LA MOUCHARDE
LA MOUCHARDE
C. P. E.
80, RUE RENÉ-BOULANGER — PARIS-10
CHAPITRE PREMIER
— Que faut-il vous servir, Fraulein Gilda ? L'interpellée — une belle fille blonde aux for- mes pleines et fermes, aux grands yeux d'un gris vert très clair, très lumineux — tressaillit sou- dain et, reprenant vaguement conscience avec la réalité, secouant sa morne songerie, lança le nom d'une consommation, l'air excédé, comme on jette une pierre à un chien pour s'en débar- rasser, ne plus être importuné par ses jappements et ses bondissements.
Puis, ayant tiré deux ou trois bouffées de sa cigarette dont elle secoua la cendre avec un geste las, elle parut se tasser sur son haut tabouret et, la tête entre les mains, les coudes comme piqués dans le pitchpin du comptoir, elle se replongea en sa sombre mélancolie, assaillie de nouveau par la même idée fixe revenue s'accrocher à son esprit.
Derrière elle — dans la salle du petit bar ber-
linois inauguré deux mois auparavant.
c'était le brouhaha quotidien de six heures du soir.
Quelques officiers américains, français, an- glais, buvaient du whisky, de la bière, du cognac, bavardaient à voix haute, avec des gestes chahu- teurs, tandis que des civils, allemands pour la plupart, vidaient leur verre dans une sorte de recueillement discipliné, indifférents, en appa- rence, aux étrangers venus occuper leur pays.
Des femmes élégantes aguichant les convoi- tises dont leur corps était l'objet, tendaient la poitrine, se redressaient en des cambrements pro- metteurs, découvraient le galbe d'une jambe fi- nement gainée de nylon, tout cela, d'ailleurs sans ostentation, avec une sorte de prudente discré- tion, la réserve étudiée de celles qui se refusent aux allures franchement raccrocheuses, à la sor- dide pantomime des filles hélant sur le trottoir, les passants attardés.
— Dis donc, ma jolie, tu ne parais pas t'amu- ser follement ! Pas possible, tu as des peines de coeur !
Gilda se retourna à demi, esquissa l'ébauche d'un sourire à l'intention de la camarade qui ve- nait de lui adresser la parole : une brune, très mince, chaudement emmitouflée dans un man- teau de fourrure et répliqua doucement :
— Non, de ce côté-là, ça marche.
— Alors ? L'argent ? Si vraiment t'es em- bêtée, dis-le moi.
— Merci Charlotte, je n'ai pas besoin de fric pour l'instant.
L'autre, interloquée, les sourcils froncés, don- na l'impression de chercher dans sa tête un motif valable et susceptible d'expliquer l'humeur cha- grine de son amie, mais ne trouvant pas, ne sa- chant qu'imaginer, elle haussa les épaules en un geste d'ignorance résignée.
— Je me demande pourquoi tu parais aussi embêtée !
Puis, la regardant mieux, l'observant avec plus d'attention, elle ajouta, intriguée :
— C'est rigolo, on dirait que tu es inquiète, que tu as peur !
Gilda hésita avant de répondre, comme si elle avait reculé devant certains aveux, certaines ré- vélations. Pourtant, après un dernier atermoie- ment, elle se décida, laissa échapper à voix basse :
— Eh bien oui, j'ai la frousse !
— Tu rigoles ! T'as la pétoche ? Pour quelle raison ?
Une ombre passa sur les claires prunelles de la jeune femme blonde.
— Le type dont je te parlais hier, je l'ai revu cet après-midi. Il m'a encore suivie...
— Et après ?
— C'est tout...
Charlotte éclata d'un rire narquois qui dé- couvrit ses dents longues et blanches :
— Ecoute, ma vieille, tu serais pas un peu piquée, par hasard ? Sans blague, tu te ronges les sangs parce qu'un bonhomme cavale après toi... Ça prouve simplement qu'il a le béguin, que tu lui plais et qu'il n'ose pas t'aborder...
Et, sur un ton sentencieux, avec les doctora- les intonations d'une qui connaît la vie, qui a de l'expérience et ne s'étonne plus facilement, elle décréta péremptoirement :
— Les timides, c'est beaucoup plus fréquent qu'on le croit... Il y a des bougres qui crai- gnent de se faire rembarrer en abordant une poule... D'autres ne savent pas quelle formule employer et redoutent de bafouiller. D'autres, enfin...
Mais Gilda, nullement convaincue par les phrases rassurantes de sa voisine, l'interrompit avec un hochement de tête :
— Tout ce que tu me racontes, je le sais aussi bien que toi... Seulement, le type dont je te parle, il est pas comme les copains... J'aime pas son regard, j'aime pas son visage, j'aime pas son expression... Il a une sale gueule...
— Oh, quant à ça, il n'est pas le seul ! J'en connais beaucoup dans son cas, riposta Charlotte en clignant de l'œil vers son interlocutrice.
Celle-ci ne parut pas goûter la plaisanterie.
Nullement déridée, le visage marqué au sceau d'une persistante appréhension, le front barré de rides soucieuses qui la vieillissaient soudain, elle mâchonna, obstinément têtue :
— Tu peux rigoler, moi, je me comprends...
C'est pas tant qu'il soit moche, qu'il ait les traits irréguliers, une bouche de travers ou le nez tor- du... Non... C'est plus désagréable, plus inquié- tant... Je ne sais pas au juste comment t'expli- quer... Ce gars-là, il doit rouler de sales idées dans sa caboche... Ça me plairait pas de me trou- ver dans une chambre avec lui...
La jeune femme brune porta à sa bouche l'olive qu'elle venait de piquer avec son bâton- net et, après avoir craché le noyau :
— Bien sûr, quand on monte avec un type, on ne peut jamais prévoir ce qui vous attend...
C'est le risque du métier... Seulement, dis-toi une bonne chose : les clients qui ont de drôles de physionomies, c'est pas toujours ceux-là les plus embêtants ni les plus dangereux... Quelquefois, les bons papas tranquilles réservent des surpri- ses... Rappelle-toi cette pauvre Lily... Elle lève un vieux bonhomme, avec une bonne bouille pei- narde, sympathique. Seulement, l'ancêtre avait une vilaine manie... Il étranglait ses maîtresses...
Et le garçon d'hôtel qui, au matin, a retrouvé la pauvre gosse m'a raconté qu'elle n'était pas
précisément belle à regarder... Il l'avait drôle- ment abimée le salaud !
— Et cette ordure-là s'est débinée...
— Dans le secteur d'en face, parbleu ! Là- bas, les copains ont dû se servir de lui... Des par- ticuliers dans son genre, il n'y en a jamais trop...
Avec les combines d'espionnage, tout ce qui se trafique en ce moment...
Charlotte s'arrêta pour boire une gorgée d'apé- ritif puis, s'apercevant que sa camarade parais- sait de plus en plus affolée, songeant que l'évo- cation du sinistre assassinat n'était guère propre à rassurer, à raffermir un moral chancelant et à dissiper de lugubres pressentiments, elle ajouta en posant son verre sur le comptoir :
— C'est pas une raison pour porter le diable en terre. Les cinglés, c'est pas nouveau sous le soleil, il y en a toujours eu... D'abord, si le type en question continue à te casser les pieds et à te coller aux fesses, t'auras qu'à prévenir Karl... Il est débrouillard... T'as pas à t'énerver...
Et, pour distraire son amie, lui nettoyer l'es- prit de toute la mélancolie qui l'enténébrait, elle changea brusquement de conversation, se lança, bavarde et volubile, en une succession d'histoires drôles, d'anecdotes amusantes, raconta telle aven- ture arrivée à l'une et à l'autre, ponctuant son récit de réflexions cocasses, de mots à l'emporte- pièce, de saillies imprévues.
Entraînée peu à peu par le rythme endiablé de la narration, Gilda en arriva bientôt à se dé- tendre, à sourire elle aussi, à se moquer de ses chimères et de ses frayeurs.
— Ma vieille, je te paie un glass... T'es dans le vrai... J'étais sûrement gourde de me faire de la bile.
Seulement, quelques minutes plus tard, com- me elle allumait une cigarette en promenant sur la salle un regard machinal, elle s'immobilisa soudain, très pâle, les traits crispés, les yeux fixes, toute sa figure empreinte d'une stupeur at- terrée.
— Qu'est-ce qui te prend ? demanda Char- lotte éberluée d'une telle métamorphose.
Alors, désignant d'un geste discret un homme qui, venant d'entrer, se dirigeait à pas lents vers le bar, l'autre jeune femme prononça d'un ton rauque où tremblait une terreur panique :
— C'est lui... le voilà... Il m'avait suivie !
CHAPITRE II
Gilda Menlich était née, vingt-six ans plus tôt, dans une petite bourgade nichée au creux de la vallée, en bordure du Rhin et qui, avec ses vieilles maisons, ses arpents de vigne dévalant vers l'écharpe mouvante du fleuve, ressemblait à un décor de théâtre, faisait penser à la toile de fond de quelque comédie honnête et senti- mentale.
Ses parents dirigeaient un commerce de mer- cerie et quand elle explorait sa mémoire pour ressusciter ses plus lointains souvenirs, elle se retrouvait dans la boutique familiale, en train de regarder sa mère vendre du fil, débiter des étoffes ou rendre la monnaie au tintement joyeux de la caisse enregistreuse.
Et sans doute, après un mariage avec un bra- ve garçon des environs, la venue au monde de bambins joufflus, son existence se serait-elle écoulée paisible et sans surprises, semblable à ces routes bien plates, bien droites qui s'étalent en ruban clair jusqu'à l'horizon, si la guerre
n'avait éclaté, sonnant à la façon d'un coup de foudre dans le ciel limpide de sa destinée.
D'abord, dès que les armées allemandes s'étaient élancées à l'assaut aux premières heu- res d'une lumineuse matinée de Mai, personne n'avait mis en doute le succès final. Une cam- pagne de quelques jours, de quelques semaines tout au plus et ce serait, avec le retour des vain- queurs dans leur foyer, le triomphe définitif de l'hégémonie germanique.
Au reste, si certains affectaient discrètement un scepticisme de mauvais aloi, ne parvenaient pas à oublier les rudes empoignades de la Mar- ne, de Verdun et de l'Yser, comment les plus ré- ticents eux-mêmes auraient-ils pu ne pas céder à l'optimisme quasi-général, devant les bulletins de victoire qui se succédaient en allègres clairon- nées ?
Un mois s'était écoulé depuis le début dè la foudroyante offensive et déjà les Français en pleine débandade, se voyaient acculés à mendier l'armistice, à signer une désastreuse capitulation.
Cependant, pour glorieuses que furent ces vic- toires, elles ne devaient point suffire à ponctuer d'un trait final le chapitre des hostilités. Bien- tôt, il fallut se rendre à l'évidence. Le combat s'éternisait, son issue devenait de plus en plus hasardeuse. Les divisions nazies fondaient dans la fournaise qui, maintenant, embrasait le mon-
de. Sans cesse, de nouveaux réservistes étaient appelés sous les drapeaux. A son tour, le père de Gilda dut revêtir l'uniforme. Après un rapide séjour à la caserne, envoyé en Russie, il y mou- rut, son régiment ayant été anéanti jusqu'au der- nier homme, moins encore par les obus de l'ad- versaire que par la neige, les intempéries, l'ex- ceptionnelle rigueur d'un hiver impitoyable et glacé.
Puis, comme s'il avait fallu que les civils payassent eux aussi leur tribut à quelque Némé- sis, les bombardements alliés s'étaient intensifiés, allumant de rouges flambées aux quatre coins de l'Allemagne, frappant ici et là, écrasant la population sous les pans de murs jetés bas, se- mant la perturbation et la ruine.
Un soir, surprise par l'alerte sans trouver le temps de se réfugier en un quelconque abri, Mme Menlich avait été fauchée net, le cou hi- deusement sectionné au ras des épaules par un éclat de fonte. Au matin, on découvrit son cada- vre exsangue à quelques mètres de la boutique dont il ne subsistait plus qu'un énorme monceau poudreux de gravats et de ferraille tordue.
Sa mère conduite au cimetière, la jeune fille, que rien désormais ne retenait plus dans la bour- gade en ruine, avait gagné Berlin où une vieille parente lui offrit l'hospitalité.
Hélas, cette dernière avait été tuée, elle aussi, au bout de quelques mois, alors que les Russes pilonnaient la capitale, se préparaient à l'assaut décisif et que, gîté en sa tannière, un homme aux abois, traqué, à demi fou, songeait déjà à quelque mélodramatique suicide.
Dès lors — comme tant d'autres de son âge et de son sexe — Gilda, glissant insensiblement vers les ultimes abandons, la totale déchéance, les plus sordides capitulations, en était arrivée à grossir le nombre des malchanceuses qui, dans les décombres de la capitale, troquaient leur corps pour quelque nourriture, pour quelques vêtements, se refusaient à marcher nues et à cre- ver de faim. D'ailleurs, en cette période démente où les plus élémentaires conventions sociales semblaient à jamais disparues, où chacun tirait comme il pouvait son épingle du jeu, où tout se vendait et s'achetait, où le ventre des femmes et les cigarettes constituaient la plus valable des monnaies, pourquoi la malheureuse se serait-elle attardée à des scrupules hors de saison, aurait- elle échappé à l'ambiance générale, aux mias- mes délétères qui intoxiquaient les cerveaux et pourrissaient les coeurs ? Et la vie avait continué avec ses passes de chance et des périodes où il semblait que le destin s'acharnât sur l'orpheline, voulût la secouer et l'éprouver plus durement encore. Un beau jour, l'épave qu'elle était, en
avait rencontré une autre s'efforçant, elle aussi, de surnager sur la mer naufrageuse.
Karl Berg venait d'atteindre la trentaine. A l'ouverture des hostilités, il accomplissait son ser- vice militaire et, tout de suite dirigé vers la fron- tière belge, il y brûla ses premières cartouches.
Puis, traversant la France, défilant sur l'ave- nue des Champs-Elysées, bataillant en Grèce pour soutenir les troupes italiennes défaillantes, parcourant les steppes russes et gagnant la Nor- mandie où les Alliés venaient de débarquer, sans cesse voyageant et guerroyant, il avait été de ceux-là qui, durant plus de quatre années, mar- telèrent le sol de l'Europe aux chocs rythmés de leurs talons.
Une extraordinaire succession de chances, de hasards bénéfiques, lui avait permis de sortir indemne de la mêlée. Non sans difficulté, au lendemain du « cessez le feu » il était revenu à Berlin. Mais, nulle blessure n'avait entamé sa chair, si ses muscles demeuraient solides et ro- bustes, le rescapé, cependant, gardait au plus profond de lui-même l'empreinte indélébile de tant de fatigues, de tant de souffrances. Il er avait trop vu. Il en avait trop enduré. Il avait soumis ses nerfs à de trop rudes épreuves. Mora- lement, l'ancien soldat était devenu un autre homme. Ses croyances, ses illusions, sa foi dans l'avenir, tout ce qui vibrait d'idéal en son cer-
veau et en sa poitrine s'y était desséché, pourri, comme sous le souffle empoisonné de quelque pestilence. Il se sentait en proie à une sensation d'écœurement total. Rien ne l'étonnait plus. Rien ne le révoltait plus. Il se savait prêt aux pires acceptations, à plier l'échine aussi bas qu'il le jugerait nécessaire.
Sa famille entière disparue, perdue corps et biens à la façon d'un navire emporté par quel- que tourbillon, il n'en avait éprouvé aucun cha- grin réel, aucun brisement de cœur. Une épreuve nouvelle s'ajoutait aux précédentes, voilà tout.
Peut-être le poids de souvenirs trop hallucinants avait-il étouffé en lui jusqu'à la possibilité de souffrir !
Quelque temps, le jeune démobilisé était de- meuré à ne savoir quoi faire, comme désarmé, privé de volonté, avait vécu parcimonieusement avec les derniers marks de sa solde.
Bien vite, cependant, il s'était trouvé à bout de ressources.
Alors, oublieux de ses quelques titres univer- sitaires — nul d'ailleurs ne se souciait d'un par- chemin en cette jungle barbare qu'était devenue la capitale du Reich aux environs de 1946 — il avait timidement essayé de trafiquer, de se livrer à de louches petites opérations commerciales.
Pourquoi — en une époque où s'étalait un
marché noir éhonté — ne pas ajouter un modeste éventaire à tant de sordides bazars ?
Mais, mal adapté à une existence nouvelle, ne sachant ni acheter à bon compte, ni vendre avec de fructueux bénéfices, il était tout juste parvenu, au début, à subsister misérablement, à ne pas demeurer trop souvent la bouche sèche et l'estomac vide.
Pourtant, en observant mieux les agissements de certains gros mercantis retors, il n'avait pas tardé à acquérir une certaine expérience, à exer- cer plus fructueusement son vilain métier. Néan- moins, ses gains demeuraient modestes et les for- bans qui concluaient de fructueuses affaires, se fussent moqués de sommes aussi dérisoires. Tout de même, à présent, il pouvait songer au lende- main sans trop d'appréhension. Un soir, dans la rue, il avait rencontré Gilda. Cette dernière, qui sortait d'une boîte de nuit en compagnie d'un officier russe, s'était prise de querelle avec son partenaire. Le ton de la discussion avait monté et l'homme exaspéré, gorgé de vodka, en était arrivé à frapper la jeune femme, à lui cingler les joues de gifles retentissantes. Vainement, s'ef- forçait-elle d'échapper à la poigne vigoureuse qui la maintenait, aux coups qui lui heurtaient le visage.
Karl passait sur le trottoir opposé. Tout d'abord, en songeant aux ennuis que pouvait lui
causer une intervention inopportune, il avait été sur le point de poursuivre sa route.
Puis — sans comprendre exactement à quel sentiment il obéissait, pourquoi il se mêlait ainsi de ce qui ne le regardait pas — il s'était porté au secours de la jolie fille. D'une brusque pous- sée, il avait écarté l'ivrogne et, entraînant la vic- time courant à son côté, tous deux s'étaient en- fuis en une galopade effrénée.
Enfin, une fois hors d'atteinte, se terrant dans les ruines d'un immeuble où ils ne risquaient plus d'attirer l'attention d'une de ces patrouilles qui sillonnaient alors la ville en quête de pas- sants attardés, ils avaient fait halte, repris leur souffle et bavardé à voix basse. De longues mi- nutes s'étaient écoulées. Puis, quittant leur asile, se remettant en marche, ils avaient hâtivement gagné la chambre de Karl, un obscur réduit qui dressait ses murs craquelés au rez-de-chaussée d'une maison à demi effondrée.
Au lendemain de leur première nuit d'inti- mité, pas plus elle que lui ne désirant clore d'un point final le bref chapitre du roman ébauché quelques heures auparavant, ils avaient décidé de se revoir, d'échanger à nouveau des caresses et des, étreintes.
A dater de ce jour, elle était revenue fréquem- ment, sans se faire prier, aussi heureuse de re- trouver son partenaire que celui-ci éprouvait de
satisfaction en la contemplant, jolie, souriante, déjà prête, sitôt arrivée, à se dévêtir, à dévoiler sa nudité blonde, à se jeter sur le lit, amoureuse et docile.
Et, insensiblement, comme en vertu d'une ta- cite convention, sans échanger de présomptueux serments, sans prononcer de grandes phrases pas- sionnelles, sans se leurrer de vaines et décevantes promesses, ils avaient rapproché leurs existences, formé une manière de couple bizarre. Aucune jalousie n'envenimait leur entente.
Ainsi que par le passé, Gilda demeurait la vendeuse d'illusion aux charmes tarifés, la rac- crocheuse toujours disposée à monnayer son corps, à grimper dans quelque chambre en com- pagnie d'un client généreux.
Mais, si le jeune homme demeurait indiffé- rent aux passades intéressées de sa maîtresse, il n'en tirait nul profit pécuniaire. Au contraire, tout autant que son amie, il participait aux dé- bours quotidiens.
Cependant, les années passant, leur liaison avait évolué, s'était métamorphosée peu à peu en une sorte d'union presque fraternelle, l'associa- tion de deux camarades bien décidés à se sou- tenir, à s'aider, à s'étayer l'un l'autre...
D'ailleurs, leurs situations respectives s'étaient améliorées. A présent, la jeune femme en avait terminé avec les promenades racoleuses, les pas-
ses hâtives où l'on ne prend même pas la peine de se dévêtir, où l'on se contente de relever sa robe. Ses amants étaient moins nombreux. Elle les choisissait, ne s'offrait plus au premier venu.
Sur l'échelle de la galanterie, elle s'était élevée de plusieurs degrés. Karl, lui aussi de son côté, avait dérapé de la médiocrité où il était resté si longtemps embourbé. Désormais, il lui arrivait fréquemment de réussir des opérations qui se soldaient par de fructueux bénéfices. Il se mon- trait audacieux, adroit, déployait une activité qui contrastait étrangement avec l'apathie dont il avait fait preuve lors de ses débuts.
Et, mis en appétit par l'argent qui, non seule- ment ne se dérobait plus, mais semblait au con- traire avoir appris le chemin de leur bourse, Gilda et son compagnon en étaient arrivés à es- compter le coup de chance, la réussite définitive leur permettant de ne plus redouter les vicissitu- des d'un sort contraire et l'inquiétant inconnu des lendemains aventureux.
Aux aguets tous les deux, ils attendaient, maî- trisant leur impatience, presque rassurés au fond, sachant bien que, dans ce Berlin fiévreux, miné par la guerre froide et devenu un foyer virulent d'intrigues et d'espionnage, le moment viendrait fatalement où une occasion propice s'offrirait à leur ardente convoitise.
CHAPITRE III
Tranquillement, avec une indifférence com- plète, sans paraître attacher la moindre impor- tance à ce qui se passait autour de lui, l'homme s'était installé au bar, avait allumé une cigarette et fumait en silence, les yeux mi-clos, l'air ab- sent.
Rien dans son attitude ne semblait indiquer qu'il s'intéressât à Gilda, qu'il eût franchi les portes de l'établissement dans l'intention de la suivre. Assis sur son tabouret, il demeurait im- mobile, sans plus s'occuper de la jeune femme qui se trouvait à quelques mètres de lui.
— T'as quand même pas de raison pour t'af- foler à ce point-là, prononça Charlotte, ici tu ne risques rien... Si coriace que soit ce type-là, il n'ira pas jusqu'à te violer en public !
— Tu diras ce que tu voudras, il a une sale tête... répliqua l'autre à l'oreille de son amie.
Celle-ci, avant de répondre, se pencha en avant et discrètement, avec un froncement de sourcils, le clignotement des myopes qui se refusent à por-
coup de trop d'émotions pour se réjouir d'en être quitte à si bon compte, de se retrouver saine et sauve sur le pavé de Berlin.
Elle n'éprouvait aucun soulagement, aucun sentiment de détente à la pensée de reprendre le cours accoutumé de sa vie, de retrouver Karl dont elle se souvenait ainsi que d'un personnage entrevu jadis, bien des années auparavant lors d'une circonstance imprécise et fortuite. Tout le film tragique de son existence passée là-bas, de l'autre côté de la frontière, persistait à se dé- rouler dans son esprit.
Elle ressemblait à une malade restée des jours et des jours entre la vie et la mort, avec à son chevet des médecins désespérant de la sauver, ne sachant quoi faire pour l'arracher à son destin et qui, soudainement hors de danger, la fièvre tombée, ne parvient pas à recouvrer ses esprits, s'étonne de respirer encore, se demande si réellement elle est ressuscitée, par quel mi- racle elle est parvenue à ne point franchit la frontière du pays noir d'où l'on ne revient pas. Et ce fut avec une sorte de douceur triste qu'elle répéta :
— Oublier vite ? Non vraiment, ça, je ne crois pas.
FIN
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