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LA VIE QUOTIDIENNE DU MÉDECIN DE PROVINCE AU XIX SIÈCLE

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LA VIE QUOTIDIENNE DU MÉDECIN DE PROVINCE

AU XIX SIÈCLE

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JACQUES LÉONARD

LA VIE QUOTIDIENNE DU MÉDECIN

DE PROVINCE AU XIX SIÈCLE

HACHETTE

littérature & sciences humaines

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Document de couverture :

« Le médecin de campagne », 1 836, Martinet Gel., A. Masson Lpt.

© Hachette, 1977.

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INTRODUCTION

Qui ne connaît le « bon docteur » Bénassis et l'offi- cier de santé Charles Bovary? Un livre d'histoire préten- dant décrire l'existence du médecin de province français au XIX siècle s'appuie et se heurte à des clichés encom- brants et contradictoires. Telles plumes, aristocrates ou esthètes, dessinent des silhouettes de médecins grotesques, ignorants et cupides. Les enthousiastes, romantiques ou scientistes, au contraire, chantent le dévouement de véritables « saints laïques ». Le XIX siècle est-il l'âge d'or du médecin de famille exemplaire, celui que nous aurions perdu, ou bien la belle époque du charlatan diplômé, qui se serait évanoui ensuite comme par enchantement...?

Peut-on croire que les provinces françaises sont alors sillonnées par des barbiches radicales, à la Emile Combes, dressant, au nom de la science, le peuple républicain contre le troupeau clérical?

Comme pour alourdir le dossier des images d'Epinal trompeuses et des hypothèses incompatibles, voici qu'à partir d'un procès instruit récemment contre la médecine tyrannique du XX siècle, on remet en question l'inno- cence des médecins du siècle dernier, lesquels auraient fondé le pouvoir médical sur des prétentions et des pro- cédures inadmissibles : ont-ils réellement inventé l'aliéna- tion de nos contemporains à leur corps, en rendant exa- gérément pathétiques, de façon à en tirer profit, les iné- vitables accidents de la santé? Auraient-ils véritablement réduit le patient à son apparence physique et opératoire,

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de manière à exercer plus commodément leur art et leur industrie? Enfin ont-ils consciemment exploité l'angoisse que sécrète naturellement leur profession, pour établir le quadrillage sanitaire et le « pouvoir médical »?

Ce livre 1 s'enferme dans des limites et des ambitions modestes. De son projet, s'écartent les grandes questions d'histoire des sciences, des doctrines et des études médi- cales. Impossible de dresser ici l'évolution institutionnelle et statistique de toute la profession médicale. Le problème culturel du refus médical et de la médecine parallèle, et le problème politique de la médicalisation du peuple mériteront d'autres développements. De la même façon, on est forcé de laisser de côté les questions démographi- ques de la morbidité, de la mortalité, et celle de l'effica- cité de la médecine.

On a trop tendance à faire l'histoire de la médecine et des médecins à partir de la capitale. Délibérément, nous allons nous installer dans la province profonde, loin de Paris, des grands hôpitaux et des grands patrons.

Malgré les contributions de la province à l'évolution des connaissances médicales et des innovations thérapeuti- ques, elle est surtout le domaine des praticiens. La plu- part d'entre eux habitent des communes qui ne sont pas des villages, mais des bourgs et des villes, petites et moyennes, chefs-lieux de canton, d'arrondissement et de département. La notion de « médecin de campagne » n'est donc pas rigoureuse: la plupart des médecins des villes ont une clientèle rurale; tous les docteurs ne sont pas installés dans les villes; de même, tous les officiers de santé ne sont pas établis dans les campagnes et ils doivent, de par leur statut, recourir aux docteurs pour les cas graves, bien que, dans les faits, les distances et les urgences les en empêchent. La réalité provinciale est complexe; les médecins, qui sont de plain-pied avec les coutumes locales, connaissent bien les nuances régio- nales; ils sont sensibles à l'évolution qui se fait jour, au

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déblocage des campagnes, aux échanges qui vont, malgré les obstacles, se multiplier. On ne décrira pas seulement les affrontements, mais aussi les dialogues et les ren- contres.

Entre la loi du 19 ventôse an XI (10 mars 1803) et celle du 30 novembre 1892, plusieurs catégories de pra- ticiens ont le droit d'exercer la médecine. Pour simplifier, on peut les décrire selon deux points de vue: leur prove- nance, ou leur niveau. Proviennent de l'Ancien Régime, les médecins et les chirurgiens reçus avant la Révolution par les facultés et collèges de médecine, et par les collè- ges et communautés de chirurgiens; en 1803, ces prati- ciens d'Ancien Régime forment plus de la moitié du corps médical, avec de gros bataillons de petits chirur- giens « de légère expérience » ; au milieu du siècle, ils sont presque tous disparus, par retraites ou décès. La hiérarchie complexe, créée par les institutions corpora- tives d'antan, est assez écrasée par les événements révo- lutionnaires et simplifiée par la loi de ventôse. On peut retenir deux niveaux, dans chaque ligne, médicale et chirurgicale. En médecine, les docteurs et les licenciés

— ces derniers étant surtout établis dans certaines régions, comme le Nord de la France. En chirurgie, les maîtres en chirurgie, « reçus pour tout le ci-devant Royaume », qui sont peu nombreux, et les autres chirur- giens qui pullulent. Les écarts entre docteur-régent et docteur-forain semblent s'effacer; des chirurgiens « de légère expérience » ont quitté les campagnes où ils étaient cantonnés pour se fixer dans des villes, à la faveur des circonstances.

Proviennent de la Révolution des officiers de santé recrutés de façon variable et discutable; l'article 23 de la loi de ventôse ménage leurs intérêts et admet que les certificats délivrés dans certaines conditions par les sous- préfets leur tiennent lieu de diplôme. Dorénavant, deux titres définissent l'exercice légal de la médecine; l'officiat,

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obtenu par un ensemble de trois examens passés devant un jury départemental de médecine, et le doctorat en médecine (ou en chirurgie), à l'issue de cinq examens et d'une thèse. Les effectifs des officiers de santé augmen- tent jusqu'aux années 1840 et diminuent ensuite, au pro- fit des docteurs.

Ainsi se consolide un clivage simple entre les prati- ciens du premier ordre qui comprennent tous les docteurs et les maîtres en chirurgie de grande expérience, et les praticiens du second ordre qui rassemblent les licenciés en médecine, les petits chirurgiens et les deux variétés d'officiers de santé. A partir du milieu du siècle, restent face à face docteurs et officiers de santé reçus par les jurys, les Ecoles et les Facultés. Il faut prendre garde au vocabulaire usuel: au début du XIX siècle, on a tendance à appeler « chirurgiens » les officiers de santé, comme pour marquer leur filiation. Mais, peu à peu, l'exercice des grandes opérations, monopole des docteurs, attire sur certains spécialistes l'épithète « anoblissante » de

« chirurgiens ». Parallèlement, dans la seconde moitié du siècle, le développement de la confraternité et l'améliora- tion progressive de la qualification des officiers de santé permettent de les nommer « simples médecins » ou

« médecins », tandis que les autres sont « docteurs ».

Beaucoup de clients ne voient plus de différence; les offi- ciers de santé laissent croire...; les réformes de la I I I République font le reste; la loi de 1892 peut unifier le corps médical et éteindre l'officiat. Malgré cette évo- lution, il ne faut pas oublier, quand on embrasse toute la période 1803-1892, que praticiens du second ordre et praticiens du premier ordre constituent en province deux masses numériquement presque équivalentes, les docteurs étant seulement un peu plus nombreux.

1803-1892: en moins d'un siècle, la médecine fran- çaise fait un bond prodigieux. Au temps de Napoléon Bonaparte, la profession est malmenée par des affronte-

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ments scolastiques, affectée d'une grave désorganisation et d'un profond discrédit moral. Au temps du Président Sadi Carnot, s'affirment un consensus scientifique nou- veau, appuyé sur d'incontestables réussites thérapeutiques, inscrit dans des laboratoires et des hôpitaux récents ou agrandis, et un prestige consacré par des associations médicales vigilantes, confirmé par des revenus substantiels et élargi par des systèmes collectifs de médicalisation partielle des classes populaires. Il y a loin de l'officier de santé rescapé des guerres de la Révolution, au jeune docteur formé par les disciples de Claude Bernard et de Louis Pasteur. Sur cette trajectoire, s'inscrit la promotion sociale et morale du médecin; l'honorabilité revendiquée passe par l'accession progressive à la richesse et par la reconnaissance publique de son dévouement. Mais avant de respirer l'encens officiel dans un fauteuil de conseiller général, le médecin de province chevauche par tous les temps, entre une dysenterie et une variole, du château à la chaumière, du lit de l'enfant moribond à celui du vieillard grabataire.

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CHAPITRE PREMIER

COMMENT PEUT-ON DEVENIR MEDECIN DE PROVINCE AU X I X SIECLE

D'où sort-il, ce médecin de province? A quel milieu appartient-il? Comment sa vocation s'éveille-t-elle? De quelle manière est-il préparé à sa profession? Quels sont ses titres? S'installe-t-il n'importe où, au hasard? N'est-il pas guidé par des circonstances particulières?

Familles

Il ne semble pas que ce soit l'enseignement scienti- fique des écoles, collèges ou lycées qui joue le rôle prin- cipal dans la naissance des vocations médicales. En effet, au XVIII siècle et au XIX siècle, jusqu'à Victor Duruy au moins, la prépondérance des humanités classiques laisse peu de place aux sciences et encore moins aux sciences naturelles; le latin, la rhétorique, les mathéma- tiques n'orientent absolument pas vers la médecine. D'ail- leurs, le baccalauréat ès-sciences n'est pas toujours exigé pour être admis à préparer le doctorat dans une faculté:

le baccalauréat ès-lettres suffit avant 1823, et de 1830 à 1836; les candidats à l'officiat de santé sont même dis- pensés des baccalauréats.

Un adolescent qui parcourt, en partie ou en totalité, une scolarité secondaire, répond déjà à une double sélec- tion: sélection selon la fortune des parents, puisque les boursiers sont très rares; sélection selon la résidence des parents, parce que les frais d'internat majorent considé-

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rablement le coût déjà élevé des études proprement dites.

En revanche, celui qui se destine à la médecine ne fait l'objet d'aucune sélection physique ou psychologique:

aucun contrôle de la vue, de l'ouïe, des aptitudes senso- rielles ou de l'équilibre mental; un simple certificat de bonnes vie et mœurs ne peut pas tenir lieu d'apprentis- sage déontologique.

Les jeunes gens et les familles sont aidés, au XIX siè- cle, par la parution de multiples Guides susceptibles de les conseiller: notamment ceux de Vaidy, J.P. Beullac, Domange-Hubert, Amédée Amette et Edouard Charton, ces derniers étant plusieurs fois réédités. Toutefois, il semble bien que ce soient les relations personnelles qui interviennent de façon déterminante dans le choix de cette profession.

L'existence — incontestable — de dynasties médi- cales suggère évidemment l'hypothèse de l'origine fami- liale des vocations. On connaît des exemples étonnants.

La famille Sue compterait, en moins de deux siècles, une quinzaine de ses membres, surtout en Provence, à Nantes et à Paris, dans les professions médicale ou chirurgicale.

La famille Sauvé fournit au moins quarante et un prati- ciens en huit générations, fixés principalement dans cinq arrondissements de la Mayenne et de l'Ille-et-Vilaine.

Chaque ville de province connaît ainsi des lignées de médecins et même de véritables réseaux familiaux si l'on tient compte des gendres et des neveux. Ainsi les Flau- bert à Rouen, les Lachèze, les Laroche et les Mirault à Angers, les Gestin dans le Finistère, les Gintrac à Bor- deaux, les Simonin à Nancy, les Mougeot dans l'Aube et la Haute-Marne, les Henrot à Reims, les Herpin à Tours, les Lépine à Dijon, etc. Mais, aussi nombreux qu'ils soient, ces exemples n'épuisent pas tout le corps médical et méritent quelques explications.

Deux sortes de documents éclairent largement la fréquence de ce phénomène familial. Premièrement, si

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l'on considère les chirurgiens d'Ancien Régime et même les officiers de santé de la première moitié du siècle, on observe que la plupart ont effectué un apprentissage par- tiel ou complet auprès d'un père, d'un oncle, d'un grand- père ou d'un futur beau-père. Deuxièmement, lorsqu'on examine les belles carrières, celles que couronnent des fonctions hospitalières ou enseignantes, on constate là encore l'importance des liens de parenté, formes mineures ou voyantes du népotisme. Beaucoup d'éléments prati- ques ou psychologiques excusent cette caractéristique: le père a naturellement le désir de voir son fils lui succéder et « hériter » de sa clientèle médicale, comme peut le faire le fils de son confrère pharmacien. La tradition arti- sanale, continuée par les compagnonnages, valorise le lien personnel, l'enseignement individuel, voire la mobi- lité des apprentis prenant pension chez plusieurs profes- seurs successivement. Le serment d'Hippocrate lui-même répète cette solidarité avec insistance :

Je respecterai mon maître dans son art comme je respecte mes parents, je considérerai ses descen- dants comme mes frères par le sang et à mon tour je leur enseignerai cet art sans rétribution ni condi- tion aucune, je donnerai libre accès aux connais- sances et à l'enseignement de toute la discipline à mes fils en premier, puis aux fils de mon maître...

Quand un médecin a plusieurs fils, il oriente volon- tiers vers sa profession celui qui unit à des résultats scolaires honorables une santé solide, des nerfs d'acier et des aptitudes manuelles; il en écartera le rêveur, l'esthète, le poète. Certaines sélections familiales ont brillamment réussi et fourni de grands noms: Pinel, Broussais, Malgaigne, Broca, Tarnier sont des fils de médecins de campagne, respectivement, Gascon, Breton, Vosgien, Périgourdin, Bourguignon; la liste serait

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longue si l'on considérait les neveux et les petits-fils.

D'autres archives apportent des nuances importantes et empêchent de privilégier les familles médicales, sures- timées par les articles nécrologiques et les palmarès hos- pitaliers ou universitaires. C'est ainsi que les registres d'inscriptions des étudiants en médecine, mieux tenus dans les deux derniers tiers du siècle, ne donnent pas la majorité aux fils de médecins. « Notre étudiant en médecine appartient au second degré de la bourgeoisie 2 » Les pères des élèves des écoles et des facultés de méde- cine sont des possédants des catégories moyennes (mem- bres des professions libérales et intellectuelles, proprié- taires modestes, marchands demi-aisés). N'est-ce pas une caractéristique globale de ces couches sociales de faire de la carrière de leurs fils une question principalement familiale? De même, le mariage, pour les parents comme pour les jeunes gens, représente une combinaison moins individuelle-bilatérale que sociale-familiale.

Quelques sondages statistiques, certes imparfaits, effectués dans la France de l'Ouest, permettent d'énoncer plusieurs conclusions raisonnables:

Il y a davantage de docteurs fils de docteurs que de docteurs fils d'officiers de santé. Mais les deux tiers des fils d'officiers de santé, qui restent fidèles à la méde- cine, deviennent docteurs. L'officier de santé pousse son fils vers le doctorat et espère le marier à la fille d'un confrère docteur.

Il y a davantage de docteurs fils de docteurs que gendres de docteurs. Le doctorat du jeune médecin est mieux préparé par celui de son père et le dispose éven- tuellement à être le gendre d'un docteur, plus facilement que s'il n'était qu'officier de santé. Le mariage du méde- cin l'insère moins dans le corps médical que sa naissance.

Les praticiens du second ordre ont, plus que les autres, des parents qui habitent les campagnes et/ou exer- cent des métiers manuels: agriculteurs, artisans, bouti-

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quiers... Ceci est confirmé, en 1886, à l'échelle nationale, par Paul Brouardel qui déclare que les officiers de santé proviennent des « familles d'artisans, de commerçants, de petits propriétaires agricoles, de c o n t r e m a î t r e s A la fin du siècle, la disparition progressive de l'officiat et l'élévation de son niveau risqueraient de couper le corps médical de ses racines populaires, si les couches supé- rieures de la paysannerie et du commerce ne s'enrichis- saient pas suffisamment pour mener leurs fils les plus intelligents au baccalauréat et au doctorat.

Tant que dure la crise de l' « encouragement » médi- cal, les enfants les plus doués appartenant aux familles fortunées ne sont pas orientées vers la médecine, mais vers le droit, et les carrières de la parole, de la pensée et du commandement. Dans la seconde moitié du siècle, la représentation des professions libérales et intellec- tuelles, parmi les pères d'étudiants en médecine, augmente sensiblement; les fils de notables ne préfèrent plus systé- matiquement le droit. De plus en plus de médecins sont donc fils de notaires, d'avocats, de magistrats, de profes- seurs...; mais la haute bourgeoisie continue de se tenir à l'écart, sauf exception. L'osmose ascendante, longtemps contrariée, ne fait que s'amorcer dans les années 1890.

Le mariage du jeune médecin est souvent contem- porain et connexe de son installation. C'est une affaire grave. A cause des risques pathologiques de cette pro- fession et de la réputation de libertinage ou d'incrédulité des étudiants en médecine, il faut enquêter sérieusement sur la santé et la moralité du jeune praticien, comme sur les qualités et les « espérances de fortune » de la fiancée.

Par son mariage, il entre, ou bien dans une famille d'un niveau social et intellectuel équivalent ou supérieur au sien, ou bien dans une famille capable de bien doter sa fille. Valorisé par un diplôme, il épouse la fille d'un doc- teur, d'un membre d'une autre profession libérale ou d'un fonctionnaire; démuni de capitaux à la fin de ses études,

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il s'allie à des commerçants ou à des propriétaires riches.

On connaît les plaisanteries sur le « carabin » qui, pour s'installer, recherche une héritière fortunée, par exemple une fille unique de notaire. Charles Bovary épouse la veuve d'un huissier, âgée de 45 ans, mais embellie par 1 200 livres de rentes. Dans certaines régions de France, les jeunes médecins qui appartiennent à des familles pieuses et qui témoignent eux-mêmes de sentiments catholiques avérés, trouvent facilement à contracter un

« beau mariage », grâce au réseau des influences cléri- cales, à la complicité des confesseurs et des religieuses, et aux accointances que tissent les associations d'anciens élèves des écoles libres. « Beau mariage » signifie héri- tages fructueux en perspective, et aussi « position médi- cale » avantageuse et réussite professionnelle garantie.

Ainsi le médecin apporte son diplôme et sa femme apporte ce qui permet l'exploitation du diplôme et ce qui assure économiquement la sécurité et l'indépendance du jeune foyer.

Etudes

Passons en revue les différentes formations que reçoivent, dans leur variété, les diverses catégories de médecins.

L'apprentissage de la grande majorité des praticiens d'Ancien Régime (qui sont de petits chirurgiens) conserve des caractères traditionnels, fort peu livresques. Ils ont suivi un ou plusieurs maîtres dans leurs visites, dans leurs consultations hospitalières, au chevet des parturientes, des malades et des blessés. Ils ont parfois pris pension chez eux, profitant de leur bibliothèque. Ils ont appris à exécuter les manœuvres du métier et les besognes auxi- liaires les plus rebutantes. Simultanément, ils se sont péné- trés des principes de la déontologie. Des cours privés,

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des cabinets de dissections, des démonstrations de chimie ont pu offrir des moyens complémentaires d'instruction.

Certains élèves ont « porté le tablier » et « suivi les pansements » dans un hôpital; d'autres — « chirurgiens gagnant maîtrise » — ont été recrutés par concours pour seconder les chefs de service. D'autres encore ont été chi- rurgiens militaires. Dans certaines régions de France, la chirurgie navale sert de cadre à cet apprentissage. En Bretagne, en Provence, dans les Charentes, le long des littoraux, la mer est une école pour de futurs chirurgiens ou médecins. On en voit qui commencent par « naviguer au commerce », ou qui s'embarquent sur des navires négriers, ou bien qui « font Terre-Neuve », pour gagner de l'argent. Des ports de commerce ont des écoles de

« chirurgiens navigans », la Compagnie des Indes orien- tales aussi. Les hôpitaux de la Marine Royale — Brest, Rochefort, Toulon — offrent une bonne organisation péda- gogique. Les « campagnes de mer » apprennent beaucoup d'hygiène, d'épidémiologie et de petite chirurgie. La diver- sité même de ces formations réserve des surprises: ces

« chirurgiens » ont appris à soigner presque autant les maladies internes que les maladies externes, et c'est heu- reux quand leur isolement professionnel rural les oblige à répondre à toute demande.

Parmi ces médecins et chirurgiens reçus sous l'An- cien Régime, le coût des études opère une différenciation sociale très étalée. Avant la Révolution, les frais de réception s'ouvraient en effet très largement: de plus de 6 000 livres pour un docteur de la faculté de Paris, à 100 livres seulement pour un petit chirurgien de cam- pagne. Le doctorat forain de la faculté de Montpellier coûte 2 000 livres, autant que le bonnet de docteur-régent de Nantes ou d'Angers — qui permet d'exercer à l'in- térieur de ces villes de faculté. Le doctorat forain de Caen ou d'Angers — qui permet d'exercer ailleurs que dans ces villes — ne dépasse pas 500 livres; celui de

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Reims atteint 300 livres, sans compter les nombreux frais annexes, comme à Nancy. La réception d'un maître en chirurgie « de grande expérience » se place entre 1 200 et 2 000 livres, ce qui en fait un véritable docteur en chirurgie.

La Révolution a considérablement perturbé le dérou- lement des études médicales. Les universités, collèges et corporations sont emportés par le grand vent de l'histoire.

Les étudiants en médecine n'ont plus de scolarité régu- lière. Leur formation est principalement militaire (ou navale). Leurs amphithéâtres de dissections sont les champs de bataille. Les urgences suscitent des improvi- sations; d'anciens professeurs et de nouveaux venus ouvrent, parfois à leur domicile, des cours libres d'ins- truction médicale. Rares sont les futurs médecins de pro- vince qui ont eu la chance de suivre, sous la I Répu- blique, les cours de la fameuse nouvelle Ecole de Santé de Paris, créée par la Convention en frimaire an III (décembre 1794), en même temps que celles de Mont- pellier et de Strasbourg. Combien de privilégiés ont vu Xavier Bichat disséquer? Combien ont entendu Cabanis et Corvisart?

Ce sont les hôpitaux des villes de province qui abri- tent une certaine renaissance de l'enseignement médical.

Les commissions administratives des hospices et hôpitaux ont besoin d'élèves internes et externes pour le service des salles, et, afin de les retenir, favorisent donc les leçons de clinique des médecins et chirurgiens-chefs de service, au chevet des malades et des blessés. Les auto- rités municipales et départementales obéissent aux mêmes intérêts, prêtent des locaux, consentent des subventions.

L'émulation est grande, et le zèle ardent, mais les moyens médiocres, surtout en pharmacologie. A l'usage, on redécouvre l'insuffisance d'un enseignement purement

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pratique et la nécessité des lectures, des répétitions et des efforts de mémorisation. Simultanément les hécatom- bes dans les rangs des chirurgiens militaires et la dispari- tion des diplômes et des sanctions multiplient le nombre des jeunes officiers de santé, auxiliaires sans expérience, qui reviendront — peut-être — de la guerre et iront se fixer au milieu des populations civiles. Comment les en dissuader, alors que la République les a admis à panser les soldats? Ce sont donc ces étonnantes facilités du temps de guerre qu'entérine l'article 23 de la loi de ventôse dont l'indulgence suscite bien des réclamations.

Cet article 23 prétend éponger les conséquences médicales de la Révolution, en autorisant les praticiens qui exercent, sans diplôme, depuis trois ans au moins, à se munir d'un certificat délivré par le sous-préfet sur attestation du maire et de deux notables de leur commune de résidence, choisis par le sous-préfet: ce certificat

« leur tiendra lieu de diplôme d'officier de santé ». On fait donc confiance à trois témoins, interprètes de l'opi- nion locale suffisamment éclairée par trois années de pratique médicale sur place. On ne demande pas l'avis d'un docteur parce que, dans les villages et les bourga- des où sont fixés les impétrants déjà en exercice, il n'y a généralement pas d'autre médecin qu'eux-mêmes. La porte est donc ouverte à des abus sans borne, par le truchement de certificats de complaisance.

On essaie de rattraper un peu le laxisme de l'arti- cle 23, par l'instruction du 13 fructidor an XI (31 août 1803) qui prescrit aux sous-préfets d'exiger, outre l'attes- tation des trois ans d'exercice, des preuves des études antérieures (certificats de docteurs dont le candidat a pu être l'élève, de médecins ou de chirurgiens en chef des hôpitaux ou des armées « sous » lesquels il a pu servir, etc.). Fouché, en août 1809, s'appuie sur une argutie formelle pour remettre en cause beaucoup de certificats déjà réunis et obliger les intéressés à passer les examens

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de l'officiat. En effet, la loi de ventôse leur donnait trois mois seulement pour présenter leurs papiers aux autorités, et il suffit donc que le ministre annule tous les certificats postérieurs à ce délai... jetant leurs détenteurs dans l'exercice illégal, à moins qu'ils ne se présentent aux examens réguliers.

En 1803, les frais des trois examens de l'officiat nouveau s'élèvent à 200 francs, auxquels s'ajoutera le droit de diplôme (50 francs). Cela peut sembler modique, par rapport aux 1 000 francs du doctorat. Mais le can- didat à l'officiat n'est pas obligé de connaître le latin ni de fréquenter une faculté; il doit justifier d'une scolarité antérieure qui peut revêtir trois formes: ou bien trois années dans une faculté, ou bien cinq années dans un hôpital civil ou militaire, ou bien six années « sous un docteur ». Ces cinq ou six années paraissent longues en regard des quatre ans exigés des futurs docteurs, mais des raisons pécuniaires ou familiales font souvent pré- férer ces stages qui peuvent être partiellement rétribués.

En outre, les grands hôpitaux de province hébergent des cours d'instruction médicale qui deviendront parfois des écoles secondaires de médecine. Dans la pratique, le panachage est admis: on peut débuter comme élève

« attaché à un docteur », puis suivre les pansements et les visites dans un hôpital, s'inscrire ensuite à des cours, et les trimestres sont comptabilisés de façon pondérée pour équivaloir à trois ans de faculté. Le tout est parfois interrompu par des travaux salariés qui permettent de payer les études: il faut en tout 4 000 à 5 000 francs pour aboutir à l'officiat. Si le jeune homme a tiré un mauvais numéro à la conscription, il doit alors faire les fais d'un remplaçant, sacrifiant encore 1 000 à 1 500 francs.

Objectivement, l'écart entre l'officiat et le doctorat n'est important que dans la première moitié du siècle.

Les principaux griefs sont faciles à énumérer:

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— La possibilité d'étudier pendant six années « sous un docteur » reste une concession aux habitudes anté- rieures susceptible d'hypothéquer gravement la réputa- tion de l'officiat. Un docteur ne sait pas tout et ne peut transmettre qu'un savoir pratique limité. On chuchote que, par complaisance ou corruption, des candidats obtiennent ainsi des certificats d'apprentissage largement fictif, délivrés par des docteurs appartenant à leur famille ou à une famille alliée, ou par d'autres qui espèrent que leurs protégés — devenus officiers de santé — les appel- leront souvent en « consultation ». Mais il faut dire que ce type de formation décline rapidement: au milieu du siècle, il concerne à peine 10 pour 100 des candidats.

— On a aussi beaucoup critiqué l'initiation médicale reçue dans les services de santé des armées de terre et de mer. Si les hôpitaux militaires et maritimes présen- tent des possibilités excellentes d'enseignement, il n'en va pas de même dans les infirmeries des garnisons, ni au sein des régiments en campagne, ni à bord des navires de guerre. Cependant, là encore, ces apprentissages mari- time ou militaire deviennent moins fréquents au milieu du siècle.

— Il faudra revenir sur les défauts des petites éco- les de médecine, subordonnées aux intérêts des hôpitaux des grandes villes de province. En général, les candidats à l'officiat ne vont pas sur les bancs d'une faculté.

L'essentiel de leur bagage théorique se présente sous forme d'« élémens », avec de larges lacunes en physio- logie, pharmacologie et médecine légale. L'horizon sco- laire d'un Charles Bovary, c'est Rouen.

— Le jury médical, rétribué sur le montant des droits de réception, est composé d'un professeur de faculté de médecine et de deux docteurs réputés du départe- ment, qui s'efforcent de vérifier, par trois examens, les connaissances pratiques des candidats à l'officiat. Siéger au jury du département est un honneur et une charge,

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pour des personnalités provinciales de premier plan:

chefs de services hospitaliers, professeurs de médecine, médecins des épidémies, hygiénistes, vaccinateurs, natu- ralistes... Ces docteurs sont parfois accusés de recevoir trop facilement des officiers de santé qui seront leurs vassaux et rabatteurs; en tout cas, ils sont soumis à de pressantes recommandations locales. Ce que semblent confirmer certaines « fournées » de réceptions, presque sans échec, dans les premières années de la Restauration:

examens trop rapides, candidats reçus trop jeunes (19 ans!), indulgence envers des hommes qui reviennent des champs de bataille ou des pontons anglais. A la vérité, les jurys départementaux sont bien plus sévères par la suite.

— Le jury ne se réunit pas tous les ans dans cha- que département; il faut qu'il y ait suffisamment de can- didats. D'où l'habitude prise par les préfets de délivrer des autorisations provisoires d'exercer, en attendant la prochaine session du jury... Cet espacement des sessions explique une autre disposition regrettable qui consiste, pour certains jurys, à prononcer des réceptions « sous conditions », stipulant que le candidat, pourtant admis, devra continuer d'étudier telle matière pendant six mois ou un an! Le contrôle est difficile, et la sanction inexis- tante. Ces réceptions sous conditions ont sur les ajour- nements l'avantage de ne pas nécessiter le paiement de nouveaux droits d'examen. Mais il semble bien que ce système ne dure pas au-delà de 1836.

Nul doute que ce tableau trop sombre mérite correc- tion. Beaucoup de candidats à l'officiat sont des jeunes gens qui, pour des raisons pécuniaires, ont interrompu leurs études secondaires avant le baccalauréat, ou qui, insuffisants en latin et épuisés par la rhétorique, ont choisi délibérément une profession technique. D'autres, pourtant bacheliers, renoncent, par économie, au docto- rat. L'influence du mariage tardif des hommes se retrouve

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ici: parfois le père meurt avant que le fils ait terminé ses études et celui-ci doit se rabattre hâtivement sur l'officiat de santé. Mais ceux qui ont passé trois années dans une faculté ont suivi les mêmes enseignements que les futurs docteurs et n'ont pas beaucoup moins de connaissances.

Du reste, après 1854, les études à éclipses se font plus rares, les scolarités sont moins cahotantes et mieux contrôlées. Le décret du 22 août 1854 supprime les jurys médicaux et confie la réception des officiers de santé aux facultés ou aux écoles préparatoires. A partir de 1858, les apprentissages de cinq ans dans un hôpital ou de six ans chez un docteur, ne seront plus admis. Mieux connus de leurs professeurs qui seront leurs examinateurs, les futurs officiers de santé sont astreints à trois années d'études dans une faculté (360 francs) ou dans une école préparatoire (300 francs seulement). Avec trois examens (200 francs) et divers autres frais, les dépenses universi- taires, pour atteindre l'officiat, s'élèvent alors à 840 francs (faculté) ou à 720 francs (école préparatoire). C'est moins cher que le doctorat (1 260 francs), mais déjà l'écart se réduit entre les deux grades, par rapport à la situation de 1803.

La qualité de cet enseignement est renforcée par diverses mesures. Un décret de Jules Ferry ( 1 août 1883) porte la durée des études de l'officiat à quatre années, et un décret de René Goblet (30 juillet 1886) soumet les aspirants à l'officiat, qui ne sont pas bacheliers, à un examen spécial destiné à vérifier leur culture générale.

En 1887, quand les droits d'inscription sont encore majorés, l'officiat — alourdi par des examens de fin d'année et des frais de travaux pratiques — coûte 1 190 francs (contre 1 390 francs pour le doctorat). Dans les années qui précèdent la loi de 1892, les nouveaux offi- ciers de santé ont acquis une qualification très honorable.

Peu avant la disparition de ce titre, le docteur Langlet, de Reims, peut déclarer que « les docteurs et les offi-

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ciers de santé ne sont plus séparés que par l'épaisseur d'une version latine». On ne peut mieux dire.

Cette extinction n'est d'ailleurs pas une mesure bru- tale; elle est préparée par la diminution progressive des effectifs d'officiers de santé reçus. Le rythme des récep- tions est particulièrement élevé avant 1854: il est géné- ralement supérieur à 250 par an; dans la période 1854- 1870, il s'abaisse, mais demeure compris entre 200 et 100 réceptions par an; après 1870, il décline et reste inférieur à 100 réceptions par an: le doctorat est devenu, tout compte fait, préférable.

La question du coût total d'un diplôme de docteur en médecine au XIX siècle appelle des réponses nuan- cées selon la période envisagée, les villes et les établisse- ments fréquentés, et surtout les dépenses complémen- taires qui élèvent notablement les frais d'études propre- ment dits.

A s'en tenir aux textes, en 1803, le doctorat suppose quatre années d'études dans une école spéciale de méde- cine — baptisée à nouveau faculté de médecine après 1808 —, cinq examens publics et une thèse, soit un coût de 1 000 francs. Différentes réformes font augmen- ter cette somme initiale: 1 100 francs en 1823, puis 1 260 francs en 1846, et 1 360 francs après 1878 — malgré une parenthèse entre 1880 et 1887 où cela tombe à 880 francs seulement. Mais, dans la pratique, c'est une infime minorité d'étudiants qui parviennent à terminer leur cycle d'études supérieures médicales en quatre ans;

les échecs et les redoublements sont de plus en plus nombreux. Le docteur Paul Brouardel, après avoir examiné la scolarité des 663 docteurs reçus à Paris pen- dant les années scolaires 1887-1888-1889, montre que 61 seulement ont abouti à leur doctorat en quatre ou cinq ans, tandis que 158 ont mis de huit à onze ans, et 98 plus de onze ans, et il place la durée médiane des

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études à plus de sept ans. Ce seul élément d'information implique le versement de vingt-huit inscriptions trimes- trielles, au lieu de seize normalement.

Dans la première moitié du siècle, les lacunes de l'enseignement officiel rendent indispensables des répéti- tions complémentaires, privées et payantes, notamment dans les spécialités qui ne correspondent pas encore à des chaires (ophtalmologie, maladies mentales et nerveu- ses, cutanées et syphilitiques...), et aussi en obstétrique.

Ce dernier point peut surprendre: c'est un scandale durable du XIX siècle dont sont partiellement responsa- bles les religieuses hospitalières qui s'opposent, longue- ment et de différentes manières, à l'admission régulière des filles célibataires enceintes, des prostituées ou des femmes vénériennes dans les salles où se donne l'ensei- gnement obstétrical. Les cours destinés aux élèves sages- femmes sont souvent plus faciles à organiser que ceux que devraient recevoir les futurs médecins, longtemps exclus des salles de maternité. Nos étudiants sont donc réduits à suivre des leçons théoriques, à apprendre par cœur les ouvrages de Baudelocque, et à payer pour assis- ter à des accouchements réels dans les maisons de santé privées ou dans les salles de gésine municipales où l'on attire des ouvrières enceintes.

Comme au XVIII siècle, les étudiants en médecine doivent s'arranger pour disséquer dans des locaux parti- culiers, et cela revient fort cher. Un « sujet » pour qua- tre étudiants coûte de 20 à 25 francs, à Paris, dans le premier tiers du XIX siècle, ce qui fait 5 à 6 francs par étudiant; et il existe tout un trafic dont profitent des fossoyeurs et des propriétaires qui louent des caves ou des combles à cet usage. Les leçons payantes de chimie et de pharmacologie, les préparations aux concours de l'internat et de l'externat, les cours privés donnés dans les institutions et hôtels meublés où prennent pension des étudiants, créent d'autres motifs de dépenses supplé-

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mentaires. Des prosecteurs, des chefs de travaux anato- miques ou chimiques s'improvisent professeurs « libres ».

Des médecins et des chirurgiens des hôpitaux, qui ne disposent pas tous d'une chaire dans le cadre des écoles ou facultés de médecine, donnent des cours, parfois très suivis, dans leurs services et dans des amphithéâtres pri- vés, concurrençant ouvertement l'enseignement officiel; à partir de 1846, ils forment une « Association d'enseigne- ment médical des hôpitaux de Paris » et collaborent avec celle de la presse médicale française. C'est dire qu'ils colonisent avec succès des périodiques médicaux qui pro- longent leur enseignement libre: une compétence parallèle s'institue hors de la faculté.

Parmi les critiques persistantes adressées aux études universitaires, on relève que de nombreuses thèses sont bâclées ou copiées, composées d'emprunts plus ou moins habiles à des travaux antérieurs; ainsi, sur les 274 thè- ses de doctorat soutenues à Paris en 1829, 38 seule- ment sont bonnes, 82 passables, 72 médiocres et 82 mauvaises 4

Mais, progressivement, l'enseignement d'Etat évolue et s'améliore; les études pour le doctorat deviennent de plus en plus complètes et sévères: des dispositions répé- tées sont prises pour contrôler l'assiduité, pour utiliser au mieux le corps des agrégés de médecine créé en 1823, puis les chargés de cours et les chefs de clinique, pour exiger des stages hospitaliers rigoureux, et pour codifier les examens de fin d'année. Les règlements, dont les détails et les détours changent au gré des réformes (en 1823, 1831, 1837, 1846, 1878), instaurent des régimes différents qui « chevauchent » et ménagent les intérêts de chacun.

Le contenu de cet enseignement se modifie de façon significative: au milieu du siècle, émergent timidement la microscopie, l'histologie nouvelle et la physiologie expé- rimentale. Dans les journaux médicaux, dans les biblio-

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graphies et dans les hôpitaux, la « sectorisation » du corps humain se précise, bousculant les anciennes classi- fications. Ainsi, les six chaires nouvelles créées à la faculté de médecine de Paris entre 1877 et 1890 sont consacrées aux maladies mentales, maladies des yeux, maladies des enfants, maladies cutanées et syphilitiques, maladies nerveuses, et maladies urinaires. Après 1878, les étudiants sont accablés de travaux pratiques de toutes sortes, à tel point que le décret du 31 juillet 1893 doit instituer une année d'études scientifiques fondamentales, avant l'entrée en faculté de médecine, année sanctionnée par le certificat d'études P.C.N. (physiques, chimiques, naturelles).

Dans ces conditions, on comprendra que le coût total des études d'un docteur soit fort élevé, même au début du siècle. Il fait l'objet d'évaluations diverses:

Georges Cuvier, en 1826, Alfred Donné, en 1830, par- lent de 1 200 francs par an, au minimum; le Nantais Cantin, en 1811, lance 18 à 20 000 francs en tout, ce que confirme un autre médecin breton, vingt ans plus tard; 12 000 francs au moins, d'après la Gazette médi- cale de Paris du 1 juin 1833; peu après, un brillant sujet lavallois qui n'a jamais échoué, jamais perdu de temps, fait dépenser près de 14 000 francs à son père pour atteindre le doctorat. Victor Cousin, devant la Chambre des pairs, le 15 juin 1847, hausse son estimation entre 20 000 et 25 000 francs. Et dans la seconde moitié du siècle, les prix montent encore davantage; une chambre au Quartier latin, qu'on pouvait louer de 20 à 30 francs par mois avant 1830, revient à 30 ou 40 francs entre 1850 et 1860; en 1830, 12 sous donnaient droit à un repas pitoya- ble qui coûtera 22 sous vers 1860; il en faut 30 à 40 pour s'asseoir aux tables d'hôtes des pensions bourgeoises.

Evidemment, nombre d'étudiants sont contraints de recourir à divers expédients qui interrompent ou ralen- tissent leur scolarité: certains s'engagent pour une cam-

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pagne de navigation, s'embauchent dans la claque d'un théâtre, se font stagiaires chez un pharmacien, commis chez un notaire ou chez un commerçant, répétiteurs ou précepteurs... En voilà d'autres qui, dès leur seconde année, donnent des leçons payantes à leurs camarades débutants, ou qui font en ville des pansements et bientôt des « injections sous-cutanées »... Heureusement diffé- rents concours sont susceptibles de les aider: concours pour les médailles et les prix annuels qui rapportent, outre des avantages honorifiques, des livres et des exemp- tions partielles de frais; concours d'entrée à l'Ecole pra- tique; concours pour l'externat, puis pour l'internat;

concours pour les places rétribuées de prosecteur, d'aide d'anatomie, etc.; sous la I I I République, concours pour quelques bourses de doctorat décernées par le ministère de l'Instruction publique et pour quelques autres don- nées par la ville de Paris.

Minorité extrême et élite privilégiée, l'aristocratie formée par les internes des hôpitaux de Paris couronne le monde étudiant: chaque année, 350 à 400 candidats se disputent une place dans des promotions peu nom- breuses et variables (de 15 à 60): 25 en moyenne sont reçus, pendant les années 1815-1854; 42 en moyenne, entre 1855 et 1892. Mais il ne faut pas oublier les contin- gents actifs et méritants des internes des grands hôpitaux de province; d'abord choisis par les patrons, ils sont peu à peu sélectionnés par concours. Avec son grand tablier, l'interne, logé, nourri et rétribué, est un « personnage » envié des autres étudiants; il collabore avec les chefs de service, fait quelques remplacements, cultive ses premiers clients personnels, économise l'argent nécessaire à son installation.

Même pour les simples étudiants stagiaires, l'hôpital joue un rôle primordial dans leur formation et son impor- tance ne cesse d'augmenter au fil du siècle. Il constitue une école d'endurance psychologique pour les élèves,

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témoins de scènes effrayantes; c'est aussi l'endroit où ils prennent la mesure des contrastes sociaux, puisqu'y sont regroupés les patients les plus pauvres.

Le recrutement des docteurs révèle d'importantes variations selon les périodes et selon les facultés. Dans les deux premiers tiers du siècle, le nombre des récep- tions au doctorat est très modéré: mis à part les excep- tions de 1803-1804 et de 1814-1815 où elles dépassent les chiffres de 400 et 500, celles de la période napo- léonienne oscillent autour d'une moyenne annuelle de 250; de 1816 à 1869, elles connaissent un rythme moyen plus soutenu, voisin de 400 par an, avec un fort « clo- cher » entre 1832 et 1840 et une dépression entre 1844 et 1850. Une fois surmontée la crise de 1871, le nombre des réceptions annuelles se maintient, entre 1872 et 1892, à un niveau important, comme pour remplacer l'officiat en déclin: jamais moins de 539 reçus par an, et une pointe atteint même 692. A partir de 1878, les facultés produisent plus de docteurs, chaque année, que le chiffre moyen annuel des réceptions à l'officiat et au doctorat considérés ensemble pendant les huit premières décennies du siècle.

Très frappante, la prépondérance manifestée par la faculté de médecine de Paris: elle fournit couramment davantage de docteurs que les autres facultés de méde- cine réunies. Celle de Montpellier en effet soutient mal son prestige ancien et traverse une crise durable; les enseignements nouveaux n'y ont pas toujours leur plein développement; les simples écoles de médecine de Lyon, Marseille, Toulouse ou Bordeaux lui prennent beaucoup d'étudiants. La faculté de Strasbourg, dont les ressources sont limitées par des effectifs peu nombreux, présente des avantages reconnus: qualité, exceptionnelle en France, de l'enseignement obstétrical, contacts avec la science allemande; en 1872, elle est transférée à Nancy. En 1875,

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