HAL Id: halshs-03082060
https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-03082060
Submitted on 18 Dec 2020
HAL is a multi-disciplinary open access archive for the deposit and dissemination of sci- entific research documents, whether they are pub- lished or not. The documents may come from teaching and research institutions in France or abroad, or from public or private research centers.
L’archive ouverte pluridisciplinaire HAL, est destinée au dépôt et à la diffusion de documents scientifiques de niveau recherche, publiés ou non, émanant des établissements d’enseignement et de recherche français ou étrangers, des laboratoires publics ou privés.
Le premier internationalisme européen fut sanitaire
Sylvia Chiffoleau
To cite this version:
Sylvia Chiffoleau. Le premier internationalisme européen fut sanitaire. Par ici la sortie !, 2020. �halshs-
03082060�
Le premier internationalisme européen fut sanitaire
Sylvia Chiffoleau, CNRS/LARHRA
L’Europe du XIX
esiècle a connu une actualité dramatique des épidémies ; celles-ci l’ont poussé à échafauder les premières expériences de politique internationale
Successivement en 1834, 1839 puis 1845, Philippe Ségur-Dupeyron est envoyé en mission par le gouvernement français pour enquêter sur les conditions sanitaires des pays du pourtour de la Méditerranée, et évaluer les menaces que la peste, toujours présente en Orient, fait peser sur l’Europe. Grand commis de l’État, alors secrétaire du Conseil supérieur de santé, Ségur-Dupeyron est également l’un des fondateurs de la Revue des Deux Mondes et un fin connaisseur et analyste du commerce international et de son histoire. Les trois rapports qu’il remet au ministère de l’Agriculture et du Commerce au retour de ses missions dessinent les contours encore flous d’un projet de construction d’une politique de santé publique internationale qui serait compatible avec les transformations économiques du temps.
Il y dresse d’abord une géographie du risque que les conquêtes coloniales commencent à modifier. La Turquie et l’Égypte demeurent à risque élevé, mais l’Algérie désormais française, ainsi que la Grèce rentrée récemment dans le giron de l’Europe, devraient être selon lui traitées comme des nations « civilisées » et leurs provenances maritimes admises en libre pratique. D’autre part, il en appelle pour la première fois à une réunion « de députés de tous les pays qui bordent la Méditerranée » afin d’harmoniser les règles quarantenaires en usage dans les pays européens. Il faudra toutefois attendre 1851 pour que cette réunion ait lieu.
Les épidémies sont depuis toujours perçues comme un risque partagé. On sait intuitivement qu’elles voyagent avec les hommes et les navires puisque ce sont souvent les ports qui sont contaminés en premier. Aussi, au XV
esiècle, après le traumatisme de la Grande Peste, Raguse (actuelle Dubrovnik) puis Venise, qui sont alors les cités européennes les plus actives dans le commerce avec l’Orient, mettent en place des quarantaines maritimes. Celles-ci constituent une innovation en ce qu’il s’agit d’isoler non plus seulement les malades avérés, comme c’était le cas de longue date pour les lépreux, mais des personnes apparemment saines, suspectées néanmoins de pouvoir véhiculer la maladie puisque provenant de lieux où sévit la peste. Un système totalement empirique en l’absence de connaissances sur les mécanismes de la contagion, mais d’une certaine efficacité ; c’est par défaut de quarantaine, sur la base d’une patente frauduleuse, que le Grand Saint-Antoine, un bateau marseillais en provenance de Syrie, provoque en 1720 la dernière incursion meurtrière de la peste en Europe.
Depuis le XVI
esiècle, toutes les nations européennes ont en effet suivi l’exemple
des cités de l’Adriatique. Les littoraux européens sont hérissés de lazarets, vastes
bâtiments en maçonnerie qui immobilisent à leur arrivée depuis les provenances
suspectes d’Orient, non seulement les hommes, mais également les marchandises. Ils
sont gérés par de puissantes administrations sanitaires, municipales ou nationales, qui
chacune impose ses propres dispositions et règles, notamment concernant la durée de la
quarantaine. Celle-ci peut même être poussée jusqu’à l’arbitraire et utilisée comme arme
politique dans les fâcheries entre États. Quand elle vise ainsi l’humiliation des nations
concurrentes, la mesure est considérée comme un abus inadmissible, proche des
procédés de guerre. Au XVIII
esiècle, alors que les flux commerciaux s’intensifient, les
quarantaines sont de plus en plus critiquées. De Rousseau à Casanova, bien des voyageurs célèbres ont raillé leurs méthodes lourdes et contraignantes et leur cérémonial jugé d’un autre âge.
La période qui s’ouvre en 1815 avec la fin des guerres napoléoniennes et la relance concomitante du commerce mondial accélère la remise en cause du système ancestral des quarantaines. Les intérêts commerciaux liés à la navigation internationale sont à la manœuvre. Au Royaume-Uni surtout, pays devenu la première puissance maritime mondiale grâce à la navigation à vapeur. Celle-ci permet de diminuer les temps de trajet, mais l’obligation de la quarantaine annihile à l’arrivée le gain de temps ainsi réalisé. La raison économique donne l’impulsion décisive à une remise en question du système des quarantaines.
On ne saurait toutefois les supprimer purement et simplement dans la mesure où la menace épidémique perdure et même s’intensifie. Si la peste a disparu d’Europe depuis son ultime incursion provençale en 1720, elle vient par vagues régulières désoler les territoires de l’Empire ottoman voisin. Il existe désormais, en ce qui concerne la peste du moins, un régime épidémique différent entre les deux rives de la Méditerranée.
Mais de nouvelles maladies font irruption au début du XIX
esiècle, précisément au moment, et aussi en raison, de l’intensification des flux commerciaux. Elles se jouent de la frontière « civilisationnelle » que l’Europe pense avoir bâtie grâce au progrès et qui la protégerait des fléaux d’antan. La fièvre jaune, venue d’Amérique, ravage la Catalogne en 1821. En 1832, le choléra, sorti d’Inde, son berceau d’origine, fond sur une Europe sidérée qui voit s’écrouler nombre de ses convictions. La maladie revient ensuite à plusieurs reprises au cours du siècle, avec toutefois une violence décroissante. Mais à l’extrême fin du siècle, la troisième pandémie de peste vient rappeler la permanence de la menace épidémique. Le XIX
esiècle, celui de la modernité triomphante en Europe, connaît une actualité dramatique des épidémies.
C’est pour tenter de dépasser l’aporie entre nécessaire sécurité sanitaire et volonté de libérer les flux commerciaux que les pays européens décident de mettre en commun leurs réflexions. En ce mitan du XIX
esiècle, l’ambiance est aux expériences internationales ; la première Exposition universelle a lieu à Londres en 1851. La conférence sanitaire internationale qui se tient la même année à Paris
1, répondant au vœu de Ségur-Dupeyron, constitue quant à elle une innovation majeure en ce qu’elle est la première structure de négociation diplomatique dans un contexte non conflictuel. Ce n’est sans doute pas un hasard qu’elle ait été suscitée par la question des épidémies. Il s’agit d’évidence d’un problème commun, que la simple rationalité invite à régler de concert, ce que le contexte relativement apaisé de cette époque rend désormais possible.
Ce premier internationalisme est toutefois restrictif, il se limite aux principaux pays d’Europe ayant des intérêts en Méditerranée, à la Russie et à l’Empire ottoman. Le nombre limité des participants ne permet pourtant pas d’aboutir à un accord formel.
Il faut en effet attendre 1892 pour que la septième conférence sanitaire internationale aboutisse enfin à une convention contraignante pour les pays l’ayant ratifiée. Les six conférences antérieures, qui ont eu lieu depuis 1851, ne doivent toutefois pas être considérées comme de simples échecs. Elles ont en effet constitué des lieux majeurs pour l’apprentissage des modalités de la négociation et du jeu diplomatique. Au cours du temps, elles ont perdu de leur caractère improvisé, elles se
1