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Submitted on 7 Jun 2021
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Approche multimodale de l’analyse du discours
politique : l’exemple des Liberal Democrats.
Robert Butler
To cite this version:
Robert Butler. Approche multimodale de l’analyse du discours politique : l’exemple des Liberal Democrats.. Linguistique. Université de Pau et des Pays de l’Adour, 2018. Français. �NNT : 2018PAUU1048�. �tel-02890074�
No man ever became great or good except through many and great mistakes. (→illiam E. Gladstone)
REMERCIEMENTS
Tout d’abord, je remercie mon directeur de recherche, Monsieur le Professeur Jean Albrespit, Professeur de linguistique, pour son expertise, sa disponibilité et sa patience pour l’aboutissement de ma recherche. Je remercie également les membres du jury d’avoir accepté de siéger à ma soutenance de thèse. Je voudrais rendre hommage à Pierre Busuttil, mon co-directeur qui est décédé subitement en 2016 et dont son retour sur mon travail était également indispensable.
Je voudrais aussi remercier Mesdames Lacassain-Lagoin, Oriez et Pillière ainsi que Messieurs Parsons et Saki d’avoir accepté de siéger à mon jury, alors qu’ils sont très sollicités ailleurs. J’adresse toute ma reconnaissance à mes collègues et à mes amis pour leur retour et leur inspiration pour l’aboutissement de ce travail sur plusieurs années. Mes remerciements vont aussi à l’ensemble des personnels de l’école docorale et du laboratoire de recherche pour leur travail efficace et à de nombreux amis et collègues qui m’ont généreusement proposé le fruit de leurs propres expériences et idées.
Je remercie également mes parents et mon frère, qui m’ont soutenu non seulement pendant cette thèse mais aussi depuis toujours. La recherche menée en doctorat est l’aboutissement d’un long parcours scolaire, universitaire et de la vie, nécessitant beaucoup de soutien moral, sans lequel cette thèse n’aurait pas vu le jour.
TABLE DES MATIERES
REMERCIEMENTS ...
TABLE DES MATIERES ... 1
LISTE DES ABREVIATIONS ... 7
INTRODUCTION ... 9
CHAPITRE 1... 17
LE CORPUS ET LA DIMENSION POLITIQUE ... 17
1. L’INTERET DE L’ANALYSE DU DISCOURS DES LIBERAL DEMOCRATS ... 17
1.1. UN PARTI POLITIQUE EN QUETE DU POU↑OIR ... 19
1.2. LE PARADO↓E D’UNE COALITION ... 22
1.3. L’ANALYSE DU DISCOURS ET LA PERSPECTI↑E DIACHRONIQUE ... 25
2. YOUTUBE EN CONTEXTE ... 27
2.1. L’ANALYSE MULTIMODALE DANS LE CADRE DES MEDIAS ... 28
2.1.1. L’accès universel ? ... 29
2.1.2. Le rôle de l’individu au sein d’un réseau numérique complexe ... 31
2.1.3. La place d’Internet par rapport aux émissions télévisées ... 32
2.1.4. La place de l’archivage... 33
2.2. INTERNET, FACILITATEUR DE LA MANIFESTATION POLITIQUE ... 34
2.2.1. L’utilisation du matériel disponible sur YouTube ... 39
2.2.2. La question des droits d’auteur ... 40
2.2.3. La question du respect de la vie privée ... 43
3. LE CHOIX DE CORPUS ... 45
3.1. LA NOTION DE « CORPUS » ... 47
3.1.1. Les éléments constitutifs d’un corpus ... 47
3.1.2. Analyses quantitatives et qualitatives ... 49
3.1.3. L’exemple : construction et abstraction ... 50
3.2. LA PLACE DES LOGICIELS POUR L’ANALYSE DES TE↓TES ET DES DISCOURS ... 51
3.3. CORPUS ET ANALYSE DU DISCOURS ... 53
3.5. POUR UN CORPUS REPRESENTATIF ... 60
3.6. POUR UN CORPUS REPRESENTATIF DE L’AUDIO-↑ISUEL ... 63
3.6.1. L’archive ... 63
3.6.2. Le corpus de référence ... 66
3.6.3. Le corpus d’étude ... 69
4. REMARQUES CONCLUSI↑ES SUR LE CORPUS ET LA DIMENSION POLITIQUE... 70
CHAPITRE 2... 73
APPROCHES THEORIQUES : DE LA LANGUE AU DISCOURS ... 73
1. LANGAGE, DISCOURS EN CONTEXTE ET CONTEXTE DU DISCOURS ... 74
1.1. LE DISCOURS EN CONTE↓TE : LA REPRODUCTION DE LA REALITE ? ... 74
1.2. DISCOURS ET DISCOURSE : UNE APPROCHE OU PLUSIEURS APPROCHES ? ... 78
1.3. LE CONTE↓TE : UN ELEMENT CLE ? ... 85
1.4. LES APPROCHES EN CDA ET LE DISCOURS POLITIQUE... 86
1.4.1 De la rhétorique à la délibération ... 86
1.4.2 L’approche socio-cognitive dans l’ACD ... 93
1.4.3 Le rôle des acteurs sociaux ... 96
2. LA PERTINENCE D’UNE APPROCHE REPOSANT SUR LA PRAGMATIQUE... 101
2.1. LA PRAGMATIQUE, LES MA↓IMES CON↑ERSATIONNELLES ET LA THEORIE DE LA PERTINENCE 103 2.2. LES ACTES ILLOCUTOIRES ... 107
2.3. LE POINT DE ↑UE DU LOCUTEUR... 111
3. LA PERTINENCE DE LA LINGUISTIQUE COGNITIVE DANS L’ANALYSE DU DISCOURS ... 114
3.1. LA COMPARAISON ... 115
3.1.1. L’intégration conceptuelle comme une extension du concept de la métaphore conceptuelle ... 116
3.1.2. La métaphore et le discours politique ... 119
3.1.3. La métaphore et la pragmatique ... 120
3.2. LA PSYCHOLOGIE DE LA FORME ... 121
3.2.1. La genèse de la dynamique des forces ... 121
3.2.2 La dynamique des forces au banc d’essai... 126
4. LA THEORIE « TRIANGULAIRE » DU RAPPORT ENTRE DISCOURS, COGNITION ET SOCIETE : MISE EN ŒUVRE ... 130
5. REMARQUES CONCLUSIVES SUR LES APPROCHES THEORIQUES ... 133
CHAPITRE 3... 135
DYNAMIQUE DES FORCES, ACD ET GESTUELLE : APPROCHE INTEGRATIVE ... 135
1.1. LE CONTE↓TE, LA PRAGMATIQUE ET LES ACTES ILLOCUTOIRES... 140 1.1.1. Assertifs ... 142 1.1.2. Directifs ... 142 1.1.3. Promissifs ... 143 1.1.4. Expressifs... 144 1.1.5. Déclarations ... 145
1.1.6. Le rapport avec les actes de langage indirects ... 145
1.2. RELE↑ES D’OCCURRENCES DES ACTES ILLOCUTOIRES ... 146
1.3. LES E↑ENEMENTS, LA COGNITION ET LA DYNAMIQUE DES FORCES ... 150
1.3.1. Absence d’obstacle (allowing) et non-empiètement de l’Antagoniste (leaving alone) ... 150
1.3.2. Antagoniste facilitateur de situation (helping) ... 153
1.3.3. Antagoniste modificateur de situation : vers la tendance intrinsèque de l’Agoniste (letting) ... 154
1.3.4. Antagoniste modificateur de situation : à l’encontre de la tendance intrinsèque de l’Agoniste (causing) ... 155
1.3.5. Aboutissement d’une pression exercée sur l’Agoniste (overcoming) ... 156
1.3.6. Exertion de pression sur l’Agoniste (pushing et trying) ... 158
1.3.7. Résistance de l’Agoniste à la pression exercée par l’Antagoniste (resisting et withstanding) ... 159
1.3.8. Entrave ou gêne sans toutefois bloquer l’Agoniste (hindering) ... 160
1.3.9. Obstacle qui empêche l’Agoniste (blocking) ... 161
1.3.10.Le soi en conflit avec lui-même (refraining) ... 162
1.4. RELE↑ES D’OCCURRENCES DES ACTES ILLOCUTOIRES ... 163
1.5. LA DIMENSION SOCIO-POLITIQUE : CADRE D’ANALYSE ... 166
2. ANALYSE DE LA GESTUELLE ... 173
2.1. PRINCIPES FONDAMENTAU↓ DE LA GESTUELLE ... 173
2.1.1. Le statut du geste par rapport à un acte de parole ... 174
2.1.2. Le continuum de Kendon examiné à la loupe ... 176
2.1.3. La gestuelle et la recherche ... 177
2.1.4. Le déroulement d’un geste ... 179
2.2. LES SIGNIFICATIONS DES GESTES ... 181
2.3. ANALYSE PRELIMINAIRE DES OCCURRENCES DES GESTES DANS NOTRE CORPUS ... 183
3. REMARQUES CONCLUSIVES SUR L’APPROCHE INTEGRATIVE ... 190
CHAPITRE 4... 191
ANALYSE MULTIMODALE DES DIRECTIFS... 191
1. INJONCTION IMPOSEE A UNE ENTITE DE FORCE : OVERCOMING ... 192
1.1. INJONCTION IMPLIQUANT L’INTERLOCUTEUR ... 193
1.1.1. Injonction excluant le locuteur : LET ... 193
1.1.2. Injonction impliquant le locuteur et l’interlocuteur : LET ... 200
1.1.4. Injonction et explicitation de l’Agoniste : le parti politique ... 207
1.2. INJONCTION IMPOSEE A UNE TIERCE PERSONNE ABSENTE ... 209
1.2.1. Injonction destinée au référent de la troisième personne : l’entité de force rendue explicite ... 209
1.2.2. Injonction destinée au référent de la troisième personne : l’entité de force rétrogradée ... 214
1.2.3. Pronom impersonnel et entité de force rétrogradée ... 219
1.2.4. You et l’entité de force rendue impersonnelle ... 223
2. DEMANDE OU SOLLICITATION FAITE AUPRES D’UNE ENTITE DE FORCE : REQUESTING ... 226
2.1. DEMANDE QUI E↓IGE UNE REPONSE ↑ERBALE ... 226
2.1.1. Question posée à l’interlocuteur ... 226
2.1.2. Question posée ou reforumulée par le locuteur ... 227
2.2. DEMANDE DE (NE PAS) FAIRE QUELQUE CHOSE ... 229
2.2.1. Monopolisation de la parole : holding the floor ... 229
2.2.2. Demande indirecte de prise de parole ... 237
2.3. DEMANDE GENERANT UNE REPONSE EN DECALE OU AUCUNE REPONSE... 239
2.3.1. Demande adressée à un interlocuteur présent ... 239
2.3.2. Demande adressée à un interlocuteur absent ... 241
2.3.3. Gestion d’une entité de force autre que le locuteur ou l’interlocuteur ... 244
2.3.4. Demande qui engage une entité de force rétrogradée ... 246
3. AUTORISATION DE FAIRE QUELQUE CHOSE : ALLOWING ... 251
3.1. DIRECTIFS AUTO-ADRESSES PERMETTANT DE GERER LA PAROLE : ALLOWING ONESELF TO . 252 3.2. AUTORISATION INTER-SUBJECTI↑E ... 256
3.2.1. Absence d’injonction sans négation ... 257
3.2.2. Absence d’injonction en passant par la négation : leaving alone ... 259
3.2.3. Autorisation sous conditions... 261
4. REMARQUES CONCLUSIVES SUR LES DIRECTIFS ... 265
CHAPITRE 5... 267
ANALYSE MULTIMODALE DES PROMISSIFS ... 267
1. PROMESSE ... 268
1.1. PROMESSE IMPOSEE A L’AGONISTE PAR UNE FORCE E↓TERNE ... 268
1.2. EFFET DE LA DYNAMIQUE DES FORCES SUR LA ↑OLITION ... 273
1.3. PROMESSE QUI E↓ERCE UNE PRESSION SUR L’AGONISTE ... 280
1.3.1. Promissifs compatibles avec MAKE SURE ou ENSURE ... 282
1.3.2. Promissifs compatibles avec TRY et INTEND ... 293
1.3.3. Autres verbes compatibles avec les promissifs... 295
2. LE CAS DES PROPOSITIONS ... 299
2.1.1. Proposition qui demeure imprécise ... 299
2.1.2. Proposition et verbes à deux ou à trois arguments ... 301
2.2. PROPOSITIONS QUI METTENT EN A↑ANT LE BENEFICIAIRE ... 303
2.2.1. Le destinataire en tant que bénéficiaire ... 304
2.2.2. Le public en tant que bénéficiaire ... 306
3. MENACE ... 308
3.1. ENTRE PROMESSE ET MENACE ... 309
3.2. CAPACITE DYNAMIQUE ET OU↑ERTURE A LA MENACE ... 310
3.2.1. Menace déguisée par les capacités ... 311
3.2.2. Menace sous la forme d’Agoniste en conflit avec lui-même ... 312
3.2.3. Menace dans les propositions subordonnées conditionnelles... 313
3.3. FAUSSE MODALITE EPISTEMIQUE ... 315
4. REFUS ... 320
4.1. REFUS IMPOSE PAR UNE CONTRAINTE E↓TERIEURE A L’AGONISTE ... 321
4.1.1. Refus et la première personne du sujet grammatical ... 322
4.1.2. Refus et l’entité de force rétrogradée ... 325
4.2. REFUS PREALABLE A UNE PROMESSE ... 326
4.3. REFUS DE L’INJONCTION OU D’UN CONSTAT : RESISTING, WITHSTANDING ... 329
4.4. REFUS SOUMIS A DES CONDITIONS IMPOSEES PAR LE LOCUTEUR ... 332
4.5. REFUS DE LA NON-CONTRAINTE : LE SOI EN CONFLIT A↑EC LUI-MEME, OU REFRAINING ... 335
5. REMARQUES CONCLUSIVES SUR LES PROMISSIFS ... 341
CHAPITRE 6... 343
ANALYSE MULTIMODALE DES ASSERTIFS... 343
1. AFFIRMATIONS ET PRISE DE POSITION ... 344
1.1. OBJECTIFS DU PARTI POLITIQUE ... 344
1.2. ACTIONS MENEES PAR LE PARTI POLITIQUE ... 348
1.3. REALISATIONS DU PARTI POLITIQUE ... 352
1.4. LIMITES DES ACTIONS ... 355
2. DESCRIPTIONS ET REPRESENTATIONS MENTALES DU MONDE ... 365
2.1. CONSTAT DES FAITS ... 366
2.1.1. Constat d’une réussite ... 368
2.1.2. Constat d’un échec ... 370
2.1.3. Constat des difficultés à surmonter ... 373
2.2. PORTRAIT D’UN CONFLIT ... 380
2.2.1. Mise en relief du gagnant ou du perdant ... 381
2.2.2. Non-intervention dans un conflit ... 386
2.3.1. Mise en relief de la victime ... 392
2.3.2. La mise en relief de l’agresseur ... 394
3. REPRESENTATIONS MENTALES ET STRATEGIES EVIDENTIELLES ... 398
3.1. LA REPRESENTATION PAR L’INTERMEDIAIRE DU DISCOURS DIRECT ... 399
3.2. REPRESENTATION PAR L’INTERMEDIAIRE DU DISCOURS INDIRECT ... 410
4. DEDUCTIONS ET INFERENCES : UNE STRATEGIE EPISTEMIQUE ... 416
4.1. MODALITE EPISTEMIQUE ET INFERENCE... 417
4.2. INFERENCE EN PASSANT PAR LA NEGATION ... 423
5. REMARQUES CONCLUSIVES SUR LES ASSERTIFS ... 426
BIBLIOGRAPHIE ... 439
TABLE DES FIGURES ET TABLEAUX ... 451
INDEX DES AUTEURS ... 459
INDEX DES GESTES ... 463
INDEX DES NOTIONS ... 465 ANNEXES ... TOME 2
LISTE DES ABREVIATIONS
AC Analyse conversationnelle
AHD Analyse historique des discours ATD Analyse des textes et des discours BBC British Broadacsting Corporation
B↑ Base verbale
CDA Critical Discourse Analysis CMT Conceptual Metaphor Theory CNN Central News Network
ELAN EUDICO Linguistic Anotator
G↑ Groupe verbal
LSF Linguistique systémique fonctionnelle
OHP Open Hand Prone
OHS Open Hand Supine
ONG Organisation non gouvernementale
RP Relation prédicative
SFL Systemic Functional Linguistics
VP Verb phrase
INTRODUCTION
I believe this country has a long and great tradition of leadership, increasingly one in which we recognise it is not just national but global. Where we are part of a larger group of human beings seeking a better world and a better life. I think it would be a tragedy if this country gave up that kind of leadership, because that kind of leadership is essential in the modern world and the modern world is totally interconnected one with the other. (Shirley Williams, discours d’adieu, Chambre des Lords, 28 janvier 2016)
Notre monde est composé d’acteurs sociaux. L’acteur est un individu capable de penser, de s’exprimer, de réifier une conception du monde qu’il aperçoit. Chaque acteur social est capable de reconstituer et de représenter les perceptions du monde en fonction de ses propres conditions sociales, environnementales et politiques qui régissent le monde. Ces perceptions permettent à l’individu, qui est également locuteur, d’exprimer ses besoins, ses souhaits, ses désirs, ses goûts et son ressenti afin d’obtenir tout ce à quoi il aspire dans le cadre de ses objectifs. Ces éléments constituent la volonté ou non de l’individu et la volition ou non du locuteur et ils reposent sur la finalité dans un contexte social où chaque individu est un acteur social avec des objectifs tantôt complémentaires, tantôt contradictoires. Le croisement de ces objectifs dans la société est donc le croisement entre les acteurs sociaux.
Le point de rencontre entre différents acteurs sociaux marque une interaction qui peut prendre plusieurs formes (en face-à-face ou en décalé, par écrit ou à l’oral, devant des spectateurs ou à huis clos). Le lieu peut donc être un espace public ou privé, vu par des témoins ou sauvegardé par des dispositifs d’enregistrement. Le domaine de la politique représente un espace public où l’interaction entre différents acteurs sociaux et politiques est en évidence en continu. Les interactions peuvent prendre plusieurs formes selon le lieu et le statut des acteurs (députés, candidats aux élections, gestionnaires, électeurs, journalistes, entre autres). Les sciences sociales reposent sur l’analyse des systèmes politiques, au sein des états ou entre les états dans le cadre des relations internationales. Mais elles n’ont pas pour objectif
d’analyser systématiquement le langage employé du maintien ou du remplacement des régimes politiques, des gouvernements, des partis politiques ou des conseils locaux. Pour combler ce déficit, le discours politique fait l’objet de nombreuses études dans le cadre de la linguistique (par exemple, Chilton (2004), Hart (2008, 2011), van Dijk (2006, 2008)). Ces études montrent que le discours politique est souvent émaillé d’exemples d’exigences, de conflits, de solutions et d’échanges. De plus, le discours politique est intrinsèquement compétitif grâce à la capacité à gérer les formes de représentation des stratégies politiques (Musolff 2004). De ce fait, le domaine du discours politique repose sur la capacité à prendre l’initiative, et c’est la clé de la réussite dans le cadre d’un pluralisme volatile (Hobbs 2008 : 41). Autrement dit, chaque acteur constitue une force qui peut être en harmonie ou en conflit avec un autre acteur.
La société constitue la convergence de différentes forces. En outre, chaque interaction dans le monde est liée à la manifestation d’une force (Johnson 1987 :43). Le langage s’est déjà adapté au point de rencontre entre les acteurs sociaux et il met à la disposition de chaque locuteur une gamme d’outils lexicaux et grammaticaux pour aborder ce problème. Cette rencontre entre le discours politique et le langage s’inspire de la recherche de Mulderrig (2011) sur le langage utilisé par le parti travailliste sous la houlette de Tony Blair. L’auteur identifie les verbes les plus courants et le degré de leur force dans le cadre de la gouvernance du pays (Mulderrig 2011). Son approche permet de cerner les attributs de la gouvernance à partir du discours du gouvernement. Or, il n’en demeure pas moins que l’interaction des forces permet également d’analyser la gestion des conflits. Comme le remarque Johnson (1987 : 42), malgré l’omniprésence des forces dans le corps et dans le monde, elles sont souvent considérées comme acquises. En outre, les différentes forces présentes dans le monde se trouvent également dans le langage. L’interaction des forces dans le langage est le point de départ pour Talmy (1988, 2000) et elle donne lieu à l’approche force dynamics en anglais, ce que nous appelons désormais la dynamique de forces1. L’extension de l’interaction entre des entités de force physiques au domaine psycho-social est compatible avec la dynamique des forces (Talmy 2000 : 438-440), de même que les interactions liées au corps peuvent s’étendre à l’interaction sociale ou à la délibération (Johnson 1987 : 44-45).
1Mulderrig (2011) n’emploie pas la dynamique des forces pour identifier les différentes interactions, mais nous considérons que la dynamique des forces est très compatible avec l’analyse de la gouvernance ou de la gestion des interactions politiques.
L’interaction des acteurs sociaux est en lien avec l’interaction de différentes entités de force représentées dans le langage. La genèse de cette thèse est le rapport entre les forces complémentaires et contradictoires présentes dans le discours politique, d’une part, et la dynamique des forces qui permet d’identifier différentes forces présentes dans les échanges politiques, d’autre part. Cette interaction est la convergence entre des intérêts politiques conflictuels où la volonté de l’individu et la volition du locuteur se trouvent dans l’impasse, en difficulté, ou bien sans obstacle. La dynamique des forces permet de schématiser différentes interactions entre les entités de force et l’aboutissement ou non des interactions entre ces entités de force. Cette approche permet de mieux comprendre l’objectif d’un acteur social et le résultat de ses actions. Comment l’acteur parvient-il à ses fins ? Doit-il agir sur un autre acteur pour obtenir ce qu’il veut et aux dépens d’autrui ? S’agit-il d’un aboutissement ou d’un échec ?
Notre approche s’inscrit dans le cadre de l’analyse critique du discours (ACD)2. L’ACD est une approche souple pour l’analyse des inégalités du pouvoir (Baker 2012 : 255). Nous nous appuyons surr l’approche de van Dijk (2001, 2006, 2008a) pour analyser dans quelle mesure le discours politique représente le point de vue d’une victime dans ces interactions. Nous intégrons la dimension cognitive dans le cadre de la théorie des actes illocutoires élaborée par Austin (1962) et Searle (1976, 1979) afin de faciliter une interprétation plus fine de la manière dont le locuteur entre en interaction avec le destinataire de son message. Par ailleurs, c’est grâce à l’élaboration du cadre d’analyse de la dynamique des forces par Talmy (1988, 2000) postérieurement à la théorie des actes illocutoires qu’il est possible de réintégrer une approche peu récente dans une approche intégrative qui inclut des domaines de recherche plus récents et adaptés à la linguistique cognitive et à l’ACD. Le locuteur s’engage-t-il ou bien engage-t-il le récepteur de son message ? Décrit-il une situation qui se présente ou veut-il modifier la situation actuelle ? La gestion des situations exige la gestion des acteurs sociaux par l’intermédiaire de la gestion du langage ; d’où le rôle-clé joué par la dynamique des forces.
L’avènement des nouvelles technologies (en particulier la technologie numérique) a facilité non seulement l’accès du public à de nouveaux moyens de diffusion mais aussi la curiosité des chercheurs à l’emploi de ces moyens de diffusion (par exemple, Pihlaja (2012)
2 Nous employons le terme ACD dans notre approche au lieu de CDA (Critical Discourse Analysis). Mais cet emploi d’ACD ne change en rien le bien-fondé de l’approche.
dans le domaine du théâtre diffusé sur YouTube ; Piirainen-Marsh et Jauni (2012), Mendoza-Denton et Jannedy (2011), Kerbrat-Orecchioni (2010), entre autres, dans le domaine de l’analyse multimodale du discours politique). La radio cède la place à la télévision ; la télévision cède la place à Internet et au numérique. L’un des phénomènes du début du millénaire est l’apparition du site YouTube pour la diffusion et le visionnement de documents audio-visuels. L’utilisation de cette plate-forme tant par les individus que par les organisations publiques et privées nous invite à découvrir et à analyser non seulement la parole, mais aussi la dimension audio-visuelle dans son ensemble. S’agit-il d’un nouveau genre ? D’après Frobenius (2011), le tournage vidéo, d’une part, et le montage ultérieur du tournage, d’autre part, ont abouti à un nouveau genre, c’est-à-dire, le vlog. Le vlog est une forme de blog où la vie d’un individu ou la description d’un événement en particulier peut être modifié, coupé, collé et remanié pour créer un nouveau document qui ressemble peu au document initial émanant des médias traditionnels notamment encadrés par des organisations officielles comme la BBC, CNN ou Fox News. La multimodalité permet d’être récepteur non seulement de la parole mais aussi du visuel. Hormis tout mouvement d’un individu sur scène (en marchant, par exemple), le mouvement le plus marqué est créé par les gestes du locuteur. C’est donc cette dimension que nous intégrons dans notre approche pour déterminer dans quelle mesure la gestuelle permet d’affiner notre compréhension du message. Mais la multimodalité peut engendrer une interprétation plus mitigée. Selon Chouliaraki (2006 : 160), il s’agit de l’étude de la façon dont les médias télévisuels essaient de fournir une image cohérente de la souffrance :
The methodological principle of multi-modal analysis is that regimes of pity do not coincide with the specific image or language we watch on screen.
(Chouliaraki 2006 : 160) De ce fait, une approche multi-modale permet de déterminer dans quelle mesure il peut y avoir un décalage entre ce que le locuteur dit ou montre et ce qu’il veut dire en réalité.
Nous nous proposons d’analyser ici le discours d’un parti politique britannique en particulier, les Liberal Democrats3. Les partis politiques au Royaume-Uni ont déjà fait l’objet
3 Nous employons la terminologie anglaise (par rapport aux libéraux démocrates), pour faire la part entre le parti politique à l’étude et des idéologies qui n’appartiennent pas exclusivement à ce parti politique. Le mot party ne figurant pas dans la dénomination de ce parti politique, il convient d’éviter toute ambiguïté. En revanche, nous employons les termes de partis travailliste et conservateur au lieu des Labour Party et Conservative Party respectivement, car le terme « parti » est transparent et souvent associé à ces deux partis politiques.
d’études dans le cadre des discours (par exemple, Charteris-Black (2006, 2011)), ou des débats (par exemple, Fairclough et Fairclough (2012), Bull et Fetzer (2006)). Plus précisément, les études ont déjà été menées sur un parti politique ou sur l’appartenance politique : le parti travailliste de Tony Blair (L’Hôte 2011), le discours de l’extrême droite (Hart 2011), entre autres. Le discours politique de l’idéologie du libéralisme et de la tradition libérale du Royaume-Uni aux yeux des Liberal Democrats comble donc une lacune dans le spectre de la recherche proprement dédiée à ce parti politique qui existe depuis mars 1988. Dans la période allant de la fin de l’année 2006 à la fin 2013, trois ans et demi se sont écoulés avant et après les élections parlementaires de mai 2010 qui ont vu la première coalition depuis la Seconde Guerre mondiale et la première participation d’un parti associé aux libéraux depuis le gouvernement de Lloyd George de 1916 à 1922. Nous avons décidé d’élaborer un corpus qui prend en compte la période de sept années jusqu’à la fin 2013 pour rendre compte de l’intérêt de la coalition. En outre, nous nous interrogeons sur la gestion des relations avec le parti conservateur qui devient co-acteur au lieu d’être un concurrent en soi. Cette période coïncide également avec l’épanouissement de l’utilisation des nouveaux médias par les partis politiques et les défis auxquels ils ont été confrontés pour s’en servir à bon escient.
Notre corpus est composé de plus de 98 000 mots énoncés par les membres ou les représentants des Liberal Democrats, c’est-à-dire le parti politique représenté au niveau local, national ou de la coalition à partir de 2010. Nous avons sélectionné des extraits vidéo disponibles sur la plate-forme YouTube qui sont représentatifs de ce parti politique en termes de la date de mise en ligne, de la qualité technique de l’extrait, de la représentativité des membres (femmes/hommes, âge, origine ethnique, responsabilités au sein du parti, fréquence dans les documents). Une fois les documents sélectionnés, notre démarche consiste avant tout à identifier toutes les occurrences où la dynamique des forces est présente dans le discours transcrit. Nous veillons à identifier les opérateurs et les structures verbales qui sont porteurs de la dynamique des forces, ainsi que les occurrences contextualisées de l’argumentation qui rentrent également dans le cadre de la dynamique des forces, selon Talmy (452-454). Aux occurrences repérées s’ajoutent un nombre d’étapes d’analyse supplémentaires. Chaque occurrence s’inscrit dans le cadre d’un énoncé et il convient d’identifier l’acte illocutoire associé à chaque énoncé, sans toutefois exclure la possibilité de la présence d’une deuxième occurrence de la dynamique des forces donnant lieu à un deuxième acte illocutoire. Le repérage des actes illocutoires permet d’accéder au sens attribué à chaque occurrence de la dynamique des forces en contexte, c’est-à-dire l’application de la genèse du modèle
contextuel proposé par van Dijk (2001, 2008b) dans le cadre de la cognition et de la pragmatique. A chaque occurrence contextualisée s’ajoute une explication apportée par le contexte de l’ensemble de l’extrait afin d’identifier le contexte social, notamment les réparations, la stratégie du bouc-émissaire (scapegoat repairs (Cheepen 1988)), les objectifs du parti ou l’opinion publique. Cette méthode nous conduit à identifier et à analyser la présence des gestes et leur signification en contexte. L’analyse gestuelle ne remplace l’analyse linguisitique. Au contraire, elle permet d’enrichir notre connaissance des contextes où la dynamique des forces est présente dans le discours politique. Si notre approche a pour objectif d’identifier les opérateurs associés aux différentes schématisations possibles de cette approche cognitive, la présence de deux entités de force différentes entraîne le repérage de différents acteurs sociaux et politiques. Notre démarche vise donc à identifier les différents opérateurs et structures verbales compatibles avec la dynamique des forces en fonction de la schématisation représentée par l’interaction de ces entités de force. Toutefois, nous ne négligeons pas la possibilité qu’une même structure grammaticale puisse être présente tant dans plusieurs schématisations que dans différents actes illocutoires, toujours en fonction du contexte et de l’agencement qui détermine non seulement le déséquilibre entre les entités de force, mais aussi le déséquilibre entre les acteurs sociaux.
Notre approche se décline en six chapitres. Tout d’abord, dans le premier chapitre, nous reconstituons le contexte du discours politique des Liberal Democrats. Nous identifions la place du parti politique au sein du spectre politique britannique, ses principes et ses valeurs. A cette analyse, s’ajoutent les conditions qui ont donné lieu à la coalition avec le parti conservateur en mai 2010. Ensuite, nous évaluons l’importance de la plate-forme YouTube comme support indispensable pour le chercheur dans le cadre d’une approche multimodale. Enfin, nous montrons les différentes conditions que nous avons réunies pour constituer notre corpus et les différentes étapes qui permettent d’aboutir à un corpus représentatif et homogène.
Dans le Chapitre 2, nous intégrons la dimension cognitive et la place prépondérante de la dynamique des forces dans le cadre de notre étude en vertu de l’analyse de l’interaction des forces. Nous étudions la question centrale de la dynamique des forces par rapport à d’autres approches cognitives, notamment les analyses portant sur la métaphore. A ce stade, nous soulignons d’ores et déjà le succès de nombreuses études qui se consacrent à la métaphore (par exemple, Musolff (2004), L’Hôte (2011), Cienki et Muller (2008), Charteris-Black
(2006, 2011), Chui (2011)) qui se font aux dépens du nombre d’analyses portant sur la gestalt. Par ailleurs, nous identifions les principes fondamentaux de la notion discours et nous plaçons cette notion dans le cadre des théories reposant sur la pragmatique, notamment la théorie de la pertinence de →ilson et Sperber (2012).
Le chapitre 3 réunit les dimensions pragmatique, cognitive et sociale dans le cadre triangulaire proposé par van Dijk (2001, 2008b) afin de procéder à notre analyse multimodale. Nous expliquons les différents schémas de la dynamique des forces en évidence dans notre corpus. De plus, nous expliquons le rôle des actes illocutoires4 par rapport aux actes de langage secondaires et nous explicitons le lien entre le but illocutoire et la dynamique des forces, où le mot force en anglais apparaît dans les deux termes en anglais (soit force dynamics et illocutionary force). La mise en place s’accompagne de l’introduction de l’approche gestuelle à ce stade et l’intégration des résultats dans une approche préalablement quantitative. Cette approche permet de répondre aux exigences en ACD d’une approche qui tient compte de la représentativité et de la mise en valeur des données d’après Baker (2012 : 255).
Après avoir identifié et analysé les données présentes dans notre corpus, nous procédons à l’analyse détaillée et quantitative de notre corpus afin de mettre en relief l’analyse contextuelle. Nous analysons dans le chapitre 4 les directifs afin d’identifier les stratégies employées qui favorisent l’agissement sur d’autres acteurs. Dans le chapitre 5, notre analyse porte sur les promissifs afin de contraster les agissements sur autrui avec les actions que le parti politique s’engage à exécuter lui-même. Le dernier chapitre porte sur l’analyse des assertifs et les différentes manières dont les Liberal Democrats peuvent représenter les actions menées (soit le fruit des promissifs) ou les événements, les conflits ou les actions des autres (y compris dans quelle mesure les directifs à l’intention d’autrui aboutissent ou non). Nous avons donc choisi d’analyser les assertifs en dernier afin de montrer dans quelle mesure la dynamique des forces permet de représenter ou de réifier une conception du monde centrée sur le parti politique mais dans des contextes où le parti politique peut également jouer le rôle de spectateur.
4 En raison du nombre restreint d’occurrences d’expressifs et de déclarations, notre étude inclut des occurrences des expressifs et des déclarations principalement dans le chapitre 3 où nous abordons les données quantitatives.
CHAPITRE 1
LE CORPUS ET LA DIMENSION POLITIQUE
Today in our modern world, because of the Internet, because of the kinds of things people have been talking about here, everything is connected to everything. We are now interdependent. We are now interlocked, as nations, as individuals, in a way which has never been the case before.
(Paddy Ashdown, discours, août 2012)
1.
L’intérêt de l’analyse du discours des Liberal Democrats
Pourquoi analyser le discours de ce parti politique ? Pourquoi les Liberal Democrats plutôt qu’un autre parti ? Si le bipartisme a souvent dominé la scène politique au Royaume-Uni depuis la Seconde Guerre Mondiale, les principes du libéralisme appartiennent historiquement à une autre tradition, celle des Liberals. L’un des pères fondateurs du libéralisme, John Stuart Mill, mettait l’accent sur la liberté de soi dans le cadre du respect d’autrui. Dans On Liberty, la poursuite du bonheur est la seule valeur digne de la liberté, à la condition de ne pas compromettre la poursuite du bonheur de chacun (Mill 1859 : 27) :
The only freedom which deserves the name, is that of pursuing our own good in our own way, so long as we do not attempt to deprive others of theirs, or impede their efforts to obtain it. Each is the proper guardian of his own health, whether bodily, or mental and spiritual. Mankind are greater gainers by suffering each other to live as seems good by themselves, than by compelling each to live as seems good to the rest.
(Mill 1859 : 27) Si les adhérents à la doctrine du libéralisme promouvaient sa dimension moralisatrice et prêcheuse, l’idéologie a toutefois été confrontée à de nouveaux défis tout au long du
vingtième siècle. Gerard (2011 : 213) explique qu’il est difficile d’apprécier la croisade du libéralisme du dix-neuvième siècle, car le domaine de la politique de nos jours a été réduit à des chamailleries technocratiques. A titre d’illustration, la tribune dans la Chambre des communes ressemblait à une chaire lors d’un discours d’un libéral sur les bienfaits du marché libre (Gerard 2011 : 213). Des pionniers tels que →illiam Gladstone et John Stuart Mill ressemblaient à des prêcheurs plutôt qu’à des hommes politiques lorsqu’ils revendiquaient l’autonomie pour l’Irlande ou les droits des femmes (Gerard 2011 : 213) :
Now so much of politics has been trimmed to a technocratic squabble over statistical outcomes it is hard to appreciate how much Liberalism felt like a crusade. →hen [→illiam] Gladstone summoned all his evangelical fervor to demand Home Rule for Ireland or Mill denounced the subjugation of women, they were preachers more than politicians. Even when a Liberal stood commending a budget, the dispatch box became a pulpit as the House was lectured on the moral imperative of free trade.
(Gerard 2011 : 213) Le parti actuel, les Liberal Democrats, fut fondé en 1988 suite à la fusion entre le Social Democratic Party et le Liberal Party. Si l’esprit de la vie politique a évolué vers une analyse fine, technique, liée aux résultats, il n’en demeure pas moins que l’esprit libéral perdure dans la littérature récente de ce parti politique. Alexander (2010 : xi) se fait l’écho de On Liberty :
→e believe debate, innovation and experimentation are where progress begins. →e understand that if you try to impose a single way of doing things, you will stifle the very forces that Liberalism seeks to inspire. It is our party that recognises that no one person has all the right answers, and so ensures that no person has absolute dominion over another, but each is given the opportunity to realize their own potential, and find their own path.
(Alexander 2010 : xi) Selon lui, le parti croit que le débat, l’innovation et l’expérimentation sont le point de départ des progrès, contrairement à la position unique qui étouffe l’influence que le libéralisme cherche à exercer. De plus, l’auteur reconnaît que chaque individu a la possibilité d’exploiter toutes ses capacités et de suivre son propre parcours, sans qu’un individu ne dispose de toutes les bonnes réponses ou qu’il exerce une domination sur l’autre (Alexander 2010 : xi). De plus, l’introduction de The Orange Book1, un recueil d’essais des Liberal Democrats, rappelle au
lecteur que les opinions exprimées sont celles des auteurs de chacun des chapitres, la plupart
1 Le terme « livre orange » est reconnu par la presse française eu égard à la publication de cet ouvrage en 2004 et à son contenu radical. Afin de ne pas confondre le contexte de sa parution et d’autres emplois du terme liés au nationalisme, le titre en anglais est utilisé dans notre étude.
desquelles étaient des députés de la Chambre des communes ou du Parlement européen (Marshall 2004 : 3)2. L’intérêt du parti se trouve dans ses valeurs de la pluralité d’expression,
la tolérance, et les valeurs de soi.
1.1. Un parti politique en quête du pouvoir
Le Royaume-Uni, comme de nombreux pays d’Europe, est témoin du conflit idéologique entre « gauche » et « droite ». Le parti travailliste fut au pouvoir de 1974 à 1979 pendant une période d’instabilité économique et de rupture sociale, période durant laquelle les relations industrielles risquaient de paralyser l’industrie et ses produits dérivés. La conquête du pouvoir parlementaire du parti conservateur dura dix-huit ans, tandis que le parti travailliste réévalua les avantages du néo-libéralisme avant d’arriver au pouvoir en 1997. Selon Marshall (2004 : 1), les essais du socialisme du vingtième siècle ressemblent, avec du recul, à un intermède coûteux, car même le parti travailliste de nos jours reconnaît en grande partie la doctrine du libéralisme économique3. Il observe que le libéralisme politique, à
l’origine de l’expansion de la démocratie dans le monde, a toutefois subi de nombreuses contraintes dans l’Après-Guerre (Marshall 2004 : 1) Tout au long du vingtième siècle, les valeurs libérales qui se virent ancrer, voire imbriquer, dans l’ensemble du système politique britannique, furent progressivement affaiblies au niveau du parti par les détenteurs du pouvoir. Marshall (2004 : 2) émet plusieurs hypothèses que nous résumons comme suit :
- une victime de son succès, ou bien un parti dans l’incapacité de s’adapter aux clivages sociaux de l’ère industrielle ;
- l’adoption des principes libéraux par d’autres partis politiques et l’intégration des valeurs libérales dans la culture britannique ;
- le socialisme d’Etat du vingtième siècle fut en conflit avec les valeurs libérales ; - d’autres valeurs sont toujours menacées par des abus de pouvoir dans le système
politique.
2 Dans la version originale, « the views expressed are those of the individual authors and are not necessarily party policy » (Marshall 2004 : 3).
3 Dans la version originale, « The twentieth-century experiment with state socialism and the mixed economy now looks like just an expensive interlude, and even the modern Labour Party has accepted most of the tenets of economic liberalism » (Marshall 2004: 1).
C’est The Orange Book de 2004 qui regroupe plusieurs jeunes membres des Liberal Democrats élus en 1997 et en 2001 (Bowers 2012 : 130)4. L’œuvre est une tentative de relance des valeurs libérales. A titre illustratif, Cable (2004 : 160) expose une nouvelle vision pour les prestations scolaires sous la rubrique « une pluralité de prestataires de services »5.
C’est une vision selon laquelle les services seraient fournis par le service public et par les prestataires privés et mutualisés. C’est déjà le cas dans l’école maternelle, l’enseignement adapté et la formation continue tant pour les collectivités locales que pour le gouvernement, tandis que les associations telles que l’église sont déjà des prestataires importants (Cable 2004 : 161). Cable ne voit pas de raisons impérieuses pour lesquelles l’Etat devrait assumer le rôle de prestataire à la condition que l’Etat établisse les normes pour un service de qualité (2004 : 161) :
The vision should be one in which a mixture of public sector, private and mutually owned enterprises compete to provide mainstream services. The private sector already provides nursery, special needs and vocational education for LEAs or government. ↑oluntary organisations like churches are already substantial providers of schooling. Provided the state performs its central function of ensuring that there is a regime for standard-setting and testing, and providing resources to pay for a quality service, there is no overriding reason why the state itself should provide the service.
(Cable 2004 : 161) C’est pour cette raison que le service public serait partagé entre les organismes publics et privés. En outre, selon Laws (2004a : 18), il faudrait réévaluer les valeurs du libéralisme inculquées dans le parti politique au lieu de revoir la politique du parti (2004a : 18). Laws (2004a : 19-20) ajoute qu’il y a trois éléments essentiels dans le libéralisme : la liberté de l’individu, non réprimée par l’Etat ; le libéralisme politique, fondé sur les principes de la démocratie et un Etat décentralisé ; le libéralisme économique, qui soutient le marché libre, la concurrence et le rôle du privé. Laws applique ces principes au système de sécurité sociale britannique en raison de l’expérience des pays européens qui parviennent à fournir un meilleur service de santé que le Royaume-Uni tout en améliorant le choix du prestataire, la concurrence et de meilleurs conditions d’accès, notamment pour les foyers modestes (Laws 2004b : 209)6. Parmi les possibilités de réforme proposées, on retrouve l’alternative au service médical public (National Health Service) proposé par le secteur privé (Laws 2004b : 203) ou
4 Nous remarquons que les deux candidats au leadership du parti en 2007, Chris Huhne et Nick Clegg, furent élus aux élections européennes en 1999.
5 En anglais, « a plurality of providers » (Cable 2004 : 160).
6 Dans la version originale, « This country should be looking at some of the experiences of those European nations who succeed in delivering health services with greater choice and competition than our own, but also with better health outcomes and fairer access for lower income groups » (Laws 2004b : 209).
un système de santé financé par des mutuelles (Laws 2004b : 207). Comment justifier ces principes ? Dans quel but The Orange Book fut-il publié ?
Selon David Laws (cité dans Bowers 2012 : 130), la stratégie du parti se trouvait souvent en décalage avec ses origines libérales ; d’où un sentiment de frustration ressenti par certains membres des Liberal Democrats. Le parti souffrait d’un « syndrome d’opposition », symptôme de paresse, où il s’opposait à tout ce que faisait le gouvernement du jour. Cette situation conduisait le parti à se définir en fonction de son opposition au lieu de ses valeurs et de ses principes libéraux, sans oublier une tendance vers des solutions étatistes aux problèmes du pays :
‘A few of us felt a sense of frustration about party policy,’ says Laws. ‘→e felt that, quite often, policy had got disconnected from the liberal roots of the party, and that we suffered too much from a lazy “oppositionitis” where we would oppose anything the government of the day was doing. It led to a frustration that we were being defined, not by our own values and liberal policies, but by being opposed to whatever was being done by the government. →e also had a tendency to go for rather statist solutions to many of the problems that society faced.’
(Bowers 2012 : 130) Les Liberal Democrats se donnaient une étiquette de « droite » en raison de la renaissance du libéralisme économique, et certains membres du parti remettaient en question leur appartenance (Bowers 2012 : 131). De ce fait, certains membres se demandaient non seulement s’ils s’alignaient sur les travaillistes, mais aussi s’ils s’étaient trompés de parti politique (ou si les auteurs de The Orange Book devaient changer de parti)7 :
In principle it all sounds very positive and admirable, and the party leader, Charles Kennedy, even wrote a foreword to it. But there were two problems. One was that the call for a revival of economic liberalism led to the media tagging it a ‘lurch to the right’ for the Lib Dems, which in turn prompted many Lib Dems who felt they were on the left of British politics but just not in the Labour camp to wonder whether they were in the wrong party (or whether the authors were in the wrong party). The second was that at least one author claims not to have seen the chapter Laws himself wrote about reforming the National Health Service until it was published, and that was the chapter that was quoted most often by those saying The Orange Book was a right-wing publication.
(Bowers 2012 : 131) Par ailleurs, les partis politiques n’étaient pas à l’abri de doutes sur leur capacité à gouverner le pays. Avant les élections parlementaires de 2010, la réputation de chacun des
7 Ici, Bowers (2012 : 131) fait allusion à deux critiques de l’ouvrage The Orange Book, malgré un avant-propos rédigé par Charles Kennedy, ancien leader du parti, et un ensemble positif et remarquable. Si l’appartenance politique est la première critique, la deuxième est liée au chapitre rédigé par Laws, car l’un des auteurs affirme que son contenu n’avait pas été porté à sa connaissance avant publication.
partis politiques était connue. Le parti conservateur fut au pouvoir pendant dix-huit ans. Or, sa manière de gouverner était bien connue, tant des entreprises que des syndicats, tant des foyers aisés que des personnes aux revenus modestes. En revanche, le mandat le plus récent des Libéraux datait de 1922. Par conséquent, Gerard (2011 : 17) relève un paradoxe : les coalitions favorisent l’unité et font appel aux points forts de deux partis politiques. Or, selon lui, le parti conservateur était considéré comme compétent mais totalement désagréable, tandis que les Liberal Democrats étaient agréables mais profondément incompétents (Gerard 2011 : 17)8. De plus, dans les dernières années du Liberal Party, le parti conservateur était souvent considéré comme son adversaire, tandis que le parti travailliste était son concurrent (Bowers 2012 : 239)9. Lors des élections de 2010 les paradoxes se multiplient.
1.2. Le paradoxe d’une coalition
Face à un parlement sans majorité, c’est la décision de former un gouvernement de coalition qui a retenu l’attention des experts. Plus précisément, ce sont des décisions macro-économiques et des coupes budgétaires difficiles qui ont retenu l’attention de la communauté internationale (Gerard 2011 : 17-18). Par consequent, Gerard (2011 : 18.) affirme que les Liberal Democrats ont détoxifié le Conservative Party, tandis que les conservateurs ont sûrement aidé à rendre les Liberal Democrats moins vagues10. Malgré la coopération de deux
partis politiques dont l’idéologie est parfois contrastée, et qui se voyaient tous deux en opposition avant le 6 mai 2010, la coalition britannique a mis en place un projet commun pour la durée de son mandat de cinq ans. Gerard (2011 : 18) met l’accent sur la notion de « compromis » à caractère éphémère, mêlée de stratégies. Selon lui, la coalition présente un avantage plus insignifiant : les deux partis politiques dont leurs traditions et leur rivalité remontent à des siècles doivent relever le défi en trouvant un terrain intermédiaire. Les relations personnelles en sus des relations politiques donnent lieu à de nouveaux liens d’amitié et à des ruptures, tant au sein d’un parti politique qu’entre deux partis, car le politicien astucieux est capable de former de nouvelles alliances (Gerard 2011 : 18) :
8 Dans la version originale, « Not only do coalitions foster unity, they draw on strengths of two parties. Crudely, the traditional perception was that Conservatives were competent but thoroughly nasty, Liberal Democrats nice but thoroughly incompetent » (Gerard 2011 : 17).
9 Dans la version originale, « Indeed even in the latter years of the Liberal Party – before the Social Democrats and the Liberal Democrats came along – the growing mindset was that Labour was the competition and the Conservatives the opposition » (Bowers 2012 : 239).
10 Dans la version originale, « The Lib Dems have toxified the Tories; perhaps the Tories have helped de-“woolify” the Lib Dems » (Gerard 2011 : 18).
There is a more trivial advantage to coalition […]. The dynamic of government with two parties is hugely more compelling, as rival traditions with enmities stretching back centuries suddenly find they must compromise. As well as the political there is the personal, as friendships forge and fragment, within parties and between them, as the shrewd politican fashions new alliances.
(Gerard 2011 : 18) Le constat est confirmé par Norman Baker, député Liberal Democrat (cité dans Bowers 2012 : 241). Selon ce député, les concitoyens européens seraient étonnés, voire stupéfaits, que les politiciens britanniques aient pu former une coalition en aussi peu de temps et avec un programme aussi détaillé. Par ailleurs, il y avait une adhésion intellectuelle au sein du parti sur le principe qu’il fallait saisir l’occasion, grâce au chiffres et au fait que les conservateurs avaient proposé un compromis favorable. Malgré un cœur lourd, Norman Baker était favorable à cette coalition. L’accord avec le Conservative Party a ainsi vu le jour :
‘In fact our European neighbours would be astonished that we could put a coalition together in such a short space of time, especially with such a detailed programme – it’s almost incredible. There was an intellectual acceptance within the party that this was our chance, helped by the numbers, and by the fact that the Tories were offering quite a lot and the deal was a good one. My heart said no but my head said yes, and that’s where we ended up.’
(Norman Baker, cité dans Bowers 2012 : 241) Malgré cette cacophonie, une solution se présentait. Il ne s’agissait pas d’une stratégie à court terme pour servir de gain personnel. La mise en place d’une coalition responsable et capable de prendre des décisions budgétaires dans l’intérêt national était une rupture avec l’échec de nombreuses coalitions à l’étranger (Laws 2010 : 267). Selon Gerard (2011 : 269-290), le « fair play » et la volonté de compromis s’inscrivent dans la tradition britannique, et l’opinion publique s’attend davantage à ce que les députés travaillent ensemble. Laws (2010 : 267) affirme que la coalition était à la fois dans l’intérêt du pays et dans l’intérêt de chacun des partis politiques. Par ailleurs, à défaut d’un gouvernement stable et fort, une deuxième campagne électorale aurait été probable en automne 2010 et les Liberal Democrats aurait été susceptibles de perdre des députés, car ils auraient été tenus responsables de toute instabilité politique (Laws 2010 : 267).
Selon Bowers (2012 : 239), Nick Clegg, le leader des Liberal Democrats, avait confiance en la coalition avec le Conservative Party, tandis que son parti avait de nombreuses réserves. Dans son analyse rétrospective de l’époque, Clegg justifie une décision difficile dans l’intérêt national. Malgré un résultat décevant, un point de vue négatif à propos d’une coalition avec les conservateurs et des opinions divergentes à l’égard de la position des
Liberal Democrats, le parti adoptait néanmoins une position soudée lors de ses débats, ses réunions nocturnes et son congrès à Birmingham (Bowers 2012 : 240) :
Looking back on that period, Clegg says ‘I had a profound sense of pride in our country, that we had made a very difficult decision in the national interest, and most importantly we had made it collectively. →e started out disappointed at our own result, and as a party naturally with great scepticism about going into government with the Conservatives. But throughout many long, often late-night meetings, we developed a maturity, a team feeling, which extended to the whole party at the conference in Birmingham. →e are such a diverse bunch at times, but when it came to the crunch, when it came to providing government for the nation at a time when both the country and the markets were craving stability, we had a room full of MPs with various shades of liberal opinion willing to come together to make a very difficult decision. Some knew that the moment they went into coalition with the Tories it would be difficult for some of our supporters, so to still take that decision in the national interest was something that was very impressive.’
(Bowers 2012 : 240) C’est dans un contexte de négociations, tant avec l’adversaire qu’à l’intérieur du parti, de compromis et de raisonnement, que l’intérêt du discours politique se manifeste. Le début de la coalition contraste-t-il avec les années et les mois qui précèdent les élections de 2010, période de conflit politique et de campagnes électorales ? Si la course au pouvoir se manifeste par l’opposition et la rupture avec le gouvernement, un parti qui arrive au pouvoir ne peut plus se permettre de lutter contre le gouvernement. La mise en place d’un gouvernement de coalition en 2010 est donc une étape charnière dans l’évolution des Liberal Democrats. Le parti est passé de l’opposition à la gouvernance, de l’indépendance au compromis, de la manifestation à la gestion. Or, la situation au sein d’une coalition serait susceptible d’être encore plus délicate. Tous les partenaires d’une coalition doivent assurer, à terme, en évitant d’agir en traître, ce qui pourrait déstabiliser la coalition, voire sa rupture. Mais aux yeux des électeurs, la réputation d’une coalition peut montrer des inégalités entre ses composantes. Que le public ait très peu d’estime ou non pour ses élus, ses remarques et ses ripostes sont d’habitude inoffensives, mais, selon Bowers (2012 : 248), la docilité de public britannique face à ses élus était mise à l’épreuve en automne 2010 :
There’s a lovely perception about Britain that our politics is very harmless and genteel. People make fun of it, and these days hold their politicians in fairly low esteem, but there’s a sense that British politics is civilised, because you can say what you want. It’s true that you don’t get thrown into prison for your beliefs (unless they’re likely to cause civil unrest or compromise national security), but the idea that you can say what you want and the worst that that will happen to you is a bit of gentle ridicule is not one of those close to Nick Clegg would share following the autumn of 2010.
(Bowers 2012 : 248) Même si la protection de la police est d’habitude réservée au Premier ministre et au
Nick Clegg11, vice-Premier ministre, que ce dernier en a bénéficié aussi (Bowers 2012 :
248 249). Devant les réactions du public face à la politique de la coalition, les Liberal Democrats devaient se positionner de manière à justifier leur politique, à montrer l’exemple et à rester convaincant. Ils devaient gérer leurs relations avec le parti conservateur est en assumant un rôle de « partenaire ». L’analyse du discours prend place dans ce contexte unique dans la culture politique britannique.
1.3. L’analyse du discours et la perspective diachronique
Les élections générales de 2010 furent précédées par celles de 2005 car la durée d’un mandat est de cinq ans et trois mois maximum. Le slogan du manifeste de 2010 se traduit comme suit : « Des changements qui marchent pour vous »12. Les quatre axes principaux
apparaissent sous les rubriques suivantes : la politique de taxation, la politique de l’éducation, la politique économique, la politique anti-corruption (Clegg 2010 : 9-10)13. Comme le
manifeste en témoigne, la notion de justesse est le noyau des propos de ce parti : l’élaboration de cette politique fut pilotée par un principe fondamental, celui de la justesse, car malgré les difficultés éprouvées, les Liberal Democrats étaient conscients des possibilités pour s’en sortir et construire un avenir plus équitable et durable (Clegg 2010 : 11)14. Le manifeste nous
invite à analyser le discours des Liberal Democrats avant et après la coalition, en fonction de ces quatre axes.
Si l’utilité de l’analyse de la période de la coalition est pertinente pour les raisons énoncées ci-dessus, il convient également de mettre en parallèle le discours des Liberal Democrats au pouvoir et leur discours pendant leur période dans l’opposition15. La publicité souhaitée par le parti politique est-elle faite pour les mêmes raisons et aux mêmes fins lorsque celui se trouve en opposition ou en coalition ? A cela s’ajoute la question de la campagne électorale, toujours en amont. Selon Laws (2010 : 263), la coalition entre les Liberal Democrats et le parti conservateur n’était pas courue d’avance, même si les perspectives
11 Selon Bowers (2012 : 248-249), la protection fut renforcée suite à de nombreuses manifestations et d’actes de délinquance par des manifestants devant sa maison au sud-ouest de Londres.
12 Dans la version originale, « Change that works for you » (Clegg 2010).
13 En anglais, « our tax plan », « our schools plan » et « our economic plan » et « our plan for cleaning up politics » (Clegg 2010 : 9-10).
14 Dans le manifeste, « In formulating these policies we have been driven by our one abiding concern: fairness. →e know these are difficult times. But we also know there is a way out, a way to build a fairer, greener and stronger future » (Clegg 2010 : 11).
15 La question de la durée de chacune des périodes fera l’objet d’une analyse en (2.3). Il n’en reste pas moins que la quantité du matériel disponible peut avoir incidence sur la sélection du matériel.
d’une coalition entre les Liberal Democrats et le Labour Party semblaient peu favorables. En outre les Liberal Democrats et le parti conservateur furent longtemps des ennemis, motivés par une forte suspicion réciproque (Laws 2010 : 263) :
Of course, the fading prospects of a Lib Dem–Labour coalition did not mean that there was any inevitability at all about the formation of a Lib Dem–Conservative coalition. Indeed, for years, the two parties had been the bitterest of enemies at →estminster, and regarded each other with mutual suspicion and hostility.
(Laws 2010 : 263) Il convient de voir si la façon de se positionner des adversaires devient plus nuancée lors de l’accès au pouvoir d’une coalition. En outre, non seulement s’agit-il d’un discours vis-à-vis d’autres partis politiques, mais aussi tout parti politique doit prendre en compte l’opinion publique et le rôle des médias. Dans le cas d’un « troisième » parti politique, la question de l’opinion publique est nuancée par la question de la couverture médiatique des Liberal Democrats, comme l’explique Bowers (2012 : 251). D’après lui, de nombreux membres de l’équipe pensaient préférable d’être diabolisés plutôt qu’être mis à l’écart. Ils se souviennent de l’époque où le parti luttait pour une reconnaissance médiatique pour Clegg, où les médias le considéraient comme une personnalité qui enrichissait le paysage politique sans toutefois être pris au sérieux, et pas toujours par son propre parti, alors que ↑ince Cable brillait (Bowers 2012 : 251). Même si la stratégie publicitaire était avantageuse, elle pouvait se révéler dangereuse. Les Liberal Democrats, sous la houlette de Clegg, étaient davantage respectés lorsqu’ils n’étaient pas surveillés, contrairement aux [deux] élections depuis le début de la coalition où le parti connut de mauvais résultats (Bowers 2012 : 251). Le constat de Bowers (2012 : 251) l’amène à affirmer que les électeurs sont conscients de la mauvaise publicité :
There’s a belief among many of his staff that it’s much better to be demonised than ignored. They remember the time when they were fighting for publicity for him, when the media viewed Clegg as a figure who added a bit of colour to the political spectrum but wasn’t taken seriously, perhaps not even by his own party while ↑ince Cable’s star shone so brightly. In publicity terms there may be something in that, but in electoral terms it’s much more hazardous. Clegg’s Lib Dems did very well when there was less scrutiny on them, and the hammering they took in the two rounds of elections since the coalition came into being – the first of which took place after a year of Clegg-bashing by the media – suggests that being demonised does seep through to many voters.
(Bowers 2012 : 251) Dans l’hypothèse où l’opinion publique ne peut jamais être neutre, il n’en demeure pas moins que la médiatisation des Liberal Democrats en coalition allait être susceptible d’amener à un nouveau discours. La présente étude est motivée principalement pas la
souplesse d’une coalition dans un contexte qui ressemble vraisemblablement à un saut dans l’inconnu par rapport aux décennies précédentes dans la culture politique britannique16. La
recherche de nouvelles stratégies politiques est-elle révélatrice de nouvelles stratégies de discours politique ?
2.
YouTube en contexte
Le besoin de diffuser le message et de toucher non seulement les électeurs mais aussi les militants rend nécessaire l’utilisation de tout moyen de communication rapide, attirant et efficace. La nécessité de contacter les adhérents à la dernière minute ou de publier les débats, les entretiens ou les discours qui coûtent trop cher à diffuser sur les chaînes télévisées peuvent désormais être émis sur des plates-formes numériques. Nous avons choisi d’analyser les extraits vidéo en ligne et non des extraits télévisés. Si une analyse multimodale s’est imposée à nous, c’est parce que la technologie à la disposition du public permet une large diffusion de l’audiovisuel. En outre, il existe toute une gamme d’outils à la disposition du chercheur. Mais le développement d’Internet nous pousse à réévaluer ses fins, ses moyens et son utilité vis-à-vis de l’individu. Baym (2010 : 3) résume le dilemme avec pertinence. En effet, la communication entre individus qui dure plusieurs millénaires aboutit à la capacité à communiquer à des vitesses très rapides, ce qui nuit à une connaissance sociale profondément ancrée dans la conscience collective (Baym 2010 : 3). La passerelle numérique perpétue ces perturbations et en présente d’autres. Les nouvelles questions qu’elle soulève tant pour les chercheurs que pour les profanes sont présentées comme suit (Baym 2010 : 3) :
- Comment aboutir à une maîtrise des technologies et à une perte de liberté ?
- Que signifie la communication personnelle alors qu’elle passe par un moyen de communication de masse ?
- Qu’est-ce qu’un moyen de communication de masse si elle sert de communication personnelle ?
- Que signifient « public » et « privé » de nos jours ? - Que signifie être « vrai » ?
16 Gerard (2011 : 270) résume le caractère de nouveauté de la coalition avec pertinence. Il faut oser former une coalition tout en militant sans pitié pour son parti de la même façon que les adversaires défendent leurs intérêts, et, avant, tout, rester solidaire : « As for the Lib Dems, the historical lesson of coalitions is clear: be bold and enter coalition, but ruthlessly pursue party advantage as rivals will, and above all hang together ».
After millennia as creatures who engage in social communication face to face, the ability to communicate across distance at very high speeds disrupts social understandings that are burned deep into our collective conscience. Digital media continue these disruptions and pose new ones. They raise important questions for scholars and lay people alike. How can we have so much control yet lose so much freedom? →hat does personal communication mean when it’s transmitted through a mass medium? →hat’s a mass medium if it’s used for personal communication? →hat do private and public mean anymore? →hat does it even mean to be real?
(Baym 2010 : 3) Dans le cas d’un parti politique, comment exploiter ces nouvelles technologies ? Que diffuse-t-on au public ? Comment transmettre le message politique par l’intermédiaire d’un espace numérique personnalisé ? Quelle position adopter entre l’espace public et l’espace privé ? Comment gérer ces médias sans que le message politique ne soit détourné par un détracteur ? A quel moment les nouveaux média deviennent-ils pertinents dans le répertoire disponible ? A la question de la généralisation des médias, Baym répond :
The fact that we no longer engage in either utopian or dystopian discourses about the landline telephone, or, for that matter, the alphabet is evidence of how successfully earlier technologies have been domesticated.
(Baym 2010 : 45) Le point de départ de notre analyse repose sur la présence des Liberal Democrats en ligne et leur interaction avec ces nouvelles technologies, même si celles-ci sont toujours en cours d’apprivoisement.
2.1. L’analyse multimodale dans le cadre des médias
Internet est accessible à l’échelle mondiale. Or, en fonction du développement et des lois locales, il a donné à l’individu une liberté incontournable reposant sur l’épanouissement de la connaissance du monde. Hartley (2009 : 133) explique que la poursuite d’une technologie « sociale » habilitante, qui est omniprésente est répandue, est désormais une réalité. En outre, ces nouveaux médias jouent un rôle d’archivage et d’accumulation de la connaissance, en complément aux médias traditionnels et non en remplacement (Hartley 2009 : 133) :
[I]t is now possible to look for an enabling social technology, with ubiquitous and near-universal access, where individual agents can navigate large-scale networks for their own purposes, while simultaneously contributing to the growth of knowledge and the archive of the possible. The Internet has rapidly evolved into a new ‘enabling social technology’ for knowledge. And just as ‘new’ media typically supplement rather than supplant their predecessors, it relies on both and everyone.