1. Introduction
1.1. L’Atlas linguistique de la Wallonie
Dans notre monde pressé et avide de rentabilité survivent certaines entreprises monumentales, dont le développement exige du temps, de la réflexion, du recul. Il n'est peut-être pas inutile de redire leur importance et le bénéfice qu'elles peuvent apporter aux chercheurs s'intéressant, par exemple, aux sciences du langage ou aux sciences historiques.
C'est le cas des atlas linguistiques, nous le pensons, et particulièrement des atlas dits interprétatifs.1 Les ouvrages de ce type fournissent des matériaux sûrs, permettant d'aborder autrement documenté des questions parfois anciennes, touchant la compréhension de mots, les relations au sein de familles lexicales, la compréhension des sociétés ou les rapports entre langues.
C’est dans le cadre d’un de ces atlas, et non des moindres, que s’insère le présent travail, dont l'ambition est de proposer à la communauté des linguistes la meilleure présentation possible des matériaux.
Ces matériaux sont ceux de l’Atlas linguistique de la Wallonie (ci-après ALW).2 L’ALW est un ambitieux projet se donnant pour but la description des parlers belgoromans, par le biais d’une enquête orale par traduction. Le questionnaire, composé de 2100 questions à traduire, fut élaboré par Jean Haust, sur le modèle des questionnaires de Gilliéron pour l’ALF et de Charles Bruneau pour son Enquête linguistique sur les patois d’Ardennes.3 Le principe garantissant la valeur de ces matériaux est celui de l'identité (ou quasi-identité) de signification des données de chaque point d'enquête. Ce postulat d'équivalence, nécessaire,4 permet de comparer entre elles les formes.
1 Nous opposons aux atlas interprétatifs tels que l’Atlas linguistique de la Wallonie les atlas de faits (l’Atlas linguistique de la France, par exemple).
2 Il nous semble inutile de rappeler plus longuement la genèse et le développement de ce projet, bien connu, largement présenté (sans doute bien mieux que nous ne pourrions le faire) par les différents linguistes ayant pris part à cette entreprise; v. par exempleALW 1, introduction, REMACLE 1979ouBOUTIER 1997.
3 Charles BRUNEAU, Enquête linguistique sur les patois d’Ardennes, Paris, 1914-1926.
4 V. BOUTIER 2008: 303-304.
1. Introduction
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On verra dans la réalité des faits que cette équivalence ne peut jamais être assurée; il est en effet extrêmement fréquent que des «géosynonymes» possèdent des valeurs d'emploi ou des connotations différentes.5
On rappellera que c’est Jean Haust qui conduisit la plus grande part des enquêtes (en 210 points d’enquête, entre 1924 et 1946). À sa mort, ses disciples, sous l’impulsion de Louis Remacle, continuèrent les enquêtes en plus de 100 nouveaux points, jusqu'en 1959.6 Dans le même temps, Remacle commença la publication de ces matériaux, en préparant le premier volume de l’ALW, consacré aux phénomènes phonétiques (1953). Élisée Legros s’attacha quant à lui à la publication du volume 3, traitant des phénomènes atmosphériques et des divisions du temps (1955).
On constate que, dès ces premiers volumes, la publication obéit à un schéma qui lui est propre: les données sont interprétées et ordonnées en un tableau de formes, accompagnées d’une introdution (présentant l’histoire des formes, les critères de classement du tableau ou toute autre information jugée utile), de notes apportant précisions étymologiques, lexicographiques, ethnographiques, etc., et, si la présentation le requiert, d’une carte, reprenant tout ou partie des données.7
Des 20 volumes prévus,8 9 sont aujourd'hui parus (v. bibliographie, p. 26).
Les deux premiers volumes étant respectivement consacrés à la phonétique et à la morphologie, les autres se répartissent le lexique selon un critère thématique. Le dernier volume en date, signé par Marie-Guy Boutier, Marie-Thérèse Counet et Jean Lechanteur, traite du vocabulaire de la terre, de l'eau, des arbres, des fruits et des activités forestières (volume 6, 2006).
Dans le cas de la Belgique romane, comme pour bon nombre de parlers galloromans, les données recueillies acquièrent une valeur plus grande encore eu égard à la disparition progressive de locuteurs natifs des patois. L'enquête menée par Jean Haust et ses successeurs a donc également une fonction de conservation, à tout le moins de recensement d'un patrimoine immatériel voué à s'appauvrir, sinon à disparaître (v. FRANCARD 1992).
Notre rôle est donc modestement de mettre en avant ces richesses, témoins d'un monde en grande partie révolu, avec les précautions, le respect, la tendresse aussi, que l'on met à coller dans un album de vieilles photos de famille, même si on n'en a pas connu tous les membres.
5 V. par exemple à la notice 123 PROVERBE, DICTON, la différence de connotation entre l'oriental
+spot et l'occidental +provèrbe.
6 La liste des points d'enquête est reprise en annexe.
7 Dans l'ALW 1, toutes les notices sont accompagnées d'une carte. – Les choix méthodologiques énoncés permettent une exploitation aisée des données par les lecteurs, contrairement aux cartes de l’ALF, qui « fournissent les matériaux bruts, [...] et [...] réclament donc du lecteur une analyse complète, [...] à ses risques et périls » (ALW 1: 16).
8 On trouvera en annexe la table des volumes à paraître.
1.2. Plan
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1.2. Plan
La plus grande part de cette étude sera consacrée à l'analyse des matériaux de la grande enquête dialectale de Jean Haust et parmi ceux-ci, de ceux ayant trait à la vie sociale.
Dans la logique des volumes déjà parus de l’ALW, l’édition et l’analyse des matériaux se présentent sous la forme de notices (3.). Les notices sont ici regroupées en deux grandes sections: la famille d'une part, les autres activités sociales de l'autre (parmi lesquelles quelques thématiques se dégagent: le logement, le travail, l'amitié ou l'inimitié, la communication).9
Dans les pages qui suivent, nous tenterons de mettre en évidence les particularités de ce champ lexical,qui nous a passionnée pendant six années. Nous nous efforcerons à la fois de présenter les notices et de dégager quelques pistes de réflexion issues de l'analyse (2.2.).
Par ailleurs, la comparaison des données apparaissant dans plusieurs notices permet parfois de dégager des systèmes, ou d'apporter sur certains mécanismes linguistiques un éclairage neuf, ce que nous tenterons d'illustrer par quelques exemples (2.3.).
Mais d'abord, nous présenterons la méthodologie du projet, tout en tentant de répondre à cette question: comment «entrer» dans un projet préexistant, dans le respect d'une tradition déjà ancienne, tout en poursuivant ses propres interrogations et en tentant d'apporter un certain renouveau à l'entreprise (2.1.).
9 Ces notices constitueront le tome 17 de l'ALW.