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Le Mexique d'hier et d'aujourd'hui

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Academic year: 2022

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Le Mexique d'hier et d'aujourd'hui

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James D. Cockcroft

Le Mexique d’hier et d’aujourd’hui

Révolution et contre-révolution 1910-2010

Avant-propos de Jean Batou et de Stéfanie Prezioso Traduit de l’anglais (Canada)

par Jean Batou, Laïla Batou et Stéfanie Prezioso

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Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Cockcroft, James D.

Le Mexique d’hier et d’aujourd’hui : révolution et contre-révolution, 1910-2010 (Collection Mouvements)

Traduction de: Mexico’s revolution then and now.

ISBN 978-2-923986-11-1

1. Mexique – Histoire – 1910-1920 (Révolution). 2. Mexique – Histoire – 1910- 1920 (Révolution)– Influence. 3. Mexique – Politique et gouvernement – 20e siècle.

4. Mexique – Politique et gouvernement– 21e siècle. 5. Mexique – Conditions sociales. 6. Mexique – Conditions économiques. I. Titre.

F1234.C6214 2011 972.08’16 C2011-941995-5

Titre original :

Mexico’s Revolution Then and Now

© 2010, Monthly Review Press

© 2011, Éditions Syllepse pour la traduction française

© 2011, M éditeur pour l’édition au Canada

ISBN : 978-2-923986-11-1 (version imprimée) ISBN : 978-2-923986-12-8 (PDF)

ISBN : 978-2-923986-13-5 (livrel) Dépôt légal : troisième trimestre 2011 Bibliothèque et Archives nationales du Québec Bibliothèque et Archives Canada

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Table des matières

Liste de acronymes ... 9

Avant-propos La révolution mexicaine n’a pas dit son dernier mot Jean Batou et Stéfanie Prezioso ... 11

Le Mexique d’hier et d’aujourd’hui ... 12

La révolution a perdu une bataille, mais pas la guerre ... 13

Dépendance et misère ... 15

Déni de droit et règne de l’arbitraire ... 17

Un volcan social ... 18

Quelle révolution ? ... 20

Introduction Précurseurs et révolutionnaires ¡ Presentes ! ... 23

Chapitre 1 Les Mexicains se soulèvent, 1910-2010 : analogies et différences ... 27

Les peuples indigènes et la paysannerie ... 32

Les femmes ... 35

Immigrés, travailleurs, chômeurs/sous-employés, paupérisés et surexploités ... 38

État, clergé, répression, nationalisme et internationalisme ... 42

L’actualité du magonisme ... 44

Chapitre 2 Impérialisme, « États défaillants », nouvelles guerres, résistance ... 51

L’ingérence des États-Unis ... 52

Situation actuelle et résistance populaire ... 63

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Chapitre 3

Développement inégal, culture politique, classes,

clientélisme ... 69

Développement inégal et combiné ... 70

État et classes ... 83

Clientélisme ... 94

Chapitre 4 Terrorisme néolibéral, paupérisation, destruction de familles ... 99

Paupérisation ... 107

La destruction de familles : les peuples indigènes et les femmes se soulèvent, la droite et l’Église contre-attaquent ... 112

Chapitre 5 Migrations, droits humains et de la nature, jeu politique, résistance ... 131

Droits humains et légalité défaillante ... 143

Jeu politique, mouvements de résistance et internationalisme .. 156

Conclusion Réactiver le combat révolutionnaire ! ... 167

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Liste des acronymes

ACE Alianza para la Calidad de la Educación (Alliance pour la qualité de l’instruction)

Alena Accords de libre-échange nord-américain

ANAA Asamblea Nacional de Afectados Ambiantales (Assemblée nationale des personnes affectées par l’environnement) ANAD Asociación Nacional de Abogados Democráticos

(Association nationale des avocats démocratiques) APPO Asamblea Popular de los Pueblos de Oaxaca (Assemblée

populaire des peuples d’Oaxaca) BIT Bureau international du travail BP British Petroleum

CCRI Comité Clandestino Revolucionario Indígena (Comité clandestin révolutionnaire indigène)

CDIM Centro para el desarrollo integral de la mujer (Centre pour le développement complet de la femme)

CGOM Confederación General de Obreros y Campesinos de México (Confédération générale des ouvriers et paysans du Mexique) CISEN Centro de investigación y seguridad nacional (Centre

d’investigation et de sécurité nationale)

CJM Coalition for Justice in the Maquiladoras (Coalition pour la justice dans les maquiladoras)

CONOC Consejo Nacional de Campesinas (Conseil national des paysannes)

CNC Confederación Nacional Campesina (Confédération nationale paysanne)

CNDH Comisión Nacional de Derechos Humanos (Commission nationale des droits humains – du gouvernement) CNI Congreso Nacional Indígena (Congrès national indigène) CNTE Coordinadora Nacional de Trabajadores de Educación (Syndicat

indépendant des travailleurs de l’éducation)

COR Confederación Revolucionaria de Obreros y Campesinos (Confédération révolutionnaire des ouvriers et des paysans) CROM Confederación Regional Obrera Mexicana (Confédération

régionale ouvrière mexicaine)

CT Congreso del Trabajo (Congrès du travail) CTC Congrès du travail du Canada

CTM Confederación de Trabajadores de México (Confédération des travailleurs du Mexique)

DEA Drug Enforcement Administration

DIA Dialogue pour la reconstruction du Mexique

DRO Operación de Detención y Remoción (Office des opérations de détention et renvoi)

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EZLN Ejército Zapatista de Liberación Nacional (Armée zapatiste de libération nationale)

FAT Frente Auténtico del Trabajo (Front du travail authentique) FIOM Fédération internationale des organisations de travailleurs

de la métallurgie

FS Feministas socialistas (Féministes socialistes) IFE Instituto Federal Electoral (Institut électoral fédéral) IMSS Instituto Mexicano del Seguro Social (Institut mexicain de

sécurité sociale)

INS Immigration and Naturalization Service (Service d’immigration et de naturalisation)

IWW Industrial Workers of the World

JBG Juntas de Buen Gobierno (Juntes de bon gouvernement) MUP- Movimiento Urbano Popular-Frente Nacional del

FNAMUP Movimiento Urbano Popular (Mouvement urbain populaire- Front national du mouvement urbain populaire)

OEA Organisation des États américains

OIDHO Organizaciones Indias por los Derechos Humanos en Oaxaca (Organisations indiennes pour les droits humains à Oaxaca) PAN Partido Acción Nacional (Parti action nationale)

PFP Policía Federal Preventiva (Police fédérale préventive) PLM Partido Liberal Mexicano (Parti libéral mexicain)

PNR Partido Nacional Revolucionario (Parti national révolutionnaire) PRD Partido de la Revolución Democrática (Parti de la révolution démocratique)

PRI Partido Revolucionario Institucional (Parti révolutionnaire institutionnel)

PRM Partido de la Revolución Mexicana (Parti de la révolution mexicaine) PRT Partito revolucionario de los trabajadores (Parti révolutionnaire

des travailleurs)

PT Partido del Trabajo (Parti du travail)

PVEM Partido Verde Ecologista de México (Parti vert écologiste du Mexique) REDIM Red por los derechos de la infancia en México (Réseau pour les

droits de l’enfance du Mexique)

SCJN Suprema Corte de Justicia de la Nación (Cour suprême de justice) SME Sindicato Mexicano de Electricistas (Syndicat mexicain des électriciens) SNTE Sindicato Nacional de Trabajadores de la Educación (Syndicat

national des travailleurs de l’éducation)

TEPJF Tribunal Electoral del Poder Judicial de la Federación (Tribunal électoral du pouvoir judiciaire de la Fédération)

UEW United Electrical Workers

UMA Unidades de Manejo Ambiental (Unités de gestion pour la conservation de la faune et de la flore sauvages)

UNAM Universidad Nacional Autónoma de México (Université nationale autonome du Mexique)

UNT Unión Nacional de Trabajadores (Union nationale des travailleurs) USW United Steelworkers (Syndicat des métallurgistes)

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Avant-propos 11

Avant-propos

La révolution mexicaine n’a pas dit son dernier mot

Jean Batou et Stéfanie Prezioso

C

’est au cours de l’été 2010 que nous avons pris connaissance du manuscrit anglais du petit livre de James D. Cockcroft, dont la parution était annoncée pour l’automne : Mexico’s Revolu- tion Then and Now 1. En moins de 160 pages, l’auteur réussissait le tour de force de présenter les luttes de classe au Mexique dans une perspective historique. L’imbroglio sociopolitique actuel, dont les médias internationaux ne retiennent que l’extrême violence, était ainsi rendu intelligible au lecteur non initié, au moment où ce pays commémorait le centenaire de sa révolution et le bicentenaire de son indépendance. L’auteur entendait montrer combien le souvenir de ces événements décisifs imprégnait toujours les conflits sociaux d’aujourd’hui face à l’explosion des inégalités, à l’oppression et à la brutalité débridée de l’oligarchie, ainsi qu’à l’ingérence continue des États-Unis.

Cet essai inscrit les combats démocratiques et sociaux du peuple mexicain dans la longue durée, mais aussi dans une histoire qui regarde vers l’avant. Tandis que les commémorations officielles dénaturent le message des révolutionnaires des siècles précédents – de Miguel Hidalgo à Emiliano Zapata, en passant par Ricardo Flores Magón –, l’auteur met à jour les multiples filiations de ce pré- cieux héritage, qu’illustrent les mobilisations sociales d’aujourd’hui.

1. James D. Cockcroft, Mexico’s Revolution Then and Now, New York, Monthly Review Press, 2010.

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12 Le Mexique d'hier et d'aujourd'hui De même, il pointe les analogies saisissantes entre le régime de Porfirio Díaz, dans la première décennie du xxe siècle, et celui de Felipe Calderón de ces dernières années, porté à bout de bras par les dirigeants des grands partis institutionnels, les appareils de répres- sion, les autorités états-uniennes, voire le crime organisé. Les deux périodes n’incarnent-elles pas à merveille la permanence au pouvoir d’une oligarchie prête à tout pour pérenniser ses privilèges.

Le Mexique d’hier et d’aujourd’hui

Cockcroft insiste sur les acquis programmatiques du mago- nisme, un mouvement issu de la gauche du libéralisme mexicain, qui évolue vers le socialisme libertaire. Les frères Magón sont issus d’une modeste famille d’origine indigène. Avec eux, le Parti libéral mexicain (PLM) revendique une réforme agraire radicale, l’annu- lation des dettes des paysans et la restitution des ejidos (propriétés collectives) aux communautés indiennes. Ce sont les magonistes qui lancent les premiers le slogan « ¡ Tierra y Libertad ! » Ils mènent des grèves contre l’exploitation du travail et organisent plusieurs soulèvements armés. « Plus vous travaillez, plus vous êtes pauvres, explique Ricardo Flores Magón aux salariés, […] pour la simple raison que vous rendez vos patrons plus riches. »

En 1910, il prend clairement parti pour les droits des femmes, contre la domination masculine, les salaires de misère et la pros- titution (y compris au sein du mariage). Ses amis œuvrent dans les rangs de l’immigration aux États-Unis, dont sont issus la moi- tié des membres des Industrial Workers of the World (IWW), au sommet de leur influence. Les magonistes sont ainsi les premiers internationalistes issus des couches profondes d’une nation oppri- mée. Ils vont inspirer les combats les plus radicaux du xxe siècle, au cours de la révolution de 1910-1917, dans l’entre-deux-guerres, et durant les années 1968. Parmi les néozapatistes du Chiapas, on retrouve encore leur héritage, même si ces derniers ne font plus explicitement référence au socialisme et ont largement renoncé à la lutte armée. Le même élan inspire aujourd’hui les combats des syndicalistes indépendants de l’électricité et de la mine au Mexique, comme des centaines de milliers d’immigrés qui descendent dans la rue aux États-Unis. Sur le plan institutionnel, il inspire aussi les

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Avant-propos 13 luttes d’Andrés Manuel López Obrador, candidat à la présidence de 2012, floué de sa victoire en 2006.

Par ailleurs, ce livre brosse un portrait effrayant du quotidien des Mexicains d’aujourd’hui, dont les trois quarts ont été réduits à la misère par vingt-huit années de politiques néolibérales. Depuis 2006, le catholique conservateur Felipe Calderón, élu frauduleusement à la présidence, mène la guerre au monde du travail : privatisations (notamment de l’électricité), centaines de milliers de licenciements, abolition des protections légales du travail et chasse aux syndicalistes indépendants. En même temps, avec l’aide de l’armée, des experts de Washington et de sociétés privées de mercenaires, il justifie l’occu- pation militaire du pays (100 000 soldats mobilisés) sous prétexte de lutter contre le narcotrafic et l’émigration clandestine. Depuis 2007, plus de 23 000 personnes, souvent abattues au hasard, ont ainsi péri de mort violente, dans un climat général d’impunité. Les jeunes et les femmes paient un lourd tribut à cette culture généralisée de la violence. Pendant ce temps, les deux compagnies privées qui dominent la communication télévisuelle, un duopole à la solde de l’oligarchie régnante, diffuse des programmes lénifiants.

Pour les États-Unis, tout le mal vient d’un « État défaillant », que le chef de l’Office colonial US, pardon… l’ambassadeur Carlos Pascual, patron du Bureau binational de renseignements, prétend « recons- truire » à l’aide d’une cohorte de spécialistes du Pentagone, de la Drug Enforcement Administration (DEA), du Federal Bureau of Investigation (FBI) et de la Central Intelligence Agency (CIA). En réalité, la guerre au narcotrafic a eu des effets paradoxaux : renforcer les cartels les plus puissants en éliminant leurs concurrents, maintenir des prix élevés sur le marché des stupéfiants et doper les intérêts liés au trafic d’armes et au blanchiment d’argent sale. S’il faut reconstruire quelque chose au Mexique, ce sont les droits des salariés, des femmes et des popu- lations indigènes, objectifs pour lesquels se battent de nombreux mouvements syndicaux, populaires et associatifs, dont les mobilisa- tions ne cessent de gagner en ampleur et en détermination.

La révolution a perdu une bataille, mais pas la guerre

L’auteur envisage le Mexique comme un pays dominé, dont le développement a été perturbé très tôt, d’abord par la colonisation

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14 Le Mexique d'hier et d'aujourd'hui espagnole, puis par son insertion dépendante au sein du marché mondial. Dans de telles conditions, la lutte sociale par en bas a été largement portée par les paysans pauvres (souvent indigènes) et par une classe ouvrière minoritaire. Du point de vue des exploités et des opprimés, la force et le contenu de leur alliance ont donc toujours eu une importance décisive. Dans cette perspective, Cockcroft décrit la révolution de 1910-1917 comme une bataille perdue qui a débou- ché sur « une paysannerie défaite, un mouvement ouvrier estropié et dépendant, une bourgeoisie blessée, mais victorieuse, et pour le peuple divisé, un triomphe de papier – la Constitution de 1917 ».

Certes, la guerre n’a pas été perdue, et elle se poursuit toujours dans un contexte social renouvelé, mais la révolution reste à faire.

De la révolution de 1910-1917, le Mexique hérite d’une culture politique aux multiples facettes. Pour les classes subalternes, elle combine un projet de transformation sociale tourné vers l’avenir avec la revitalisation de traditions collectives ancestrales ; pour les classes dominantes, elle fonde le mythe d’une « révolution glo- rieuse », incarnée par un parti et son chef, lequel s’inspire du caci- quisme des communautés indiennes, récupéré et métamorphosé par la colonisation, par les caudillos de l’Indépendance et par les technocrates de la fin du xixe siècle. La défaite de « ceux d’en bas » et la faiblesse de « ceux d’en haut » frayent la voie à l’État-arbitre de Lazaro Cárdenas, apparemment « au-dessus des conflits », mais qui s’efforce tout de même de garantir les intérêts fondamentaux des propriétaires et des capitalistes. Il chapeaute ainsi l’organisation des paysans, des ouvriers et des classes intermédiaires dans une pers- pective corporatiste, fondée sur le clientélisme. En nationalisant les gisements de pétrole en 1938, il légitime son action en répondant aux aspirations populaires à la souveraineté.

Après la Seconde Guerre mondiale, les successeurs de Cárdenas engagent le pays sur la voie d’une seconde vague de « modernisa- tion », sous la houlette d’un État autoritaire technocratique, qui va profondément remodeler la structure de classe du pays : prolétari- sation de la paysannerie et émigration massive vers les États-Unis ; essor du prolétariat industriel ; croissance numérique, différencia- tion interne et appauvrissement des classes intermédiaires ; coordi- nation plus étroite des intérêts des différentes fractions de la bour-

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Avant-propos 15 geoisie (incluant aujourd’hui le narcotrafic). Au cours des années 1970, avec la substitution du « développement stabilisateur » par le néolibéralisme, la polarisation sociale croît encore entre l’impé- rialisme, l’État et la bourgeoisie (nationale et étrangère) d’une part, et la majorité des classes intermédiaires, ainsi que les ouvriers et les paysans sous-payés et sous-employés d’autre part. Pour cette rai- son, l’État tend aujourd’hui à renoncer à ses pratiques ancestrales de cooptation au profit d’une répression de plus en plus violente, généralisée et aveugle.

Dépendance et misère

« Nous devons abandonner l’idée de placer un citoyen états- unien à la présidence du Mexique, car cela nous conduirait une fois de plus à la guerre. La solution nécessite plus de temps : nous devons ouvrir nos universités à de jeunes et ambitieux Mexicains et faire l’effort de les former à l’American way of life, à nos valeurs et au respect du leadership des Etats-Unis. […] Et sans que les États-Unis n’aient à débourser un seul cent ou à tirer un seul coup de feu, ils feront ce que nous voulons, et le feront mieux et plus radicalement que nous n’aurions pu le faire. » Ainsi parlait Richard Lansing, ex- secrétaire de l’administration Wilson [1913-1921], il y a près d’un siècle. James Cockcroft montre que cette recommandation est deve- nue aujourd’hui réalité : les politiques néolibérales qui ravagent la société mexicaine depuis 1982 sont ainsi menées par des techno- crates mexicains formés aux États-Unis.

Il en décrit les affres de façon saisissante : « Des millions de Mexicains en haillons errent […] à l’affût d’une récolte ou d’une journée de travail. Près de quatre millions d’entre eux sont des ven- deurs de rue à México. […] Moins de la moitié de la force de travail dispose d’un emploi régulier et seulement un quart d’entre elle gagne un salaire minimum, permettant de nourrir moins de la moitié d’une famille de cinq personnes. La moitié de la paysannerie se couche le ventre vide. 50 % de la population souffre de malnutrition et marche pieds nus, et le même sort affecte neuf enfants sur dix d’âge pré- scolaire. Ils n’ont ni eau courante, ni eau potable, ni électricité. »

Pourtant, cette paupérisation générale ne doit pas être confon- due avec une éviction des circuits économiques ; des millions de

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16 Le Mexique d'hier et d'aujourd'hui Mexicains et de Mexicaines misérables sont en réalité connectés étroitement à l’économie mondiale : travailleurs à domicile et main- d’œuvre au noir des sweatshops au service des multinationales, chô- meurs cumulant les emplois informels, vendeurs de rue, etc.

Pauvres parmi les pauvres, les trois quarts des dix millions d’indigènes qui peuplent le pays vivent dans le plus strict dénue- ment. De surcroît, les richesses naturelles de leur environnement (biodiversité, ressources minières, etc.) sont la cible des politiques d’« accumulation par dépossession1 » mises en œuvre par le « nouvel impérialisme ». L’accès à la terre et l’autonomie politique sont ainsi devenus des enjeux centraux et associés, comme l’ont bien com- pris les néozapatistes qui ont repris avec succès le slogan magoniste

« ¡ Tierra y Libertad ! » L’oligarchie mexicaine a répondu à ce défi en intensifiant la guerre sale menée par l’armée et les paramilitaires contre les communautés indiennes.

Un quart des foyers mexicains sont dirigés par des femmes, qui travaillent en particulier dans les secteurs informels et sous-payés.

Elles gagnent 37 % de moins que les hommes et pâtissent d’une violence sexiste omniprésente, à la maison, dans la rue et sur les lieux de travail. Aujourd’hui, le capitalisme sauvage de la « périphé- rie » développe des tendances au féminicide : on lynche les femmes comme on lynchait les Noirs dans le sud des États-Unis, pour les maintenir en soumission. C’est qu’elles ont joué un rôle essentiel dans les luttes politiques et syndicales de ces dernières années. Un exemple : lors du tremblement de terre qui a dévasté México en 1985, de nombreuses couturières ont été ensevelies, tandis que les patrons ne songeaient qu’à sauver leurs machines. Quelques jours plus tard, brandissant leurs béquilles, elles prenaient part à une marche de protestation. Les femmes sont aussi à la pointe de nom- breux combats sociaux, comme le droit à l’avortement, au respect de l’orientation sexuelle de chacun, etc.

Le syndicalisme indépendant a aussi largement bénéficié de la mobilisation des femmes contre la bureaucratie corrompue, qui a toujours témoigné d’un grand mépris à leur égard. C’est le cas, en particulier, de la Coalition pour la justice dans les maquiladoras 1. David Harvey, Le nouvel impérialisme, Paris, Les Prairies ordinaires,

2010.

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Avant-propos 17 (CJM), de la Coordination nationale des travailleurs – en majorité des travailleuses – de l’éducation (CNTE), mais aussi de plusieurs autres associations et fronts liés au monde du travail.

Déni de droit et règne de l’arbitraire

L’auteur aborde la question des droits humains et de la nature en partant de la condition des 41 millions d’habitants d’origine mexicaine qui vivent aux États-Unis. Il cite ainsi l’un d’eux : « Nous contribuons à hauteur de 25 milliards de dollars à la sécurité sociale et produisons quelque 2 000 milliards de dollars de richesses pour l’économie américaine. Sans l’argent généré par ce géant formé de 12 millions de travailleurs taxés d’illégaux, auxquels il faut ajouter 36 millions d’Hispano-Américains légaux, trois secteurs importants de cette économie seraient ruinés : les services, la construction et l’industrie. […] Les mobilisations massives des immigrés contre les politiques actuelles de l’immigration […] ne constituent qu’un avertissement du fait que le géant endormi s’est réveillé. »

La loi 1070, adoptée par le Sénat d’Arizona en avril 2010, donne de nouvelles et importantes prérogatives à la police pour lutter contre l’immigration clandestine au mépris des droits humains. Elle constitue la pointe avancée d’un ensemble de dispositions légales prises par l’Union et les États, depuis les années 1990, pour crimi- naliser de larges secteurs de l’immigration et instituer un véritable apartheid légal. Ainsi, les rafles massives, les expulsions sans appel et les séparations de familles sont devenues monnaie courante.

Désormais, le durcissement des politiques migratoires, au nom de la défense d’une Amérique anglo-saxonne et blanche, est le cheval de bataille des Républicains pour reconquérir la Maison Blanche.

De leur côté, les Démocrates adaptent leurs politiques à ces pres- sions. L’administration Obama expulse ainsi un millier d’immigrés par jour et transforme la frontière sud des États-Unis en véritable zone de guerre.

Au Mexique même, les droits humains les plus élémentaires sont violés chaque jour par l’armée, la police, la justice et le système carcéral, dans un climat d’impunité totale, nourri par la corruption, qui encourage à son tour les exactions des paramilitaires et des cartels de la drogue. La guerre aux stupéfiants, déclarée par le pouvoir,

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18 Le Mexique d'hier et d'aujourd'hui a ainsi débouché sur un véritable juvénicide, que dénoncent de nombreux observateurs. Dans ce contexte, les forces de répression multiplient les interventions musclées contre les syndicats ouvriers les plus combatifs, de la mine à l’électricité, de même que contre les communautés indigènes et paysannes, forçant plus d’une fois leurs membres à recourir à la grève de la faim pour tenter de se faire entendre.

Les droits de la nature, au nom desquels les forces rassemblées au sein de l’Association nationale des personnes affectées par l’envi- ronnement (ANAA) se mobilisent, mettent en cause les multina- tionales du pétrole, de la mine, de l’exploitation forestière et de l’agrobusiness, le développement de zones de maquiladoras indus- trielles, l’urbanisation sans frein, la construction de mégabarrages, l’importation de déchets états-uniens, etc. La privatisation en cours de réserves naturelles ne représente que le sommet de l’iceberg d’une marchandisation croissante de l’environnement, dont les effets mortifères deviennent chaque jour plus préoccupants. Dans les vingt ans à venir, la sécheresse menace ainsi des régions entières de conséquences irréversibles.

Un volcan social

Les élections truquées de 1988 et de 2006 sont l’un des éléments qui cristallisèrent un large rejet du système politique au Mexique, en particulier au sein de la jeunesse. À propos des deux principaux partis, le PRI et le PAN, Cockcroft parle d’un serpent à deux têtes, le PRIAN, qui domine la plupart des États. « Le PRI est partout : à gauche, à droite et au centre, dans les syndicats, dans le contrôle social rénové, à la tête du monde des affaires », notait récemment Marco Rascón dans le quotidien La Jornada. Et à l’heure qu’il est, même le PRD, issu de la convergence d’ex-priistes avec des forces du centre et de gauche, paraît aussi corrompu, à l’exception d’Andrés Manuel López Obrador et de ses partisans, qui dénoncent la mafia au pouvoir et se préparent à briguer à nouveau la magistrature suprême en 2012. Au sein du mouvement social, les syndicalistes indépendants représentent une force significative autour des électriciens et des mineurs, brutalement réprimés par le pouvoir. Ils ont récemment trouvé un appui aux États-Unis auprès de l’AFL-

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Avant-propos 19 CIO, qui pense sans doute pouvoir ainsi recruter de nouveaux membres parmi les immigrés latino-américains, et exerce des pres- sions sur le Congrès pour bloquer l’envoi de fonds aux forces de sécurité du Mexique. De même, l’administration Calderón se trouve dans le collimateur du Bureau international du travail (BIT), qui pourrait la placer sur la liste noire des responsables des viola- tions les plus graves des conventions internationales du travail pour 2011. Parallèlement, dans de nombreux secteurs de la société, la protestation monte et converge parmi les indigènes, les paysans, les habitants des villes, les étudiants, les femmes, les défenseurs des droits humains, les écologistes, etc.

Le 31 janvier 2011, les principales organisations ouvrières et paysannes indépendantes, qui constituent le Mouvement natio- nal pour la souveraineté alimentaire et énergétique, les droits des travailleurs et les libertés démocratiques, ont rassemblé plusieurs dizaines de milliers de personnes dans les rues de la capitale mexi- caine. Parmi les préoccupations des manifestants : la hausse des tarifs de l’électricité et de l’essence, la cherté de la vie, ainsi que la réforme en cours de la loi sur le travail. Pour cela, ils reven- diquaient un changement de cap radical de la politique écono- mique et sociale qui a conduit le pays au bord du désastre. Mar- tín Esparza, leader du Syndicat mexicain des électriciens (SME) a même lancé un appel au « soulèvement civil et pacifique » contre le gouvernement qui « ment et n’entend pas les demandes des ouvriers et des paysans ». De même, Gerardo Sánchez, dirigeant de la Confédération nationale paysanne (CNC), a estimé urgent de « renverser ce gouvernement » afin d’éviter un désastre, avant de citer les révolutions tunisienne et égyptienne en exemple. Les intervenants réclamaient tous la fin du bain de sang provoqué par la prétendue « guerre contre le narcotrafic » du président Calderón et exigeaient le renvoi de l’armée dans ses casernes1. Aux grands maux les grands remèdes : l’onde de choc des révolutions arabes du début de l’année 2011 a été clairement ressentie au pays d’Emi- liano Zapata.

1. Héctor Marquez, « Mexico : des dizaines de milliers de manifestants prennent une leçon d’arabe », SolidaritéS, n° 183, 17 février 2011.

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20 Le Mexique d'hier et d'aujourd'hui Quelle révolution ?

Dans une interview réalisée au même moment, l’anthropologue bengali Vijay Prashad, auteur des Nations obscures1, soulignait les nombreux parallèles entre la révolution mexicaine de 1910-1917 et la révolution égyptienne en cours, parce que dans les deux cas, la puissance du soulèvement populaire contrastait avec une gauche très fragile. « Si l’État pharaonique s’effondre, commentait-il, comme celui de Porfirio Díaz, les paysans et la classe ouvrière devront aller au-delà de la spontanéité et mettre en place des structures plus for- melles. La spontanéité c’est bien, mais si le pouvoir n’est pas pris effectivement, la contre-révolution se développe sans coup férir avec assurance2. »

La révolution mexicaine, comme la révolution égyptienne, pose en effet trois exigences simultanées : l’émergence d’un « sujet social » révolutionnaire, c’est-à-dire d’une « volonté collective nationale- populaire », pour reprendre la formule de Gramsci3 ; l’affirmation d’un programme dont les aspects démocratiques et sociaux se com binent, poussant à la radicalisation constante du processus ; le développement d’une direction consciente, qui défend les inté- rêts des masses ouvrières et paysannes, de l’écrasante majorité des déshérités, et est à même de les orienter vers une perspective socia- liste et internationaliste.

Ces trois conditions ne peuvent pas être réunies séparément, l’une après l’autre : il importe au contraire de les considérer ensemble et de les articuler, même si leur degré de maturation ne peut pas pro- gresser au même rythme. La volonté de résoudre une telle équation a été au cœur de la réflexion stratégique des révolutionnaires de la

« périphérie », depuis la seconde moitié du xixe siècle : des popu- listes russes aux premiers communistes chinois, des anarchistes sud- européens aux magonistes mexicains. De la même façon, au sein 1. Vijay Prashad, « On the arab revolt I & II », Radical Notes, 31 janvier et 1er février 2011 ; Les nations obscures. Une histoire populaire du tiers- monde, Montréal, Écosociété, 2009.

2. Vijay Prashad, « If power is not seized, counter-revolution will rise », Radical Notes, 31 janvier 2011, < http://radicalnotes.com/content/view/

153/1/ >.

3. Antonio Gramsci, « Notes rapides sur la politique de Machiavel », dans Gramsci dans le texte, Paris, Éditions sociales, 1977, p. 415-429.

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