Nr. 1/2/2020 — Januar/Februar 2020
27
C A M P U S
Schweizer Musikzeitung
Yves Evéquoz — Imaginez-vous à votre bureau, plongé dans vos dossiers depuis quelques heures. Une harpiste vient alors s’installer au centre de l’open space dans lequel vous travaillez et se met à accorder son instrument.
Quelques instants plus tard, tous vos collègues se sont rassemblés autour de la harpe pour écouter un morceau de musique classique. Une fois les der- nières notes jouées, chacun retourne à sa place et reprend le travail.
Cette expérience insolite est celle vécue par 18 employés et employées de la Banque Alternative Suisse (BAS) située dans le quartier du Flon, à Lausanne. Sur près de six mois entre janvier et juin 2019, ils et elles ont pu assister à 21 interventions musicales d’une durée de 6 à 8 minutes pro- posées par des étudiants de la Haute Ecole de Musique de Lausanne (HEMU).
Cette collaboration entre la Banque Alternative Suisse et l’HEMU a vu le jour dans le cadre du projet de
recherche « Ondée musicale ». L’objec- tif était de voir si ces moments musi- caux auraient un impact sur la pré- sence ou le bien-être au travail des collaboratrices et collaborateurs, ainsi que sur les échanges et interac- tions entre eux. Les employés ont donc rempli un questionnaire avant et après l’expérience et ont été interviewés individuellement au terme du dernier mini-concert.
L’analyse des données ainsi col- lectées a permis de constater que cer- tains d’entre eux relativisaient leur absence durant les interventions musicales : « mais après on s’est dit, comme il y en a eu 21 [en parlant des interventions], si on en manque une (rires)… ». Tandis que d’autres se di- saient prêts à adapter leur emploi du temps : « il faut qu’on soit de retour à 13h30 [au moment de l’intervention] ».
La faible durée des interventions pourrait expliquer le fait que celles-ci semblent ne pas impacter le reste de la journée en termes de bien-être au
travail (« on est vite replongés dans le travail »). Toutefois, elles contribuent à d’autres types de bien-être. D’une part, un plaisir d’ordre personnel, pro- voqué par l’attente des rendez-vous :
« c’est vrai qu’on attendait votre pré- sence, on se réjouissait de découvrir qui allait venir, qui allait jouer, qui allait chanter. Et puis ça, moi j’ai trou- vé assez extraordinaire ». D’autre part, un bien-être que l’on pourrait qualifier d’identitaire. En effet, le fait que la BAS propose une expérience aussi insolite à ses collaboratrices et colla- borateurs semble avoir renforcé leur sentiment d’appartenance : « ça [les interventions musicales] a été appré- cié, parce que ça fait partie de notre encadrement ».
Quant aux échanges autour et sur la musique, ils n’ont pas été nombreux et plutôt courts à l’interne. Ceci est lié à une atmosphère de travail déjà silen- cieuse, à un manque de temps et au rôle des entretiens où se sont concen- trés les échanges. En effet, un des employés a confié aux chercheurs avoir attendu l’entretien prévu avec eux pour débriefer ces interventions musicales. Par contre, les échanges externes semblent avoir joué un rôle plus important, que ce soit avec la famille, les amis, les clients ou des col- lègues d’autres régions. Ici encore, l’identification à la BAS se voit renfor- cée. Pour conclure sur les échanges, la communication entre les musiciens durant leurs prestations a été relevée :
« et je trouvais beaucoup plus sympa, l’échange qu’il y avait entre les diffé-
rents musiciens. […] Je ne sais pas, en tout cas entre vous, on avait l’impres- sion qu’il y avait une bonne cohésion, et puis ça apportait quelque chose. »
Enfin, et il s’agit d’un résultat qui n’avait pas été prévu : la musique clas- sique a été très appréciée par les audi- teurs et auditrices, alors qu’il ne s’agit pas de la musique que la plupart d’entre eux a l’habitude d’écouter au quotidien. La dimension « live », ainsi que le jeune âge et la passion des étudiantes et étudiants musiciens semblent avoir touché le public. Ce n’était pourtant pas un pari gagné d’avance. Ce constat est intéressant pour l’HEMU, car il pointe le rôle es- sentiel des jeunes musiciens comme ambassadeurs de la musique classique.
Par ailleurs, la proximité et l’intimité que l’écoute commune dans l’espace restreint du bureau open space a in- duites semblent être une des clefs du succès du projet.
Le projet « Ondée musicale » ayant donné des résultats positifs, il est prévu de répéter l’expérience à plus large échelle et surtout dans des contextes de travail plus divers pour aller plus loin dans la compréhension de leur impact.
Yves Evéquoz
… est assistant de recherche à la Haute éco- le de musique Vaud Valais Fribourg.
Pour voir et entendre quelques employés parler de leur vécu du projet :
Les mots utilisés par les employés pour décrire les interventions musicales.
La taille des mots indique leur fréquence d’apparition. Graphique : HEMU Lausanne
L’une des 21 interventions musicales de 6 à 8 minutes dans les locaux lausannois de la Banque Alternative Suisse
Photo : Estelle Juvet
www.youtube.com/
watch?v=kGisgs3qEWs