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Le projet “Rurland”

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Submitted on 28 Nov 2020

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Le projet “Rurland”

Michel Reddé

To cite this version:

Michel Reddé. Le projet “Rurland”. Michel Reddé. Gallia Rustica 1. Les campagnes du nord-est de la Gaule, de la fin de l’âge du Fer à l’Antiquité tardive, 1 (49), Ausonius éditions, pp.11-18, 2017, Mémoires, 978-2-35613-206-2. �hal-03029620�

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Michel Reddé

– Le projet “Rurland”, in : Gallia Rustica, p. 11-18

L’

ouvrage qu’on va lire est le fruit d’un travail collectif organisé par l’auteur de ces lignes et financé, dans le cadre d’un “Advanced Grant”, par l’European Research Council (ERC) 1. Cette publication finale comprend

deux volumes, édités successivement : celui-ci est consacré aux études régionales qui forment le socle de la recherche ; la synthèse suivra dans un second temps.

Les objectifs

Ce projet a pour objectif l’étude des campagnes dans le quart nord-est de la Gaule, depuis le début de La Tène D1 (150/120 a.C.) jusque vers la fin du ve siècle p.C. 2. Centré sur la période romaine, il se propose d’examiner, dans la longue durée,

l’évolution du monde rural avec ses antécédents protohistoriques et ses mutations durant l’Antiquité tardive, dans une vaste zone où la recherche récente, pourtant active, n’a guère donné lieu à des synthèses. Il concerne tout l’espace compris entre le bassin de la Seine et le limes, de la mer du Nord au Rhin supérieur, soit les provinces de Belgique, des deux Germanies et une petite partie de la Lyonnaise antique. Il s’étend donc, mais de manière différente, sur 6 états modernes (France, Belgique, Pays-Bas, Allemagne, Luxembourg, Suisse), dans lesquels l’étude sur les campagnes antiques est inégale, pour des raisons qui tiennent à l’histoire de la recherche ancienne ou aux méthodologies actuelles, aux barrières linguistiques et bibliographiques, mais aussi à la diversité même des paysages naturels qui forment tout l’hinterland de la frontière romaine de Germanie.

Le projet entend intégrer des sources très différentes dans leur nature et leur objet, mais complémentaires et rarement étudiées ensemble : fouilles archéologiques, notamment celles qui sont issues de l’archéologie préventive la plus récente, étude des différentes composantes des établissements ruraux de toute nature, restes botaniques, matériel osseux, cartes pédologiques, photographies aériennes, données LIDAR, de manière à promouvoir une approche interdisciplinaire et multiscalaire de l’ensemble géographique considéré, depuis les sites proprement dits jusqu’aux territoires. Il s’agit, in fine, de comprendre les dynamiques spatiales et historiques du monde rural de cette époque ancienne ainsi que leur diversité. Dans cette perspective ont été privilégiées des fenêtres d’études à des échelles différentes, en fonction de la qualité, l’abondance et la nature de l’information qu’elles fournissent. Ce n’est donc pas un souci d’exhaustivité qui caractérise cette enquête – il eût été illusoire, tant la matière est abondante et polymorphe – mais bien plutôt la volonté d’illustrer et de comprendre la mosaïque que forment les campagnes de cette vaste aire géographique à travers un certain nombre de cas d’études.

Jusqu’à une époque récente, c’est la recherche sur les villae, considérées comme le témoignage indubitable de la romanisation, qui a dominé le raisonnement des archéologues et des historiens. On reconnaissait volontiers ce type d’habitat luxueux (avec ses bains, ses mosaïques, ses peintures) comme un trait italien caractéristique car on pouvait s’appuyer en l’espèce sur les textes classiques mais aussi sur quelques grandes fouilles anciennes d’ensembles monumentaux exceptionnels et devenus célèbres (Chiragan, Anthée, Köln-Müngersdorf, les grandes villae du bassin de la Moselle…). Dans ce contexte, c’est l’étude de l’habitat proprement dit, essentiellement les grandes demeures aristocratiques, qui a longtemps dominé la recherche, parce qu’elle semblait correspondre à un modèle importé depuis le monde méditerranéen.

1. Project Number : 338680. Project Title : RurLand-Rural Landscape in north-eastern Roman Gaul. Call (part) identifier : ERC-2013-ADG. Funding scheme : Support for frontier research (ERC). Durée du projet : 01/02/2014-31/01/2018. Le projet est porté administrativement par l’École pratique des Hautes Études, Paris.

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Cette approche “romano-centrée” de l’occupation du sol a été commune à la plupart des pays européens. L’émergence de la photographie aérienne, dans les années 60, ne l’a guère modifiée, tout au contraire. Certes, la vision directe, sur de vastes étendues, des très grands domaines de Picardie révélés par R. Agache (Agache & Bréart 1975 ; Agache 1978) a constitué une révolution, notamment pour cette partie du Nord de la France, où, jusqu’alors, on ne connaissait pas de villae. Les clichés donnaient aussi à voir, pour la première fois, de nombreux “petits” établissements, marqués par des enclos, et alors qualifiés de “fermes indigènes”. Dans l’analyse copieuse de l’occupation du sol qu’il donnait en 1975 pour les Aufstieg und Niedergang

der Römischen Welt (Agache 1975), l’auteur proposait de reconnaître là des établissements ruraux dépendants, occupant des

terres marginales, à côté des grands domaines fonciers “à la romaine”, stimulés, selon lui, par la demande économique du limes rhénan et la conquête de la Bretagne. Mais ces “petits” établissements sont longtemps restés un objet d’étude secondaire qui a peu mobilisé les chercheurs jusqu’à l’avènement de l’archéologie préventive.

Or les pratiques nouvelles, avec de grands décapages touchant de manière aléatoire toutes les formes d’occupation du sol, ont ouvert des fenêtres d’une ampleur sans commune mesure avec ce que permettaient auparavant les recherches programmées (Webley et al. 2012). On compte ainsi plus de 300 ha d’un seul tenant à Actiparc près d’Arras, plus de 470 ha à Vatry près de Châlons-en-Champagne. Le meilleur exemple est peut-être celui du bassin de lignite partiellement exploré dans l’arrière-pays de Cologne où l’on a mis à nu des étendues considérables qui atteignent 50 km2 d’un seul tenant pour la

seule zone de Hambach. Ces grands décapages offrent ainsi des informations d’une richesse inédite, en particulier sur les périodes jusque-là mal documentées ou mal caractérisées du début ou de la fin de la Romanité (Haselgrove 2011). Ils donnent en même temps accès à des sources documentaires jusqu’alors sous-exploitées (analyse des sols et du milieu environnant, archéobotanique, archéozoologie). Mises en série sur des territoires proches, comme cela a pu être fait pour les multiples opérations de la plaine de France (Ouzoulias & Van Ossel 2009), ces fenêtres permettent de comparer les établissements agricoles découverts, d’établir entre eux une hiérarchie, d’évaluer leurs spécificités, à la fois dans le cadre local et le cadre interrégional, d’analyser leur évolution dans le temps.

Jusqu’à l’aube des années 2000, on trouve en outre peu d’études sur les bâtiments ruraux proprement dits, leur rôle fonctionnel, leur association au sein d’un même espace de production, leur vocation économique. Sur ce point la réflexion des protohistoriens a été beaucoup plus précoce que celle des Romanistes (Malrain et al. 2013). Le rôle des “petites” structures agraires (enclos, silos, greniers, séchoirs, ateliers...) a fait l’objet d’analyses qui se développent et permettent d’appréhender l’établissement agricole comme un ensemble économique et pas seulement comme un habitat (Malrain et al. 2009). La chaîne opératoire des activités, leur diversité et leur complémentarité au sein d’un même domaine, la nature même de l’outillage permettent de caractériser les modes de production et la société qui les met en pratique (Nilesse 2009 ; Ferdière 2009 ; Marbach 2004).

L’une des tendances les plus novatrices observées depuis un quart de siècle dans les études d’archéologie est liée à l’émergence des sciences naturelles, qui se sont heureusement multipliées, apportant des informations très nouvelles sur le milieu, les plantes cultivées, le monde animal. Leur extension aux recherches menées sur les périodes de la protohistoire récente et de l’époque romaine, à partir de pratiques depuis longtemps en usage chez les pré- et protohistoriens, conduit à développer aujourd’hui une approche écologique qui a longtemps fait défaut en France, si l’on compare la situation avec celle qui prévaut en Suisse, aux Pays-Bas ou en Grande-Bretagne. Bien que nous soyons encore loin du nombre d’analyses effectuées en Suisse (Jacomet & Vandorpe 2011), en Hesse (Kreuz 2004) et, naturellement, aux Pays-Bas, on peut espérer tirer de celles qui existent des informations synthétiques substantielles. Il est clair, en outre, que le croisement de ces différentes disciplines est en mesure de poser sous un autre angle les questions relatives aux productions rurales et à l’agronomie en général. La répartition des espèces cultivées et des animaux domestiques prouve qu’il existe des concordances très nettes entre les choix d’élevage et de cultures et que se dessinent des spécificités régionales.

Une dernière tendance de fond caractérise, depuis un quart de siècle, les recherches sur le monde rural : la prise en compte du temps long, des continuités et des ruptures de l’occupation des campagnes, par-delà les coupures chronologiques de l’histoire traditionnelle, qui sépare de manière académique protohistoriens, antiquisants “classiques”, spécialistes de l’Antiquité tardive et du haut Moyen-Âge. À cet égard, quelques clichés disparaissent progressivement : celui de l’apparition soudaine d’une agriculture spéculative et surproductrice, révolutionnant d’emblée les pratiques rurales dès le début de l’époque romaine, mais définitivement ruinée après la crise du iiie siècle. Toutes les études récentes montrent, d’une part, que l’époque

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augustéenne ne se traduit pas nécessairement par un “boom” dans l’économie des campagnes, et que les abandons y sont parfois plus nombreux que les créations (Malrain et al. 2013). Elles révèlent aussi que l’essor des villae, dans l’hinterland du limes, n’est pas toujours concomitant avec l’implantation militaire, mais parfois postérieur de presque un siècle (Heimberg 2002-2003, Reddé 2015 ; Brüggler et al., ce volume). Ces diversités sont évidemment fonction de facteurs qu’il faut analyser régionalement, en tenant compte à la fois des conditions écologiques, des traditions indigènes, mais aussi des nouveaux besoins induits par la conquête et du réaménagement de la carte d’occupation des territoires, avec l’émergence de nouveaux pôles de développement économique. Pour la période tardo-antique, on peut désormais montrer que le rythme des abandons n’est pas linéaire à partir de la seconde moitié du iiie siècle et qu’il est au contraire marqué par des périodes de reprises, avant une chute nette vers la

fin du ive siècle (Kasprzyk 2005 ; Kasprzyk 2016). Cette approche dynamique des territoires, étudiés au cas par cas et non de

manière globale, doit évidemment constituer désormais un desideratum de toute recherche.

L’objectif général de cet ouvrage est donc de proposer une “géographie” des campagnes et de l’économie agricole du quart nord-est de la Gaule antique, une vaste zone morphologiquement très diversifiée, avec des potentialités agro-sylvo-pastorales différentes. Cet ensemble est aussi caractérisé par des héritages protohistoriques qui ne sont pas identiques en termes de peuplement, de structuration sociale, d’organisation agraire, de traditions agricoles, de production économique ; il a été aussi inégalement marqué par les transformations consécutives à la conquête romaine (réseau viaire, créations urbaines, impact du marché militaire, statuts civiques différents qui supposent des contraintes économiques inégales...), ce qui s’est traduit par des évolutions locales spécifiques qu’il convient d’analyser.

La méthodologie choisie

Entre un projet et sa réalisation finale, il existe toujours un écart, et le risque lié à la collation des données faisait partie des paramètres décrits et pris en compte dès la rédaction initiale du programme soumis à l’ERC. La difficulté principale d’une telle recherche, sur un territoire aussi vaste, séparé par plusieurs frontières politiques modernes, avec une bibliographie locale extrêmement atomisée, publiée en plusieurs langues, reste en effet l’accès à une documentation volumineuse et touffue, issue de rapports de fouilles trop souvent inédits, quand bien même ils existent, et rarement publiés, sauf sous forme de courtes notices. Une telle situation n’est pas propre à la France, elle est généralisée en Europe.

Or l’archéologie préventive, depuis un quart de siècle, a généré dans tous les pays une masse colossale de données inédites qui changent radicalement notre vision du monde antique et remettent en cause une grande partie du savoir académique. Ses résultats sont en revanche extrêmement mal connus et diffusés, d’autant qu’ils sont progressivement passés, dans plusieurs pays, des mains des états à celles des acteurs économiques. Cette “désappropriation” patrimoniale va de pair avec une lacune considérable des supports de publication, nécessairement financés par la puissance publique. Un peu partout se pose donc la même question : jusqu’à quand pourrons nous demander aux aménageurs de financer des recherches archéologiques sans que nous soyons capables d’en restituer au moins les principaux résultats au public ? Ce projet, financé par l’ERC, est né de ce constat, au moment où commençait, en Grande-Bretagne, un projet similaire, dont le premier tome paraît au moment où ces lignes sont écrites (Smith et al. 2016). Les prémisses et les objectifs, de part et d’autre de la Manche, sont identiques et nous aurons, en temps voulu, le devoir de confronter nos résultats. La méthode utilisée a été en revanche quelque peu différente.

On pourrait croire naïvement, en effet, que, à l’heure de l’informatique, les bases de données des différents services patrimoniaux régionalement compétents sont de nature à pallier les obstacles qu’on vient de décrire et qu’il suffirait de quelques “clics” de la souris pour accéder à l’information primaire que le chercheur n’aurait plus ensuite qu’à traiter : il n’en est malheureusement rien.

Il n’existe évidemment pas de carte archéologique à l’échelle de l’Europe. Ce projet utopique, que personne n’a sans doute jamais envisagé sérieusement, ne serait de toute façon viable que si les différents pays qui composent la Communauté disposaient chacun d’un outil homogène et fiable à l’échelle nationale, avec des données à jour, correctement géoréférencées et identifiées de manière identique : on en est fort loin. Ainsi, en France, n’a-t-il même pas été possible d’obtenir de la Sous-Direction de l’Archéologie au Ministère de la Culture (SDA), qui centralise les opérations de fouilles, une carte de celles-ci, malgré des demandes réitérées. Dans le même temps, nos collègues britanniques ont pu télécharger plusieurs milliers de rapports d’opération en ligne….

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La seule solution pragmatique et efficace a donc été pour nous d’utiliser une approche plus empirique, avec sa part de hasard, heureux ou malheureux. Disons surtout que la viabilité de cette entreprise a reposé, comme c’est le plus souvent le cas, sur la bonne volonté, la disponibilité et l’engagement des chercheurs qui ont bien voulu participer à cette vaste enquête collective, préliminaire indispensable à toute synthèse. En France, c’est essentiellement l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) qui a le plus contribué à l’avancement du projet en offrant à ses agents le temps nécessaire à la recherche, dans le cadre de ses procédures scientifiques et administratives propres : qu’il en soit très chaleureusement remercié. La somme des enquêtes qu’on va lire constitue donc un compromis entre des contraintes différentes et parfois opposées : l’accessibilité aux données, qu’il a parfois été nécessaire de traiter manuellement, en tirant des rayonnages les dossiers “papier” l’un après l’autre, la disponibilité des chercheurs, sans cesse tiraillés entre des obligations contradictoires (passer un maximum d’heure sur le terrain, mais aussi écrire….), le temps de l’enquête et de l’écriture, très court pour des projets aussi vastes et ambitieux 3.

L’enquête a donc procédé par le biais très classique de “workshops” thématiques, tenus, à raison d’un par mois pendant toute la durée du programme, à l’Institut national d’histoire de l’art (INHA) à Paris. Ces ateliers, ouverts aux étudiants et au public, ont permis de définir de proche en proche des “zones d’études régionales” et d’identifier les chercheurs compétents pour chacune d’entre elles. Certains séminaires ont d’ores et déjà donné lieu à des monographies séparées (Castorio & Maligorne 2016 ; Martin 2016 ; Lepetz & Matterne 2017). Un livre électronique en ligne avait préalablement livré les résultats intermédiaires de l’enquête, réunis à l’occasion d’un workshop international tenu en mars 2015 (Reddé 2016). D’autres articles préliminaires à ce volume ont été mis en ligne sur un site spécifique créé à cette intention 4. Ces premières études sont reprises et réintégrées

dans les réflexions qu’on va lire. Bien entendu, certains volets très spécifiques du projet initial, notamment l’enquête sur la fertilisation des sols de culture par les engrais grâce aux analyses isotopiques des céréales cultivées et des ossements animaux, sont publiés séparément (Aguilera et al. 2017).

Les études régionales : disparité des approches

La quantité de données disponibles stockées dans les différents services patrimoniaux est, en soi, phénoménale, mais tout à la fois sous-exploitée, multiforme et extrêmement disparate. Tenter une synthèse, même à l’échelle locale ou régionale, ne peut donc être que le fait d’archéologues qui maîtrisent une information qu’ils ont eux-mêmes produite dans la plupart des cas, sur un terrain qu’ils connaissent bien. Mais chacun d’entre eux a naturellement ses pratiques, sa culture, ses modes de pensée propres. Cette remarque est d’autant plus valide que se côtoient dans ce livre des auteurs de plusieurs nationalités avec leurs traditions de recherche et leurs inévitables différences de culture. Dès lors, fallait-il et pouvait-on tout harmoniser, tout présenter selon un schéma uniforme ? La réponse à cette question me revenait, en tant que responsable du projet, et je me suis prononcé clairement pour la négative, préférant laisser à chaque auteur ou chaque groupe d’auteurs la part d’autonomie qu’il revendiquait, en fonction de son savoir, du terrain qu’il connaissait, de ses compétences particulières, de ses propres conceptions intellectuelles. Procéder de manière plus directive et plus centralisée eût sans aucun doute été préférable en théorie, mais eût nécessité au moins une à deux années de travail supplémentaires pour plusieurs personnes, ce qui condamnait de fait la publication finale du projet.

Il faut en outre considérer que la donnée archéologique ne se laisse pas réduire de manière simple à un traitement formalisé et homogène, de type informatique, qui oblige de toute manière à la réinterpréter et à la recomposer selon un protocole et avec des catégories prédéterminées qui diffèrent d’un auteur à l’autre. Elle est produite en effet par des approches diverses qui ne livrent pas les mêmes types ni la même qualité d’information : la prospection aérienne peut révéler des plans parfois spectaculaires mais rarement datés ; pour la prospection au sol, c’est presque toujours l’inverse. Encore ne faut-il pas oublier que, pour la période que nous étudions, de la protohistoire à l’Antiquité tardive, les récoltes de mobilier en surface sont très souvent biaisées par la disparité des artefacts datables, différents d’une période à l’autre, et presque toujours plus abondants et plus visibles à l’époque romaine que durant l’âge du Fer ou la fin de l’Antiquité. Ajoutons-y la disparité des protocoles de

3. Une contrainte particulière, liée aux protocoles de l’ERC, a consisté à devoir financer cette publication sur l’enveloppe financière dévolue au programme, dans le laps de temps alloué à celui-ci (4 ans).

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collecte qui interdit bien souvent de compiler purement et simplement les résultats de prospections effectuées sur des zones voisines par des équipes distinctes. Les fouilles préventives, pour leur part, fournissent infiniment plus d’informations fiables et bien datées, mais elles sont tributaires des projets d’aménagement économiques, donc inégalement réparties sur les territoires. Il y a là un biais évident de la recherche que nous avons tenté d’analyser au cas par cas. En outre, il est bien rare, s’agissant d’établissements ruraux de grande étendue, que les opérations de terrain embrassent l’ensemble d’une exploitation agricole, a fortiori son ager ; les projets d’aménagement sont en effet rarement suivis de fouilles programmées permettant d’aller au-delà des emprises prescrites. Enfin les informations d’archéobotanique qu’elles sont susceptibles de révéler sont tributaires des conditions de préservation dans le sol, sans parler des protocoles de prélèvement, des prescriptions imposées par les services de l’État, des crédits alloués aux analyses, etc. On n’en finirait pas d’énumérer les biais de l’information archéologique, sa disparité d’un secteur à l’autre, son évolution dans le temps. À tout prendre, mieux vaut rester pragmatique et la traiter telle qu’elle se présente, en ayant conscience qu’elle suppose toujours une explication critique. La donnée traitée dans ce volume diffère donc volontairement de celle du projet “Rural Settlement of Roman Britain” (Smith et al. 2016) dont l’approche est centrée sur les fouilles préventives, alors que nous avons choisi, dans un certain nombre de cas, par exemple pour le Centre-Est, la région de Dijon, le Finage, l’Amiénois, de confronter les méthodes d’analyse (fouilles, photographie aérienne, prospections au sol, LiDAR).

Un autre biais incontournable de l’étude de l’occupation des campagnes romaines réside dans le concept même que recouvre le mot villa (Reddé 2014 ; 2017). Entre les grandes demeures rurales “à pavillons multiples alignés” de Picardie ou de Bourgogne (Ferdière et al. 2010), les palais comme la célèbre villa de Limé (dépt. Aisne), ou les multiples petits établissements

“à la romaine”, mais dépourvus de luxe, qui parsèment l’arrière-pays de Cologne, qu’y a-t-il réellement de commun ? Le vocable latin recouvre en effet des réalités multiformes, des niveaux de richesse variés, des formes d’exploitation qui peuvent être très différentes.

Que faut-il donc attendre de ce premier volume ? Sans prétendre à l’exhaustivité, impossible à atteindre compte tenu des obstacles méthodologiques et documentaires décrits ci-dessus, il balaie des zones géographiques très diverses d’un point de vue géomorphologique, avec des histoires différentes et des modes d’occupation du sol très distincts, ce qui était bien l’un des objectifs essentiels du projet Rurland. Il embrasse en effet des campagnes multiformes qui vont des zones sableuses de la Flandre aux contreforts du Morvan, des riches terres de l’Île-de-France aux sommets vosgiens et au fossé rhénan. Illustrer la mosaïque des campagnes de Gaule, ne pas la réduire à des schémas uniformes, tenter d’analyser son évolution dans le temps long, telle était l’ambition de départ. Au lecteur de dire si le pari a été tenu, mais à l’issue du second volume seulement.

Dix-sept zones ont donc été choisies, en fonction des opportunités qu’elles offraient, et elles seront présentées dans cet ordre, sous la signature de leurs auteurs, la synthèse venant dans un second temps (fig. 1). Ces secteurs d’étude sont disparates du point de vue de leur étendue, mais cette disparité peut être trompeuse car certaines régions, très riches d’un point de vue documentaire, ont fait l’objet d’analyses plus fouillées que d’autres. Dans d’autres secteurs volontairement laissés de côté, les données récentes étaient trop peu nombreuses ou trop peu significatives pour mériter une analyse nouvelle et on peut se contenter de renvoyer aux différents volumes de la Carte Archéologique de la Gaule (CAG).

S’il est trop tôt pour exposer dès maintenant les conclusions de ces études régionales, quelques faits saillants peuvent toutefois être mis en évidence. On soulignera, pour commencer, que le paysage rural de la Gaule romaine apparaît très clairement comme l’héritier direct des campagnes de l’âge du Fer, au terme d’une évolution qui en a façonné les principaux aspects. Cela est vrai aussi bien du point de vue de la structure foncière que des techniques ou des principales productions. C’est fort lentement que ce monde évolue, sans d’ailleurs qu’on puisse mettre en évidence un moment précis où il aurait basculé.

Le deuxième point le plus évident de cette enquête réside dans la manière dont la recherche a, jusqu’à maintenant, sous-estimé la petite exploitation, dont les formes indigènes n’ont, de fait, jamais disparu. On peut même affirmer sans risque d’erreur que celle-ci a probablement représenté l’essentiel du maillage territorial, même si elle passe encore trop souvent au travers des diagnostics et des prescriptions de l’archéologie préventive. De ce fait, ce sont les grandes villae qui constituent

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sans doute l’exception, contrairement à une opinion qui a longtemps prévalu. Cette conclusion ressort aussi de manière très claire de l’analyse conduite par nos collègues britanniques dans l’enquête déjà citée.

On doit ajouter que la densité d’occupation du paysage rural de la Gaule romaine est considérable. Rares sont les terres vides, même dans les régions réputées marginales comme les Vosges ou les plateaux calcaires pauvres de la forêt de Haye ou du Châtillonnais, ce qui fait d’ailleurs qu’on se demande parfois s’il restait encore des massifs forestiers denses à cette époque, comme l’ont souligné plusieurs auteurs.

D’aucuns soulignent aussi un déclin plus précoce qu’annoncé du système économique, qui voit parfois, dès la fin du second siècle, décliner des villae jusque-là prospères. On a beaucoup accusé les invasions du iiie siècle du déclin des campagnes

de Gaule et on constate en effet que beaucoup d’établissements s’“évanouissent” à cette époque. Le paysage rural de l’Antiquité tardive n’était pourtant pas vide, mais on sait très mal en observer les traces. Ces questions devraient nous inviter à ne pas voir systématiquement, dans les mutations du paysage rural de la seconde moitié du iiie siècle, un effet des invasions.

L’enquête montre enfin que la production agricole n’est pas l’effet mécanique d’une implantation sur de “bonnes” terres : on trouve des exploitations partout, avec des systèmes agraires sans doute différents mais le plus souvent polyvalents. On soulignera au passage, une fois de plus, la part des héritages protohistoriques dans cette variété des campagnes, mais aussi l’attractivité nouvelle des pôles de développement que sont les agglomérations (et pas seulement les capitales de cités) et du

limes.

Domine enfin, dans cette description, l’image d’une grande diversité régionale de paysages et de productions. Au fond, ces conclusions, auxquelles les spécialistes s’attendaient peu ou prou, et qui seront développées dans le second tome de cette enquête, ne sont pas très différentes de l’image renouvelée du monde rural que nos collègues britanniques commencent à produire 5.

Références bibliographiques

5. L’ouvrage est complété par un certain nombre d’annexes en ligne, qui, ne pouvant trouver place dans cette version “papier”, sont considérées comme des compléments d’information. On les trouvera, classées chapitre par chapitre sur le site http://ausoniuseditions.u-bordeaux-montaigne.fr/collections/memoires?isbn=9782356132062

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Fig. 1.   Carte des différents secteurs étudiés dans ce volume (DAO M. Reddé).

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