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Le don d'objets : l'exploration de ses dimensions et des profils de donneurs aux œuvres de bienfaisance

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Academic year: 2022

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Le don d'objets : l'exploration de ses dimensions et des profils de donneurs aux œuvres de bienfaisance

BERGADAÀ, Michelle

BERGADAÀ, Michelle. Le don d'objets : l'exploration de ses dimensions et des profils de

donneurs aux œuvres de bienfaisance. Recherche et applications en marketing, 2006, vol.

21, no. 1, p. 19-39

DOI : 10.1177/076737010602100104

Available at:

http://archive-ouverte.unige.ch/unige:41904

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Le don d’objets : l’exploration de ses dimensions et des profils de donneurs aux œuvres de bienfaisance

Michelle Bergadaà

Professeur, Directrice de l'Observatoire de vente et stratégies du marketing, HEC - Université de Genève

Recherche et Application en Marketing – vol 20, n° 1 - 2006

Coordonnées : Prof. M. Bergadaà

Université de Genève – Faculté des Sciences Economiques et Sociales OVSM – HEC

Uni Mail Bd du Pont-d'Arve 40 CH-1211 Genève 4, Suisse tel./fax : + 41-22-798 42 04 http://ovsm.unige.ch/

E-mail : [email protected]

1ère version : soumise le 29 janvier 2005 –2ème version : soumise le 26 mai 2005 – 3ème version soumise le 21 novembre 2005 – 4ème vesion soumise le 25 janvier 2006 –Acceptée pour publication.

REMERCIEMENTS

Je remercie vivement David Ittah, Yves Pastre et Stéfanie Werfuel pour leur aide précieuse dans cette recherche, ainsi que les dirigeants du Centre Social Protestant de Genève qui nous ont accordé leur confiance. Un très grand merci, bien entendu, aux répondants qui ont acccepté de nous consacrer du temps et de nous confier en toute simplicité leur vision du don.

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Le don d’objet : l’exploration de ses dimensions et des profils de donneurs aux œuvres de bienfaisanc

Résumé :

Les sociologues, les ethnologues et les économistes ont proposé des modèles alternatifs du don et des motivations profondes qui guidaient les donneurs. De leur côté, les marketers, à l’exception de quelques chercheurs dans le champ du comportement du consommateur, se concentrent sur les méthodes pragmatiques et normatives d’appel au don par les organismes caritatifs. Notre revue de littérature distingue les principales perspectives conceptuelles de ce concept de don d’objets. Les résultats d’une recherche réalisée dans ce contexte de découverte sont ensuite présentés. Suite à l’analyse en profondeur des raisons exprimées par dix-huit donneurs, nous avons induit un modèle articulé autour de six dimensions qui sont : l’altérité, le symbolisme de l’objet, la réciprocité, la raison évoquée, l’ambivalence, l’ambiguïté. Dans une seconde analyse inductive, ce modèle a permis de reconnaître cinq profils de donneurs d’objets, chacun étant analysé à la lumière des principes fondateurs du concept de don. En conclusion, nous proposons que les chercheurs en marketing utilisent leur propre modèle théorique et managérial de la praxéologie des donneurs. L’analyse de cette praxis permettrait aux organismes caritatifs de développer des approches davantage relationnelles des donneurs potentiels.

Mots clefs :

Don, donneurs, bénéficiaires, organisations caritatives, perspectives épistémologiques, altérité, ambiguïté, réciprocité, ambivalence, équité, praxéologie.

Giving gifts: Core dimensions and profiles of givers

Sociologists, ethnologists and economists propose alternative models of "gift giving " and the major motivations that guide the givers. For the most part, marketers focus on the pragmatic and normative methods of soliciting gifts developed by charitable organizations. Our review of literature distinguishes main epistemological avenue of this concept of gift giving. The results of field research are then presented. Following in-depth analysis of the reasons for giving expressed by eighteen donors, we induces a model articulated around six dimensions : alterity, symbolism of the object, reciprocity, reason given, ambivalence and ambiguity. In a second inductive analysis, this model allows us to recognize five generic profiles of donors, each one analyzed in the light of the underlying principles of the gift concept. In conclusion we propose that marketing scholars could develop a theoretical and managerial representation likely to capture the praxeology of donors iwhch could be helpful to charitable organizations in developing tactics with potential donors.

Key words: Gift, donor, recipient, epistemological perspectives, charitable organizations, alterity, ambiguity, reciprocity, ambivalence, equity, praxeology.

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I

NTRODUCTION

Les œuvres caritatives et les organisations non gouvernementales humanitaires se livrent aujourd’hui une concurrence acharnée pour attirer l’attention et l’implication des donneurs. Ils utilisent toutes les techniques du marketing adapté au secteur du non-profit afin de réaliser du fund raising par une approche directement inspirée du marketing pragmatique (Fraser et al., 1988 ; Kotler, 1982 ; Dufourcq, 1996 ; Haddad, 1999 ; etc.). Si, dans ce domaine, les études managériales sont essentiellement descriptives (Fondation de France 2003 ; 2005), les recherches académiques proposent quelques modèles explicatifs de la sélection des organismes par les donneurs en fonction de critères discriminants (Schlegelmilch et Tynan, 1989 ; Sargeant et al. 2001). Certains auteurs mettent également en exergue des facteurs davantage subjectifs, tels que la sympathie, la pitié, le besoin d’aider, la compassion, sentiments qui se renforcent avec la participation active aux actions charitables (ex. Feldman et Feldman, 1985). Ces études du champ du « charity business » ne s’interrogent pas sur ce qui nous semble être le point de départ de la réflexion : pourquoi les individus, aujourd’hui, donnent-ils ?

Pourtant au niveau sociétal, le développement du phénomène associatif et caritatif qui ne cesse de croître refléterait la recherche de nouveaux repères pour les individus (Sue, 2001 ; 2003). Dans la lignée des études fondatrices de Malinowski (1922) et de Mauss (1950), de nombreux chercheurs ont constaté que les sociétés primitives se fondent sur le principe d’une réciprocité génératrice de liens sociaux. Cette réciprocité consiste en un don qu’une personne, le donneur1, fait à une autre personne, laquelle se sent liée par un sentiment de réciprocité. En France, certains sociologues proposent que le don soit une alternative au modèle de l’économie libérale fondé sur le matérialisme et sur l’individualisme méthodologique (Caillé, 1984 ; Godbout et Caillé, 2000). Ils ont créé la revue M.A.U.S.S. (ou mouvement anti- utilitariste dans les sciences sociales). Dans cette recherche nous considérerons qu’échange économique et don peuvent co-exister.

L’objet est au cœur des études sur le don des fondateurs de la sociologie, car ce dernier est le support de la symbolique de don comme lien social. Or, la revue de littérature en marketing et dans les disciplines connexes montre que le don d’objet est presque absent des préoccupations

1 Nous utiliserons dans cet article le terme de « donneur » afin de le distinguer du « donateur » trop connoté à celui qui effectue une contribution financière, de manière importante, à une œuvre caritative.

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des chercheurs, sauf quand il prend la forme de cadeau personnel (Sherry, 1983 ; Belk et Coon, 1993) ou d’un geste d’entreprise en vue d’augmenter le lien entre acteurs (Boulaire, 2003). Belk (1976, 1979, 1988) montre pourtant l’attachement matérialiste qui lie les personnes à leurs biens matériels. Ceci semble logique si l’on considère que le marketing a été fondé sur les principes d’acquisition et de possession de biens. Ainsi, notre monde économique serait fondé sur cette logique matérialiste, logique à laquelle des auteurs tels que Gotbout et Caillé (2000) s’opposent en inscrivant au contraire le don dans tous les actes de notre vie sociale.

Dans cet article, nous exposons d’abord les perspectives qui ont guidé les chercheurs dans leurs propositions de définitions de la notion de don et de lien social. Notre travail, qui s’inscrit dans un contexte de découverte (Bergadaà et Nyeck, 1992) vise à proposer un modèle articulé autour de dimensions qui permettent de comprendre comment les donneurs structurent leur image du don. Nous avons effectué une enquête sur le terrain et réalisé des entrevues en profondeur. Ainsi, nous observerons des personnes qui, à titre individuel, exercent leur rôle de donneurs d’objets de manière consciente, ce dans le cadre d’une oeuvre caritative. Les analyses de contenu à partir de leurs verbatims ont permis d’induire six dimensions d’un modèle du don d’objets. Nous avons ensuite induit des profils de donneurs en fonction du sens qu’ils accordent à leur action. Nous aborderons en conclusion les limites et les voies de recherche futures qui permettraient d'asseoir la validité externe de notre proposition conceptuelle et de la rendre généralisable.

L

ES CONCEPTS DE LIEN SOCIAL MIS EN ŒUVRE DANS LE DON D

OBJETS

Une de ses clefs de voûte de la morale judéo-chrétienne a pesé sur les relations humaines dans notre société depuis des siècles, est la mise en œuvre de la charité au travers du don, laquelle conduit au salut. Mais pour Weber (1970), le développement d’une telle rationalité instrumentale finit par en affaiblir les fondements moraux. : le don est-il un moyen d’entrer en symbiose avec l’homme grâce à un acte de compassion ou une stratégie pour avoir une

« bonne conscience » au quotidien ? Est-il la conséquence d'une privation, d'un renoncement, d'un sacrifice à l’instar d’un don de son temps ou d’un don de rein ? Selon Lévinas (1991, 1995), en effet, il y a véritablement « don », et « lien », que si l’on sacrifie une partie de soi, si on accepte de se départir d’une possession à la vue de l’autre. Aujourd’hui, la morale religieuse est toujours prégnante dans la structuration des relations interpersonnelles. Ainsi,

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Lipovetsky (1992) suggère que les individus donnent de l’argent pour se déculpabiliser tout en évitant de s’engager personnellement.

Au niveau sociétal, le don a été analysé comme un principe fondateur par Mauss qui a considéré le don comme un fait social total transcendant les intérêts des individus. Dans son ouvrage, « Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques » (1950), il analyse les matériaux réunis par des ethnologues sur l’usage des dons, notamment le potlatch de tribus du nord-ouest américain, en Mélanésie et en Papouasie. La circulation des objets, des biens, des titres, des honneurs ou des privilèges y participe au conditionnement et à la structuration des relations sociales. L’épistémologie interactionniste de Mauss le conduit à définir la dynamique de l’objet « don » autour de trois étapes distinctes : l’obligation de donner, l’obligation d’accepter et l’obligation de rendre. Il s’agit de remettre la dette dans le circuit social avec une valeur ajoutée importante afin de s’en libérer. Cette dissymétrie positive renforce les liens sociaux, puisqu’il n’y a pas destruction de biens, mais au contraire, création de valeur. Avec Lévy-Strauss (1958, 1967) et sa perspective épistémologique de structuralisme symbolique, l’objet « don » est examiné à l’aune de la primauté du système sur ses éléments. L’échange social généralisé est le niveau fondateur de l’échange ; l’échange binaire entre deux personnes en étant une application. L’homme, selon Lévy-Strauss, n’est donc pas libre ; il doit s’engager dans une relation de don, parce qu’il est de facto impliqué dans une interaction culturelle structurée.

Parce que l’objet a toujours été au coeur des échanges humains, le don d’objets paraît mieux en mesure d’appréhender ce dilemme éventuel, entre sacrifice et égoïsme, entre spiritualité et matérialisme, que le don d’argent. L’objet, en effet, permet une expression de soi (Wallendorf et Arnould, 1988) ou une expression familiale (Curasi et al., 2004). Pour de nombreuses sociétés, l’échange rituel d’objets structure les liens entre familles et entre classes sociales (McKendrick et al., 1982 ; Garabuau-Moussaoui et Desjeux, 2000 ; McCraken, 1988). Une perspective fonctionnaliste a conduit Malinowski (1922) à travailler sur la « kula » dans les sociétés de la Papouasie Nouvelle-Guinée. Ici, le don comme un acte rituel qui cimente une solidarité fondée sur les échanges entre communautés indépendantes, et parfois hostiles les unes aux autres.

Aujourd’hui, des chercheurs de la mouvance post-moderne se distancient de ces propositions historiques. Les fondateurs de la revue M.A.U.S.S. (mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales) proposent de revenir au fait social total : le don ne serait pas un concept

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parmi d’autres, mais il serait « partout » : cadeaux, dons familiaux ou productions artistiques, par exemple, sont générateurs de liens (Godbout et Caillé, 2000). S’opposant au libéralisme économique en vigueur et de ses diktats d’individualisme méthodologique et de croissance économique, de nouvelles formes de solidarité se manifestent même au sein des sociétés

« modernes » (Maffesoli, 1988 ; Cova, 1993). Les individus peuvent être regroupés selon leur attachement, leur implication dans une ou plusieurs « tribus » (Cova et Roncaglio, 1998 ; Brodin, 2000 ; Bitouzet et Soudoplatoff, 2000). Le postmodernisme génère ainsi des regroupements instantanés et provisoires, qui ne se plient pas à une logique moderne. Certes, le lien qui unit leurs membres est passager (Holt, 1998, 2002), mais il s’agit bel et bien d’interdépendance entre personnes au-delà de la logique de l’échange marchand. Thompson et Troester (2002) retrouvent au sein de ce type de microcultures des comportements qui se traduisent par le renouveau d’un certain esprit de don. Ainsi, la ville éphémère de Burning Man fonctionne selon l'économie du don des talents innés de chacun et interdit toute transaction de nature commerciale (Kozinets, 2002).

Au terme de cette revue de littérature, deux interrogations vont guider notre recherche. La première question porte sur le statut de l’objet donné et de la nature de la relation sociale qui s’instaure grâce à ce don. La seconde concerne le fait de savoir si les donneurs s’appuient dans leur action sur un réseau de signification générique ou si chacun se réfère à des modèles spécifiques et personnalisés.

S

TRATEGIE DE RECHERCHE

Dans cette recherche, nous avons choisi de comprendre et d’interpréter le sens et l’expérience que des donneurs d’objets ont de leur réalité. Aujourd’hui, des associations caritatives, lieux d’expression de la solidarité, permettent de tisser des liens dans une société individualisée.

Selon Cohen-Emerique (1993), le lien social se fonde sur l’élaboration de compromis où chacun reconnaît l’autre, et va créer de nouveaux espaces d’élaboration de ces liens. Ces organismes ont une action qui dépasse l’acte individuel de solidarité en l’organisant et en lui donnant une portée spécifique (Godelier, 1996). Nous avons choisi d’opérer au sein d’une organisation à forte notoriété historique en Suisse, le Centre Social Protestant, où il y a initialement transformation d’une relation de don en relation marchande : l’objet du don est d’abord acheté à bas prix par des tiers. Puis, dans une seconde phase, l’argent récolté par la transaction est transformé en services d’entraide à des personnes démunies.

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Afin de définir la "population mère ", nous avons souhaité interroger des personnes dont le comportement reflétait une implication certaine à l’égard du don d’objet. Nous avons donc demandé au directeur de l’organisme caritatif de choisir des donneurs d’objets réguliers dans leur base de données confidentielle. L’âge des individus étant directement relié à la propension à s’engager activement dans de telles pratiques (Midalrsky et Hannah, 1989 ; Sargeant, 1999 ; etc.), nous lui avons demandé de sélectionner des personnes de plus de 35 ans. Le nombre de personnes interrogées dans le cadre d'études qualitatives est nécessairement faible, car les entretiens doivent être longs afin de mettre en exergue le sens profond que l'individu donne au sujet ou à son processus d'action. Néanmoins, l'échantillon doit être de taille suffisante pour se prêter à des comparaisons au niveau du contenu, et permettre d’atteindre une validité interne satisfaisante. Nous avons donc demandé une liste de vingt- cinq personnes qui ont été contactées par nos soins par téléphone avant la rencontre. Vingt personnes ont accepté de nous rencontrer (annexe 1).

Dans la mise en œuvre d’une recherche enracinée dans les faits, les chercheurs ne sont jamais totalement actifs ou passifs, puisqu'ils font partie de la recherche (Lincoln et Guba, 1989). De ce fait, il s’agit de vérifier que des biais d’interprétation ne sont pas introduits dès la phase de compilation des données. Le recueil des données a été effectué par trois assistants qui travaillaient en équipe de deux en relation constante avec le chercheur principal. La raison de cette organisation repose sur le souci de validation croisée des données recueillies. 2 Les vingt entretiens structurés non dirigés ont été réalisés auprès des donneurs à l’aide d’un guide d’entretien issu de la revue de littérature (annexe 2). Les enquêteurs devaient éviter de poser des « why questions », lesquelles forceraient une rationalisation a posteriori. Au contraire, ils laissaient la personne s’exprimer librement, l’encourageant par des questions ouvertes à approfondir les réponses non totalement exprimées. Sur les vingt personnes interrogées, deux entretiens n’ont pu être exploités (erreur d’échantillonnage). Les entretiens enregistrés ont été intégralement retranscrits et les analyses de contenu ont été réalisées sur ces documents.

Le premier type d’analyse que nous avons conduit est de type structuraliste, afin de cerner l’objet « don d’objets» et mettre en exergue ses dimensions structurantes. L'objectif de cette procédure est de reconstituer une organisation sous-jacente, culturelle, symbolique et

2 Par ailleurs, une observation participante avait lieu afin de comprendre la relation à l’objet. Ces données ne sont pas directement exploitées dans le cadre de cet article.

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fonctionnelle, commune aux acteurs ou groupes (Lévy-Strauss, 1962). En écoutant et réécoutant les bandes magnétiques, puis en lisant leur transcription écrite, en vérifiant ses notes d'observation du terrain, on peut voir émerger le cadre général et les raisons particulières exprimées par les personnes interrogées. Le point de départ de l'analyse est l’induction des thématiques (ou dimensions) qui dénotent d’une grande divergence entre les individus. Pour chaque dimension ainsi mise en exergue, nous explorons ses caractéristiques (Strauss et Corbin, 1990 ; Thompson et al., 1990). Pour chacune d’elles, les propos des interviewés ont ensuite été regroupés. À cette étape, la perspective individuelle est abandonnée afin de ne retenir qu'une vue d'ensemble de chacun des thèmes (i.e. dimensions de l’objet « don d’objet »). La vision globale de l’objet de recherche est ainsi dégagée et articulée sur un modèle conceptuel (Garfinkel, 1967). Une fois ces dimensions identifiées, une revue de littérature ad hoc est réalisée. Trois dimensions présentes chez tous les répondants se réfèrent à la conscience immédiate du don d’objets : a) Altérité, b) Symbolique de l’objet, c) Réciprocité. Trois autres dimensions relèvent de l’action déclarée des donneurs : a) Raison évoquée, b) Ambivalence, c) Ambiguïté.

Nous avons ensuite conduit un second type d’analyse, en optant cette fois pour une position émique, et non étique comme dans l’analyse précédente. Nous avons effectué une analyse compréhensive de contenu des entretiens intégraux pour comprendre les raisons individuelles de chaque répondant. Le paradigme interprétatif et compréhensif se fonde dans une démarche d’inspiration phénoménologique qui permet de comprendre par empathie les raisons individuelles de l’acteur. Cette analyse implique de lire et relire les interviews pour s’en imprégner (Bergadaà, 1990 ; Thompson et al., 1990 ; Hirschman, 1992). Ici, le chercheur laisse libre cours à son empathie afin d’inférer des réseaux de signification exempts de toute tentative d’explication a priori. Il peut ainsi voir émerger les raisons particulières exprimées par les personnes interrogées (Denzin, 1989, 1992). C'est ce processus inductif qui permet au chercheur d'extraire de chaque entretien des synthèses qui éclairent la logique des raisons personnelles qu'ont les acteurs de la situation vécue. Cette phase d’intégration des catégories d’individus est réalisée grâce aux six dimensions de la première analyse se réalise par processus circulaire (Mick et Buhl, 1992 ; Bergadaà, 1990). C’est à cette étape, comme l’indique Spiggle (1994, p. 495) : « L’analyste commence à intégrer la théorie en notant dans les données que certaines conditions, contexte, stratégies et output tendent à se réunir». Cette analyse a permis d’induire cinq profils types de donneurs. On pourrait aussi parler de

« logique de donneur », tant chaque interviewé comprend le concept de don d’objets au travers une perspective spécifique dont les postulats sous-jacents imprègnent son discours. La

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discussion proposée dans la dernière partie de l’article montrera qu’il n’y a pas une épistémologie générique du don, mais que chaque individu adopte implicitement, ou explicitement, une posture particulière.

L’

ANALYSE DES RESULTATS

Nous présentons chacune des six dimensions induites de l'analyse structurelle de contenu. Les trois premières relèvent de la conscience immédiate du don d’objet, les trois suivantes de l’action déclarée des donateurs. Chaque dimension est d’abord définie à l’aide des éléments de la revue de littérature effectuée à la suite de leur mise en évidence lors de notre première analyse inductive.

La dimension d’altérité

La première des dimensions qui est apparue comme permettant de distinguer différentes manières de se déterminer comme donneur, est celle de la relation à l’autre. C’est sur ce point que se manifeste la différence entre le don d’argent à une œuvre caritative et le don d’une possession matérielle. Toutes les personnes interrogées ont une conscience claire de l’existence de cet autre qui bénéficiera de l’objet. C’est parce qu’il y a cette perception que l’on décide de ne pas jeter les objets dont un autre pourrait avoir besoin. Aristote, déjà, fondait le lien social sur le souci de l’autre – la philia – c’est-à-dire l’amitié et la solidarité qui débouchent sur des relations entre individus élargies. Lévinas (1991) considère également que nous n’avons pas à raisonner en terme de devoir, ni de choix. Parce que l’autre nous montre son visage dans toute son humanité, la solidarité s’impose à nous. L’altérité est cette reconnaissance de l’autre, distinct de « moi » et antérieur à « mon expérience ». Pour ce philosophe, l’impulsion première, phénoménologique, naît de la conscience de l’altérité, de la reconnaissance d’un autre différent, donc du sens intime de notre responsabilité (Lévinas, 1990, 1991, 1995). L’autre nous intime de répondre « me voici », et la responsabilité envers lui précède ainsi, de manière latente, l’action de vouloir donner (Plourde, 1996). Cette éthique humaniste de Lévinas est proche de celle de Jonas (1990) pour qui la responsabilité envers l’autre, individu du futur, prime sur la morale individuelle d’inspiration kantienne. Enfin, à l’opposé de ces trames de responsabilité humaine ou culturelle, l’altérité serait également principe fondateur de notre économie de type libéral. L’individualisme fondateur de la société occidentale induirait que l’homme aurait l’impulsion de s’approprier les biens d’un autre, par

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le vol ou par l’échange (Testart, 2001), par le don et par le contre don (Caillé, 1984 ; Godbout et Caillé, 2000).

Un premier groupe de personnes (1, 4, 8, 18) considère que le don repose sur une impulsion d’aller à la rencontre de l’autre. Et, comme le relève Lévinas, d’un autre différent de soi.

D'ailleurs, la valeur du don se mesure à l’aulne de l’autre : l’argent est neutre, le don de temps et la confrontation directe avec le bénéficiaire sont mieux. C’est donc bien ici la solidarité qui précède le don, moyen de rencontrer l’autre.

« Donner c’est le moyen de rencontrer de nouvelles personnes, enfin disons, de pouvoir… converser avec des personnes de milieux différents peut-être et puis de… je trouve que c’est enrichissant. Euh…Parce que (donner de) l’argent… c’est plus impersonnel… et si on a l’occasion de pouvoir faire du bénévolat, ça a plus de valeur que de donner simplement des objets ou de l’argent. » (Donneur 4)

Pour un second groupe de personnes (6, 10, 16), la solidarité est également le fondement de la logique de don qui s’inscrit dans la perspective de liens de type interactionnistes. Il s’agit bien de don, sans attente spécifique d’un échange, mais dans une optique d’un contre don.

« Moi, j’avais beaucoup de gens qui me donnaient si vous voulez, et comme ça, j’avais beaucoup de choses. Et c’est toujours un peu comme ça, que j’ai la chance qu’il y a beaucoup d’amis et de famille qui donnent des choses et pas toujours du neuf je veux dire, et comme ça, moi je donne à d’autres. Heureusement, c’est une chaîne, et on continue un peu la chaîne » (Répondant 6)

Pour les répondants du troisième groupe (1, 13, 19), le don s’inscrit dans la logique d’une solidarité structurante fondée sur le groupe familial ou, le cas échéant, sur l’« adoption » du bénéficiaire. Ici le don semble avoir pour objet de renforcer l’organisation sociale, comme l’a proposé Lévy-Strauss (1967). D'ailleurs, les personnes de ce groupe donnent peu à l’extérieur, car l’acte « gratuit » les indispose.

« …Transmettre l’histoire des objets, c’est arrivé avec ma mère et ma belle-mère, en faisant, disons, un tri de ce qui appartient à la famille, objets, papiers, qui ont une signification dans le cadre affectif… Donner à l’extérieur, ce serait en dernier recours. Et puis encore, je chercherais peut-être là à connaître un minimum la personne à qui je donnerais quelque chose.. » (Répondant 13)

Pour les répondants du quatrième groupe (3, 5, 14, 15), la solidarité préalable est beaucoup moins nette, mais il n’y a pas non plus d’individualisme égoïste. Au contraire, une certaine forme de matérialisme, laquelle reconnaît un statut à l’objet qui devient un messager entre

« moi et l’autre », s’accompagne de générosité spontanée.

« J’aime mieux donner en nature… je donne aussi de l’argent aux gens qui sont dans la rue, oui. Mais ça n’a pas la même valeur, non. Comme si les autres étaient plus redevables… J’aime bien l’idée que les objets vont rencontrer

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d’autres personnes, les livres entre autres… Oui, parce que je crois que je me fais plaisir en donnant des choses. » (Répondant 3)

Les répondants du cinquième groupe (9, 11, 12, 20), semblent se référer à une pensée Kantienne du don : chacun est libre de donner ou non, mais il le fait par devoir. L’ « autre » n’est pas le point de départ du don, mais il est ici en quelque sorte « dématérialisé ».

« Oh oui, j’ai des amis qui donnent. Mes enfants donnent. Mes petits enfants font régulièrement, une fois par année, le tri de leurs jouets. Et ceux qui sont en bon état, ils les donnent… Moi, je l’ai fait avec mes grands-parents ; moi, je l’ai fait avec mes enfants. Et mes enfants le font avec leurs enfants. Voilà… Je crois que, quand même, tout le monde a un petit coin de générosité. » (Répondant 11)

La dimension symbolique de l’objet

La seconde dimension qui a été induite de l’analyse est la dimension symbolique de l’objet donné. Ainsi, même si tous les individus effectuent par ailleurs des donations en espèce, leurs réponses les plus riches se dirigent naturellement sur les objets, comme si le don d’argent n’était pas porteur d’autant de symbolique. Cette symbolique nous permet de distinguer les répondants les uns des autres. Objets et matérialisme a un statut ambigu dans notre société (Bergadaà, 2004). D’une part, la consommation de biens matériels contribue à la bonne santé économique, et le marketing est alors considéré comme une fonction utile placée au service de cette économie. D’autre part, ce matérialisme est parfois perçu comme une forme d’aliénation des individus (Muncy et Eastman, 1998). On oppose alors le concept d’un « avoir » matérialiste relevant de la possession et de l’appropriation d’objets, à celui abstrait d’« être » ou de « devenir » un autre (Fournier et Richins, 1991 ; Ger et Belk, 1999, Wallendorf et Arnould, 1988; Watson, 1998 ; Richins et Dawson, 1992). Le matérialisme serait même devenu un trait de personnalité qui définirait le désir de posséder des biens, donc de les retirer aux autres (Ger et Belk, 1990). Ce matérialisme aurait généré l'émergence d'un individualisme propice à "consommer " par hédonisme entaché de narcissisme, voire d'égoïsme à l’égard du reste de la société (O'Shaughnessy et O'Shaughnessy, 2002 ; Holbrook et Hirschman, 1982).

Richins (1994) montre d’ailleurs que les personnes plus matérialistes sont moins impliquées dans les relations interpersonnelles et inversement. Belk (1985) indique également avoir trouvé une corrélation inverse entre l’égoïsme, l’envie, le matérialisme d’une part, et le bonheur d’autre part. Mais, l’importance accordée aux objets peut également avoir une tout autre valeur. Ainsi, en possédant certains biens spécifiques les individus effectuent un transfert culturel entre ce que représente l’objet et leur vie (McCraken, 1986 ; Curasi et al.

2004). Les personnes obligées de déménager peuvent être frustrées si elles ne peuvent

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s’entourer des objets qui leur sont chers (Belk, 1992). Mauss, déjà, se distanciait de la logique de l’échange marchand, car les objets donnés sont porteurs de symbolique et se chargent de l’« essence » de leurs propriétaires initiaux et en deviennent des substituts. Par extension, les cadeaux choisis pour un tiers auraient aussi un esprit, car ils posséderaient des propriétés que le donneur souhaiterait transférer au récipiendaire (Schwartz, 1967 ; Sherry 1983). Ainsi, le don d’objets que nous étudions ici ne peut être neutre, si l’on considère que le donneur accepte de se départir d’un bien chargé de significations personnelles.

Un premier groupe de personnes (1, 4, 8, 18) se positionne clairement dans sa relation antérieure par rapport aux objets donnés. Leur conscience immédiate du don nous parle d’une impulsion de bienveillance à l’égard d’autrui. L’objet retrouve sa pleine justification s’il peut servir à aider d’autres personnes, et les répondants parlent tous du prêt en substitution au don.

« Oh oui ! J’essaie de ne pas gaspiller, vraiment le moins possible. Et puis c’est pour ça que je préfère avoir déjà peu de choses et puis, dès que je peux, je donne au lieu de jeter… pouvoir reprêter après, par exemple des habits, des meubles d’enfants, de bébés. En prêtant, on arrive encore plus à aider les familles. Il faut prendre soin des choses pour qu’elles durent longtemps. » (Répondant 1)

Le second type de personnes (6, 10, 16) se distingue nettement des précédents, car pour eux l’objet est très important, car il est chargé de signification : c’est une part de soi-même qui est attachée à l’objet dont on accepte de se départir par esprit de générosité. Les objets deviennent un lien entre deux personnes et se chargent de nostalgie comme l’a montré Belk (1992).

« Quand j’ai quitté cette maison qui était un lieu de passage, de partage, à tous les gens dont je me souvenais… qui en ont bénéficié, bénéficié de la maison et peut-être accessoirement de notre hospitalité, je leur ai donné quelque chose en souvenir de cette maison. Vous voyez, des objets. Ça fait plaisir. » (Répondant 10 )

Les personnes du troisième groupe (2, 13, 19) inscrivent le don d’objets dans une évidence de solidarité sociale. Aucun matérialisme ne semble les guider et, contrairement au groupe précédent, il ne semble pas y avoir de symbolique attachée à l’objet. Le bien matériel relève d’une considération fonctionnelle qui répond à un processus dynamique d’utilisation la plus longue possible.

« J’ai toujours donné les vêtements des filles quand elles étaient petites. Enfin, elles les portaient l’une l’autre et puis quand c’était fini, je les donnais à quelqu’un qui avait des petits-enfants, des petites filles à qui ça pouvait rendre service… et je sais que ma fille qui a quatre enfants donne… comme elle a été éduquée… ce qui est encore valable, soit à des crèches, soit à des institutions qui s’occupent de la petite enfance. » (Répondant 13)

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Les personnes du quatrième groupe (3, 5, 14, 15) se distinguent très clairement des autres groupes par une mentalité de rejet du matérialisme. On retrouve ici une méfiance à l’égard des objets et le risque de matérialisme qu’ils engendrent. Elles pensent toutes quatre qu’il faut éviter le gaspillage et souhaitent un « recyclage » des objets par le don.

«Donner… me délester d’un certain nombre de choses que j’ai accumulées… un peu un effort de consentir à se priver de tel ou tel objet, mais en même temps, je me sens aussi parfois un peu encombrée par ce que je possède, c’est comme un poids. Donc voilà, je suis un peu en train de faire une mutation à ce propos… » (Répondant 5)

Les personnes du cinquième groupe ( 9, 11, 12, 20) ont été plus difficiles à cerner sur cette dimension, car elles ne s’expriment pas spontanément en terme d’objets. On retrouve ici la proposition de Richins (1994) qui indique que les personnes moins matérialistes seraient plus impliquées dans les relations interpersonnelles.

« Donner… comment expliquer ça, ça peut (aussi) se concrétiser en partageant un repas ou bien ça peut se concrétiser simplement un sourire de quelqu’un ou…

quand on donne des choses comme ça,ce qu’on reçoit en contrepartie… C’est quelque chose qui vous réchauffe le cœur… Oh bon, et puis ça ouvre toujours sur des nouveaux horizons qu’on connaissait pas. Euh… voilà quoi, ça fait découvrir d’autres gens. » (Répondant 20)

La dimension de réciprocité

La troisième dimension induite lors de notre première analyse est celle de la réciprocité. Ici également les positions des donneurs se distinguent nettement les unes des autres. À l’origine, Mauss va construire, en 1923-1924, son ouvrage fondateur sur le don sur la base de ce postulat : parce que le don induit l’obligation pour les partenaires de recevoir, puis de rendre, la réciprocité est un a priori fondamental à l’idée de don. Par ce principe, celui qui reçoit voit se déclencher un « désir » de rendre, sous une forme ou une autre, le don qui lui a été fait et ne peut pas se considérer simplement comme « ayant fait une bonne affaire ». Un lien invisible ainsi créé attache les deux personnes entre elles une fois la prestation effectuée. Dans l’échange marchand, au contraire, les partenaires veillent justement à se libérer de toute obligation mutuelle. Ce n’est que lorsque le réflexe de réciprocité, en nature ou en espèce, ne peut se produire, que le receveur risque de devenir un « assisté social » (Charlot, 1998). Mais même dans ce cas, le don gratuit induit une réciproque : elle s’exprime sous la forme d’une gratitude qui s’inscrit dans un principe de bienveillance mutuelle. Cependant, ce principe de réciprocité rencontre des oppositions chez des auteurs qui défendent l’existence de don sans diktat moral (ou social) de réciprocité. La morale judéo-chrétienne en appelle au don comme

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simple expression de la compassion (Clavero, 1996). Et Derrida (1991), par une de ses opérations de déconstruction caractéristiques, montre que ce principe de réciprocité lui-même nie le don. En effet, le don ne devrait même pas être reconnu comme un don, donc être nommé, sinon le principe de la réciprocité s’enclencherait automatiquement, faisant perdre de facto sa substance au don qui se transformerait en échange. Ce n’est, selon l’auteur, que si le receveur ignore qu’il a été le bénéficiaire d’un don qu’il y a création de solidarité. Sinon, il y a transformation en des liens de type économique fondés sur le concept de l’échange.

Les personnes du premier groupe (1, 4, 8, 18) sont très attentives au fait que leur compassion ne risque pas d’enclencher un principe de réciprocité. Le don doit être invisible ou, à défaut, laisser dans l’anonymat le donneur comme proposé par Derrida (1991).

« C’est plus difficile de recevoir que de donner. Et si je donne pour donner à des gens qui vont être mes obligés, je les mets dans une mauvaise position, je les mets dans la difficulté. Donc, comment dire, je vois plutôt comme un équilibre, une justice… Je dois faire attention de pas faire peser cette, entre guillemets, générosité sur les gens qui reçoivent » (Répondant 18)

Même si les personnes du second groupe (6,10,16) ne parlent pas explicitement de la logique don-contre-don, nous retrouvons la dynamique relationnelle suggérée par Mauss. Les trois répondants pensent que le lien humain est renforcé par un don d’objets qui sont beaucoup plus que de simples objets physiques.

« … Les gens chez qui j’étais encore la semaine dernière, ils ont une superbe ancienne lanterne sous un auvent. Je suis ravie quand j’arrive de savoir qu’elle est là, parce que je les aime beaucoup et je sais qu’ils l’apprécient et en même temps, moi je retrouve cet objet. Ça nous fait quelque chose qu’on partage… je crois qu’on imprègne ce qu’on a autour de nous, y compris les objets, » (Répondant 16)

Les personnes du troisième groupe (2, 13, 19) confirment avec cette dimension la structuration sociale qui s’établit par le don. Mais le don s’inscrit dans une proxémie génératrice de communication, comme l’a proposé Zoll (1992). La solidarité qui s’exerce par le don d’objets a pour contrepartie l’attention portée par le receveur. On voit apparaître une logique structurante, comme dans l’exemple ci-dessous, où la mort, omniprésente, structure le rapport de réciprocité.

« Je suis bavarde. J’aime le contact… j’ai quand même 85 ans, j’ai de la peine à nouer de nouvelles rencontres. Alors, à différentes nièces, j’ai déjà donné quelque chose qu’elles aimeraient. C’est déjà quelque chose de fait. J’ai une charmante femme de ménage… je lui ai déjà dit, différentes choses auxquelles je tiens, je lui ai dit, que si mon fils n’en veut pas, qu’elle les prenne. » (Répondant 2)

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Avec leur positionnement sur cette troisième dimension, les personnes du quatrième groupe (3, 5, 14, 15) affirment une vision post-moderne de la société. L’échange est enraciné dans le matérialisme tout en se présentant comme qu’une alternative à la logique marchande.

« … bon j’ai une idéologie un peu écologiste sur le recyclage et le fait qu’on détruit trop de choses, donc moi-même je vais acheter des choses de seconde main… Il m’est arrivé une maison de poupée et puis j’en ai trouvé une qui me plaisait plus, alors je l’ai achetée et j’ai donné l’autre… c’est vraiment un échange !! » (Répondant 14)

Pour les personnes du cinquième groupe identifié (9,11, 12, 20), le principe de la réciprocité n’est pas posé en prémisse du don. Mais, il s’agit d’un échange de valeurs humaines. Donner est un acte naturel qui permet de nouer instantanément une relation humaine, un lien continuellement renouvelé.

« Vous recevez ce que vous avez donné. C’est-à-dire ou votre amitié ou, toujours en ne parlant pas d’argent, parce que j’aime pas mélanger l’argent avec… le don de soi-même qu’on fait. Vous voyez, c’est ça que je trouve sympa. Donner de soi- même… et c’est vrai qu’en retour vous recevez. En tout cas, moi, je le ressens comme ça… J’ai une générosité de cœur et de tout, c’est ce que mes amis ressentent. » (Répondant 9)

La dimension de la raison évoquée

Avec la quatrième dimension induite de l’analyse, nous abordons l’aspect dynamique l’action déclarée du donneur. Pour tous les répondants, le déclencheur est une certaine idée de la justice et de l’équité à l’nstar d’un grand nombre d’auteurs s’élève aujourd’hui contre un individualisme qui combine égoïsme et dissolution de liens sociaux. Ainsi Morin, avec une perspective holiste avertit : « … Nous ne pouvons souhaiter la liberté que si les esprits libres possèdent en eux, de façon très intérieure, le sens de la communauté… On ne peut s’appuyer que sur le sentiment de solidarité et de communauté en chacun des membres. Sans cela c’est la destruction » (dans Cyrulnik et Morin, 2004, p. 63). Rawls (1996, 1997b), s’ancre sur ces mêmes principes philosophiques et leur confère une légitimité économique. Il ne renie pas pour autant les principes libéraux propres au système américain qui est le sien ; et il n’en réfute pas ses inégalités sociales. Mais, selon lui, la recherche utilitaire du bonheur du plus grand nombre a pour conséquence inquiétante d’exclure les plus fragiles de la société.

L’auteur propose alors de circonscrire les effets pervers de cette logique utilitariste égoïste en donnant la primauté au « juste », par la réduction des inégalités, sur le « bien » (soit l’accès du plus grand nombre à l’American Way of Life). Son principe de l’équité implique une éthique sociale qui repose sur la volonté des acteurs individuels et collectifs de compenser les effets

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de l'arbitraire dans la vie des individus et des groupes sociaux. Mais pour Godbout et Caillé (2000) l'individu moderne se conduirait comme si ses obligations envers les proches étaient de moins en moins prescrites par des institutions légales ou morales. Chacun négocierait, de façon explicite ou implicite, les termes de sa solidarité envers les gens à l'égard desquels il se sent engagé, c’est-à-dire en premier lieu la famille proche. Dans la même perspective individuelle, Sherry (1983), propose d’étudier la motivation en relation avec le résultat du don qui se situerait entre deux bornes. Le pôle « altruisme », attirerait le donneur voulant maximiser la satisfaction et le plaisir du receveur, et le pôle « agonistique » où le donneur choisirait de maximiser son propre plaisir.

Les personnes du premier groupe (1, 4, 8, 18) sont prolixes sur leurs raisons profondes. Elles sont fermes, déterminées et placent le principe d’équité comme une évidence. Les répondants s’inscrivent dans une proposition qui semble sortie tout droit des ouvrages de Rawls (1997a), puisqu’il s’agit de compenser l’arbitraire au niveau individuel.

« … Je ne donne pas dans l’idée que si je donne, je vais recevoir le Ciel, je vais recevoir en retour…Dans le don, je vois un côté désintéressé, aussi un côté de redistribution ; que ceux qui ont la chance d’avoir, c’est pas uniquement à cause de ce qu’ils font, mais simplement par chance, par destin, par leur position dans la société, par l’endroit où ils sont nés… il y a comme un devoir quelque part de donner à ceux qui ont moins ou qui n’ont pas…» (Répondant 18)

Pour les personnes du second groupe (6, 10, 16), ce n’est pas l’équité qui est le motif initial.

Elles enracinent leur motivation dans une solidarité qui transcende la famille et se généralise à la société. Ainsi, le don relève d’une perspective altruiste et l’on passe de l’expérience individuelle à ce que Morin appelle le « sens de la communauté » et.

«Si vos enfants sont malades, vous allez vous saigner aux quatre veines pour les soigner, hein…bon, j’estime que c’est un peu la même chose pour tous les gens qui meurent de faim aux quatre coins de cette terre…même quand on est dans des situations difficiles, c’est incomparable avec ce qui se passe dans le Tiers-Monde.

Donc, en fait, on devrait arriver à se dire : et bien je donne, je ne sais pas, ne serait-ce même qu’1 % de ce que j’ai chaque mois » (Répondant 16)

Comme le premier groupe, les personnes du troisième groupe (2, 13, 19), reconnaissent le besoin d’équité en réponse à l’arbitraire du destin. Mais, elles introduisent dans leur réponse le rôle que devrait jouer l’État et les institutions. Cependant, elles se positionnent sous un angle de l’individualisme et non simplement de l’holisme politique, et elles se sentent

« obligées » de considérer que les individus doivent suppléer au rôle traditionnel de l’État.

« La redistribution de la richesse, ça, c’est un rôle… c’est presque le rôle principal de l’État ou un rôle extrêmement important, de redistribuer la richesse

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dans la société. Et si l’État n’assume pas cette responsabilité, ou comme il est en train de se débarrasser de cette responsabilité, et bien c’est à l’individu, à travers des organisations, de remplir un peu ses lacunes. » (Répondant 19)

A contrario, si la dimension d’équité, se trouve également très présente chez les personnes du quatrième groupe (3, 5, 14, 15), il s’agit ici d’un principe assez personnalisé de solidarité qui ne s’inscrit pas dans le simple constat factuel. A aucun moment, le rôle des institutions et de l’État n’est abordé.

« Et puis je me dis que, peut-être, quand on a le privilège de gagner sa vie, qu’on n’a pas trop de problèmes matériels, c’est bien que ce soit redistribué un peu. Et je pense qu’on peut toujours un jour, disons, avoir aussi besoin d’être aidé soi- même… je n’ai pas eu à prendre sur le nécessaire pour faire un don.. Je n’ai pas non plus un mérite énorme de ce point de vue là. » (Répondant 5)

Pour les personnes du cinquième groupe (9, 11, 12, 20), cette dimension d’équité ne relève ni d’inégalités dues au destin, ni de grands principes de responsabilité sociale. Leur principe altruiste d’équité propose de simples gestes quotidiens pour améliorer la qualité de la vie.

« Et bien je pense que ceux qui sont bien financièrement ou bien dans leur vie, ils peuvent penser un peu aux autre. Les femmes qui travaillent toute la journée, elles assument beaucoup, alors si elles peuvent avoir ou plus de vacances… ou plus de temps ou plus d’aides dans le ménage, ça me ferait plaisir (Répondant 12)

La dimension d’ambivalence

Une cinquième dimension, l’ambivalence, qui structure le concept de don est apparue nettement dans les propos des répondants. Ce principe implique qu’une personne peut défendre des assertions contraires et toutefois pertinentes. Ainsi, le proverbe « on reçoit plus que l’on donne » prononcé spontanément par de nombreuses personnes avant d’être interrogées sur ce thème est significatif de l’ambivalence intrinsèque des sentiments qui animent les acteurs d’interactions fondées sur le don. Au niveau psychologique, l’ambivalence est le sentiment d’une personne qui peut aimer et haïr un individu, et ressentir de ce fait une émotion qui la conduit à vouloir clarifier les causes de ce double sentiment (Kris, 1984 ; Ortony et al., 1988). Dans une optique sociologique, Goffman (1973, a, b), a observé que l’ambivalence conduit les individus à s’assigner un rôle social. C’est la symbolique de l’imaginaire de la scène du don qui sera mis en exergue par l’acteur investi, laquelle va guider sa conduite de « personne généreuse ». Dans la même veine que Goffman, et avec un certain scepticisme, Garfinkel (1967) montre que l’individu s’accommode des règles de jeu de la société, car il a internalisé les impératifs du système dans lequel il agit. Finalement, il reconstituera, au travers de son action, le modèle souhaitable et valorisé. De nombreuses

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études actuelles réalisées auprès de travailleurs sociaux témoignent de cette ambivalence.

Ainsi, chez le bénévole, intérêt personnel, besoin de reconnaissance et égoïsme côtoient altruisme et générosité (Chantal et Vallerand, 2000 ; Fisher et Ackerman, 1998).

L’ambivalence est également présente au niveau plus fonctionnel du choix des organismes caritatifs dans lesquels la personne va s’investir. Confrontés à une grande offre de la part de ces organismes, les individus choisissent en fonction de critères objectivés (ex. la réputation perçue de l’organisme, la perception des bénéfices retirés, la perception de performance du secteur caritatif,etc.) et non plus par simple impulsion généreuse (Sargeant et al. 2001).

La dimension d’ambivalence se retrouve très nettement chez les personnes du premier groupe identifié (1, 4, 8, 18). Alors que ces personnes déclaraient ne pas vouloir enclencher de réciprocité directe, elles apprécient d’être reconnues comme des personnes généreuses par l’organisme d’accueil selon un schème interactionniste.

« .., j’ai donné beaucoup de choses aussi à… j’avais apporté deux fois des jolies, jolies choses, ils disent “ ah bon, merci ”… et puis pffff… ” ils mettent ça sur la table. Alors, ça fait presque…alors là, j’ai dit “ zut ”. En tout cas dans ce magasin, j’ai dit je retournerai plus. Par contre à Emmaüs, j’avais fait venir pour (donner) bien des choses. Et bien ils avaient été très contents.» (Répondant 8)

Au contraire des précédentes, les personnes du second groupe (6,10,16) sont parfaitement conscientes du rôle social qu’elles sont amenées à jouer, mais elles n’apprécient guère la mise en scène que cela peut générer et préfèrent éviter l’image de « dames patronnesses». Si ambivalence il y a, elle est de type psychologique comme l’illustre le propos suivant d’une personne qui craint d’« affronter » les receveurs des dons.

« Oui, le bénévolat j’en ai fait aussi. Mais je vous dis, ça m’a été un peu pénible…

là, j’avais quand même quelques réticences, parce que j’avais l’impression que j’étais, non pas « Madame “de“», mais quand même, de l’autre côté de la barrière. Je préférais faire des rangements, plutôt que de m’affronter à des gens » (Répondant 10)

Les personnes du troisième groupe identifié (2, 13, 19) se déterminent vis-à-vis de cette dimension d’ambivalence dans sa dimension culturelle. Ces personnes attendent des liens sociaux, mais affirment une certaine méfiance à l’égard de l’homme en général. On retrouve ici ce que Merton et Barber (1976) définissent comme l’ambivalence due au fait que leurs propres aspirations généreuses ne soient pas en phase avec leur société.

« … je pense que l’homme est un être social qui a besoin de contacts sociaux, qui a besoin de… de, comment dire, de communiquer avec, d’être avec d’autres êtres humains… si je le pouvais, j’essaierais de rendre l’homme plus sage, dans le sens

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”plus large d’esprit”, moins tribal, moins violent, des choses comme ça. » (Répondant 19)

Une dimension d’ambivalence d’ordre psychologique est nette chez les personnes du quatrième groupe identifié (3, 5, 15, 14). Elles sont généreuses et aiment aller à la rencontre de l’autre, mais elles restent assez pragmatiques dans leur vision des choses, et assez individualistes. On retrouve nettement le schéma où intérêt personnel et égoïsme côtoient altruisme et générosité.

« Ce qui est bien, chez Emmaüs et au CSP est qu’ils viennent chercher les objets.

Ça, c’est pratique. D’autres, ça les intéresse pas ou ils ne viennent pas les chercher. Ils disent qu’ils viennent, mais on ne les voit pas. Sinon je ne sais pas si les autres sont généreux. J’en sais rien moi. Chacun fait comme il veut. » (Répondant 15)

Cette dimension d’ambivalence, par contre, n’est jamais apparue au cours des entretiens du cinquième groupe (9, 11 12, 20). Aucun biais de désirabilité sociale n’est apparu à l’analyse.

En fait, il apparaît que les personnes de ce groupe ne se posent pas de grandes questions et ne mettent pas le don en scène. Chaque instant a un potentiel de surprise qui leur permet d'être partie intégrante du tissu de relations humaines.

« Je pense qu’on peut toujours donner. Si on n’a pas d’argent, on peut donner de sa personne…bon, on peut toujours donner quelque chose, un objet. Sinon on donne un sourire. On peut donner, même si on a pas grand-chose. Et puis bon, moi je pense que j’ai du plaisir à donner ou du plaisir à partager. Voilà… » (Répondant 20)

La dimension d’ambiguïté

La sixième dimension induite de l’analyse inductive est l’ambiguïté. Ainsi, il est apparu que le don, acte généreux par essence, s’inscrit parfois dans une considération de rejet de certains groupes sociaux. Au niveau psychologique, il existerait deux types d’ambiguïté qui se produisent lorsque l’individu est face à un choix (Ball-Rokeach, 1973). La première facette - ou « ambiguïté de focus» - se présente lorsqu’une personne comprend la situation sur laquelle elle doit agir, mais qu’elle ne sait pas définir une stratégie d’action appropriée. Dans une logique d’un comportement orienté par un but, l’individu cherche à effacer cette ambiguïté en définissant le meilleur choix possible, c’est-à-dire le moins risqué. C’est cette ambiguïté de focus qui a été principalement étudié en marketing dans l’optique d’un consommateur qui désire minimiser ses risques d’achat (Kahn et Sarin, 1988). On la retrouve dans le cas complexe de don à des œuvres de charité. Il s’agit alors d’évaluer un risque fonctionnel lié au choix de l’organisme caritatif qui sert d’intermédiaire entre donneur et receveur. Les ONG et

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organismes caritatifs s’efforcent de clarifier leur message, notamment sur la manière dont ils utilisent les dons, pour éliminer ce type d’ambiguïté. La deuxième facette du concept, l’ « ambiguïté centrale » (pervasive ambiguity), provient du fait que la personne ne sait pas définir la situation sociale dans laquelle son action devra s’inscrire. Elle ne sait donc pas pourquoi elle agirait. Giddens (1984, 1991), en critiquant la perspective d’un être humain agissant en fonction de buts et en proposant que la société soit créée par les actions individuelles (et vice-versa), résout une partie de cette ambiguïté centrale. En effet, cette cocréation, conçue au niveau discursif comme une pratique quotidienne, implique que l’individu aurait tendance à reproduire tacitement les schèmes contextuellement acceptables, et ainsi à les renforcer par son action. Cependant, au niveau social, cette ambiguïté « centrale»

a bien d’autres conséquences qu’un simple inconfort psychologique. Ainsi, les individus en situation d’ambiguïté centrale chercheraient à se conforter dans leur analyse de la situation en établissant des relations avec des partenaires sur la base de leurs similarités d’opinions. C’est cette même ambiguïté qui sert de pierre angulaire aux propositions de Girard (1982). Selon cet auteur, l’ambiguïté est inscrite dans la violence qui anime les hommes désirant ce que possède un «autre idéalisé». Ce désir entraînerait une déstabilisation de leur société et, lorsqu'ils se sont confrontés à situation de crise, donc dès qu’ils se sentent menacés, les hommes convergeraient vers un « bouc émissaire ».

Cette dimension d’ambiguïté n’est pas apparue comme importante pour les individus du premier groupe (1, 4, 8, 18). Au contraire, à aucun moment nous n’avons décelé dans les entretiens un sentiment de relativisme culturel ou religieux et leurs expressions pour nommer les receveurs restent génériques tout en affirmant clairement leur position.

« Moi je suis croyante, je ne vais pas tellement souvent à l’église, mais j’exerce la religion. Je vais aider à l’hôpital pousser les lits pour les cultes, les messes… je dis toujours quand on a autant de bonheur - je suis encore avec mon mari qui va avoir 94 ans, alors je suis très contente de pouvoir donner quelque chose. On a été élevés comme ça, puisque le bonheur que nous avons n’est pas tout à fait naturel si on veut, c’est pas tout à fait donné à tout le monde. » (Répondant 8)

Les individus du second groupe (6, 10, 16) se sont déterminés vis-à-vis de l’ « ambiguïté de focus », mais il ne semble pas y avoir d’ « ambiguïté centrale » chez eux, ni de relativisme d’aucune sorte. Ils s’inscrivent dans une dynamique de répartition des dons. A des questions plus précises cernant la sélection des bénéficiaires des dons, ces personnes expliquent qu’elles sont ennuyées de refuser et s’efforcent de maintenir un lien social.

« Je sélectionne les oeuvres… Et bien là, justement, c’est le remords. En général, quand je reçois pour les aveugles, les alcooliques, je sais pas, on reçoit pour mille

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choses, je donne une fois, je donne deux fois, et après je me dis “ non ”. Je veux quand même m’orienter dans ce que je connais. Alors, je renvoie en général, mais en mettant un timbre, en disant que je regrette de ne plus pouvoir soutenir l’œuvre. (Répondant 10)

A l’inverse des précédentes, les personnes du troisième groupe (2, 13, 19) n’ont pas exprimé d’ « ambiguïté de focus », mais bien une forme d’ « ambiguïté centrale ». Elles utilisent une imagerie assez stéréotypée de « bouc émissaire ». En même temps, et nous retrouvons ici une des propositions centrales de la thèse de Giddens, elles n’excluent pas les personnes différentes, mais tentent de proposer des moyens pour les faire « rentrer dans le rang ».

« …(il y a) trop de laxisme ; on ne regarde pas assez si l’aide arrive vraiment aux personnes qui en ont besoin et pas à des petits débrouillards qui savent comment aller pleurer misère et récolter toutes sortes d’aides… ne pas leur refuser l’aide, non, mais aussi, disons, les éduquer un peu d’un minimum de formation. Éduquer ces gens qui sont toujours… moi j’appelle ça “miauler “,à pleurnicher. » (Répondant 13)

Chez les personnes du quatrième groupe (3, 5, 14, 15), nous avons observé une « ambiguïté de focus ». Elles n’expriment pas, comme les précédentes, le souci d’exclure de leur territoire de don certaines personnes, mais de choisir avec attention qui elles y incluent. Si on note une méfiance à l’égard de certains receveurs trop éloignés au plan culturel ou personnel, l’ambiguïté n’est décelable qu’à l’aune de la microculture à laquelle elles se sentent affiliées .

« Je choisis avec des critères assez pragmatiques. Ma fille aînée, son ami s’occupe d’une petite organisation caritative, qui aide en Russie des enfants handicapés. Donc à eux je donne parce que je les connais. J’ai confiance dans l’utilisation qui est faite des dons. La Ligue contre le cancer, parce que c’est quelque chose qui me touche : j’ai perdu mes deux parents d’un cancer ; il faut aider la recherche.» (Répondant 5)

Pour les personnes du cinquième groupe (9, 11, 12, 20), la dimension d’ « ambiguïté centrale » est identifiée et acceptée comme une fatalité (contrairement aux personnes du premier groupe qui la réfutaient), mais elle les dérange. Elles entendent parler d’abus autour d’elles, elles y croient, car selon la proposition de Giddens, elles construisent leurs schèmes en relation étroite avec leur environnement.

« Les abus… parce qu’il y a quand même quelquefois des gens qui abusent un petit peu... Il faut aussi à un moment donné contrôler un petit peu. Et malheureusement, on instaure des nouveaux contrôles, de nouvelles lois, de nouvelles restrictions, et c’est toujours les mêmes qui paieront, peut-être. » (Répondant 11)

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ISCUSSION ET VOIES DE RECHERCHE

La première de nos questions de recherche portait sur le statut de l’objet donné et sur le rôle de la relation sociale qui s’instaure grâce au don d’objets entre donneurs et receveurs. Nous avons induit six dimensions structurant l’objet de la recherche : l’altérité, la symbolique de l’objet, la réciprocité, la raison évoquée, l’ambivalence et l'ambiguïté. Pour clarifier ces six dimensions, nous avons effectué une recherche bibliographique complémentaire. Nous avons ainsi construit une grille d’analyse qui nous aide à comprendre le profil des individus interrogés. Cette grille de lecture a également été utilisée pour réaliser une validation intersubjective. Le tableau ci-après a été construit par le chercheur principal sur la base des raisons fournies par les répondants. Il s’est assuré que les six dimensions étaient parfaitement comprises des enquêteurs qui n’avaient pas été associés à l’analyse de contenu. Ces personnes devaient ensuite replacer les répondants dans le tableau vide sur la base des entretiens qu’ils avaient eus et de leurs observations. Le regroupement de quatorze personnes interrogées en quatre catégories a été aisé. Nous avons dû créer une cinquième catégorie indépendante sur la base de ce que les quatre personnes avaient en commun. Nous avons observé une grande convergence à l’intérieur des catégories pour chacune des dimensions choisies pour cerner cet

« objet don », ce qui suggère la robustesse et la fiabilité de nos propositions (cf. tableau 1).

Nous avons ensuite effectué un rapprochement entre les cinq profils que nous avons identifiés et les présupposés théoriques des auteurs classiques présentés dans notre revue de littérature initiale. Il semble, mais cela reste à confirmer dans des recherches ultérieures, que chaque profil ait été influencé directement ou indirectement par un des courants de pensée identifiés.

--- Insérer ici tableau 1

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- Ainsi, le premier profil, auquel se rattachent quatre personnes, paraît adopter la perspective du don d’inspiration religieuse. Leur conscience déclarée repose sur un impératif de devoir moral, éventuellement appuyé sur un certain sentiment antimatérialiste. C’est la bienveillance envers l’autre et la compassion qui servent de leitmotiv à une tradition familiale de donneurs. Tous quatre annoncent, comme action déclarée, la compensation du caractère arbitraire du destin. Il existe une certaine ambivalence chez ces personnes : elles ne jouent pas les « dames patronnesses », mais elles apprécient d’être reconnues par leurs

« partenaires » des organismes caritatifs. Cependant, ce type de don reste véritablement un acte de joie, nullement perçu comme un sacrifice ou un devoir obligatoire.

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- Nous avons retrouvé un grand nombre de dimensions proposées par la perspective interactionniste de Mauss chez les personnes du second profil. La conscience immédiate du don s’appuie sur l’idée que l’on « aime autant donner que recevoir ». L’objet est chargé de signification. La générosité exprimée par ces personnes est également de type holiste, alors que l’on ne retrouve pas du tout de mise en scène Goffmanienne au niveau de l’action déclarée. : la mise en scène interpersonnelle les dérange.

- Le troisième profil caractérise des individus dont la conscience immédiate du don d’objet le situe dans un contexte social plus structuré, système dans lequel l’État ne parvient pas à résoudre les problèmes de pauvreté. De manière générale, l’action déclarée situe ce type de don d’abord au sein d’un réseau familial. Ils ne sont pas optimistes envers l’homme en général, et ils craignent que leurs dons ne servent à des personnes qui trichent avec le système. On ne peut s’empêcher de penser ici aux propositions de Lévy-Strauss (1967) pour qui l’homme n’est pas libre de donner, mais il se doit de tisser des relations culturelles par le don.

- Les personnes du quatrième profil se distinguent des autres par le fait qu’elles se réfèrent à une relation d’attirance-répulsion vis-à-vis des objets. Le don répond plus à la recherche d’une alternative à l’échange marchand qu’à des raisons de compassion ou de solidarité.

On relève également ici un fort individualisme au niveau de l’action déclarée et de l'ambiguïté de leurs actions. Les quatre personnes de ce profil ont de nombreuses caractéristiques qui ont été identifiées par les chercheurs ayant proposé une alternative sociétale post-moderne.

- Enfin, les personnes du cinquième et dernier profil, qu’elles soient riches ou modestes, ne nous ont pas facilité la tâche d’analyse. Ici, comme le suggère Derrida, le don existe parce qu’il n’est pas nommé en tant que tel. Ces quatre personnes présentent la particularité de vivre le don d’objet simplement, comme un acte quotidien. C’est la compassion qui est leur leitmotiv.

En proposant de considérer le don d’objets comme étant structuré par les six dimensions induites de la première analyse de contenu, nous sommes en mesure d’identifier cinq profils de donneurs. Cette proposition semble s’inscrire en faux par rapport à celles des chercheurs qui ont analysé le don par le prisme de leur « religion » épistémologique spécifique. Les individus ont leurs propres logiques, lesquelles sont le reflet des nombreuses propositions qui coexistent dans notre société. Ce constat est en accord avec les propositions de Boltanski et Thévenot (1991) qui s’opposent à la perspective d’une sociologie critique. Chacun semble ainsi choisir sa philosophie du don comme il choisit ses organismes caritatifs : librement. Si

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