L'économie des Etats-Unis
Q U E S A I S - J E ?
L'économie des Etats-Unis
P I E R R E G E O R G E Membre de l'Institut Treizième édition remaniée
1 2 9 mille
ISBN 2 13 037087 x 1 3 édition remaniée : 2 trimestre 1981
© Presses Universitaires de France, 1941i 108, Bd Saint-Germain, 75006 Paris
INTRODUCTION
L'économie américaine est, en dépit de la mise en place de nouvelles puissances industrielles dans le monde depuis le début du siècle, la plus forte économie du monde. Quelques données numériques suffisent pour en témoigner : un produit national brut de plus de 1 750 milliards de dollars (1979), quadruple de celui de l'U.R.S.S., 25 % du total mondial (1), soit un quotient de près de 8 000 dollars par habitant et par an (environ 35 000 F, France 25 000), le premier rang pour la production du charbon, de l'électricité, du gaz naturel, de l'alu- minium, des automobiles, du coton brut, des textiles synthétiques, le second pour celle du pétrole, de l'acier, premier rang encore pour l'exportation des produits agricoles. Treize sociétés industrielles amé- ricaines se placent parmi les vingt plus grandes affaires du monde.
Cette puissance n'exclut pas les contradictions, ni dans le temps, ni à l'intérieur de l'espace améri- cain et de la société américaine. L'administration américaine n'est pas parvenue à conjurer la pau- vreté ni à éviter que le nombre des chômeurs oscille entre 3 et plus de 8 millions au cours des dernières décennies — il est vrai qu'on en compta 14 millions
(1) 34 % en 1950.
au creux de la crise des années 30 en un temps où la population d'âge actif était presque moitié moindre qu'aujourd'hui. Dans la géographie régionale des Etats-Unis subsistent des taches de détresse éco- nomique, zones de faillites chroniques d'entreprises périmées et endettées, de misère agricole, au milieu de régions dominées par des entreprises prestigieuses, appliquant les techniques les plus avancées et réali- sant des taux de productivité et de bénéfices élevés. L'histoire contemporaine de l'économie amé- ricaine est faite d'alternances de périodes de crois- sance spectaculaire et de crises appelées aujourd'hui récessions, qu'il n'est plus question aujourd'hui de qualifier de crises « cycliques ». L'économie amé- ricaine n'échappe pas aux inconvénients du vieillis- sement qui affecte toutes les économies construites depuis la révolution industrielle du XIX siècle. Bien qu'elle ait fait preuve, à plusieurs reprises, d'une exceptionnelle aptitude à remettre en cause ses structures et ses instruments de production, elle supporte le poids d'installations dépassées. Le futu- risme des entreprises de la N.A.S.A. coexiste avec l' « archéologie industrielle » des Appalaches. Les données enregistrées statistiquement sont des moyennes ou des résultantes construites à partir de situations et de dynamismes qui n'ont rien de commun. Et, de fait, les Etats-Unis sont probable- ment le pays qui répond le moins à une image tracée globalement et prétendant représenter l'ensemble.
Aussi bien sur le plan spatial que dans une perspec- tive historique, ils sont le pays de la discontinuité et, plus que de la variété, des contrastes, le tout reposant sur un énorme potentiel de ressources brutes, malgré une érosion certaine des réserves exploitées depuis un siècle, et surtout sur un capital d'acquis techniques et de capacité d'innovation qui
est unique au monde. Les phases de repli, d'inertie, introduisent le doute, mais la réserve de puissance demeure.
Les Etats-Unis s'identifient par ailleurs avec le système capitaliste. Ils en ont exploité toutes les possibilités, l'ont amendé à la leçon de l'expérience, procédant par régulations conjoncturelles sans en mettre en cause le principe. Ils en ont subi les contradictions et, au cours des diverses décennies, ont été secoués par les crises monétaires. Le pro- blème majeur est celui de l'ajustement circonstanciel aux variations des rapports extérieurs et aux pres- sions des concurrences. Plus que d'un système, il s'agit aujourd'hui d'une politique à laquelle les autres pays, et surtout les pays industriels, ne peuvent pas être indifférents. C'est ce qui fait tou- jours l'actualité universelle de l'observation de l'économie américaine.
PREMIÈRE PARTIE
LE PAYS ET LES HOMMES
CHAPITRE PREMIER
LES FONDEMENTS NATURELS DE L'ÉCONOMIE
I. — L'immensité des phénomènes géographiques et le gigantisme américain
L'impression de puissance donnée par les Etats- Unis dans la liquidation de la deuxième guerre mondiale a évoqué irrésistiblement pour l'Euro- péen une échelle des valeurs économiques et des phénomènes géographiques différente de celle à laquelle on est accoutumé d'évaluer les données du même ordre dans chacun des Etats de notre vieux continent.
Cette révélation du dynamisme américain, beau- coup plus frappante encore que celle à laquelle avait donné lieu, vingt-sept ans plus tôt, l'interven- tion américaine dans la première guerre mondiale, ne fut une surprise que pour ceux qui s'obstinent à placer sur un même plan les « grandes puissances », sans faire intervenir ni les surfaces et l'ampleur respective des ressources naturelles qui leur sont associées, ni les facteurs humains d'organisation et de création technique.
Les Etats-Unis couvrent 9 363 000 kilomètres car-
rés, trois fois moins que la superficie de l'U.R.S.S , mais dans des conditions de latitude plus avan- tageuses puisque, l'Alaska mis à part, leur terri- toire est compris entre le 48e et le 25e parallèles (latitudes de Dieppe et du Sud marocain). S'il est naturel de mettre en regard les chiffres de superficie des « deux grands », combien la comparaison de l'étendue américaine avec celle de chaque Etat européen, pris en particulier, paraît sans significa- tion : les Etats-Unis sont quatorze fois plus grands que la France, trente-sept fois plus grands que l'Allemagne fédérale, trente-deux fois plus grands que l'Angleterre. Ils occupent une fois et demie la surface couverte par tous les Etats européens, petits et grands, en dehors de l'U.R.S.S.
Les ordres de grandeur appellent la comparaison des dimensions des Etats-Unis avec celles de l'Eu- rope tout entière : de la frontière canadienne au golfe du Mexique, la distance, 2 500 kilomètres, est du même ordre que celle qui sépare Stockholm d'Athènes. La largeur de la plaine du Mississippi s'aligne sur la distance de Lisbonne à Constan- tinople ; les montagnes des Appalaches, qui font figure de hauteurs d'importance secondaire aux Etats-Unis, tant par leur altitude que par leur étendue, s'allongent sur plus de 2 000 kilomètres en ligne droite, l'équivalent de la longueur des Alpes et des Carpates réunies. Quant aux Grands Lacs de l'Amérique du Nord, transportés au centre de l'Europe, ils couvriraient l'Autriche, la Tchéco- slovaquie et la majeure partie de la Hongrie.
L'architecture géographique des Etats-Unis est beaucoup plus simple que celle de l'Europe. L'Amé- rique du Nord a offert aux géographes un milieu d'observation admirable, comportant à peu près tous les types de paysages réalisés dans le monde,
mais disposés par grands ensembles, de telle sorte que l'on peut voir dans l'ampleur des paysages américains un fondement géographique de la méga- lomanie yankee. Les Etats-Unis ont tout en grand : les lacs, les plaines, les fleuves (de la source du Missouri au delta du Mississippi, on ne parcourt pas moins de 7 200 kilomètres), les montagnes : le système des Montagnes Rocheuses se développe sur 1 500 kilomètres de large à l'ouest du Nebraska, la distance de Paris à la frontière soviétique, avec une grande simplicité de chaînes parallèles culminant au-dessus de 4 000 mètres, séparées par des zones tabulaires. Il en résulte une uniformité régionale très grande : le nombre des types de paysages nettement caractérisés est moins élevé qu'en U.R.S.S.
La même simplicité et la même massivité se retrouvent dans le domaine économique : il y a une région du blé — qui produit dans les conditions actuelles du marché un huitième de la production mondiale —, une région du coton, de 2 000 kilo- mètres de large, livrant le quart du coton récolté dans le monde. Une seule zone houillère, celle du versant occidental des Appalaches, peut donner dans l'année l'équivalent de la production de toute l'Eu- rope occidentale, Ruhr comprise. La « veine » de Pittsburg, dans ce bassin, contient assez de charbon pour pouvoir alimenter les Etats-Unis à elle seule pendant vingt ans, et l'on estime que les Américains ne devront pas se soucier de leur ravitaillement en charbon avant sept mille ans. Si de lourdes inquié- tudes planent sur les perspectives de l'exploitation de certains produits industriels de base, comme la bauxite, les métaux non ferreux, le pétrole même, les Etats-Unis ne s'en sont pas moins affirmés, jusqu'à présent, comme les « rois » du pétrole, de l'aluminium et de bien d'autres productions.
Dans son message au Congrès du 9 février 1972, le président Nixon a rappelé l'analyse de la situa- tion faite l'année précédente au cours de l'été et les décisions prises pour enrayer une évolution consi- dérée comme dangereuse : « A cause plus parti- culièrement d'une dégradation sensible de nos posi- tions commerciales, la balance américaine des paiements était devenue de plus en plus déficitaire.
La surévaluation du dollar était alors aussi évi- dente que la sous-évaluation de la monnaie de certains de nos partenaires commerciaux. Ce qui subsistait de nos réserves s'épuisait rapidement, tandis qu'augmentaient les balances dollars retenues par les banques centrales étrangères... Le 15 août, j'ai donc suspendu la convertibilité du dollar en or ou tout autre instrument de réserves. Concurrem- ment, j'ai décrété une surtaxe temporaire de 10 % sur les importations passibles de droits de douane, afin d'augmenter leur prix de revient et de diminuer leur volume... Mon objectif était de créer les condi- tions favorables à un réalignement des parités monétaires. »
Le problème étant posé sur le plan international, les discussions sont immédiatement ouvertes entre tous les pays concernés. La crise paraît résorbée par l'accord du 18 décembre mettant fin à la réunion des Dix à Washington. La surtaxe de 10 % à l'importation aux Etats-Unis est supprimée, mais de nouvelles parités monétaires sont établies, et le président Nixon en exprime sa satisfaction dans le même message : « Le réalignement de décembre réduit le prix des exportations améri- caines, calculé en devises étrangères, ce qui amé- liore notre position concurrentielle sur les marchés extérieurs. Sur le marché intérieur, il augmente le prix de nos importations. Voilà qui contribuera
à améliorer nos balances commerciales et des paie- ments, encore qu'il ne faille pas nous attendre à un renversement immédiat de la tendance... »
1972 est, au point de vue conjoncturel, une bonne et même une très bonne année. Les bénéfices des sociétés, après prélèvement de l'impôt, ont progressé de 17 %, les profits se sont élevés à 52,6 milliards de dollars, dépassant le précédent record de près de 3 milliards (1966 : 49,9 milliards).
Le dernier trimestre a été exceptionnel au point de vue de la reprise des activités productives. Or, dans les circonstances présentes, toute progression de cet odre met en péril la balance commerciale, et plus encore la balance des paiements. On notait pour 1973 un déficit de la balance commerciale de 8 à 9 milliards de dollars, soit 50 % de plus qu'en 1972. Pourtant, les Etats-Unis sont bien équipés depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale pour stimuler en cas de besoin les exportations.
C'est principalement la mission de l'Export-Import Bank, désignée plus couramment par l'abréviation Eximbank, créée en 1934, réadaptée en 1945 au moment de la signature des accords de Bretton Woods et de la fondation du B.I.R.D., pour négo- cier des prêts en faveur d'Etats acheteurs de pro- duits américains. L'Eximbank a ouvert des « lignes de crédit » avec un grand nombre de banques étran- gères domiciliées dans les pays partenaires (en France, Banque nationale de Paris, Banque de Suez, Crédit industriel et commercial, Crédit lyonnais), effectué des opérations d'assurances. L'objet est de provoquer des effets multiplicateurs sur le commerce extérieur. La diplomatie fait le reste.
En 1973 a été créé un Conseil national du Commerce entre les Etats-Unis et la Chine, pour traiter directement avec le Conseil chinois pour la pro-
motion du commerce extérieur. Les exportations vers la Chine, qui étaient pratiquement nulles en 1971, devaient atteindre 300 millions de dollars dès 1973. Ce n'est encore qu'une valeur indicative (l'ensemble des exportations des Etats-Unis dépasse 40 milliards de dollars), mais illustre une politique générale de recherche de nouveaux partenaires, abstraction faite de leur régime politique.
Cependant, dans l'immédiat, le déficit s'aggrave, et le gouvernement est conduit à prendre des me- sures de sauvegarde à court terme. Il s'efforce de freiner l'expansion en restreignant le crédit, en réduisant les commandes à effets multiplicateurs, et agit à nouveau sur le cours de la monnaie et le niveau des prix. Le 13 février 1973, par décision unilatérale, il procède à une seconde dévaluation du dollar de l'ordre de 10 %. En additionnant les effets des réajustements de 1972 et ceux de la dévaluation du dollar de février 1973, le décroche- ment est de 39 % avec le Japon, de 26 % avec la République fédérale allemande, de 20 % avec la France. Il s'agit d'un retour à un protectionnisme dont on voit bien les limites. Il est impossible de réduire les importations de pétrole et de matières premières, mais on entend amputer sévèrement les importations de voitures, de matériel électro- technique et électronique en provenance du Japon, d'Europe et de certains pays d'Amérique latine.
Les conséquences peuvent être lourdes pour les pays concernés, d'autant plus que la réduction des importations américaines s'accompagne d'une action intensifiée des filiales des sociétés améri- caines travaillant sur et pour le marché des par- tenaires privés, en contrepartie de leur débouché américain. Dans le même sens, les Etats-Unis exercent une forte pression sur les pays du Marché
commun pour ouvrir à leurs produits agricoles le marché de la C.E.E. qui est en lui-même l'objet d'âpres discussions de la part des pays membres.
La question que se posent beaucoup d'obser- vateurs est de savoir si la « crise du dollar » peut être le prodrome d'une crise économique générale.
L'économiste américain Galbraith distingue les récessions et troubles économico-monétaires du présent de la crise des années 1930 pour plusieurs raisons :
— L'activité économique est beaucoup moins sensible que par le passé aux fluctuations du marché financier, la relève de la Bourse étant prise, dans le mécanisme financier, par les banques, de plus en plus puissantes.
— L'Etat dispose d'énormes moyens d'inter- vention : les recettes fédérales sont passées de moins de 4 milliards de dollars en 1929 à près de 200 mil- liards en 1971. Par ses contrats de commande, son action sur le crédit, sur les stocks stratégiques, le gouvernement peut pondérer les mécanismes écono- miques, déclencher, suivant les conjonctures, des processus de stimulation ou des effets de freinage.
— Les mécanismes économiques sont beaucoup mieux analysés et connus qu'en 1929 ; l'économie est continuellement surveillée par des spécialistes.
Auprès du gouvernement, les états-majors d'écono- mistes conduisent la politique dite de rationalisation des choix budgétaires, signalent les dangers de surchauffe, d'inflation, etc.
— Enfin, la concentration du pouvoir de décision et la mondialisation des opérations par les sociétés multinationales engendrent des processus de soli- darité et de transfert qui permettent de « déloca- liser » les crises.
Les échecs de la politique extérieure et, en parti-
culier, l'évacuation du Viet-Nam (1973), les scan- dales intérieurs, le Watergate (1972-1974) et la démission du Président Nixon (1974) ont aggravé le doute et bloqué les initiatives. Nouvelle épreuve : le « choc pétrolier » et la hausse des matières pre- mières importées instaurant à titre permanent un grave déficit de la balance commerciale. Au moment même où l'usure des ressources naturelles et une certaine inconscience dans une consommation exa- gérée doublaient le volume des importations de pétrole, le prix du baril passait de 2 dollars à près de 40, et il a fallu assurer la protection des voies d'approvisionnement sans pouvoir prévenir totale- ment les risques de pénurie. L'année 1974 a été la plus dure avec une baisse de 2 % du produit national brut, de 3 % des revenus individuels, une hausse des prix de détail de plus de 10 %, un déficit de la balance commerciale de plusieurs milliards de dol- lars et huit millions de chômeurs. Tous les secteurs de l'économie ont été touchés, mais le plus grave- ment atteint est un des géants de l'industrie amé- ricaine, la construction automobile. Un sensible redressement a été opéré en 1975 et, pour les der- nières années de la décennie, le rythme de marche du produit national brut rétabli dans le sens ascen- dant avec une moyenne de l'ordre de 2 % par an.
Il s'agit, en fait, d'une période d'oscillations se compensant plus ou moins, marquée par la double incertitude de l'équilibre du commerce extérieur et de la balance des comptes, et des cotations du dollar sur les marchés monétaires internationaux. Le gou- vernement intervient par des mesures de correction des tendances à court terme, en agissant sur le crédit, en modulant les commandes de l'Etat. Jus- qu'à la fin de la présidence de J. Carter, la situation est restée instable et préoccupante : grave déficit
du commerce extérieur, baisse du pouvoir d'achat des ménages, hausse des prix de plus de 10 % par an (9 % pour le premier semestre 1980, 8 à 10 % de rythme d'inflation, diminution des réserves des ménages réduisant à la fois l'épargne (3,4 % du revenu disponible au début de 1980) et les achats
« de précaution », réduction du recours au crédit en raison de l'élévation excessive des taux d'intérêt, crise dans le bâtiment et toujours dans l'industrie automobile, taux de chômage de 7 % de la popula- tion active. En 1980, les Etats-Unis sont engagés dans une période de récession dont on ne peut prévoir la durée. L'issue de la crise — et sa longé- vité — dépendent à la fois de facteurs extérieurs et de facteurs intérieurs. Le changement de direction politique peut infléchir la stratégie économique en matière de crédit et de développement du marché intérieur, d'investissements publics, de relations extérieures. Aucune prévision ne saurait être tentée.
La puissance potentielle reste considérable, la conjoncture internationale et le comportement des agents économiques intérieurs incertains.
BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE
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CARTES
1. Le relief des Etats-Unis 16-17
2. Les divisions climatiques des Etats-Unis 22 3. Sols et types de végétation des Etats-Unis . . . 24 4. Ressources minérales des Etats-Unis 48-49 5. Les régions agricoles des Etats-Unis 70-71 6. Activité industrielle du nord-est des Etats-Unis 80-81 7. Courbes de la production du fer brut et de l'acier. 102 8. Emploi de la main-d'œuvre en 1929-1932, 1939-
1944 . . . 106