A NNALES SCIENTIFIQUES
DE L ’U NIVERSITÉ DE C LERMONT -F ERRAND 2 Série Mathématiques
A. H EYTING
Méthode et problèmes de l’intuitionnisme
Annales scientifiques de l’Université de Clermont-Ferrand 2, tome 7, série Mathéma- tiques, n
o1 (1962), p. 101-105
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MÉTHODE ET PROBLÈMES DE L’INTUITIONNISME
A. HEYTING
Amsterdam
La méthode
qui s’impose
naturellement à un mathématicien intuitionniste est celle de la cons-truction directe. Par
exemple,
dans les diverses théories du nombre réel on commence par définirun schéma de construction pour les
objets
de la théorie. Un nombre réel est défini par une suite de nombres rationnels telle queA k V n w
p Cette définition nous donne le moyen de construire effectivement des nombres réels. Les définitions desopérations arithmétiques
sont constructives au même sens du mot ; étant donnés deux nombres
réels,
onpeut
construire unesuite
qui
définit leur somme, etc. Une autre théoriequi
se trouve dans laphase
de construction directe est celle de la mesure et del’intégration.
Les définitions fondamentalesde
cette théorie consistent en des schémas de calcul pour la mesure d’uneespèce
depoints. Quant
à lapriorité historique
de la méthode de constructiondirecte,
iln’y
a aucune différence essentielle entre l’his- toire desmathématiques
intuitionnistes et celle desmathématiques classiques.
Toutes les théoriesmathématiques
ont leurorigine
dans des théories concrètes et constructives. Ce n’estqu’après
l’étude
d’exemples compliqués
et variés que l’on sent le besoin d’unesystématisation nouvelle,
pourlaquelle
la méthodeaxiomatique
est l’instrument. Je neparlerai
pas desavantages,
bien connusd’ailleurs,
de cetteméthode ; je
me borne à remarquer, cequi
estpeut-être
moins connu, queces
avantages
existent aussi bien pour l’intuitionniste.Commençons
par unexemple
trèssimple .
Dans la théorie des nombres réels on rencontre la relation de distance entre deux
nombres, a # b ,
..qui
se définit ainsi : -. soient et{ bi }
deux suites de nombres rationnelsqui
définissent a et brespectivement,
alorsa #
bsignifie :
C’est une définition par construction
directe,
en tantqu’elle
nouspermet
de constater par un calcul que a# b
est vrai. Or on remarque que larelation # jouit
despropriétés
suivantes :Dans la
plupart
des démonstrations de la théorie des nombres réels on n’utilise que cespropriétés ;
en outre, dans d’autres domaines on rencontre des relations satisfaisant S
2,
S 3. Ainsi on est conduit à introduireS 1,
S2,
S 3 comme axiomes caractérisant une relation de distance. L’introduction de la notion abstraite de relation de distance était nécessaire pourdévelopper
une théorie des corps et une théorie des espaces linéaires sur un corps.La
relation #
est unexemple
d’une relation de distinction.Appelons
relation de distinction unerelation P dont la
négation
est une relationd’équivalence,
c’est-à-dire telle que :Une relation
qui
satisfait àD l, D 2,
D 3 n’est pas nécessairement lanégation
d’une relationd’équivalence,
comme le montrel’exemple
de larelation #
entre nombres réels. Lanégation
T = -, 0d’une relation
d’équivalence
6 eststable ;
c’est-à-dire -(x ,
..y)
-~ i(x , Y).
Si l’onajoute
àD 1 - D 3 la condition de stabilité :
p sera la
négation de --, P.. qui
est une relationd’équivalence.
En utilisantD4,
onpeut remplacer D 2 par :
Le
système
d’axiomesD l, D 2’,
D 3 est très faible. On le renforce enremplaçant
D 3 par :ou par l’axiome
plus
fort que D 5 ;Les
rapports
entre cessystèmes
d’axiomes ont été étudiés par VanRootselaar ;
il cite commeexemples
les notions de distinction que Brouwer avait introduites dans la théorie desespèces
depoints.
Citons encore comme
exemple
d’une théorie axiomatisée celle del’espace
de Hilbert. En cecas les axiomes de Von Neumann
pouvaient
êtreacceptés
avec deschangements
peuimportants , quoique
des difficultésplus
sérieuses soient à surmonter dans les démonstrations.La
topologie
des espacesséparables compacts
a été axiomatisée par Freudenthal. L’étude détaillée de latopologie
dequelques catégories d’espaces,
comme parexemple
celle des espaceseuclidiens,
meparaît permettre
des résultats intéressants à un mathématicien intuitionniste ; encommençant
par une théorie basée sur des constructionsdirectes,
il pourra s’élever à des théories axiomatisées.Dans toutes les théories citées le rôle de la méthode
axiomatique
est à peuprès
le même que dans lesmathématiques classiques,
si différentes que soientquelquefois
les théories intuitionnistes etclassiques
elles-mêmes. Les énoncés de la théories’interprètent hypothétiquement :
Si pour un certain modèle N les axiomes sontvrais,
alors les théorèmes déduits des axiomes seront vrais pour N. Parexemple,
si dans un certain ensemble E on a défini une relation p pourlaquelle
les axiomesS 1,
S2,
S 3 sontvrais,
alors tous les théorèmes que l’onpeut
déduire de cesaxiomes,
seront vrais pour P dans E. Il va sans dire que"déduire"
doit êtrepris
dans le sens intuitionniste.La situation est très différente pour l’axiomatisation de la théorie des
ensembles,
parcequ’ici l’interprétation hypothétique
ne sauraits’appliquer. L’expression "espèce mathématique" désigne
toutce
qui peut
êtreconstruit,
au sens leplus large
du mot, enmathématiques.
Parconséquent,
iln’y
aqu’une
seuleinterprétation possible
pour les notionsfondamentales,
etl’hypothèse
que pour cetteinterprétation
les axiomes sont vrais nepeut
être vérifiée que par la démonstration que les axiomes sont des théorèmes de la théorie des ensembles.Peut-être ce que
je
veux dire deviendraplus
clairquand je
me sers del’interprétation
bienconnue d’un
système
d’axiomes comme une définitionimplicite
des notions fondamentalesqui
yfigurent.
Parexemple,
un ensemble danslequel
une fonction binaire estdéfinie,
est un groupe, si les axiomes de la théorie des groupes y sont vrais. Enessayant d’interpréter
d’une manièreanalogue
les axiomes de la théorie desensembles,
on obtient des énoncés circulaires.Si nous examinons les axiomes
qui
se trouvent à labase,
parexemple,
de la théorie des ensembles selonZermelo-Fraenkel,
nous verrons que laplupart correspondent
dans la théorie desespèces
selon Brouwer à des théorèmes trèssimples.
Cela vaut même pour l’axiome dechoix,
si l’on le formule : Si A est uneespèce d’espèces disjointes
telle quechaque
élément de A contient aumoins un
élément,
alors il existe uneespèce
B telle que l’intersection de B avec un élémentquel-
conque de A contient un élément et un seul. On se convainc de la validité de cet énoncé par la remarque suivante. Nous ne pouvons savoir que
chaque
élément de A contient au moins unélément ,
que par la connaissance d’une loi
qui
détermine un élément danschaque
élément de A ; cette loinous donne
justement
la fonctionqu’il
nous faut.Comme
je
viens dedire,
la théorie desespèces
ne seprête
pas à l’axiomatisation. Néanmoinson
peut
se demander s’il ne serait pas intéressant d’étudier des théories restreintes danslesquelles ,
en
partant
de certainesespèces
fondamentales comme celle des nombresnaturels,
on borne la for- mation de nouvellesespèces
à des méthodesprescrites
d’avance. De telles théories existentdéjà,
parexemple
celle desespèces récursives, respectivement
récursivement énumérables.Le
chapitre
sur les ensembles finis enmathématiques
intuitionnistes est difficile. DeIongh ,
dans un travail
non-publié,
a introduit les notionsd’espèce pseudo-finie
etd’espèce quasi-finie.
Uneespèce
estpseudo-finie
si elle estsous-espèce
d’uneespèce
finie ; uneespèce A
estquasi-finie
s’il existe une
application
d’uneespèce
finie sur A . En réitérant lesprocédés
de former une sous-espèce
et de définir uneapplication
il obtient les notionsd’espèce pseudo-quasi-finie, respectivement quasi-pseudo-finie ;
de nouvelles itérations reconduisent aux mêmes notions. Il fautajouter
que pour lesespèces
de nombres naturels le schéma de ces notions sesimplifie,
parce que touteespèce quasi-finie
de nombres naturels est finie.Pour donner une idée de la nature des difficultés
qu’on
rencontre dans de tellesrecherches, je
veux examiner la définition de la notion d’ensemble fini due àTarski,
dont voici la forme ori-ginale :
L’ensemble A est finilorsque
toute classe non-vide 1 de ses sous-ensembles admet aumoins un élément irréductible. Ici B est
appelé
élément irréductible de dlorsque
B E X tandisqu’aucun
vrai sous-ensemble de Bn’appartient
à X.La
propriété
formulée ainsi n’est pas vraie pour lesespèces
finies. Unesous-espèce
C d’uneespèce
finie Apeut
être définie d’une manière si bizarre que l’on ne sait décider pour aucun élément de A s’il yappartient
ou non ; enoutre,
on ne sait pastoujours
décider pour deuxsous-espèces
deA si l’une est contenue dans
l’autre.
Unesous-espèce
C de A est dite détachablelorsqu’on
saitdécider pour tout élément x de A si x E C ou
x e
C. Unesous-espèce
détachable d’uneespèce
finieest
finie,
et pour deuxsous-espèces
détachables C et D d’uneespèce
finie A on sait décider si C C D ou non.Appelons PD(A) l’espèce
dessous-espèces
détachables de A. Il n’est pas vrai que toutesous-espèce
de~D(A)
contient un élément irréductible au sens deTarski ; cependant,
cette pro-priété
devient valable si nous nous bornons auxespèces
détachables Ainsi nous arrivons à l’énoncé suivant : Uneespèce A
est finielorsque
toutesous-espèce
détachable K dequi
contient au moins un
élément,
contient au moins un élément irréductible. Mais selon cette définitionl’espèce
R desnombres
réels serait finie. Eneffet, d’après
Brouwer R ne contient que deux sous-espèces détachables,
àsavoir q5
et R. Pour éviter cette conclusionfâcheuse, ajoutons
la conditionque A
estdiscrète,
c’est-à-dire que pour deux éléments xet y
de A on sait décider si x = ~ oux t
y. Ainsi nous arrivons à la définition définitive :L’espèce A
est T -finielorsque A
estdiscrète ,
et que toute
sous-espèce
détachable K dequi
contient au moins unélément,
contient au moinsun élément irréductible.
J’ai peu
gagné
enrédigeant
cette définition. Il est vrai que touteespèce
finie y satisfait etqu’il paraît
difficile de construire unexemple
d’uneespèce
T-finie dont on ne sait pasqu’elle
estfinie,
maisje
ne sais tirer aucune conclusion dequelque importance
de la définitiond’espèce
T-finie .Par
exemple, je
ne sais pas démontrer que l’union de deuxespèces
T-finies est T-finie.Les difficultés de la notion
d’espèce
finie sont un casspécial
desquestions
concernant lesrapports
entre l’intuitionnisme et la théorie des fonctions récursives. J’admets comme bien connuesles notions de fonction
récursive,
d’ensemblerécursif,
etc. On considère souvent la notion de fonction récursive comme le moyen depréciser
la notion intuitive de fonction effectivement cal-culable,
encroyant pouvoir
éliminer les notions intuitives du calcul effectif.Or,
tout ensemblefini est récursif et comme,
d’après
lalogique classique,
tout sous-ensemble d’un ensemble fini est lui-mêmefini,
tout sous-ensemble d’un ensemble fini estrécursif,
c’est-à-dire décidable. Soit Al’espèce
formée du seul élément 1. Soit Pquelque problème non-résolu,
parexemple
laquestion
desavoir si
l’hypothèse
de Riemann sur les zéros de .1afonction 1
est vraie. Soit B lasous-espèce
deA
qui
contient 1 si et seulement si laréponse
à P estpositive.
Selonl’interprétation
laplus
ré-pandue,
B est un ensemblerécursif,
mais évidemment B n’est pas effectivement décidable.Qui prétend
que touteespèce
récursive au sensclassique
estdécidable,
doitpouvoir
résoudre tous lesproblèmes mathématiques.
De tels
exemples
mènent à la conclusion que la théorieclassique
des fonctions récursives s’estéloignée
essentiellement de la notion de calculabilité effective. Celan’empêche
pas,je
tiensà le
dire, qu’elle
est intéressante etimportante.
Mais une vraie théorie du calcul effectif ne pourrase passer d’une notion intuitive d’effectivité et pour ne pas la
perdre
au cours des raisonnements elle devra se baser sur lalogique intuitionniste, qui
seule mène d’énoncés sur cequi
est effec-tivement décidable à de nouveaux énoncés de la même
espèce.
Une telle théorie sert à délimiter à l’intérieur desmathématiques
constructives un domaineplus précis
etplus
facilement maniable du récursif.La notion de suite indéfiniment
prolongeable, appelée
aussiplus brièvement,
mais moins cor-rectement,suite
dechoix,et
celle dedéploiement
sontcaractéristiques
pour lesmathématiques
intui-tionnistes. C’est par
rapport
à ces notions ques’applique
une méthodequ’on pourrait appeler
méta-mathématique, quoiqu’elle
neréponde
pas à ce que l’on entendgénéralement
par ce mot.L’application
la
plus
connue de cette méthode est dans la démonstration du théorème fondamental de Brouwer surles
déploiements
bornés quej’appellerai,
en traduisant le termeanglais "fan theorem",
le théorèmede l’éventail. En voici l’énoncé :
"Si,
àchaque
élément e d’unedéploiement
borné Y on associe unnombre naturel alors on
peut indiquer
un nombre naturel z tel que~e
soit déterminé par les zpremiers
des choixengendrant e".
Pour biencomprendre
laméthode,
il faut serappeler
que l’im-plication
A ~ B estinterprétée
dans lalogique
intuitionniste par"On
saitcompléter
toute démons-tration de A à une démonstration de
B".
Dans presque tous les cas on effectue cettecomplétion
sansanalyser
la démonstrationhypothétique
de A . Il en est ainsi dans toutes les théoriesaxiomatiques
dont
je
viens deparler.
On suppose que l’on a un modèle Y dusystème
d’axiomes A et on déduit des théorèmes sur flf sans se demander comment onpeut
savoirque N
satisfait aux axiomes A.Mais
puisque l’hypothèse
ne consiste pas en un fait mais en la démonstration d’unfait,
onpourrait
en
principe
utiliser la forme que cette démonstrationpeut
avoir pour en déduire des résultats . Voilàjustement
ce que Brouwer a fait dans sa démonstration du théorème de l’éventail. Il sedemande comment on
peut
savoirqu’uné
certaine loi associe un nombrenaturel f3 e
àchaque
élémente d’un
déploiement borné,
et laréponse
à cettequestion
forme la base de la démonstration.Je ne veux pas insister sur les détails de la démonstration du théorème de
l’éventail ; je
meborne à remarquer que les démonstrations
mathématiques
y sont considérées elles-mêmes commeobjets
de recherchemathématique ;
c’est en ce sens que la méthode serapproche
de la matéma-thématique
de Hilbert. Bienentendu,
iln’y
a pas deséparation
entre lesmathématiques
propres et lamétamathématique,
la dernière étantcomplètement intégrée
dans lesmathématiques. L’argument
que
je
viensd’employer
pour démontrer que l’axiome de choix est vrai enmathématiques
intuition-nistes,
est de la même nature.Il est
peut-être
utile de direquelques
mots sur uneapplication plus simple
mais moins connued’une méthode
analogue,
à savoir la démonstration du théorème de Brouwer que tout ordrepartiel
inextensible est un ordre virtuel.
Expliquons
d’abord ces mots. La relation est une relation d’ordrepartiel
dansl’espèce
S si pour tous les éléments a, b, c de S on a :Ici
a ~
b s’écrit à laplace
de -~(a
=b)
etb ~
a à laplace
due -( b a) ;
- dénote lanégation .
est une relation d’ordre virtuel si elle satisfait en outre à III et IV.
Soit Z la relation considérée comme
espèce
decouples (a , b).
Lapropriété
d’inextensibilité de 2s’exprime
comme suit : Admettons commepoint
dedépart l’espèce
Z et comme moyens de démonstration lesrègles
I etII ; si,
pour uncouple
donné(x , u)
il estimpossible
de déduire parces moyens
qu’il n’appartient
pas àZ,
J alors(x, y)
E Z . Demême, lorsque
pour deux éléments il estimpossible
de déduire par les moyensindiqués
quex ~
Y, alors x = ~ .Le théorème de Brouwer dit que toute relation d’ordre virtuel est une relation inextensible d’ordre
partiel. Inversement,
toute relation inextensible d’ordrepartiel
est une relation d’ordre virtuel. La situation est différente de celle pour le théorème del’éventail,
où laquestion
de laforme
possible
pour la démonstration d’un certain résultatjoue
unrôle ;
ici la forme de la démons- tration estprescrite.
Tout demême,
le faitqu’un
certain résultat se déduit del’impossibilité
d’une démonstration d’une forme
prescrite implique
une liaison intime entre lesmathématiques
et lamétamathématique.
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