AU TEMPS
DE LA GUERRE DE CRIMÉE
CORRESPONDANCE INÉDITE DU COMTE DE MORNY ET DE LA PRINCESSE DE LIEVEN
Morny et la princesse de Lieven sont deux personnalités trop connues pour que nous ayons à rappeler ici leurs « carrières » et l'influence qu'ils eurent tous deux sur les événements politiques de leur siècle.
La correspondance inédite que nous publions commence au dé- but de 1854 lorsque les événements qui précèdent la campagne de Crimée contraignirent Mme de Lieven à un exil à Bruxelles ; elle s'achève à la prise de Sébastopol et couvre donc toute la période que dura cette guerre.
On découvre au fil de ces lettres un Morny assez paradoxal ; détaché dans le fond de la chose politique, il préfère la campagne, où il surveille la construction de son château, aux charges qui l'accablent à Paris et à la présidence du Corps législatif qui le contraint à la conduite du ^ troupeau de 250 individus qui vont m'embêter depuis le matin jusqu'au soir ». Quand il consent à donner son opinion sur les questions du jour, il se révèle très hostile aux « Rouges » ; anglophobe convaincu, il est profondé- ment pacifiste, dévoué à l'Empereur qu'il égratigne cependant parfois au passage, enfin fidèle à ses amis. Il apparaît moins snob que la princesse de Lieven. Celle-ci avait une terreur panique de la solitude, ce que Guizot analysait en ces termes : « Je vous vou- drais seulement pour vous un peu plus de goût pour une occu- pation quelconque, lecture ou écriture, pour l'exercice solitaire et désintéressé de la pensée... Vous n'aimez que les personnes; il vous faut une âme en face de la vôtre. »
Morny fut pour cette vieille dame un ami sûr et dévoué ; c'est grâce à son appui qu'elle obtint de réintégrer Paris loin duquel elle dépérissait. Malgré une farouche opposition anglaise, elle regagna la capitale à la fin de décembre 1854, et non à la fin de
1855 comme l'avaient écrit jusqu'ici ses biographes.
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Nous espérons que la publication de larges traits de cette correspondance — rien de ce qui offre un intérêt historique n'a été négligé — ne décevra pas les lecteurs. La documentation sur Momy est rare et le personnage demeure mystérieux. Ces lettres, si elles ne précisent guère ses activités politiques ou économiques, aideront à éclairer son caractère et son comportement.
Quant à son illustre correspondante, la présente correspondan- ce confirme, nous semblé-t-il, la justesse du portrait à la manière de Saint-Simon qui lui fut consacré peu de temps après sa mort :
« Elle ne lisait que les journaux, et c'est merveille qu'ayant moins lu, elle sut mieux écrire qùejpersonne au monde. Tout ce qui a été dit de sa conversation est vrai de son style : clarté, concision, gravité de sens, légèreté de touche avec des tons charmants, inat- tendus. Aussi se plaisait-elle à écrire et il doit exister un grand nombre de ses lettres qui sont d'ailleurs de celles qu'on ne détruit pas (1) ».
GENEVIEVE GILLE.
Morny à la Princesse, S.d. [début 1854].
J'ai attrapé avant-hier une mauvaise courbature et je ne quitte pas le coin de mon feu aujourd'hui...
J'ai vu Persigny qui m'a avoué que l'Angleterre voulait tout bonnement la guerre afin d'appliquer les moyens formidables qu'ils ont préparés ! Vous coniprenez : ce sont des gens positifs et c'est si désagréable d'avoir dépensé de l'argent inutilement.
La Princesse à Momy, Bruxelles, le 9 mars 1854.
Je suis arrivée bien triste (2). Je suis tombée malade, une re- prise de mes yeux par-dessus le marché ; j'écris à peine, mais je veux vous dire deux mots pour implorer votre charité. J'ai faim et soif de nouvelles de Paris. Quel régime que celui auquel je suis condamnée ici !
...On désire vivement la paix à Petersbourg malgré qu'on se prépare vigoureusement à la guerre. Je trouve que les envies de paix viennent bien tard, ou plutôt je leur désire meilleure chance (1) Cette correspondance provient des papiers personnels de Morny dont un dossier a été récemment acheté par les Archives nationales.
Les lettres de Morny à la princesse de Lieven furent renvoyées à leur auteur par Paul de Lieven après la mort de sa mère survenue le 26 janvier 1857.
(2) Les relations ne cessant de se détériorer entre la France et la Russie, les Russes résidant à Paris, dont la princesse de Lieven, étaient partis s'installer à Bruxelles.
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que nous n'avons su leur donner jusqu'ici. Enfin, enfin rien en- core n'est impossible.
Je vous prie, je vous reprie de m'écrire, sans plus de façon que moi ; s'il y a une phrase, je n'aimerai pas vos lettres. Imaginez que vous me parlez entre 6 1/2 et 7 1/2. Ah, les bons moments ! Adieu...
Morny à la Princesse, dimanche 12 mars [1854].
Comment, c'est vous qui m'écrivez la première ? Votre lettre me charme et m'humilie.
Hélas, je n'espère plus grand-chose de tous les efforts qu'on fait partout pour empêcher la guerre. Je suis convaincu qu'au- jourd'hui on viendrait dire à l'Angleterre : la Russie se retire des principautés sans rien demander, qu'elle serait mécontente et n'en voudrait pas moins aller brûler la flotte russe et Sébas- topol. C'est la puissance qu'on veut abattre ou au moins diminuer.
Ici on n'a pas ces idées : on a été entraîné par la logique des faits à s'opposer à ce qu'on trouvait injuste et envahissant, mais on regrette la paix et les bonnes relations. Hier cette assurance m'a encore été donnée de vive voix, après une conversation dont votre lettre a été le sujet principal. Certes, si on obtient de la Turquie l'égalité pour routes les religions, le terrain de la guerre disparaît.
On se battrait donc pour des moulins à vent, et votre Empereur n'aurait plus rien à demander, à moins qu'il ne voulût au fond autre chose que ce qu'il semblait vouloir. Mais entre quelles mains sont placées ces négociations. Baraguay d'Hilliers et Can- ning, deux bouledogues. On dirait que nous avons choisi chez nous le plus détestable caractère pour l'opposer à l'autre. Ils sont déjà à couteaux tirés. Il aurait fallu là deux honnêtes gens de bonne humeur. Du reste, il en faudrait partout. Alors on n'aurait jamais la guerre. L'Emprunt ici va réussir. Tout réussit, c'est ce qui me fait croire que tout tournera à notre succès. Notre Em- pereur a un bonheur d'Enfer, et le dit lui-même : il a mangé son pain noir le premier. On dit que Saint-Arnaud va à Vienne. Je ne le crois pas un bon négociateur. Il est trop impressionnable et mo- bile. Il prendra pour argent comptant les moindres paroles, mais il est aimable et bon garçon. Il manque un peu de tenue pour des Allemands...
s.d. [avril 1854].
Quelle aimable lettre que la vôtre (1) et comme j'ai ri en la lisant et comme l'Empereur en a ri en me l'entendant lire, au (1) Cette lettre de la princesse de Lieven ne figure pas dans le dossier.
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point qu'il m'a demandé de la lire à l'Impératrice. Mais hélas combien les choses ont marché depuis. Hier la déclaration offi- cielle de guerre. Et puis cette publication anglaise a fort enve-
( nimé la question. On ne croit plus généralement à la bonne foi de votre Empereur, on pense qu'on a été dupe, qu'il n'a voulu que gagner du temps, on n'a plus confiance en lui. L'Angleterre et la France me paraissent bien décidées à affaiblir la Russie et à la mettre hors d'état de tenter aucune grande entreprise d'ici long- temps. Je ne vois plus aucun moyen humain de conclure la paix, Supposons même que l'Empereur de Russie dise aux puissances : Mais pourquoi nous battons-nous ? Vous avez obtenu pour les chrétiens plus que je ne demandais pour les Grecs : je n'ai que faire des principautés. Je les quitte et me contenterai de me dé- fendre si vous m'attaquez ailleurs. Eh bien, dans ce cas, à moins d'une action puissante de l'opinion en France, à moins d'une in- tervention résolue de la part de l'Autriche et de la Prusse, je suis convaincu que les gouvernements anglais et français ne s'arrête- ront pas dans la mer Noire et la Baltique, et que les projets d'abat- tre la puissance russe s'accompliront, sauf ce qui dépend du sort des armes. Tout cela est bien triste. En verrons-nous jamais la fin 1 Les Russes ont passé le Danube près de la mer. Quel est leur plan de campagne ? Que va dire et faire l'Autriche ? Ici on compte tout à fait sur elle, mais pas sur la Prusse à cause du caractère du Roi. Quel malheureux événement que cet assassinat du duc de Parme ! Au fond l'empereur Nicolas porte une fière responsa- bilité. Les trônes avaient eu tant de peine à se raffermir, était-ce bien le moment d'ébranler les sociétés d'Europe ? S'il savait com- me les Rouges se réjouissent et rient dans leurs vilaines barbes en disant que tout cela finira pour eux, partout. Et comment vou- lez-vous que cela s'arrange ? Deux colosses, aussi vaniteux, aussi riches l'un que l'autre qui se battent ? A moins que comme ces deux loups qui se dévorant réciproquement n'avaient laissé sur le terrain que leurs queues, le combat cesse d'épuisement et dé ruine. C'est fort possible, alors la civilisation quittera le vieux monde et se réfugiera en Amérique. Joli plaisir. L'Américain est à l'Anglais ce que le Belge est au Français. Vous en pouvez juger.
Vous me demandez ce que pense notre Empereur. Je crois qu'il serait un peu embarrassé (1) de le dire lui-même. Au fond il n'a jamais désiré la guerre et n'y a jamais cru. C'est le malheur : s'il y avait cru, il l'eût probablement empêchée. Enfin vous savez tout ce que je pense sur ce sujet. Il a la même illusion s'il croit finir
A
(1) Les archaïsmes et l'orthographe de nos correspondants ont été respectés. Seule la ponctuation a été restituée.
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l'affaire après quelques coups de canon. C'est avant les coups de canon que peut-être, avec de grands efforts, l'Angleterre et la Prusse s'entreposant vigoureusement au nom de l'humanité, la cause de la guerre disparue par les concessions des Turcs, on pourrait arriver à quelque arrangement. C'est par ici qu'il faudrait commencer : le terrain serait plus accessible, l'oreille plus bien- veillante. Mais moi, je ne compte plus sur rien. On arme à force sur terre et sur mer. Cependant s'il y avait une chance, je m'em- ploierais de tout cœur. Car le pire des maux à mes yeux c'est la guerre et ceux qui la prennent légèrement me semblent des fous.
Il y en a qui disent qu'elle fera diversion à d'autres maux. Mais c'est se jeter dans l'eau pour éviter la pluie...
Morny séjourna à Liège les 24 et 25 avril pour assister au Conseil d'administration de la Vieille Montagne. Il se rendit en- suite à Bruxelles et y rencontra la princesse de Lieven; il passa avec elle la soirée du mardi 25 et la journée du mercredi.
Morny à la Princesse, dimanche [30 avril 1854].
Je suis encore tout confus et charmé de votre aimable accueil en même temps que je suis bien fier du cas que vous paraissez faire de mon amitié. Je suis aussi bien touché de vos bontés pour moi. De sorte que je suis pris par le cœur et un peu par la vanité.
Après cela il ne reste plus grand-chose chez l'homme.
... J'ai retrouvé tout le monde ici à mon retour avancé d'un pas.
C'est effrayant comme les idées marchent. C'est cela qui m'in- quiète. Rappelez-vous avec quel effroi et quelle incrédulité on prononçait d'abord le mot guerre.
Maintenant on s'habitue à cette idée, on ne songe plus qu'à ses effets, à ses actes, à ses conséquences. Il semble que nous sommes sur un bateau qui marche à toute vapeur et que nous avons laissé sur le rivage la paix, qu'on la voit rapetisser à mesure qu'on
s'éloigne et disparaître. Voilà Odessa bombardée, dit-on. J'en serais bien fâché si cela se confirme. C'est une guerre de sau- vages, qui rendra la paix plus difficile à faire.
La Princesse à Morny, Bruxelles, lundi [1er mai 1854].
...Vous avez laissé un souvenir superbe. Votre apparition au bal a fait une grande sensation. Le Lion effaçant joliment les Lionnes ! et les conjonctures et les commérages, on y est encore.
Votre accueil ; vos sourires ; c'est impayable...
On mande de Petersbourg qu'on est préparé à tout. Le senti- ment public se prononce bien vivement contre les Anglais. Tout passant dont la tournure y ressemble est quasi insulté ! Les co-
AU TEMPS DE LA GUERRE DE CRIMÉE 333 chers de fiacres ont ajouté un nouveau juron à leur vocabulaire :
ils s'appellent Palmerston quand ils ont épuisé les injures. Quant aux Français, on les traite avec une politesse marquée. Je vous parle même de la rue...
Bruxelles, dimanche [7 mai 1854].
Vous allez à Londres, donnez-moi donc encore un mot de sou- venir avant..,
Une guerre d'amour-propre, c'est après tout bien ridicule et bien coupable. Cela ne supporte pas la réflexion; c'est ce qui me fait espérer que en ne voyant ni passion ni intérêt à satisfaire, on re- connaîtra bientôt 'qu'il faut en finir.
Je ne sais rien de nouveau absolument. La colonie russe se divertit un peu aux dépens de M. Lazareff. Nous serions curieux de savoir pourquoi il est à Mazas, mais cela ne fait de la peine à personne.
Morny à la Princesse, vendredi [12 mai 1854].
, Je n'ai pas été à Londres, mes affaires m'en ont empêché. Je ne le regrette pas beaucoup, la mer devait être bien mauvaise et j'y suis toujours malade comme un pauvre chien. J'ai fait vos com- pliments à mon Empereur qui a été enchanté de tout ce que je lui ai dit d'aimable de votre part. Je l'ai, comme toujours, trouvé la raison et la modération même à l'égard de la colonie russe établie à Bruxelles. Elle ne lui porte nullement ombrage et d'après ce que je lui ai raconté, il traiterait volontiers de la paix avec elle, puisque ce qu'il y a de plus éminent dans cette colonie donnerait avec plaisir la Finlande et la Crimée pour rentrer rue Saint-Flo- rentin. Du reste, il fait cette guerre sans amertume ni méchan- ceté... C'est en vérité bien pénible de songer qu'on se canonne sans passion, sans ambition, sans profit possible. Barraguay re- vient enfin. Je ne sais s'il est content de lui. Alors il serait la seule personne avec laquelle il serait bien. Il était à couteaux tirés avec tout le monde. Mais l'Empereur va le bien traiter. Il aime assez les gens qui le servent mal. Les affaires se remettent un peu. La confiance reprend. Si tout cela revient malgré la guerre, il n'y a pas de raison pour qu'elle cesse. Lazareff est fou. Il a traité l'Em- pereur de brigand, etc.. devant le commissaire de police et même le préfet. Ce serait un peu léger de la part d'un Français, mais de la part d'un Russe, en ce moment, avouez que c'est original. Chez vous il serait peut-être bien envoyé en Sibérie. On s'est borné à en rire et on le remettra moelleusement à la frontière.
Il me prend quelquefois l'envie de vous envoyer des nouvelles
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de Paris, mais je prends le parti de vous en demander, car je lis dans l'Indépendance plus que je puis apprendre.
La Princesse à Morny, Bruxelles, le [15 mai 1854].
J'apprends de Londres que vous ne donnez pas de successeur à Barraguay d'Hilliers : quelle bonne occasion de rappeler Redcliffe aussi. Vous ne jugez pas nécessaire d'avoir à Constantinople un ambassadeur, mais est-ce à dire que vous abdiquez entre les mains de Redcliffe ? Que c'est cet aimable caractère qui aura à disposer de vos affaires comme de celles de son pays ? Ce n'est pas de l'humilité, ce n'est pas votre situation. Si c'est de la confiance, elle est portée bien loin. Serait-ce que vous voulez rendre l'Angleterre responsable ? Alors il y a malice...
On s'attend à une déclaration à la Diète à Francfort. L'Allema- gne suivra le mouvement des grands, c'est-à-dire qu'elle nous don- nera tort ; mais de là à l'action, il y a loin. Cependant l'Autriche pourrait bien faire un mouvement. Elle dit que son commerce est étranglé sur le Danube.
Quelle confusion de plus que cette Grèce !
Bruxelles, le [22 mai 1854], J'ai envie de faire un commérage. J'ai à Petersbourg deux cor- respondantes augustes, vous le savez. C'est la plus jeune qui m'écrit ceci. J'avais rendu compte de la bonne visite que vous m'aviez faite.
« Je me sens de la sympathie pour Morny et je crois que nous nous entendrions fort bien. A l'heure qu'il est encore un homme comme lui arrivé à l'improviste pourrait faire beaucoup : c'est ma conviction ».
Ne redites pas ceci, cela pourrait retourner à la source et me faire un mauvais paquet, mais sachez-le vous-même.
Dans mon opinion le moment n'est pas venu encore, mais il faut qu'il vienne, quand surtout l'on reconnaîtra que tout ce qu'on fait est impuissant. La drôle de guerre! Des préparatifs si formi- dables pour aboutir à la police des mers ! Notre situation n'est pas commode, mais elle n'est pas ridicule...
On me dit que les Allemands n'abandonnent pas les fils de la négociation. Nous sommes toujours prêts à écouter des proposi- tions tant soit peu acceptables, et vraiment après avoir admis le Congrès, nous avons donné la mesure de notre bonne volonté !
Bruxelles, le [2 juin 1854].
Comment mon cher Comte, pas un traître mot depuis si long- temps... Vous avez grande mine, je ne dis pas que vous faites bien,
AU TEMPS DE LA GUERRE D E CRIMÉE 335 je n'ose pas le dire, je suis russe, je dis seulement que votre
vanité peut être satisfaite : vos troupes à la fois à Rome, à Gons- tantinople, à Athènes ! Le premier Napoléon occupait les capitales après la bataille, celui-ci avant. En vérité c'est plus qu'habile.
Que je voudrais jaser avec nous ! Comment ira cette guerre ? Comment et quand viendra la paix ? Vous me direz cela à Ems, mais je le répète, dites-moi bien vite quand vous y serez.
Morny à la Princesse, ce lundi [5 juin 1854].
J'ai pris bien souvent la plume pour vous écrire et je n'en avais jamais le courage. Je voyais les jours passer rapidement et l'im- possibilité pour moi d'être libre durant le mois de juin. En outre, je viens d'être assez souffrant... C'est à peine, au reste, si j'irai quelque part, au train dont vont les choses. Je suis un homme consciencieux et je ne veux pas m'éloigner de Paris avant d'avoir terminé des affaires importantes dans lesquelles beaucoup de mes amis sont intéressés.
II va se passer en Orient des événements importants, mais se- ront-ils décisifs ? Si nous croisons décidément le fer, nous serons en guerre pour bien longtemps. Je crains bien que votre Empereur, ma bonne Princesse, ne se repente amèrement d'avoir entrepris ces choses. Je devrais dire, j'espère bien, car je suis français et bon français. Si l'Allemagne se joint à nous, Dieu sait quel mal on peut lui faire. Et puis toutes ces flottes qui n'osent pas sortir du port, même à nombre supérieur, ce n'est pas une preuve de grande force ni de confiance en soi. Maintenant chez nous la confiance a repris : les fonds ont remonté ! On ne s'inquiète plus beaucoup de la guerre, on s'y intéresse voilà tout et si elle est heureuse, on s'en amusera. Il n'y aura plus de raison pour qu'elle finisse. Moi, je n'en verrai toujours qu'une, celle de vous faire revenir à Paris. Au fond pour nous et notre Empereur, nous y avons gagné une position inespérée, que dix ans de paix n'au- raient pas produite. Que Louis-Philippe serait jaloux s'il vivait encore !
La Princesse à Morny, Ems, le [16 juin 1854].
Si je vous avais écrit au moment où j'ai reçu votre lettre, mon cher Comte, je vous aurais accablé d'injures. Vous ne savez pas le chagrin que vous m'avez fait.
Je suis ici bien loin des nouvelles, il n'y a pas une âme. Je vis des lettres, elles sont rares, et c'est plutôt des réflexions qu'on m'envoit. Mole m'écrit longuement sur tout ceci. Voici la fin de quelques observations très justes et pas très flatteuses pour la Russie. « Un seul personnage a grandi dans tout ceci ; c'est celui
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qui gouverne la France. Il peut, s'il comprend bien sa position, contenir les prétentions exagérées de l'Angleterre en se plaçant entre elle et le Continent, et se donner la gloire de sauver l'Europe d'une guerre interminable et bientôt révolutionnaire. Voilà ma politique : le faisceau de nos trois grandes puissances du Nord, toujours prêtes à combattre ensemble l'esprit révolutionnaire, ne pourra plus se reformer de longtemps ; nul désormais ne sera tenté d'affronter les périls, de faire aucun sacrifice pour aller au secours de son voisin. Chaque Etat luttera seul contre le levain qui fermente dans son sein. Le danger sera commun; mais la défense sera toute personnelle ».
Guizot m'envoye les impressions de ses amis. « L'empereur Nicolas a rallié au gouvernement toutes les opinions, celle même des personnes dont les intérêts sont le plus directement atteints par la guerre qui est devenue presque populaire. On est très igno- rant des redoutables éventualités que cette guerre peut engendrer.
On ne croit pas à sa durée. Somme toute l'Empereur gagne. Le Tsar lui a fait plus de bien que n'auraient pu lui en faire dix an- nées de bon gouvernement. »
Ceci est mot pour mot ce que vous me disiez dans votre der- nière lettre. J'écris ces choses plus loin. Je ne sais si ces vérités sont goûtées.
De chez nous, on me mande que Sélistri sera pris dans quinze jours, et que pour cette année nous n'irons pas plus loin que la ligne du Danube.
Ems, le [9 juillet 1854].
OUiffe me mande votre souvenir et votre cholérine, c'est pour n'être pas venu ici que cela vous est arrivé ! Ah, pourquoi n'en êtes-vous pas resté à votre bon projet de Bruxelles pour juin ! Mais rien ne se fait plus à temps, toujours trop tard. Voyez nos dernières propositions à l'Autriche : on les aurait dit bonnes, il y a quelques mois, on n'en veut plus maintenant. Veut-on la guerre éternelle ? L'Europe est très puissante, mais nous sommes très inabordables, nous le savons et nous nous obstinons. J'attends toujours quelque invention de votre Empereur pour nous tirer de là. S'il ne la trouve pas, elle ne se trouvera jamais...
Mais quelle haine en Russie aujourd'hui contre l'Autriche ! Je vous parle du public car on dit que l'Empereur ne témoigne au- cune irritation. Son calme étonne vu la fougue de son caractère.
Mon neveu le comte Benckendorff est près de lui maintenant et me donne beaucoup de nouvelles curieuses. La Cour s'amuse à aller tous les jours regarder la flotte ennemie : ' le château impé- rial de Peterhoff est en face de Cronstadt. Spectacle bien nouveau.
Le canon ennemi à côté, et l'on danse le soir. Ceci est l'époque
AU TEMPS DE LA GUERRE D E CRIMÉE 337 des fêtes à la Cour. Avant-hier celle de l'Empereur, le 13 celle de l'Impératrice. La guerre, les fêtes. Ah mon Dieu !...
Ems, le [14 juillet 1854].
...J'ai eu un moment d'émotion joyeuse en apprenant nos ré- ponses à Vienne. Je les trouvais bonnes. On dit que vous n'en jugez pas ainsi à Paris et à Londres. Plus je creuse et plus je m'attriste.
Le temps est affreux, ma patience est à bout. Je veux revoir mon Paris. Par quel bout m'y prendre. Jamais on n'a pensé à sa belle comme moi à Paris...
Morny à la Princesse, samedi [15 juillet 1854].
J'ai été bien heureux de recevoir votre bonne lettre qui m'a encore trouvé au lit, que je quitte à peine. J'attendais toujours pour vous répondre la décision de mes médecins. J'ai Royer et Oliffe. L'un dit Plombières ; l'autre Ems. Un jour, l'un a raison, le lendemain l'autre l'emporte. Moi, je suis à l'état de ballot de marchandises : j'attends qu'on me mette sur le dos une adresse pour partir et j'irai où je serai adressé. Oliffe doit m'accompa- gner : c'est vous dire qu'il me juge assez mal pour*mériter ce soin.
J'ai beaucoup à me louer de lui. C'est un brave homme soigneux, dévoué et intelligent.
Je n'ose plus vous écrire sur notre guerre, ma pauvre Princesse, car à son insu on se passionne. On voudrait battre son ennemi, on s'indigne des rapports mensongers qu'on publie chez vous, au moins si contraires aux nôtres. Mais les nôtres sont si contrôlés : les Anglais et les Français ne se mentiraient pas en face. De sorte que je ne sais plus que vous dire. Il n'y a pas de paix possible au- jourd'hui. Votre Empereur, s'il la veut, arrive toujours en retard.
Et quand on se rappelle la note de Vienne acceptée ! Quel chemin depuis ce temps-là pour lui.
Ce que je puis vous dire c'est que mon Empereur et l'Impéra- trice m'ont demandé de vos nouvelles et m'ont dit : Est-ce vrai qu'elle a obtenu de revenir à Paris ? Ce qui me prouve que si vous reveniez, vous ne seriez pas traitée ici comme Nicolas Pahlen à Londres. Il n'y aurait aucune interpellation à la Chambre. Bien que je ne veuille pas la présider (1) parce que j'aime mieux ma tranquillité à toutes les grandeurs de la terre.
(1) Morny avait, le 22 juin, refusé la présidence du corps législatif :
« Mon cher et bon Empereur, je suis, je vous le jure, profondément touché et reconnaissant de cette nouvelle marque de votre bonté et de votre confiance ; mais je ne conviens nullement à cette place : je ne la remplirais pas à votre satisfaction et je suis sûr d'avance que je m'y déplairais trop pour y rester: permettez-moi donc de ne pas l'accepter. »
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Le 18 juillet, Morny avertit la Princesse qu'il' va quitter Paris et sans doute se rendre à Ëms. Son projet se réalisa et il termina le mois de juillet en compagnie de la Princesse, d'où l'absence de lettres.
Morny à la Princesse, Ems, [2 août 1854J.
Pour bien régaler vos mauvais sentiments, j'ai besoin de vous dire tout le vide que votre absence fait dans mon existence à Ems. Vous étiez parvenue à me redonner de l'esprit et de la voix, c'est-à-dire à me faire accroire que j'en avais ce qui est à peu près la même chose. Depuis que vous êtes partie les deux ont disparu.
Le bien se maintient dans ma santé. Je suis toujours mon régime comme un bijou de malade. Si je m'en vais guéri, comme je vous en serai reconnaissant, car vous avez été pour beaucoup dans le choix de ces eaux.
Fould se plaint de votre silence. Il me dit que Saint-Arnaud lui annonce des choses importantes prochaines, mais pas sur le Da- nube. Qu'est-ce que cela veut dire ? Ni Cronstadt, ni Sébastopol, ni le Danube. C'est donc dans la lune. L'Autriche va marcher. Le roi de Prusse a écrit, dit-on, à la reine d'Angleterre une lettre d'excuses exprimant ses regrets, son affection pour votre Empe- reur, enfin faible et embrouillée, disant qu'il fera son devoir en temps et lieux. C'est à n'y rien comprendre.
Espartero soutient la reine Isabelle qui en a bien besoin après toutes les platitudes qu'elle vient de faire. L'Empereur écrit qu'il ne se préoccupe point de l'Espagne à quelque degré que cela tombe.
Il dit : nous donnons la peste mais ne la prenons jamais. Le cho- léra nous enlève du monde à Gallipoli. Le général Carbuccia, un brave soldat.
La Princesse à Morny, Schlangenbad, le [3 août 1854].
Quel plaisir de lire vos regrets et votre amitié et que votre lettre est aimable !
J'ai trouvé quelques lettres ici. La même obstination à Peters- bourg. On sait que tout peut arriver. Qu'on peut être battu, et bien on se replie, on se retire, on ne cède pas. Trouvez un terme à cela ? Il y a un peu de moquerie de ce qu'il a fallu équiper et envoyer de si formidables forces pour faire la découverte que Cronstadt est imprenable. On pouvait le savoir avant. C'est le pu- blic qui rit, le maître ne rit pas, il est sérieux, mais très résolu...
P.S. Je reçois dans ce moment une lettre de C. Greville qui me savoir que nous n'avons là que trente-cinq mille hommes : on vient savoir que nous n'avons là que trente-cinq mille hommes, on vient nous attaquer avec quatre-vingt mille et on veut emporter Sébas- topol.
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Clarendon pense très mal des affaires d'Espagne : il craint qu'elles ne tournent en république ; Espartero incapable.
Imaginez que mon Empereur a été sur le point d'être fait pri- sonnier. Il était sur un vapeur avec le Grand Duc Constantin et sa femme (c'est elle qui mande cela à sa sœur la reine de Hanovre), lorsque un yacht anglais monté par lord Lichfield et lord Auston s'aventura vers Cronstadt. L'Empereur allait courir sus ; un va- peur anglais arriva au secours, et il s'en est fallu de rien que le nôtre ne fût pris. Quel dénouement si cela était arrivé !
Morny à la Princesse, Ems, mardi [8 août 1854].
Je ne vous ai pas écrit ces jours passés parce que je n'avais rien de bon à vous dire... J'ai été un beau matin repris de toutes mes douleurs, comme si j'avais emporté avec moi un germe cho- lérique...
Je n'ai aucune nouvelle intéressante. Je n'approuve pas l'expé- dition en Crimée. A moins qu'on ne soit archi sûr des Autrichiens, aller se mettre entre une forteresse et une armée de deux cent mille hommes me paraît une grande imprudence.
J'aurais voulu avant, à tout prix détruire à quatre l'armée russe dans les principautés. Le succès n'en sera que plus glorieux si on l'obtient. Mais l'entreprise est bien hasardée. Mais, ma pauvre Princesse, tout cela fait une guerre sans fin et pour une différence de quelques mots dans une note !
Informez-vous donc sérieusement à votre M. Bertrand si les eaux de Schlangenbad sont calmantes au point de guérir des douleurs névralgiques d'entrailles ou d'estomac car sérieusement j'aimerais les essayer.
La Princesse à Morny, Schlangenbad, le [10 août 1854].
J'ai hâte de vous dire qu'après avoir causé avec le médecin Bertrand, son avis est qu'il n'existe pas de bains plus appropriés à votre cas que Schlangenbad. Il n'y en a pas de plus calmants...
Le prince Charles de Prusse est reparti, toujours engoué de vous, mais ajoutant que le roi son frère lui avait dit qu'il avait été votre dupe. Je vous fais des commérages.
Les propositions que la France et l'Angleterre ont envoyées à Vienne pour nous être transmises sont ce que vous m'aviez dit, moins l'indemnité ; en plus, la renonciation de la part de la Russie au droit de protection ou de privilège exceptionnel soit civil, soit religieux dans l'Empire ottoman. Egalité des forces dans la mer Noire.
A l'heure où je vous écris, cela n'est pas encore parti de Vienne.
Je doute qu'on s'entende.
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Mais la Crimée, la Crimée, qu'est-ce qui va s'y passer ?
On devrait bien, quand on ne pourra plus se battre (et ce mo- ment viendra forcément dans 6 semaines au plus tard),' établir un congrès ; se parler, aviser. C'est un conseil à donner. Ou bien le partage mène à quelque chose, c'est bien. Ou il n'aboutit pas, et on se rebat. En attendant, il y a toujours quelque chance de s'en- tendre quand on se regarde. Pourquoi votre Maître ne donnerait- il pas cette idée ? Si elle entre dans sa tête, il faudra bien qu'elle entre dans celles des autres car je me pénètre tous les jours da- vantage de la pensée que sa volonté se fait et se fera.
Morny à la Princesse, vendredi [11 août 1854].
On dit que vous quittez absolument toutes les principautés, que là-dessus l'Autriche hésite et se dispose à offrir une médiation armée. Ce serait un grand trouble. Je ne puis dire ce qui en ad- viendrait. A mon avis plutôt du mal. Votre idée de Congrès serait très bonne, mais elle ne peut venir de nous. Mais très bien de l'Allemagne. Pourquoi ne pas proposer de causer pendant qu'on ne peut pas se battre. Mais encore je doute qu'on l'accepte même chez vous. Admettrez-vous une conférence quand nous occuperons les îles d'Aland et peut-être la Crimée et que vous serez hors des principautés si les nouvelles de Vienne sont vraies. L'Empereur a fait dire à Cerise qu'il ne le recevrait pas s'il quittait son poste et revenait à Paris. Il déplaît à tout le monde et écrit des horreurs sur tout le monde. Quel mauvais drôle. Sera-ce le Tibère de notre Auguste ?
Les affaires d'Espagne n'ont pas bonne mine. On fait aux Juntes et aux barricadeurs des situations qu'il sera bien difficile de leur retirer. Je ne sais rien d'O'Donnel, mais je ne crois pas Espatero à la hauteur de ces circonstances...
La Princesse à Morny, Schlangenbad, le [14 août 1854].
Je vous ai parlé des ardeurs de la princesse Charles de Prusse pour faire votre connaissance. Voici qui devient sérieux. Depuis que je lui ai enlevé tout espoir de vous voir ici avant son départ, elle veut aller vous voir à Coblence... Je n'ai pas exprimé le moin- dre doute de votre empressement, seulement j'ai parlé de votre
santé, de votre régime. Vous pouvez donc encore vous dégager.
Parlons de ce qui est plus important. La dépêche de Drouin de Lhùys est bien faite. Les conditions pourraient, devraient être au moins discutées. On dit que le public anglais les trouvera beau- coup trop douces. Les lettres de Petersbourg, mais écrites antérieu- rement à tout ceci, indiquent l'espoir qu'on pourra s'arranger. Je trouve que notre retraite des principautés est bien le gage qu'on
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le désire. N'allez pas y mettre des entraves. Moi, je dis à droite et -à gauche que les deux Empereurs souhaitent la paix, le vôtre et le mien ; on ne peut douter qu'elle ne soit aussi dans l'intérêt du petit Empereur d'Autriche. Je n'ose pas me livrer à l'espérance et j'en ai cependant au fond du cœur. En avez-vous un peu?
Morny à la Princesse, Ems, mardi [15 août 1854].
Ah ! ma bonne Princesse, c'est vous toute seule qui avez monté la tête de la princesse Charles et qui lui aurez fait un portrait flatté qu'elle ne reconnaîtrait pas. Et puis vous vous rappelez, nous nous sommes réciproquement confié nos dispositions à l'égard des visites princières et nous sommes tombés d'accord que
c'étaient toujours d'affreuses corvées. Ma cure n'a pas changé mes idées à cet égard.
Je ne sais rien de Paris. L'absence de l'Empereur pour sa fête y fait assez mauvais effet.
La Princesse à Morny, Schlangenbad, le [16 août 1854].
Je viens de recevoir votre lettre, mon cher Comte. Je dirai tout ce qu'il faut. Vous êtes obligé ce jour-là d'être en route pour Paris, vous êtes au désespoir. Il faut du désespoir car la Princesse est belle et elle vous a fait joliment des avances. Cela se retrouvera un jour lorsque vous traverserez Berlin pour aller à Petersbourg : enfin vous voilà dispensé de Coblence.
J'ai eu des lettres de Peterhoff. Le ton à la Cour très exalté ; va pour dix ans de guerre. Quelle bêtise !
Je n'ai pas un bout de nouvelle non plus à vous dire. S'il vous tombe quelque chose de la lune mandez-le-moi encore. Evidem- ment l'Autriche a dû prendre quelque sorte d'engagement envers nous qui a fait que nous sommes sortis des principautés, car gratis ce serait trop bête. La dépêche de Nesselrode dit cela.
P.S. Vous ai-je dit que Guizot aussi est en éloges de votre Em- pereur ?
Morny rejoignit la princesse de Lieven à Schlangenbad le 24 août ; il en repartit dans les premiers jours de septembre.
La Princesse à Morny, Biberich, mardi [12 septembre 1854].
Je vous écris un mot, mon cher Comte, pour vous dire que j'ai le cœur gros de m'être séparée de vous. C'est un peu tendre ce que je vous dis là. I can not help it. J'ai trouvé les Shaftesbury ici, nous faisons route ensemble. Ils me disent qu'il y a eu trois cas de choléra à Francfort. Je vous conjure de ne pas vous y arrêter...
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Morny à la Princesse, Paris, le [18 septembre 1854].
Je ne vous ai pas écrit aussitôt mon arrivée à Paris dans la crainte un peu vaniteuse de vous faire de la peine. Car je n'avais que de mauvaises nouvelles de ma santé à vous donner. Depuis hier je suis beaucoup mieux et je me dispose à quitter Paris au- jourd'hui et à me réfugier à la campagne où je compte rester bien paisiblement quelques semaines.
J'ai attendu ici le passage de l'Empereur. Je voulais bien na- turellement le voir et l'embrasser après trois mois de séparation.
Je voulais aussi lui parier de vous. Je l'ai vu hier deux fois dans la journée et dans la soirée. Les deux fois je lui ai parlé de mon séjour, de vous, de votre amitié pour lui, de vos chagrins, de vos désirs. Il a été parfaitement bon. Il croit tout à fait à votre amitié pour lui et sera enchanté de vous voir revenir habiter Paris et vous préservera de tout ennui.
J'ai aussi parlé à Fould de vous, de vos regrets. Rien de plus de votre amitié pour lui. Si j'avais été jusqu'à dire que vous le trouviez joli, je lui aurais tourné la tête. Mais j'aurais trouvé cela une trop grosse indiscrétion. 11 m'a dit : elle ne m'écrit plus.
Ecrivez-lui des choses aimables pour notre chef, comme vous les pensez mais comme vous savez les dire.
Maintenant pour arriver à l'exécution, quand vous jugerez pour vous-même le moment favorable tant pour ici que pour là-bas, écrivez-moi une lettre témoignant ce vif désir et la réponse sera un passeport et l'assurance de la meilleure réception. Il vaut mieux laisser passer l'émotion de Sébastopol ; de quelque façon que cela tourne...
L'Empereur a été enchanté du roi des Belges et surtout de son fils. La finesse, l'instruction, l'expérience du duc de Brabant l'ont confondu. Il a de qui tenir. Il a été aussi fort content du prince Albert. Quant à lui, il est toujours le même, simple, bon garçon, gai, charmant.
La Princesse à Morny, Bruxelles, le [19 septembre 1854].
Avec quelle émotion j'ai reconnu votre écriture ce matin, mon cher Comte. J'étais impatiente à la fois de vos nouvelles et de mes nouvelles. Les voilà. Commençons par votre estomac. Vous aurez fait quelque imprudence. A moi maintenant. Ah ! que vous avez été bon et fidèle et comme je vous bénis ; quel bonheur qu'un ami comme vous ! Je me sens le cœur tout léger. Votre côté est pour moi l'essentiel. Je m'arrangerai ou je ne m'arrangerai pas de l'au- tre, nous verrons. Je suis de votre avis tout à fait ; je laisserai passer le gros de l'affaire de Sébastopol.
A U TEMPS D E LA GUERRE D E CRIMÉE 343 Quel grand et curieux spectacle que cela! Je crois moi que vous réussirez ; nous n'avons pas là autant de troupes que vous, et vous êtes plus habiles. Mais après, quoi ?
Je joue vos romances, je m'attendris, et Cerini pleure.
1 Puisque nos heures sont remplies.
2 C'était une humble église.
3 L'aube naît.
Voilà les favorites depuis deux jours, mais elles ne font aucun tort à la France et etc.. Quelle joie lorsque je vous les rentendrai chanter, et dans mon entresol !
Bruxelles, le [24 septembre 1854].
Je lis et relis votre lettre du 18. Je la sais par cœur. Je vous bénis et rebénis, vous et votre maître. Il y a donc des pressenti- ments qui ne trompent pas, et j'avais raison de l'aimer et de l'ai- mer d'emblée. Ceci est pour ma part privée.
Pour le reste, c'est étonnant le crescendo de louanges que je rencontre. Il y avait ici l'autre jour pour quelques heures le grand duc de Weymar; il est venu me voir, c'est le propre neveu de mon Empereur. S'il était le neveu du vôtre, il n'aurait pas mieux dit. Admiration, respect, voire même confiance. Ce n'est plus chez nous qu'on cherchera protection. Notre conduite est un encourage- ment à la révolution. C'est votre maître qui la bride et la contient.
Aujourd'hui le plus puissant, le plus respecté des Souverains de l'Europe. Quel revirement ; le neveu parlait tristement mais sé- rieusement. Il invoqua tous les saints et même les saintes (mes lettres vertes à l'Impératrice) pour que son oncle accepte la paix qu'on lui offre. Ces Allemands ont bien peur. A propos de paix cependant, il faut que je vous dise, que c'est une malheureuse ré- daction, un malheureux mot, limitation de nos forces dans la mer Noire dans la dépêche de Drouin de Lhuys à Bourqueney qui a rendu l'acceptation impossible. Les quatre points étaient négocia- bles, mais la forme était blessante. Les Anglais s'étaient servi d'une expression beaucoup plus adoucie. Vous direz que nous som- mes trop susceptibles, mais le fort était devenu le faible. Quand on veut aboutir, il faut savoir ménager : la langue française sait si bien se prêter à cela. Il en est résulté qu'on croit chez nous que vous ne voulez pas sérieusement la paix.
Les Autrichiens sont convaincus qu'ils ne feront pas la guerre.
Ils ne peuvent pas la faire. L'emprunt volontaire était un emprunt forcé. Ils n'auront plus le sou au-delà. La banqueroute si la guerre éclate. L'armée ne veut décidément pas de cette guerre. Le général Hess tout le premier. Je tiens ceci d'un Autrichien venu de Vienne et qui y retourne et qui est en situation d'être très bien informé.
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A propos de Vienne, on s'inquiète bien plus des Anglais exploitant les bouches du Danube, qu'on ne s'inquiète de nous les possédant.
Tout cela est fort complexe. Il n'y a pas quinze jours que nous sommes séparés et que j'aurais déjà des choses à vous dire !
J'ai fait grand plaisir à Van Praet en lui redisant la bonne im- pression que le duc de Brabant a fait sur l'Empereur. On me mande de Londres que le prince Albert est revenu convaincu que l'Empereur le regarde comme un homme supérieur. Vous conce- vez donc la satisfaction de l'entrevue ! Votre maître est très habile.
Morny à la Princesse, Nades (1), samedi [30 septembre 1854].
Je suis devenu un campagnard. Des gros souliers, des habits de toile, un chapeau de paille. Je ne songe plus qu'aux prés, aux bœufs, aux moutons, je vis au milieu des bois. Je fais construire une ferme : je dessine le plan d'un château avec terrasses, jardins, etc. Je ne pense plus à la politique, je lis les journaux avec dis- traction et ennui. Il n'y a que vous, ma bonne Princesse, que je n'oublie pas. Vos deux lettres que j'ai reçues ici m'ont fait un bien grand plaisir. Car rien ne me réjouit plus le cœur que de penser que j'ai pu vous rendre un vrai petit service. Je serai de retour au moment de l'exécution et je ferai les choses de la façon la plus commode pour vous.
C'est inexplicable que nous ayons pu débarquer sans obstacle.
Ce n'est pas croyable. Vous devez le déplorer autant que je m'en réjouis. Mais nous pouvons nous en étonner tous deux. Car ne pas gêner l'opération de guerre considérée comme la plus périlleuse, pour peut-être se borner à livrer bataille près de Sébastopol, ba- taille que vous perdrez très sûrement, c'est une faute militaire incalculable.
Si nous réussissons, l'Europe doit être terrifiée. Car jamais entreprise pareille n'a été tentée et il faut pour la voir, la réunion de deux pays riches, habiles, courageux comme la France et l'An- gleterre...
La Princesse à Morny, Bruxelles, le [2 octobre 1854].
Voilà de grandes et graves nouvelles. Je ne veux croire encore que Le Moniteur. Une bataille perdue et une retraite. Mais- reddi- tion immédiate de Sébastopol et dans les honteuses conditions qu'on dit, je n'y crois pas. Cependant il y a bien assez pour croire que nous perdrons cette, place et que vous aurez eu là un merveilleux triomphe. Est-il possible que nous vous l'ayons laissé
(1) Nades (Allier), arr. de Gannat, canton d'Ebreuil.
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si facile. Que nous n'ayons pas ici assez de troupes, menacés de ce coup comme nous l'étions depuis quatre mois ? C'est inexpli- cable et incroyable.
Le 3. Voici votre petite lettre de la bergerie, des sabots, comme cela va bien à ce qui se passe à l'autre bout de l'Europe et à ce qui occupe toutes les têtes ! L'émotion est énorme. Si la Russie pense comme pensent les Russes ici, elle doit être bien mécon- tente. Jugez que c'est moi, moi seule, qui prêche la modération
•et qui contient la révolte. Il me paraît impossible que nous conti- nuions la guerre, si on ne nous fait pas la paix trop mauvaise...
Le 4. Voilà Menchikoff disant le 26 que Sébastopol est en bon état de défense. Les télégraphes mentaient donc. Et voilà mes
Russes remontés...
t La nouvelle de la reddition, donnée sous toute réserve par Le .Moniteur du lundi 2 octobre 1854, était bien prématurée. Il faudra attendre plus de onze mois avant que Morny n'évoque dans la lettre qui terminera cette publication « l'enivrement général »
•causé par la prise de Sébastopol dans toutes les villes de France.
(A suivre.)