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Donner et (re)prendre la parole

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Academic year: 2022

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Donner et (re)prendre la parole

Claire Oger, Émilie Née et Benjamin FerrON

« Invisibles », « inaudibles », « exclus », « sans visages » 1 : les sciences sociales se sont largement attachées ces dernières années à analyser l’apparent silence des

« sans-voix », ainsi qu’à évoquer les formes prises par ce qui est tantôt envisagé comme une (auto)exclusion des espaces de débats publics, une monopolisation de la parole légitime par les professionnels de la représentation, son étouffement par des institutions oppressives, intimidantes ou dissuasives, son invisibilisation dans les médias de communication ou une disqualification de la prise de parole « effective » (effective voice) dans les sociétés néolibérales 2. Par-delà la diversité des approches, tous les travaux ou presque s’accordent à considérer que les « sans-voix » sont bien mal nommés, au sens où leur parole, souvent tenue pour quantité négligeable ou discréditée, minorée ou (auto)censurée, n’en a pas moins d’existence et parfois de vigueur : qu’elle se déploie dans les espaces relativement protégés de l’entre-soi, qu’elle soit encouragée par des dispositifs spécifiques de recueil construits par des chercheurs 3 ou d’autres acteurs sociaux, qu’elle émerge de manière apparemment soudaine lors des mouvements sociaux ou par le biais de dispositifs participatifs, la parole des dominés, quand elle se donne à entendre, semble donner corps au « texte caché » (hidden transcript) évoqué par James C. Scott 4. Elle constitue l’une des

1. Beaud Stéphane, Confavreux Joseph et Lindgaard Jade (dir.), La France invisible, Paris, La Découverte, 2006 ; Rosanvallon Pierre, Le Parlement des invisibles, Paris, Seuil, 2014 ; Braconnier Cécile et Mayer Nonna, Les inaudibles : sociologie politique des précaires, Paris, Presses de FNSP, 2015 ; Mouchard Daniel, Être représenté. Mobilisations d’« exclus » dans la France des années 1990, Paris, Economica, coll. « Études politiques », 2009 ; Farge Arlette, Sans visages. L’impossible regard sur le pauvre, Paris, Bayard, 2004.

2. Gaxie Daniel, « Cognitions, auto-habilitation et pouvoir des citoyens », Revue française de science politique, no 57, 2007/6, p. 737-757 ; Dutoya Virginie et Hayat Samuel, « Prétendre représenter. La construction sociale de la représentation politique », Revue française de science politique, no 66, 2016/1, p. 7-25 ; Talpin Julien, Bâillonner les quartiers, Comment le pouvoir réprime les mobilisations populaires, Paris, Rue des Étaques, 2020 ; Voirol Olivier, « Les luttes pour la visibilité : esquisse d’une problématique », Réseaux, no 129, 2005, p. 89-120 ; Couldry Nick, Why Voices Matter. Culture and Politics after Neoliberalism, Londres, Sage, 2010.

3. L’ouvrage La Misère du Monde, adapté au théâtre et à l’origine d’ouvrages similaires à l’étranger, est ainsi le premier dispositif académique, fondé sur la méthode de l’entretien semi-directif, visant à intervenir dans le débat politique en donnant la parole aux personnes qui n’étaient plus écoutées dans le monde politique (Bourdieu Pierre [dir.], La misère du monde, Paris, Seuil, 1993).

4. Scott James C., La domination et les arts de la résistance. Fragments du discours subalterne, trad. de l’anglais par O. Ruchet, Paris, Éditions Amsterdam, 2008 (titre original : Scott James C., Domination and the Arts la parole aux « sans-voix »? », Benjamin Ferron, Émilie Née et Claire Oger (dir.) Presses universitaires de Rennes, 2022, www.pur-editions.fr

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principales attestations de « l’infrapolitique » qui se développe dans les situations d’oppression ou les contextes fortement inégalitaires. Une telle perspective interdit de prendre au sens propre le « silence » des dominés, qui se révèlent à l’analyse plus éloquents et moins dociles qu’en apparence.

Difficile par ailleurs de faire le tour, on le verra, des groupes concernés par ces réflexions, tant varient les situations conduisant des chercheurs à définir des groupes comme « subalternes », des locuteurs comme « vulnérables », des voix comme « faibles » 5 et tant les situations analysées diffèrent, depuis la difficulté à articuler ou produire la parole jusqu’au déficit d’autorité des locuteurs, en passant par l’effacement symbolique, sensible dans les archives et l’écriture de l’histoire : ouvriers, immigrés, minorités ethniques, sexuelles, sans-domicile fixe, exclus, femmes, enfants ou jeunes, esclaves, malades, prisonniers… peuvent tour à tour venir occuper la place mal dessinée de celles et ceux qui n’ont pas – qui ont peu – « voix au chapitre », et qui peinent à se faire entendre, y compris et surtout dans les décisions qui les concernent directement.

Ce sont moins pourtant de tels questionnements, déjà largement abordés, qui innervent le présent ouvrage, qu’un autre, plus réflexif, et qui prend acte d’une observation particulière : les conditions de l’apparent « miracle social 6 » que constitue l’accès de ces groupes à l’expression publique et, plus encore, à l’audi- bilité de leurs discours sont aujourd’hui interrogées par de nombreux acteurs (associations, syndicats, partis, intellectuels, travailleurs sociaux, journalistes, éditeurs, etc.) qui proposent des dispositifs destinés à « donner la parole » à ces

« sans-voix ». C’est donc plutôt une interrogation sur les ressorts de cette offre de prise de parole, adressée sous de multiples formes, qui formera la trame de ce volume : issu d’un colloque qui s’est déroulé, en juin 2018, à l’université Paris-Est Créteil (UPEC) 7, il ne peut reprendre la totalité des contributions qui y ont été proposées, mais s’efforce de rendre justice à la diversité des terrains et des corpus, des disciplines et des cadres théoriques qui en ont fait l’intérêt et la richesse.

La rencontre des contributeurs ici réunis permet bien sûr de faire découvrir au lecteur une diversité de publics potentiellement qualifiés de « sans-voix », mais surtout de s’interroger sur l’entreprise même de recueil ou de restitution de leur parole, sur les acteurs qui s’y engagent, sur les dispositifs qui la soutiennent et les discours qui l’accompagnent. L’intuition qui a guidé ce projet éditorial est que

of Resistance. Hidden Transcripts, New Haven/Londres, Yale University Press, 1992).

5. Spivak Gayatri Chakravorty, Les Subalternes peuvent-illes parler ?, trad. française de Jérôme Vidal, Paris, Éditions Amsterdam, 2006 ; Paveau Marie-Anne, « Le discours des locuteurs vulnérables. Proposition théorique et politique », Cadernos de linguagem e sociedade, no 18, 2017/1, p. 135-157 ; Payet Jean-Paul, Giuliani Frédérique et Laforgue Denis (dir.), La voix des acteurs faibles. De l’indignité à la reconnaissance.

Presses universitaires de Rennes, coll. « Le sens social », 2008. Voir Thomas Hélène, « Vulnérabilité, fragilité, précarité, résilience, etc. De l’usage et de la traduction de notions éponges en sciences de l’homme et de la vie », Esquisses Recueil Alexandries, no 13, 2008, p. 13-27, ainsi que Thomas Hélène, Les vulnérables, Paris, Éditions du Croquant, 2010 pour une approche critique de ces notions.

6. Maurer Sophie et Pierru Emmanuel, « Le mouvement des chômeurs de l’hiver 1997-1998. Retour sur un

“miracle social” », Revue française de science politique, no 51, 2001/3, p. 371-407.

7. Pour plus d’informations sur ce colloque, voir le site Web qui lui est dédié : [https://sansvoix.sciencesconf.

org/].

la parole aux « sans-voix »? », Benjamin Ferron, Émilie Née et Claire Oger (dir.) Presses universitaires de Rennes, 2022, www.pur-editions.fr

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c’est dans la relation entre les propriétés des discours, les propriétés de ceux qui les prononcent et les propriétés des institutions qui les autorisent à les prononcer que l’on peut dégager les ressorts de ce phénomène. La visée interdisciplinaire de cette rencontre fait ainsi varier les problématiques, les éclairages, les outils d’ana- lyse et les concepts de ces études, permettant d’aborder deux versants principaux des objets de recherche : le premier est constitué par des approches sociologiques, anthropologiques ou historiques des acteurs et des processus constitutifs de cette offre de prise de parole : contextes, trajectoires, visées affichées et justifications, déroulement et effets des interactions, empreinte des institutions. Le second relève de la dimension sémiotique et discursive des productions et des dispositifs : pratiques discursives et genres, formats et positionnements, modalités d’énoncia- tion et de circulation des discours ou de la parole.

L’ouvrage s’ouvre par la transcription d’un séminaire avec le politiste et anthropologue James C. Scott (UPEC, mai 2018). Ses travaux sur « l’infrapoli- tique » invitent à se demander dans quelle mesure les dispositifs qui entendent donner la parole aux « sans-voix » permettent d’accéder, fût-ce partiellement, au texte caché (hidden transcript) des dominés. Pour y répondre, James C. Scott revient sur les principaux concepts qui fondent son analyse, s’interroge sur les méthodes d’enquêtes susceptibles de donner accès à cette parole occultée, propose des pistes pour prolonger son travail par l’analyse du discours et offre un éclairage sur les expériences d’autonomie où le texte caché trouve à s’articuler dans des institutions sociales alternatives.

L’ouvrage est ensuite séquencé en six grandes parties comprenant vingt et une contributions. La première partie est consacrée à une analyse réflexive du travail des historiens qui entreprennent de faire ressurgir des archives la parole des « oubliés » de l’histoire. Que signifie cette entreprise et à quelles condi- tions – institutionnelles, méthodologiques – peut-on envisager de construire une histoire sociale par le bas, une histoire populaire qui rendrait compte de la vision des vaincus ? Comment, dans une telle perspective, saisir la parole des « sans », généralement éphémère, fragmentaire et occultée par le discours des dominants ?

Les cinq contributions de la deuxième partie portent sur des dispositifs contemporains d’énonciation et de restitution qui entendent faire passer ces groupes réputés « sans-voix » du silence à la parole. Qu’ils relèvent du travail militant d’associations ou d’Organisations non gouvernementales (ONG), de chercheurs engagés dans le cadre – ou en marge – de leurs recherches, d’artistes passés ou contemporains, leurs protagonistes mobilisent des supports de prise de parole diversifiés : recueil de témoignages, entretien, atelier d’écriture, vidéogra- phie, chanson, pièce de théâtre, bande-dessinées, etc. Quelles sont les conditions sociales de genèse de ces dispositifs ? Quels sont les effets de ces prises de parole sur les processus d’émancipation ou de reproduction des rapports sociaux de domination ?

La troisième partie vise à comprendre les dynamiques de politisation et/ou de dépolitisation de ces prises de parole. Ces dernières supposent-elles l’existence préalable des groupes qui y prennent part ou contribuent-elles à les constituer

la parole aux « sans-voix »? », Benjamin Ferron, Émilie Née et Claire Oger (dir.) Presses universitaires de Rennes, 2022, www.pur-editions.fr

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comme groupes ? S’il existe une compétition pour la représentation publique des groupes, comment la prise de parole joue-t-elle dans les processus de construction des collectifs ? À quelles conditions les dynamiques de prise de parole dans les mobilisations collectives empruntent-elles les chemins de la politique contesta- taire ou les trajectoires plus souterraines et inattendues de « l’infrapolitique » ? Que nous disent-elles du « texte caché » des subalternes ou des formes de discours semi-publics qui échappent aux registres discursifs de la politique légitime ?

La quatrième partie porte sur les processus d’institutionnalisation des prises de parole des « sans-voix » dans des dispositifs participatifs ou délibératifs promus et portés par l’action publique. Dans quelles conditions ceux qui y contribuent peuvent-ils être amenés à reproduire ou transformer un univers institutionnel qui produit une inégale distribution de la parole publique ? Le processus de généralisation de « l’impératif délibératif » dans l’action publique constitue-t- il une ruse de la raison oligarchique offrant des rétributions symboliques à ses seuls initiateurs au prix d’une domestication-dépolitisation de la contestation ? Ou bien est-il le vecteur d’un mouvement démocratique inscrit dans le temps long, par lequel les représentants politiques se trouvent pris au double piège des injonctions à la démocratie « par le bas » et de la légitimation politique d’une

« contre-démocratie » ?

La cinquième partie s’attache à comprendre les conditions sociales de publi- cisation de paroles émanant de la sphère privée, à caractère parfois intime, liées à l’expérience de la maladie ou à des stigmates corporels. Quelle place est laissée à la parole des malades et à celle des publics populaires dans les institutions médico- sociales, la relation de soin ou les supports thématiques d’autopublication ? La vision souvent ethnocentrique que ces institutions ont souvent des publics ne réduit-elle pas ces derniers (à demeurer inaudibles…) à demeurer inaudibles dans les dispositifs pourtant destinés à leur « donner la parole » ? Les personnes les plus dominées en apparence, comme les enfants, ne sont-elles pas néanmoins capables d’y faire entendre leur point de vue ? Comment retourner publiquement des stigmates corporels éprouvés dans un cadre privé, sans appauvrir son point de vue en le conformant aux logiques dominantes des arènes publiques ?

La sixième partie porte, pour terminer, sur les représentations et circulations médiatiques des discours des groupes dominés. Si la sous-représentation des classes populaires et le manque de diversité des représentations du monde social véhiculées dans les médias de masse, en particulier la télévision, sont désormais bien documentés, comment les mobilisations des « sans » (sans-papiers, sans- logis, sans-emploi, sans-terre) peuvent-elles se faire entendre dans les médias de grande diffusion ? Internet offre-t-il des possibilités nouvelles de réduire les coûts de production de la parole publique ou bien risque-t-il de renforcer le contrôle des activités en ligne ? Que font les médias qui entendent « donner la parole aux sans-voix », comme les médias satiriques, alternatifs, radicaux, citoyens, communautaires, qui ont en commun d’être produits par et pour des groupes

« subalternes » ?

la parole aux « sans-voix »? », Benjamin Ferron, Émilie Née et Claire Oger (dir.) Presses universitaires de Rennes, 2022, www.pur-editions.fr

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L’ouvrage se clôt par une conclusion générale qui propose de synthétiser l’apport des différentes contributions à l’analyse des problèmes publics et à l’ana- lyse du discours.

la parole aux « sans-voix »? », Benjamin Ferron, Émilie Née et Claire Oger (dir.) Presses universitaires de Rennes, 2022, www.pur-editions.fr

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la parole aux « sans-voix »? », Benjamin Ferron, Émilie Née et Claire Oger Presses universitaires de Rennes, 2022, www.pur-editions.fr

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