Abécédaire de la Grande Guerre (APHG)
Brassards rouges
:
L'offensive allemande du mois d'août 1914 puis la stabilisation du front à partir du mois d'octobre 1914 font qu'une grande partie des départements du Nord et de l'Est de la France passent dès cette période sous administration germanique, la plupart du temps pour la durée de la guerre. Dix départements, du Nord aux Vosges, se retrouvent ainsi occupés pour plusieurs années. Une grande partie de la population restée sur place doit faire face à la loi martiale allemande qui met rapidement en place des réquisitions et des travaux forcés auxquels les civils français sont obligés de se soumettre sous peine d'amende, d'emprisonnement ou de déportation (vers les autres départements occupés ou vers l'Allemagne dans des camps comme celui de Holzminden). Administrés directement par l'armée de Guillaume II, ces territoires sont vus comme une ressource essentielle pour les militaires allemands, situés à proximité du front, ils permettent de fournir ce dernier en matière première (bois, pierres) ou en ravitaillement. Ainsi, les Allemands utilisent une grande partie de la production agricole des régions françaises occupées pour les nourrir les soldats au front ou en repos à proximité de celui-ci. Les civils français sont donc obligés de donner des denrées ou matières réquisitionnées, mais aussi de travailler pour l'occupant, parfois de façon volontaire et rémunérée, mais la plupart du temps forcée et sans aucun dédommagement. Ces travaux forcés touchent toutes les personnes restées sur place, sans distinction d'âge, de sexe ou de catégorie sociale. Les femmes sont les plus nombreuses à être réquisitionnées car le nombre est plus important que celui des hommes, dont la majorité se trouve mobilisée sous les drapeaux. Ceux qui ne sont pas à l'armée à cause de leur âge ou d'une incapacité quelconque se retrouvent systématiquement couchés sur les listes de recensement établies par les occupants dès leur arrivée. Une catégorie de travailleurs forcés était particulièrement difficile et redoutée : les Zivil-Arbeiter
Bataillonen (ou ZAB). Il s'agit ici de groupes de travailleurs forcés, organisés en bataillons, qui
portaient un signe distinctif : un brassard rouge1. Il a été recensé vingt-cinq bataillons d'après les
archives du Comité d'Alimentation du Nord de la France chargé de les ravitailler, tout comme les autres travailleurs forcés par ailleurs. Ces civils sont assimilés à des supplétifs qui aident l'armée allemande et à ce titre, ils doivent respecter la discipline militaire et ne peuvent rentrer chez eux quand ils le souhaitent. Ils sont en effet cantonnés à proximité du front où leurs travaux les exposent aux obus des alliés, au mépris de la Convention de Genève qui interdit les représailles sur les civils et la mise en danger délibérée des prisonniers. Leur travail était difficile, la discipline sévère rendant les conditions de vie très dures. Ce travail à proximité du front fait de ces civils des belligérants à part entière car ils travaillent directement pour l'armée allemande, contre leur pays. Ces travaux forcés infligés aux civils français occupés ont été mal compris dans le reste du pays et ont alimenté le mythe des « Boches du Nord », c'est à dire de populations occupées qui ont pu être complaisantes avec l'ennemi germanique. Pourtant, en analysant le statut des prisonniers civils, nous pouvons voir que celui-ci n'avait rien d'enviable aux vues des travaux et des privations qu'il implique. Il était donc particulièrement craint par les civils qui se trouvent dans les territoires occupés, craignant à tout moment de voir leur nom apposé sur une liste de noms réquisitionnés pour effectuer ces travaux. Certains camps qui accueillent les brassards rouges sont perçus comme des « bagnes ». C'est le cas de celui de Sedan2 qui se trouve dans l'enceinte du château fort de la ville. Celui-ci est
nommé Kaiserliches Sammerllager des Strafgefängnis Bataillon (Camp impérial de rassemblement disciplinaire de prisonniers). Il est crée pour interner les prisonniers civils récalcitrants, ainsi que les personnes arrêtées pour espionnage, résistance ou des membres de réseaux de passeurs vers la Hollande. Il s'agit à proprement parler d'une prison militaire avec des antennes à l'extérieur (les
Kommandos) ou les internés effectuent des travaux agricoles, industriels ou de voirie. La
localisation de ce camp à Sedan n'est pas due au hasard : la ville est située à peu près au centre de la ligne de front sur un axe est-ouest (ce qui explique aussi que le quartier général allemand pour le front de l'ouest soit à Charleville) et abrite une immense forteresse médiévale, en bon état, qui
permet d'accueillir des troupes, et au cœur de l'enceinte fortifiée, un camp de prisonnier très bien sécurisé.
Civils enrôlés contre leur gré pour des travaux forcés au profit de l'occupant, soumis à une discipline militaire, les brassards rouges sont dans des victimes de la Première Guerre mondiale quelque peu oubliées aujourd'hui dans la mémoire collective de ce conflit qui privilégie les soldats en négligeant les souffrances des civils soumis à quatre années d'occupation ennemie.
Nicolas CHARLES,
Membre de l'APHG, professeur agrégé d'Histoire-Géographie au collège de Monthermé (Ardennes), doctorant à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne sous la direction de Nicolas OFFENSTADT.
Document 1 : Photographie d'un groupe de « Prisonniers civils de Revin » (Ardennes), sans date.
Le terme prisonnier civil renvoi donc aux travailleurs forcés , ici un groupe d'hommes relativement jeunes, obligés de travailler pour l'occupant. (Collection N. CHARLES).
Document 2 : Plaque commémorative apposée à l'entrée du château fort de Sedan pour rappeler aux
visiteurs qu'il y a eu dans ces murs un camp d'internement entre 1914 et 1918. (Collection N.CHARLES)
1 BECKER Annette, Les cicatrices rouges 14-18, France et Belgique occupées, Fayard, Paris, 2010, 375p.
2 LAMBERT Jacques et WEISS Reinold, Occupations, Besatzungsz eiten, les Ardennes et la Rhénanie, 1914-1930, éditions Terres Ardennaises, Charleville-Mézières, 2007, 392 p., livre bilingue français/allemand.