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Je parle au papier
JEANNERET, Michel
JEANNERET, Michel. Je parle au papier. Europe , 1990, vol. 729-730, p. 14-25
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http://archive-ouverte.unige.ch/unige:74289
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« JE PARLE AU PAPI ER»
Le parler que j'ayme, c'est un parler simple et nai!, tel sur le papier qu'à la bouche 1•
Montaigne, un beau matin, entre en littérature : il quitte la magis- trature, se retire en son manoir et, lecteur puis auteur, va s'immer- ger dans les livres. Lire, c'est un plaisir qu'il cultive depuis sa tendre enfance. Ecrire, il s'y est déjà essayé'. Mais l'enjeu, cette fois, est d'un autre ordre. En interrogeant les Anciens, en fixant ses pensées, c'est lui-même, et quelque chose de l'humaine nature, qu'il tente de comprendre. A la dispersion d'un esprit sollicité par des chimères, l'écriture opposera la fermeté de son dessein. Au solitaire privé de l'interlocuteur idéal - La Boétie, l'ami disparu - , le livre offrira la chance d'un dialogue intérieur ou, mieux encore, l'attention d'un public qui, en retour, l'aidera à se percevoir plus nettement. Faire choix de la littérature, c'est donc, pour Montaigne, un parti sérieux:
il s'agira d'aiguiser l'exercice du jugement, d'affiner le regard sur soi et, si tout va bien, de donner consistance à une pensée qui menace de se vaporiser. En un mot, le sage qui quitte le monde pour se con- vertir au livre accepte de changer fondamentalement les conditions de la vie.
Le projet est honorable, mais il soulève, en Montaigne, toute espèce de résistances. Au nom des valeurs aristocratiques qui sont les siennes, ce gentilhomme ne souhaite pas devenir un être de plume et de papier. Il n'entend pas éluder le commerce des hommes ni se dérober à l'actualité. C'est pourquoi il se méfie des spécialistes de l'écrit - les pédants- et, pour manifester sa différence, va inscrire, dans son propre livre, une critique en règle du livresque.
Le livre est maléfique dans la mesure où il revendique sa suffi- sance. Au lieu de réfléchir (sur) le monde et (sur) le moi, il se cons-
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titue en système, il tisse ses propres réseaux de référence, dans un mouvement spéculaire - un cercle vicieux - qui renvoie d'un texte à l'autre, ou du texte à soi-même. Il détourne du contact vital avec le réel - l'expérience - et substitue les mots aux choses, le règne secondaire de la représentation au mode primaire de l'action. Se replier dans la cité des livres, c'est le fait d'un esprit mélancolique qui a perdu la maîtrise des événements. Comment un honnête homme se résignerait-il à pareille abdication?
Une autre difficulté survient. Parce qu'il traverse les siècles comme un monument immuable, le livre prétend se soustraire, arti- ficiellement, au mouvement qui emporte et altère toutes choses. La mémoire qu'il perpétue favorise l'illusion d'une science atemporelle, comme si les idées, ceux qui les produisent et ceux qui les reçoi- vent, ne changeaient pas, eux aussi, en fonction des circonstances.
A quoi bon immobiliser ce qui devrait évoluer? A quoi bon impo- ser à tous les mêmes vérités, comme si le savoir était imperson- nel ? A des lecteurs divers, dans des temps divers, la fixité des mots sur la page prescrit une information indifférenciée, figée en termes dogmatiques et en catégories générales. Elle seconde le terrorisme des maîtres d'école qui, propriétaires abusifs de connaissances pré- · tenduement universelles, oublient la part du sujet et celle des con- tingences. La confrérie des gens de lettres utilise le livre pour s'approprier un savoir que Montaigne méprise et pour défendre des valeurs qu'il déteste: la permanence et l'abstraction, l'autorité et l'intolérance.
On comprend mieux, dans ces conditions, qu'il tienne à garder ses distances et dénie aux livres - ceux des autres et le sien - toute dignité particulière. Il se pose en amateur, il insiste sur la différence des Essais, sur leur imperfection, et prend soin de leur assigner un rôle marginal, comme un accident dans une vie qui se serait fixé d'autres priorités:
«Quel que je soye, je le veux estre ailleurs qu'en papier (. . .) J'ay mis tous mes efforts à former ma vie. Voilà mon meslier et mon ouvrage. Je suis moins faiseur de livres que de nulle autre besoigne (. . .) Mon Dieu ! Madame, que je hai'rois une telle recommandation d'estre habile homme par escrit, et estre un homme de neant et un sot ailleurs. » (!/, 37; 784).
A la littérature qui se complaît à ses mirages, Montaigne oppose l'action et la réflexion sur l'action. Si un discours est légitime, c'est celui de l'éthique: 'Composer nos meurs est nostre office, non pas composer des livres- (III, 13; 1108). Cette science-là, articulée sur le réel, travaille pour la vie et pour le bonheur. Les autres, capti- ves de l'art, ne débouchent sur rien que leur propre vanité. Dans la mesure où les Essais participent de cette aberration, ils méritent la plus grande méfiance et inspirent à leur auteur toute sorte de
remarques dévalorisantes : ' un subject si frivole et si vain , (• Au Lecteur •), 'cette sotte entreprise( ... ), un dessein farouche et extra- vagant, (Il, 8, 385). Tant d'ostensible humilité n'est pas innocente:
elle permet à Montaigne de démystifier son propre livre, de lui créer un statut d'exception et, s'il venait à se prendre au sérieux, de le soustraire à la tentation dogmatique. Du même coup, elle exploite une technique éprouvée pour éveiller l'intérêt et capter la bienveil- lance du lecteur.
Mais la dépréciation et l'autocritique sont des stratégies négati- ves, et suspectes de duplicité. Ce livre, après tout, Montaigne l'écrit, il le publie et il le signe. Il va donc adopter également une autre tactique, plus confiante, plus agressive, qui repose, elle, sur des modèles positifs. L'argument est simple : mon livre est bon parce qu'il n'est pas livresque. Au lieu de s'interposer comme un système autonome et coupé de la vie, il transmet le réel tel qu'en lui-même, il médiatise le monde sans entremettre sa différence. A l'horizon des Essais, comme un idéal auquel il ne cesse de tendre, Montai- gne projette un livre qui serait une parfaite mimesis. Du mot à la chose représentée, nul décalage. Le dire se confondrait avec le faire, l'écrit se métamorphoserait en matière et mouvement. Consubstan- tiel à son objet, le texte renoncerait à soi en tant que création auto- nome, de sorte que sur la page s'effaceraient les signes arbitraires et se refléteraient, sans perte, le sujet percevant et les objets per- çus, l'univers psychique et celui des phénomènes.
Dans ce rêve de transparence, c'est surtout l'adéquation de l'auteur et de l'œuvre que revendique Montaigne:
f( ley, nous al/ons conformément et tout d'un trein, mon livre et moy.
Ailleurs, on peut recommander et accuser l'ouvrage à part de l'ouvrier;
icy, non: qui touche l'un, touche l'autre. ' (Ill, 2; 806).
Du moi dans la vie au moi dans les Essais, la réciprocité serait entière. Je me donne à voir ' en ma façon simple, naturelle et ordi- naire, (• Au Lecteur •) ; je prends les mots comme ils me viennent à l'esprit, je reproduis, dans le mouvement spontané de mes phra- ses, la libre allure de mes pensées et de mes rêveries. Du coup, la dépréciation du livre prend, elle-même, une tournure positive:
trivial, aberrant, informe sans doute, mais fidèle à son auteur.
L'autoportrait doit sa grandeur à sa bassesse; il est d'autant meil- leur qu'il capte les idées et les choses sans apprêt, fussent-elles bana- les, étranges ou dégradantes.
Le livre comme copie conforme de la nature et reproduction sincère du moi : on est tenté de disqualifier ces fantaisies comme purs effets d'écriture, clichés destinés au magasin des illusions per- dues. Ce serait méconnaître que Montaigne a besoin de ce modèle idéal pour définir son entreprise paradoxale et donner consistance,
fût-ce en imagination, à ce livre qui n'en est pas un. Par delà les intentions générales, il serre d'ailleurs son projet de plus près et adopte, pour parler des Essais, des figures plus précises - autant de métaphores en abîme, qui tendent à arracher le livre à sa litté- rarité pour l'installer fictivement dans l'espace de la praxis.
Le texte-miroir se présente par exemple comme un corps et parle de soi en termes physiologiques: «Je m'estalle entier: c'est un SKE- LETOS où , d'une veuë, les veines, les muscles, les tendons parois- sent, chaque piece en son siege , (Il, 6 ; 379). Les mots prétendent s'articuler comme les membres d'une anatomie ou mimer le réseau d'un organisme vivant. Si les Essais« me représentent ( ... ) au natu- rel», c'est qu'ils s'agencent en un« corps solide' (Il, 37; 783) et s'ani- ment comme un être de chair. Lorsque Montaigne sollicite la subs- tance ou l'énergie de la langue et lui demande de susciter une pré-.
sence charnelle et palpable, lorsqu'il revendique le prestige d'une écri- ture charnue, pesante et féconde, c'est qu'il rêve d'un style concret, destiné au plaisir des sens. Les grands poètes, par la plénitude de leurs vers, les prosateurs qu'il préfère, par leurs tournures denses et nerveuses, lui fournissent des exemples qu'il cite souvent. Le livre accompli serait coextensif aux matières, il simulerait le mouvement et l'épaisseur des corps.
La figure réflexive de la marche et du voyage est une autre varia- tion sur le même idéal mimétique. Toute réalité, intérieure ou exté- rieure, est emportée par le mouvement du temps ; le livre qui riva- lise avec la vie cherche donc à actualiser, dans le rythme de ses phra- ses, dans l'instabilité de ses structures, le flux universel. Pour quali- fier les Essais, les métaphores de la démarche abondent : « Mon stile et mon esprit vont vagabondant de mesmes ' (lll, 9 ; 994) ; « Il faut que j'aille de la plume comme des pieds, (lll, 9; 991). Puisque le moi labile s'accomplit en épousant le passage, le texte-miroir repro- duit la succession de pensées éphémères et la dynamique d'une ges- tation progressive. L'essai« De la Vanité, entrelace si étroitement les
·motifs de l'écriture et de la déambulation que les deux démarches apparaissent interdépendantes.
Parmi ces différents simulacres du naturel, il en est un - l'écri- ture comme parole - qui, dans le désaveu du livresque, joue un rôle privilégié. Conférer à l'œuvre le caractère de l'oral, lui prêter les qualités de la communication physique, c'est la rapprocher du registre de l'action. Autant l'écrit risque de faire écran et de fonc- tionner comme une mécanique autonome, autant la parole demeure unie à l'expérience. C'est en parlant, non en écrivant, que je m'exprime et me représente au plus juste: «Comme à faire, à dire aussi je suy tout simplement ma forme naturelle: d'où c'est à l'adven-
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ture que je puis plus à parler qu'à escrire. Le mouvement et action animent les paroli es • (Il, 17 ; 638).
Toute parole, c'est vrai, n'est pas bonne. Il en est une, contami- née par l'écrit, qui se mire en soi et préfère l'élégance des mots à la vigueur des pensées. C'est l'éloquence, le discours d'école, pré- médité et captif de règles fixes, qui travesttt le libre jaillissement de l'oral. Montaigne l'invoque pour s'en dissocier. Reste alors la parole vive, « le seul util par le moien duquel se communiquent nos volon- lez et nos pensées, ( ... )le truchement de nostre ame • (Il, 18; 667).
Montaigne semble rejoindre ici un archétype qui, depuis Platon, hante la pensée occidentale : la parole comme pure présence et manifesta- tion immédiate de la vérité. Tandis que l'écrit n'est qu'une image seconde et dérivée, Je discours parlé exprime spontanément un état d'âme ; interprète idéal du sens, la matière phonique restitue sans perte son objet. «Je veux que les choses surmontent, et qu'elles rem- plissent de façon J'imagination de celuy qui escoute, qu'il n'aye aucune souvenance des mots • (1, 26; 171). Dans sa plénitude, la parole ne serait même plus un signe, c'est-à-dire instituée, substitu- tive ; elle ne représenterait pas, elle serait, au même titre qu'une chose, une matière, un vivant, non pas seconde quant au réel, mais identique ou contiguë.
Montaigne se méfie trop des abstractions pour souscrire directe- ment à cette religion du Logos 3. Les spéculations sur Je Verbe, l'ontologie de la voix, il laisse cela aux métaphysiciens. Sa version du mythe est résolument profane, empirique et pragmatique. Elle n'en est pas moins consistante et définit un mode de communication pri- vilégié qui ne détermine pas seulement la visée des Essais mais, par ricochet, affecte aussi leur fonctionnement. Les grandes lignes de ce programme peuvent être dégagées.
Verba volant : la parole est un événement éphémère qui jaillit, circule puis s'efface. Surgie sans préméditation, au hasard d'une occa- sion inattendue, elle participe du mouvement qui emporte à la fois les partenaires du discours, leurs idées .et le monde ambiant. La lec- ture et l'écriture peuvent sans doute épouser les fluctuations de la durée; mais elles sont toujours tentées de s'arrêtÉ,, de ressaisir leurs éléments épars en une structure fixe. Elles prétendent s'abstraire des contingences et s'instaurent artificiellement en mémoire extra- temporelle. A l'inverse, l'émission orale est nécessairement solidaire des conditions d'énonciation ; elle accuse les variations du moi, les particularités de J'allocutaire, les circonstances de l'échange: «Mon dessein est de représenter en parlant ( ... ) des mouvements fortuites et impremeditez, comme naissans des occasions presentes ' (Ill, 9 ; 963).
Parce que la soudaineté de la parole épouse l'allure fugitive de
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la pensée, Montaigne affiche volontiers son goût pour l'improvisa- tion. Son esprit fonctionne d'autant mieux qu'il répond à une situa- tion spécifique: 'L'occasion, la compaignie, le branle mesme de ma voix, tire plus de mon esprit, que je n'y trouve lors que je le sonde et employe à part moy. Ainsi les paroles en valent mieux que les escripts • (1, 10; 40). L'oral et sa spontanéité surpassent l'écrit et sa longévité, à moins que l'écrit ne s'empare des qualités de l'oral. Lors- que Montaigne répète qu'il avance des opinions provisoires et relati- ves; lorsqu'il adopte la position du sceptique qui dénonce l'impos- ture d'une vérité prétendument immuable, c'est pour rappeler que son livre, lui aussi, relève du passage et, idéalement, devrait partici- per de la fluidité de la parole. Ce qu'il écrit aujourd'hui ne J'engage pas nécessairement pour demain. Telle affirmation n'a de sens qu'en fonction de sa gestation et n'intéresse que parce qu'elle témoigne d'un état particulier de la pensée. De même que la parole se renouvelle, s'égare, se contredit, le livre revendique Je droit de changer au gré du moment. La fameuse technique des adjonctions - compléter ou infléchir une idée ancienne par un point de vue nouveau - permet précisément d'inscrire, au cœur du texte, les variations du temps.
Les Essais sont le contraire d'un système synchrone; ils enchaînent des moments transitoires, ils se donnent à lire comme une séquence de pensées discontinues. Si le livre traditionnel, construit comme un monument dont toutes les parties peuvent être perçues simultané- ment, se rapproche des arts de l'espace, le livre que désire Montai- gne comporterait les marques de son histoire et se déploierait dans la durée : une bande dessinée, un film, plutôt qu'un tableau.
S'il est souhaitable que les Essais adoptent le débit de l'oral, c'est aussi pour qu'ils ressemblent à la conversation, 'commerce • privi- légié, mode d'expression idéal, explicitement opposé à la pratique du livre. Montaigne s'en explique avec enthousiasme dans son cha- pitre « De l'art de conférer '4 :
f( Le plus fructueux et naturel exercice de nostre esprit, c'est à mon gré la conference. J'en trouve l'usage plus doux que d'aucune autre action de nostre vie (. .. ) L 'estude des livres, c'est un mouvement languissant et faible qui n 'eschauffe point: là où la conference apprend et exerce en un coup.
Si je confere avec une ame forte et un roide jousteur, il me presse les flancs, me pique à gauche et à dextre, ses imaginations eslancent les miennes. »
(Ill. 8 ; 922-23).
Pareille conversation est une dispute ; du modèle médiéval, elle rejette sans doute le formalisme, mais conserve le dispositif polaire, moteur d'un affrontement vigoureux. Du choc des opinions, de la vivacité des passes verbales naissent des pensées nouvelles. L'inter- locuteur que rêve Montaigne ressemble à Socrate; il interroge, pro- voque, ébranle les idées reçues et, par l'habileté de ses questions,
accouche les esprits paresseux. Le bon dialogue est une série de défis où la pensée, sous le feu de la critique, doit se défendre, consolider son argumentation, triompher de la contradiction. 'La parole est moi- tié à celuy qui parle, moitié à celuy qui l'escoute • (Ill, 13; 1088):
d'un rebond à l'autre, le raisonnement s'affine, la réflexion progresse, une vérité empirique se dégage. Livré au soliloque, l'écrivain risque de tourner en rond ; le débat lui fournit au contraire l'• exercitation »
qui le propulse en avant. Le but n'est pas de gagner, encore moins d'en arriver à des conclusions définitives, mais, grâce à ces joutes heuristiques, d'aiguiser la vigilance de l'esprit. La chasse compte plus que la prise. En témoignent les métaphores militaires ou sportives que Montaigne multiplie, comme pour assurer la place de la conver- sation aux côtés de l'action.
Le dialogue, du reste, n'est pas seulement une gymnastique men- tale. L'expression des idées se double de tout un théâtre auquel, autant que l'esprit, participe le corps. Soutenu par la voix, les ges- tes, les mines, le discours est aussi une performance physique :
11: Je puis plus à parler qu'à escrire. Le mouvement et action animent les paroi/es, notamment à ceux qui se remuent brusquement, comme je fay, et qui s'eschauffent. Le port, le visage, la voix, la robbe, l'assiette, peuvent donner quelque pris aux choses qui, d'elles mesmes, n'en ont guere., (11, 17; 638).
Dans la lecture, • le corps ( ... ) demeure ( ... ) sans action, s'atterre et s'attriste» (Ill, 3 ; 829). L'échange oral mobilise au contraire l'ensem- ble de la personne. Il ne surmonte pas seulement le divorce du dire et du faire, mais se situe à l'intersection de l'intellectuel et du corpo- rel. Ennemi des dualismes et des hiérarchies spiritualistes, Montai- gne attache le plus grand prix à cette unité. Voulant se faire connaî- tre sous toutes les coutures, et particulièrement dans l'interaction du psychique et du somatique, comment se résignerait-il à écrire un livre dont le corps soit absent? Animer l'écrit par l'oral, c'est l'un des moyens pour installer l'homme dans l'œuvre - l'homme total, la tête et les membres, tel qu'il se présente dans la vie ordinaire: , Vous y reconnoistrez ce mesme port et ce mesme air que vous avez veu en [ma] conversation • (Il, 37; 783). Me faire voir, mais aussi me faire entendre, continuer à réfléchir à haute voix, de telle façon que l'autoportrait me reproduise tout entier.
Un livre qui serait la vie, des pages qui parleraient: lorsqu'il ima- gine ce programme idéal, Montaigne semble baigner en pleine uto- pie. Du rêve mimétique à la facticité réelle de l'œuvre, l'écart paraît absolu. A moins que la théorie puisse féconder la pratique et influen- cer concrètement le travail du style. Quand Montaigne dit: "Je parle au papier comme je parle au premier que je rencontre • (Ill, 1 ; 790), il nous invite à reconnaître, dans les formes mêmes de son écriture, les qualités de la parole. Le projet d'oralisation a des retombées effec-
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tives dans le texte des Essais. On se limitera à en relever quelques indices.
Un point est déjà acquis. A la manière du discours qui procède d'une situation précise et se modifie en fonction des conditions d'énonciation, les Essais multiplient les marques de production, ils exhibent les signes de leur composition successive. Si la ligne de l'argument se brise, si elle adopte des voies obliques et reflète les humeurs changeantes d'un sujet capricieux, c'est que l'écrivain adopte le débit accidenté de la parole. A n'en pas douter, le rythme interne de l'œuvre, avec sa courbe saccadée, doit quelque chose à la pré- gnance du modèle oral.
Montaigne attire volontiers l'attention sur son style 'succulent et nerveux,- court et serré, non tant délicat et peigné comme vehement et brusque • (!, 26; 171). Son langage, dit-il encore, est • serré, desor- donné, couppé ( ... ), sec, rond et cru' (1, 40 ; 252-53). Il est vrai que l'écriture des Essais n'est pas réductible à ce modèle et que celui-ci doit beaucoup à l'esthétique, très travaillée, des anti-cicéroniens. Il n'empêche que la parataxe et l'asyndète, les ellipses et les anacolu- thes sont des pratiques bien réelles, et autant de refus opposés à l'élé- gance trop écrite des périodes oratoires. Les effets de dissymétrie, les constructions par modules isolés reproduisent dans l'écrit le mor- cellement d'un entretien à bâtons rompus, à moins qu'ils n'imitent la ligne brisée de l'improvisation. Montaigne le reconnaît d'ailleurs lui-même : parmi les charmes de la conversation, il relève les • devis pointus et coupez •, le ton • aigu et ingenieux » (Ill, 8 ; 938). Comme quoi l'attrait du style dense et haché, qui n'est pas une vue de l'esprit, tient largement au prestige de l'oral.
Les rythmes saccadés s'adressent. à l'oreille, ils ont besoin, pour être pleinement perçus, d'une lecture à haute voix. Dans le même sens, de multiples signaux auditifs, dans les Essais, en appellent à la médiation de la voix. Le texte prodigue les effets sonores, il s'amuse . à des bruitages qui ne se réalisent qu'à partir du moment où l'écrit, d'abord ausculté par un homme attentif à la musique des mots, échappe au silence et redevient un message acoustique. • Je consen- tirois plutost, avoue Montaigne, de perdre la veuë que l'ouir ou le parler» (Ill, 8 ; 922). A la lecture muette, il préfère l'écoute, afin que le plaisir du sens se double du plaisir des sens. S'il aime par-dessus tout les poètes, c'est que leurs vers se prononcent, se palpent et se scandent. A leur exemple, il choisit les mots et construit les phrases de son livre en virtuose de la parole. Il sollicite l'oreille par des asso- nances et des allitérations, il ponctue son discours d'anaphores ou d'homéotéleutes. Ses jeux sonores sont d'ailleurs rarement gratuits : ils signalent des moments forts dans l'exposé et, souvent, contribuent à la transmission du sens - ainsi les paronomases, les diaphores,
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toutes les variantes du jeu de mots qui, d'un rapprochement phoni- que, produisent une association d'idées imprévue. Attentif aux signi- fiants et à leur substance musicale, Montaigne se plaît aussi à des effets d'harmonie imitative, il donne à entendre, dans les sons, l'écho de la chose qu'ils désignent. Sans une lecture qui passe par la bou- che et par l'oreille, les Essais ne réalisent pas tout leur potentiel.
Mais la manière la plus efficace de mimer l'oral est encore ail- leurs : elle simule le face à face de deux interlocuteurs. Ici et là, un dialogue s'instaure à l'intérieur du livre, comme si la communica- tion se déroulait entre partenaires effectivement réunis. Le discours des Essais ne se résigne pas à la distance et au silence ; il multiplie les tournures à la deuxième personne - tu ou vous. Toutes, c'est vrai, n'impliquent pas une interpellation. Le pronom ne désigne sou- vent qu'une instance indéfinie, l'équivalent de on, dans un énoncé à valeur générale : 'Tout ce que vous voyez vous enbesongne et vous concerne » (III, 9 ; 951 ). On n'insistera pas non plus sur les discours directs qui interviennent à l'intérieur d'histoires racontées : Montai- gne narrateur qui fait parler ses personnages n'est pas celui qui nous intéresse ici. Celui qui, en revanche, s'adresse à une deuxième per- sonne et, comme dans une conversation, feint de l'avoir devant soi, tend visiblement à installer l'oral dans l'écrit. Ce destinataire trans- formé en allocutaire n'est pas toujours facile à identifier: tel lecteur en particulier, les lecteurs en général ou un autre soi-même. Quel qu'il soit, ce vis-à-vis pose des questions ou soulève des objections ; ses propos peuvent être implicites, ou relayés par le discours indi- rect, ou rapportés au discours direct. S'instaure alors un réel dialo- gue: je dis ceci, tu rétorques cela; tu m'apostrophes, je te réponds.
Tout se passe comme si le lecteur interpellé dans l'épître liminaire demeurait, à travers le livre entier, cette instance d'écoute et de par- ticipation nécessaire pour sauver l'écrit de son isolement. Il n'épuise pas, d'ailleurs, les possibilités du discours à la deuxième personne.
Le recours, assez fréquent, à la prosopopée introduit encore d'autres voix - la Nature, la Raison, l'Esprit... - qui s'adressent à l'auteur, ou aux hommes, et, sur un mode très oratoire, c'est vrai, simulent à leur tour la communication parlée.
Ces procédés ne sont ni marginaux ni aléatoires. A dessein, Mon- taigne situe les Essais dans la mouvance d'autres genres littéraires qui simulent les formes de l'oral. Il reconnaît lui-même son goût pour les lettres qui, adressées, adaptées au destinataire, prises dans un échange, reproduisent, à distance, les conditions de la conversation Aurait-il eu un correspondant, il s'en serait volontiers accommodé:
' Et eusse prins plus volontiers ceste forme à publier mes verves, si j'eusse eu à qui parler» (1, 40; 252). Un autre paradigme est sou-
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vent allégué5 : le dialogue, l'un des genres favoris de la Renais- sance, qui donne la parole à divers interlocuteurs et laisse libre cours à la différence des opinions. Cet exemple de polyphonie littéraire, qui s'harmonisait bien avec sa pensée sceptique, Montaigne y a été sensible; ill' a transformé, il l'a intériorisé, sans perdre de vue, pour- tant, l'idéal de la discussion ni renoncer à intégrer, dans sa réflexion, le point de vue de l'autre.
Prenons du recul. Ce texte qui prétend échapper à sa littérarité et rivaliser avec la parole, qui s'y laissera prendre? Imposture, illu- sion ou naïveté, Montaigne veut nous faire croire à une fiction. Le livre est là, qui n'est pas la vie. Comme chacun sait, la mimesis est un effet textuel, une technique qui crée artificiellement du naturel pour donner à l'art un vernis d'authenticité. Montaigne lui-même n'était pas dupe: • A force de vouloir eviter l'art et l'affectation, j'y retombe d'une autre part • (Il, 17 ; 638). La rhétorique, qui est le com- ble du factice, ne simule-t-elle pas, elle aussi, la spontanéité, comme si elle jaillissait sous la dictée du cœur ou dans le feu de l'événe- ment? La revendication de naturel, le pathos de la sincérité sont des ruses qui ne changent rien au statut du langage, toujours second et inextricablement pris dans un réseau de supplémentarité. Le seul interlocuteur souhaitable - l'ami - est mort et toute effigie substi- tutive ne trahit jamais que son absence. Si vraiment le contact par- fait avec autrui pouvait être établi, les Essais ne seraient plus néces- saires. Du fait même qu'il continue, le livre, toujours à la recherche d'un idéal perdu -la nature, la parole, la transparence- reconnaît son insuffisance. Bref, entre ce que Montaigne dit et ce qu'il fait, entre ses fantasmes et la réalité de l'écriture, soyons assez lucides pour distinguer 6
La critique est fondée, mais elle n'épuise pas la question. Pour- quoi Montaigne, d'ordinaire grand démystificateur, s'attache-t-il à cette fiction? On a déjà invoqué sa croisade contre le livresque. Esquis-·
sons, pour terminer, deux autres réponses.
Une première explication, d'ordre historique et culturel, exigerait une large enquête. L'imprimerie, au XVI' siècle, est un phénomène encore récent, réservé aux lettrés, et qui n'occupe, dans le système de la communication, qu'une place limitée. tes savants, bien sûr, s'enthousiasment pour une technique qui a révolutionné la diffusion et la conservation du savoir. Mais, spécialistes de la chose écrite, ils ne sont pas nombreux. La grande majorité n'a pas accès aux livres, tandis que d'autres, quoique riches et éduqués, ne leur accordent pas grand prix. Dans la plupart des cas, la transmission orale et la lecture à haute voix demeurent les canaux de liaison usuels. On corn-
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prend mieux, dans ces conditions, que le livre ménage une place - fût-elle programmatique- aux diverses formes de l'oral. Comme beaucoup de ses contemporains, Montaigne à la fois exalte et criti- que les livres, il les exploite, mais sans s'y asservir ni sacrifier la part de la communication parlée. L'hésitation qu'il manifeste dans la destination des Essais est significative : le petit cercle " de mes parens et amis" (• Au Lecteur»), dit-il d'abord, comme si le livre n'était que le prolongement d'une conversation familière et que le recours à l'imprimé soit secondaire. Le voilà pourtant qui confie son manuscrit à des imprimeurs capables de lui assurer une large diffu- sion, acceptant cette fois de jouer pleinement le jeu du livre. La recherche est encore à faire; elle montrerait peut-être que le fan- tasme de l'écriture comme parole relève aussi de l'histoire et doit son actualité à un épisode précis dans le développement des moyens de communication.
Une seconde raison tient au projet même de Montaigne. Son but n'est pas d'exposer des vérités définitives ni d'écrire un livre qui, effaçant les conditions de sa genèse, se présente comme un produit fini. S'il faut donner forme aux chimères, il faut aussi éviter le piège du dogmatisme et de l'inertie intellectuelle. C'est pourquoi Montai- gne s'intéresse moins aux positions acquises qu'à la manière d'y par- venir et moins à l'objet qu'au sujet qui le perçoit: 'Qu'on ne s'attende pas aux matières, mais à la façon que j'y donne' (Il, 10; 408).
Lorsqu'il s'observe puis s'expose, son attention se porte sur l'opéra- tion de son esprit à l'instant où il capte tel spectacle, tel problème.
"Je veux representer le progrez de mes humeurs, et qu'on voye cha- que piece en sa naissance' (Il, 37; 758). La seule évidence qu'il puisse offrir, c'est la p·rise, non la proie: 'Je ne pl euvy [garantis]
aucune certitude, si ce n'est de faire connoistre jusques à quel poinct monte, pour cette heure, la connaissance que j'en ay' (Il, 10; 408).
Faire son autoportrait, ce sera donc se montrer à l'action, saisir les tâtonnements d'une pensée au travail, enregistrer des hésitations et des contradictions. Entre les pôles qui structurent sa réflexion - l'art et lj! nature, le stoïcisme et l'épicurisme, l'écrit et l'oral... -Mon- taigne cherche moins à choisir qu'à reconnaître un champ de ten- sions à J'intérieur duquel, sans trancher, il se déplace. Si l'écriture contribue à la constitution du sujet, c'est dans la mesure où elle lui permet de prendre conscience de soi comme le foyer de cette recherche.
Mais cette même écriture est toujours menacée de pétrification.
Si elle fut un acte, si, dans l'instant de son avènement, elle repro- duit la performance du jugement, elle échappe ensuite au passage;
elle n'est plus un procès mais un objet. L'ambivalence du terme" écri- ture "• dans notre usage, illustre ce glissement. D'écrivant devenu écrit,
Montaigne risque à son tour d'être cette chose inerte, immobilisée sur le papier, captive d'un temps qui ne bouge plus. Dès lors qu'il a confié son image au livre, le voilà fixé pour l'éternité. Inscrire l'oral dans l'écrit, c'est précisément l'un des moyens de réintroduire la tem- poralité, l'impact de l'événement et de l'action, dans la permanence.
Le livre qui ressemblerait à la parole serait, comme elle, expérimen- tal, spontané, provisoire ; il demeurerait solidaire de sa gestation et resterait implanté dans une situation concrète. Fantasmagories, illu- sion d'une présence toujours différée? Sans doute. Mais s'ils n'avaient eu ce modèle, les Essais ne seraient pas ce discours en acte, cette pensée en mouvement, qui ne cessent de rebondir.
Michel JEANNERET
1. I, 26; 171. Après l'indication du livre et du chapitre, je donne la pagination de l'éd. Villey, PUF, 1965.
2. Il a traduit le traité de la Théologie naturelle de Raymoild Sebond.
3. Après Platon, Phèdre et Rousseau, Essai sur l'origine des langues, le plus bel exposé de cette doctrine, si critique soît·il, demeure celui de J. Derrida, De la Grammatolo·
gie, Minuit, 1967.
4. Sur l'application des lois de l'<~ art de conférer~ à l'écriture des Essais, voir l'analyse d'A. Tournon, Montaigne, la glose et l'essai, Presses Universitaires de Lyon, 1983, pp. 129-35.
5. Sur les affinités des Essais avec la lettre et le dialogue, voir H. Friedrich, Montai- gne, Gallimard, 1967.
6. Voir G. Mathieu-Castellani, Montâigne. L'écriture de l'essai, PUF, 1988, p. 260.