Texte
Krystel Jacob
L’autre visage d’Ophélie
Illustrations
Stéphanie Leon
Il était une fois,
il y a très longtemps dans le futur…
Nous étions un lundi et il était presque midi.
Une bande d’enfants,
pas plus hauts que dix pommes, s’affairaient au bord de l’eau.
Les uns demandaient gentiment aux truites de sauter dans la marmite pendant que les autres disposaient soigneusement les petits morceaux de bois mort que leur tendaient les arbres pour allumer le feu et faire bouillir le tout.
– Le repas sera bientôt prêt ! annonça Marguerite de la famille Oreilles poilues et pointues.
– Tant mieux, je meurs de faim ! répondit Pierre de la famille Bouche tordue et nez crochu.
– Oh non, je n’ai pas envie de poisson, moi ! soupira Ilan de la famille Pâleur à faire peur. Il appela un lapin qui passait par là et lui demanda de bien vouloir prendre place dans ce bain à parfaite ébullition.
– S’il te plaît, sois gentil, je vais ajouter une carotte et je vais te préparer aux petits oignons, tu verras !
– Oh regardez, il y a un drôle d’objet qui flotte dans la rivière ! s’écria soudain Marguerite.
Tous les enfants abandonnèrent leurs préparatifs du repas et se pressèrent au bord de l’eau. Inutile de vous dire que le lapin prit son râble et ses jambes à son cou sans demander son reste.
Tous observaient en silence cette espèce de grand cylindre noir qui flottait comme un bateau et avançait comme un hélico.
– Mais qu’est-ce que ça peut bien être ? demanda Rose de la famille Trois doigts et jambes de bois.
– Je ne sais pas, essayons de sortir cette chose de là !
Morgan et Ilan s’enfoncèrent courageusement dans l’eau jusqu’à la taille et tentèrent de pousser la mystérieuse boîte jusqu’à la berge.
Mais ils avaient beau tirer de toutes leurs forces, l’objet non identifié ne bougeait pas d’un pouce.
– Il va nous falloir un peu d’aide !
Et les enfants appelèrent à la rescousse la grosse dame Darwini.
L’énorme araignée de fer les salua de ses grandes pattes et entreprit de tisser une gigantesque toile autour de la chose.
– Allez, tous à vos postes, moussaillons !
Ho ! Hisse, tirez ! Ho ! Hisse, tirez !
Tous gloussèrent en imaginant la tête de leur ami Marin (de la famille des Géants qui ne digéraient plus les enfants) si on devait remplacer la potion qui guérit par ce cône à hélices.
Ils riaient tous si fort qu’ils n’entendirent pas le petit
dé clic
,mais reculèrent d’un pas lorsqu’ils virent la lourde porte s’ouvrir doucement.
–
Tous aux abris ! hurla Prune de la famille Poils au menton.Au prix de nombreux efforts, la boîte noire finit par atteindre la rive.
– Toc, toc, toc, il y a quelqu’un à l’intérieur ?
Mais personne ne répondit. Les enfants explorèrent minutieusement la surface de l’appareil, mais ne trouvèrent aucune ouverture.
– Peut-être que c’est un œuf et qu’il va finir par éclore ? dit Arthur de la famille Dents de cheval.
– Hum, drôle de forme pour un œuf ! On dirait plutôt un suppositoire pour les ogres !
La boîte
était désormais grande ouverte, maispersonne n’osait bouger.
Ilan, qui n’avait jamais aussi bien porté son nom et était presque devenu transparent, avança à petits pas et se hissa sur la pointe des pieds. Il n’était pas assez grand pour voir ce qui se cachait dans cet étrange vaisseau et glissa une main à l’intérieur.
Il tâtonna et tomba sur quelque chose de doux et chaud. Le contact était agréable, mais soudain,
il sentit qu’on lui attrapait le bras
et poussa un cri de terreur !
Marguerite vint à son secours, mais en essayant de l’attraper par la taille pour le délivrer de ce piège, elle glissa
et Ilan tomba… à l’intérieur.
– AAAAH !
Le cri que l’on entendit alors fut encore plus terrifiant.
En réalité, il y eut deux cris stridents. Celui de Ilan et celui de celle sur qui il tomba.
Tous les enfants avaient fini par s’approcher. Elle était maintenant assise toute droite dans sa boîte. Elle avait de grands yeux apeurés, un peu comme ceux d’un veau qui vient de naître, et n’ouvrait la bouche que pour hurler ou pleurer.
–
AAAAH ! OUIN ! AAAAH ! OUIN !Elle était haute comme environ vingt pommes, avait le teint d’une pêche, des cheveux blonds comme les blés, des yeux verts comme la rivière, de petites dents blanches et lisses comme de la porcelaine.
Mon dieu, qu’elle était laide !
De mémoire de Zhorriblius, on n’avait jamais vu une chose aussi laide ! – Arrête de crier ainsi et dis-nous plutôt comment tu t’appelles et ce
que tu fais ici ? lui lança Marguerite en se cachant les yeux pour ne pas croiser le regard de cette affreuse créature.
– Ophélie, je m’appelle Ophélie
et je ne sais pas ce que je fais ici puisque je ne sais même pas où je suis !En plus d’être si laide, cette fille devait être complètement stupide.
Comment peut-on se perdre ainsi ? Il suffit de demander de l’aide au soleil pour retrouver son chemin… C’est ce que Marguerite pensa très fort, mais étrangement, quelque chose d’indescriptible l’attirait chez cette petite fille et elle lui dit simplement :
–
Comment ça : « où tu es » ? Mais tu es chez nous !– Je m’appelle Ophélie et j’ai 7 ans et vous, quel âge avez-vous ?
– Je ne sais pas, nous ne comptons pas le temps ainsi… répondit Ilan.
J’ai vu
84
lunaisons,7
hivers où la neige recouvre nos maisons,7
étés où le soleil chauffe nos pieds,7
printemps où les fleurs prennent du bon temps,7
automnes où les arbres pleurent leurs feuilles… Je suppose que toi aussi ! Allez, assez bavassé, sors de ta boîte, on va t’arranger un peu pour te ramener au village…– Vous n’allez pas me faire de mal, au moins ?
demanda Ophélie.
– Mais non voyons, pourquoi ferions-nous une chose pareille ? répondirent en chœur les enfants.
– Parce que je suis… heu… différente et à l’école, quand il y a un nouvel élève, les autres sont toujours méchants avec lui !
– Quelle drôle d’école ! Il va vraiment falloir que tu nous racontes de quel monde tu viens. Mais en attendant, ferme les yeux et tu vas voir, nous allons faire de toi une vraie beauté !
Et tous s’affairèrent autour d’Ophélie. Marguerite lui confectionna un joli cache-oreilles en cuir tout pointu. Pierre fabriqua un masque pour cacher sa bouche bien trop droite et sculpta un magnifique nez crochu dans un morceau de bois. Quelques poils de hérisson au menton et Ophélie avait déjà bien meilleure mine.
–
Hep, hep, hep, attendez une seconde, il faut faire quelque chose pour ses dents !Arthur résolut le problème en moins de temps qu’il ne fallut pour le dire et dota Ophélie d’un merveilleux sourire chevalin.
– On dirait presque que tu es notre sœur ! Maintenant, tu es belle !