INTRODUCTION GENERALE
1. Pourquoi une thèse sur l’adaptation au changement climatique dans le
secteur forestier en Wallonie ?
Le changement climatique est en route. Selon le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) (2013), la température moyenne à la surface de la Terre a augmenté de 0,85°C entre 1880 et 2012. Et d’après certains scientifiques, un réchauffement global de 3 à 4°C à l’horizon 2100 semble de plus en plus probable étant donné le rythme actuel d’accumulation des gaz à effet de serre (New et al., 2011 ; Climate Action Tracker, 2013). La Belgique et la Wallonie sont évidemment concernées par ces évolutions (Institut royal météorologique de Belgique, 2009 ; ECORES, TEC, 2011 ; Commission nationale climat, 2013). Réchauffement, modification du régime des précipitations, augmentation de la fréquence et/ou de l’intensité des vagues de chaleur, des sécheresses, des inondations voire des tempêtes et élévation du niveau des mers: tous ces impacts auront des répercussions sur de nombreux secteurs d’activité et écosystèmes, y compris dans le milieu forestier.
A l’échelle de la planète, la forêt a déjà été fortement impactée par les changements climatiques naturels qui sont survenus dans le passé. C’est le cas de la fonte des glaces, qui a permis une expansion des forêts sous toutes les latitudes, ou des modifications des précipitations qui ont mené à des épisodes de désertification, aggravés par des facteurs humains (Lucier, 2009). Cependant, le changement climatique anthropique auquel nous sommes et serons confrontés aujourd’hui et demain est caractérisé par une rapidité sans précédent. La forêt et ses gestionnaires sont donc face à un défi nouveau : celui de l’adaptation à ces évolutions climatiques, définie comme un « processus d’ajustement au climat actuel ou attendu, ainsi qu’à ses effets » (GIEC, 2014a, p. 5, traduit par nos soins). Dans les systèmes humains, l’adaptation cherche à atténuer les effets préjudiciables et à exploiter les opportunités du changement climatique. L’intervention humaine peut également faciliter l’ajustement des systèmes naturels (GIEC, 2014a).
évolutions climatiques futures et les résultats mitigés des politiques d’atténuation ont contribué à légitimer le besoin d’adaptation, d’où la reconnaissance de cet enjeu au niveau politique. L’adaptation se débarrasse progressivement de l’image de passivité qu’on a pu lui attribuer et s’affirme de plus en plus comme un volet complémentaire et crucial de la politique climatique et comme un processus d’action à part entière. Comme le dit une formule souvent utilisée dans la littérature, l’atténuation vise à éviter l’ingérable et l’adaptation à gérer l’inévitable.
Cette thèse doctorale s’intéresse à la problématique de l’adaptation au changement climatique en Wallonie, dans le secteur de la foresterie et, en partie, de la filière bois. Cet intérêt se justifie par plusieurs raisons. D’une part, la gestion forestière constitue l’un des rares secteurs d’activité où la notion de long terme est aussi prégnante : en raison de la durée de vie des arbres, les décisions et investissements ont de répercussions pendant des dizaines d’années voire davantage. Etudier l’adaptation dans ce domaine prend ainsi tout son sens puisque, dans cette perspective à long terme, les acteurs forestiers doivent idéalement tenir compte de plusieurs évolutions futures, y compris le changement climatique. D’autre part, la forêt ne représente pas moins d’un tiers de la surface de la Wallonie, d’où l’intérêt de s’intéresser à cette région1. De plus, en Belgique, le secteur de la forêt est règlementé presque exclusivement au niveau régional2.
Par ailleurs, les forêts remplissent une série de fonctions – économiques, environnementales et sociales – dont bénéficient des acteurs divers au sein de la filière forêt-bois mais aussi la société dans son ensemble. Cette filière, constituée d’un panel d’acteurs allant des producteurs forestiers aux transformateurs les plus divers, a un poids économique important pour la Région (7800 entreprises et 18 800 emplois directs, Office économique wallon du bois, 2013), surtout en milieu rural. L’adaptation de la forêt et plus largement de la filière forêt-bois au changement climatique représente donc un important défi territorial, socio-économique et environnemental à l’échelle régionale, autrement dit un défi de société.
2. Quelles sont les questions de recherche à l’origine cette thèse ?
L’adaptation au changement climatique fait l’objet d’une attention croissante dans la littérature scientifique, ce qui participe à mieux saisir cet enjeu de façon théorique. Cependant, les recherches empiriques sur les formes que peuvent prendre l’adaptation de manière concrète, ainsi que sur les représentations que différents acteurs associent à cet enjeu, fleurissent plus lentement. C’est dans cette brèche que nous avons choisi de nous engouffrer
1 Notre thèse se situe parmi les travaux de la Chaire doctorale de la Conférence Permanente du Développement
Territorial qui sont focalisés sur la Wallonie.
2 Le niveau fédéral possède pour sa part des compétences de coordination et de mise en œuvre en matière de
en formulant nos questions de recherche. La question de départ se traduisait en des termes simples:
En Wallonie, les acteurs de la gestion forestière s’adaptent-ils au changement climatique ? Et si oui, pourquoi et comment ?
Sur cette base, nous avons restreint la question de départ en l’appliquant à une catégorie spécifique d’acteurs forestiers wallons situés au tout début de la filière forêt-bois : les propriétaires forestiers privés. Notre intérêt pour ces derniers s’explique par leur importance non négligeable dans le contexte régional wallon puisque la moitié des surfaces forestières appartient à des particuliers. Ces acteurs sont assez éclatés, en raison d’un morcellement forestier important (cf. chapitre II), d’où une connaissance moindre de ce qui se passe en forêt privée par rapport à la forêt publique. Etudier le rôle des propriétaires forestiers privés vis-à-vis de l’adaptation au changement climatique nous semble pertinent étant donné que ces derniers constituent des acteurs économiques au sein de la filière forêt-bois, en tant que producteurs de bois, mais sont également détenteurs d’un patrimoine particulier auquel ils attachent une importance et des attentes diverses en fonction de la relation qu’ils entretiennent avec leurs forêts (cf. chapitre II).
A travers cette redéfinition de l’objet de recherche, la question de départ a donc été reformulée pour aboutir à la première question de recherche :
En Wallonie, les propriétaires forestiers privés s’adaptent-ils au changement climatique ? Et si oui, comment et pourquoi?
Pour répondre à cette question, l’analyse peut se focaliser sur un niveau d’action spécifique, à savoir l’échelle individuelle ou « micro-individuelle » selon les termes du sociologue et anthropologue Dominique Desjeux (2010). Cette échelle ne constitue qu’un découpage particulier – mais nécessaire – de la réalité sociale, dont l’observation est centrée sur l’acteur unique, sans pour autant réfuter que celui-ci agit dans un système. A ce niveau, l’analyse peut faire apparaître la décision (ici en matière d’adaptation) comme un choix réalisé par cet acteur face à une situation (ici, la perspective d’un changement climatique), ainsi que les arbitrages qui influencent cette décision.
S’intéresser à la mise en œuvre de l’adaptation par ces acteurs revient à s’interroger sur deux aspects : (i) les « actions », les « pratiques » ou encore les « comportements »3 d’adaptation, qui constituent les manifestations concrètes de ce phénomène et permettent de répondre à la question du « comment » ; et (ii) les facteurs qui entrent en jeu dans la décision de s’adapter et/ou facilitent la mise en place d’actions d’adaptation, qui sont plutôt de l’ordre du « pourquoi ».
Plusieurs sous-questions sont relatives à cette première question et correspondent ainsi à des sous-objectifs de recherche, à savoir :
a) Peut-on identifier les actions et les types d'adaptation qui sont en cours ou envisagés par les propriétaires forestiers privés ; et les qualifier et les situer face à la diversité des options possibles, par rapport à une revue de la littérature sur les actions d’adaptation générales (cf. chapitre I) et spécifiques au secteur forestier (cf. chapitre III) ?
b) Peut-on ensuite définir différents profils de propriétaires forestiers privés basés sur les modes d’action en matière d’adaptation?
c) Peut-on enfin déterminer, grâce à l’analyse de ces profils, des facteurs qui contribuent à la « capacité d'adaptation » (cf. infra) des propriétaires forestiers privés ?
Ensuite, une seconde question de recherche est apparue au fil de la problématisation de l’objet d’analyse. Celle-ci fait écho à la dimension multi-niveaux de l’adaptation (cf. chapitre I), à travers les interactions qui peuvent se dérouler entre différents acteurs (publics et privés) et échelles d’action dans l’adoption de stratégies d’adaptation. En effet, les initiatives individuelles et collectives, bottom-up et top-down, de l’adaptation peuvent s’influencer (Urwin et Jordan, 2008). Dès lors, il nous semble nécessaire d’aborder la capacité d’adaptation des propriétaires forestiers privés en tenant compte d’un contexte plus large que celui de leur propre forêt, en étendant la focale d’analyse.
Ainsi, la seconde partie du questionnement et de la recherche se situe à une autre échelle que celle observée pour répondre à la première question de recherche. Pour reprendre la typologie de Desjeux (2010), il s’agit ici d’investiguer le phénomène de l’adaptation à l’échelle « meso-sociale », relative aux organisations et aux systèmes d’action constitués de différents types d’acteurs. Ce niveau d’analyse exige donc de nous intéresser à la filière forêt-bois et en particulier aux acteurs qui entretiennent des relations avec les propriétaires forestiers privés et/ou peuvent influencer leurs décisions en matière de gestion forestière.
3 Ces différents termes doivent être explicités afin d’éviter les confusions car ils font référence à des concepts
Concrètement, cela inclut diverses organisations publiques (administrations) et privées (asbl de sensibilisation, instituts de formation, fédérations professionnelles, entreprises de gestion forestière et de transformation du bois) actives dans cette filière.
Plus précisément, l’objectif de cette partie de la recherche consiste à considérer les représentations et pratiques d’adaptation au changement climatique en vigueur dans ce contexte sectoriel régional plus large. Premièrement, il s’agit d’identifier les processus d’« intégration » et les « cadrages » (cf. infra) de l’adaptation à l’œuvre chez les différents acteurs investigués. Deuxièmement, étant donné notre intérêt particulier pour la forêt privée, notre analyse vise à identifier l’influence possible de ce contexte sur les possibilités d’adaptation des propriétaires forestiers privés. Notre seconde (double) question de recherche s’exprime donc de la manière suivante:
La problématique de l’adaptation au changement climatique s’est-elle constituée comme un enjeu pour les acteurs de la filière forêt-bois wallonne, et si oui de quelle manière? Comment ce contexte peut-il influencer les possibilités d’adaptation des propriétaires forestiers privés?
Tout comme pour la première question de recherche, plusieurs sous-questions se dégagent, en l’occurrence :
a) Comment les acteurs de la filière forêt-bois wallonne se représentent-ils et cadrent-ils la problématique de l’adaptation au changement climatique ?
b) Quelles sont les actions d’adaptation mises en place à leurs niveaux ?
c) Parmi elles, quelles sont les actions qui concernent (potentiellement) les propriétaires forestiers privés et peuvent les influencer de manière directe ou indirecte ; et comment se caractérisent ces influences par rapport à la capacité d’adaptation des propriétaires forestiers privés (en termes de contraintes, facilitants, limites, etc.) ?
3. Cadre conceptuel et approche théorique
Une étude de la pratique de l’adaptation au changement climatique
investiguer les effets potentiels et différenciés de mesures d’adaptation hypothétiques (Smit et Wandel, 2006). Dans cette première approche, l’accent est mis sur la façon dont un système ou un ensemble d’acteurs expérimente le changement et sur les processus de décision qui peuvent être liés à l’adaptation, appréhendés de manière empirique (Smit et Wandel, 2006). Selon Tompkins et al. (2010), la pratique de l’adaptation se décompose en deux éléments: (i) construire la capacité d’adaptation (via par exemple la recherche, la planification, un système de gestion des risques, la formation du personnel aux risques climatiques, etc.) (cf. infra) et (ii) mettre en œuvre des mesures d’adaptation, c’est-à-dire transformer la capacité d’adaptation en action (à travers par exemple des investissements dans des infrastructures, un changement de pratiques, une relocalisation des activités, etc).
Au niveau de la terminologie utilisée dans cette thèse, pour qualifier les manifestations de l’adaptation, nous préférerons parler d’« actions » et de « pratiques » plutôt que de « comportements » d’adaptation. En effet, ce dernier vocable fait historiquement référence à l’école du béhaviorisme, même si des définitions au sens plus large existent4. Cette école considère le comportement comme une réponse automatique à la présence d’un événement survenant dans l’environnement d’un individu (qualifié de stimulus, ici par exemple un événement climatique) (Ferréol et al., 2011, p.7), approche que nous considérons comme trop réductrice. En effet, l’attention que nous accordons aux facteurs qui peuvent influencer la mise en œuvre de l’adaptation englobe, comme nous le verrons plus loin, l’« univers intérieur » de l’individu, notamment ses « représentations sociales » (cf. infra). Le terme d’ « action » convient donc mieux au cadre de notre analyse car il désigne toute « manifestation matérielle ou symbolique d’une volonté individuelle ou collective au sein d’une situation sociale » (Akoun et Ansart, 1999, p.4). La « sociologie de l’action » constitue un courant qui place les acteurs au centre de l’analyse des phénomènes sociaux (Ferréol et al., 2011, p. 7) tout en reconnaissant que les individus agissent au sein d’un système qui peut limiter le nombre de possibilités qui leur sont offertes (Boudon et al., 1999, p. 3), ce qui correspond bien à notre approche. Par ailleurs, en ce qui concerne le vocable de « pratique » (souvent associé à l’adjectif « sociale »), il peut faire référence, au sens le plus général, aux « conduites sociales concrètes » (Akoun et Ansart, 1999, p. 416), en opposition à la connaissance abstraite. Ce terme nous paraît donc approprié pour l’objet de notre étude, rappelant de plus notre approche de l’adaptation. Notons qu’Akoun et Ansart (1999) associent au concept de pratique la notion d’habitude, dimension que l’on ne retiendra pas dans notre définition de la ou des pratique(s) d’adaptation, sachant que certaines pourront très probablement s’illustrer par des actes bien définis voire isolés plutôt que par un ensemble d’actes répétés (comme c’est le cas dans « la pratique » médicale ou religieuse par exemple).
Par ailleurs, notre perspective de l’adaptation implique de la penser non pas uniquement comme un processus technique, relatif au choix des meilleures options possibles, mais comme
4 Le « comportement » peut ainsi être défini de manière générique comme « une suite d’actions ou de
un phénomène social, mettant en jeu des représentations sociales concernant la question climatique ainsi que des rapports d’influence, voire de pouvoir, entre acteurs. Par conséquent, l’objet d’analyse doit prendre en compte les actions d’adaptation en incluant les organisations, systèmes de gouvernance et politiques (Pelling, 2011), ce que permettront de faire – du moins en partie – les différentes échelles d’analyse mobilisées.
C’est le moment de définir la notion de « représentations sociales », celle-ci ayant déjà été évoquée dans la présentation de nos questions de recherche en référence aux représentations de l’adaptation. Concept situé au carrefour de la psychologie sociale, de la sociologie, de l’anthropologie et de l’histoire, il désigne une forme de savoir qui présente des aspects cognitifs, psychiques et sociaux en interaction et implique une construction par le sujet d’une interprétation d’un objet (personne, chose, événement, idée) (Akoun et Ansart, 1999). Selon Ferréol et al. (2011), « les représentations sociales (RS) se présentent d’abord sous une grande diversité phénoménale : images du réel, croyances, valeurs, systèmes de référence et théories du social coexistent le plus souvent. Les RS correspondent à une exigence fondamentale de la pensée humaine : la nécessité de représenter le réel, que celui-ci est à la fois divers et appréhendable d’une multitude de points de vue eux-mêmes dépendant des caractéristiques historiques et sociales des acteurs. Pourtant, et quelles que soient les formes qu’elles puissent prendre, les RS ont en commun d’être une manière de penser et d’interpréter la réalité quotidienne. Elles sont une production sociale mentale, distincte par leur mode d’élaboration et de fonctionnement de ces autres formes de l’idéation collective que sont la science, les mythes, la religion, l’idéologie » (pp. 258-259). Approfondi en psychologie sociale par Moscovici (1961), le concept de représentations sociales implique une relation intime entre ces dernières et les pratiques des acteurs. En effet, pour Jodelet (1989), « on reconnaît généralement que les représentations sociales en tant que systèmes d’interprétation régissent notre relation au monde et aux autres, orientent et organisent les conduites et les communications sociales » (pp. 36-37 cité in Akoun et Ansart, 1999, p. 450). Mais la liaison entre les pratiques et les représentations sociales n’est pas mécanique, ni à sens unique : de nouvelles pratiques peuvent modifier les représentations sociales existantes, tout comme les représentations sociales peuvent influencer les pratiques, alors qu’une représentation unique peut aller de pair avec des pratiques différentes (Lahlou, 1998 cité in Ferréol et al., 2011 p. 265). Ces auteurs nous invitent dès lors à penser ces rapports dans un « couplage flou ».
Une analyse de la capacité d’adaptation des propriétaires forestiers privés
Dans nos première et deuxième questions de recherche (sous-questions 1c et 2c), nous faisons référence au concept de capacité d’adaptation, ici relative aux propriétaires forestiers privés qui sont au cœur de notre analyse. Comme dit précédemment, la construction de la capacité d’adaptation fait partie intégrante du processus de mise en œuvre de l’adaptation. Pour Smit et Wandel (2006), les adaptations peuvent en effet être considérées comme des « manifestations de la capacité d’adaptation » (p. 286). Par conséquent, cette notion mérite une place centrale dans notre cadre théorique.
La capacité d’adaptation est définie comme la « capacité des systèmes, institutions, humains et autres organismes à s’ajuster aux dommages potentiels, saisir les opportunités ou répondre aux conséquences (du changement climatique) » (GIEC, 2014b, p. 2, traduit par nos soins) ou, plus précisément, comme la « combinaison de forces, attributs, ressources disponibles à un individu, une communauté, une société ou une organisation qui peut être utilisée pour se préparer et entreprendre des actions (d’adaptation) » (GIEC, 2012, p. 556 traduit par nos soins). Pour Magnan (2013a, p.35), cette notion renvoie à « l’aptitude d’une société à faire face aux effets du changement climatique en étant capable, ou non, de répondre aux perturbations qui surviennent comme d’anticiper les futures ». Elle détermine notamment la capacité d’une organisation ou d’un individu à prendre conscience et à évaluer sa vulnérabilité, prendre des décisions en matière d’adaptation et appliquer des mesures en anticipation ou en réaction aux impacts du changement climatique (Berkhout et al., 2004).
La capacité d’adaptation peut être vue comme une composante de la vulnérabilité, définie dans le dernier rapport du GIEC comme « la propension ou prédisposition d’être affecté négativement » (GIEC, 2014a, p. 4). Plus spécifiquement, la notion de capacité d’adaptation fait référence au fait que le risque climatique ne dépend pas uniquement de l’exposition physique aux effets du changement climatique mais également des caractéristiques des sociétés humaines, y compris des aptitudes des sociétés à faire face à ces impacts. Vulnérabilité et capacité d’adaptation constituent donc des notions dynamiques et évolutives qui se modifient en fonction des transformations dans le système climatique mais aussi des changements économiques, politiques, culturels, sociaux etc.
de capacité d’adaptation sont interdépendantes : la capacité d’adaptation d’un ménage dépend en partie de la capacité d’adaptation de la communauté, qui elle-même peut dépendre des ressources de la région, du pays etc. Par conséquent, la définition précise de déterminants de capacité d’adaptation est complexe en raison de la difficulté à identifier des indicateurs à la fois suffisamment génériques, en partant d’un cas d’étude particulier, et spécifiques que pour être testés et validés sur le terrain (Magnan, 2009). Par ailleurs, des interactions existent entre ces facteurs – pour prendre un exemple simple, l’appartenance à certains réseaux peut faciliter l’accès à des ressources économiques, qui à leur tour peuvent permettre l’adoption de nouvelles technologies etc. (Smit et Wandel, 2006) – mais ne sont pas toujours évidentes à établir.
Certains auteurs, qui ont étudié l’adaptation au changement climatique par le spectre d’approches théoriques issues de la psychologie sociale et cognitive (Grothmann et Patt, 2005 ; Bleda et Shackley 2008, Adger et al., 2009 ; Blennow et Persson, 2009 ; O’Brien, 2009), insistent sur les dimensions qu’ils qualifient de « cognitives » ou « sociocognitives » de la capacité d’adaptation qui sont du registre des représentations sociales (cf. supra). Ces approches intègrent dans leur compréhension des actions d’adaptation des facteurs tels que les « croyances » liées au changement climatique et la « perception du risque » (interprétation de certaines observations comme des signes du changement climatique, perception de risques futurs etc.) ainsi que la « perception de la capacité personnelle à s’adapter » (relative au concept, utilisé en psychologie, d’« auto-efficacité » ou sentiment d’efficacité personnelle5). Ainsi, dans leur « modèle théorique d’adaptation privée proactive au changement climatique », Grothmann et Patt (2005) prennent pour point de départ de la motivation d’un acteur à s’adapter l’ « évaluation du risque ». Celle-ci désigne la perception d’un acteur de la probabilité d’être exposé à des impacts du changement climatique et la perception de la sévérité de ces impacts par rapport à des choses valorisées par cet acteur, ces perceptions pouvant être influencées par l’expérience du risque mais aussi par différents biais6. Si un certain niveau de risque est évalué, vient ensuite l’« évaluation de l’adaptation » composée de (i) l’ « efficacité adaptative » perçue (perceived adaptive efficacy), c’est-à-dire la perception de l’efficacité de certaines actions d’adaptation ; (ii) la perception de sa propre capacité à mettre en place une action d’adaptation (perceived self-efficacy) ; et (iii) la perception des coûts de l’action d’adaptation. Cette capacité d’adaptation dite subjective est en partie influencée par la capacité d’adaptation « objective », liée aux ressources économiques et
5 Développée par Bandura dans les années 80, la notion de sentiment d’efficacité personnelle désigne les
croyances des individus relatives à leurs capacités à réaliser des performances particulières (Bandura, 2003).
6 Parmi ceux-ci, le biais « optimiste » ou de l’ « optimisme irréaliste » est assez répandu (Weinstein, 1980 cité in
technologiques, au support social et institutionnel, etc., mais n’y correspond pas parfaitement. En effet, la première peut (souvent) être sous-estimée ou (parfois) surévaluée à cause de biais cognitifs tels que le sentiment irrationnel d’impuissance. De plus, tout comme pour la perception du risque, la perception de la capacité d’adaptation dépend de celle des discours sociaux au sujet du changement climatique, diffusés au sein des médias, de l’entourage, des pouvoirs publics etc. (Grothmann et Patt, 2005).
Ces approches nous ont inspirés pour notre analyse de la capacité d’adaptation des propriétaires forestiers privés car elles nous semblent adéquates pour intégrer les variables ayant trait à leurs représentations du changement climatique et de l’adaptation. Sans pour autant adopter un modèle d’analyse spécifique (comme celui de Grothmann et Patt, 2005), nous nous intéresserons donc à ces variables « sociocognitives » dans notre étude. A ce sujet, nous adopterons les termes de « perception des risques » et de « représentations de capacité d’adaptation » pour faire référence aux représentations que les acteurs se font des risques climatiques et de leur marge de manœuvre en matière d’adaptation. Il faut savoir que la notion de « perception des risques » jouit d’un usage fréquent dans l’étude des risques (Slovic, 2000) pour distinguer les risques « objectifs », tels qu’étudiés par les experts – qui disposeraient de cette vision objective –, des risques « perçus » par les populations (ou les « profanes »), dont les visions seraient subjectives. Si le terme générique de « perception » renvoie normalement à l’expérience externe – à la différence de l’expérience interne (conscience) – par la voie de mécanismes sensoriels (Doron et Parot, 2007, p. 529 ; Ferréol et al., 2011, p. 107), l’expression « perception des risques » est très souvent utilisée pour évoquer plus largement les significations et valeurs mises en jeu dans l’appréhension des acteurs des situations (Le Breton, 2012), autrement dit pour désigner les représentations sociales construites par rapport à l’objet « risque ». Par conséquent, dans notre analyse, nous aurions pu tout à fait parler de représentation des risques (ici climatiques) mais préférerons celui de perception des risques afin de coller à la littérature de ce champ de recherche.
Par ailleurs, parmi les autres dimensions de la capacité d’adaptation qui ont été mises en exergue dans la littérature et qui seront explorées dans cette thèse, nous voulons insister sur les éléments contextuels, en particulier institutionnels, de la capacité d’adaptation des propriétaires forestiers privés, ces derniers agissant au sein d’une filière organisée, influencée entre autres par des politiques publiques, normes et règles de marché.
uniquement d’organisations) promeuvent ou pas la capacité d’adaptation de la société. Il s’agit par exemple de la possibilité de formuler différentes conceptions du problème de l’adaptation, de la disponibilité d’expertise et de ressources financières et humaines pour mettre en place des mesures d’adaptation ou de la présence de mécanismes qui encouragent les apprentissages sur ces questions. L’ensemble de ces éléments peuvent en effet contraindre ou stimuler les actions d’adaptation individuelles (Adger et al., 2005, Biesbroek et al., 2013), en jouant sur les variables objectives et sociocognitives de la capacité d’adaptation. Dans nos analyses, ces questions seront surtout traitées dans la seconde partie de la recherche.
Un intérêt pour l’« intégration » et les « cadrages » de l’adaptation au changement climatique chez les acteurs de la filière forêt-bois
Une autre notion qui peut être mobilisée dans notre recherche est celle de l’intégration de l’objectif d’adaptation au changement climatique dans les actions des différents acteurs investigués, que ce soit les propriétaires forestiers privés ou les autres acteurs de la filière forêt-bois.
Le concept d’intégration tel que nous entendons l’utiliser dans nos analyses a été utilisé dans les sciences politiques, sous la forme d’« intégration politique » (Underdal, 1980). Appliquée aux questions environnementales, la notion est devenue celle d’« environmental policy integration », défendant une approche environnementale holistique à travers la prise en compte des préoccupations environnementales au sein de l’ensemble des politiques sectorielles (Lafferty et Hovden, 2003 ; Jordan et Lenschow, 2010). Ensuite, pour viser plus spécifiquement les questions relatives au changement climatique (volets atténuation et adaptation), elle a pris la forme de « climate policy integration » (Mickwitz et al., 2009 ; Ahmad, 2009)7. Ce terme fait référence aux processus d’intégration – au niveau procédural et du contenu – de la question du changement climatique dans les différentes politiques sectorielles, aux différents stades du policy-making (Urwin et Jordan, 2007 ; Mickwitz et al., 2009). Cette intégration peut s’illustrer au niveau des objectifs politiques, des instruments mis en œuvre et des résultats de ces politiques, ainsi qu’à travers la recherche de synergies – ou du moins de cohérence – entre les objectifs climatiques et les autres objectifs sectoriels. L’intégration nécessite donc également une coordination des différentes politiques.
On le voit, le concept de « climate policy integration » est donc pensé pour et appliqué à l’analyse des politiques publiques. Dans notre travail, au lieu de mobiliser la notion d’intégration uniquement pour l’étude des politiques forestières wallonnes, nous avons décidé de l’appliquer à d’autres niveaux de la filière forêt-bois. Ainsi, nous l’utiliserons pour appréhender la façon dont l’objectif d’adaptation percole (ou non) dans les discours et initiatives des différentes catégories d’acteurs investigués dans nos analyses. L’attention
7 Certains auteurs parlent également, pour désigner ce même phénomène, de « climate mainstreaming » (Adelle
accordée à ce phénomène au-delà des instances politiques et administratives se justifie du fait que cela constitue certainement un facteur contextuel important à prendre en considération dans la capacité d’adaptation des acteurs individuels (cf. supra), ici les propriétaires forestiers privés.
Ensuite, pour approfondir l’analyse de l’intégration de l’objectif d’adaptation aux différents niveaux de la filière, le recours au concept de « cadrage » (framing) nous paraît pertinent. Développé et mobilisé par les sciences sociales, notamment les sciences de la communication et les sciences politiques, ce dernier peut être défini comme la façon dont les individus et institutions organisent, interprètent et de donnent du sens à une réalité complexe (Juhola et al., 2011 ; Hisschemöller et Hoppe 1995 in Dupuis et Knoepfel, 2013). Le processus de cadrage mène donc à des constructions du monde, ou autrement dit des représentations sociales (cf. supra), qui peuvent différer selon les acteurs, en fonction de leurs connaissances professionnelles et personnelles, disciplines, expériences et valeurs (Fünfgeld et McEvoy, 2011). Le cadrage constitue une étape-clé du processus de « mise à l’agenda » d’une question (en politique, dans les médias, dans les mouvements sociaux etc.) car il permet de formuler le problème et, ce faisant, impacte le choix des mesures pour y répondre. En effet, comme nous l’avons noté, le lien entre représentations sociales et pratiques est ténu (cf. supra). Le cadrage mène donc à certaines « solutions » tout en rejetant d’autres options qui pourraient pourtant se révéler aussi – voire plus – efficaces (Fünfgeld et McEvoy, 2011). Ce processus peut d’ailleurs donner lieu à des jeux de pouvoir et luttes stratégiques pour imposer tel ou tel cadrage aux yeux de l’opinion publique.
Le concept de cadrage a été appliqué à de nombreuses questions, y compris environnementales (Miller, 2000), et plus récemment à celle de l’adaptation au changement climatique (Fünfgeld et McEvoy, 2011, Juhola et al., 2011 ; Dupuis et Knoepfel, 2013). Par rapport à cette problématique, différents cadrages peuvent se former sur base de la perception de la réalité du changement climatique, des risques climatiques mis en avant, du rôle associé à l’adaptation par rapport à ces risques, des objectifs d’adaptation définis comme prioritaires (qui et quoi protéger), des acteurs désignés pour prendre ces objectifs en charge et des moyens identifiés pour faciliter l’adaptation (Fünfgeld et McEvoy, 2011). Ces cadrages peuvent être explicites – exprimés par exemple dans des documents stratégiques et politiques – ou implicites – dans les discussions relatives à l’adaptation et au choix d’approches.
sont d’autant plus intéressants à considérer pour explorer leurs effets possibles sur la capacité d’adaptation des propriétaires forestiers privés.
Résumé des concepts-clés de la thèse
Etude de la pratique et de l’intégration de l’adaptation au changement climatique au sein de la filière forêt-bois, plus particulièrement chez les propriétaires forestiers privés :
• Analyse des actions/pratiques d’adaptation et des représentations des acteurs vis-à-vis de cette question, qui forment les cadrages de l’adaptation
• Analyse de la capacité d’adaptation (des propriétaires forestiers privés), qui peut dépendre de déterminants (qui interagissent entre eux):
- « objectifs » :
o facteurs biophysiques
o facteurs économiques, financiers, techniques, sociaux, connaissances, etc. o facteurs institutionnels et de marché
- « sociocognitifs »:
o perception des risques (climatiques)
o représentations de l’adaptation/capacité d’adaptation,
o autres représentations (du contexte institutionnel, du marché, des caractéristiques de la forêt et de la propriété etc.)
4. Hypothèses de recherche
En adéquation avec nos questions de recherche et notre cadre théorique, nous avons formulé plusieurs hypothèses de départ qui guideront nos analyses.
En ce qui concerne la première question de recherche centrée sur les pratiques d’adaptation au changement climatique des propriétaires forestiers privés, nous présumons premièrement que ces derniers sont très probablement, pour une partie d’entre eux, déjà inscrits dans un processus d’adaptation ou, autrement dit, intègrent cette donnée dans la gestion de leurs forêts. Cette hypothèse repose sur le fait que la gestion forestière nécessite une réflexion à long terme, condition propice pour tenir compte du changement climatique.
actions sont déjà entreprises, nous imaginons que ces initiatives peuvent se décliner en différentes mesures. Certaines devraient se recouper avec les pistes d’adaptation mises en évidence dans les recommandations scientifiques et officielles à cet égard (cf. chapitre III), alors que d’autres pourraient se distinguer par leur « originalité ». D’autre part, nous faisons l’hypothèse que ces mesures s’inscrivent dans différents processus d’adaptation (i) plus ou moins « planifiés » ou, au contraire, « spontanés » ; et (ii) « incrémentaux » ou « transformationnels »8.
Troisièmement, étant donné la multi-dimensionnalité de la capacité d’adaptation mise en lumière dans la littérature, nous envisageons que celle des propriétaires forestiers privés se compose de plusieurs déterminants qui interagissent entre eux, relatifs à des ressources spécifiques, à des éléments contextuels (caractéristiques biophysiques de la propriété et contexte institutionnel et économique propre à la filière forêt-bois), mais aussi à des facteurs sociocognitifs liés à des représentations individuelles. La figure 1 illustre ces différents facteurs envisagés de capacité d’adaptation, tels qu’appréhendés dans notre cadre théorique.
Figure 1. Cercle de la capacité d’adaptation
Source: illustration personnelle
8 Ces notions relatives aux processus de décision et trajectoires en matière d’adaptation seront détaillées dans le
Ensuite, des hypothèses sont relatives à la seconde question de recherche. Nous nous inscrivons d’abord dans l’idée que les échelles de capacité d’adaptation sont interdépendantes et, de ce fait, que le contexte régional de la filière forêt-bois peut influencer la capacité d’adaptation des propriétaires forestiers privés (cf. supra).
Plus précisément, nous faisons l’hypothèse que les cadrages relatifs à l’adaptation construits et mobilisés par les acteurs de la filière forêt-bois peuvent se répercuter sur la façon dont cette problématique est intégrée (ou non) à différents niveaux de la filière, et ainsi sur les possibilités d’adaptation des propriétaires forestiers privés, en termes de promotion versus blocage de certaines formes d’adaptation.
A cet égard, nous nous attendons à ce que les cadrages de l’adaptation diffèrent selon les positions des acteurs au sein de la filière. Selon notre hypothèse, les acteurs de la transformation du bois seraient a priori moins préoccupés actuellement par cette problématique que les acteurs de la gestion forestière, en raison de leurs temporalités d’action respectives. En effet, les acteurs de la gestion forestière ont un horizon de décision à très long terme par rapport aux acteurs de la transformation qui voient à courte ou moyenne échéance, correspondant à leur horizon d’investissement. De plus, les objectifs et intérêts de ces deux grandes catégories d’acteurs diffèrent à certains égards – les transformateurs du bois ont une vision majoritairement économique de la forêt alors que les gestionnaires forestiers sont également attentifs à d’autres aspects non-productifs –, ce qui pourrait se répercuter sur leurs cadrages de l’adaptation. Enfin, les propriétaires et gestionnaires forestiers sont ancrés dans un territoire local bien déterminé, tandis que les industriels du bois peuvent, selon les cas, être moins dépendants des ressources locales (en se fournissant ailleurs).
5. Les contributions espérées de cette thèse
En apportant des éléments de réponse aux questionnements qui font l’objet de cette recherche doctorale, nous ambitionnons de délivrer différentes contributions.
L’objectif général est de documenter, à travers un matériau empirique varié et original (cf. méthodologie, chapitre IV), la pratique de l'adaptation au changement climatique dans un contexte sectoriel et régional bien défini, et ce via une analyse multiscalaire visant : (i) des acteurs individuels à un niveau bottom-up – en l’occurrence des propriétaires forestiers privés, approchés par une enquête qualitative approfondie –, et (ii) la filière forêt-bois plus largement en s’intéressant à d’autres acteurs publics et privés qui la composent et qui peuvent interagir, de manière directe ou indirecte, avec les propriétaires forestiers privés et influencer la capacité d’adaptation de ces derniers.
travaux déjà effectués. De plus, la construction de profils de propriétaires sur base de leurs actions en matière d’adaptation s’appuiera sur des notions théoriques qui seront également appliquées à notre terrain d’étude. L’identification des cadrages de l’adaptation mobilisés par plusieurs acteurs de la filière forêt-bois contribuera probablement aussi à enrichir la littérature inscrite dans ce champ de recherche.
Par ailleurs, nous avons la volonté d’apporter certains résultats qui pourraient intéresser les acteurs décisionnels dans le milieu forestier, ici en Wallonie. En effet, les analyses focalisées sur des acteurs bottom-up peuvent constituer un apport utile pour les pouvoirs publics responsables d’encadrer et d’inciter l’adaptation, mais aussi pour d’autres organisations de terrain (comme ici les associations chargées de sensibiliser et de former les propriétaires privés à la gestion forestière). Une meilleure connaissance et compréhension des différents processus d’adaptation déjà à l’œuvre peut dès lors constituer une donnée pertinente à ce niveau.
6. Et les questions auxquelles nous n’ambitionnons pas de répondre
Nous nous sommes fixés plusieurs limites à cette thèse. Ces dernières sont indispensables pour ne pas se perdre dans d’autres questionnements qui, s’ils démontrent d’un intérêt certain, risquent de dissimuler le fil rouge qui a guidé notre travail.
Une première limite tient à l’approche de l’adaptation choisie qui est celle de l’étude de la pratique de l’adaptation, comme expliqué précédemment. L’objectif n’est donc pas d’effectuer un « diagnostic » de la vulnérabilité des propriétaires forestiers privés ou de la filière bois plus généralement, ni d’évaluer l’efficacité présumée des adaptations en cours ou de faire apparaître de nouvelles options pertinentes9. Cette recherche se veut donc tout à fait complémentaire, mais différente, des études menées par les centres de recherche forestiers qui visent à améliorer l’état des connaissances sur les impacts du changement climatique sur les forêts et à identifier un panel d’options d’adaptation faisables et cohérentes avec cet état des connaissances. Dans notre analyse, nous utilisons les sources existantes qui identifient les vulnérabilités actuelles et futures au changement climatique comme prérequis et ne nous positionnons pas sur les résultats de ces études.
D’autre part, notre analyse des processus d’adaptation à l’œuvre dans notre contexte d’étude mobilise uniquement des méthodes qualitatives, ce qui nous distancie d’un objectif de quantification du phénomène d’adaptation à l’échelle de la filière forêt-bois wallonne. Nous reviendrons sur ces considérations dans notre partie méthodologique (cf. chapitre IV).
Par ailleurs, notre lecture de la capacité d’adaptation des propriétaires forestiers privés, notion intrinsèquement contextuelle, sera limitée par la région et le secteur dans lesquels nous l’aurons étudiée. La perspective d’extrapolation des déterminants de cette capacité
d’adaptation à d’autres cas sera donc fortement limitée, même si nous pourrons formuler certaines conclusions plus générales.
Enfin, nous excluons de la recherche les interactions entre les actions d’adaptation et celles qui ont pour objectif de préserver ou de renforcer le rôle des forêts en matière d’atténuation du changement climatique, même si des synergies existent. La forêt a en effet la particularité de se situer à l’interface des deux volets d’atténuation et d’adaptation, à travers sa fonction de séquestration et de stockage du carbone (Schoene et Bernier, 2012, cf. chapitre II). De nombreuses questions relatives à cette problématique mériteraient une thèse en soi, raison pour laquelle nous n’approchons pas cette dimension.
7. Ancrage(s) disciplinaire(s)
Les considérations théoriques que nous avons exposées dans les points précédents montrent l’intérêt et le besoin de s’appuyer sur plusieurs disciplines pour effectuer nos analyses dans le cadre d’une thèse en sciences et gestion de l’environnement. Si l’on fera l’économie d’une réflexion poussée sur la spécificité d’un tel travail par rapport à une thèse inscrite dans une discipline bien définie, il nous semble qu’une dimension importante de notre démarche est justement de tendre vers une approche multidisciplinaire pour aborder une problématique environnementale – bien que, dans notre conception, l’adaptation au changement climatique constitue davantage une question relative aux rapports société/environnement qu’une matière uniquement environnementale. Les sciences de l’environnement se situent en effet au carrefour des sciences naturelles, humaines et sociales.
D’une part, l’ancrage dans les sciences humaines et sociales ressort de manière assez forte, que ce soit dans la formulation de notre problématique de recherche ou dans le choix des concepts, du cadre théorique et de la méthodologie (cf. chapitre IV). Cette orientation correspond à notre sensibilité personnelle en tant que chercheuse ainsi qu’à notre formation universitaire d’origine (en sciences politiques).