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Quand les acteurs se mêlent d'ontologie

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Academic year: 2021

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HAL Id: hal-02644039

https://hal.inrae.fr/hal-02644039

Submitted on 28 May 2020

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Quand les acteurs se mêlent d’ontologie

Genevieve Teil

To cite this version:

Genevieve Teil. Quand les acteurs se mêlent d’ontologie. Revue d’Anthropologie des Connaissances, Société d’Anthropologie des Connaissances, 2011, 5 (2), pp.437-462. �10.3917/rac.013.0437�. �hal- 02644039�

(2)

S

OMMAIRE

– Revue d’anthropologie des connaissances vol. 5 – 2011/2

L

ES RESSOURCES BIOLOGIQUES

Introduction

FABIEN MILANOVIC ...188

Des ressources génétiques à la biodiversité cultivée

CHRISTOPHE BONNEUIL et MARIANNA FENZI ...206

La bioprospection au Brésil et au Mexique, un eldorado ?

GEOFFROY FILOCHE et JEAN FOYER ...234

Internationaliser des standards, mettre en banque avec confi ance

NEIL STEPHENS, PAUL ATKINSON et PETER GLASSER ...260

L’équipement du travail de production de données en écologie.

L’exemple de la constitution de la Zone Atelier Alpes

CÉLINE GRANJOU et ISABELLE MAUZ ...287

Construire l’animal sélectionnable

JULIE LABATUT, FRANCK AGGERI, BERNARD BIBÉ et NATHALIE GIRARD ....302

V

ARIA

Les limites de la coprésence à distance. Le guidage sur téléphone mobile

MARC RELIEU et JULIEN MOREL ...337

La référence aux lieux et à la proximité mutuelle et l’émergence de projets de rencontre dans les conversations mobiles

CHRISTIAN LICOPPE et JULIEN MOREL ...363

Géographies mobiles et divergentes. L’établissement interactionnel des lieux d’intervention dans des appels au secours

LORENZA MONDADA ...391

Quand les acteurs se mêlent d’ontologie

GENEVIÈVE TEIL ...438

(3)

C

OMPTES

R

ENDUS

Bruno Latour. Cogitamus. Six lettres sur les humanités scientifi ques.

XAVIER GUCHET ...464

Denis J., Pontille D. Petite sociologie de la signalétique. Les coulisses des panneaux

du métro.

PHILIPPE SORMANI ...467

(4)

L ES RESSOURCES BIOLOGIQUES

L ES RESSOURCES BIOLOGIQUES Enjeux transversaux de

connaissance, socialisation, régulation

FABIEN MILANOVIC

Manipuler et collectionner des organismes vivants n’est pas, en soi, une activité innovante récente. Il serait possible de relever de telles pratiques pendant plusieurs siècles de notre histoire, par-delà leur diversité (Schnapper, 1988 ; Tassy, 1991, Chauvet et Olivier 1993 ; Bowker, 2000). Mais le développement des biotechnologies a introduit une infl exion majeure au regard des capacités de conservation et d’intervention sur le vivant. D’un point de vue fonctionnel, les organismes vivants recèlent de nombreuses entités désormais modifi ables (par ex. la recombinaison de génotypes), reproductibles (par ex. les techniques d’amplifi cation génique comme les PCR – Polymerase Chain Reaction), conservables (par ex. la cryoconservation), supports de pratiques scientifi ques, médicales, industrielles, politiques et plus généralement économiques (Morange, 1994 ; Gaudillière, 2002 ; Atkinson et al., 2009). Qu’elles soient d’origines végétales, animales ou humaines, ces entités sont devenues des potentiels gisements de « ressources biologiques » exploitables (comme le stipule la Convention sur la Diversité Biologique des Nations Unies de 1992

1

).

Le développement des contrats concernant le vivant l’illustre (Bellivier et Noiville, 2006). Tout comme l’emploi récurrent de cette notion de « ressource biologique » dans des consortiums internationaux de chercheurs, dans des accords entre États, dans les hôpitaux, au sujet de champs cultivés et de l’environnement.

Il faut dire que l’essor de la biologie moléculaire, de la bio-informatique ainsi que le séquençage du génome d’organismes sans cesse plus nombreux, tout comme la mise en évidence de la perte de diversité biologique sur terre, n’y sont pas étrangers. D’ailleurs, c’est là que réside un autre ressort dans l’emploi

1 La Convention défi nit les ressources biologiques comme « les ressources génétiques, les organismes ou éléments de ceux-ci, les populations, ou tout autre élément biotique des écosystèmes ayant une utilisation ou une valeur effective ou potentielle pour 1’humanité » (CDB, p. 4).

(5)

Présentation 189

de cette notion : elle n’est pas circonscrite à l’un des règnes du vivant (végétal, animal et humain) mais pointe ce qui les rassemble : la vie. L’un des objectifs de ce dossier est de documenter cet accroissement du pouvoir (des humains) sur la vie, ce « bio-pouvoir » dont parlait M. Foucault pour étudier « des procédés de pouvoir et de savoir [qui] prennent en compte les processus de la vie et entreprennent de les contrôler et de les modifi er » (Foucault, 1976, p. 187).

Effectivement, au-delà des règnes, les pratiques qui consistent à « distribuer le vivant dans un domaine de valeur et d’utilité » (ibid., p. 189) se sont démultipliées ces dernières décennies. Le développement d’aires naturelles protégées, les lois de bioéthique, les collections d’échantillons biologiques gérées par des biobanques ou la sélection animale sur critères génotypiques le mettent en évidence. D’une manière concomitante à leur ascension aux premières places dans les agendas politiques internationaux, les ressources biologiques occupent aussi une bonne place dans les agendas de recherche en sciences sociales. Pour autant, l’étude du vivant est le plus souvent restreinte à l’un de ses trois règnes.

Si cette catégorisation fait sens au regard de la spécifi cation des enjeux et de certaines pratiques qui y sont associés, il reste toutefois pertinent d’adopter un point de vue transversal et de remonter aux enjeux qui concernent ces trois formes de vie. C’est là le vecteur qui a guidé la composition de ce dossier sur les ressources biologiques et orienté ce texte introductif.

Pour en montrer l’heuristique, je propose tout d’abord de cerner des enjeux transversaux de connaissances propres à ces ressources. Dans la section suivante, je retracerai la généalogie de la notion de ressources biologiques, pour, ensuite, spécifi er les pratiques effectives qui s’appuient sur celles-ci en les circonscrivant à un règne et en y rattachant les apports des articles qui composent ce dossier.

En guise de conclusion, je propose d’esquisser les grandes lignes des enjeux de régulation qui traversent les usages des ressources biologiques.

TROIS ENJEUX DE CONNAISSANCE

RELATIFS AUX RESSOURCES BIOLOGIQUES

Avant de documenter les pratiques propres à un règne, intéressons-nous à la

transversalité d’enjeux de connaissance relatifs aux ressources biologiques. Car,

qu’elles soient végétales, animales ou plus spécifi quement humaines, de telles

entités s’appuient sur des chaînes métrologiques et des infrastructures, sont

encadrées dans leurs usages par des dispositifs juridico-éthiques contraignants

et sont le lieu de rencontres entre diverses communautés épistémiques. Ce que

nous verrons successivement.

(6)

Revue d’anthropologie des connaissances – 2011/2 190

Économiciser la nature et le vivant

À partir des années 1970, afi n de convaincre les décideurs de l’urgence à prendre des mesures de protection de la planète, des naturalistes ont orienté leur argumentaire en mettant en avant les « bénéfi ces économiques » que procure la diversité biologique sur terre (Myers, 1983). Depuis lors, des articles de presse aux discours politiques, des recherches scientifi ques aux associations militantes, une conception « économicisée » de la nature a acquis une certaine légitimité et se voit banaliser

2

. Diverses « typologies de biens et services rendus par les écosystèmes » ont ainsi vu le jour. Approvisionnement en eau, contrôle de l’érosion, formation des sols sont des exemples desdits services. Une fois ces biens et services identifi és, il reste alors à calculer les coûts à payer si ces services étaient accomplis par des humains. Dans un article classique, publié dans la revue Nature, une équipe d’écologistes, d’économistes et de géographes a proposé une telle évaluation monétaire des services rendus par les écosystèmes terrestres et aquatiques (par exemple, épuration de l’eau et de l’air, rétention des sols dans les écosystèmes, cycle des nutriments, pollinisation, régulation des populations à travers les chaînes trophiques). Selon les auteurs, ces services auraient coûté entre 16 000 et 54 000 milliards de dollars (US) par an s’ils avaient donné lieu à des transactions marchandes (Costanza et al., 1997).

La question de la perte de diversité biologique, d’abord posée comme problème environnemental et par la suite instituée dans le cadre d’une problématique de gestion de ressources naturelles (où les ressources génétiques sont au premier rang), a suscité la mise en place de mesures, d’indicateurs, d’investissements de forme et autres dispositifs de calculabilité requis pour rendre faisable de telles mises en équivalence monétaires

3

.

Il en va de même pour ce qui concerne l’humain. À titre d’exemple, si, dans le cadre de la loi française, la non-patrimonialité du corps interdit d’en vendre des organes ou des éléments

4

, il n’empêche qu’en guise de contribution aux coûts de mise à disposition de ressources biologiques, les tumorothèques hospitalières cèdent une coupe de tissu tumoral en paraffi ne contre 90 à 110 euros, un échantillon d’ADN tumoral contre 100 à 200 euros

5

. Là aussi, la facturation de

2 Voir Lévêque et Mounolou (2001) pour une telle approche utilitariste naturalisée, et Vivien (2005) pour sa problématisation sur un plan économique.

3 Sur ces activités d’objectivation et de qualifi cation d’entités, de classifi cation, de mesures, et les

« infrastructures invisibles« où elles prennent place, voir notamment les travaux de Bowker et Star (1999), Callon et Munesia (2003), Vatin (2009).

4 Voir l’ouvrage de Bellivier et Noiville (2006) et le travail de cadrage juridique pour l’Assistance Publique des Hôpitaux de Paris de Dupont (2008).

5 Les tumorothèques suivent en cela les indications élaborées par un groupe de travail sur les ressources biologiques, composé d’experts et piloté par l’Institut National du Cancer, in « Étude des coûts de fonctionnement et recommandations pour la mise à disposition de ressources biologiques à des fi ns de recherche », Inca, Boulogne-Billancourt, 2010. Voir aussi http://www.e-cancer.fr/

recherche/les-ressources-biologiques pour de nombreux documents en ligne. Pour une analyse empirique détaillée de ces prestations de services par des banques de tumeurs cancéreuses, voir mon rapport « La socialisation des tumeurs cancéreuses », recherche fi nancée par l’Institut national du cancer (INCa), Inserm U558, 2008.

(7)

Présentation 191

biens et services relatifs aux ressources biologiques dans le domaine biomédical est une pratique en voie de banalisation (ici avec les tumorothèques, ailleurs avec les Centres de ressources biologiques (CRB), et plus généralement les biobanques). Les marchés de ressources biologiques d’origine humaine sont effectivement en plein essor actuellement (Kaushik, 2006 ; Waldby et Mitchell, 2006 ; Pontille et al., 2007 ; Mitchell et Waldby, 2010), l’extension d’une logique contractuelle et marchande (les brevets) au monde du vivant n’étant plus, loin s’en faut, marginale (Dasgupta et David, 1994 ; Cassier, 2002 ; Revue d’économie industrielle, 2002 ; Bellivier et Noiville, 2006 ; Gaudillière et Joly, 2006 ; Aubertin et al., 2007 ; Bonneuil et Thomas, 2009).

C’est également sensible dans le domaine animal, où la commercialisation des animaux domestiques (avec les tenants de rentabilité associés) exacerbe les enjeux de sélection des reproducteurs (par exemple des bovins) et incite à la mise en place de tout un ensemble d’outils destinés à évaluer la valeur génétique de ces derniers. Contrôle des performances, épreuve de la descendance et, plus récemment, étude de liaison, équation de prédiction et index de valeur génétique, sont des exemples de dispositifs calculatoires qui permettent d’équiper les pratiques de croisement, d’élevage et de mise sur le marché d’animaux domestiques (Verrier et al., 2010).

Dans ces pratiques d’économicisation entrent en jeu des « processus de métrologisation, de rationalisation, d’encadrement » de la nature et du vivant

« par la classifi cation, le chiffrage et le calcul » (Bidet et al., 2009, p. 277)

6

, que ce soit les « services rendus par les écosystèmes », les ressources biologiques ou génétiques, ou encore les indicateurs sur les évolutions du climat. C’est là un premier enjeu de connaissance : comment est rendue possible une « valuation » marchande de la nature et du vivant et des « ressources » qui y sont associées ? En quoi cela participe-t-il de son « économicisation » ? Quels en sont les cadrages juridiques ? Les enjeux politiques internationaux ? En quels sens peut-on parler de marchés de la biodiversité, de marchés des ressources biologiques ? Quelle place y occupent les chaînes métrologiques et, plus généralement, les infrastructures sur lesquelles ils s’appuient ? Avec quelles conventions et quelles asymétries (entre acteurs, entre pays du Nord et du Sud, etc.) ?

Régler les usages

Un deuxième enjeu, consubstantiel au premier, est tout aussi prégnant : le

réglage des usages et le contrôle de la distribution de ces ressources (d’origines

humaine, animale ou végétale). La possibilité d’extraire des éléments de corps humains, d’animaux ou de la nature, de les conserver sous une forme stabilisée et de les utiliser s’est effectivement accompagnée d’un encadrement juridico-

6 Je réfère ici au cadre théorique élaboré par A. Bidet, F. Vatin et leurs collègues (Vatin, 2009) pour rendre compte de l’« économicisation du monde » (cf. le Manifeste intitulé « Le sens de la mesure » publié en annexe du livre cité).

(8)

Revue d’anthropologie des connaissances – 2011/2 192

éthique des pratiques de plus en plus précis

7

. Ce qui n’a pas manqué de soulever de nombreux enjeux juridico-éthiques (Commin, 2010, pour l’humain), (bio) politiques (Raman et Tutton, 2010) et économiques (Kaushik, 2006) ainsi que des controverses comme celles liées aux OGM et au changement climatique. Sont ainsi mises en exergue tout à la fois des pratiques inédites et leur acceptabilité, leur légitimité ou leur justifi cation.

Les évolutions en cours sont transversales aux enjeux de connaissance relatifs aux ressources biologiques au sens où il s’agit de socialiser des entités biologiques au sein d’un monde commun et de rendre acceptables les actions qui les mobilisent. Si on délaisse l’approche essentialiste – qui procède d’une appréhension naturalisée des ressources biologiques, fréquente dans la littérature spécialisée (voir Inserm, 2005 ; Vlastos et al., 2009) et dans les discours politico-institutionnels où il est aussi question de « ressources naturelles », « génétiques » ou « vivantes »

8

–, c’est tout le travail effectué pour

fabriquer et/ou fi gurer ces ressources qui apparaît au grand jour. Ce qui appelle

des enquêtes pour le documenter et des analyses pour comprendre comment ce travail de mise en forme de ces ressources est lié aux utilisations ultérieures qu’il rend possible et conditionne

9

. C’est aussi le travail de régulation accompli au regard des ressources biologiques qui est concerné : quelle(s) tension(s) entre des biens considérés comme collectifs ou publics et leurs usages privés ? Comment le vivant est-il approprié (contrat, droits de propriété intellectuelle, brevets) ? Quelles diffi cultés soulevées par l’accès de nombreux acteurs à des équipements, des aires ou des bases de données mutualisés, sachant que ces accès sont sous-tendus par des logiques d’implication professionnelle ? Avec quels types de négociations et formes de coopérations ?

D’autres enjeux transversaux de connaissance ont également cours, comme ceux qui consistent à apprendre à gérer différemment notre relation à l’environnement, les dualités ontologiques (récurrentes) d’antan (Homme- Nature) laissant progressivement place à un solidarisme ontologique (co-genèse Homme-Nature) que des auteurs comme B. Latour (1991, 1993), P. Descola (2005, 2011) ou R. Larrere (2005) ont contribué à mettre en perspective. Les modalités de prise en compte des dynamiques du vivant dans la gestion des territoires, les pratiques de gestion « intégrée » des « ressources naturelles » et des écosystèmes et, plus fondamentalement, la reconfi guration des chaînes d’« interdépendance dynamique et productive entre activités humaines et

7 Cf. la Convention sur la diversité biologique de 1992, les lois françaises de bioéthique et leurs révisions depuis 1994, ainsi que les lois sur l’élevage de 1966 (modifi ées en 2009) et les lois d’orientation agricole de 2006.

8 C’est d’ailleurs là l’une des raisons des critiques formulées à l’encontre de l’usage du terme de ressource, qualifi é de « ressourcisme », qui procède, de façon tacite dans les problématiques environnementales, d’une logique de « protection à fi nalité d’exploitation différée dans le temps » (Ramousse et Salin 2007). Insister sur les ontologies de telles ressources s’avère effi cient pour contrecarrer les implicites qu’il renferme.

9 La défi nition proposée dans la CDB (cf. la première note de bas de page) repose aussi sur une telle approche en faisant comme si l’utilité potentielle des « éléments biotiques » était une de leurs caractéristiques constitutives.

(9)

Présentation 193

milieux biologiques » (Kalaora, 2010, p. 12) sont des exemples d’expériences et de dispositifs qui mériteraient des analyses approfondies.

Redéfi nir les pratiques épistémiques

Brutalement interrompue au Venezuela en juin 2010 faute de fi nancements, la mission Terre-Océan a bien failli être la dernière expédition scientifi que menée par le navire « La Boudeuse » (dont le nom fait écho à la frégate du même nom guidé par Louis-Antoine de Bougainville, épaulé par une équipe de savants afi n d’explorer les mers et océans du globe à la demande de Louis XV).

Magnifi que trois-mâts battant pavillon français et consacré à l’exploration scientifi que dans le monde, le fragile montage fi nancier sur lequel il reposait fut en passe d’être défi nitivement caduc et le bateau sur le point d’être vendu (cf. Le Monde daté du 7 janvier 2011)

10

. Si, lors de sa dernière mission, quelques dizaines de chercheurs d’horizons disciplinaires hétéroclites étaient à son bord, le programme de l’expédition n’avait pas été élaboré et conduit par un aréopage de scientifi ques mais par le comité directeur de la Société des explorateurs français, en association avec le ministère de la Recherche, partenaire de la mission.

Cette anecdote renvoie à la grande hétérogénéité des dispositifs et des acteurs engagés dans la production de données relatives au vivant et au climat (Zimmerman, 2008). Elle pointe la place qu’y occupent les chercheurs aux côtés d’autres types de producteurs de savoirs (Callon et al., 2001 ; Leach et al., 2005 ; Bonneuil et Demeulenaere, 2007 ; Charvolin et al., 2007). Est aussi posée la question de la gestion et de l’accès à ces données ou, plutôt, aux bases de données (Hilgartner et Brandt-Rauf, 1994 ; Baker et Bowker, 2007 ; Hine, 2006 ; Milanovic et al., 2007). Le relatif « désenclavement »

11

des institutions productrices de connaissances et les modalités d’engagement des scientifi ques dans les dispositifs institués, génèrent d’autres enjeux de connaissance : quelle(s) implication(s) des chercheurs dans ces activités (de mise en forme et en calcul, de collecte de données, d’appropriation, de mise en circulation) ? Quelle dynamique se noue entre scientifi ques et d’autres acteurs au sein de ces activités ? En quoi cela participe-t-il d’une évolution des activités inhérentes au métier des « travailleurs du savoir » ? Comment caractériser les changements épistémiques en cours et à quoi les relier ?

Ces questions concernent les conditions, concrètes et évolutives, d’exercice du métier de chercheur où diverses options s’offrent à ce dernier :

10 Après de nombreux mois d’incertitudes, un fonds de dotation « Mission Terre-Océan » a été crée et annoncé publiquement lors d’une conférence de presse tenue le 17 mars 2011 à l’institut Océanographique de Paris : « La Boudeuse repart ! ».

11 La notion de désenclavement désigne « les opérations qui consistent à lier la légitimité d’une institution à sa capacité d’ouverture à l’extérieur ». Réciproquement, les opérations d’enclavement sont celles « qui consistent à construire la légitimité des institutions sur leur capacité à se prémunir contre les pressions extérieures » (Dodier, 2003, p. 30).

(10)

Revue d’anthropologie des connaissances – 2011/2 194

d’une participation à des dispositifs de gouvernabilité confrontés à la gestion d’incertitudes (Chalas et al, 2009), à sa contribution à de nouvelles formes d’articulations entre les résultats de recherche scientifi que et les groupes sociaux concernés par ces recherches

12

(Callon et Rabeharisoa, 2008).

Au-delà de leur assignation à des enjeux circonscrits par leur appartenance à un règne particulier, on voit l’heuristique que recèle une appréhension trans-catégorielle des ressources biologiques : leur insertion au sein de chaînes métrologiques qui contribuent à la composition des liens sociaux et environnementaux ; les cibles qu’elles sont au regard de pratiques destinées à la régulation des usages, de la circulation et de l’appropriation du vivant ; les modifi cations qu’elles engendrent dans les activités qui les mobilisent.

Pour autant, si les ressources biologiques autorisent une réfl exion qui ouvre sur une série d’enjeux fondamentaux, relatifs à l’environnement, la santé, les sciences, l’agro-industrie, qu’en est-il des pratiques effectives où elles sont engagées, aussi bien à l’échelle planétaire dans leurs relations avec la biodiversité, qu’aux échelles humaine (dans leurs rapports à la santé) et animale (de par la place de la génomique dans la gestion des espèces domestiques) ? Les articles qui composent ce dossier abordent ces aspects sous l’angle de l’un des règnes du vivant. Mais avant de les présenter en mettant l’accent sur les enjeux qu’ils étudient, la section suivante propose de retracer la genèse de la notion de ressources biologiques.

GÉNÉALOGIE DES RESSOURCES BIOLOGIQUES

Les premières formes d’expression de souci politique au regard de l’environnement datent de la fi n

XIXe

- début

XXe

siècle. Sans reprendre ici, dans le détail, les jalons de cette histoire

13

, il est intéressant de remarquer les évolutions sémantiques qui vont de la nature à la biodiversité (en passant par le développement durable, les ressources naturelles puis vivantes). 1923 est à cet égard une étape importante : se tient cette année-là à Paris, au Muséum national d’histoire naturelle, le premier congrès international pour la protection de la nature. Le 1

er

juin, L. Mangin, directeur du muséum et président général du congrès, prononce un discours, remarquable à plus d’un titre. Retenons simplement ici que c’est un véritable appel à la protection de la nature qui est

12 Voir, dans le domaine environnemental, Fortier et Alphandéry (2005) sur la mise en œuvre de Natura 2000 en France, et Demeulenaere (2009) pour ce qui concerne les ressources génétiques végétales.

13 Voir le travail de l’association pour l’histoire de la protection de la nature et de l’environnement (site web : http://www.ahpne.fr/). Sur l’institutionnalisation de la thématique de l’environnement, notamment dans l’action publique, voire le travail de F. Charvolin (2003).

(11)

Présentation 195

lancé, pour des raisons tant esthétiques que « pratiques »

14

. Ce n’est cependant qu’ultérieurement que va s’affi rmer une appréhension beaucoup plus utilitariste de la nature.

Effectivement, 25 ans plus tard, en 1948, est fondée l’Union Internationale pour la Protection de la Nature (UIPN). Le texte fondateur de cette organisation indique, dès son préambule, qu’« on peut entendre par “Protection de la nature”

la sauvegarde de l’ensemble du monde vivant, milieu naturel de l’homme. Cet ensemble renferme les ressources naturelles renouvelables de la terre, facteur primordial de toute civilisation »

15

. S’il est encore question de Nature, le terme de « ressource » est mis en avant et sera amené à occuper une place sans cesse croissante par la suite, au détriment du premier. Et ce pour des raisons politiques : le secrétaire général de l’UIPN, dès 1949, prend acte du fait que la mobilisation autour de la protection de la nature s’avère peu convaincante : il décide de réorienter son argumentaire en faisant fi de considérations morales et esthétiques, et en avançant désormais des « arguments anthropocentriquement utilitaires » (Harroy, 1949)

16

. Se déploie dans cette veine la notion de

« développement durable » qui vise à concilier développement économique et protection du monde naturel. Dans ce mouvement, l’usage du terme de nature s’estompe progressivement au profi t de celui de « ressources vivantes », pour aboutir à celui de diversité biologique, ou biodiversité, dans les années 1980 – avec comme moment clé le Forum National sur la « biological diversity » organisé par la National Academy of Sciences et la Smithsonian Institution, et les ouvrages qui y font suite comme ceux de Wilson et Peter (1988) et Wilson (1992).

Ces glissements de sens suggèrent que le terme de biodiversité s’est substitué à celui de nature de par sa plus grande capacité attractive, mobilisatrice et fl exible

17

. La notion de ressource permet en ce sens de ne plus appréhender la nature comme un bloc monolithique, une entité globale et globalisante, mais au contraire comme composée d’une multitude d’éléments (de ressources) dont l’enjeu est leur intégration au sein d’une problématique gestionnaire : il s’agit de gérer la nature, ou le patrimoine naturel, au sein d’une économie où la nature

14 « Nous voulons aussi dénoncer et enrayer la destruction désastreuse (...) d’incalculables richesses dont l’exploitation prudente devrait assurer la perpétuité » (Mangin, 1925).

15 Pour des extraits de ce discours et son analyse, voir l’ouvrage de P. Blandin (2009, p. 16).

16 Evolution qui se retrouve dans le nom même de l’organisation : celle-ci devient l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature et des ressources naturelles, l’UICN, en 1956.

17 En ce sens pourrait-on appréhender la biodiversité comme « objet-frontière » (Star et Griesemer, 1989). Ce que fait d’ailleurs E. Demeulenaere (2009). Sur ce thème, voir le dossier de la RAC consacré à cette notion. Coordonné par P. Trompette et D. Vinck (2009), ces derniers y rappellent que si certaines des propriétés de tels objets ont été largement reprises dans nombre de recherches (comme celle de fl exibilité interprétative), d’autres l’ont beaucoup moins été, comme celle d’« infrastructure invisible où l’objet-frontière transporte un ensemble de conventions, de standards, de normes indexées à une communauté de pratiques (...) » (Trompette et Vinck, 2009, p. 5). Ainsi, la biodiversité gagnerait-elle à être étudiée de la sorte. Sur la plasticité d’autres termes connexes, comme ceux de marché et de bioprospection, voir l’ouvrage édité par Aubertin et al.

(2007), notamment le chapitre 7 et la conclusion.

(12)

Revue d’anthropologie des connaissances – 2011/2 196

est instrumentalisée sous forme de ressources. La diversité biologique peut ainsi être saisie dans ses aspects fonctionnels, écologiques, génétiques. Elle est fragmentable à divers niveaux qui sont autant d’échelles d’analyse que d’action (par exemple, écosystèmes, espèces, gènes). On passe ainsi, courant

XXe

siècle,

« de la protection de la nature au pilotage de la biodiversité », pour reprendre le titre de l’ouvrage de P. Blandin (2009) consacré à éclairer les modalités et les enjeux de cette transition.

L’intérêt de ce rapide survol est de fournir l’occasion de rappeler les enseignements de Wittgenstein : pour en rendre compte, il faut situer les jeux de langage au sein des pratiques où ils prennent place. Retracer, même à grands traits, la généalogie du terme de biodiversité permet d’éclairer la dynamique de son ancrage anthropocentriste (la nature ne prend sens qu’en fonction du point de vue de l’humain) et utilitariste (n’y est pertinent que ce qui est potentiellement utile). Cette rhétorique et les usages qui y sont liés sont à positionner dans les successives confi gurations historiquement constituées où à une conception (statique) en termes d’« équilibre de la nature » (nature vierge non dégradée par les humains) s’est substituée celle du « co-changement » (entre vivant et non vivant, mais aussi entre espèces), bien plus évolutive (Blondel 1995).

C’est là qu’apparait, dans ce dossier, l’intérêt de la perspective historique déployée par Christophe Bonneuil et Marianna Fenzi, attachés à appréhender les ressources génétiques au sein de l’économie des pratiques où elles sont mises en forme et employées. Leur article propose une historicisation des ressources génétiques végétales et de leurs usages au travers à la fois des « cadres d’interprétation et de gouvernement global de la diversité génétique des plantes cultivées », et « des cadrages de ce problème ». L’exploration empirique de ce qui se fait de nos jours avec les ressources biologiques est l’horizon des quatre autres articles qui composent ce dossier. Chacun à sa manière aborde plus précisément la question de l’accès aux espaces peuplés par de telles ressources, et des pratiques de socialisation et de régulation par lesquelles ces ressources sont associées à notre monde commun.

ACCÉDER AUX RESSOURCES, RÉGULER LEURS USAGES

Collecter des ressources biologiques ou produire des informations à leur sujet

suppose bien évidemment d’y avoir accès. Or les espaces que peuplent ces

ressources ne sont pas homogènes et contribuent à singulariser les modalités

de leur accessibilité. C’est le cas avec la forêt amazonienne du Brésil et la

richesse de l’environnement mexicain, deux situations analysées de manière

comparative dans l’article de Geoffroy Filoche et Jean Foyer. Il y est à chaque

fois en jeu un espace unique (circonscrit à l’intérieur des frontières de l’État-

(13)

Présentation 197

nation) dont les modalités d’accès et d’appropriation sont l’objet de négociations entre États, dans le cadre défi ni par la Convention sur la Diversité Biologique.

Après avoir judicieusement pointé la double réduction qu’opère la Convention en requalifi ant les ressources biologiques de ressources génétiques (« on est donc face à une réduction de la diversité du vivant à son niveau fondamental (le gène), à son ontologie matérielle et, in fi ne, à son potentiel instrumental (la ressource), notamment dans une perspective économique »), les auteurs analysent la mise en place progressive du cadre juridique qui s’y rapporte. Celui- ci relève « d’un compromis entre pays fournisseurs et pays utilisateurs : les États qui disposent des ressources génétiques vont les échanger contre une série d’avantages fi nanciers et technologiques fournis par les États à même d’exploiter et valoriser ces ressources, cela devant en retour permettre de fi nancer la conservation ». Mais les « contrats de bioprospection », dont la mise en œuvre est appréhendée par Filoche et Foyer comme l’occasion d’une mise à l’épreuve politique des ressources génétiques, vont voir leur utilisation glisser de leur visée originelle (i.e. instrument de valorisation de la biodiversité), à des utilisations plus « économiques » (valorisation des services environnementaux au Brésil) et politiques (débats sur OGM et biosécurité au Mexique).

Il en ressort que, selon les auteurs, la catégorie de ressource génétique censée réguler les activités de bioprospection « s’avère très peu opératoire ».

Elle a cependant permis, ne l’oublions pas, par l’attribution de droits de propriété sur les ressources génétiques aux pays détenteurs, d’économiciser un peu plus la nature, voire de contribuer à opérer un changement de régime d’échanges où désormais l’accès aux ressources génétiques n’est plus ouvert (free access), en référence à la notion de « patrimoine commun de l’humanité »

18

, mais s’effectue dans le cadre d’un marché de biens et de services en relation avec le terme de biodiversité (de la CDB de 1992 à Nagoya en 2010). En fi n de compte et pour l’heure, l’érosion de la biodiversité a été peu freinée par la Convention et ses avatars (ce qui était un de leurs enjeux fondamentaux) et l’affi rmation de la souveraineté des « pays en développement » sur leurs ressources naturelles n’a pas non plus induit un rééquilibrage des relations entre pays du Nord et du Sud (Thomas, 2006 ; Revue Tiers-monde, 2010). Plus fondamentalement, alors que la Convention a offert le cadre permettant le développement des biotechnologies et l’exploitation des ressources génétiques (voir Maljean-Dubois (2005) pour une analyse juridique), l’enjeu politique de constituer la diversité biologique en

« bien public » (Callon, 1994), sans pour autant en exclure des usages privés, reste en suspens.

L’accès aux ressources biologiques se présente tout autrement dans le texte de Neil Stephens, Paul Atkinson et Peter Glasner, puisqu’il y est question d’une multitude d’espaces restreints (ou confi nés, contrairement aux espaces en plein air dans l’article précédent), peuplés de cellules humaines, les banques de

18 Voir par exemple « L’engagement international sur les ressources phytogénétiques », pris à la conférence de de la FAO en 1983.

(14)

Revue d’anthropologie des connaissances – 2011/2 198

cellules souches. Leur texte porte sur l’internationalisation de l’économie des tissus et lignées de cellules souches embryonnaires. Il s’attache à caractériser la

« spécifi cité culturelle des pratiques de mise en banque » au regard des pratiques de standardisation internationale. Si l’enjeu fondamental est de connecter les banques de cellules souches par l’établissement d’un réseau international, c’est afi n d’améliorer les pratiques thérapeutiques dont ces banques (et leurs cellules) sont le support. Les auteurs analysent les dispositifs dédiés à l’harmonisation des aspects techniques et éthiques des activités de mise en banque des cellules souches au niveau international et, plus précisément, pour les cas du Royaume- Uni, de l’Espagne et de l’Inde. Dans la structuration de cet espace d’échanges ne sont pas seulement en jeu des standards techniques relatifs à la mise en banque mais aussi des pratiques de mise en confi ance, considérées comme pré-requises à l’instauration de diverses formes de coopération. En ligne de mire se trouve la « garantie de la légitimité des cellules souches en termes sociaux et scientifi ques », véritable enjeu de la mise en circulation et, partant, de la socialisation et de la régulation de ces ressources biologiques d’origine humaine

19

.

Ici aussi, l’enjeu politique consiste à faire circuler et accéder aux ressources biologiques. Le souci de confi ance qu’étudient les auteurs renvoie au double engagement (symétrique) des cellules et tissus d’une part, des humains, d’autre part (Tutton, 2008). Il concerne ainsi tant des dimensions techniques (assurance qualité, biosécurité) que bioéthiques (les cellules doivent être « légitimes », leur mise à disposition « justifi ée » sur les plans non seulement éthique mais aussi politique). Ce qui, concrètement, consiste à éviter les controverses, à susciter de la confi ance et à accroitre l’acceptabilité des pratiques instituées.

Autant d’aspects qui se retrouvent bien au-delà des cellules embryonnaires et concernent plus généralement les biobanques en tant qu’espaces d’intervention sur le vivant (humain) (Gottweiss et Petersen, 2008).

Non seulement l’emploi de cellules souches à des fi ns cliniques contribue à faire évoluer les pratiques biomédicales en accroissant les possibilités d’intervention sur le vivant mais, en étant dotées d’une forte connectivité et en étant de moins en moins contournables dans les pratiques contemporaines de soin et de recherche, ce sont plus globalement les ressources biologiques d’origine humaine qui sont le support de pratiques médicales innovantes.

Elles ouvrent en effet la voie aux médecines personnalisée (comme la pharmacogénomique et les biothérapies), prévisionnelle (avec le développement des tests génétiques et le stockage de cellules souches à des fi ns d’utilisation ultérieure) et régénérative (regénération de cellules et de tissus). En cela elles participent d’une reconfi guration des relations entre sciences biomédicales, médecine et marché (Dodier, 2003) qui est déjà effectif dans le déploiement de marchés des cellules souches (Waldby et Mitchell 2006) et plus généralement

19 Sur l’organisation du don de cellules souches hématopoïétiques en France, voir le travail que j’ai effectué par ailleurs, partiellement publié (Milanovic, 2009).

(15)

Présentation 199

de ressources biologiques (Pontille et al., 2007), tout comme sont déjà mis à l’épreuve le « système de santé publique » (Giacomini et al., 2007) et ses capacités de régulation à l’échelle européenne (Faulkner, 2009).

L’article de Céline Granjou et Isabelle Mauz se situe à une échelle intermédiaire, plus restreinte que celle des espaces naturels et plus grande que celle des laboratoires, puisqu’il concerne une zone bien délimitée dans les Alpes françaises, qualifi ée de « zone atelier ». Chargés de documenter, à l’échelle d’un territoire, les modifi cations des écosystèmes liées elles-mêmes aux évolutions des usages des terres et du climat, de tels « ateliers » sont instructifs des modalités de production de données (environnementales) et de leur accès par des acteurs hétérogènes, porteurs d’attentes différenciées mais qui doivent être conciliées sous forme d’« arrangements ». Leur texte porte sur le travail, essentiel, de production de données (écologiques, agronomiques, climatiques) dans l’écologie contemporaine, plus précisément sur l’organisation d’un collectif de chercheurs et de gestionnaires interagissant à l’échelle d’une « zone atelier ».

L’article met en lumière les manières par lesquelles les chercheurs équipent leur travail (de production de données) en régulant les collaborations qu’ils nouent avec d’autres types d’acteurs. Ici, c’est la zone atelier elle-même qui est l’instrument collectif d’une telle régulation : l’accès aux ressources biologiques se fait par la médiation d’une politique publique nationale qui érige ce type d’atelier au statut de grand équipement (jouant ainsi le rôle d’instrument d’action publique). Ce qui oblige les chercheurs à composer avec les autres acteurs impliqués dans de tels dispositifs, où sont notamment en jeu des formes de reconnaissance (professionnelle) fondées sur la circulation des données.

Ces nouvelles modalités de collaboration et de connexions entre acteurs, l’assemblage des données qui en résultent dans des bases de données et leur usage croissant dans les pratiques scientifi ques, notamment écologiques, contribuent à redéfi nir l’agencement des activités constitutives du travail scientifi que et son organisation (Hine, 2006). Car utiliser des données relatives à l’environnement sans avoir directement participé à leur élaboration suscite des problèmes inédits, irréductibles à des aspects relationnels de confi ance – problèmes notamment dus aux variations d’échelles, fréquentes dans les sciences environnementales (Zimmerman, 2008). Plus en amont, les modalités de construction de problèmes publics (locaux, environnementaux) ont aussi leur importance et à ce titre sont à considérer puisqu’ils participent de la mise en place de dispositifs où acteurs publics et non publics interagissent autour d’objets concrets d’actions, ce qui donne lieu à la production de savoirs situés performatifs (Bruzzone, 2009).

Enfi n, l’article de Julie Labatut, Franck Aggeri, Bernard Bibé et Nathalie Girard

est consacré aux évolutions des modalités de production de connaissances

relatives à la gestion et à la sélection des ressources génétiques animales utilisées

en agriculture. Ils étudient, dans une perspective longitudinale, le passage d’un

marché local organisé autour des animaux reproducteurs à un marché national,

(16)

Revue d’anthropologie des connaissances – 2011/2 200

voire international, structuré autour des semences et des services génétiques.

En focalisant plus précisément sur le cas des races ovines laitières des Pyrénées atlantiques, ils montrent comment le recours à la génétique (génomique, puce ADN, « index génétique ») a suscité de nouvelles formes de coopération entre professions agricoles, recherche publique et l’État. Les auteurs, en mettant en évidence la succession de divers régimes de sélection qui, chacun, visent à « améliorer les ressources génétiques animales » utilisées en agriculture, éclairent « l’émergence, la structuration et la déstabilisation, en France, d’un

« régime intensif de sélection » en matière de gestion des ressources génétiques animales en agriculture ». Effectivement, dans ces évolutions, la substitution d’une logique de service (génétique) à une logique coopérative (largement due aux ressources génétiques et leur rôle sur un marché appelé à jouer un rôle croissant) provoque la déstabilisation du régime intensif en place et ouvre des jeux de « concurrence » entre régimes distincts.

Les instruments et les ressources liées à la génétique-génomique sont centraux dans cette dynamique : ils participent à la fabrication d’artefacts sociotechniques que sont les races ovines laitières et équipent les marchés de biens et de services génétiques où les divers régimes de sélection cohabitent (dans des relations de concurrence et/ou de coopération).

Mais les enjeux de ces pratiques débordent largement les soucis d’amélioration des ressources génétiques animales en agriculture. Le cas de l’aquaculture en est exemplaire : les frontières entre populations d’élevage et populations sauvages sont poreuses au sens où les milieux où elles évoluent ne sont pas hermétiques les uns aux autres. Les animaux d’élevage reproducteurs sont susceptibles de se retrouver en milieu naturel et donc d’être les vecteurs d’introduction de gènes d’élevage dans des populations « sauvages ». Quelles seront alors les conséquences écologiques des hybrides qui en résulteront dans la nature ? Quelle menace pour la diversité biologique représentent ces potentiels fl ux de gènes entre populations domestiques et, lorsqu’elles existent encore, leurs parentes « sauvages » ? Si ce problème se pose différemment selon les espèces animales, il ne s’y réduit pas car il concerne aussi les espèces végétales

20

.

Les articles qui composent ce dossier permettent d’apprécier dans quelle mesure « socialiser les gènes », et plus généralement les ressources biologiques, relève d’une entreprise de régulation complexe. Complexe parce que ces ressources sont dotées d’une connectivité sans cesse croissante et sont porteuses d’enjeux hétérogènes parfois divergents (voir les logiques industrielles, scientifi ques, écologiques, médicales et politiques en œuvre dans l’utilisation des ressources biologiques qui ne convergent pas d’elles-mêmes).

Et d’autant plus complexe que, pour être engagées dans des actions, de telles ressources doivent satisfaire des critères qui leur confèrent une légitimité sans laquelle elles seraient controversées.

20 Comme les peupliers noirs sauvages, menacés par la « pollution génétique » que représentent les peupliers domestiques : leurs gènes sont susceptibles de se croiser avec ceux des peupliers noirs, par fl ux de gènes, et de donner lieu à des peupliers hybrides.

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Présentation 201

Être en mesure d’instituer des dispositifs d’épreuves destinés à apprécier la qualité des ressources biologiques apparaît dès lors comme un enjeu politique de tout premier plan. Gageons que les épreuves en question ne peuvent être réduites à une dimension marchande. C’est d’ailleurs là l’un des enjeux, et pas des moindres, des ressources biologiques que d’interroger la place de l’évaluation économique dans leurs usages et de questionner la pertinence de cet ancrage économique (et de la régulation marchande) comme moyen de faire prendre en compte les dynamiques du vivant dans les activités humaines.

Remerciements Si ce texte d’introduction n’est signé que de mon nom, il ne relève pourtant pas exclusivement d’une entreprise individuelle. Je tiens à remercier ici le Comité de Rédaction de la Revue pour m’avoir fait confi ance, plus particulièrement Dominique Vinck, Rigas Arvanitis, Florian Charvolin et surtout David Pontille qui m’en a suggéré l’idée et soutenu dans le cours de sa réalisation.

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Présentation 205

Fabien MILANOVIC est sociologue. Ses travaux portent sur les

ressources biologiques et les biobanques, principalement d’origine humaine. Il s’intéresse à la socialisation du vivant et au travail de régulation qui lui est conjoint. Actuellement, il mène une recherche au sein de l’École Normale Supérieure de Lyon, fi nancée par la Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité, sur les liens qu’entretiennent les ressources génétiques (végétales) avec la biodiversité.

Affi liation École Normale Supérieure de Lyon Centre Norbert Élias (UMR 8562) 15, parvis René Descartes - BP 7000

69342 Lyon Cedex

Courriel [email protected]

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Revue d’anthropologie des connaissances – 2011/2 a

B IOLOGICAL RESOURCES

B IOLOGICAL RESOURCES

Transversal issues of knowledge, socialisation, regulation

FABIEN MILANOVIC

Manipulating and collecting living organisms is not in itself a recent, innovative activity. It would be possible to fi nd occurrences of these various practices over several centuries (Schnapper, 1988; Tassy, 1991; Chauvet, Oliver, 1993; Bawker, 2000). Nevertheless the development of biotechnologies has introduced a major change concerning the ability we have to conserve and intervene on living matter. From a functional point of view, living organisms are now apprehended has being composed of a number of entities that are modifi able (e.g. recombining genotypes), can be reproduced (e.g. genic amplifi cation techniques like PCRs - Polymerase Chain Reaction), and can be stored (e.g. Cryoconservation). These entities can also be the support of varied practices, be it in the medical fi eld, research fi eld, industrial fi eld or political fi eld (Morange, 1994; Gaudillière, 2002;

Atkinson et al., 2009). Whether they are of plant, animal, or human origin, these entities have become potentially exploitable biological resources (as was encouraged by the U. N. Convention on Biological Diversity in 1992)

1

. The growing number of contracts concerning ‘the living’ illustrates this point, as does the notion of ‘biological resource’ commonly used in international research consortiums, in treaties between states, in hospitals, and even concerning cultivated land and environmental issues.

It has to be said that the development of molecular biology, of bio- computering and the genome sequencing of more and more living organisms, as well as the growing awareness of the loss of biodiversity on our planet, all take part in this movement. Furthermore a crucial aspect in the uses of the notion of ‘living organism’ is that it is not centred on a particular category, plant, animal or human life but points to their common denominator: life.

One of the goals of this issue dealing with biological resources is to document the growing power (of humans) over the living, this bio-power that Foucault evoked to study « the manner in which power and knowledge take into

1 The Convention (CBD) defi nes biological resources as “genetic resources, organisms or elements of them, populations or any other biotic element within ecosystems that has a use or value at the present day or may have in the future”.

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Revue d’anthropologie des connaissances – 2011/2 b

account the processes of life and undertake to control and modify them”

(Foucault, 1976, p. 187).

As a matter of fact, beyond the different categories of living entities, practices consisting in placing the living on a scale of value and usefulness have multiplied of the last few decades. The development of protected natural areas, bioethical laws, the collection of biological samples managed by biobanks, or animal selection based on genotypic criteria, are all examples of this trend. As the issues around biological resources are rising to the forefront in international political agendas, they are concomitantly occupying a place of importance in research agendas in the fi eld of social sciences. However, studies on the living are mostly concerned with one of the three categories. This categorisation may be meaningful with regard to the specifi c issues and distinct practices in each fi eld but it remains interesting to adopt a transversal position and track down the issues that concern all three life forms. This is the view point that has guided the content of this report on biological resources and directed this introductory text.

To put into light its heuristic, I will fi rst look at the transversal issues relating to knowledge around biological resources. In the following section I will trace the history of the notion of biological resources. Then I will examine the specifi c practices in use in the different fi elds, linking in the data given by the other articles in this issue. To conclude I will give an overview of the issues concerning regulation that concern all the uses of biological resources.

THREE ISSUES RELATING TO KNOWLEDGE AROUND BIOLOGICAL RESOURCES

Before looking at the specifi c practices concerning the different categories of the living, let’s take a look at the transversal issues relating to knowledge around biological resources. For both plant, animal or more specifi cally human entities rely on metrological chains and infrastructures, their use is regulated by a strict legal and ethical framework and around them converge various epistemic communities. I will now examine these in turn.

Economicising nature and the living

From the 70’s, in order to convince decision-makers of the urgency of protecting our planet, naturalists put forward the argument that biological diversity on Earth is economically benefi cial. Since then, from press articles to political speeches, from scientifi c research to activists groups, an “economicalized”

concept of nature has acquired legitimacy and is becoming mainstream

2

. Various

2 See Lévêque and Mounolou (2001) for this kind of naturalized utilitarian approach, and Vivien

(24)

Introduction c

“typologies of goods and services generated by ecosystems” have appeared.

Water induction, erosion control, ground formation are some examples of these services. Once these services and goods are identifi ed, their value is transferred, from what it would cost for humans to deliver the same service. In a classical article published by Nature Journal, a team of ecologists, economists and geographists proposed this kind of monetary evaluation of the services rendered by ecosytems (e.g. Water and air fi ltering, earth retainment, food cycles, pollination, population regulation through trophic chains). According to the authors, if these services had been merchandised they would have cost between 16 000 and 54 000 billion dollars per year (Costanza et al., 1997).

The question of the loss of biodiversity, fi rst addressed as an environmental problem and later addressed within the frame of the management of natural resources (with genetic resources up front), has provoked the implementing of measures, indicators, form investments and other calculating devices required to make the monetary equivalence possible

3

.

The same goes where humans are concerned. As an example, in French law, the human body is not considered as patrimony, and organs or elements cannot be sold

4

. Nevertheless hospital tumorbanks will sell a cross section of tumoral tissue from 90 to 110 € or a sample of tumoral DNA between 100 and 200 €

5

, the price being a contribution to the cost of the accessibility of biological resources. In fact, charging goods and services regarding biological resources in the biomedical fi eld is on its way to becoming common practice (In this example it’s tumorbanks, but it is also true of biological resource centres (BRC) and in Biobanks in general). Right now, the market for human biological resources is booming, (Kaushik, 2006; Waldby, Mitchell, 2006; Pontille et al., 2007; Mitchell, Waldby, 2010) and the extension of this merchandizing logic (e.g. patents) to living organisms is far from being marginal (Dasgupta, David, 1994; Cassier, 2002; Revue d’Économie Industrielle, 2002; Bellivier, Noiville, 2006; Aubertin et al., 2007; Bonneuil, Thomas, 2009).

This stance is also tangible with regards to animals, where the commercialisation of farmed animals (necessarily linked to profi ts) makes selection all-important (e.g. cattle) and encourages the use of tools to evaluate the genetic value of

(2005) for his work on the economical issues.

3 On these activities concerning objectivation and qualifi cation of entities, classifi cation, measures and the invisible infrastructures in which they take place, see the works of Bawker and Star (1999) Callon and Munesia (2003), Vatin (2009).

4 See the book by Belliver and Noiville (2006) and the legal framing done by Dupont, for the Parisian state hospital system (Assistance Publique des Hôpitaux de Paris).

5 In this tumorbanks follow indications given by a work group on biological resources, composed of experts and led by the French «Institut National du Cancer»: see “Étude des coûts de fonctionnement et recommandations pour la mise à disposition de ressources biologiques à des fi ns de recherché”, Inca, Boulogne-Billancourt, 2010. See also http://www.e-cancer.fr/recherche/

les-ressources-biologiques for many documents in free access. For an detailed empirical (fi eldwork) analysis on these services by cancerous tumor banks see my report “On the socialisation of cancerous tumours” research fi nanced by the French “Institut National du Cancer Inserm U558, 2008.

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