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11 JANVIER ? »

› Entretien avec Alain Finkielkraut réalisé par Valérie Toranian

«

Revue des Deux Mondes – Le 11 janvier 2015 a été un moment de partage, un « rassemblement » de la Répu- blique autour de ses valeurs. Vous-même avez dit « Je suis Charlie, je suis policier, je suis juif ». Quels enseignements a-t-on tiré de ce sursaut national ?

Alain Finkielkraut Au grand dam d’Emmanuel Todd et d’Alain Badiou, le 11 janvier fut un grand moment d’union nationale. Tout un peuple est descendu dans la rue pour défendre non seulement la Répu- blique mais la civilisation française. À travers les victimes de l’Hyper Casher et les journalistes de Charlie Hebdo, c’est la France qui était visée, une forme de vie, un mode de présence sur terre, le rejet de tout anti- sémitisme, une tradition de la satire et du scepticisme : Voltaire, bien sûr, mais aussi Montaigne, qui écrivait « c’est mettre ses conjectures à bien haut prix que d’en brûler un homme tout vif ». Les Français l’ont ressenti, toutes sensibilités confondues : les beaufs et les bobos ont chanté la Marseillaise à l’unisson. Je dis volontairement les « beaufs » parce que Cabu a ainsi caricaturé une certaine partie de la France. Eh bien, cette partie-là a pleuré Cabu. On s’est rassemblé pour répondre à la violence de l’islamisme radical. « Allah akbar », « Nous avons vengé le Prophète », ont hurlé après le carnage les frères Kouachi et ce cri a

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frappé les esprits. Un ennemi difficile à localiser nous a déclaré la guerre.

Et nous avons répondu en disant que nous ne voulions pas nous laisser faire. À l’exception, très vite notée, des quartiers dits populaires. Les jeunes de ces quartiers ne sont pas venus manifester parce que, aussi indignés qu’ils aient pu être par le déchaînement de cette violence bar- bare, les caricatures de Mahomet étaient pour eux une insupportable offense, ils ne pouvaient donc pas dire : « Je suis Charlie ». Et puis ils ne voulaient surtout pas défiler derrière Benyamin Netanyahou, le Premier ministre israélien, car Israël à leurs yeux est

le mal absolu, et de ce mal, tous les juifs du monde portent la responsabilité. Le 11 jan-

vier fut donc un grand moment d’unité... et de division. Le gouverne- ment, constatant cette fracture, a parlé d’apartheid social, mais c’était une manière de transformer les assassins en victimes ; comme si on pouvait expliquer la violence dont la France avait été l’objet – la guerre qui lui avait été déclarée – par l’exclusion, la stigmatisation, la discri- mination, c’est-à-dire la violence dont la France se rendrait elle-même coupable envers les enfants de l’immigration. Je trouve cette attitude absolument déplorable.

Revue des Deux Mondes – Vous récusez l’analogie avec les années trente, période sombre de l’histoire. En quoi la période que nous vivons est-elle totalement inédite ?

Alain Finkielkraut Plus monte la menace islamiste, plus on s’éver- tue à dénoncer le danger fasciste : une peur pour une autre. Ce qui devrait vraiment nous faire peur est tellement terrifiant qu’on préfère se rabattre sur la bonne vieille bête immonde de papa.

Bergson disait : « Sur dix erreurs politiques, il y en a neuf qui viennent du fait qu’on croit encore vrai ce qui a cessé de l’être. » Valéry, dans le même sens, disait que quand un homme ou une communauté sont saisis de circonstances pressantes et qu’ils doivent affronter l’état des choses en tant qu’il ne s’est jamais présenté, leur premier réflexe est de solliciter des précédents, de se souvenir d’abord. Et de quoi se

Alain Finkielkraut est écrivain, philosophe. Dernier ouvrage publié : la Seule exactitude (Stock, 2015).

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souvient-on dans l’Europe posthitlérienne ? De Hitler. Nous vivons sous le régime de l’analogie historique. C’est très simple : certains – dont je suis – constatent qu’il y a aujourd’hui un problème de l’islam et un problème de l’immigration en France. Or Maurras et Barrès affirmaient qu’il y avait un problème avec l’immigration dans la première moitié du XXe siècle et qu’il y avait un problème juif. Donc, si je poursuis le syllogisme, ceux qui, comme moi, font part de leur inquiétude sont les successeurs de Maurras et de Barrès, et ils réorientent contre les musul- mans une hostilité qui, traditionnellement, visait les juifs. Voilà ce que j’entends de toutes parts. Or ce raisonnement ne tient pas, il est même absurde car il n’y avait pas dans les années trente de frères Kouachi, de Mehdi Nemmouche, de Mohammed Merah juifs ; dans les banlieues et les faubourgs, les policiers, les pompiers, les chauffeurs d’autobus, les enseignants n’étaient pas harcelés, insultés, ou frappés ; il n’y avait pas de prosélytisme religieux dans les clubs de football amateurs ni de contestation des cours dans les collèges et les lycées. Voilà une diffé- rence majeure. Et surtout, la grande caractéristique de notre situation, c’est l’explosion d’un antisémitisme totalement étranger à l’« idéologie française ». Le résultat infernal de l’analogie avec les années trente, c’est qu’elle conduit à dissimuler l’antisémitisme contemporain. Pour que la comparaison fonctionne, il faut abolir cette réalité gênante.

Revue des Deux Mondes – Ou la justifier, l’excuser…

Alain Finkielkraut Ou alors, en effet, la justifier par Israël. On en revient à ce que je disais tout à l’heure. Il est normal, dira-t-on, que les jeunes des banlieues refusent de manifester dans un défilé où se trouve Benyamin Netanyahou, le chef de gouvernement d’un État maléfique. Ceux qui raisonnent ainsi affublent du nom de « résistance palestinienne » les assassinats à l’arme blanche de civils israéliens. Que les choses soient claires. Quand je vois son extrême droite faire pres- sion sur Benyamin Netanyahou pour qu’il réponde à ces violences en relançant les constructions en Cisjordanie, je me dis que ces gens sont fous ; la seule conclusion raisonnable qu’on peut tirer de cette nouvelle

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vague de violence, c’est qu’il faut absolument séparer les Israéliens des Palestiniens. La frontière, en l’occurrence, est la solution. Mais de là à criminaliser Israël comme le font aujourd’hui les progressistes devenus islamo- progressistes, il y a évidemment un pas que je refuse d’autant plus de franchir que l’actuelle révolte palestinienne a été provoquée par la présence de touristes ou de religieux juifs sur l’esplanade des Mos- quées. Il ne s’agit plus de combattre l’occupation israélienne de la Cis- jordanie, mais de dénoncer le scandale et la souillure d’un État juif en terre d’islam. Cela devrait inquiéter les pro-Palestiniens car personne n’a intérêt à voir naître un nouvel État islamiste au Moyen-Orient.

Revue des Deux Mondes – Vous-même, Michel Onfray, Michel Houellebecq, Éric Zemmour, parfois aussi Régis Debray, êtes dési- gnés comme les ennemis du « camp du bien ». Est-ce que vous avez une quelconque communauté idéologique – et laquelle – avec ces intellectuels ?

Alain Finkielkraut Première remarque : ceux qui passent leur temps à dénoncer les amalgames pratiquent l’amalgame à tour de bras.

Ils font de Michel Houellebecq, de Régis Debray, d’Éric Zemmour et de moi un seul personnage : le réac, voire le raciste. Nous avons une chose en commun : nous ne cédons pas au diktat de l’analogie. Pour cela nous sommes cloués au pilori ou, si vous voulez, on nous coud sur la poitrine une lettre écarlate qui n’est plus le A d’« adultère », mais le R de « raciste » ou de « réactionnaire ».

Mais j’ai de grandes divergences avec Michel Onfray, concernant Freud notamment, que je persiste – même si je ne suis pas particuliè- rement féru de psychanalyse – à considérer comme un des plus grands penseurs du XXe siècle. Je discute sur de nombreux points avec Régis Debray. Quant à Éric Zemmour, même si j’ai lu avec profit le Suicide français (1), je critique sa réhabilitation partielle du régime de Vichy, qui aurait su préserver les juifs de France. Je ne sais pas si c’est vrai, mais c’est une conception de la préférence nationale que je trouve absolument insupportable. Nous sommes très différents les uns des autres.

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J’aime beaucoup les romans de Houellebecq, mais son philosophe est Auguste Comte, et moi je me réfère plutôt à Hannah Arendt. Il ne partage pas mon inquiétude quant à l’effondrement de notre système scolaire, par exemple. Bref, nous ne formons pas les uns et les autres une seule entité. Si nous nous voyons, c’est pour débattre, voire pour nous disputer. Malheureusement, de tout cela il n’est plus question ; pour les progressistes, nous sommes les têtes de l’hydre. Point final.

Revue des Deux Mondes – Surtout, vous êtes accusés de faire le lit du Front national...

Alain Finkielkraut On voit renaître le comportement intellectuel qui prévalait au temps où, selon la formule de Sartre, le marxisme apparaissait comme un horizon indépassable. Il ne fallait pas alors lever le voile sur la réalité de l’Union soviétique, car cela risquait de renforcer le camp de la bourgeoisie ou de l’impérialisme américain.

De même aujourd’hui il ne faut pas, ou le moins possible, parler de ce qui se passe tous les jours dans les banlieues françaises, car cela risque de favoriser le Front national. Ainsi tout une presse bien intentionnée met sous le boisseau la réalité quotidienne de notre pays. Ceux qui, comme moi, refusent de fermer les yeux sont accusés d’être les four- riers du pire. Et je fais ce pronostic devant vous : si le Front national sort gagnant des élections régionales, les grands éditorialistes de ces journaux qui se disent de gauche ressortiront leur liste noire et je serai rangé parmi ceux qui auront rendu cette catastrophe possible.

Revue des Deux Mondes – Aujourd’hui, selon vous, qui fait le jeu du Front national ?

Alain Finkielkraut Pour répondre à cette question, je vais essayer d’analyser une affaire qui a défrayé la chronique au mois d’octobre : l’affaire Morano. Pour avoir affirmé que la France était un pays de race blanche ouvert aux peuples étrangers, Nadine Morano a été clouée au pilori. Or elle ne plaidait pas pour l’homogénéité ethnique. Ce qu’elle

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voulait dire en citant le général de Gaulle, c’était que, pour assurer la continuité et la cohésion nationale, il fallait que le peuple français, au sens traditionnel du terme, restât majoritaire. On peut discuter cette opinion. On peut dire que les choses ont changé, que ce souci n’a plus lieu d’être. Mais cette opinion n’a pas été discutée, elle a été crimina- lisée. Et derrière Nadine Morano, dont je ne surestime pas la compé- tence, c’est le général de Gaulle lui-même qui a été frappé d’opprobre.

Tel est le grand paradoxe de notre temps : la mémoire antifasciste est en train de devenir antigaulliste.

Pour expliquer son renoncement à l’Algérie française, de Gaulle avait dit : « C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition qu’ils restent une minorité. Sinon, la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un peuple euro-

péen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. » Il avait récidivé dans les Mémoires d’espoir (2) à propos de l’Europe : « Toutes ses nations étant de même race blanche,

de même origine chrétienne, de même manière de vivre, liées entre elles depuis toujours par d’innombrables relations de pensée, d’art, de science, de politique, de commerce, il est conforme à leur nature qu’elles en viennent à former un tout ayant au milieu du monde son caractère et son organisation. » Et les Mémoires d’espoir s’ouvrent par ces mots :

« La France vient du fond des âges. Elle vit. Les siècles l’appellent. Mais elle demeure elle-même au long du temps [...] Elle revêt un caractère constant qui fait dépendre de leurs pères les Français de chaque époque et les engage pour leurs descendants. » Pour les nouveaux historiens, ivres de bien-pensance et de diversité, un tel discours n’est pas seulement faux, il est scandaleux. « La recherche passionnée d’identité est contraire à l’idée même d’histoire », disent-ils avec Patrick Boucheron, rejetant ainsi Charles de Gaulle, Jules Michelet, Ernest Lavisse, Fernand Braudel et Pierre Nora dans les ténèbres de l’ignorance et de la réaction. Il y a des gens en France qui pensent encore comme le général de Gaulle et les

“On a fait cadeau du général de

Gaulle au Front

national.”

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voilà soudain pétainistes. La doxa contemporaine ne sait plus faire la dif- férence entre le collaborateur et le résistant, elle fait cadeau de l’homme du 18 Juin au Front national. Et dans cette doxa, il faut inclure les héri- tiers autoproclamés du gaullisme. Les articles du blog d’Alain Juppé sont rigoureusement identiques aux éditoriaux de Laurent Joffrin. C’est consternant.

Revue des Deux Mondes – La société française s’est construite avec les différents courants migratoires successifs autour d’un idéal répu- blicain, la méritocratie républicaine, enseignée à l’école et qui « ren- dait français » tous les nouveaux arrivants. Comme vos parents, par exemple, qui ont fui la Pologne au moment du nazisme...

Alain Finkielkraut Oui, bien sûr, mais nous aimions la France pour elle-même et donc aussi pour ceux qui étaient français de généra- tion en génération. Nos parents ne disaient pas en arrivant en France :

« la France, c’est nous ». Ils étaient heureux de pouvoir, à travers leurs enfants, entrer de plain-pied dans la civilisation française. Cet héri- tage, à l’école, était proposé aussi bien aux Français qu’on osait dire

« de souche » qu’aux Français de fraîche date. Il ne nous serait pas venu à l’idée d’en nier la richesse ni a fortiori d’en contester l’existence.

Emmanuel Levinas, venu de Lituanie, rencontre Maurice Blanchot dans les années vingt et il voit en lui « l’expression même de l’excel- lence française ». Donc il fait bien la différence entre Blanchot et lui.

Il perçoit quelque chose de la France qui s’incarne en Blanchot. Or aujourd’hui on voudrait, pour faire droit à la diversité, que ce peuple n’ait jamais existé, qu’il soit une invention, un fantasme raciste à déconstruire sans délai. Tout mon être s’insurge contre cette façon de voir.

Revue des Deux Mondes – Le passé colonial de la France peut-il expliquer la réaction de rejet de certains arrivants originaires des anciennes colonies françaises, du Maghreb notamment ?

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Alain Finkielkraut Mais pourquoi ? On me dit que les enfants d’Algériens posent plus de problèmes que leurs parents, qu’on leur a transmis les souvenirs douloureux de la colonisation. Mais moi aussi j’ai hérité des souvenirs douloureux de l’extermination des juifs et du rôle que Vichy y a joué. On m’a dit que mes grands-parents ont été dénon- cés par un passeur et que c’est comme ça qu’ils sont morts à Auschwitz.

Mon père a été déporté de Beaune-la-Rolande. Tout cela, je le portais en moi aussi, mais ça ne m’a pas conduit à la haine ni à l’ingratitude. Et j’ajoute que les pays anciennement colonisés ont conquis leur indépen- dance. Je considère donc que les enfants ou les petits-enfants d’Algériens qui continuent à en vouloir à la France, qui s’installent dans leur grief, ont une attitude incohérente. Si la France reste l’ennemi, alors qu’ils contribuent à l’édification de l’Algérie indépendante ! S’ils ont fait le choix de rester, ils doivent être conséquents, c’est-à-dire mettre leurs actes et leurs paroles en accord avec cette décision.

Revue des Deux Mondes – Ces « ingrats » ne représentent qu’une minorité…

Alain Finkielkraut S’il y a des « territoires perdus de la Répu- blique », c’est bien parce que la francophobie se développe de manière très préoccupante en France.

On ne doit justifier ce comportement ni par la colonisation ni par l’exclusion. Il y a en France une école obligatoire et gratuite. Les ban- lieues françaises ont été depuis quelques années transformées par un plan de rénovation urbaine très onéreux et très ambitieux : Christophe Guilluy a montré dans ses ouvrages (4) que la France périphérique était moins bien traitée en réalité que la France des cités dites sensibles. Je ne sous-estime pas la xénophobie en France. Je dis simplement que rien ne doit être fait pour conforter le ressentiment des enfants et des petits- enfants d’immigrés.

Revue des Deux Mondes – En tant que fils d’émigrés, ne vous sentez- vous pas en empathie avec les migrants ?

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Alain Finkielkraut J’ai été bouleversé par l’image du petit Aylan : c’était plus qu’une image, c’était un appel adressé à l’humanité tout entière, à tout ce qu’il y a d’humain en nous. Mais on ne peut résumer à cette image le problème que posent les foules qui affluent aujourd’hui en Europe. Ces foules ne se définissent pas seulement par le dénuement et la misère. Elles sont des peuples, elles apportent avec elles un monde.

Les Allemands sont en train d’en prendre conscience. Lorsque les pre- mières vagues de réfugiés sont arrivées, ils ont cru que l’occasion était arrivée d’effacer enfin la tache. C’était le moment du grand rachat. L’Al- lemagne hitlérienne était l’apologie de la force vitale, l’Allemagne mer- kelienne prenait le parti du plus faible. L’Allemagne hitlérienne incar- nait la haine de l’autre, l’Allemagne merkelienne disait : « me voici » en réponse à la détresse de l’autre. Et puis, après quelques semaines d’ébriété morale, l’Allemagne se réveille avec une terrible gueule de bois. Le vice- chancelier, président du Parti social-démocrate, Sigmar Gabriel, dit :

« On ne pourra pas accueillir l’année prochaine un million de réfugiés, sauf à mettre en péril la cohésion nationale. » Mais surtout le président de la République, Joachim Gauck, sans oser désavouer publiquement la chancelière, énonce les quelques règles de l’identité allemande contem- poraine. Première règle, respect de l’identité des homosexuels ; deuxième règle, égalité des femmes ; troisième règle, refus de tout antisémitisme ; quatrième règle, reconnaissance de l’État d’Israël. Pourquoi ce rappel ? Précisément parce qu’une proportion non négligeable de réfugiés obéit à des règles rigoureusement inverses. En cherchant à expier l’antisémi- tisme d’hier, l’Allemagne de la wilkomen Kultur a peut-être fait une haie d’honneur aux antisémites de demain. Je ne dis pas que tous les migrants nourrissent de telles pensées, loin s’en faut. Je ne dis pas non plus que l’Europe doit se montrer indifférente à la misère du monde et en finir avec le droit d’asile. Mais l’histoire ne se répète pas, le présent n’est pas une session de rattrapage, il est ce qui ne s’est jamais présenté jusque-là.

Revue des Deux Mondes – Ceux qui sont persécutés par les isla- mistes, ceux qui n’ont pas peur de mourir en mer, nous savons qu’ils viendront parce qu’ils n’ont pas le choix. Quelle est notre réponse ?

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Alain Finkielkraut Qui est ce « nous », d’abord ? Les éditorialistes répètent ad nauseam que l’image du petit Aylan doit nous faire honte à nous autres Européens et doit nous amener enfin à nous secouer de notre léthargie, à sortir de notre indifférence. Or, aujourd’hui, le seul continent accueillant, c’est l’Europe. Les richissimes États du Golfe sont verrouillés à double tour : ils ne savent pas ce que c’est que le droit d’asile. Les États-Unis ne reçoivent les réfugiés qu’au compte-gouttes pour des raisons de sécurité. Même le Canada et l’Australie ferment leurs portes. Je trouve assez ridicule le masochisme moralisateur des Européens qui battent leur coulpe alors que depuis des décennies les réfugiés d’Afrique et du Moyen-Orient affluent vers eux. Face à cette crise migratoire absolument sans précédent, il faudrait convoquer une conférence internationale. Si l’on veut, en outre, que le monde soit un séjour humain, on ne peut se résigner à la grande transhumance de la misère.

Revue des Deux Mondes – Cela va prendre du temps. N’est-ce pas une façon d’esquiver les responsabilités de l’Europe ? N’est-ce pas botter en touche ?

Alain Finkielkraut Je ne botte pas en touche, mais quand j’ap- prends qu’il y a des Pakistanais parmi les gens qui se pressent dans ces embarcations, je me dis : « qu’ont-ils à faire en Europe ? » Ce que je trouve insupportable, c’est de voir la morale de conviction occuper seule le champ de la morale au mépris de la morale de responsabilité, c’est-à-dire du souci des conséquences.

Revue des Deux Mondes – Cette empathie, cette solidarité à l’égard des migrants existe au sein de la société française…

Alain Finkielkraut Mais, comme disait Levinas, il y a l’amour et il y a la sagesse de l’amour. L’amour du prochain nous demande d’ouvrir les portes, mais la sagesse de l’amour nous demande de prendre en considération tous les aspects de la réalité. Jusqu’à quel point devons-

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nous et pouvons-nous recevoir les réfugiés ? Qui est réfugié et qui ne l’est pas ? Ces questions doivent pouvoir être posées. Non pas au nom de la Realpolitik, mais au nom d’une morale vraiment responsable.

Je prends acte aujourd’hui d’une drôle d’alliance entre la gauche morale – type Mediapart – et le grand patronat. La gauche morale réduit tous les nouveaux arrivants à leur dénuement, le patronat les réduit à leur force de travail. Pour les uns et les autres, les hommes sont interchangeables. Nous n’allons pas tarder à nous apercevoir qu’ils ne le sont pas.

Revue des Deux Mondes – Vous combattez le politiquement correct mais ceux qui vous attaquent disent que le politiquement correct, aujourd’hui, c’est vous...

Alain Finkielkraut Cette accusation est absurde. Le politique- ment correct est une forme de pensée apparue aux États-Unis dans le cadre d’une politique générale de reconnaissance des minorités. On a voulu modifier les programmes universitaires, changer le langage, précisément par souci thérapeutique, afin d’apaiser les femmes, les Noirs, les homosexuels, de faire droit à leurs revendications dans la société. C’est cela, le politiquement correct. Le grand remanie- ment de la culture et de la langue dans le cadre d’une politique de la diversité. Ce politiquement correct reste très actif aux États-Unis et il est de plus en plus présent en France. Car ceux-là même qui s’étranglent d’indignation quand ils entendent l’expression « race blanche », et qui ne savent donc même plus faire la différence entre Charles de Gaulle et Philippe Pétain, protestent très explicitement contre la surreprésentation des visages pâles au cinéma, à la télévi- sion ou au théâtre. J’ai lu récemment un article du Monde s’indi- gnant que les pièces du répertoire – Molière, Racine, Corneille et les autres – fussent encore exclusivement jouées par des Blancs. Le politiquement correct combine l’antiracisme obsessionnel et l’obses- sion de la race. Cette vision du monde est bien vivante. Elle sévit et sévira de plus en plus.

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Ceux qui nous renvoient aujourd’hui l’accusation d’être politique- ment correct, veulent dire que nous avons gagné la partie et que nous sommes l’idéologie dominante. Qui, nous ? Cinq ou six intellectuels ou journalistes, toujours les mêmes, dont une multitude de journa- listes, d’universitaires, de personnalités du show-biz ressassent indéfi- niment les noms.

Revue des Deux Mondes – Un an après, êtes-vous toujours Charlie ?

Alain Finkielkraut Je me suis reconnu dans le slogan « Je suis Charlie, je suis la police, je suis juif, je suis la République ». Charlie Hebdo a longtemps incarné l’esprit soixante-huitard, c’est-à-dire la lutte contre toutes les formes de répression. Mais les attentats sont des actes de guerre et face à l’ennemi, la police apparaît comme une force de protection. Les CRS se sont donc trouvés tout naturellement associés à Charlie.

Suis-je toujours Charlie ? Il y a quelques semaines est paru en cou- verture de l’hebdomadaire un dessin qui m’a révulsé : Nadine Morano représentée en bébé trisomique dans les bras du général de Gaulle.

Le rire est le propre de l’homme certes, mais l’humour est le propre de l’esprit moderne. Il y a un rire élémentaire, un rire barbare qui consiste à se moquer de la faiblesse. Et puis il y a le rire de l’hu- mour, qui se moque des puissants ou de

soi-même. Ce n’est pas du tout la même chose. Avec cette couverture, Charlie est retombé du rire de l’humour dans le rire barbare.

Revue des Deux Mondes – Ils l’ont toujours fait. La provocation, c’est l’essence même de Charlie Hebdo...

Alain Finkielkraut Ils ne sont jamais allés aussi loin. Peu m’im- porte qu’ils se moquent avec tout le monde de Nadine Morano. Cette hilarité grégaire n’est pas très glorieuse, mais admettons. Rire comme

“Charlie est

retombé du rire

de l’humour dans

le rire barbare.”

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ils l’ont fait de la fille handicapée du général de Gaulle et de tous les trisomiques du monde, ce n’est pas seulement inepte, c’est ignoble.

Oui le 11 janvier 2015, j’ai dit « Je suis Charlie », mais maintenant, au risque de faire rire à mes dépens, le seul slogan que j’ai envie de crier, c’est : « Je suis trisomique. »

Revue des Deux Mondes – N’êtes-vous pas politiquement correct en disant cela ?

Alain Finkielkraut Non, je ne crois pas. Quelles sont les images qui me reviennent de ce qu’on appelle les heures les plus sombres de notre histoire ? Ce sont des nazis hilares. Les nazis passaient leur temps à rire. Dans les ghettos, quand ils coupaient les papillotes, ils riaient.

Quand ils tiraient les barbes, ils riaient. Quand ils regardaient les femmes à moitié nues après un pogrom, ils riaient. Le nazi se gondole.

Je n’aime pas le rire en lui-même. Il y a quelque chose de détestable dans le rire, mais il y a quelque chose de merveilleux dans l’humour.

Il faut que l’humour sache précisément préserver sa différence d’avec le rire barbare.

Revue des Deux Mondes – Si on ne peut pas rire de tout, ce qui est tout à fait admissible, alors on doit accepter qu’on ne puisse pas rire du Prophète…

Alain Finkielkraut Le Prophète incarne la toute-puissance. De même qu’Allah. Et les musulmans sont un milliard. Les trisomiques n’ont rien d’autre que leur handicap. Ce n’est pas du tout la même chose.

Revue des Deux Mondes – Après les attentats de janvier, certains intellectuels ont interrogé la liberté voltairienne, le droit de rire de tout, la liberté de blasphémer…

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Alain Finkielkraut Le délit de blasphème a été supprimé en France après l’affaire du chevalier de La Barre, condamné à une mort ignomi- nieuse pour ne s’être pas incliné au passage d’une procession. On a dit – et très justement – que le blasphème était un crime imaginaire. Mais certains, comme Régis Debray ou Rony Brauman, affirment main- tenant que chaque société a son sacré : dès lors que nous interdisons toute profanation de la Shoah, nous devons, disent-ils, respecter la religion des autres. Cet argument est spécieux : la Shoah n’est ni un Dieu ni une idole, c’est un événement historique. On ne peut pas mettre sur le même plan notre sanctuarisation des vérités de fait et l’attachement ombrageux des musulmans à Mahomet. J’ajoute que Charlie Hebdo est beaucoup plus féroce avec la religion catholique qu’il ne l’est avec l’islam. Il est tout à fait conforme au génie français de l’humour et de la satire de répondre par le rire à « Allah akbar ».

Revue des Deux Mondes – Vous êtes notre penseur le plus pessimiste.

Qu’est-ce qui vous rend optimiste ?

Alain Finkielkraut J’ai des raisons personnelles d’être optimiste.

J’ai, jusqu’à nouvel ordre, vaincu la maladie. Je l’ai déjà dit, mais c’est vrai : j’ai des ami(e)s que j’admire, j’ai la chance d’aimer et, je crois, d’être aimé. Et c’est ce qui peut arriver de mieux à un homme.

En revanche, quand je vois l’état de mon pays, je ne suis pas pessi- miste, je suis désespéré. Je suis un enfant d’immigrés, mes parents ont misé sur l’école à une époque où on pouvait le faire. Maintenant ce n’est quasiment plus possible. L’école en France était vraiment le lieu où pouvait se construire une identité commune à tous les Français, d’où qu’ils viennent. Quarante ans de réformes ont démoli notre sys- tème scolaire. La dernière réforme du collège lui a apporté le coup de grâce. C’est la « désintellectualisation » finale du métier de professeur.

Et quand les enseignants protestent contre cette humiliation suprême, les grands médias les traitent par le mépris. On a l’impression que la gauche et la droite ont chacune apporté sa contribution à cette entre- prise de démolition. Aujourd’hui, il faudrait reconstruire l’école. Non

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pas la réformer, mais la reconstruire. Je ne vois aucune force politique qui veuille s’y atteler, mais des « ravis de la crèche » qui, après l’identité heureuse, chantent l’école heureuse. Voilà pourquoi je ne peux pas me dire optimiste.

Revue des Deux Mondes – Est-ce que vous votez ? Michel Onfray lui, ne vote plus...

Alain Finkielkraut J’ai toujours voté. J’espère pouvoir voter en 2017. Si je ne vote pas, c’est que j’aurai complètement jeté l’éponge !

Revue des Deux Mondes – Vous pourriez quitter la France ?

Alain Finkielkraut Je ne pourrais pas quitter la France, je suis trop attaché à des lieux, à la langue. Je n’aurais plus la force, l’énergie et le courage de vivre dans un pays qui ne parle pas ma langue maternelle.

Revue des Deux Mondes – Et si Marine Le Pen était élue présidente de la République ?

Alain Finkielkraut Non, si Marine Le Pen était présidente de la République, je ne quitterais pas la France. Je serais désolé qu’on en soit arrivé là mais cela ne serait certainement pas le moment de quitter le navire.

1. Éric Zemmour, le Suicide français, Albin Michel, 2014.

2. Charles de Gaulle, Mémoires d’espoir, Plon, 1999.

3. Christophe Guilluy, Fractures françaises, Flammarion, 2013 et la France périphérique. Comment on a sacrifié les classes populaires, Flammarion, 2014.

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