L'EPATOU
DU MEME AUTEUR : Trésors perdus d'enfers jaune et noir
Editions les cheminants du XXe siècle,
Le Cheupran, la vie rurale en Bresse dans les années 1950.
Editions de la Tour Gile, Lyon.
© Editions de la tour Gile. Lyon, 1991.
ISBN : 2 -87802-079-0
Toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existés serait fortuite ou ne serait que pure coïncidence.
Robert BUFFET
L'EPATOU
Editions de la Tour Gile
Préface
Je suis né à Lyon où j'ai toujours vécu. Depuis deux ans, j'ai choisi d'habiter la Bresse Bourguignonne.
Je me plais à dire qu'en faisant ce choix, je me suis mis "à l'écoute du silence, à l'ombre des églises romanes et des moulins à eaux".
Je me sens maintenant totalement Bressan, sans pour autant renoncer à ma sensibilité lyonnaise, c'est-à-dire à mes racines.
Or, à ce propos, j'ai été frappé en lisant le précédent ouvrage de mon ami Robert Buffet, "Le Cheupran", de l'accent de vérité et de sincérité qui se dégage de ce voyage dans la Bresse des années 50. Rien n'y manque, ni la truculence, ni l'archaïsme des personnages et des lieux de cette époque pourtant si proche et déjà si lointaine. Pour qui connaît l'auteur, rien d'étonnant à cela.
Bressan de vieille souche, Robert Buffet est omniprésent dans chacune de ses lignes.
Aussi, pour son troisième ouvrage "L'épatou", c'est avec joie, qu'après avoir pris connaissance du manuscrit, j'ai accepté d'en faire la préface.
Cet honneur constitue un bonheur. En deux ans, j'ai pu me
familiariser avec les êtres et les lieux. "L'épatou" me parle et m'entraîne irrésistiblement dans un monde révolu et pourtant toujours vivace, tant il est vrai que si le modernisme semble avoir atténué les vieilles coutumes, les mentalités n'ont que très peu changé. Bressan d'adoption et je crois, adopté, je m'installe confortablement dans le récit plein de verve de Robert Buffet et je m'y vois. Il est vrai que j'ai le privilège de connaître certains de ses personnages, tous authentiques, comme Désiré Dumont, que le lecteur va découvrir, ce personnage, cette "gueule" qui ne s'invente pas, bien que merveilleusement intemporel. Puisse-t-il ne pas être le dernier d'une longue lignée qu'en tant qu'historien, je rencontre depuis César, que je retrouve au Moyen-Age, sous la Renaissance, pendant la Révolution et l'Empire, dans les tran- chées de Verdun, avec toujours la même gouaille rustique, magnifique fleuron de la marginalité paysanne, comme il y a une marginalité citadine.
Ces personnages et beaucoup d'autres, vivants ou disparus, Robert Buffet les raconte, bien mieux qu'ils ne sauraient le faire eux-mêmes, car il y met non seulement le talent de l'écrivain, mais la touche fine et juste du peintre, de l'artiste soucieux du moindre détail, car rien n'échappe à l'auteur des situations pitto- resques qu'il a observées au cours de ses périples dans sa Bresse natale. Lecteurs, vous serez charmés, comme je l'ai été par cet incomparable conteur qui s'identifie si bien à notre terroir, qu'il aurait constitué autrefois, jusqu'aux années 50, cet animateur des longues veillées d'hiver dont nos ancêtres étaient friands. Le livre est à l'image de l'auteur, authentique comme son accent Bressan qu'il traîne à la semelle de ses souliers, où les "r" roulent comme les cailloux de la Seille !
Gens d'ici ou d'ailleurs qui lirez cet ouvrage, Clio avec un clin d'oeil, vous prendra par la main et vous plongera dans
l'Histoire, mais surtout dans la petite histoire, celle qui constitue le plus précieux des patrimoines parce qu'elle assure notre survie intellectuelle, notre mémoire collective.
Comment ne pas se tourner vers ce paisible passé dans notre époque faite d'instabilité et d'angoisses, où la vie quotidienne, même dans son confort moderne, n'est faite que de perpétuelles inquiétudes, où personne n'est vraiment assuré du lendemain.
C'est grâce à des livres comme "L'épatou" que nos contem- porains garderont foi en l'avenir, car on y retrouve le doigt de Dieu, qui toujours, nous permettra de croire en notre éternité.
Robert Buffet, je vous remercie.
Daniel BIDEAU Historien, conférencier, Vice-Président de l'Association des Auteurs et Ecrivains Lyonnais
CHAPITRE 1
L'EPATOU
En cette belle journée d'avril 1950, l'hiver balayé par les vents printaniers, la nature dispensatrice se laissait aller à la luxure et une débauche de couleurs, de soleil, de douceur et toujours cette sérénité propre au pays donnaient à cette géné- reuse Bresse des allures de grande dame au teint frais et au parfum de feuilles des bois, de fleurs de pommiers ou la subtile rosée du matin se marie avec les brumes légères chassées par les premiers rayons du soleil.
Enivré par ces substances poétiques, Claude Marie Loisy se laissait pénétrer au plus profond de lui-même par le charme et la douceur du renouveau. Il aimait sa région, son village, ses champs, sa terre, sa famille. Il se plaisait à respirer les odeurs de terre mouillée, de foin sec, ou bien d'herbe fraîchement coupée, il écoutait le vent se perdre dans le petit bosquet attenant à sa
1 Yaude Marie en patois.
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propriété. Il savait tirer toutes les joies du labeur et des loisirs de sa vie bucolique. Quant au travail quelquefois trop dur, aux épreuves ou déboires, en homme de bon sens et philosophe ; il répétait :
«E va pô touje to seul, e fô savouère, s'contaté ; chlu qu' travail è l'ora touje dsaqué à mouji, l'ché cheu touje su ses quate pattes.»
(Cela ne peut pas aller toujours tout seul, mais avec un travail sérieux, on doit y arriver ; le chat tombe toujours sur ses quatre pattes.)
«Yaude Marie se prit à parler seul : Yé bié bon d's'laichi aller à ra faire, mé j'dé fini s't'épatou d'vant la fin d'la matinia. »
(C'est bien bon de se laisser aller à penser, mais je dois finir l'épouvantail avant la fin de la matinée.)
"L'épatou" jouait un grand rôle dans les fermes à cette époque. Il protégeait de la buse, friande de poussins, la mère poule ne pouvant surveiller toute sa couvée de douze à vingt petits. Le rapace fondait comme l'éclair sur le poussin égaré.
Il éloignait aussi les moineaux, étourneaux et autres oiseaux, dévoreurs de fruits.
Le renard lui-même, intrigué par l'"épatou" aux formes humaines, hésitait à venir visiter le poulailler de la ferme.
Pour toutes ces raisons, la construction d'un "épatou" deman- dait une extrême attention, car l'épouvantail n'était efficace que si il ressemblait vraiment à une personne. En plus l'adjonction de parties métalliques ou de verre brillant au soleil étonnaient et
1 Epouvantail.
faisaient peur aux prédateurs, hésitant longuement à s'introduire dans le verger, potager, voire même dans la cour de la ferme.
Bercé par la douceur de cette journée printanière,Yaude Marie aurait pu se laisser aller à la mollesse et jouir pleinement des bienfaits des premiers soleils, tout en philosophant comme il aimait à le faire sur la vie, la chance qu'il avait d'habiter à la campagne, dans la ferme familiale ; longtemps avec ses parents, ensuite propriétaire lui-même. Plus tard, un de ses fils reprendra le domaine. On, l'agrandira un peu. On arrivera à économiser pour acheter quelques hectares de terrain. On améliorera les bâtiments. Il pensait mettre le chauffage central dans l'utau et les chambres à coucher. Yaude Marie s'enfonçait dans ses rêves diurnes, lorsque le mot "épatou" sonna dans sa tête comme un réveil-matin.
«Allin travailli s'exclama-t-il tout haut.»
(Allons travailler).
Vous allez donc assister à la réalisation d'une petite oeuvre d'art par un bressan pur souche et spécialiste en la matière.
Pour cela notre homme prit une perche de noisetier d'environ un mètre quatre vingt de haut. Il fixa aux deux tiers de la hauteur, et en travers, une autre perche du même noisetier. Cela donna une structure en croix. Il planta celle-ci en terre. Il alla chercher à la cave une vieille bonbonne dépaillée qui ne servait plus à rien et il la mit à l'envers au dessus du piquet. Ce sera la tête qui brillera au soleil et lancera ses feux sur l'adversaire potentiel. Sur la croix, il mettra le vieux paletot dont se servait son père pour traire les vaches. Ensuite il alla au grenier où il avait
1 Pièce principale de la ferme.
repéré le vieux chapeau que la tante Philomène portait le jour de son mariage. Ce chapeau de forme haute, Yaude Marie le posera avec délicatesse et expérience au dessus du piquet, sur la bonbonne.
Au bout des manches il fixera des fonds de bouteilles cassées qui eux aussi, au soleil, enverront des reflets mystérieux et inquiétants sur les visiteurs indésirés. Un vieux morceau de tissu rouge servira de foulard et cette couleur vive sur le paletot noir accentuera le côté insolite de l'épouvantail.
Enfin et pour parachever son oeuvre, Yaude Marie Loisy clouera une fine branche de noisetier de cinquante centimètres de longueur et liera avec de la ficelle de lieuse à hauteur de cein- ture d'homme le vieux pantalon servant à sulfater les arbres, les pommes de terre infestées de doryphores et la vieille vigne de noa. Une paire de bottes inutilisables bourrées de feuilles tiendra lieu de chaussures, et aidera l'"épatou" à résister au vent, à la pluie. Avec tout celà, la ressemblance avec un homme sera trou- blante. Yaude Marie était satisfait, car il se lamentait ainsi :
«Cé Ujios sin pieu chti qu'Ion cré apeul'r'na, apeu po lé tromper, yé po égi.»
(Ces oiseaux et le renard sont plus malins qu'il semblerait et pour les tromper, cela n'est pas chose facile).
Yaude Marie regardait avec fierté sa belle création, un homme terrifiant, au regard et aux mains brillant dans la lumière et prêts à faire passer de vie à trépas, tout animal nuisible à la bonne marche de la propriété, lorsque son fils Ulysse s'approcha de lui et le félicita :
«Père, il est très bien réussi ton épatou, si j'étais un de ces oiseaux, je serais surement apeuré. »
Ulysse était le fils aîné du riche propriétaire. Toujours le premier à l'école communale. L'instituteur Jean Clément, lui- même fils de paysan bressan, scrupuleux et conscient de l'impor- tance de son rôle de maître d'école avait conseillé à Yaude Marie de mettre Ulysse au collège de Louhans, où, à coup sûr, il réussi- rait dans ses études. Ainsi fut fait et notre jeune homme de dix sept ans préparait sa première partie de baccalauréat. Yaude Marie était très fier de lui. Son second fils, Maurice prendra la succession. Il se plait à la ferme et à quatorze ans, rend déjà de grands services à la maison. Et comme constataient ses parents : il est déjà intéressé à la bonne marche des affaires. Dans les foires, il marchande souvent avec les maquignons ; avec une voix grave, Yaude Marie se plaisait à rappeler :
«A la fouêre d'Louha, yé Maurice qu'in vadu l'viau, apeu un bon prix, po on "p'tiot", lé bié radreugi ape é la pô pou des Môssieu d'la ville.»
(A la foire de Louhans, c'est Maurice qui a vendu le veau et un gros prix. Pour un jeune il est adroit et il n'a pas peur des cita- dins).
Ulysse rappela à son père :
«Te souviens-tu de Germain lorsqu'il était venu de la capi- tale pour la première fois à la campagne. Il a vraiment cru que ton épouvantail était un homme redoutable. Ca a été long avant qu'il ne s'aperçoive de la supercherie.»
Et le jeune homme se remémora ce moment amusant, d'où il était sorti victorieux devant un adversaire de quatre ans son aîné et venant directement de Paris.
1 Voir le livre "Le Cheupran" du même auteur paru aux Ed. de la Tour Gile Lyon.
Germain Courtant de Serticlair, orphelin de guerre et crevant la faim avait réussi avec l'aide de sa mère à venir à la campagne pendant les deux mois et demi des grandes vacances de l'année 1943. Année de guerre, très dure dans les grandes villes où le ravitaillement arrivait mal ou pas du tout. Yaude Marie résumait bien cette situation :
«Sin ravitaillé po lé corbeaux.»
(Ils sont ravitaillés par les corbeaux).
Germain avait quinze ans ; Ulysse onze ans. Il est aisé de comprendre que le "p'tiot" parisien, qui de surcroit était au lycée essayait gentiment d'en mettre plein la vue à son camarade de vacances.
« Et tu n'as pas vu la Tour Eiffel, le Trocadéro, les Champs Elysées, les grands cinémas et tellement d'autre choses ! »
Ulysse lui fit quelques réponses pertinentes :
«Oui, mais à Paris il n'y a rien à manger, vous êtes em... par les Allemands, et les bombardements.»
Malgré celà, le jeune bressan faisait un complexe. Il eut alors une idée de génie : L'EPATOU !
Yaude Marie venait de terminer son épouvantail ; jamais on avait vu une telle ressemblance avec un être vivant. De plus il l'avait fait assez mobile. A la moindre brise il se dandinait et si le vent était plus fort, certains petites bruits s'en échappaient, ajou- tant au mystère et à la véracité d'un homme hors du commun, aux allures de sorcier.
C'est donc à la tombée de la nuit et avec un vent d'ouest violent et chargé d'électricité qu'Ulysse se lança dans un exposé sur des êtres dangereux venus d'on ne sait où, qui hantaient la région ; l'un deux s'était même posé dans le verger.
Il assura à Germain qu'il n'était pas question d'approcher cette chose malfaisante mais que toutefois, s'il était moins poltron qu'en apparence, en se cachant derrière la clôture, à quelque vingt mètres du terrifiant individu, on avait des chances d'en sortir vivant. Germain eut des doutes, mais il avait à faire à un bon comédien désireux de venger son honneur.
Ulysse avait la larme à l'oeil et raconta que l'année précé- dente, trois de ces êtres avaient mangé tout un poulailler, canards, pintades, poules, oeufs avec les plumes et les coquilles.
Les gens de la ferme en se levant trouvèrent le lieu désert. Ils avaient même emmené une truie et ses douze petits cochons.
« Sûrement pour faire une fête, ajouta Ulysse ; et mon grand- père m'a raconté avant de mourir, avoir vu, de ces "bocalous"
emmener des enfants.»
Il raconta tellement de faits impossibles et terrifiants que Germain commençait à avoir vraiment peur ; alors Ulysse avec la malice de l'enfant arrivant à ses fins ajouta :
1 Homme bancal, sans allure.
« Eh bien, si tu es capable de venir avec moi, sans faire dans ta culotte, allons le voir. Toutefois il ne sera pas question d'ap- procher à moins de vingt mètres. »
C'était bien sûr la distance à laquelle le parisien ne risquait pas de découvrir la supercherie.
Nos deux aventuriers arrivèrent à la clôture et se dérobèrent à la vue du bonhomme, derrière le gros pommier centenaire.
Ulysse gardait son sérieux, malgré une envie de rire bien légi- time.
De là, Germain n'en crut pas ses yeux. C'était vrai. Fantôme, homme venu d'ailleurs, malfaisant, il le paraissait. Sa tête était terrifiante, ses mains brillantes comme du verre, ses habits aux couleurs vives et choquantes. A Paris, il y avait des hommes à la peau noire, d'autres aux visages hirsutes ou aux bras horrible- ment tatoués, des femmes ivres, des clochards aux habits miteux, mais des individus comme celui-ci, non il n'en avait jamais vus. Ulysse était au comble de la joie. Des marques de terreur se lisaient sur le visage de Germain et il est certain que pour lui la fuite devenait son principal souci. Ulysse radieux le prévint :
« Il est très dangereux celui-ci, il ne faudra pas rester trop longtemps, s'il nous aperçoit, nous sommes perdus ; il ne suppor- terait pas de se voir épier ainsi. »
En réalité, il savait que s'ils restaient trop longtemps, Germain s'apercevrait finalement de la supercherie et tout serait perdu. Il fallait gagner cette bataille.
Un grand coup de vent fit plier l'épouvantail, qui gémit sous la rafale. Il se redressa violemment et la bonbonne placée au sommet émis un bruit, un bruit de verre bien sûr, mais si inat-
tendu que Germain prit ses jambes à son cou et courut se réfu- gier à l'utau. Angeline, l'épouse de Yaude Marie, une brave femme à l'haleine forte et au sourire rare vit entrer sans coup férir l'adolescent, les yeux hagards, le teint livide, tout tremblant.
Ulysse entra derrière Germain, tout essouflé, la frimousse bien rose et l'air ravi.
« Qu'eusse tôt, mon poure ch'tiot, te gueurle ma on cabri, to la piau ma on polo. »
(Qu'est ce que tu as mon petit, tu trembles comme un chevreau et ta peau est comme celle d'un poulet (tu as la chair de poule) ).
Germain ne put répondre tout de suite. Quant à Ulysse, il voulait voir jusqu'où irait la peur de son camarade.
Germain reprit son souffle et marmonna :
« Ce n'est rien Madame, j'ai trop couru et très vite, cela va passer. »
« Mon Germain, j'vou po qué t'erreuve dsaqué cheu moué, dans ma majon. T'va bouère un bol de lecio bié chau d'aveu du rhum ; E va t'radreugi. »
(Mon Germain, je ne veux pas qu'il arrive du malheur chez moi, dans ma maison. Tu vas boire un bol de lait chaud avec du rhum. Ca va te faire du bien.).
Germain but et reprit ses esprits. Ulysse, lui, se contenta de lait chaud, mais sans rhum ; sa mère trouvait qu'il était encore trop jeune.
Lorsqu'ils furent seuls, Ulysse confia à son camarade:
« On l'a échappé de peu; le bougre nous a vu. Il était fâché.
Tu as entendu son souffle rauque. Je crois qu'il est préférable que j'aille seul pour voir ce qu'il fait, ajouta t-il d'un air malicieux, et il partit à la nuit tombante courageusement et en solitaire braver le dangereux inconnu. »
A cet instant, Germain aurait pu reconnaître que son compa- gnon de jeu et de vacances était véritablement intrépide.
Après une nuit de profond sommeil, Germain se réveilla tard, vers huit heures du matin. Il avait rêvé à cet homme mystérieux.
Il appréhendait de retourner dans le verger. Celui-ci était peut- être encore là, bien campé sur ses jambes avec sa tête et ses mains aux reflets lumineux. Il ne se pressa pas trop de manger son assiette de gaudes au lait frais. Ulysse n'était pas là pour le rassurer. Que faire ! Ah, il faut être courageux, son père l'avait été, mais le sens du devoir lui avait coûté la vie. Un Courtant de Serticlair ne recule pas, même devant un ennemi maléfique extra-terrestre aux réactions inattendues. Il se glissa lentement le long du mur des écuries, se faufila entre le pailler et les cochons.
Pour mieux contourner le verger, il passa très près de l'énorme tas de fumier et s'en mit plein les souliers et les chaussettes, salissant même son pantalon. Il se cacha à nouveau, tremblant de peur, derrière le gros pommier, cachette idéale d'où l'on pouvait voir sans être vu. L'individu était là, comme la veille, le chapeau de travers comme s'il était ivre. Il n'avait plus qu'une main ; l'autre gisait à terre. Tout son être était penché en avant et il semblait fragile et malheureux. Que s'était-il passé pour que cet homme change ainsi en une nuit ? De mystérieux provocateur, il était devenu dérisoire, minable, pitoyable. Germain se méfia, son camarade lui avait expliqué que cette chose etait malicieuse et pouvait prendre des allures aussi variées qu'imprévues. Aussi c'est avec la prudence du sioux et la sagesse du gourou que notre
héros rampa les six mètres le séparant du vieux saule. L'inconnu ne bougea pas. Germain s'avança encore un peu et se cacha derrière une touffe de jonc. De là, il put enfin se rendre compte qu'il avait été berné par son camarade. Le terrifiant individu n'était autre qu'un amas de vieux oripeaux sur une croix de bois.
Les objets lumineux, insolites, étaient des morceaux de verre cassés ou inutilisables. Il faillit tomber dans une rage folle mèlée de honte ou de désespoir, mais il garda le calme de l'homme délivré du doute et de la peur. Il se redressa de toute sa hauteur pour braver au mieux la tempête qui allait s'abattre sur lui. Cela ne se fit pas attendre. Ulysse, finaud, espiègle, s'était dissimulé non loin de là, dans un fossé d'écoulement, hors de vue de Germain.
Il avait épié, savouré chaque geste, chaque réaction du jeune homme. Il avait pu voir sur le visage tous les stigmates du petit calvaire subi par le parisien. Il en avait tant vu de belles choses dans sa capitale de pierres entassées et de béton armé, où l'on ne connaissait même plus le goût d'un bon poulet de Bresse à la crème, d'un quartier salé ou d'une omelette baveuse à souhait, ou l'on pouvait ajouter suivant les saisons, les champignons, du lard, le fromage et pour Yaude Marie de préférence une omelette au rhum. Angeline d'ailleurs n'était pas contre et bien que prêchant la sobriété, appréciait ce met délicieux ou l'on savait marier la finesse des mets bressans au parfum subtil des Antilles.
Mais revenons à nos deux belligérants.
« Bonjeu Germain, qu'ma s'qué va ! lui demanda Ulysse. » (Bonjour Germain. Comment ça va ! ).
Germain aurait pu se fâcher. Il n'en fit rien, il fallait jouer serré ; le bougre était fort. Il venait de remporter une victoire
éclatante, balayant l'avance qu'il avait pris en étonnant le petit bressan sur les mystères de Paris.
« - Très bien, répondit-il, je me porte comme un gardon ».
- N'aurais-tu pas eu un peu peur d'un tas de vieux habits sur une branche ? Et n'as-tu pas fait des rêves... disons..., peu agréables ?
- Pas du tout, rétorqua avec vergogne Germain, j'ai vu en songe cette nuit même, une de mes bonnes amies, très fraiche, très amoureuse de moi..., mais je ne dois pas te parler de ces choses, tu es beaucoup trop jeune. Je pense que tu ne sais pas la différence entre une fille et un garçon.
- Ah ! si, répondit Ulysse.
- Laquelle ? je t'écoute.
- Eh ! bien dit le jeune garçon, pas peu fier, nous on a un zizi extensible, les filles ont une fente à la place.
- Ah ! très bien, fit Germain, tu n'es pas aussi ignare de la chose que je pensais, mais je vais te poser une autre question.
- Vas-y, je suis prêt, répondit crânement Ulysse, sûr de son savoir.
- Eh ! bien, mon cher petit enfant, dis moi donc ce que c'est qu'une putain ou une pute si tu préfères. »
Ulysse ne put répondre, je donne ma langue au chat, j'attends la réponse.
- Doucement petit ignorant, rétorqua le Parisien, d'un air condescendant. Je sais que tu vas raconter à tes parents et dans tout le village et en exagérant bien sûr, mes petits déboires de
rien du tout avec "l'épatou" ; aussi je vais te faire un marché.
J'accepte une explication avec tes parents qui sont gentils et compréhensifs. D'ailleurs ton père m'a aperçu plusieurs fois, rampant autour de l'épouvantail. Mais tu garderas ta langue auprès des copains et surtout des filles du village. Si tu es d'ac- cord, alors, je te révèlerai pas mal de choses inconnues d'un gamin dont le zizi n'est pas encore aussi extensible que tu sembles le dire. »
Impressionné par cette promesse et curieux d'en savoir plus, Ulysse qui d'ailleurs avait bon fond et n'avait pas cherché dans cette farce à vexer exagérement son ami de jeu, accepta le marché.
« Je suis d'accord Germain, toutefois j'aimerais que tout cela en vaille la peine et que tu ne m'apprennes pas des nouvelles du Moyen-Age. »
Germain savait qu'il pouvait compter sur la loyauté du jeune- bressan et vice-versa.
Ainsi un pacte venait de se traiter à l'ombre de l'"EPATOU", celui-là même qui avait été la cause du conflit.
Et Ulysse d'ajouter gravement :
« -Et demain, mon cher Parisien, je vais t'étonner une nouvelle fois, je te mènerai voir un "épatou" vivant et bien VIVANT.
- Ce n'est pas possible ! dit Germain; et où cela ?
- A dix kilomètres d'ici, à Vincelles, tu verras de tes propres yeux : vivant, bien vivant, un "EPATOU" !
Robert Buffet, narrateur des péripéties de la vie d'antan, vous présente son troisième livre: l'Epatou, avec lequel il vous fera vivre une époque agréable et poétique de notre Bresse tradition- nelle avec ses cheminées sarrasines et ses moulins à eaux.
Les anciens qui ont connu les années 1950 pourront se recon- naitre dans cet ouvrage. Quant aux autres, ils auront le privilège de mieux comprendre comment leurs pères ont pu vivre avec des moyens modestes dans le bonheur et le calme d'une campagne généreuse, sereine où l'on apprécie la bonne chère.
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