition que les TNC - Trans national companies - et les sociétés civiles locales soient motivées)
3. une fonction qui permet l’adaptation du système aux contraintes extérieures (à condition de chercher à respecter les caractéristiques données par l’ « ethos »-type)
4. enfin le système contient la capacité de réaliser des objectifs intéressant la vie de groupes internes du système (cette caractéristique correspond aux adaptation du concept de convivialité aux différentes normes académiques des sciences sociales.
Par exemple, cela implique que la « contagion démocratique » ou le respect d’un déficit maximum d’un Etat soit respecté).
Pour s’exprimer davantage en termes de systémistes en sociologie fonctionnaliste, tels que Talcott Parsons, on pourrait dire :
- Ce système reprend la neutralité axiologique de Max Weber et ne s’embarrasse pas de considérations éthiques ou morales particulières. Il se veut instrumental et pragmatique.
- Il permet de mettre en exergue des fonctions particulières :
o Chaque élément du système a des caractéristiques similaires à celles de tous les autres, mais non identiques.
o Chaque élément rejaillit sur les autres et est influencé par les autres éléments du système : cette catégorie dans la non-convivialité se décrit par « l’entraînement dans une guerre » ou, par l’influence d’un pays sur ses voisins, etc. La contagion existe dans les deux sens.
o Chaque élément fait partie, de plus en plus, d’un tout qui est la vie sociale en général sur la planète. L’accélération exponentielle de cette caractéristique en ce moment (diffusion des opinions par télécommunications par exemple) s’impose à tous.
o Chaque élément est évolutif et s’adapte aux changements de voisinage constatés.
Un Etat « voyou » devient un Etat très clairement défini par rapport aux 150 autres. Cela peut varier dans le temps. (Les États-Unis ne seraient-ils pas en train de devenir un État-voyou ? Parce qu'ils ne respectent pas pour eux-mêmes les exigences du système auquel ils ont souscrit ? )
- L’étude de la convivialité sur base systémique permet par exemple de constater avec quelle vitesse s’est effectuée la contagion des pays d’Amérique du Sud vis-à-vis de comportements sociaux tels que la chasse à la corruption des dirigeants de chacun des pays ou l’acceptation ou non de contraintes monétaires venues d’ailleurs.
- D’autre part, un système doit être cohérent et crédible, ce qui implique une organisation mondiale suivie par suffisamment d’États importants, ce qui n’avait pas été le cas jusqu’à récemment, mais est devenu une réalité aujourd’hui.
- Une caractéristique nouvelle d’un système de ce type est la possibilité de mettre en contact direct 2 éléments quelconques du système. Par exemple le citoyen anglais évoqué par Th. Shaw (il y a peu, dans son cours de politique internationale donné à Bruxelles), qui vit dans sa « tribu » et qui est en conversation directe avec son ministre au niveau de l’État britannique.
En résumé, une théorie des systèmes permet d'interpréter les relations entre des unités qui figurent dans l'ensemble constituant le système. L'analyse peut être globale, ou se concentrer sur certains points particuliers.
Le but est d'étudier et d'améliorer les connaissances des divers composants, de leur structure interne, de leur fonctionnement interrelationné et d'appréhender les multiples changements locaux ou globaux dans le temps.
4. - 4. La matrice socio-politique de Garreton.
Nous avons déjà parlé de l'approche sociologique globale de M. Garreton pour l'ensemble des pays constituant l'Amérique Latine. M. Garreton a été amené vers 1995, à mettre au point une "matrice socio-politique", couvrant les constituants du pouvoir politique dans chacun des pays étudiés et correspondant à un schéma dont il retrouve partout les 3 niveaux principaux de pouvoir, à savoir :
- État
- les Partis, ou plus généralement l'ensemble du système de représentation - la base (devenue principalement aujourd'hui la société civile).
Nous nous intéressons à cette approche à titre d'exemple : en effet, la matrice socio- politique de Garreton représente un ensemble de sociétés bien particulières, au sein d'une trame sociologique mondiale. Dans la civilisation "latino-américaine", les espaces politiques sont prépondérants par rapport aux espaces économiques ou sociaux.
M. Garreton, sociologue chilien, a particulièrement étudié le Chili et l'ensemble des pays d'Amérique Latine. La matrice socio-politique qu'il a élaborée est valable pour chacun des quelques 18 pays d'Amérique Latine. Ce qui lui a permis de comparer les structures détaillées de ces pays entre eux et de suivre les évolutions très rapides des régimes politiques, depuis la période du début de leur l'indépendance (entre 1810 et 1830) jusqu'à aujourd'hui.
Cette matrice est assez spécifique des pays latino-américains, parce que l'espace politique de chacun d'entre eux correspondait jusqu'il y a peu, avec leurs frontières à l'indépendance et parce que leurs évolutions furent très synchrones, aussi bien pour la période populiste (1930-1970) que pour la période de dictature (1970-1980) et de départ démocratique (1980-2000). Il y avait une relative étanchéité de ces pays entre eux ce qui simplifie l'appréciation des interactions entre voisins et la prédominance marquée des aspects politiques facilite la compréhension des différents niveaux de lutte pour le pouvoir.
Une période très particulière de l'évolution politique de la matrice de M. Garreton fut celle de l'époque dite oligarchique, où des caudillos, chefs autocratiques s'entouraient d'un clientélisme, société de base. Puis, le passage à une matrice dite "nationale- populaire" (1930-1970) où l'État est aussi présent et où pratiquement deux classes populaires seulement n'étaient pas intégrées dans le système, les paysans indiens et les gens pauvres des bidonvilles.
Les transformations ultérieures de cette matrice socio-politique virent des divergences profondes de pays à pays : par exemple, au Mexique, c'est l'État et les partis qui absorbèrent la société civile et les syndicats. En Argentine, à l'opposé, la base civile de la société s'adressa en direct à l'État. La distance d’éloignement entre les trois constituants de cette matrice socio-politique (MSP) était une représentation de l'équilibre, stable ou non, des pouvoirs politiques.
En Bolivie, par exemple, les constituants étaient très rapprochés, d'où un régime peu stabilisé et un coup d'état par an!
Aujourd'hui, pratiquement tous les pays d'Amérique Latine sont devenus des démocraties et le schéma de matrice moderne-industriel, type européen devient plus proche de leur réalité politique. Mais le basculement vers une matrice post-moderne, avec prépondérance de l'économique, venu de l'étranger et la diminution du politique, sont de nouvelles menaces. Cela a amené M. Garreton à redéfinir sa matrice, en y incorporant, en dessous du niveau de l’État (pouvoir politique), le système de représentation (institutions et partis) et la base socio-économique et culturelle des acteurs sociaux ( ce que d’autres appellent « société civile »). (7) Aux trois grands thèmes du passé dans cette matrice MSP, M. Garreton redéfinit de nouveaux principes d’intégration et d’inclusion et un nouveau principe de l’action historico-sociale, qu’il définit comme « l’affirmation de soi » ou « l’expansion de la subjectivité »
L’intérêt de la matrice socio-économique de M. Garreton apparaît lorsqu’on la compare à d’autres approches sociologiques, basées sur d’autres structures d’État- nation au départ :
Par exemple, Susan Strange dans « Retreat of the State » (8) distingue, en pensant vraisemblablement à la Grande-Bretagne, 4 structures de base de “pouvoir structurel”
qui sont :
- la structure de sécurité - la structure de production - la structure de finance
- la structure de la connaissance.
S. Strange distingue 3 nouveaux niveaux, en dehors du niveau traditionnel de l’État : les entreprises, les pouvoirs régionaux (ou locaux) et les autorités supranationales.
Examinant les problèmes actuels de l’Argentine, il ressort, pour M. Garreton que dans celle-ci :
- l’économie n’est pas mise en exergue (comme dans la plupart des pays latino- américain)
- la société (corporation ou caudillos) se rattachait fondamentalement en direct à l’État
- il n’y avait pratiquement pas de partis constitués.
La comparaison des structures entre S. Strange et M. Garreton est nette.
4. – 5. Les 8 civilisations de S. Huntington
Le livre de S. Huntington, "Clash of civilization and the remaking of world order"
parut aux USA en 1996 et sa traduction française, sous le titre "Le choc de civilisations" parut en novembre 1997. (9)
Auparavant, des conférences de son auteur dans plus de 16 pays avaient été l'occasion de réactions très nombreuses dans le monde entier. Nous n'avons pas l'intention d'aborder les 13 points de vue différents qui parurent dans la revue Foreign Affaires (2).
Les commentaires et réactions allèrent de l'approbation à la plus virulente des contestations.
Il faut souligner que l'ouvrage de S. Huntington est à la fois une étude approfondie de sociologie des civilisations et un exposé de futurologie politique. Nous désirons ici nous concentrer exclusivement sur la grille d'approche que constitue l'affirmation des 8 civilisations vivantes aujourd'hui.(voir tableau ci-après)
Les civilisations de l'histoire ou les possibilités futures de civilisation en constitution hypothétique, ne sont pas mentionnés ici, car étrangères à notre sujet. Bien entendu, les attentats de New-York et Washington viennent dramatiser des propos à volonté strictement sociologique et restent entièrement en dehors de notre présente étude.
Qu'est-ce qu'une civilisation d’après Huntington ?
1. Parmi les idées-forces que suscite le "Clash" de S. Huntington, c'est incontestablement cette remise au premier rang des préoccupations, de la primauté de l'importance des civilisations et cela constitue l'intérêt primordial de ce livre.
En effet, l'auteur précise dès le départ, que "Le thème central de son livre est le fait que la culture et les identités culturelles, elles-mêmes identités de civilisation à un niveau grossier, déterminent les structures de cohésion, de désintégration et de conflits dans le monde d'après guerre froide" (10)
2. Parmi les sujets analysés, il y a d'abord l'analyse du concept de civilisation :
a) Historiquement, les penseurs français introduisirent au XVIIIème siècle "l'idée de civilisation", en opposition au concept de "barbarie". Durant tout le XIXè siècle, beaucoup d'énergie a été déployée pour concevoir des critères servant à évaluer si les sociétés non occidentales étaient assez "civilisées" pour être acceptées comme membres du système international dominé par l'Europe, et
singulièrement par la Grande Bretagne.
b) En même temps, on s'est petit à petit mis à parler de civilisations au pluriel. Cela supposait de "renoncer à définir la civilisation comme un idéal ou plutôt comme l'idéal" et de rompre avec l'idée qu'il existerait une seule norme de la civilisation,
"restreinte à un petit nombre de peuples ou de groupes constituant "l'élite de l'humanité", selon la formule de Braudel. Il y aurait en fait, plusieurs civilisations, chacune étant civilisée à sa façon; Le terme "civilisation" utilisée au singulier a ainsi "perdu de sa superbe". (11)
c) Le concept des "8 civilisations" repose sur les aspects suivants :
Une civilisation est une entité culturelle. Certains penseurs allemands du XIXème siècle ont nettement distingué civilisation technique (qui inclut la mécanique, la technologie et d'autres facteurs matériels) et culture, qui implique les valeurs, les idéaux, les caractéristiques intellectuelles et morales d'une société. D'après Braudel, une civilisation est "un espace, une région culturelle, une collection de traits et phénomènes culturels. La notion de race, de religion commune, de langue commune, d'alphabet peuvent aussi être inclus, dans les ingrédients de la définition".
Les civilisations sont englobantes, c'est-à-dire qu'aucune de leurs composantes ne peut être comprise sans la référence à la civilisation qui les embrasse.
Comme dit Toynbee : "Les civilisations englobent sans être englobées par les autres" (12). Une civilisation est ainsi le mode le plus élevé de regroupement et le niveau le plus haut d'identité culturelle dont les humains ont besoin pour distinguer les autres espèces. Dans le cas particulier et plus faible de l'Afrique, on ne peut être blanc et noir. Mais le nombre intervient aussi : le Luxembourg ne peut être une civilisation parce que nation autonome.
Les civilisations sont peut-être mortelles, mais elles ont la vie dure. En fait, toutes les civilisations majeures du XXème siècle existent depuis plus d'un millénaire. Mais elles évoluent ou se régénèrent entièrement, comme l'Amérique des "Latinos", après 4 siècles de main mise espagnole et portugaise.
Les civilisations sont des entités culturelles et non politiques. La composition politique des civilisations varie entre elles et dans le temps. Cette distinction sera reprise un peu plus loin avec la description des "États-Phares" par civilisation.
Le nombre exact de civilisations n'a par ailleurs, aucune incidence sur notre propos et nous adoptons les 8 civilisations comme base de départ, à plus ou moins une près! L'essentiel nous paraît de faire accepter la réalité : pour les
chinois, qu'il n'y a pas que des chinois et pour les occidentaux, qu'ils ne sont
« uniques » que pour ceux des occidentaux ne connaissant rien d’autre !
3. Tableau - Résumé des populations des 8 civilisations, des langues et des traditions religieuses historiquement dominantes.
Le tableau annexé résume un découpage schématique des 8 civilisations et de quelques unes de leurs composantes.
4. Nous ne reprendrons pas ici la douzaine d'autres questions analysées par le "Clash", mais citerons quelques sujets actuels qui justifieraient un développement ultérieur : - Les relations de pouvoir entre les 3 entités "agressives" actuelles dans le
monde : l'Occident, l'Islam et la Chine.
- Pourquoi la moitié des guerres actuelles se situent au pourtour du monde musulman?
- Pourquoi les chocs entre les civilisations représentent à la fois la principale menace pour la paix dans le monde et le garde-fou plus sûr contre la guerre mondiale?
5. La grande critique que nous ferions, en conclusion de la lecture du "Clash" de S.
Huntington est son absence de conclusion positive. Ce fut le principal moteur de notre recherche.
Autres approches à la problématique des 8 civilisations.
1. Critiques apportées au "Clash des civilisations" de S. Huntington. Pratiquement tous les auteurs consultés citent et critiquent ce livre, à commencer par les
"conservateurs de l'État-nation USA" tels que :
• Paul Kennedy (13) : Défense et maintien du consensus de 1945, avec "entente et gestion" des USA avec les "quasi-superpowers" : Japon - Russie- Chine - Europe.
• En deuxième ligne, surveillance des États-Pivots, qui pourraient démarrer une version actualisée de la "théorie des dominos". Ces États-Pivots sont : Egypte - Indonésie - Brésil - South Africa - Algérie - Turquie - India - Pakistan.
• Appuient cette approche "pivotale" :
- John Ikenberry dans : "The myth of post cold war chaos". (14)
- Jeanne Kirkpatrick (15) : "Ce sont les États-nations qui contrôlent les États".
2. Dans la "Géopolitique du sens ", Zaki Laîdi (16) adopte une démarche assez semblable à S. Huntington, mais à partir du concept "d'espace de sens", intermédiaire entre un cadre national exigu et un cadre mondial trop vaste. Ces
"espaces flous" permettent tous les développements économiques, sociaux et culturels.
3. Dans un registre plus économico-politique, le livre «Regionalism in world politics » de L. Fawcett et A. Hurrel, constate un "revival of regionalism" et le définit à partir de trois niveaux : " Le systématique, le régional et le domestique" (17).
Cette approche permet de mettre en parallèle les nouveaux régionalismes super- nationaux et les 8 civilisations de S. Huntington. Il s'agit là d'un niveau de société qui nous paraît réel et efficace, entre le niveau des 185 États-nations inscrits à l'ONU en 1995, et le niveau de la planète, examiné comme un tout homogène.
4. - 6. Les six niveaux de société de Norbert Elias
Norbert Elias (18) né en 1897 à Breslau, alors ville allemande, et décédé en 1990, traversa les vicissitudes de son pays pendant pratiquement tout le XXe siècle. Son œuvre principale « Uber den prossess der civilization » parue en 1939, avec peu de succès, fut reprise et aboutit à « La société des individus » parue en 1987, avec traduction en plusieurs langues et une audience de plus en plus grande. Nous avons choisi N. Elias comme maître à penser pour les repères des niveaux de sociétés choisis, pour deux raisons :
1. N. Elias situe toujours ses études sociologiques dans une perspective à long terme et inclut des composantes historiques et psychologiques dans ses démonstrations.
Or, il nous paraît qu’une tentative de synthèse sociologique incluant toutes les civilisations du globe, doit obligatoirement inclure une relativisation historique du long terme. En particulier, il nous semble que certaines civilisations ont vécu des problèmes d’adaptation sociologique, tels que l’Occident a connu ou pourrait connaître dans quelques années. N. Elias déclare n’avoir tenu compte que de l’Occident dans ses œuvres, mais sa démarche se veut relativement éloignée de descriptions trop ponctuellement datées.
Par exemple son étude de l’évolution de l’État français de Hugues Capet à Louis XIV, privilégie les données historiques qui soulignent le passage d’un type de société-État médiéval (avec un certain nombre de comtés ou duchés d’importance équivalente) à une société monopolisée par l’État central devenu tout puissant et ravalant ses concurrents au statut de courtisan. Cette étude s'étend donc sur plusieurs siècles.
2. N. Elias, à partir de son étude fondamentale du « Je » face au « Nous », d’abord en opposition, puis progressivement en relation complexe, arrive à deux notions distinctes :
a. D’une part, il établit et commente dans « La société des individus » que :
« En l’état actuel des structures de la société humaine, l’expression « nous », et d’une façon plus générale l’habitus social des individus, présentent plusieurs niveaux. La notion de rapport je-nous se révèle peut-être un outil d’observation et de raisonnement plus fructueux si l’on tient compte de cette multistratification. Elle correspond mieux à la pluralité de niveaux d’intégration qui caractérise la société des hommes en son stade actuel d’évolution.
En fait, on effectue une sélection parmi les références au nous, lorsqu’on dit que les individus désignent ainsi leur famille ou leur cercle d’amis, les villages ou villes qu’ils habitent, les groupes nationaux dont ils font partie ou les confédérations post-nationales entre plusieurs États d’un même continent, et enfin l’humanité tout entière. On voit aisément que l’intensité d’identification avec ces différents niveaux d’intégration varie sensiblement. L’engagement qui s’exprime par l’emploi du pronom « nous » est généralement plus fort lorsqu’il s’agit de la famille, de la communauté locale ou régionale et de l’appartenance nationale. La tonalité émotionnelle de l’identité du nous s’affaiblit notablement dès lors qu’il est question de forme d’intégration post-nationales, par exemple d’unions d’États africains, latino-américains, asiatiques ou européens. La fonction du niveau d’intégration supérieur, qui est celui de l’humanité, comme unité de
référence de l’identité du nous, est sans doute en train de prendre une importance plus grande. » (19)
b. D’autre part, dans « La dynamique de l’Occident », dès le premier chapitre, Elias s’étend sur les aspects de la création de monopoles de pouvoir au niveau des États.
« Ce qui est caractéristique des seules sociétés fondées sur une division très poussées des fonctions, c’est l’existence d’un appareil administratif permanent et spécialisé chargé de la gestion de ces monopoles. C’est précisément la mise en place d’un appareil de domination différencié qui garantit la pleine efficacité du monopole militaire et financier, qui en fait une institution durable. Dorénavant, les luttes sociales n’ont plus pour objectif l’abolition du monopole de la domination, mais l’accès à la disposition de l’appareil administratif du monopole et la répartition de ses charges et profits. C’est à la suite de la formation progressive de ce monopole permanent du pouvoir central et d’un appareil de domination spécialisé que les unités de domination prennent le caractère d’États. Dans les États on assiste à la cristallisation de ces deux monopoles, auxquels viennent s’en ajouter d’autres : mais les deux monopoles mentionnés ci-dessus sont des monopoles clefs. » (20)
Aujourd’hui, en droit international public, les États sont toujours la référence de base.
A l’Assemblée Générale des Nations Unies, ce sont les 190 États qui votent les résolutions de décisions. Pour Morgenthau et les sociologues des relations internationales de la « science normale », les « réalistes », ce sont les États les
« uniques sources de droit à la violence légitime ». Max Weber ne dit pas autre chose.
Mais N. Elias insiste de façon permanente dans ses écrits, sur la nécessité de l’interdépendance à tous les niveaux. C’est au point qu’il est considéré comme un des chefs de file actuel du transnationalisme, à partir des images de « filet » où, chaque nœud représente une entité sociétale et où tous les nœuds participent à la tenue et à la forme du filet résultant. Après John Burton (21) qui contribua à « la prise de conscience de la dimension transnationale » du monde contemporain, N. Elias a développé la prise de conscience de l’unité de la planète pour les sociologues.
Aux niveaux successifs de sociétés décrits par Elias, de : « l’individu » - « la famille » - « l’État » - « le monde », il nous a semblé pertinent d’ajouter deux niveaux intermédiaires :
a. La « tribu », historiquement passage obligé vers la nation et encore existant dans beaucoup de pays tels le Nigéria ou l’Afghanistan, actuellement en ligne de mire.
b. Entre les niveaux de État-nation et celui du monde, l’expérience en cours depuis 50 ans en Europe est un exemple-type d’entité nouvelle en gestation. Depuis Maastricht et Amsterdam, le stade initial de « faire économiquement ensemble » est dépassé (à partir du noyau de la communauté charbon-acier des années 60), mais un stade quelque peu formalisé d’Europe politique n’est pas encore atteint.
Il est caractéristique de constater que 12 à 13 autres solutions économico- politiques sont en cours dans le monde, depuis le MERCOSUR du Cône sud de vingt ans. Cependant, il paraît correct d’affirmer qu’aucune expérience de ce genre, entre État et planète, n’a atteint un stade de réalisation aussi avancé qu'en Europe, avec des moyens considérables déjà mis en jeu.
Nous nous proposons, avant de formaliser notre « trame sociologique » dont nous avons à présent approché tous les composants, de situer un peu plus en détail, les 6 niveaux de sociétés choisis.