HAL Id: halshs-00309552
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Preprint submitted on 6 Aug 2008
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Formations et professionnalisation des ethnologues : enquête nationale
Bruno Lefebvre, Katia Gueddouche, Sonia Laroche, Elsa Tricard
To cite this version:
Bruno Lefebvre, Katia Gueddouche, Sonia Laroche, Elsa Tricard. Formations et professionnalisation
des ethnologues : enquête nationale. 2001. �halshs-00309552�
Mission du Patrimoine Ethnologique D.A.P.A.
Ministère de la Culture et de la Communication
Etude de faisabilité :
« Formations et professionnalisation des ethnologues »
Enquête Nationale
Bruno Lefebvre
Avec la participation de : Katia Gueddouche
Sonia Laroche Elise Tricard
_____________
MSH Ange Guépin
21, boulevard Gaston Doumergue BP 76235 44262 – Nantes cedex 2
CEREQ Pays-de-Loire _____
Année 2001
PLAN Introduction
1 - La commande 3
2 - La réponse et le projet 4
3.- L’histoire et les professionnalisations 6
Chapitre I - La population étudiée
1 - Présentation de la population 13
2 - Les types de travaux effectués 23
3 - La localisation des travaux 25
4 - Les formations 29
5 - Critiques de la pédagogie 38
6 - Critiques des universités 41
7 - Critiques de la discipline 42
8 - Critiques des institutions patrimoniales 45
Chapitre II - Les conditions de travail
1 - Les conjoints 48
2 - Témoignages à propos du marché du travail 51
3 - L’isolement 56
Chapitre III - Les cursus des ethnologues
1 - Les reconvertis 61
2 – Témoignages des reconvertis à propos du marché du travail 68
3 – Les bénévoles 69
4 - Témoignages des bénévoles 79
5 - L’ethnologie à temps partiel 81
6 - L’activité totale 89
7 - Universitaires et CNRS 97
Chapitre IV – Les valeurs professionnelles
1 - Le localisme 105
2 - L’intérêt intellectuel 108
3 - La passion pour les enquêtes de terrains 109
4 - La rencontre avec les ethnologues 110
5 - Les voyages, l’exotisme, les minorités ethniques 111
6 - Le militantisme social 111
7 - La fréquentation d’associations et de musées, un mode de vie 112
8 - Le management : la conduite des attitudes humaines 113
9 - Les expériences se cumulent 114
10 - Les rencontres sont formatrices 116
11 - Les « nouveaux objets », domaines urbains et industriels 117
12 - La valorisation des recherches, les médias 120
13 - La revendication d’indépendance 120
Conclusion et perspectives 122
INTRODUCTION 1 – La commande
Il est difficile de parler de profession ou de métier d’ethnologue opérant sur le domaine français, tant cette population paraît « éphémère », « volatile », au gré des contrats, gravitant autour d’institutions et de statutaires de l’université, de la recherche, des musées, etc…
En effet, aucune disposition juridique, comme celle des intermittents du spectacle, comédiens, musiciens,… ne permet d’authentifier formellement cette activité. C’est pourtant grâce à « ces ethnologues » (étudiants, vacataires, salariés d’association,…) que la plupart des recherches et des actions culturelles associées se sont déroulées et ont été financées par le secteur public ou privé sur le domaine français.
L’étude se propose d’élaborer un travail statistique portant sur les formations et les cursus professionnels de ceux qui « se disent ethnologues », ayant travaillé ou travaillant toujours en métropole. Il s’agit d’établir un bilan des trajectoires sociales et professionnelles et des cursus de formation des ethnologues. Ce travail se limitera aux vingt dernières années.
Les résultats de cette étude pourront servir à :
- comprendre comment les demandes d’intervention privées ou publiques peuvent ou non impliquer les ethnologues et les chercheurs ;
- sérier des suites d’expériences et d’interventions permettant l’acquisition d’un statut professionnel relativement stable ;
- dynamiser l’action culturelle, les recherches et les interventions dans le domaine des patrimoines (environnementaux, architecturaux, industriels, urbains etc…) ;
- concevoir de nouvelles formations adaptées aux situations et aux logiques
des demandes actuelles.
2 - La réponse et le projet
Nous avons donc opté pour une démarche statistique ou quantitative, pour essayer de comprendre cette population volatile qui permet aux institutions de déclarer que l’ethnologie existe. Quelques associations ont mené des études sur les trajectoires professionnelles des ethnologues, mais elles ne portent que sur une dizaine de cas. La discipline sociologique, voisine, beaucoup plus forte et organisée d’un point de vue politique, institutionnel et financier, ne s’est contentée, depuis un peu plus de dix ans, lors de colloques, que de publier des témoignages partiels, ainsi que des thèses dont les analyses quantifiées portent sur une centaine d’individus, d’étudiants, à partir de donneurs d’ordres, eux- mêmes sociologues.
Nous considérons que la population des ethnologues travaillant en métropole voisine entre 2000 et 3000 personnes, si l’on tient compte des étudiants dits
« avancés », titulaires d’une maîtrise, et dont on sait que la plupart ne s’engageront jamais dans un travail de type ethnologique. « Le travail de terrain est un rituel obligé pendant les études avant d’intégrer l’administration » (bulletin de l’A.F.A, 1986).
Pour répondre à cette commande, nous avons donc décidé, dans un premier temps, de constituer une population statistique à partir des bottins et fichiers de ces dix dernières années de la Mission de Patrimoine Ethnologique, de l’Association Française des Anthropologues, de la Société d’Ethnologie Française. Ont été exclues systématiquement :
- Les personnes que je (B.L.) connaissais afin de ne pas survaloriser les domaines de l’ethnologie urbaine et industrielle, ou de gauchir les témoignages.
- Les personnes participant au réseau RESSAC.
- Les personnes travaillant exclusivement dans le domaine international.
Ce parti pris a pour conséquence une sur-représentation d’ethnologues
« stabilisés » professionnellement, plutôt âgés, (les moins de 40 ans sont rares)
mais l’on obtient des témoignages de cursus professionnels remarquables de la
part de bénévoles, d’enseignants des écoles, collèges, lycées, de professions
libérales, d’autres salariés du domaine public ou privé, que l’on aurait tendance
à oublier lorsque l’on disserte entre spécialistes, et on peut être certain qu’ils
font vivre l’ethnologie dans les provinces.
Le recueil de données a été effectué par trois jeunes femmes en D.E.S.S. de sociologie à Nantes. Les enquêtes par téléphone ne sont guère appréciées par les statutaires des universités ou du C.N.R.S., elles font trop « américaines », non académique, d’où quelques plaintes que nous assumons. Nous avons dû, d’autre part, adapter quelques logiciels de traitement d’enquête (Modalisa, Access, Excel) à notre opération, ce qui explique un démarrage dans les recueils de données trop long à notre goût. Mais ces contraintes techniques étant résolues, nous pourrions facilement prolonger ce travail statistique, quantitatif et qualitatif.
Cette étude peut être comprise comme un prolongement des journées d’Athis- Mons en novembre 1999, « Anthropologie et actions culturelles » et par celui des activités de RESSAC (REseau Sciences Sociales et Actions Culturelles ) qui étudient, mais seulement de manière qualitative, à partir de témoignages et de conférences, les différentes configurations de la recherche ethnologique et son articulation avec les organismes de l’action culturelle, les situations et perspectives de la professionnalisation des ethnologues et les rythmes différentiés entre les activités de recherche, de muséographie et d’action politique. Il nous paraissait important d’obtenir une première vision quantitative de la situation des ethnologues en France, et cette étude répond à une commande de la D.A.P.A, « Mission du Patrimoine Ethnologique » de l’époque (lettre de commande de J.M. Jenn n° 2000 56 20 90/06).
Nous devons prévenir tout de suite le lecteur : cette étude n’a pas pour objet de mettre en évidence les rapports qu’entretiennent les ethnologues avec la Mission du Patrimoine Ethnologique, dénommée selon le langage indigène
« mission du patrimoine » ou plus simplement « la mission », et c’est sous ces
termes que la « M.P.E. » apparaîtra dans le texte qui suit. Tous nos
interlocuteurs la connaisse, seulement une partie a travaillé avec, ou a été
subventionné par cette institution, et insiste c’est normal dans ce type d’enquête
que nous avons réalisée, sur ses carences, tout comme sur les manques de
soutiens d’autres organismes en ce qui concerne l’ethnologie du domaine
français. Nous n’avons même pas pensé lors de notre questionnaire statistique à
faire la différence entre les ethnologues qui ont pu, à un moment donné, être
subventionnés par la M.P.E. et les autres, puisque l’institution dispose
d’informaticiens compétents pour les connaître.
3 - L’histoire et les professionnalisations
Puisqu’il s’agit d’une étude de sociologie du travail classique, c’est-à-dire d’une saisie et d’une analyse des conditions de travail et des trajectoires professionnelles qui amènent les acteurs à livrer tel ou tel témoignage au moment où ils sont interviewés, nous devons mentionner, de manière rapide et allusive, l’histoire des institutions qui ont orienté les cursus de professionnalisation des ethnologues selon leurs expériences et trajectoires sociales. Cette histoire participe de la mémoire orale des ethnologues, toute empreinte de subjectivité. Certes, les différents virages, tendances, réorientations dans leurs politiques financières et administratives qu’ont connus les Universités, la Mission du Patrimoine, les processus de décentralisation variables selon les régions, demanderaient à être beaucoup plus développés.
Mais ceci n’est pas l’objet de cette étude, puisqu’il ne s’agit pas d’une sociologie ou d’une histoire des institutions.
Toutefois, rappelons ici les principales périodes des configurations du marché du travail pour « ceux qui se disent » ethnologues, définies par eux-mêmes, à savoir : avant 1979 , entre 1980 et 1989, enfin de 1990 à nos jours.
Les cursus professionnels d’une partie des ethnologues pourraient s’analyser en grande partie au travers de l’histoire des politiques culturelles et celle de la Mission du Patrimoine. Pendant les années 60 et 70, les activités ethnologiques dans le domaine français se déroulaient au sein d’un réseau d’associations, qui pour une grande part, servait de relais aux institutions telles que les Arts et Traditions Populaires, les laboratoires CNRS d’ethnologie et les équipes universitaires. L’émergence d’une nouvelle politique au Ministère de la Culture à la fin des années 70, et surtout au début des années 80, a quelque peu modifié cette configuration. Beaucoup de nos interlocuteurs évoquent de manière plus ou moins critique l’ambiguïté de la Mission du Patrimoine qui devait s’appuyer à l’origine à la fois sur le réseau associatif des années 60, les universitaires, les laboratoires CNRS, tout en revendiquant une certaine autonomie qui restait à construire. Pour certains, la composition des différents Conseils du Patrimoine, de 1979 à nos jours, refléterait par ailleurs bien les ambiguïtés de cette politique. Parallèlement, la raréfaction, unanimement soulignée, des subventions au cours du temps a pu cristalliser les tensions, les enjeux et les conflits entre les associations les institutions territoriales, les universités et les laboratoires de recherche. Les Directions Régionales des Affaires Culturelles.
doivent fréquemment traiter et arbitrer avec ces différents pouvoirs locaux.
Cette histoire toute récente, d’une durée de 30 à 40 ans, c’est à dire le temps d’une carrière professionnelle, ne permet toutefois pas de comprendre pourquoi les cursus des ethnologues et leurs perspectives de professionnalisation sont aussi diversifiés : en effet, dans les régions et départements, toutes les configurations d’alliance, de contournement, de mise à l’écart, de prise de monopole sont possibles entre institutions, et de nombreux projets de professionnalisation s'en sont donc trouvés perturbés. Certains de nos collègues en éprouvent un grand ressentiment, jusqu’à souhaiter parfois la suppression de la M.P.E. lorsqu’ils ont projeté, chacun à un moment donné, que cette institution pouvait homogénéiser les trajectoires et situations professionnelles.
Mais il est normal que, dans ce genre d’enquête, les critiques de tous ordres fusent. On en retiendra toutefois que plusieurs marchés du travail, plus ou moins « étanches », ont contribué à contrarier ou promouvoir des carrières professionnelles, ce qui n’est pas sans renforcer des antagonismes classiques entre classes d’âge (comme dans la société globale). Parfois, les ethnologues qui témoignent n’ont pas su saisir certaines opportunités alors que d’autres, très peu formés et diplômés, réalisent de gros chiffres d’affaires lorsqu’ils se sont installé « en libéral » ou sont rémunérés de façon conséquente lorsqu’ils obtiennent un statut de cadre, dans les Conseils Régionaux par exemple.
L’ensemble des témoignages décrit alors le milieu des ethnologues comme une société extrêmement conflictuelle : le réseau associatif ne se référerait plus à aucun code de déontologie ; ainsi, les vacataires et jeunes contractuels embauchés par les associations ou dépendant par d’autres biais des financements des DRAC se mettraient au service de statutaires ou de
« mandarins » et leur permettraient ainsi de justifier de leurs connaissances du terrain. Au sommet des hiérarchies symboliques ou imaginaires des ethnologues, « Il est de bon ton de ne pas faire de terrain ». En l’absence d’assise institutionnelle stable, cette division du travail expliquerait également pourquoi « l’ethnologie se saborde en permanence » ; chaque statutaire ayant comme principal souci de renier, voire de ridiculiser, les travaux de ses prédécesseurs.
Si l’on reprend les périodes de la mémoire orale des ethnologues, dans les
années 70, l’Etat suscitait la création d’associations et, avec la décentralisation,
celles-ci sont devenues dépendantes des régions. Les grandes opérations de
recherche, comme les actions thématiques programmées, auraient permis le
développement des écomusées et l’embauche de statutaires. Par la suite, les
liens « quasi familiaux » comme il nous a été dit, entre l’EHESS et la M.P.E.,
ont peut-être contribué à scléroser le marché de l’emploi.
Au milieu des années 80, les ethnologues ont dû « créer » leur poste en lien avec les Conseil Régionaux. « L’ethnologie dans ma région était absolument inconnue et je me suis appuyé sur un réseau d’associations et de syndicats ruralistes, des syndicats de professionnels ». Les syndicats d’exploitants ont permis, en effet, la création de postes en ethnologie rurale, l’accueil de jeunes
« thésards » et le renouveau des études folkloriques en articulation avec les collectivités territoriales ; ce moment correspond avec les préoccupations de type écologique, la création de sites protégés et celle de la redéfinition des relations entre les parcs naturels et les communes, par exemple. Pendant ces mêmes années, les postes de conservateurs de musée ou d’attachés de conservation ont également permis quelques embauches avec le développement des politiques touristiques et agricoles.
Par la suite, ces dernières années, ces perspectives de professionnalisation se sont taries tout comme les possibilités de recherches dites « personnelles » : on entendra par là celles qui sont réalisées « sur le temps de loisir » des ethnologues, ce qui indique une baisse des revenus, une précarité des statuts, ou encore la non-confiance dans la fiabilité économique et symbolique des institutions de référence. Les jeunes ethnologues ont perdu leurs illusions vis à vis d’un discours volontiers colporté par les statutaires « installés », et ne s’engagent guère dans les recherches de longue durée, comme celle qu’exige un doctorat. Tout un courant de professionnalisation aurait échappé à l’ethnologie à cette période qui correspond avec la titularisation des ethnologues et des conservateurs, aujourd’hui âgés, et également avec le verrouillage des filières de l’histoire de l’art. Les instituts de géographie qui se sont créés à la même époque ont davantage contribué à l’embauche de chargés de mission territoriaux, d’agents de développement local alors que les programmes pédagogiques et les cursus universitaires d’ethnologie n’ont guère été modifiés.
Plus récemment, quelques rares étudiants en DESS d’ethnologie, orientés vers le développement local et la création d’associations, ont re-dynamisé le marché du travail dans les métiers du développement culturel, mais ils entrent en concurrence avec des instituts établis depuis plus longtemps, comme, outres ceux de géographie, de droit ou de sciences politiques. Des actions d’expertise et de réhabilitation menées par des sociologues et des économistes ont permis l’essor du tourisme industriel et ont fait prendre conscience, des enjeux autour du développement urbain. Du point de vue des acteurs interrogés, les ethnologues en voie de professionnalisation, les reconvertis, ou encore les
« professionnalisés », tous lucides sur les configurations institutionnelles parmi
lesquelles ils ont navigué, notent avec dépit avoir toujours été en retard par
rapport à l’organisation d’autres disciplines voisines en sciences sociales et
humaines, ils n’ont pas pu saisir les opportunités d’un marché du travail trop
instable, changeant selon les régions, les années, les élections.
Enfin, on peut se demander si les réorientations de politique de la part du Ministère de la Culture, de l’Education Nationale et de la Recherche, de l’Agriculture, de la Mer, du Travail et de la Solidarité, etc… ont fait l’objet de concertations. Du point de vue des ethnologues, qui de toutes manière ne disposent pas d’un cadre institutionnel pour intervenir dans ce domaine, on ne peut que décrire des processus de décentralisation et de verrouillage des pouvoirs d’initiative territorialisés par l’émergence de nouvelles catégories de notables locaux, issues des universités, du CNRS ou de Sciences Politiques, et cette émergence n’aurait pas favorisé la gestion financière des contrats devant promouvoir l’action culturelle. Dans les régions, en Alsace-Lorraine, Rhône- Alpes, Aquitaine, Normandie,… des témoignages s’accordent pour décrire des
« montages bizarroïdes » au niveau financier, dépendant des mouvements de décentralisation et de recentralisation de l’Administration.
Les quelques discours qui suivent, à titre d’illustration, émanent de quelques directeurs de structure, de fédérations d’associations de conseillers à l’ethnologie en DRAC, parmi toutes celles et ceux que l’on a interwievés. Nous ne les nommons pas par souci d’anonymat, ils ont tous, au minimum, une vingtaine d’années d’expérience.
« Il n’y a pas eu de postes nouveaux après 88/89. Pour les hors-statuts, il n’y a pas eu d’évolution, c’est toujours la galère. Les ethnologues sont toujours aussi dépendant au niveau régional, à la botte du Conseil Régional, mais en plus, ils peuvent être contrariés par les orientations de la Mission (du Patrimoine). (…) A partir des années 90, l’ethnologie est devenue beaucoup plus théorique et donc beaucoup plus difficile à vendre auprès des élus. Pour les jeunes chercheurs il a fallu des formations complémentaires. Mais la Mission n’est pas à l’écoute du territoire. Elle s’est enfermée. Elle n’est plus au service du terrain, alors, on essaie de se débrouiller. La composition du Conseil reflète des préoccupations disciplinaires et non plus une politique de recherche et de développement. Pour les employeurs que sont les collectivités territoriales et les associations, il y a un décalage par rapport aux formations des jeunes ethnologues. Les élus n’ont pas besoin de théories, et pour eux, les diplômes n’ont pas d’importance. »
La création de DESS d’ethnologie est souhaitée. Mais, à la différence de ceux qui existent déjà, il faudrait former en priorité les ethnologues à la gestion de projets culturels et au droit administratif.
« Les jeunes ne savent pas se vendre. C’est plutôt leurs qualités d’écoute et
d’observation, leurs qualités personnelles que les employeurs recherchent et
non pas un cursus scientifique. Les donneurs d’ordres en ce moment seraient prêts à les faire travailler sur la mémoire des quartiers, la politique de la ville ; ils sont demandeurs d’une approche fine et proche des gens. Les cursus de type sociologique et la statistique ne font plus illusion. Il n’y a pas non plus de travail d’ethnologie « pure » comme lorsqu’on fait une recherche contractuelle. En fait, la recherche c’est à peine 20% du temps de travail. Sur le marché de l’emploi, les géographes sont mieux armés. Depuis la fin des années 90, s’il y a des postes d’ethnologues, c’est par un recrutement sur concours dans les collectivités territoriales et l’on doit savoir réaliser des montages financiers. Le réseau associatif sera de moins en moins favorisé. On a beaucoup trop fonctionnarisé chez les ethnologues, mais ça c’est valable aussi pour l’ensemble des disciplines en sciences humaines. »
Les associations, liées financièrement aux collectivités publiques, n’offrent plus d’emplois et ne peuvent plus salarier de permanents. Les animateurs doivent donc être des bénévoles. Face à cette situation, beaucoup de nos interlocuteurs considèrent que les universités se désintéressent du marché de l’emploi des jeunes ethnologues. Pour beaucoup de statutaires, la recherche a été un rêve de jeunesse et la plupart insistent sur les doubles cursus nécessaires, en particulier pour travailler dans l’administration ou dans des sociétés privées.
Il est évident, dans ce cas, que face à cette restructuration des configurations du marché du travail pour les ethnologues, le plus simple est de critiquer les systèmes de formation et les institutions encore existantes. Mais il est clair aussi que pour employer un jargon d’économiste ou de sociologue du travail, « les offres ne correspondent pas à la demande », ou si l’on préfère les qualifications et expériences des demandeurs d’emploi sont décalées par rapport aux demandes des élus locaux, qui sont désormais les principaux pourvoyeurs de postes de travail.
« Je suis sidéré par l’inculture des jeunes. Ils ne connaissent ni l’histoire, ni la
géographie. La demande des donneurs d’ordres concerne aussi l’économie,
comme pour, par exemple, travailler dans les métiers de l’environnement. Il
faudrait repenser tous les programmes pédagogiques à partir du DEUG, peut-
être avoir un tronc commun avec d’autres disciplines et mettre en place des
stages obligatoires à partir de la licence. (…) De toute manière, pour faire de
l’ethnologie, il faut savoir mentir et ce n’est pas bien payé. J’arrive à en placer
quelques-uns mais ils sont payés au SMIC. Les postes supposent d’être
extrêmement polyvalent. Il faut faire de la comptabilité, de l’animation, des
expositions, être un médiateur intercommunal. »
Devant ce désarroi de la population enquêtée, il semble que la pérennité de la discipline ne soit guère assurée, et il est ainsi de bon ton de critiquer le parisianisme des institutions et les préceptes des ethnologues issus de l’Ile de France, car, quoiqu’on en dise, les formations reconnues en France ne se sont jamais décentralisées : tout étudiant le sait ; la valeur du diplôme dépend de la ville dans lequel il a été soutenu. En Ile de France, la proximité géographique des sièges de décision et des conseils ou associations « d’experts » favoriserait à la fois la reproduction des pouvoirs et les griefs des provinciaux, qui s’estiment professionnellement tout aussi compétents.
« Le Conseil du Patrimoine est dominé par les chercheurs et les universitaires.
Ils ont adopté une logique de défense, de développement de la discipline alors qu’on devrait mettre l’ethnologie au service des régions. On ne se pose jamais la question du service public, ni de la place de l’ethnologie dans la société. Il y aurait un énorme travail de promotion à faire. Lorsqu’il y a des besoins dans une commune, on ne pense jamais à aller chercher un ethnologue, et ça c’est (de) la responsabilité des grands patrons (des universités) et des mandarins ».
Dernier point, d’après beaucoup de nos collègues, l’académisme universitaire qui n’aurait guère changé de structure depuis plusieurs siècles, reproduirait l’exploitation des étudiants par leurs enseignants (personnellement, je préférerait parler de sous-traitance de la prise de risques symboliques et financiers, y compris dans les services administratifs où le calcul des intérêts politiques et personnels est omniprésent). Les enseignants statutaires freinerait alors la création de structures de gestion de recherche et d’expertise (de type association 1901) qui échapperaient à l’administration comptable des universités. Avec la mise en concurrence des structures (et de la souplesse financière accordé par le droit privé pour les SA, SARL, mais non pour les coopératives), les circulations de crédits entre le domaine public et privé se seraient alors raréfiés. Si les élus ont désormais le souci de valoriser leur patrimoine urbain ou leurs cultures scientifiques et techniques locales ou nationales, ils ne trouvent pas, parmi les ethnologues, des personnes qui soient rôdées au fonctionnement institutionnel de l’administration.
Les orientations théoriques, impulsées par les conseils scientifiques successifs
de la M.P.E, accentuent également ce décalage entre la demande des élus, très
pragmatique puisque les délais d’une opération sont fonction des échéances
électorales et les compétences des ethnologues, d’autant plus en situation de
faiblesse qu’ils se critiquent entre eux. Ces derniers sont en concurrence pour
un appel d’offre basé sur les rythmes des temps des administrations
comptables, des échéances universitaires, électorales, des « coups » que peuvent
monter les associations (syndicats d’entrepreneurs ou de salariés compris) et
pourquoi pas sur les négociation des relations conjugales ou familiales
tellement le statut social paraît bizarre. Ils n’ont guère accès aux postes des collectivités territoriales compte tenu de la concurrence, on l’a dit, des géographes et des juristes mieux formés à la durée longue de l’administration étatique des territoires.
Pour terminer cette introduction, on ne peut s’empêcher de faire témoigner quelques personnes :
« La mission se condamne. Les conseillers à l’ethnologie en DRAC n’ont plus de crédits (d’argent et de considération) et on n’a encore jamais réfléchi à une politique de recherche qui soit utile au Ministère de la Culture. Pourtant, des opportunités existent dans les collectivités territoriales mais l’université ou le CNRS n’influe pas sur ces perspectives d’emplois. Il n’y a pas de collectif de travail. On peut prendre l’exemple des nouvelles technologies avec la numérisation, les scanners, le net, que l’on utilise pour traiter les archives municipales. Mais la plupart du temps, pour faire ce travail, on embauche des journalistes, d’ailleurs mal payés, et non des ethnologues. Il faudrait penser à une éducation des personnes qui travaillent dans les collectivités ».
« Alors, on se demande quel est le boulot de la Mission puisqu’elle ne s’investit pas dans les collectivités. Les agents municipaux pourraient avoir des formations permanentes en ethnologie, comme dans les écoles d’infirmières ou d’assistantes sociales. Mais on n’a jamais rien exploité en terme de formation.
Même le personnel des DRAC est très mal formé. On ne sait même plus réaliser des montages institutionnels. Tout est à refonder : la question de la discipline, celle du champ culturel et celle de l’ethnologie. La discipline a un aspect ringard alors qu’on pourrait facilement la brancher sur les acteurs politiques.
Ce serait une chance à saisir pour et par les universitaires. Il y a de nouvelles demandes, de nouvelles pratiques de l’ethnologie, et ce n’est pas bien vu, ou pas perçu par la Mission ».
« Le (la MPE) Patrimoine Ethnologique, c’est une greffe bizarre entre la
Recherche et l’Administration. Venir travailler en région (en province) suscite
toujours autant de mépris. Alors, la Mission s’accroche à la recherche
théorique menée par des parisiens, aux médias, au cinéma pour donner
satisfaction aux technocrates. Maintenant, on assiste à un retrait de l’Etat et la
Mission vit une situation d’épuisement. Les régions et les DRAC sont appelées
à la rescousse, les ethnopôles sont devenues à la mode, et les universitaires
veulent les contrôler au nom de la discipline académique.
I.- LA POPULATION ETUDIEE 1- Présentation
Cette présentation statistique est forcément un peu aride car nous n’avons pas voulu commenter les tableaux que nous faisons figurer dans ce rapport.
La moyenne d’âge de la population que nous avons étudiée est de 52 ans. A partir de 50 ans, les hommes sont plus souvent encore en activité que les femmes. Les universitaires et chercheurs C.N.R.S. se répartissent dans toutes les classes d’âge. Les autres enseignants, instituteurs, professeurs de collège et lycée ont entre 40 et 59 ans. On compte également 7 directeurs de structures associatives, entre 35 et 51 ans et 10 professions libérales entre 41 et 61 ans.
Ces trois dernières sous-populations nous semblent mésestimées par les institutions et c’est pourquoi nous orienterons nos analyses plutôt vers elles, car les populations des statutaires des universités et du C.N.R.S. sont mieux connues et possèdent un plus grand pouvoir de parole publique. Au total, nous avons étudié une population de 79 ethnologues, salariés d’organismes dont l’existence dépendrait strictement du secteur public, 17 salariés du privé et 4 salariés d’association. Nous avons bien conscience qu’entre le « sponsoring » et les subventions, les frontières sont floues.
On compte également parmi cette population : - 75% de salariés en CDI,
- 6% de salariés en CDD dont la moitié ont moins de 40 ans, - 4% de chômeurs,
- 15% de retraités.
Il est évident que le pourcentage de salariés en CDD est sous-représenté puisque nous n’avons enquêté en cette première étape d’enquête, qu’auprès d’ethnologues « stabilisés », c’est-à-dire figurant dans les répertoires de la Mission du Patrimoine Ethnologique, de la Société d’Ethnologie Française, de l’Association Française des Anthropologues. Les jeunes ethnologues en voie de professionnalisation, âgés de 25 à 35 ans, seront une population-cible privilégiée lors des prochaines enquêtes.
35% de cette population consacre tout son emploi du temps à l’ethnologie, et il
s’agirait plutôt des classes d’âge jeunes, en tout cas de moins de 45 ans,
statutaires ou en cours de formation et de professionnalisation. Les ethnologues les plus âgés consacrent donc moins de temps à la discipline.
32% disent se consacrer à l’ethnologie de manière partielle et il s’agit plutôt des classes d’âge entre 46 et 60 ans.
22% sont des bénévoles et ils se répartissent dans toutes les classes d’âge.
Les reconvertis se consacrent toujours à l’ethnologie, par plaisir ou passion, un tiers d’entre eux ont entre 45 et 50 ans.
Mais dans les faits, il est bien difficile d’établir des frontières strictes entre les
bénévoles, les reconvertis et ceux qui pratiquent l’ethnologie de manière
partielle, tant leurs cursus professionnels et leurs statuts peuvent se ressembler,
si l’on exclue les statutaires des universités ou de la recherche « qui sont payés
pour ça » comme se plaisent à le dire les non-statutaires.
Tableau 1 : Croisement : âge/statut (pourcentages « arrondies »)
Age Université CNRS
Enseignants autres
Directeurs de structures, associations
Salariés autres
Professions libérales, indépendant
TOTAL
30 1 1
35 2 1 3
36 1 1
37 1 1
40 1 1
41 2 1 1 4
42 2 1 1 1 4
43 1 1 1 4
44 1 1 2
46 2 2 4
47 1 1 1 3
48 1 1 1 1 1 5
49 1 2 3
50 6 1 1 2 10
51 3 2 1 6
52 1 2 2 5
53 5 1 3 1 10
54 1 1 2
55 1 1
56 1 2 3
57 3 1 4
58 1 2 1 4
59 1 1 1 3
60 2 2
61 1 1
65 1 1
66 1 1
67 1 1
68 1 2 3
72 1 1 2
75 1 1
76 1 1
79 1 1
80 1 1
84 1 1
TOTAL 42 19 7 22 10 100
Tableau 2 : croisement : âge/sexe
Population retenue en valeur absolue, après l’enquête
AGE MASCULIN FEMININ TOTAL
30 1 1
35 1 2 3
36 1 1
37 1 1
40 1 1
41 1 3 4
42 2 2 4
43 4 4
44 1 1 2
46 2 2 4
47 2 2 4
48 3 2 5
49 2 1 3
50 6 4 10
51 5 1 6
52 2 3 5
53 8 2 10
54 2 2
55 1 1
56 2 1 3
57 3 1 4
58 4 4
59 2 1 3
60 2 2
61 1 1
65 1 1
66 1 1
67 1 1
68 3 3
72 2 2
75 1 1
76 1 1
79 1 1
80 1 1
84 1 1
TOTAL 68 33 101
Graphique (tableau 3) : âge/sexe
Effectifs masculin féminin
0 1 2 3 4 5 6 7 8 9
AGE 30 ans
35 ans 36 ans
37 ans 40 ans
41 ans 42 ans
43 ans 44 ans
46 ans 47 ans
48 ans 49 an
s 50 ans
51 ans 52 ans
53 ans 54 ans
55 ans 56 ans
57 ans 58 ans
59 an s 60 an
s 61 ans
65 ans 66 ans
67 ans 68 ans
72 ans 75 ans
76 ans 79 ans
80 ans 84 ans Ages
Effectifs
homme s
femme s