ÉDITORIAL
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14 octobre 2020
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Virus zoonotiques et épidémies : un risque
maîtrisable ?
Dr FRANK BALLY et Pr NICOLAS TROILLET L’émergence du SARS-CoV-2, responsable de
la pandémie de Covid-19, a remis sur le devant de la scène les risques liés aux virus zoonotiques, risques évoqués de longue date pour la grippe et son potentiel pandémique.
De fait, 60 % des maladies infectieuses dites émergentes correspondent à des
zoonoses et plus de 70 % d’entre elles proviennent de la vie sau- vage.1 Le potentiel épidémique ou pandémique d’un agent infec- tieux d’origine animale dépend essentiellement de quatre para- mètres : sa proximité avec des humains, sa capacité à se repro-
duire chez l’humain, sa faculté de transmis- sion interhumaine et la possibilité d’une dissémination géographique.
Selon le « Wildlife Disease Surveillance Focus Group », un des plus grands défis de la surveillance des maladies n’est toujours pas résolu en l’absence de convention interna- tionale pour le screening de pathogènes zoonotiques chez les animaux et les produits d’origine animale.2 Ce groupe propose la mise sur pied de laboratoires à proximité des interfaces humains-animaux, tels que les marchés d’animaux vivants, plutôt que d’interdire ces pratiques. Leur bannissement pourrait avoir un effet contraire en les rendant plus cachées et donc moins contrôlables. Les technologies modernes de biologie moléculaire, leur miniaturisation et leur coût décroissant devraient rendre possible un screening décentralisé et systématique dans le but de détecter préventivement des pathogènes potentiels plutôt que de se retrouver dans la situation actuelle où l’origine et la transmis- sion à l’humain du SARS-CoV-2 ne sont pas encore établies avec certitude malgré une pandémie qui bat son plein depuis des mois au moment de la rédaction de cet éditorial.3,4
De même, une surveillance des vecteurs potentiels que sont les moustiques et les tiques contribue à la prévention de maladies infectieuses. Ceci est par exemple essentiel pour suivre l’extension géographique d’Aedes albopictus, le moustique tigre, vecteur des
virus du chikungunya et de la dengue, arrivé en Europe dans les années 1970, au Tessin en 2003 et récemment dans les cantons romands ;5 de Hyalomma marginatum, la tique vectrice de la fièvre hémorragique de Cri- mée-Congo, originaire d’Afrique et qui a été mise en évidence au Tessin6 et pour appréhender la dissémination du virus de la méningo-encéphalite verno- estivale chez les tiques Ixodes ricinus.
Mais, comme mentionné par Janes et coll.,7 la recherche sur les infections émergentes se focalise souvent sur le pathogène lui-même alors que des éléments sociaux et écolo- giques méritent aussi une grande attention.
Ils ont un impact certain sur le taux de reproduction de base d’un pathogène ou R0
(nombre moyen de cas secondaires générés par une personne contagieuse dans une population non immune). En effet, les trois composants du R0 (nombre de contacts, probabilité de transmission et durée de la contagiosité) dépendent en grande partie d’aspects sociaux. Ceci a bien été illustré lors d’une autre pandémie, celle du sida où le VIH, émergé de chimpanzés à l’ouest du Cameroun, s’est ensuite disséminé le long du fleuve Congo à partir de Kinshasa avant de se répandre dans le monde, essentiellement par contacts sexuels et partage de seringues, amplifié par les flux migratoires et l’inten- sification du trafic intercontinental.8,9 De même, des aspects écologiques et sociaux sont à l’origine des épidémies d’Ebola, favori- Articles publiés
sous la direction de
FRANK BALLY NICOLAS TROILLET Service des maladies infectieuses, Institut central des hôpitaux, Hôpital du Valais, Sion
DES ÉLÉMENTS SOCIAUX ET ÉCOLOGIQUES MÉRITENT UNE AUSSI GRANDE
ATTENTION
Bibliographie5
Cherix D. Moustiques invasifs en Suisse : état de la situation. Rev Med Suisse 2019;15:905-10.
6
Stavropoulou E, Troillet N. Fièvre hémorragique de Crimée-Congo: une maladie virale émergente en Europe.
Rev Med Suisse 2018;14:1786-9.
7
Janes CR, Corbett KK, Jones JH, et al.
Emerging infectious diseases: the role of social sciences. Lancet 2012;380:1884-6.
8
Faria NR, Rambaut A, Suchard MA, et al. The early spread and epidemic ignition of HIV-1 in human populations. Science 2014;346:56-61.
9
Gilbert MTP, Rambaut A, Wlasiuk G, et al. The emergence of HIV/AIDS in the Americas and beyond. Proc Natl Acad Sci U S A
2007;104:18566-70.
Bibliographie 1
Jones K.E, Patel NG, Levy MA, et al. Global trends in emerging infectious diseases.
Nature 2008;451:990-3.
2
Watsa M, Wildlife Disease Surveillance Focus Group. Rigourous wildlife disease surveillance. Science 2020;369:145-7.
3
Meylan P. Origine de SARS-CoV-2 : le probable et le possible.
Rev Med Suisse 2020;16:875.
4
Andersen KG, Rambaut A, Lipkin WI, et al. The proximal origin of SARS-CoV-2. Nat Med 2020;25:450-2.
REVUE MÉDICALE SUISSE
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sées par la déforestation et la pratique de rites funéraires.10,11
Si la recherche sur les pathogènes, leurs inter actions biologiques avec les humains et leur évolution, reste fondamentale pour améliorer la lutte contre les épidémies, la crise sanitaire liée au Covid-19 a clairement rappelé que la science progresse pas à pas, avec des culs-de-sac, des retours en arrière et des avancées rarement définitives. Le déve- loppement de médicaments et de vaccins sûrs et efficaces et leur mise à disposition en grandes quantités prennent du temps. De plus, ces progrès ne s’adressent qu’à un pathogène spécifique. Ils n’éviteront pas l’émergence d’autres microorganismes avec un potentiel épidémique, voire pandémique.
Seule la mise en commun de connaissances microbiologiques, épidémiologiques, sociales et écologiques peut aboutir à des mesures préventives adéquates qui devront sans doute
passer par des modifications importantes de notre manière de vivre. De nombreux aspects liés à nos comportements se trouvent à l’origine de « hot spots » pour l’émergence
de maladies infectieuses. Citons par exemple : l’industrie alimentaire et notamment l’élevage intensif à l’origine de zoonoses et de résis- tances aux antibiotiques ; l’utilisa- tion débridée du territoire, qui déloge des espèces sauvages et accentue les contacts entre animaux et humains ; les inégalités sociales et la pauvreté qui augmentent les risques de transmission d’agents
infectieux et empêchent la prise en charge adéquate des personnes contagieuses ; les voyages et les transports qui favorisent la large dissémination des maladies transmissibles.
La pandémie de Covid-19 nous aura-t-elle servi de leçon et aboutira-t-elle à des mesures durables ? La question est ouverte.
Bibliographie 10
Olivero J, Fa JE, Real R, et al. Recent loss of closed forests is associated with Ebola virus disease outbreaks.
Sci Rep 2017;7:14291.
11
Curran KG, Gibson JJ, Marke D, et al. Cluster of Ebola Virus Disease Linked to a Single Funeral - Moyamba District, Sierra Leone, 2014. MMWR Morb Mortal Wkly Rep 2016;65:202-5.