Systèmes d’information
TD 4 et 5
Thème: « Quand les sciences de l’information s’interrogent sur ses finalités »
L’on aborde ici quelques questionnements philosophiques qui complètent la littérature comme des prolongements indispensables aux velléités systémiques telles qu’elles sont nées des conceptions cybernétiques. En notant que nous ferons ce travail en prenant une précaution : L’on évitera les philosophies de comptoirs ou de café du commerce! Il s’agit ici de parcourir une mise en question que l’on pourrait formuler ainsi : Peut-on accepter les préceptes systémiques et la puissance conceptuelle de construction des systèmes artificiels? Deux optiques sont possibles, la première ou l’on accepte les solutions dégagées par les sciences (ou la technoscience), la seconde où l’on passe au tamis de la critique et les concepts et les réalisations. On notera, en passant, que les approches ne sont pas contradictoires. En effet que serait une science qui ne se doterait pas de sa propre capacité de critique? Pour ce faire nous nous appuyons pour le travail de ceux-là même qui ont construit les modèles des sciences ou
« penser serait « calculer » », comme nous le proposait Norbert Wiener. Lui même s'est questionné, aussi, sur la légende du Golen. Nous pouvons poursuivre en dégageant ce que tente de nous dire Platon lorsque il discute du mythe de la caverne? Et en cette occasion l’on attachera une attention particulière à la perspective « pessimiste » de Baudrillard lorsque récemment dans le Nouvel Observateur il s’interroge sur ce qu’il pense être derrière l’instrumentalisation de toute chose (l’humain y compris). Peut-être pour conclure avec Francisco Varela sur le fait que le cerveau n’est pas un ordinateur! En notant que ce dernier article est un peu difficile d’accès.
P. Ferré
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A) La légende du Golen (Norbert Wiener)
Divine comédie de la technologie
Raymond Ruyer soulignait autrefois le caractère souvent enfantin des scientifiques de génie:
enfants dans leur vivacité inventive, mais enfants aussi dans leurs manières familières de traiter avec Dieu et la théologie, sans cynisme ni volonté de profaner. Norbert Wiener est l'un de ces précurseurs audacieux, de ceux qui prennent l'humaine condition avec toutes les pincettes de la science, mais tutoient le divin pour appréhender frontalement les défis que celui-ci lance à notre intelligence. Aussi n'est-ce pas simple malice qu'un sous-titre annonçant
"quelques points de collision entre cybernétique et religion": malgré la légèreté apparente du paradoxe, malgré le sourire discret qu'on imagine très bien chez l'auteur pendant qu'il voit le visage étonné de son auditoire, Norbert Wiener ne cède en rien aux analogies faciles, aux considérations vagues et oiseuses auxquelles se prêtent parfois ces sujets qui "promettent". Ici toutes les promesses sont tenues, et c'est de manière très limpide que ces deux domaines - cybernétique et religion - viendront s'éclairer mutuellement tout au long de l'argumentation.
La légende du Golem
La question qui se presse à vos lèvres est... comment? Qu'ont à voir ensemble une approche logico-mathématique traitant des processus de communication et de commande d'une part, et le principe divin de la création d'autre part? Comment vont entrer en collision une science qui s'occupe de principes finalement mécaniques dans le monde à son plus bas niveau d'objectivité, et un vaste domaine du savoir où les plus grands bonds de l'imagination sont plus près de la vérité que les attaches minutieuses au réel? Comment la nouvelle attitude scientifique de la cybernétique va-t-elle permettre de comprendre cette posture ancestrale de
l'esprit cherchant à ressaisir ses sources? Comment l'analyse détaillée de la nécessité (celle de la diffusion de l'information, celle des stratégies de décision dans un système apprenant à apprendre) va-t-elle nous ouvrir vers cette synthèse ultime de la liberté qu'est Dieu en son vouloir?
C'est la légende du Golem qui, une fois replacé dans sa tradition religieuse et ses implications symboliques va permettre de répondre à toutes ces pressantes questions. Rabbi Judah Loew ben Bezalel, connu dans la tradition juive sous le nom de Maharal de Prague, construit dans l'argile un "robot", un être qui sera destiné à le servir. Pour lui donner vie, il glisse dans sa bouche une feuille de papier portant le Nom mystérieux et ineffable de Dieu, feuille qui laisse le Golem muet. Chaque shabbat, le rabbin retirait cette feuille de la bouche de sa créature, qui devenait ainsi inanimée. Mais un vendredi après-midi, rabbi Loew oublia de retirer cette feuille de papier, et le Golem commença à manifester de la nervosité avec la fin de l'après- midi. Alerté le rabbin finit par se retrouver en face de sa créature devenue folle, et parvient à lui retirer la feuille de la bouche. Selon les diverses versions de cette légende, le rabbin meurt écrasé par la masse devenue inerte du Golem, ou parvient in extremis à ne pas se laisser écraser.
Vouloir ne plus vouloir
Il y a dans cette légende une mise en scène de cette volonté paradoxale, courante chez l'être humain: volonté d'avoir à moins vouloir. On retrouve dans ce robot tout notre système d'information et de délégation de l'information, tout ce qui mécanisé nous permet de "penser à autre chose". On retrouve dans ce rabbin l'homme de science plein de bonne volonté, qui fait un usage semble-t-il légitime de pouvoir supérieurs à la technique pour donner un sens à celle- ci. Mais on retrouve aussi l'aliénation de l'homme au milieu des techniques qu'il invente, tout le travail qu'il doit mener pour apprivoiser des actions dont il ne possède pas la clef ultime. Et c'est le principal message que nous fait passer Norbert Wiener dans l'exploration symbolique de cette légende: plus nombreux sont les fils qui nous permettent de manipuler la réalité à distance, plus nous sommes tenus par tous ces fils. Aucun principe miraculeux ne pourra nous délivrer du souci technique majeur: Maîtriser et contrôler la technique. On aura beau inventer des machines qui apprendront "toutes seules" à apprendre (et ce texte de Norbert Wiener, datant de 1963, est contemporain des premiers succès dans ce domaine), il n'en est pas moins vrai qu'en amont comme en aval de toute technologie, de tout gain mécanique de temps, il y a l'homme; au sein de tous les processus quantifiables, il y a cette infime différence qualitative de la vie et du cerveau, différence qui nous oblige à donner un sens à la technique, avant que celle-ci ne nous imprime son absurdité aveugle. Et dans toutes les analyses de Norbert Wiener, il faudra bien garder à l'esprit sa participation à l'élaboration de la bombe atomique - obsession coupable qui ne finit pas de le hanter. Comme s'il voulait chaque fois ne pas avoir voulu ce drame humain.
Il est intéressant de savoir que la cybernétique a disparu comme champ scientifique distinct;
non pas par épuisement de son sujet, mais parce qu'elle impliquait plus une nouvelle méthode d'approche de la réalité qu'elle ne supposait une nouvelle réalité à approcher. Elle a donc donné une inflexion décisive à tous les domaines scientifiques, de manière plus ou moins directe. Pour ne prendre qu'un exemple, la génétique serait aujourd'hui incompréhensible sans recours explicite aux concepts de codages et de communication d'information entre systèmes inter agissants. Mais il n'y a rien de plus émouvant que de saisir un nouveau paradigme scientifique au moment de sa naissance, à l'instant où ses concepts commencent à se durcir.
Car c'est à ce moment précis que le recours au mythe est le plus parlant, comme si cette science naissante avait besoin de couper le cordon symbolique qui la retient encore à la réalité préscientifique en lui rendant en imagination un dernier hommage.
Bastien Guerry
B) Platon et le mythe de la caverne
(vous rapprocherez ce mythe de notions abordée dans le cours sous le thème de « fonction d’information »)La Caverne de Platon
extrait de la République - Livre VII
Maintenant représente-toi de la façon que voici l'état de notre nature relativement à l'instruction et à l'ignorance. Figure-toi des hommes dans une demeure souterraine, en forme de caverne, ayant sur toute sa largeur une entrée ouverte à la lumière; ces hommes sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou enchaînés, de sorte qu'ils ne peuvent ni bouger ni voir ailleurs que devant eux, la chaîne les empêchant de tourner la tête; la lumière leur vient d'un feu allumé sur une hauteur, au loin derrière eux; entre le feu et les prisonniers passe une route élevée: Imagine que le long de cette route est construit un petit mur, pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes dressent devant eux et au dessus desquelles ils font voir leurs merveilles. Figure-toi maintenant le long de ce petit mur des hommes portant des objets de toutes sortes, qui dépassent le mur, et des statuettes d'hommes et d'animaux, en pierre en bois et en toute espèce de matière, naturellement parmi ces porteurs, les uns parlent et les autres se taisent.
Voilà, s'écria Glaucon, un étrange tableau et d'étranges prisonniers.
Ils nous ressemblent; et d'abord, penses-tu que dans une telle situation ils aient jamais vu autre chose d'eux-mêmes et de leurs voisins que les ombres projetées par le feu sur la paroi de la caverne qui leur fait face?
Et comment, observa Glaucon, s'ils sont forcées de rester la tête immobile durant toute leur vie?
Et pour les objets qui défilent, n'en est-il pas de même?
Sans contredit.
Si donc ils pouvaient s'entretenir ensemble ne penses-tu pas qu'ils prendraient pour des objets réels les ombres qu'ils verraient?
Il y a nécessité.
Et si la paroi du fond de la prison avait un écho, chaque fois que l'un des porteurs parlerait, croiraient-ils entendre autre chose que l'ombre qui passerait devant eux?
Non, par Zeus!
Assurément de tels hommes n'attribueront de réalité qu'aux ombres des objets fabriqués.
Considère maintenant ce qui leur arrivera naturellement si on les délivre de leurs chaînes et qu'on les guérisse de leur ignorance. Qu'on détache l'un de ces prisonniers, qu'on le force à se dresser immédiatement, à tourner le cou, à marcher, à lever les yeux vers la lumière: en faisant tous ces mouvements, il souffrira et l'éblouissement l'empêchera de distinguer ces objets dont tout à l'heure il voyait les ombres. Que crois-tu donc qu'il répondra si quelqu'un lui vient dire qu'il n'a vu jusqu'alors que de vains fantômes, mais qu'à présent, plus près de la réalité et tourné vers des objets plus réels, il voit plus juste? Si, enfin, en lui montrant chacune des choses qui passent, on l'oblige à force de questions, à dire ce que c'est? Ne penses-tu pas qu'il sera embarrassé, et que les ombres qu'il voyait tout à l'heure lui paraîtront plus vraies que les objets qu'on lui montre maintenant? Et si on le force à regarder la lumière elle-même, ses yeux n'en seront-ils pas blessés? N'en fuira-t-il pas la vue pour retourner aux choses qu'il peut regarder, et ne croira-t-il pas que ces dernières sont réellement plus distinctes que celles qu'on lui montre?
Assurément!
Et si on l'arrache de sa caverne par force, qu'on lui fasse gravir la montée rude et escarpée, et qu'on ne le lâche pas avant de l'avoir traîné jusqu'à la lumière du soleil, ne souffrira-t-il pas vivement, et ne se plaindra-t-il pas de ces violences? Et lorsqu'il sera parvenu à la lumière, pourra-t-il, les yeux tout éblouis par son éclat, distinguer une seule des choses que maintenant nous appelons vraies?
Il ne le pourra pas, du moins dès l'abord.
Il aura je pense besoin d'habitude pour voir les objets de la région supérieure. D'abord, ce seront les ombres qu'il distinguera le plus facilement, puis les images des hommes et des autres objets qui se reflètent dans les eaux, ensuite les objets eux-mêmes. Après cela, il pourra, affrontant la clarté des astres et de la lune, contempler plus facilement pendant la nuit les corps célestes et le ciel lui-même, que pendant le jour le soleil et sa lumière. A la fin j'imagine, ce sera le soleil - non ses vaines images réfléchies dans les eaux ou en quelque autre endroit - mais le soleil lui-même à sa vraie place, qu'il pourra voir et contempler tel qu'il est.
Nécessairement!
…..
Maintenant, mon cher Glaucon, il faut appliquer point par point cette image à ce que nous avons dit plus haut, comparer le monde que nous découvre la vue au séjour de la prison et la lumière du feu qui l'éclaire, à la puissance du soleil. Quant à la montée dans la région supérieure et à la contemplation de ses objets, si tu la considères comme l'ascension de l'âme vers le lieu intelligible, tu ne te tromperas pas sur ma pensée, puisque aussi bien tu désires la connaître. Dieu sait si elle est vraie. Pour moi, telle est mon opinion: dans le monde intelligible, l'idée du bien est perçue la dernière et avec peine, mais on ne la peut percevoir sans conclure qu'elle est la cause de tout ce qu'il y a de droit et de beau en toutes choses;
qu'elle a, dans le monde visible, engendré la lumière et le souverain de la lumière; que dans le monde intelligible, c'est elle-même qui est souveraine et dispense la vérité et l'intelligence; et qu'il faut la voir pour se conduire avec sagesse dans la vie privée et dans la vie publique.
Je partage ton opinion, autant que je le puis.
Eh bien! partage là encore sur ce point, et ne t'étonne pas que ceux qui se sont élevés à ces hauteurs ne veuillent plus s'occuper des affaires humaines, et que leurs âmes aspirent sans cesse à demeurer là-haut. Mais quoi, penses- tu qu'il soit étonnant qu'un homme qui passe des contemplations divines aux misérables choses humaines ait mauvaise grâce et paraisse tout à fait ridicule, lorsque, ayant encore la vue troublée et n'étant pas suffisamment accoutumé aux ténèbres environnantes, il est obligé d'entrer en dispute, devant les tribunaux ou ailleurs, sur des ombres de justice ou sur les images qui projettent ces ombres, et de combattre les interprétations qu'en donnent ceux qui n'ont jamais vu la justice elle-même...
C) Baudrillard
Baudrillard décode «Matrix»
Pour le théoricien de la postmodernité, le film des frères Wachowski est un symptôme instructif, le fétiche même de l’univers technologique qu’il semble dénoncer. Un produit de la culture de masse, suffisamment ambigu pour susciter les réactions de nombreux penseurs Nous sommes en 2003, il fait sombre. Sanglés dans des fauteuils fluos de multiplexes et contraints d’avaler des kilos de pop-corn, les disciples modernes de Platon et Schopenhauer sont utilisés comme logiciels pensants pour craquer le code de «Matrix». Neo-Keanu Reeves les arrachera-t-il à l’odieux esclavage où les ont plongés les frères Wachowski? En attendant la délivrance, sur les forums internet du monde entier, philosophes de premier plan et
cybersophistes se battent à grands coups de lasers dialectiques pour savoir si Descartes et Berkeley sont les précurseurs du pire des mondes de «Matrix» ou si Adorno et Horkheimer auraient cautionné les cabrioles aériennes de la belle Trinity. Une table ronde philosophique intitulée «Le désert du réel» sera consacrée à «Matrix» le 22 juin au Centre Pompidou.
Etrange monstre décidément, cette saga «Matrix», qui charrie autant de détritus conceptuels new age que d’interprétations métaphysiques stimulantes. Tandis que le grand Slavoj Zizek livre un subtilissime décryptage lacanien du film dans «Matrix ou la Double Perversion», le site de TF1 se met à citer «la Critique de la raison pure», le philosophe Jean-Pierre Zarader y certifiant que «ce l’on redécouvre avec "Matrix", c’est la profondeur du kantisme».
Pour ceux qui, absents de la planète Terre depuis environ trois ans, ne seraient pas encore entrés dans la Matrix, rappelons l’intrigue de ce véritable film d’horreur ontologique, qui emprunte autant à la gnose qu’à Philip K. Dick et à l’école de Francfort. Nous sommes au XXIIe siècle, le réel est détruit, et c’est peu de dire que l’Intelligence artificielle nous mène la vie dure. Enfermés dans des sortes d’alvéoles, les humains sont utilisés comme piles énergétiques par la Matrice, à la fois mère et machine, qui les maintient hallucinogènement dans l’illusion d’un réel disneylandisé. Une poignée d’irréductibles, emmenés par Neo, l’Elu, entreprend de réveiller l’humanité de cet «im-Monde», où la technique, à moins que ça ne soit le capitalisme avancé, la materne abusivement. Seul un dieu à lunettes noires pourrait encore nous sauver?
Que les disciples d’Heidegger ne dansent pas trop tôt la carmagnole. «Matrix 2» nous assomme en effet d’un terrible soupçon: et si la Matrice, cette mégacaverne de Platon, cette ordure numérique, avait déjà intégré et anéanti toute possible contestation? Insensés, qui imaginions que la résistance pouvait être autre chose que l’ultime fiction. Repasse-moi le pop- corn, Baudrillard vient de virtualiser Neo! Référence pour les frères Wachowski, le grand sociologue de la postmodernité commente aujourd’hui pour nous cette déroutante paternité.
Le Nouvel Observateur. – Vos réflexions sur le réel et le virtuel sont l’une des références avancées par les réalisateurs de «Matrix». Le premier épisode vous citait explicitement et l’on y apercevait même la couverture de «Simulacres et simulation», paru en 1981.
Cela vous surprend?
Jean Baudrillard. – Il y a un malentendu bien sûr, c’est la raison pour laquelle j’hésitais jusque-là à parler de «Matrix». Le staff des Wachowski m’avait d’ailleurs contacté après le premier épisode pour m’impliquer dans les suivants, mais ce n’était vraiment pas concevable!
(Rires.) Au fond, c’est un peu la même méprise qu’avec les artistes simulationnistes à New York dans les années 1980. Ces gens prennent l’hypothèse du virtuel pour un état de fait et la transforment en fantasme visible. Mais le propre de cet univers, c’est justement qu’on ne peut plus utiliser les catégories du réel pour en parler.
N. O. – Le lien entre ce film et la vision que vous développiez par exemple dans «le Crime parfait» est cependant assez frappant. Cette évocation d’un «désert du réel», ces hommes-spectres totalement virtualisés, qui ne sont plus que la réserve énergétique d’objets pensants...
J. Baudrillard. – Oui, mais il y a déjà eu d’autres films qui traitaient de cette indistinction croissante entre le réel et le virtuel: «The Truman Show», «Minority Report» ou même
«Mulholland Drive», le chef-d’œuvre de David Lynch. «Matrix» vaut surtout comme synthèse paroxystique de tout ça. Mais le dispositif y est plus grossier et ne suscite pas vraiment le trouble. Ou les personnages sont dans la Matrice, c’est-à-dire dans la numérisation des choses.
Ou ils sont radicalement en dehors, en l’occurrence à Zion, la cité des résistants. Or ce qui
serait intéressant, c’est de montrer ce qui se passe à la jointure des deux mondes. Mais ce qui est avant tout gênant dans ce film, c’est que le problème nouveau posé par la simulation y est confondu avec celui, très classique, de l’illusion, qu’on trouvait déjà chez Platon. Là, il y a un vrai malentendu.
Le monde vu comme illusion radicale, voilà un problème qui s’est posé à toutes les grandes cultures et qu’elles ont résolu par l’art et la symbolisation. Ce que nous avons inventé, nous, pour supporter cette souffrance, c’est un réel simulé, un univers virtuel d’où est expurgé ce qu’il y a de dangereux, de négatif, et qui supplante désormais le réel, qui en est la solution finale. Or «Matrix» participe complètement de ça! Tout ce qui est de l’ordre du rêve, de l’utopie, du fantasme y est donné à voir, «réalisé». On est dans la transparence intégrale.
«Matrix», c’est un peu le film sur la Matrice qu’aurait pu fabriquer la Matrice.
N. O. – C’est aussi un film qui entend dénoncer l’aliénation techniciste et qui joue en même temps entièrement sur la fascination exercée par l’univers numérique et les images de synthèse...
J. Baudrillard. – Ce qui est très frappant dans «Matrix 2», c’est qu’il n’y a pas une lueur d’ironie qui permette au spectateur de prendre ce gigantesque effet spécial à revers. Pas une séquence qui aurait ce «punctum» dont parle Barthes, ce truc saisissant qui vous mette face à une véritable image. C’est du reste ce qui fait du film un symptôme instructif, et le fétiche même de cet univers des technologies de l’écran, où il n’y a plus de distinction entre le réel et l’imaginaire. «Matrix» est à cet égard un objet extravagant, à la fois candide et pervers, où il n’y a ni en deçà ni au-delà. Le pseudo-Freud qui parle à la fin du film le dit bien: à un moment, on a dû reprogrammer la Matrice pour intégrer les anomalies dans l’équation. Et vous, les opposants, vous en faites partie. On est donc, semble-t-il, dans un circuit virtuel total où il n’y a pas d’extérieur. Là encore, je suis en désaccord théorique! (Rires.) «Matrix» donne l’image d’une toute-puissance monopolistique de la situation actuelle, et collabore donc à sa réfraction. Au fond, sa dissémination à l’échelle mondiale fait partie du film lui-même. Là, il faut reprendre Mc-Luhan: le message, c’est le médium. Le message de «Matrix», c’est sa diffusion elle-même, par contamination proliférante et incontrôlable.
N. O. – Il est assez frappant aussi de voir que désormais tous les grands succès du marketing américain, de «Matrix» au dernier album de Madonna, se présentent explicitement comme des critiques du système qui les promeut massivement...
J. Baudrillard. – C’est même ce qui rend l’époque assez irrespirable. Le système produit une négativité en trompe-l’œil, qui est intégrée aux produits du spectacle comme l’obsolescence est incluse dans les objets industriels. C’est du reste la façon la plus efficace de verrouiller toute alternative véritable. Il n’y a plus de point oméga extérieur sur lequel s’appuyer pour penser ce monde, plus de fonction antagoniste, il n’y a plus qu’une adhésion fascinée. Mais il faut savoir pourtant que plus un système approche de la perfection, plus il approche de l’accident total. C’est une forme d’ironie objective, qui fait que rien n’est jamais joué. Le 11 septembre participait de ça, bien sûr. Le terrorisme n’est pas une puissance alternative, il n’est jamais que la métaphore de ce retournement presque suicidaire de la puissance occidentale sur elle-même. C’est ce que j’ai dit à l’époque, et qui n’a pas été accepté. Mais il n’y a pas à être nihiliste ou pessimiste face à ça. Le système, le virtuel, la Matrice, tout ça retournera peut-être aux poubelles de l’histoire. La réversibilité, le défi, la séduction sont indestructibles.
Né en 1929, Jean Baudrillard est le grand sociologue de la postmodernité, de la prolifération des images et de l’extase de la communication. Il a publié notamment «la Société de consommation» et «le Crime parfait».
Aude Lancelin
D) Et de se poser la question : Le modèle schématisé ci-dessous est-il recevable ?
L’acteur des systèmes d’information
1) Si l’on admet la passivité des acteurs
2) Si l’on accepte l’assimilation « humain, machine »
C’est plus complexe… Les agents humains ne se réduisent pas à cette caricature.
Pourtant certaines approximations doivent donner matière à réflexion (voir le « penser c’est calculer » des conférences de Macy). En notant qu'alors que l'assimilation
« machine vivant » n’est avant tout qu’une image utile à la démonstration, elle induit en erreur. Mais n’est-ce pas stimulant à l’homme pensant sa vie et son monde? Ce faisant, les impasses rencontrées, les aléas de la science amenant à douter, ne facilitent pas la tâche des concepteurs de systèmes d’information pour les organisations. Et c’est tant mieux, si c’est stimulant pour l’esprit!