Un élément nouveau de la culture:
LA VIE
Elle en était jusqu'à ce jour délibérément, méthodiquement exclue.
Cette exclusion était une des caractéristiques majeures de la culture traditionnelle, désintéressée et en dehors de la vie, écrit A. Clausse (1). Ainsi conçue, la vie mentale a une existence propre, indépen-
d~nte des sollicitations immédiates du milieu physique et humain, social et moral. L'enseignement se placera donc délibérément en dehors de la vie. Tout contact avec la réalité co.1tingente sera considéré comme une erreur et un danger.
Dans une telle conception intellectuelle de l'édu· cation, une formule d'école s'est constituée, forte aujourd'hui de plusieurs siècles de pratique et qui, du fait même de cette tradition et de celle ancienneté, semble désormais inébranlable. Toules les démonstra- tions et critiques el les preuves les plus flagrantes de la nocivité de certaines pratiques n'empêchent pas que 90
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des maîtres et des parents lui restent obstinémenl asservis.«Toutes les disciplines nouvelles qui ont la pré- tention saugrenue d'introduire à l'Ecole le réel ne seront tolérées que sous la contrai nie et elles seront consi- dérées avec le mépris que provoque toute activité indigne d'une noble intelligence» (1).
C'est sous ce signe d'une tolérance méprisante que la vie a parfois essayé de franchir, plus ou moins clandestinement la porte des classes. Disons plutôt un ersatz de vie : un livre moins austère, une observa- tion sur un objet extérieur à l'école, une enquête ou une visite d'usine.
Mais il n'en reste pas moins que dans la masse des écoles, les enfants entrent tête baissée et en rangs, laissant à regret à la porte de la classe les travaux et les pensées qui font le charme inoubliable des enfances même déshéritées ; ils doivent ouvrir un livre, écouter
A. Clausse (op. cité).
(1) Une Doctrine Sociale de /'Education. Edition de I' Amicale du personnel enseignant socialiste de liège.
les leçons, faire les devoirs. Défense de regarder par la fenêtre les arbres qui fleurissent, d'écouter les bruits de vie qui montent de la rue et des champs. L'Ecole prend tout dans son engrenage et le lamine.
L'Ecole se meurt d'être désadaptée et stérile, mais nul n'ose mettre en cause celte longue et totale servi- tude d'une éducation qui, ignorant la vie, ne saurait la stimuler et la magnifier.
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L'éducation traditionnelle rappelle aujourd'hui l'histoire du roi nu. Tant que personne n'osait dénoncer sa nudité et sa stérilité, l'Ecole se sentait forte de la religion dont on l'entourait. Mais voilà que devant les échecs trop flagrants, des voix nombreuses s'élèvent, faisant écho à nos slogans iconoclastes, pour dire, pour affamer, pour crier que les méthodes actuelles ne rendent pas, et que l'enseignement représente «un effort improductif», comme titre un livre récent de Gérard Charnoz, paru aux Presses Universitaires de France.
Mais que manque-t-il à cet enseignement? D'au- cuns vous diront qu'il y faut des jeux, d'autres des expériences ; les uns prônent la liberté et d'autres la sévérité et l'austérité. Ce ne sont là qu'emplâtres sur jambe de bois. Ce qui lui manque, c'est la vie.
Ce mot magique s'imposera bientôt dans toutes les disciplines, sauf pour l'Ecole.
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Le travail à la chaîne était dans l'industrie l'équi- valent de la classe traditionnelle. On s'est rendu compte de tout ce qu'il comporte d'incidences de fatigue et d'abêtissement pour les ouvriers qui y sont soumis.
On s'efforce de l'humaniser.
Les hôpitaux psychiatriques où les malades étaient, étaient isolés derrière leurs murs infranchissables, condamnés à la promiscuité, à l'isolement, en tous cas à l'inaction et à l'inutilité. On y introduit aujourd'hui le· travai 1 et la vie.
La médecine avait inventé une infinité de médi- caments qui avaient la prétention de sauvegarder, de l'extérieur, l'équilibre et la santé des individus. Un cou- rant d'opposition secoue aujourd'hui la pratique offi- cielle et fait à l'élément vie une place nouvelle que nous ne devons pas sous-estimer.
Le cinéma asservissaait les donné essensibles à une mécanique qui, à grand renfort de millions simulait la vie. La nouvelle vague descend dans la rue pour cueillir à même les activités de tous les jours, les éléments majeurs du drame.
La technique contemporaine avait construit de grands ensembles d'habitations. Rien n'était négligé
Il
pour le confort qu'on croyait être le souci N° 1 des nouveaux habitants. Et voilà qu'on se rend compte que
«au lieu de se greffer sur la ville plus ancienne et d'y entremêler ses intérêts sociaux, culturels et autres, le nouvel ensemble d'habitations, sans vie était un poids mort, «un désert de pierre et de béton » au rnilieu d'une ville vivante » (1 ).
On cherche alors des solutions plus humaines L'armée elle-même a brisé son vieux cadre disci·
plinaire au profit d'un service psychologique que nous ne risquons pas de vanter certes, mais qui n'en est pas moins la reconnaissance implicite de l'improductivité des anciennes techniques.
Dans ce complexe mouvant et dynamique sous tendu, pas toujours excellemment il est vrai, par la vie,
!'Ecole restera-t-elle seule, comme un désert de devoirs et de leçons, nue et improductrice, ou bien par la Vie servira-t-elle la Vie?
C. FREINET
(1) Horizons, numéro d'octobre 1960.