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L’enseignement du français oral en contexte plurilingue
libanais : étude comparative
Paulette Ayoub
To cite this version:
THESE de DOCTORAT DE L’UNIVERSITE DE LYON
opérée au sein deUNIVERSITE JEAN MONNET DE SAINT ETIENNE
Arts, Lettres et Langues - Département FLEUNIVERSITE DE BALAMAND
Faculté des Lettres et des Sciences Humaines Département de Langue et de Littérature françaisesTHESE en Sciences du Langage
présentée et soutenue publiquement le 15/12/2016 par
Paulette AYOUB
L’enseignement du français oral en contexte plurilingue libanais :
étude comparative
sous la co-tutelle de
Marielle RISPAIL, Université Jean Monnet de Saint Etienne
– France
Carla SERHAN, Université de Balamand
– Liban
Volume 1
Rapporteurs -e-s :
FINTZ Claude, Université Grenoble 2 - France OSSEIRAN Leila, Université Libanaise - Beyrouth
Membres du jury :
BIICHLÉ Luc, Université d’Avignon - France
DINVAUT Annemarie, Université d’Avignon - France
OSSEIRAN Leila, Université Libanaise - Beyrouth
RISPAIL Marielle, Université Jean Monnet de Saint Etienne - France SERHAN Carla, Université de Balamand - Liban
Remerciements et dédicace
« Remercier » ne suffit pas pour traduire la reconnaissance et la gratitude que nous éprouvons envers nos deux directrices de thèse, Pr Marielle Rispail et Pr Carla Serhan, qui non seulement nous ont accompagnée dans notre itinéraire de chercheuse. Chacune de son côté nous a aidée, avec ses conseils pertinents et ses remarques judicieuses, à rendre notre parcours fructueux et notre traversée aboutissante.
Nos remerciements s’adressent à chacun des membres du jury qui nous ont fait l’honneur d’examiner cette présente recherche et de lire ce long travail qui est muni également d’un corpus complexe.
Ce projet n’aurait pas été mené à bien sans la disponibilité et l’accueil chaleureux que nous ont témoigné les deux directeurs, les enseignantes et les apprenants des deux écoles de l’enquête. Ils ont nourri par leurs interactions ainsi que par leurs propos analysés dans notre étude.
Nous adressons également toute notre reconnaissance à nos parents qui étaient enseignants et qui ont semé dans notre âme, depuis notre enfance, l’enthousiasme de la profession. Le support exceptionnel accordé par notre mère tout le long de cette étude et la prière de notre père venant de l’au-delà ont constitué un stimulant incitatif et miraculeux pour aboutir à notre objectif.
Au terme de ce périple, nous sommes redevable à nos 5 enfants : Joëlle, Simon, Séréna, Joanna et Joe ainsi qu’à leur père. Sans leur encouragement, leur compréhension et leur soutien moral, cette étude n’aurait pas pu voir le jour.
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SOMMAIRE
INTRODUCTION ... 5
SECTION I : PREALABLES A L’ENQUETE ... 10
PARTIE 1 : PREALABLES CONTEXTUELS ... 11
CHAPITRE 1 : Le Liban : pays à vocation plurilingue et multiconfessionnelle... 12
CHAPITRE 2 : Le plurilinguisme au Liban ... 22
CHAPITRE 3 : Le système éducatif scolaire au Liban ... 41
PARTIE 2 : PREALABLES CONCEPTUELS ... 84
CHAPITRE 1 : L’approche sociolinguistique ... 85
CHAPITRE 2 : L’approche didactique de l’oral ... 130
CHAPITRE 3 : La problématique et les hypothèses de la recherche ... 242
PARTIE 3 : MÉTHODOLOGIE DE LA CONSTITUTION DU CORPUS... 246
CHAPITRE 1 : Le recueil des données ... 247
CHAPITRE 2 : Les phases de transcription et de traduction ... 303
CHAPITRE 3 : Construction du corpus et méthode d’analyse ... 322
SECTION II : ANALYSE DU CORPUS ... 332
PARTIE 1 : ANALYSE THÉMATIQUE ET DIDACTIQUE ... 333
CHAPITRE 1 : Analyse des fiches langagières ... 335
CHAPITRE 2 : Analyse des entretiens semi-directifs ... 368
CHAPITRE 3 : Analyse des supports de l’oral ... 543
CHAPITRE 4 : Analyse des observations de classe ... 593
PARTIE 2 : SYNTHÈSE DES RÉSULTATS ... 847
CHAPITRE 1 : Croisement des résultats des divers corpus ... 848
CHAPITRE 2 : La question du plurilinguisme et de la pluralité sociale ... 856
CHAPITRE 3 : Réponses à la problématique et aux hypothèses ... 860
CHAPITRE 4 : Propositions pour la formation des enseignants ... 867
CONCLUSION ... 873
BIBLIOGRAPHIE ... 877
SITOGRAPHIE ... 904
SOMMAIRE DES TABLEAUX ... 910
SOMMAIRE DES FIGURES ... 916
TABLE DES MATIERES ... 918
INTRODUCTION
Tout travail réalisant un rêve personnel, tout comme cette présente étude, est le fruit d’une entreprise sans répit. Dans notre cas particulier, il a été le résultat d’un croisement entre des questionnements personnels et d’autres professionnels. L’évènement déclencheur de cette recherche est notre recrutement dans le secteur public libanais comme enseignante cadre en langue française au cycle secondaire en 2004. Ce recrutement a eu lieu après une dizaine d’années d’enseignement de cette discipline dans une école privée dans les cycles complémentaire et secondaire suite à l’obtention d’une licence en langue et littérature françaises. La condition préalable à ce nouveau poste était une année d’étude à la faculté de pédagogie (2004-2005) où nous avons appris les premières notions de la didactique des langues. Puis nous avons commencé à enseigner au lycée officiel tout en travaillant en parallèle dans une école privée, et notamment dans le cadre de la coordination et de l’enseignement des classes terminales.
Enseigner la langue française dans deux écoles du Liban nord nous a offert des pistes de réflexion. Ce fut la base de plusieurs interrogations qui nous ont menée à rédiger cette recherche. Le lycée secondaire, dans lequel nous exerçons, se situe dans un village1, il est fréquenté par des apprenants chrétiens et musulmans, alors que l’école privée2, école missionnaire religieuse, dont
la majorité des apprenants est chrétienne, se situe à proximité de la ville de Zgharta3. Dans ces
1 Markebta, village qui fait partie du caza de El Minié-Danniyeh, un district du Gouvenorat du Nord du Liban, du caza de El Mennié, (Localiban, 2015 : sitographie*) (voir la carte qui figure dans l’annexe 7 : figure 4).
2 Collège de La Salle : école privée payante, située à 4 Km du nord de la ville de Zgharta. Elle fait partie des écoles lasalliennes qui existent dans 80 pays autour du monde. Saint Jean Baptiste De La Salle est le fondateur de ces écoles, il forma la communauté aujourd'hui appelée Frères des Écoles Chrétiennes (Frères des écoles chrétiennes : sitographie).
3 Zgharta est une ville maronite de la muhafazah du Nord au Liban. On estime sa population à 50 000 habitants. Elle
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deux établissements, nous avons remarqué une certaine différence en langue française chez les apprenants et notamment à l’oral. Pourtant le curriculum suivi est le même dans les deux écoles après la nouvelle réforme de 1994. Dans ce sens, nous nous sommes posée la question : pourquoi les apprenants d’un même pays, dans un même gouvernorat, qui suivent le même curriculum, manifestent-ils des différences au niveau linguistique notamment à l’oral, durant les cours de français ?
Cette question a véhiculé avec elle plusieurs autres interrogations : Comment l’oral est-il enseigné au Liban après son intégration dans les nouveaux programmes (1997) comme une compétence à part entière à enseigner et à évaluer? Les enseignants sont-ils formés pour enseigner et évaluer l’oral ? Est-ce que les directions des différentes écoles accordent à l’oral la même importance accordée à l’écrit ? Est-il enseigné de la même manière dans les deux écoles ? Est-ce que les milieux sociaux et religieux ont une influence sur les pratiques langagières et notamment celles de la langue française ? La langue arabe, le dialecte libanais, ont-ils leur place en classe de langue française ? Par qui sont-ils utilisés et dans quel but ? Le plurilinguisme à l’oral en classe est-il un atout pour l’enseignement / apprentissage de l’oral ou constitue-il une entrave à ce processus? Quelle est la position des directions vis-à-vis de l’utilisation de la langue première au sein des séances de la langue française ? Pourquoi le secteur privé semble-t-il être un terrain plus favorable à la pratique des langues ? La richesse matérielle contribue-t-elle à une meilleure acquisition des langues ?
Ces questionnements nous ont amenée à étudier ces deux terrains d’investigation, le public et le privé, afin de pouvoir comprendre le rôle de la société et de l’école dans l’enseignement / apprentissage de l’oral français. Nous avions déjà remarqué durant nos visites pédagogiques dans plusieurs écoles officielles du nord - puisque c’est le poste4 que nous occupons après la première
année de la recherche - que plusieurs difficultés entravent l’enseignement de l’oral au Liban. Pourtant, notre parcours universitaire n’avait pas le même objectif, nous nous étions interessée à
l’écrit comme d’ailleurs la plupart des enseignants des langues au Liban. Notre sujet de master5
portait sur les apports de la linguistique à l’enseignement / apprentissage de la phrase simple et complexe à l’écrit. Mais suite à cette expérience sur notre terrain de travail, nous avons voulu compléter notre étude par une recherche sur l’oral qui nous a paru cruciale et actuelle. Puisque d’après notre expérience personnelle, nous avons remarqué que, quand un apprenant lançait une détopicalisation ou quand il essayait de faire émerger son identité abordant un sujet d’actualité, la fluidité de la parole n’était pas la même. Ce qui est valable pour les apprenants l’est aussi pour les enseignants.
Les outils vers lesquels nous nous sommes tournée pour édifier les bases scientifiques et conceptuelles de notre réflexion sont caractérisés par leur diversité disciplinaire. Ils s’inscrivent dans le champ de la sociolinguistique (Rispail, Blanchet), de la pragmatique et de l’analyse interactionnelle (Kerbrat-Orcchioni). De même le lieu scolaire de notre enquête impose une réflexion sur la didactique de l’oral (Maurer, Cuq, Garcia-Debanc, Dolz, Schneuwly, Carette, Grandaty, Chemla, Plane) sur l’analyse des interactions menées en classe (Cicurel, Villon, Bouchard, Perrenoud, Canelas-Trevisis, Thévénaz-christen) et sur les gestes professionnels (Jorro, Crocé-Spinelli). Enfin le plurilinguisme (Coste, Dabène, Lüdi, Py, Porquier, Moore) et les alternances codiques (Grosjean, Causa, Castellotti, D.L. Simon) étaient aussi de grande importance pour notre présente étude.
A l’image de la pluralité de nos outils théoriques, le corpus que nous avons composé est complexe. Il se compose de fiches langagières rédigées par des apprenants, de données documentaires relatives aux manuels scolaires, d’observations empiriques dans les classes et d’entretiens semi-directifs avec des acteurs du système scolaire visant la mise en lumière des représentations de l’oral, des attitudes face au plurilinguisme, des langues utilisées et de la démarche didactique adoptée dans une classe de langue.
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dressés face à notre recherche. Une famille de 5 enfants nécessite un soin et un accompagnement quotidiens, cette responsabilité familiale côtoie celle professionnelle. Nous travaillons 30 heures par semaine, nos heures sont réparties entre l’école privée, le lycée public où nous enseignons les classes terminales et le CDOP6 où nous assumons les tâches de conseillère pédagogique responsable des visites pédagogiques dans les écoles publiques d’une partie du Nord du Liban. Durant ces visites, nous rédigeons un rapport évaluatif concernant les observations de classe, la préparation des enseignants et l’élaboration des épreuves d’examens.
Pour revenir à notre thèse, nous dirons qu’elle est composée de deux grandes sections. La première section est intitulée « Préalables à l’enquête » et la deuxième section a pour titre « Analyse du corpus ».
La première section renferme 3 grandes parties (chaque partie est subdivisée en 3 chapitres). La première est consacrée à la contextualisation de la recherche, d’abord par la vocation plurilingue qui caractérise le territoire libanais, suivie de l’histoire de son système éducatif et de sa réforme ainsi que la place du français dans le curriculum. Nous traitons également les différents paramètres dont se compose chacun des deux secteurs traités. La deuxième partie est réservée au cadrage conceptuel, d’abord à travers l’approche sociolinguistique où nous abordons les phénomènes du métissage linguistique ainsi que les contacts des langues dans le milieu scolaire. L’approche didactique de l’oral a sa place également dans notre travail puisque nous mettons en relief les spécificités de l’oral, les compétences orales, les objectifs didactiques, les pratiques scolaires ainsi que leur évaluation. Enfin, nous ne pouvons pas passer sous silence les interactions verbales en classe, les gestes professionnels de l’enseignant ainsi que les rôles interactionnels des deux actants dans l’enseignement / apprentissage de l’oral. Dans la troisième partie, nous exposons les aspects méthodologiques de notre recherche, notamment les choix personnels que nous avons faits concernant la classe, les écoles, le recueil des données, la construction du corpus et la transcription ainsi que ses codes.
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SECTION I : PREALABLES A L’ENQUETE
PARTIE 1 : PREALABLES CONTEXTUELS
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CHAPITRE 1 : Le Liban : pays à vocation plurilingue et multiconfessionnelle
Aborder l’enseignement / apprentissage d’une langue, notamment d’une langue non maternelle, impose un aperçu historique du pays dans la mesure où une langue étrangère enseignée dans les établissements scolaires n’est pas le fruit d’un hasard. Et puisque, la politique, les langues, la société et les religions s’accompagnent pour former l’histoire d’un pays, nous entamons un retour en arrière dans l’histoire du Liban : histoire riche en incidents historiques léguant à la population résidante un patrimoine linguistique et religieux.
1. Présentation du pays
Nous amorçons notre fouille historique7 par la situation géographique du Liban passant par une panoplie de spécificités caractérisant son peuple sur le plan confessionnel, démographique et ethnique.
La république du Liban, qui s’étend8 sur 10452 km2, se situe au sud-est de l’Asie9 sur la rive
orientale de la Méditerranée10. Ce pays a deux frontières terrestres avec Israël (Palestine) au sud, et avec la Syrie à l'est et au nord, alors qu’à l'ouest, il est bordé par la mer Méditerranée. Le nom du Liban (en arabe : Loubnân) dérive d’un terme araméen qui signifie « la montagne blanche » : la chaîne des montagnes libanaises toujours enneigées. L’emblème du pays est le cèdre11 du
7 Nous nous sommes basée pour rédiger cette présentation historique sur plusieurs auteurs et références : Assaf Khoury 1998, Leclerc 2012, Naaman 1979, Wikipédia : Histoire du Liban, CRDP 2001, Encyclopédie Encarta 2004 et des articles rédigés par des journalistes ou des spécialistes : Amiot 2013, Raad Tawk 2015, Khalifé 2015 et Centre de ressources sur le développement local au Liban 2015.
8 Voir annexe 7, figure 4 : le Liban et sa superficie. 9 Voir annexe 7, figure 1 : Le Liban par rapport au monde. 10 Voir annexe 7, figure 2 : Le Liban sur la méditerranée.
Liban (cedrus libani) qui figure au milieu du drapeau libanais, il est un symbole de sainteté, d'éternité, de longévité et de paix. Le cèdre du Liban qui trouve son origine dans de nombreuses références bibliques existe jusqu’à nos jours dans quelques forêts libanaises.
1.1. Données démographiques
Toute donnée d’ordre démographique sur le Liban reste relativement aléatoire, cela s’explique par l’absence de tout recensement depuis la fin du mandat français (1920-1946), dans la mesure où les résultats pourraient avoir des implications sur le partage politique du pouvoir12. Depuis cette époque, la répartition des principales responsabilités politiques et administratives se fait entre les six grandes communautés confessionnelles: les maronites, les grecs-orthodoxes, les grecs-catholiques, les sunnites, les chiites et les druzes.
Pourtant, en 1997, d’après une étude statistique sur les conditions de vie des ménages, les autorités libanaises estiment le nombre d’habitants au Liban à 4 millions dont 350000 sont des réfugiés palestiniens. Alors que les Arméniens et les Kurdes qui y résident sont, dans leur immense majorité, de nationalité libanaise. A ce nombre, il faut ajouter actuellement celui des réfugiés syriens qui comptent plus d’un million et demi et celui des réfugiés irakiens dont le nombre est plus que 10 mille personnes. Donc, le nombre des habitants au Liban dépasse les 5 millions et demi : conjoncture nouvelle sur les plans politique, confessionnel et démographique. Enfin, nous mentionnons que plusieurs groupes ethniques vivent au Liban. Ils sont au nombre de 22. Notons que les pourcentages suivants ne prennent pas en considération le nombre des réfugiés syriens ou irakiens. Nous recensons les Arabes libanais (70 %), les Druzes (10 %), les Arabes palestiniens (10 %), les Arméniens (5 %), les Kurdes (4 %), les Alawites (2 %), les Arabes syriens (2 %), les Arabes égyptiens (1 %), les Chaldéens (0.5 %), les Français (0.4 %), les Arabes irakiens (0.3%), les Araméens (0.1 %), les Juifs espagnols (0.1 %), les Américains (0.1 %) , les Grecs (0.0 %) , les Italiens (0.0 %), les Turcs (0.0 %), les Portugais (0.0 %), les Espagnols (0.0 %), les Assyriens (0.0 %), les Britanniques (0.0 %) et les Juifs (0.0 %). La
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présence de ces différentes communautés ethniques rend le Liban un pays non seulement plurilingue et/ou multilingue mais aussi multiconfessionnel.
1.2. Liban : Etat multiconfessionnel
Dans cette région du Proche-Orient, le Liban est un pays qui connaît une grande diversité confessionnelle. Les Libanais professent surtout des religions musulmanes et chrétiennes. Mais les communautés confessionnelles sont une vingtaine (officiellement 17). Le tableau qui suit donne une idée du caractère multiconfessionnel des Libanais, ainsi que le pourcentage des confessions les plus présentes au Liban :
Tableau 1 : Les communautés confessionnelles au Liban
Chrétiens environ 40 % de la population Musulmans
environ 60 % de la population
catholiques non catholiques
Maronites (24 % de la population) Grecs orthodoxes (13 % de la population) Sunnites (23 %) Grecs catholiques Arméniens orthodoxes (3 %) Chiites (35 %) Arméniens catholiques Syriaques monophysites Druzes (5 %)
Syriaques Assyriens Alaouites (1 %)
Catholiques latins Protestants Chaldéens catholiques Coptes orthodoxes
Chaldéens orthodoxes
Nous remarquons que plusieurs communautés sont faiblement représentées telles que les grecs catholiques, les syriaques, les chaldéens-catholiques etc. Une centaine de juifs vit à Beyrouth ainsi qu’une toute petite communauté de coptes, Égyptiens installés au Liban. En outre, il est intéressant de signaler que le territoire libanais correspond à l'appartenance communautaire, appelée au Liban la «cantonisation».
La carte ci-dessous met en évidence la répartition des communautés confessionnelles13 sur le
territoire libanais :
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Figure 1 : Répartition des confessions religieuses au Liban
Nous pouvons remarquer que les maronites sont surtout rassemblés dans Beyrouth-Est et au nord de la route qui mène à Damas; les druzes sont majoritaires dans le sud du Mont-Liban.
Les sunnites sont
concentrés dans le nord du pays et dans les grandes villes du littoral, qui regroupent aussi les grecs- orthodoxes. La population chiite, nombreuse dans la banlieue de Beyrouth et au sud du Liban, se concentre également dans le nord de la plaine de la Békaa.
Les deux écoles choisies pour la présente étude, indiquées par des flèches sur la carte, se trouvent au nord du pays. L’école privée se trouve dans une région maronite (Zgharta14) et l'école
publique dans une région sunnite qui contient aussi des grecs orthodoxes (caza Al Menié15 : Markebta16).
14 Zghorta, ou Zgharta, est une ville maronite de la muhafazah du Nord au Liban. On estime sa population à 50 000
habitants. Elle est la capitale du district de Zghorta.
1.3. La diaspora libanaise
Nous ne pouvons pas parler du Liban et de son peuple sans aborder la question de sa diaspora car l'émigration libanaise a toujours joué un très grand rôle. Les émigrés, trois fois plus nombreux que les Libanais résidant au pays, constituent une véritable diaspora, qui conserve des liens avec le pays d'origine.
Nous allons résumer les mouvements migratoires qui ont ponctué l’histoire du pays. Au début du XIXe siècle, le premier courant migratoire était orienté vers les villes égyptiennes. La deuxième vague chrétienne (400 000 à 800 000 Libanais) a quitté définitivement le pays pour le continent américain entre 1850 et 1950. À la fin du XIXe siècle, une troisième vague d'émigration, surtout chiite, s’est dirigée vers l'Afrique noire francophone. Depuis 1950, les migrations définitives vers le Canada et l'Australie apparaissent aussi, mais demeurent temporaires dans les pays arabes de la région du Golfe. Ces mouvements connaissent une ampleur considérable à partir de 1975 (guerre civile) et concernent toutes les communautés, toutes les classes sociales et toutes les régions libanaises. Rappelons qu'environ 13 millions de ressortissants libanais vivraient à l'étranger, dont 10,7 millions en Amérique du Sud et en Amérique du Nord, 1,2 million en Afrique, plus de 400 000 en Europe, quelque 400 000 dans les pays arabes et plus de 300 000 en Australie.
De plus, la position géographique du Liban l’a rendu non seulement un carrefour entre trois continents et un pont liant l'Occident au monde arabe, mais aussi un territoire maintes fois envahi et conquis par les peuples du bassin méditerranéen, ainsi que par des tribus nomades venus de la péninsule Arabique17. C’est un pays qui attire les conquérants mais aussi les réfugiés, il constitue, jusqu'à nos jours, le refuge des peuples persécutés de plusieurs contrées. Toutes ces populations, opprimées ou opprimantes, qui ont traversé ou résidé au Liban, ont laissé non seulement une empreinte architecturale et un apport culturel et religieux mais aussi un lègue linguistique.
Nord du Liban. Le chef-lieu du district est Minieh. Répartition confessionnelle : Chrétiens : 18 % (10 % sont des
grecs orthodoxes, et 8 % des maronites) et musulmans sunnites (82 %).
16 Markebta est une collectivité locale libanaise, qui se situe dans le Caza de Minieh-Danniyeh (District), l'une des subdivisions administratives de la Mohafazah (Gouvernorat) du Liban-Nord, (Altitude 220 m, surface 701 hectares). C’est un village chrétien dont les habitants sont des grecs orthodoxes.
2. L’histoire des langues sur le territoire libanais
Bien que petit par sa superficie, le Liban est un pays qui « regarde la mer et vit d’échanges. Qui dit échange dit communication. Qui dit communication dit langues au pluriel. Les peuples qui ont habité cette terre ont toujours été plurilingues » (Khorassandjian, 1994 : 439). D’emblée,
l’histoire des langues au Liban parait riche. Pour mieux comprendre cette richesse plurilingue, nous entamons un retour en arrière dans l’histoire politique qui influe sur les conditions d’apparition et d’utilisation des langues depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours.
2.1. Avant l’avènement de Jésus-Christ
L’événement marquant de l’histoire linguistique du Liban (territoire faisant partie, à l’époque, de la Phénicie) est la création de l’alphabet phénicien de 22 lettres, cet alphabet a supplanté l’écriture cunéiforme en usage. Nous résumons dans le tableau suivant les différents incidents historiques qui ont eu des répercussions sur l’histoire des langues18 avant l’avènement du
christianisme :
Tableau 2 : Les langues et les incidents historiques avant Jésus-Christ Epoque Particularités linguistiques et incidents historiques
3ème millénaire avant
Jésus- christ Le phénicien (variété de cananéen) est la langue commune de la côte. L’accadien est enseigné dans les écoles de Byblos (ville littorale, appelée Jbeil) 2ème millénaire avant
Jésus- Christ L’accadien devient la langue internationale de l’administration, du commerce et de la diplomatie. Le phénicien s’enrichit des apports linguistiques de diverses vagues d’immigrants. Fin du IXème siècle
avant Jésus- Christ A la faveur d’une immigration araméenne accrue, l’araméen supplante l’accadien. Le phénicien continue à être pratiqué. VIème siècle avant
Jésus- Christ L’araméen devient la langue officielle de l’empire perse. Le phénicien est utilisé aussi. Fin du IVème siècle
avant Jésus- Christ
Le phénicien décline en faveur du grec.
Un trilinguisme de transition apparait : L’araméen, le phénicien et le grec IIIème siècle avant J-C Un bilinguisme domine : le grec et l’araméen
64 avant Jésus- Christ Avec la domination romaine, le latin devient la langue officielle, le grec la langue de culture, et l’araméen la langue populaire
Plusieurs langues ont été pratiquées sur le territoire libanais : le phénicien, l’accadien, l’araméen, le grec et le latin. Ces langues vont connaitre un déclin avec la conquête arabe et les croisades.
2.2. La conquête arabe (633) et les croisades (1098-1291)
Après la défaite byzantine, les Arabes en 633 envahissent la région et les villes de la côte libanaise tombent entre les mains des conquérants sunnites. Pour les fuir, les maronites, les chiites et les druzes se sont réfugiés dans la montagne libanaise. Quant aux langues, l’arabe côtoie au début l’araméen et le grec puis il est imposé à toute la population par les conquérants. Pourtant les maronites, jouissant d’une certaine autonomie en raison de leurs liens avec Byzance, ont continué à utiliser l’araméen et le syriaque jusqu’au XVIIème siècle parallèlement à l’arabe. Quant à l’époque des croisades (1098 - 1291), ces deux siècles ont acclimaté l’ancien français et le vénitien sans porter atteinte aux parlers locaux. Vers la fin de cette période, les relations commerciales avec l’Occident se sont intensifiées et les comptoirs européens sur le littoral ont favorisé l’usage de l’arabe ainsi que les parlers italiens et français.
2.3. Le règne de Mamelouks (1291-1516) et l’empire ottoman (1517-1918)
Après la défaite des Croisés en 1291 par les Mamelouks d’Egypte et la ruine des Etats francs, le Liban assiste plus ou moins à une rupture de contact avec la langue française. Pourtant, les relations entre les commerçants et les marins libanais avec leurs homologues français durent grâce à l’attitude des Mamelouks. Ces derniers ont favorisé les échanges commerciaux en permettant « à toutes les nations franques engagées dans le commerce du Levant d’être représentées par des consuls à Beyrouth » (Lammens, 1921, cité par Assaf Khoury, 1998 : 20). Si les échanges commerciaux ont pu maintenir la présence de la langue française au Liban, les échanges religieux entre les maronites et les francs, interrompus momentanément, ont repris leur cours grâce à la congrégation des Franciscains qui, depuis les croisades, ont établi une mission à Tripoli19 avec les Carmes et les Dominicains.
Depuis que le Liban est annexé à l’empire ottoman, les liens amicaux entre le roi François premier et les turcs ont contribué au maintien et à la protection des échanges commerciaux entre les Français, les Italiens et les Libanais. La protection de la France s’étend tout au long de la domination ottomane aux chrétiens et notamment les maronites. Durant cette occupation qui a duré plus de deux siècles, l’italien, à côté de la langue turque, s’est affirmé comme langue de culture. En revanche, en 1622, les pères jésuites français et les pères capucins français se sont installés au Liban. Et c’est en 1840, avec l’expansion des collèges fondés par les congrégations religieuses françaises, que le français a remplacé définitivement l’italien, quant aux missions protestantes, elles ont répandu l’usage de l’anglais.
2.4. Le mandat français (1920-1943) et l’indépendance en 1943
Le mandat français a développé l’instruction publique bilingue dans les régions rurales à majorité musulmane et a pu renforcer le français dans tout le pays. Pendant cette période le français et l’arabe sont considérés comme deux langues officielles. Il faut signaler qu’ « en 1919,
à la veille du mandat français, la langue française supplante les autres langues étrangères. Elle est proclamée en 1920 langue officielle » (Boustani, 1996 : 89). Ainsi, le mandat français a favorisé l’expansion et la diffusion de la langue française sur le territoire libanais, surtout « après la défaite des Turcs à la fin de la première guerre Mondiale. Ce phénomène a non
seulement officialisé l'usage de la langue des forces mandataires mais aussi consacré la primauté de celle-ci dans les domaines suivants l’administration […], l’Enseignement […], la Culture […] et le Commerce […] (El-wali, 1986 : 70). Un autre mérite du mandat est celui « de développer l’instruction publique bilingue dans les régions rurales à majorité musulmane et de renforcer ainsi le français dans tout le pays » (Abou, 1994 : 415).
En 1943, le Liban accède à son indépendance et c’est seulement à ce moment (1943) que la langue arabe est devenue la langue officielle et obligatoire du pays selon la constitution qui stipule dans son article 11 : « L’arabe est la langue nationale officielle. Une déterminera les cas où il sera fait usage de la langue française ». Le français figurait également dans le même article de la Constitution mais « avec un statut incertain qui promettait des définitions ultérieures.
2.5. La guerre civile (1975-1989)
En 1975 et jusqu'à 1989, le Liban a connu une guerre fratricide sanglante qui a laissé des gens sans logement, des villages rasés et la capitale divisée en deux parties, en faisant entre 130 000 et 250 000 victimes civiles. Cette guerre « qui a révélé les défaillances du système
politique et le mensonge de l'ordre social » (Darwiche Jabbour, 2007 : 139), a transformé le paysage du Liban : une infrastructure touristique touchée, une économie en baisse, une dépréciation de la monnaie nationale et un affaiblissement de la francophonie, c’est pourquoi, malgré la prolifération des livres français qui analysent la situation politique et sociale, Carmen Boustani affirme que :
« durant la dernière guerre du Liban, […] l’effacement relatif de la France au Liban derrière la puissance américaine touche le domaine de la langue. Le français est en retrait. On dirait que la francophonie est à son crépuscule. Cet abandon est vécu amèrement par - les Libanais. La perte de ce code culturel aboutit à l'anéantissement d'un code ontologique. Dans l’après-guerre, nous remarquons que le prestige culturel du français est menacé par l'usage de l'anglais devenu plus courant parmi la jeunesse libanaise. Ce qui dote le libanais d'une nouvelle identité culturelle » (Boustani, 1996 : 90).
Donc, l’histoire de ce pays fut marquée par plusieurs langues, leurs émergences et leurs utilisations furent déclenchées par des événements politiques et historiques variés. Dès cette époque, deux langues sont pratiquées sur le territoire libanais : le français connait une régression et l’anglais un essor à cause des décisions politiques dans la région.
2.6. L’accord de Taëf 1989 jusqu’à nos jours
députés chrétiens et musulmans. Il est également décidé à Taëf de maintenir le rôle de la Syrie au Liban. En outre, un document rappelle d’indépendance du Liban et met en œuvre une réforme de la constitution mettant en place un plan de redressement social et économique suivi d’un plan de redressement pédagogique (approuvé par le gouvernement en 1994). De ce plan est née la restructuration du système éducatif en 1995 et les nouveaux programmes en 1997 (que nous allons aborder en détail dans le chapitre 3 de cette partie). De plus, depuis 1996, la loi impose dans les écoles publiques une répartition à part égale entre les heures accordées à la langue officielle arabe et à la langue étrangère soit20 le français soit l’anglais ainsi qu’un enseignement d’une deuxième langue étrangère (français ou anglais).
Enfin, nous ne pouvons pas négliger l’influence de la guerre de la Syrie et celle de l’Irak sur le plan éducatif du Liban. Le Liban a permis aux réfugiés syriens de s’inscrire dans les écoles publiques gratuitement et sans même exiger la possession d’un permis de résidence ; il a également augmenté la capacité d’accueil des écoles en établissant, l’après-midi, un second horaire pour les enfants syriens et irakiens dans 238 écoles en 2015-16.
3. Conclusion
La politique linguistique au Liban correspond à une politique de la non-intervention. La seule intervention politique a consisté, au lendemain de l’indépendance à abroger les dispositions constitutionnelles qui reconnaissaient deux langues officielles : le français et l’arabe. Depuis lors aucune politique linguistique n’a été adoptée. L’arabe littéral a vu ses positions renforcées en raison de sa reconnaissance officielle. Dans la vie quotidienne, l’arabe libanais ou dialectal a continué d’être utilisé par tous les libanais, le français (première langue étrangère) et l’anglais (deuxième langue étrangère) ou inversement sont enseignés dans les écoles libanaises. Pourtant, quelques écoles enseignent aussi une 3ème langue étrangère comme l’espagnol (dans des écoles privées), alors que la langue arménienne acquiert aussi une place importante dans les écoles arméniennes.
CHAPITRE 2 : Le plurilinguisme au Liban
L’histoire du Liban a mis en lumière la complexité du contexte libanais parce que les langues, la politique et les religions s’enchevêtrent et s’inter influencent. Actuellement le plurilinguisme au Liban est varié, toutes les langues du monde pourraient être pratiquées sur son territoire grâce au tourisme, aux mariages mixtes et grâce aussi aux ouvriers de différentes nationalités qui viennent pour travailler au Liban: éthiopiens, indiens, népalais, bangladais, philippins, sénégalais. De plus, plusieurs autres langues sont enseignées dans des instituts ou des centres de langue ou même des universités comme : l’espagnol, l’allemand, le russe, l’italien et le chinois. Pourtant, les 4 langues qui sont les plus pratiquées dans la société et enseignées dans les écoles au Liban sont l’arabe, le français, l’anglais et l’arménien. Nous abordons dans ce qui suit les différentes attitudes21 prises envers les langues et les représentations22 suscitées par leur emploi sur le territoire libanais.
1. La langue arabe
La langue arabe, véhiculée par la conquête arabe, devient la seule langue officielle depuis l’indépendance de 1943. Elle se caractérise par sa forme triglossique et son cachet religieux.
1.1. La « triglossie » de la langue arabe
La langue arabe existe sous 2 ou 3 formes différentes, distantes l’une de l’autre : « l’arabe
littéraire, commun à tous les pays arabophones, mais langue maternelle de personne, et l’arabe dialectal qui diffère de pays à pays, mais qui seul est parlé dans la vie courante » (Abou, 421 : 1994). Alors, au Liban nous constatons que « l’arabe présente une diglossie représentée
21 Canut (1998) définit les attitudes comme « l’ensemble des manifestations subjectives vis-à-vis des langues et des pratiques langagières » (cité par Hafez, 2006 : 32).
22 Les représentations constituent des images mentales, évaluatives vis-à-vis des langues et des pratiques langagières. Elles ne sont ni fausses, ni justes, ni définitives, « dans le sens où elles permettent aux individus et aux
groupes de s’auto-catégoriser et de déterminer les traits qu’ils jugent pertinents pour construire leur identité par rapport à d’autres » (Castellotti & Moore, 2000 : 21). Elles subissent l’impact de plusieurs facteurs sociologiques et
par l’existence simultanée du littéral et du dialectal » (Chamoun, 453 : 1994). La diglossie est
définie par Ferguson comme étant :
« une situation linguistique relativement stable, dans laquelle il existe, en plus des
dialectes primaires (qui peuvent comprendre un standard ou des standards régionaux), une variété superposée fortement divergente, rigoureusement codifiée (et souvent grammaticalement plus complexe), qui sert de support à de nombreux et prestigieux textes littéraires provenant d’une période antérieure ou d’une communauté linguistique étrangère ; cette variété est principalement apprise par le biais de l’éducation formelle, et elle est utilisée dans la plupart des événements communicatifs écrits et formels ; mais elle n’est jamais employée, par aucun secteur de la communauté, pour la conversation ordinaire » (Ferguson, 1959, cité par Calvet, 2006 : 37).
Cette situation linguistique s’applique à la langue arabe au Liban, puisque le littéral, dont la grammaire est complexe, est utilisé à l’écrit alors qu’il n’est pas pratiquement parlé. Il est utilisé oralement lors des communications formelles, durant les prêches religieuses et les discours politiques. Cette variété haute est la langue officielle, la langue de l’administration et de l’enseignement. Tandis que la deuxième variété de l’arabe, le dialectal, est utilisée pour la communication quotidienne de tous les Libanais et aussi celui des étrangers qui viennent au Liban, soit pour s’y installer soit pour y travailler. Ce dialecte libanais est truffé d’emprunts au français, à l’anglais, à l’italien, et au turc. Il est la première langue de la majorité des Libanais. Mais, il existe aussi une troisième variété appelée l’arabe intermédiaire utilisé par les médias audiovisuels et la presse écrite. Il s’agit d’un arabe simplifié et moderne qui constitue un « arabe
médian » entre les deux variétés (Kouloughli : 1996 : sitographie). Quand on prend cette troisième variété en compte, on remarque la triglossie de la langue arabe.
1.2. Cachet religieux
langue arabe est considérée comme une langue sacrée. Pourtant, ce n’est pas l’attitude de tous les libanais puisque certains chrétiens mettent en parallèle la langue arabe comme étant la langue de l’Islam face à la langue française « langue représentative du christianisme » (Guenier, 1993 : 177). Mais en fait, l’arabe est utilisé aussi dans les offices de la religion chrétienne. Outre ce cachet religieux, la langue arabe est dotée également d’un cachet culturel, c’est une langue qui a « sa grammaire, son génie et sa bibliothèque [et] qui est très richement fournie » (El-Wali, 1986 : 68).
Alors, la langue arabe, le littéral, est en relation avec la religion musulmane et chrétienne, le dialecte libanais est la langue de communication orale de tout Libanais.
2. La francophonie au Liban : attitudes et impact
L’émergence de la langue française « au sein d'une communauté linguistique arabophone n’est
pas due au Liban à une période d'occupation coloniale. Elle est plutôt le résultat de nombreux contacts linguistiques avec l'Europe» (Boustani, 1996 : 89). Cette émergence remonte très loin dans l’histoire puisque plusieurs historiens affirment que lors des croisades, il se trouvait « des
interlocuteurs francophones parmi les habitants de cette partie du Levant » (El-Wali, 1986 : 70). Cela peut nous amener à constater que « le français n'a pas été imposé au Liban » (Boustani, 1996 : 89). De plus, l’apparition de la langue française est liée d’une manière intrinsèque à la religion chrétienne puisque tout d’abord à l’époque des croisades, la présence des chrétiens sur le territoire libanais a poussé le pape à offrir aux maronites du Liban « la canne d’or » selon les propos de Carmen Boustani :
«Nous pouvons remonter au temps des croisés, qui venus convertir ce coin de
terre, furent étonnés de constater qu'il y avait des chrétiens descendants de Saint- Maron, c'est-à-dire au début du IVème siècle, alors que la France fut Christianisée par Clovis à la fin de ce même siècle. Après le pacte signé entre les représentants de Saint-Louis et les prêtres maronites du Liban, le pape Grégoire II offre en signe d’amitié aux maronites du Liban, la canne d'or et d'ivoire de Saint-Louis. Ce legs symbolise à travers les âges, le don fait par un grand-père à ses petits-fils » (1996 : 89)
Montagne libanaise, ont réussi à implanter la langue française parmi ceux-ci » (El-Wali, 1986 : 70).
Ainsi, l’impact religieux est en relation étroite avec la diffusion des langues comme nous venons de le remarquer. Cette dernière suscite plusieurs attitudes basées sur la religion chez les Libanais mais elle est aussi synonyme de plusieurs images ou représentations.
2.1. Attitudes basées sur les appartenances religieuses
Habitants du même pays, les chrétiens et les musulmans n’ont pas partagé historiquement la même position vis-à-vis de la langue française, parce que chez les chrétiens :
« le français était vécu et senti comme une langue de formation et de culture, pour
les musulmans il demeurait une langue étrangère même lorsque sortant des mêmes collèges que leurs compatriotes chrétiens, ils avaient une maitrise égale de la langue » (Abou, 1994 : 416).
Occupant le même territoire, vivant dans la même patrie, les musulmans et les chrétiens « se
réfèrent à des cosmogonies et à des eschatologies différentes, pour des raisons historiques, sociales, religieuses et démographiques qui déterminent leur identité spécifique » (Chamoun, 64 : 1997). Ainsi, plusieurs différences résident dans leur mode de vie :
« des rites les plus élémentaires de la vie quotidienne aux lois régissant le statut
personnel : les relations intimes, le mariage, les naissances, les normes éducatives, les règles de la convivialité, la mort et les pratiques du deuil, le statut de la femme, les héritages et les successions, le tout tenu dans une enveloppe sociale distinctive et amarré à une vision du monde différentielle sans être nécessairement opposé » (Chamoun, 1997 : 65).
Chaque religion possède ses traits distinctifs, chacune se caractérise par ses pratiques et ses dogmes.
Face à la francophonie au Liban, les musulmans et les chrétiens ne partagent pas la même position. Bien que pendant la période « de 1900 à 1920, le militantisme national et l'attachement
à la France et par suite à sa langue et à sa culture s'avéraient parfaitement complémentaires » (Darwiche Jabbour, 2007 : 86), à l'époque du mandat, le climat politique change. La langue française, « proclamée en 1920 langue officielle et en 1943 langue seconde » (Boustani, 1996 : 89), a suscité diverses controverses durant cette période historique :
« A la veille de l’indépendance, des voix chrétiennes autorisées s’élevèrent pour
C’est que, à leurs yeux, la survie des chrétiens, comme citoyens à part égale dans cette région du monde, était indissociable de leurs liens culturels avec l’Occident en particulier d’une pratique fondamentale de la langue française, susceptible de leur assurer un accès constant à leurs sources anthropologiques et spirituelles » (Abou, 1994 : 416).
En outre, à ce moment de l’histoire libanaise, les intellectuels libanais se trouvaient confrontés à un problème d'identité et l'opinion publique était partagée entre les défenseurs et les contestataires de la Grande Syrie. « Ces derniers revendiquaient les frontières naturelles,
historiques et économiques du Liban qui devait constituer un état autonome afin d'éviter sa dissolution dans son entourage arabo-musulman » (Darwiche Jabbour, 2007 : 86). A cette étape de l’histoire du Liban une revue « la Revue phénicienne » fondée en 1919 par Charles Corm pour qu’elle soit 1a tribune d'un groupe de poètes, de penseurs, et d'écrivains qui exprimaient en français leur enthousiasme pour un Liban autonome et souverain. « Une méfiance irraisonnée de
l'hégémonie arabe se laisse sentir à travers les articles : l'indépendance syrienne n'est pour Charles Corm, le fondateur de la revue « qu'un asservissement sous le joug de l'arabe » (Darwiche Jabbour, 2007 : 87).
Ce qui aboutit à avoir deux clans, et par suite une ambiance peu tranquille comme en témoigne Zahida Darwiche Jabbour :
« les résonances religieuses du mot arabe étaient plus fortes que ses résonances
nationales. Dans la tête d'un musulman l'arabité n'était qu'une variante de son appartenance à l'islam, et c'est pour cette raison précisément, et toujours dans le même climat d'absence de consensus national, qu'elle fut envisagée par une partie des chrétiens comme un danger, et qu'elle avait été l'objet de leur contestation » (2007 : 87).
Alors, plusieurs positions apparaissent prenant comme socle l’appartenance religieuse. Les chrétiens essayent de chercher la protection via leur langue de culture « et se plaisent dans leur
appartenance à l'Occident. Leur désir est de conserver une ouverture sur le monde extérieur et le caractère élitiste d’une écriture francophone » (Boustani 1996 : 89), tandis que les musulmans
non seulement prônent la langue du Coran mais voient « dans le français le risque d’aliénation
Pourtant, après la guerre civile, des changements socio-politiques et économiques surgissent. Les français ne soutiennent pas seulement les chrétiens mais aussi ils s’intéressent24 aux Chiites du
sud-de Liban. Ces derniers jouissent de plusieurs formes d’appui linguistiques et économiques
via la fondation des centres culturels français, l’organisation des formations et des stages
pédagogiques. De même, l’Ambassade de France accorde chaque année « une dizaine de bourses
de 3ème cycle à de jeunes chiites » (Hafez, 2006 : 20). En outre, des relations d’amitié se nouent
entre le président Jacques Chirac et Hariri, le premier ministre libanais, musulman sunnite, qui a pu consolider « l’amitié franco-libanaise à travers de multiples accords de coopération et de contrats commerciaux, comme jamais aucun dirigeant chrétien ne l’avait fait avant lui » (Rizk,
2007 : sitographie). Donc, ce ne sont pas seulement les chrétiens qui sont soutenus par la France mais aussi les musulmans, chiites et sunnites, qui vont voir « d’un bon œil la sympathie dont font preuve les dirigeants français » (Hafez, 2006 : 20). Cela va changer les préjugés plus ou moins hostiles à l’égard de la langue française et causer un certain revirement dans les attitudes. Enfin, la francophonie déclenche plusieurs positions chez les Libanais, d’aucuns la considèrent comme une voie nouvelle, comme moyen d’expression libre ou comme voie d’assouvissement de plusieurs besoins.
2.2. Choix d’une société ouverte
Nadia Tuéni admet que son choix de la langue française est un choix lucide tout en affirmant que cette option linguistique ne signifie pas le rejet de son identité arabe mais elle constitue une ouverture vers la découverte de l’autre, vers la culture de l’autre :
« A l'égal de l'arabe, le français nous est langue "naturelle"; l'adopter librement, choix lucide s'entend, ne veut nullement dire rejeter notre identité moyen- orientale et arabe, mais bien au contraire, la consacrer; la magnifier, et la rendre plus agissante en lui offrant vers d'autres mondes, vers tous ceux que lie l'amour des mêmes mots, le moyen de se faire connaitre, de prendre et de donner, but profond de toute culture » ( 1986 : 64).
La francophonie, loin d’affaiblir l’identité arabe est apte à la renforcer comme l’affirme Salah Stéitié qui est un « poète à la fois imprégné de l'islam et de sa mystique, et doté d'une vaste
connaissance de la culture et de la pensée occidentales » (Darwiche-Jabbour, 2007 : 890). Ce poète évoque la valeur de la langue française en disant que cette langue « au-delà même de sa
valeur littéraire, est une langue de communication internationale» (Stéitié, 2008 : 61). Il aborde également l’importance d’écrire en français ou d’être traduit dans cette langue parce que cela peut assurer à l’écrivain une inscription « dans un patrimoine privilégié », un transfert vers « d’autres aires linguistiques » et aussi « une audience internationale ». Cette audience est si précieuse pour un écrivain qui
« est en mal de public dans son pays d’origine, soit pour des raisons économiques (le livre est trop cher), soit pour des raisons intellectuelles (le public est peu formé culturellement ou déformé idéologiquement), soit pour des raisons politiques (l’auteur est interdit de public ou censuré). A l’écrivain persécuté ou censuré, la langue française proposera donc un espace de liberté. En français – directement ou par les voies de la traduction –, cet écrivain peut exprimer ce qu’il n’aurait pu dire dans sa langue et dans son pays d’origine. C’est là également une victoire de la démocratie » (Stéitié, 2008 : 61)
Les propos du poète francophone réfléchissent la valeur qu’acquiert l’écriture en langue française non seulement de point de vue littéraire mais aussi de point de vue humain dans la mesure où elle contribue à une liberté de l’expression et par conséquent à la démocratie. Nombreux sont ceux qui ont insisté sur l’ouverture et la liberté qu’a procurées la francophonie au citoyen libanais. A son tour, le ministre Michel Eddé (ministre de la culture et de l’enseignement supérieur) a évoqué, au cours du colloque autour de « La francophonie plurielle » qui a eu lieu au Liban en 1993, le statut du français et l’anglais tout en mettant l’accent sur le choix que peut offrir la langue française. Il constate que :
«si les libanais restent attachés à la francophonie et maintiennent en conséquence
le français comme langue seconde, alors que l’anglais est la langue économique mondiale et qu’elle est devenue la langue quasi universelle, c’est parce qu’aux yeux de la plupart des libanais, musulmans et chrétiens, la francophonie est en fait un choix de société : c’est le choix d’une société libre, juste, fraternelle et démocratique » (Eddé, 1994 : 559).
avantages que la pratique de la langue française véhicule au Liban, elle constitue le vaisseau qui amène la femme libanaise à la rive de la liberté d’expression.
2.3. Liberté et émancipation pour l’écrivaine libanaise
L’impact de la francophonie est particulièrement remarquable dans le cas de la femme pendant la guerre. La possibilité de s’exprimer en français a favorisé la libération de la parole féminine face au spectacle de la violence perpétrée par les hommes, « les écrivaines réagissent en élevant la
voix non seulement pour exprimer leur révolte contre une guerre absurde mais aussi pour remettre en question les valeurs mêmes [d’une] société patriarcale» (Darwiche Jabbour, 2007 :
139).
Cette émancipation, on la trouve aussi chez l'écrivaine libanaise Ezza Agha Malak qui décrit la situation aliénante de la femme vivant dans une société virile, qui va trouver dans la voie de la francophonie un itinéraire de vie et de liberté :
« La Francophonie assure à la femme écrivaine un espace vital et un poumon pour respirer. Elle lui permet d'oser. Les violences, la guerre, le machisme, l'injustice etc. deviennent des thèmes privilégies, en roman comme en poésie, rédigés en français. En dénonçant aujourd'hui le mal et le mâle, la romancière libanaise revendique ses droits de femme sous forme d'une histoire le plus souvent taxée d'autobiographie. La francophonie fait souffler sur elle un vent de liberté»
(2008 : 617).
La francophonie ne procure pas seulement la liberté mais aussi la protection surtout pour une arabophone, conditionnée par un environnement socio-culturel, n’osant pas écrire dans sa propre langue ses pensées et ses idées dans un environnement qui peut être inquisiteur, « ainsi l'écriture
en arabe étant soumise à certaines conditions éthiques, le besoin de s'exprimer en français semble être avant tout un besoin de protection » (Agha Malak, 2008 : 620).
En outre, Evelyne Accad témoigne de son expérience par rapport à l’expression en langue française qui lui offre la possibilité de comprendre la vie :
« dans l’écriture, je cherche à dévoiler les problèmes que j’ai vécus mais aussi ceux du monde arabe ; toute mon œuvre créatrice est liée aux problèmes contemporains. […] Ecrire la douleur et la souffrance, c’est écrire le corps, ses joies et ses blessures, c’est comprendre à partir de ses sens, le sens de la vie ! »
Multiples sont les avantages que procure la capacité de s’exprimer en langue française notamment pour la femme qui, en Orient et même au Liban, ose dire en français ce qu’elle n’a pas le courage de formuler en sa langue maternelle. La langue française assure donc à la femme libanaise un moyen d’expression sécurisant pour se défouler, pour se révolter et pour se dévoiler sans peur et sans soucis.
Alors, parler en français est recherché chez la femme libanaise, parce que cette pratique ne constitue pas seulement un signe de culture et de savoir mais aussi le symbole d’une quête de l’émancipation et de la confirmation de la présence féminine dans une société orientale. D’autres besoins sont inhérents aussi à l’utilisation de la langue française.
2.4. Le français : besoins « ontologique » et pragmatique
Apprendre des langues étrangères est devenu une nécessité puisque la connaissance d'une ou de plusieurs langues étrangères, est devenue actuellement un impératif non seulement individuel, mais aussi national, notamment chez les peuples sous-développés ou en voie de développement. Said El Wali, linguiste libanais francophone, constate dans son article « Bilinguisme et sociolinguistique de l’inégalité : cas du Liban », que l’essor incomparable des moyens de communication audio-visuels a mis les peuples du monde entier en contact les uns avec les autres et ces moyens ont favorisé une meilleure connaissance réciproque. De cette façon l'homme s'est trouvé partout dans le monde, dans le besoin de connaître au moins, une autre langue que la sienne maternelle, « celle qui lui permettait de connaître mieux le peuple qui
la parle ou celle qui lui donnerait accès à la science et éventuellement au savoir qui lui manquent » (El Wali, 1996 : 67). Ainsi, la langue française procure au francophone un visa vers l’acquisition d’autres savoirs et d’autres cultures, sans oublier aussi son attribut existentiel, ontologique.
Plusieurs peuples cherchent une autre langue que celle maternelle pour pouvoir s’exprimer librement. Khorassandjian met le point sur le motif qui pousse l’individu à chercher une langue autre que la maternelle :
« nous, peuples du monde arabe, avons des problèmes avec notre langue et ce,
Ainsi, la francophonie constitue une autre manière de voir le monde par les peuples plurilingues qui ont vécu sur la terre libanaise. Ces peuples ont profité de leurs savoirs linguistiques pour voir le monde avec d’autres lunettes, d’autres regards offerts par la francophonie. Puisque « quelque
prestigieuse que soit la culture de la langue-mère, elle découpe le monde à sa façon, elle ne porte en elle qu’une seule image de la réalité » (Khorassandjian, 1994 : 439). Pourtant la
question identitaire reste cruciale chez les Libanais, dont la langue officielle et maternelle est la langue arabe avec ses 3 variétés.
2.5. La francophonie et l’identité culturelle
Parler de francophonie a souvent déclenché la problématique de l’identité : «écrire en français
était synonyme de refus de l'identité et de la culture arabes » (Darwiche Jabbour, 2007 : 88). De plus, Moussa Abdoulwahabi déclare : «adopter dans sa totalité une langue étrangère, c’est
perdre ses origines et ses racines, et devenir un aliéné, un acculturé. » (2008 : 342). Ces discours nous mettent devant des représentations vis-à-vis de la francophonie, la considérant comme motif de déracinement et de perte de l’identité arabe. Par contre, Farjallah Haik, le grand romancier, déclare dans un discours sans équivoque prononcé quelques mois avant sa mort survenue en 1993 :
« Le français est mon identité culturelle qui est bien loin de m'avoir fait perdre
mon identité nationale. Il est pour moi ce que les pinceaux et les couleurs sont pour le peintre. Je suis de ceux qui croient au cosmopolitisme culturel, à la littérature sans frontières» (Darwiche Jabbour, 2007 : 90).
« Littérature sans frontières » et « cosmopolitisme culturel » sont, certes, le fruit du savoir et de l’usage de la langue française. Amin Maalouf a sa position également vis-à-vis de la francophonie et l’identité, il répond à ceux qui lui posent la question s’il se sentait « plutôt français » ou « plutôt libanais » :
Moitié français, donc, et moitié libanais ? Pas du tout ! L’identité ne se compartimente pas, elle ne se répartit ni par moitiés, ni par tiers, ni par pages cloisonnées. Je n’ai pas plusieurs identités, j’en ai une seule, faite de tous les éléments qui l’ont façonnée, selon un « dosage » particulier qui n’est jamais le même d’une personne à l’autre » (Maalouf, 1998 : 8).
Amin Maalouf nous décrit sa situation comme écrivain libanais francophone qui ne se sent plus tiraillé entre ses 2 identités, selon lui, c’est l’individu qui peut construire la sienne en y joignant plusieurs identités : l’imposée à la naissance et l’acquise (ou les acquises). Pourtant, outre la langue française, d’autres langues sont pratiquées sur le territoire libanais.
3. Les autres langues
Nous débutons par les langues les moins pratiquées au Liban avant d’entamer une analyse relative à la langue arménienne et anglaise. Tout d’abord, selon Naaman (1979), le grec est une langue parlée occasionnellement par la colonie grecque, jadis prospère (7000 âmes), et parmi le clergé. Alors que l’italien n’est plus enseigné que dans un seul lycée privé à Beyrouth. Quant à la langue russe, enseignée dans des écoles russes actives entre 1882 et 1917, a connu une interruption dans son implantation à cause de la guerre de 1914-1918. Enfin, nous mentionnons la présence du syriaque dans la liturgie maronite, le turc à Beyrouth et à Tripoli parmi les personnes âgées turques établies au Liban, le kurde dans un quartier populeux et misérable d’ouvriers et l’hébreu pratiqué par les quelques juifs de Beyrouth. Nous signalons l’intérêt que portent récemment quelques universités à l’espagnol, au persan, au chinois et à l’allemand.
3.1. La langue anglaise : utilité et attitudes
Au Liban, outre le français et l’arabe, « deux langues de culture, s’ajoute l’usage pratique d’une
langue de communication internationale qui est l’anglais » (Abou, 1994 : 423)
.
L’avènement de la langue anglaise date de la deuxième moitié du 19ème siècle, « lorsque l’Angleterre obtint de l’empire en déclin, les mêmes privilèges que la France » (Hafez, 2006 : 14), les Américainsmonde, une valeur sûre nécessaire pour une interaction à vaste échelle » (Billiez & Serhan, 2015 : 209).
La guerre fratricide (1975) a laissé non seulement ses empreintes sur les humains mais aussi sur les langues. Tous les libanais sont d’accord que la guerre a apporté des changements au niveau des langues parce que les chrétiens et notamment les maronites commencent à considérer « la
langue occidentale comme une simple langue étrangère à but utilitaire et, de ce fait, tendent à remplacer, dans l’éducation, le français par l’anglais » (Abou, 1994 : 416), alors que les Druzes,
naguère séduits par l’anglophonie, se tournent résolument vers le français sans négliger le prestige dont jouit cette langue auprès des Chiites après leur émigration en Afrique noire.
Ce retournement de la situation est interprété comme suit par Abou :
« Peut-être aujourd’hui, le passage à l’anglais de certains milieux chrétiens résulte-t-il, d’une certaine déception occasionnée par la politique de la France durant la guerre des quinze ans. Il reste, peut-on penser, qu’au cours de cette guerre, qui a renforcé, chez tous les Libanais, le sentiment d’une identité commune face aux occupants, une certitude, depuis longtemps partagée par la majorité des chrétiens, s’est imposée à la conscience des élites dans les communautés mahométanes » (Abou, 1994 : 417).
Alors, la conjoncture linguistique au Liban est en étroite relation avec les événements politiques et les appartenances religieuses. Depuis l’indépendance, la situation des langues au Liban a changé, on a assisté à un penchant d’apprendre deux langues le français et l’anglais. Sélim Abou insiste sur le fait que :
«depuis une vingtaine d’années on a assisté à un phénomène nouveau : un nombre croissant de libanais francophones tend à adjoindre à son bilinguisme arabo-français fondamental l’acquisition et l’usage de l’anglais, à titre de langue d’appoint pour les affaires ou la spécialisation professionnelle» (Abou, 1994 :
422).
Actuellement, l’anglais « commence à s’introduire dans le cercle familial, notamment chez les
musulmans sunnites ayant fait leurs études en anglais ou séjourné dans les pays arabes du Golfe » (Haydar, 2000 : sitographie).
3.2. La langue arménienne : langue vivante au Liban
Les Arméniens sont quelque 140 000 Arméniens à vivre au Liban où ils forment la plus importante communauté au Moyen-Orient. L'arménien est pratiqué par les Arméniens qui vivent au Liban. Il est enseigné dans les écoles arméniennes et parlé en famille par les membres de cette communauté. On peut l'entendre dans les rues de Beyrouth, notamment dans le quartier des Arméniens. C'est également la langue d'une chaîne de télévision, d'une radio et de plusieurs journaux. Les Arméniens du Liban, sont aujourd’hui des citoyens libanais à part entière. A travers les années, ils ont joué un rôle important dans le maintien de l’équilibre politique et ont contribué à maintenir une «répartition équitable» des postes politiques et administratifs, dans un pays où la paix politique est basée sur dosage savant entre les chrétiens et les musulmans. « Industrieux par nature », les Arméniens sont réputés « spécialisés » dans certains corps de métiers de haute précision. Ils ont excellé comme tailleurs, bijoutiers, coiffeurs, horlogers et cordonniers. En plus de leur remarquable talent d’artisans, les Arméniens ont énormément contribué à l’essor culturel et artistique du Liban, notamment dans le monde de la musique, de la peinture, du cinéma, de la presse et de l’éducation dont le phare est la fameuse université Haigazian, à Ras Beyrouth.
Alors, nous pouvons conclure que 3 langues dominent au Liban, elles sont pratiquées dans toutes les régions : l’arabe (littéral et dialectal), le français et l’anglais, à part la langue arménienne qui n’est pratiquée que par le peuple arménien et dans les lieux où il réside.
4. Particularités du trilinguisme dominant