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L'épreuve de la bataille (1700-1714)

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232 p., 2007, 978-2-84269-816-4. �hal-03172358�

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L’épreuve de la Bataille (1700-1714)

Dorothée MALFOY-NOËL

FRE 3016 C.N.R.S. États — Sociétés — Idéologies — Défense (ESID)

Presses universitaires de la Méditerranée

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Les analyses et les jugements portés dans cette étude sont strictement

personnels et n'engagent que l'auteur.

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Sommaire

1 Préface . . . . 9 2 Introduction . . . . 13 3 Les réalités du champ de bataille . . . . 19 4 Le moral du combattant à l’épreuve du

champ de bataille . . . . 67 5 Forger le courage au champ de Mars : les

ressorts du combattant . . . . 141

6 Conclusion . . . . 227

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Préface

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Peut-on écrire la bataille sans avoir soi-même croisé les mille visages de la guerre ? Comment l'historien peut-il rendre compte de l'expérience combattante ?

Ces deux questions qui habitent tous les historiens essayant d'appréhender la guerre par les hommes qui l'expérimentent e ectivement, Dorothée Malfoy-Noël a choisi de les a ronter dans cet ouvrage qu'elle consacre aux combattants de Louis XIV.

Inscrivant sa démarche et sa ré exion dans le sillage de ses principaux prédécesseurs, cette jeune historienne s'appuie notamment sur les travaux pionniers d'Ardant du Picq, ceux d'André Corvisier, de John Keegan, de Jean Chagniot ou encore d'Olivier Chaline, qu'elle interroge, discute, prolonge dans une conversation à plusieurs voix, soutenue et particulièrement féconde.

L'auteure de ce livre pratique ce qu'il est convenu d'appeler la

« Nouvelle histoire militaire », une histoire attentive aux apports des autres sciences sociales, une histoire aussi qui ne se contente pas d'observer la bataille du xviii

e

siècle à distance, depuis un promontoire et au travers des seules lunettes royales ou prin- cières. Au contraire, l'histoire ici déployée fait descendre le lec- teur sur le champ de bataille, à hauteur d'homme ; elle tente de restituer le combattant véritable en soulevant le voile trompeur des représentations dominantes.

À l'instar des historiens des grandes tragédies du xx

e

siècle soucieux d'atteindre la réalité accessible des expériences humaines les plus douloureuses, Dorothée Malfoy-Noël convoque et explore de nombreuses sources, et particulièrement la littérature de témoignage, a n d'appréhender au plus près les pratiques des combattants, mais aussi leurs sensations, leurs perceptions, leurs sentiments, dans toute leur diversité.

La peur, cette inséparable compagne du courage, la discipline

imposée mais aussi celle acceptée, le moral, dans ses multiples

et subtiles uctuations, l'esprit grégaire et l'esprit de corps, les

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cadres sociaux, politiques et culturels de l'obéissance, de la vaillance et de la défaillance, le rôle souvent décisif des chefs sur la grande scène du théâtre de la guerre, les contraintes du sens de l'honneur, sans oublier la violence, la sou rance et la mort, celle que l'on reçoit et celle que l'on in ige, tel est le programme de cette belle étude.

C'est pour cela qu'elle intéressera bien au-delà des seuls histo- riens modernistes tous ceux qui cherchent à approcher l'expé- rience guerrière au plus près du choc du combat. Et si notre équipe s'enorgueillit de la publier aujourd'hui dans sa Collec- tion Premières Armes — la bien nommée — dédiée aux travaux de ses jeunes chercheurs, c'est qu'elle enrichit encore une tradition scienti que qui depuis quatre décennies distingue l'Université de Montpellier et qu'elle témoigne du prometteur talent d'une nouvelle génération de chercheurs.

Frédéric Rousseau Directeur de l'ESID FRE 3016 C.N.R.S.

Université Paul-Valéry — Montpellier –III

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Introduction

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Séduite par un regard pluridisciplinaire sur l'histoire mili- taire et par le courant de la nouvelle histoire-bataille, mon che- minement intellectuel m'a amenée à m'interroger sur les réali- tés de l'expérience combattante dans la bataille sous l'Ancien Régime, événement envisagé comme révélateur des mentalités et des comportements humains qui se manifestent dans toute leur intensité en situation de paroxysme. C'est considérer, à la suite d'Olivier Chaline, que la violence de la bataille « donne à voir ce qui est d'ordinaire dissimulé par les usages de la vie quo- tidienne [...] On se bat avec tout ce qu'on est

1

». Replacer les sol- dats de Louis XIV au cœur du combat implique de briser l'unifor- mité qui pèse sur les comportements humains dans la bataille et qui simpli e l'homme jusqu'à ne plus en percevoir la silhouette dans les assauts bien réglés d'une chorégraphie insensée. C'est tenter de retrouver l'homme derrière les masques interposés par des codes de représentation multiséculaires. Cette entreprise est complexe, à bien des égards, mais la juger impossible, parce que se risquant à l'interprétation et s'exposant à l'anachronisme, serait une fâcheuse démission qui ne tiendrait pas compte de la richesse des sources dont le chercheur dispose, tout particulière- ment de la littérature de témoignage. Ce serait également ne pas reconnaître à leur juste valeur les apports de la collaboration plu- ridisciplinaire qui enrichit sans commune mesure son rapport à son objet. En n, ce serait oublier que les sources se trouvent par- fois ailleurs que dans les mots, inscrites dans de nombreux objets (en particulier ceux qui jadis donnaient la mort), ou dans le sol des champs de bataille. La nouvelle histoire-bataille a démon- tré que cette recherche du combattant dans la bataille n'était pas vaine, et cette étude doit beaucoup à de nombreuses autres qui la précèdent.

1. Chaline, O., La Bataille de la Montagne Blanche, 8 novembre 1620 : un mystique

chez les guerriers, Noisy-le-Grand, éd. Noésis, p. 15-16.

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Envisager la bataille en tant qu'expérience humaine, dans toutes ses dimensions, c'est d'abord chercher à restituer l'atmo- sphère du champ de bataille, si tant est que l'on puisse la sépa- rer des sensations qu'elle imprime sur le corps et sur l'esprit du combattant. Cette distinction, toute arti cielle qu'elle soit, per- met d'envisager la multitude des agressions sensorielles endu- rées par les individus sur le champ de bataille. Il s'agit donc d'in- terroger le point de vue et les perceptions du combattant qui n'a pas nécessairement conscience de l'ensemble de l'action depuis le poste qu'il occupe et vit la bataille à son niveau. Si ces para- mètres semblent parfois insaisissables, ils sont une donnée incon- tournable qui a joué un rôle non négligeable dans le déroulement de la bataille.

Il conviendra de s'intéresser par la suite à une dimension essentielle dans le déroulement du combat, dont le colonel Ardant du Picq avait souligné l'importance, à la n du xix

e

siècle : la défaite comme la victoire sont d'abord morales

1

. Il s'agit donc d'étudier les forces qui mènent et soutiennent le combattant dans la bataille, et celles qui l'en détournent. C'est pourquoi il est nécessaire de réinsérer la bataille dans la longue durée a n d'ap- préhender les cadres sociaux dans lesquels l'événement-bataille a lieu. Pour ce faire, il est indispensable de ne pas se limiter aux seuls récits de bataille mais de chercher des indices en amont et en aval pour tenter de dévoiler l'emprise des liens, des soutiens et des valeurs qui in uencent les comportements, ainsi que leurs éventuelles limites.

À l'échelle du combattant, peur et sou rance s'imposent comme les données essentielles de la bataille. La peur n'est pas antinomique du courage : elle est une manifestation naturelle chez tout individu qui possède la conscience de sa propre vul- nérabilité, du danger et de l'éventualité de sa mort. Puisque la peur est inévitable, l'art du tacticien réside dans sa gestion sur le champ de bataille, car elle est aussi une arme lorsqu'elle est semée dans les rangs de l'ennemi et se mue en terreur sous l'e et de la pression morale. Cette analyse nécessite un examen minu-

1. Ardant du Picq, Ch., Études sur le combat, Paris, Champ Libre, 1978, p. 35.

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tieux des facteurs déclencheurs, des manifestations et des réper- cussions de la peur au combat. Au-delà, elle doit également envi- sager la notion de sou rance, morale autant que physique, souf- france omniprésente et multiforme qui ébranle la résolution du combattant et agit activement sur sa combativité. L'étude du rap- port de l'homme à la mort et à l'expérience de l'horreur apparaît être un aspect central de ce questionnement.

À la lumière de cette analyse, il conviendra de s'interroger sur les ressorts du soldat dans la bataille et de tenter de comprendre quels sont les mécanismes qui contiennent les e ets nocifs de la peur et permettent au combattant de tenir dans les conditions les plus extrêmes de violence et de sou rance. Car le courage dans l'action est une vertu « forgée » bien avant le combat, qui active des soutiens préexistants. C'est par exemple l'instauration de la con ance et l'« acceptation » de l'obéissance à un chef qui exerce son autorité par di érents procédés qui vont de la violence phy- sique et verbale à l'exhortation par l'exemple ou par la stimula- tion de passions de di érente nature. Il faudra également accor- der une attention particulière aux mécanismes de la discipline comme aux phénomènes de solidarité au sein de la compagnie ou du régiment, ainsi qu'aux phénomènes d'émulation et de riva- lité qui rappellent l'importance du regard de l'autre, mais qui ne doivent pas éluder les notions plus abstraites de courage « indi- viduel » et d'ardeur personnelle au combat.

Cette approche « humaine » de la bataille a pour contexte la

guerre de Succession d'Espagne. Il eût été intéressant d'élargir

cette analyse aux récits de langues étrangères a n de proposer

une analyse de la bataille à l'échelle du combattant, débarrassée

de tout caractère national. J'ai tenté de diversi er ce corpus autant

que faire se pouvait ; toutefois, je ne peux évidemment pas reven-

diquer un caractère européen pour cette étude.

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Les réalités du champ de

bataille

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Les uniformes éclatants, les épées rutilantes dont les éclats se projettent sous le soleil, les étendards ottant au vent alignant leurs devises comme autant de cris de guerre, la foule en bon ordre dans une plaine immense, le présage de la violence et de la mort de masse... La bataille est superbe. Ainsi, le chevalier de Quincy s'émerveille-t-il devant les armées rangées, prêtes à a ronter les tumultes de la bataille : « Comme il faisoit un fort beau soleil, c'étoit un véritable plaisir de voir ces deux armées si près l'une de l'autre ; car notre droite étoit à la portée du fusil de leur gauche. Spectacle n'a jamais si bien frappé les yeux ! Nous découvrions, sur la crête des hauteurs où nous marchions, la tête et la queue de leur armée, et, du même coup d'œil, nous voyions la nôtre, qui s'avançoit èrement vers elle

1

». L'heure du combat approche. Le canon se fait alors entendre. C'est ce moment solen- nel, cet instant fatidique que les peintres ont tenté de saisir. La beauté scénique de la bataille tient au déchaînement aveugle et extrême de la violence meurtrière. Chorégraphie superbe dont les pas sont, semble-t-il, savamment réglés par avance par un commandant en chef tout-puissant, ses topiques sont connus, sa violence ainsi emprisonnée dans de glorieux motifs ne fait plus trembler. Ardant du Picq constatait avec raison que l'admiration pour le guerrier relève d'un idéal primitif : « C'est que l'homme aime à s'admirer dans sa force et dans sa vaillance

2

». Cepen- dant, derrière l'esthétique des conventions de représentations guerrières, sous la fumée et la poussière du champ de bataille, l'horreur est omniprésente. À hauteur d'homme, la bataille est un déchaînement sanglant et inintelligible. Les agressions sont multiples, la peur oppressante. Les sens en éveil, le combattant passe les portes de l'Enfer. Qu'y a-t-il derrière les motifs écla- tants de l'horreur codi ée ?

1. Quincy, Mémoires, Paris, H. Laurens, 1898-1901, t. II, p. 149-150.

2. Ardant du Picq, Ch., op. cit., p. 173.

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A Théâtres d’opération et condition humaine A.1 Mortelles saisons

L'année militaire se divise en deux périodes : la campagne, qui se déroule en théorie entre le 1

er

avril et le 30 septembre, et le « semestre », du 1

er

octobre au 30 mars, pendant lequel les armées cessent les hostilités pour entrer en quartiers d'hi- ver et reconstituer leur potentiel. Néanmoins, ce calendrier n'a pas cours dans les armées qui combattent sous le climat médi- terranéen. Sur le territoire espagnol ont été instaurés des quar- tiers de rafraîchissement, pendant la saison estivale, où les cha- leurs excessives sont trop pénibles pour une quelconque entre- prise. Les quartiers d'hiver sont donc repoussés et écourtés. Les dates prévues ne sont pas toujours respectées et il arrive parfois qu'une armée tente de surprendre l'armée adverse dans ses quar- tiers d'hiver. Ces trêves sont nécessaires pour la reconstitution des e ectifs : le semestre d'hiver est l'occasion de procéder au recrutement. Les batailles sont souvent consenties ou souhaitées en début ou en n de campagne pour des raisons fort simples.

Porté par le « mythe » de la bataille décisive, sûr de son potentiel, le commandant en chef désire parfois la bataille en début de cam- pagne parce qu'elle o re la possibilité de porter un coup fatal à l'ennemi. S'il est vaincu, il s'agira de pro ter de l'avantage pour le mettre dans l'impossibilité de continuer la campagne et donc la guerre. Le général moins assuré de sa supériorité ne consent la bataille qu'en n de campagne, opération, dans une certaine mesure, moins risquée. S'il est vaincu, il retournera ciel et terre pour reconstituer ses forces pendant les quartiers d'hiver.

Le calendrier militaire correspond, en de nombreux points, au

calendrier agricole. De ce fait, les armées piétinent les champs

aux moments les plus inopportuns, saccageant et dérobant les

récoltes. Si l'on écarte ici volontairement l'examen des rapports

entre civils et militaires qui n'intéressent pas directement notre

étude, l'état des champs et des plaines est à prendre en considéra-

tion dans l'analyse de la bataille à l'échelle humaine : la hauteur

et la densité de la végétation in uent, en e et, sur la vitesse du

pas mais aussi sur la possibilité de marcher en bon ordre, sur

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l'e ort physique et sur la visibilité. Ainsi, après la bataille du camp de Schellenberg, la retraite chaotique des troupes de l'élec- teur de Bavière se trouve-t-elle encore perturbée, selon M. de La Colonie

1

, par la hauteur des blés d'un champ, parmi lesquels fuyards et blessés tentent de se dérober aux yeux des cavaliers ennemis qui poursuivent les vaincus pour les dépouiller.

Les principales batailles de la guerre de Succession d'Espagne ont lieu au printemps ou en automne. Les données climatiques et les conditions météorologiques in uent sur le déroulement de la bataille, et à plus forte raison sur le vécu des hommes. Un exemple de l'action de ces données sur la menée des opérations militaires est celui du brouillard qui dérobe les manœuvres enne- mies aux yeux des combattants. Ses e ets psychologiques autant que tactiques sont indéniables. Je ne dispose pour l'heure que des informations sporadiques fournies par les mémoires et les correspondances. Quelles sont les épreuves imposées aux corps ? Quels sont les e ets du froid ou de la chaleur, de l'humidité ou de la sécheresse sur les hommes qui doivent combattre ?

Les vêtements fournis aux combattants sont-ils adaptés au cli- mat ? Quels sont les tissus employés pour la fabrication des uni- formes ? Cette information des plus instructives permettrait d'en- visager les propriétés de ces tissus telles que leur degré approxi- matif de perméabilité, leur résistance au froid et à l'usure, etc. Le capitaine est responsable de l'entretien de sa compagnie. Sa répu- tation dépend étroitement de sa capacité à conserver une com- pagnie complète et bien équipée. C'est pourquoi les indications sur l'état des compagnies passées en revue et les mentions qui en sont faites dans les correspondances des militaires, ainsi que dans celle des intendants, peuvent être très précieuses, les infor- mations relatives à l'habillement des soldats étant fort rares. Une troupe miséreuse et dépenaillée est naturellement plus vulné- rable aux conditions météorologiques, indépendamment d'une donnée aussi insaisissable que la résistance de chaque individu aux rigueurs du climat.

1. La Colonie, Mémoires de Monsieur de la Colonie, Maréchal de Camp dans les

Armées de l'Électeur de Bavière, Bruxelles, Blois, 1737, t. I, p. 333-336.

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M. de La Colonie, lieutenant-colonel dans un régiment fran- çais mis à la disposition de l'électeur Maximilien-Emmanuel de Bavière, fournit dans ses Mémoires de précieuses indications quant aux e ets détestables du froid. En mars 1703, l'Empereur entreprit de surprendre les troupes de l'électeur dans leurs quar- tiers d'hiver. Le 3, en réponse à des exactions commises par les Impériaux contre les paysans bavarois, l'électeur aurait décidé une action contre la ville de Passau où se trouvait retranchée une garnison de l'Empereur aux ordres du général Schlick. M.

de La Colonie se souvient de la neige, encore épaisse en cette saison en plein cœur de la Bavière, et du froid perçant qui le t longtemps sou rir au cours de cette opération : « Ce fut pour nos Messieurs une occasion d'exercer leur haîne contre moi ; en e et, sans m'avertir de la précision de l'ordre qu'ils avoient, ils commencèrent à me poster avec ma Compagnie trois jours avant que la Garnison sortît de Passau, au milieu d'un bois de sapin, rempli de neige. Là exposé à un froid très violent, sans vivres, sans fourages ni aucunes précautions prises pour en avoir, il étoit naturel de croire que nous n'étions dans notre poste que pour quelques heures

1

». Mais la garnison de Passau ne sortit qu'au quatrième jour, laissant M. de La Colonie et sa compa- gnie dans cette piteuse situation : « La quatrième nuit ne me fût pas plus favorable que les trois précédentes ; on trouva de nou- veaux prétextes pour me poster de façon qu'il me fallut demeu- rer en bataille presque tout la nuit, sans débrider, & sans pou- voir faire de feu ; toute ma ressource contre la violence du froid, étoit de battre des pieds et des mains pour me réchau er

2

». Un début de campagne des plus pénibles, qui conduisit les troupes bavaroises à a ronter le général Schlick lors d'une bataille qui se déroula le cinquième jour à la sortie du village d'Heyzem- pirne. L'immobilité rend plus pénibles encore les e ets du froid et de l'humidité et appelle au mouvement. Le froid n'est plus évoqué dans le récit de l'a rontement, donnant à penser, par un habile e et de style, que la « chaleur » de l'action réchau e les

1. La C olonie, op. cit., t. I, p. 223.

2. Ibid., t. I, p. 224.

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hommes ! Au terme du récit de cette action, le mémorialiste se souvient alors à nouveau de la violence du froid dont il souf- frit une nuit encore, sou rance qui devient prétexte à théâtra- lisation : « J'eûs, pour ma portion de cette journée, l'honneur d'avoir essuyé deux grandes Bataille, aussi périlleuses l'une que l'autre ; & pour couronner l'œuvre ; je fûs encore commandé cette cinquième nuit pour garder sur le champ de bataille l'Artillerie

& les autres bagages que les Ennemis y avoient laissés, qui ne pûrent être déplacés que le lendemain au soir, faute d'équipages pour les conduire. Néanmoins, quoique la neige fût fort épaisse, je n'endurai pas tant de froid que les quatre nuits précédentes, parce que les Ennemis dans leur déroute, ayant mis le feu au Village, nous eûmes de quoi nous chau er amplement

1

». Une blessure immobilisante reçue dans de pareilles conditions était l'assurance d'une agonie qui, pour être parfois écourtée par un froid glacial, n'en était pas moins des plus cruelles, le ramassage des blessés n'étant pas systématique.

De même, la chaleur avait ses e ets pervers. Une chaleur torride lors des manœuvres en rangs serrés transformait un bataillon en véritable étou oir. L'o cier qui possédait des domestiques et un équipage pouvait parfois se dévêtir, l'homme du rang ne le pouvait pas, à moins d'user d'une « astuce ». En outre, la chaleur et la sècheresse du sol qui soulèvent beaucoup de poussière font sou rir les hommes de la soif, comme en témoigne Saint-Hilaire dans ses Mémoires : « ils trouvèrent de bonnes eaux et en abondance, ce qui leur fut un grand soula- gement ; car ils avoient sou ert continuellement de la soif, cau- sée par un soleil brûlant et un nuage épais de poussière dont ils étoient couverts et enveloppés, de sorte qu'ils ne pouvoient res- pirer sans tirer à eux autant de terre que d'air [...] Les chevaux et les bêtes de somme ne pâtissoient pas moins ; ce qui retardoit considérablement leur marche

2

».

En n, les données climatiques in uent également sur le fonc- tionnement des armes. Par exemple, la poudre humide pro-

1. La Colonie, op. cit., t. I, p. 227-230.

2. Saint-Hilaire, Mémoires, Paris, H. Laurens, 1903-1916, t. III, p. 312.

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voque une mauvaise combustion : les armes à feu mouillées font alors « faux-feu ».

A.2 Le théâtre de la destruction

La connaissance des données topographiques permet de com- prendre les choix stratégiques, parfois critiqués à tort, et la nature des erreurs qui sont souvent le fait d'une méconnaissance du terrain par le haut commandement. Bien que les champs de bataille s'étendent de façon exponentielle, nombreux sont les militaires qui considèrent la connaissance parfaite du terrain comme une garantie essentielle dans la bataille. Ainsi, le mar- quis de Feuquières prône-t-il cette nécessité, à laquelle il accorde un développement très conséquent dans ses Mémoires

1

, comme l'une des plus importantes maximes de l'art du commandement.

Elle doit déterminer les choix stratégiques. Cette maxime a tant de poids dans l'esprit du militaire que certains auteurs, tel le chevalier de Quincy, ne conçoivent pas que cette tâche soit délé- guée ou qu'on lui préfère la consultation de cartes : « En allant rejoindre le régiment, je vis le maréchal de Villars assis sous un arbre, environné de plusieurs o ciers généraux debout ; il exa- minoit une carte, apparemment du pays. Grand Dieu ! Etoit-ce le temps d'examiner une carte

2

? » Le chevalier ne cache pas sa désapprobation : « Faisons ici une petite ré exion. Je remarque que nous avons perdu presque toutes nos batailles faute aux généraux de ne pas reconnoître leurs terrains

3

». L'homme d'ex- périence utilise les données du sol. Elles lui permettent d'adap- ter ses e orts à la situation particulière dans laquelle il se trouve dans son secteur du champ de bataille. M. de La Colonie se sou- vient de la physionomie du camp de Schellenberg, couronnant une colline, dont il s'e orça d'utiliser le relief dans l'a ronte- ment : « il fut accompagné d'un nombre in ni de grenades, dont nous avions provision derrière nous dans plusieurs caissons ; le penchant du terrain en facilitoit la chûte jusques dans leurs

1. Feuquières, Mémoires de Monsieur le Marquis de Feuquières..., Londres, Dunoyer, 1736, 4 vol.

2. Quincy, op. cit., t. II, p. 353.

3. Ibid., t. II, p. 354.

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rangs, ce qui les incommodoient extrêmement, & ne contribuoit pas peu à donner à leurs Troupes de la répugnance pour une seconde attaque

1

».

Il importe également de prendre en compte la qualité du sol le jour de la bataille, donnée qui, pour trop souvent apparaître à l'historien comme un détail, in ue directement sur les capacités combatives et donc sur le déroulement de la bataille. Les récits de bataille sont bien souvent avares de détails sur ce point. Pour- tant, un sol humide ou un sol très sec produisent des e ets bien di érents. Le sol sec est beaucoup plus sonore et il ne faut pas négliger l'impact psychologique du bruit des pas des chevaux et de l'ennemi qui approche sur l'état d'esprit du combattant.

De plus, la marche soulève un nuage opaque de poussière dont Saint-Hilaire a signalé la pénibilité. À l'inverse, un sol humide et boueux présente l'inconvénient de ralentir la marche, d'accroître l'e ort musculaire, et de perturber l'ordre de la marche de l'infan- terie comme de la cavalerie. En outre, l'humidité pénètre, sans nul doute, à l'intérieur des souliers des combattants, provoquant les nombreux désagréments que l'on peut imaginer. Les maré- cages et marais ont bien souvent été à l'origine de problèmes, voire de désastres, dans la bataille. Dans la précipitation ou par négligence, ils ne sont pas toujours sondés. Aussi, tel marécage que l'on croyait impraticable et dont on avait négligé de protéger le front se révèle soudain tout à fait empruntable et l'ennemi s'y est déjà engagé avant que l'on ait pu parer à la faiblesse de sa défense, comme le démontre l'exemple de Ramillies (1706).

Il faut également examiner les distances parcourues par les combattants le jour de la bataille, paramètre dont les e ets sur les hommes sont autant physiques que psychologiques. Distance et vitesse de progression représentent souvent un e ort muscu- laire et physique important, qui vient s'ajouter à la pénibilité du transport de l'équipement, et aux fatigues endurées avant la bataille (manque de sommeil, faim, marche, etc.). L'éloignement entre les armées adverses produit en outre un e et d'intimida- tion car si les distances sont grandes et la vue dégagée, le com-

1. La Colonie, op. cit., t. I, p. 321.

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battant anxieux assiste à la lente progression de l'ennemi jusqu'à l'accélération nale. Cette marche à l'ennemi constitue une véri- table épreuve psychologique durant laquelle les deux armées en présence exercent mutuellement la force de leur résolution a n d'obliger leur adversaire à céder.

Ainsi, l'étude des paramètres naturels s'avère être indispen- sable à la compréhension de l'expérience combattante. Condi- tions météorologiques et données topographiques in uent sur les capacités combatives, tout comme l'inadaptation relative de l'habillement et de l'équipement du combattant, qui entravent parfois la pratique des armes sur le champ de bataille.

A.3 Accessoires et parures

L'étude de l'habillement du combattant permet, en premier lieu, de déterminer les conditions de sa résistance aux rigueurs climatiques sur le champ de bataille, principalement dans les moments d'attente que les témoins décrivent bien souvent comme les plus pénibles à endurer. Il est également une donnée qu'il faudrait prendre en compte, en dépit de son caractère insai- sissable : le confort et l'adaptation aux conditions du combat des équipements fournis aux combattants. Certains éléments du cos- tume militaire sont, en e et, peu propices à l'exercice convenable du métier des armes. Dès 1647, Le Tellier avait imposé la néces- sité, pour chaque commande d'uniformes, de prévoir la moitié des habits de taille moyenne, un quart de petite taille et un quart de grande taille.

Il n'en reste pas moins que les principaux inconvénients des

di érentes pièces de l'uniforme, à l'époque qui intéresse cette

étude, semblent liés à l'ampleur des vêtements ou à l'inadapta-

tion de la coupe qui ralentissent les gestes et gênent le manie-

ment des armes. Les uniformes ne sont pas prévus en fonction

de la corpulence ni de la taille du soldat. Le vêtement est ottant,

avec de grandes poches et les combattants sont contraints d'avoir

recours à des petites astuces pour parer à cette gêne. Aussi, le

marquis de Feuquières préconise pour le soldat un habillement

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plus simple, moins ample, sans trop d'ornements

1

. Peu à peu, les petites « astuces » se propagent et s'uniformisent.

Le problème se posait sans doute di éremment quant aux uni- formes des o ciers. Attachés au paraître et aux signes distinctifs de la qualité de leur naissance en dépit de l'uniformité imposée par le port de l'habit militaire, il est tentant de penser que la plu- part des o ciers avaient recours aux soins d'un tailleur, dépen- sant parfois des sommes extravagantes pour leur habillement.

Les inadaptations de la tenue à l'exercice de la profession des armes seraient sans nul doute, dans ce cas, plutôt le fait de l'atta- chement à certaines exigences, la persistance de certaines modes dans la coupe, le tissu ou l'ornement de l'habit (plumes et rubans, etc.).

Un changement progressif s'opère dans la coupe des uni- formes des combattants de tout grade. Jean-Paul Bertaud donne quelques précieuses informations au sujet de l'habit militaire.

La coi ure, par exemple, est encombrante, gêne la vue et se déforme avec la pluie ; c'est pourquoi elle fait peu à peu place au lampion, ou tricorne, de feutre noir dont les bords sont retrous- sés, avec à la place des rubans une cocarde aux couleurs du colo- nel du Régiment. Les pans du justaucorps, fendu à l'arrière, sont retroussés, laissant apparaître la doublure (forme ancienne du retroussis

2

). Les soldats portent en n de larges chausses. Entra- vés par des vestes trop amples, ils confectionnent eux-mêmes un revers. De même, les manches des vestes, souvent trop longues, gênent les mouvements et le maniement des armes : elles sont également retroussées. Dès 1683, le ceinturon remplace la ban- doulière. Chaque soldat porte une pièce de cuir sur l'épaule, forme ancienne de l'épaulette, a n de ne pas user le tissus de son justaucorps en portant son fusil.

Les récits des mémorialistes sont assez pauvres quant à l'évo- cation de l'uniforme, de son confort et de son adaptation aux

1. Bois, J.-P., « Le marquis de Feuquière, stratège au temps de Louis XIV », Combattre, gouverner, écrire. Études réunies en l'honneur de Jean Chagniot, Paris, Éco- nomica, 2003, p. 147-160.

2. Bertaud, J.-P., Guerre et société en France de Louis XIV à Napoléon I

er

, Paris, A.

Colin, 1998, p. 186.

(29)

techniques de combat. On trouve toutefois quelques mentions des plus intéressantes sous la plume de M. de La Colonie. Sur le confort et la commodité des souliers, les informations sont plus que rares. Cependant, une anecdote, pour paraître insigni-

ante ou burlesque, rend un compte assez juste des problèmes rencontrés par le cavalier avec le port de bottes. Les dragons, des- tinés au service monté comme au service à pied, portent non des bottes mais des souliers et des jambières car le dragon mettant pied à terre, les bottes, dures et hautes, entravent la marche et ne sont donc pas adaptées au service de l'infanterie. Les jambières permettent ainsi la marche aussi bien que l'équitation. M. de La Colonie, au commencement de la bataille du camp de Schellen- berg, met pied à terre pour organiser la défense : « J'étois encore à cheval quand le Maréchal d'Arcko me donna ses ordres [...] Sitôt qu'il fût parti, je mis pied à terre sans quitter mes bottes, qui sembloient ne pas m'incommoder parce qu'elles étoient molles ; je donnais mon cheval au tambour de ma Compagnie, & lui ordonnais de se mettre à l'abri des coups, sans trop s'éloigner de moi, a n de pouvoir le trouver en cas de besoin

1

». Quand les retranchements sont percés par l'ennemi, le mémorialiste dit organiser la retraite des grenadiers : « moi qui étois à l'arrière- garde pour faire tête à l'Ennemi en cas de besoin, à peine eûs- je sauté le retranchement, que je me trouvai seul planté sur la hauteur, mes bottes aux jambes, qui m'empêchoient de marcher plus vite que le pas. Je cherchai de tous côtés mon Tambour, à qui j'avois ordonné de ne pas s'éloigner avec mon cheval, mais il avoit jugé à propos de se sauver lui-même dessus [...] Je trouvai véritablement un chemin commode qui regnoit sur le bord de cette Rivière, mais je n'en fûs guère plus avancé ; car les éforts que j'avois fait en traversant quelques bleds pour venir jusques- là, m'avoient tellement essou é, que je ne pouvois plus mar- cher, qu'à fort petit pas. En suivant mon chemin, je rencontrai la femme d'un soldat Bavarois, qui se lamentant marchoit encore moins vite que moi ; je me servis d'elle pour arracher mes bottes qui me coloient tellement les jambes, qu'il m'avoit été impossible

1. La C olonie, op. cit., t. I, p. 315.

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de pouvoir les arracher moi seul ; cette femme toute troublée me tint fort long-tems avant d'en venir à bout, du moins je le crûs, parce que le tems me duroit extrêmement

1

». Ainsi, les o ciers ne disposent-ils pas toujours d'un équipement adapté aux néces- sités de leur charge de commandement. Autre information inté- ressante : les cavaliers auraient mis une pièce de fer trempé sous leur chapeau pour amortir les coups de taille. Ainsi, la coi ure devient-elle un casque de fortune : « J'éprouvai dans cette action un petit grillage de fer bien trempé, que les O ciers de Cavale- rie, non cuirassés, mettoient dans la forme de leur chapeau ; il me garantit de deux grands coups de sâbre qui me fûrent portés sur la tête dans la mêlée, & j'en fûs quitte pour quelques petites contusions

2

».

Certains éléments de l'équipement apparaissent dans un pre- mier temps comme incompatibles avec les valeurs guerrières tra- ditionnelles. C'est par exemple le cas de la cuirasse. D'un incon- fort attesté, la cuirasse froisse les idéaux de bravoure et d'intrépi- dité de l'esprit cavalier. Le cavalier brave le danger sans peur, la protection o erte par la cuirasse serait l'aveu de la crainte d'être blessé ou tué. Cependant, le port de la cuirasse est imposé par ordonnance. Le maréchal de Villars se montre d'ailleurs sévère à l'encontre des o ciers qui refusent de s'y soumettre, alors même qu'il s'y était montré réticent une trentaine d'années auparavant :

« Quant aux armes, après avoir déclaré aux o ciers que le pre- mier colonel qui marcheroit à la teste de ses trouppes sans cui- rasse iroit en prison, un ou deux exemples, tout se soumit, et nous n'eusmes que deux capitaines de cavallerie en pied tuéz à cette bataille [Hochstaedt]

3

». Les réticences persistent, y com- pris dans les plus hautes sphères de la hiérarchie comme l'atteste la bataille de Malplaquet où le maréchal de Bou ers se défait de sa cuirasse : « Ce général avoit été sans sa cuirasse pendant toute la bataille. Il en avoit mis une au commencement ; mais il

1. La Colonie, op. cit., t. I, p. 333-334.

2. Ibid., t. I, p. 230.

3. Villars, Mémoires du duc de Villars..., Paris, Renouard, 1884-1904, t. II, p. 333,

lettre au ministre de la Guerre de Montpellier le 16 septembre 1704.

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s'en dé t bientôt, en disant : “Cela m'incommode”

1

». Notons au passage que certains éléments de l'habit militaire ont une voca- tion psychologique, telles les hautes mitres des grenadiers britan- niques qui n'ont d'autre but que d'intimider leurs ennemis en les faisant paraître plus grands qu'ils ne le sont.

Il faudrait évaluer le poids approximatif et l'encombrement de l'équipement, et leurs répercussions sur la vitesse de progression et les capacités combatives des hommes dans la bataille. M. de La Colonie décrit le chargement de ses grenadiers lors d'une très longue marche nocturne en Bavière. Leur armement se compose, semble-t-il, d'un fusil, d'une baïonnette, d'un gros sabre, d'une grenadière, d'un pistolet en bandoulière, d'une hache. Ce type d'évocation est plutôt rare. Peut-être M. de La Colonie se livre- t-il à cet exercice pour rendre compte de la pénibilité de la tâche, de l'endurance de ses hommes et de leur fermeté dans l'épreuve ? Ainsi, Olivier Chaline préconise-t-il : « Puisque les évidences n'ont pas été consignées par les soldats du xvii

e

siècle, bien des aspects nous échappent, même avec les traités théoriques sur le maniement des armes [...]. La collaboration entre l'historien et le collectionneur d'armes s'avère donc une nécessité

2

». En e et, les informations et les données numériques sont sporadiques. À titre indicatif, Jean Doise

3

estime que le fusil de 1717 mesure 1,593 m, et la lame 29,7 cm. L'encombrement de l'équipement paraît alors démesuré avec la tâche que les combattants ont à accomplir. Il su t d'observer les gravures d'Antoine Watteau

4

pour se persuader de l'accablement des combattants. La vitesse de progression sur le champ de bataille varie en fonction des manœuvres. Le pas semble avoir été assez lent, sans doute en rai- son de la di culté à parvenir à la synchronisation des hommes, et cette lenteur est souvent décrite comme nerveusement exaspé- rante (pas de « tortue »). Cependant, il ne paraît pas recommandé

1. Quincy, op. cit., t. II, p. 371.

2. Chaline, O., op. cit., p. 42.

3. Doise, J., Du combat antique au combat moderne. Les réalités du terrain, Paris, ADDIM, 1999, p. 22-23.

4. Voir Farge, A., Les fatigues de la guerre.

XVIIIe

siècle. Watteau, Paris, Gallimard,

1996, 123 p.

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de presser inconsidérément les manœuvres, en raison des super- cies à parcourir, sous peine de désordre, de chutes et d'essouf- ement.

Dans les faits, l'équipement des combattants est rarement complet. On trouve çà et là des mentions insolites qui rendent compte de la misère règnant dans l'armée au cours de ces cam- pagnes qui marquent la n du règne de Louis XIV et consacrent le déclin du royaume. Le maréchal de Villars, dans une lettre au maréchal de Villeroy, déplore cette grande précarité : « Ce n'est rien de vous dire que la cavallerie ny l'infanterie n'ont de tentes, les deux tiers de l'infanterie n'ont pas un fusil. Donner une bataille à coups de poings contre des fusils, c'est surpre- nant, et si j'estois en pays ou l'on trouvast de grandes perches, on les bruleroit par le bout et nous nous armerions comme les sauvages [...] Les trois quarts des trouppes, tant cavallerie, infan- terie que dragons, n'ont pas leur habillement, et ne l'auront que dans plus de six semaines

1

».

Au-delà de ces considérations d'ordre technique, quelques indices, au l des récits de bataille, permettent d'appréhender points de vue et perceptions des combattants sur le champ de bataille, donnant ainsi la mesure des multiples agressions endu- rées par les hommes au combat.

B Le champ de bataille à l’échelle humaine

Le combattant n'a pas conscience du sens de l'action collec- tive depuis le poste qu'il occupe et vit la bataille à son niveau, aveuglé par l'épaisse fumée noire qui s'élève, depuis le cœur du champ de bataille, et la poussière que soulèvent les hommes marchant au devant du danger. Un nuage opaque envahit son champ de vision déjà tronqué. Assourdi par les tirs de l'artillerie et les salves des fusils, le bruit des tambours qui transmettent les ordres, et les hurlements des o ciers qui multiplient les injonc- tions, les cris des hommes qui se lancent à l'assaut, de ceux qui

1. Villars, op. cit., t. II, p. 282-283, lettre adressée au maréchal de Villeroy de

Strasbourg, le 26 mars 1703.

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combattent et de ceux qui tombent, il est de surcroît asphyxié par l'odeur de la poudre mêlée à celle de la terre soulevée, du sang et de la mort, dans toute son horreur. Sa perception du temps est altérée, il vit la bataille à son rythme où se succèdent anarchi- quement interminables attentes et soudaines accélérations. Pour mieux approcher cette épreuve, il est important de garder à l'es- prit que la sensibilité de l'homme de l'Ancien Régime di ère de celle de nos contemporains, comme le rappelle André Corvisier :

« On y voit que l'homme est plus souvent un a ectif qu'un céré- bral, que ses sens sont souvent plus aigus que les nôtres

1

». Si ces paramètres apparaissent insaisissables et subjectifs, ils ne sont pas moins une donnée essentielle de l'expérience combattante, donnée qui a joué un rôle central dans le déroulement du combat dont « l'homme est l'instrument premier

2

». La plus grande par- tie des sources est bien souvent laconique, sinon muette. Souci de décence ou sentiment d'évidence ?

B.1 Le point de vue du combattant

Ainsi que le suggère John Keegan : « La bataille, aux yeux du soldat ordinaire, est d'une échelle très réduite »

3

. En premier lieu, il serait intéressant de se pencher sur la façon dont fantas- sins et cavaliers appréhendent le champ de bataille. Cette di é- rence de point de vue in ue directement sur le sentiment de vul- nérabilité et sur l'expérience du combat, comme nous le verrons dans le chapitre suivant, mais aussi sur la possibilité de se repré- senter le champ d'action. Au cœur du bataillon, le soldat, inséré dans une formation qui tend à s'amincir considérablement, vit d'abord l'expérience du groupe et de la foule. Suivant celui qui le précède, son attention se porte également sur son chef qu'il tente d'apercevoir, chevauchant à la tête de son unité. Les drapeaux qui ottent ont pu parfois le dissimuler à la vue de certains com- battants, de même que l'absurdité (parfois vivement critiquée)

1. Corvisier, A., La France de Louis XIV, ordre intérieur et place en Europe, Paris, SEDES, 1994, p. 72.

2. Ardant du Picq, Ch., op. cit., p. 35.

3. Keegan, J., Anatomie de la bataille, Paris, La ont, 1993, p. 28.

(34)

qui veut que, nombre d'o ciers chevauchant en tête pour se dis- tinguer, le chef ne soit pas toujours disposé exactement en face de l'unité qu'il commande. Patientant derrière un retranchement, le combattant n'a aucune idée de ce qui se déroule sur le champ de bataille. Si l'o cier monte sur le parapet pour observer les mouvements de l'ennemi, si la sentinelle, perchée dans un arbre ou postée sur un monticule, scrute l'horizon, la grande majorité des combattants n'a conscience de ce qui se passe au-delà des retranchements que par les conversations qu'elle surprend, ou les bruits qu'elle perçoit comme autant de signes de l'imminence du combat. Dans la bataille, le fantassin vit toutes les sensations au premier degré, passant sur les corps des blessés et des morts, rencontrant l'ennemi dans un combat de proximité, sentant le poids de son corps au bout de sa baïonnette, voyant le sang sor- tir de ses blessures. L'expérience du cavalier est autre. Il est dif- cile de concevoir quelles sont ses possibilités de voir le chef de son unité (au nombre des cavaliers). Sur le dos de sa monture, sa perception du champ de bataille est plus large, complétée par les allées et venues qu'implique la nature du combat de cavalerie (l'escadron vaincu se retire, en e et, du secteur de l'a rontement pour se rallier et revenir au combat de plus bel). Le contact du cavalier avec son adversaire est également bien di érent de celui du fantassin. Le combat de cavalerie est la juxtaposition de duels singuliers. Généralement violent et furtif, il ne laisse pas le temps au cavalier d'éprouver le contact du corps de sa victime dont il a toutefois aperçu le visage et, peut-être, entendu la voix.

Chefs et soldats n'ont évidemment pas la même perception

du champ de bataille. Il est intéressant de remarquer qu'o -

ciers subalternes et o ciers généraux ne possèdent pas non plus

le même point de vue : en e et, si nombreux sont les o ciers

qui prennent à cœur de reconnaître le terrain par leurs propres

moyens, les o ciers généraux possèdent quant à eux plus d'am-

plitude dans leur investigation du champ de bataille, n'étant

pas attachés à leur unité à la façon d'un capitaine ou d'un lieu-

tenant. Quoiqu'il en soit, les possibilités d'embrasser le champ

de bataille dans son intégralité sont très rares et la visibilité du

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terrain est presque toujours partielle, voire très mauvaise. Dans son récit de la bataille du camp de Schellenberg, M. de La Colo- nie rend compte de l'imperfection du point de vue du combat- tant : il su t d'une pente, ou d'un angle mort pour que l'ennemi disparaisse. Cet état de fait est présenté par l'auteur comme un grand facteur de stress : le danger que l'on voit fait moins peur que celui que l'on devine. Le danger visible s'étudie et s'appri- voise. M. de La Colonie dit parer à cette gêne en se repérant à un élément visuel : « cependant nous nous attachâmes à observer les Ennemis, & voyant la pointe de leurs Drapeaux à peu près dans le même endroit où ils étoient lorsqu'ils s'étoient détachés pour courir sur nous, nous nous doutâmes qu'ils se rallioient pour revenir à la charge

1

». Si voir l'ennemi et mettre une image concrète sur la menace paraît avoir été rassurant pour le com- battant, cet avantage permettait avant tout au commandant en chef de faire calculs et estimations. De nombreux chefs semblent partager l'avis que la proximité de l'ennemi représente un atout.

Cela évite, entre autres, la surprise dont les e ets sont très nocifs sur les troupes. Le chevalier de Quincy se souvient à ce propos :

« Conduite excellente de M. de Vendôme, qui vouloit toujours être campé près de l'ennemi a n de savoir promptement par soi- même, comme je lui ai entendu dire plusieurs fois, si le cul de l'enfant sentoit bon. Le dernier maréchal de Créquy avoit aussi cette maxime : ce grand capitaine disoit qu'il vouloit toujours voir son ennemi de près, parce qu'il ne savoit pas deviner et qu'il ne se croyoit en sûreté que lorsqu'il en étoit proche

2

».

Quelle pouvait être, dans l'esprit des combattants, la conscien- ce de ce qui se passait sur un champ de bataille amputé ? Quelques postes o rent une rare visibilité. C'est le cas de celui qu'occupait M. de La Colonie à Ramillies, stationné avec sa troupe sur une hauteur : « Je ne fûs pas long-tems posté, sans voir commencé la Bataille Générale ; la situation où j'étois pré- sentoit à ma vûë les Lignes des deux Armées presqu'en leur

1. La C olonie, op. cit., t. 1, p. 321.

2. Quincy, op. cit., t. II, p. 108-109.

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entier ; & il ne pouvoit m'échapper aucun mouvemens

1

». Certes, le poste est excellent, l'unité de La Colonie ne participa pas direc- tement à la bataille de Ramillies mais dut se contenter de bloquer quelques bataillons ennemis dans un village voisin (Tavier). Cela explique bien des choses. Si tout o cier essaye de toujours gar- der une vue la plus étendue possible du champ de bataille, le commandant en chef se doit, quant à lui, de l'embrasser « men- talement ». À Malplaquet, le maréchal de Villars a rme dans ses Mémoires : « Le maréchal de Villars, qui étoit à la droite du bois que les ennemis attaquoient, voyoit devant lui et de fort près les principaux généraux des ennemis à la tête de leur cava- lerie. Le marquis de Chemerault, très brave lieutenant général, faisoit marcher douze bataillons dans une plaine pour soute- nir le bois, et ne voyoit pas le gros corps de cavalerie ennemie qui alloit l'écraser. Le maréchal de Villars courut à lui et l'empê- cha de s'avancer

2

». André Corvisier minimise cette possibilité d'embrasser le champ de bataille dans sa quasi-totalité : quoique s'agissant d'une bataille frontale et quoique les contacts entre Marlborough et le Prince Eugène ou entre les maréchaux fran- çais Villars et Bou ers furent étroits, le terrain de la bataille étant extrêmement accidenté, chacun ne put rendre compte que de ce qui se passait à sa portée. Aussi l'historien cite-t-il le Pané- gyrique du Prince Eugène a n de démythi er ce topos du récit de bataille et quali er au mieux l'atmosphère de la trouée de Mal- plaquet : « C'était tout ensemble une espèce de gueule infernale, un gou re de feu, de soufre et de salpêtre, d'où il ne semblait pas qu'on pût approcher sans périr

3

».

La vision prétendue globale du champ de bataille, qui serait le fait du génie du seul commandant en chef, ne pourrait être e ective que s'il se place sur une éminence épargnée par le combat, un point de vue reculé depuis lequel ce dernier s'of- frirait en quasi-totalité à ses yeux. Or, à l'époque moderne, le haut-commandement accompagne les armées au combat. Il par- ticipe à la bataille au cœur de la fumée et du chaos. Ainsi que

1. La Colonie, op. cit., t. II, p. 77.

2. Villars, op. cit., t. II, p. 70-71.

3. Corvisier, A., La bataille de Malplaquet..., Paris, Économica, 1997, p. 3.

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le notait Ardant du Picq : « Les combats antiques se passaient sur un espace restreint ; le chef y voyait tout son monde, y voyait clair [...]. Dans un combat moderne, on ne sait guère ce qui se passe, s'est passé que par le résultat

1

». Avec la croissance expo- nentielle des champs de bataille du fait de l'adoption de l'arme à feu, dont la fumée noire enveloppe les secteurs d'a rontement, le commandant en chef perd de vue l'ensemble de ses unités.

Cette vision d'ensemble n'est donc pas une vision concrète mais une abstraction, une reconstitution mentale : la bataille ne peut être perçue globalement, et sans doute imparfaitement, que dans l'esprit de celui qui a étudié les cartes, observé le champ de bataille, ordonné les troupes, conçu un plan de bataille, reçu des informations des diverses situations locales, etc. Cette conscience globale du déploiement de ses troupes et du dérou- lement des opérations était sans nul doute une source de stress intense pour le commandant en chef. Dans la bataille, les choses se décident souvent bien vite, et il est de la dernière conséquence de ne rien manquer. Le contrôle échappe au commandant qui mesure toute l'importance de chaque mouvement, de chacun des combats particuliers qu'il lui incombe d'orchestrer et dont la synchronisation fait la bataille gagnée ou perdue.

Le prince Eugène était de ces hommes qui possédaient l'intel- ligence du combat et un regard aiguisé. À la bataille de Turin :

« nos carabiniers le chargèrent si à propos et avec tant de valeur, qu'ils la rent repasser le retranchement bien plus vite qu'elle ne l'avoit passé. Nos carabiniers ne se contentèrent pas de l'avoir chassée au-delà de nos lignes ; ils les passèrent eux-mêmes pour la poursuivre. Cette action hardie fut la cause de notre mal- heur ; car le prince Eugène, attentif à pro ter des fautes que nous ferions, jugeant par la manœuvre des carabiniers que nos retran- chements étoient bien foibles, puisqu'ils les avoient passés à che- val, t marcher sur-le-champ toute l'infanterie de Brandebourg, qui n'avoit point encore donné et qui formoit une grosse colonne.

Nos généraux n'avoient pas pu l'apercevoir parce qu'elle étoit

1. Ardant du Picq, op. cit., p. 110-111.

(38)

dans un fond

1

». Le commandant est alors à l'a ût du moindre signe qui lui indiquera la réalisation de ses plans, la validité de ses estimations, l'espoir de la victoire ou qui lui imposera au contraire la cruelle démonstration de ses erreurs de discer- nement.

Quelle pouvait être la visibilité de l'ennemi sur le champ de bataille ? Le développement de la puissance de feu qui perfec- tionne portée, cadence de tirs et précision, et l'avènement de l'ère de la guerre moderne feront progressivement disparaître l'ennemi. Au tout début du xviii

e

siècle, les contacts avec l'ad- versaire en campagne sont courants, les armées campent à proxi- mité, et l'ennemi est encore souvent visible au matin de la bataille. Ainsi le chevalier de Quincy a-t-il le loisir d'observer les troupes du prince Eugène et du duc de Marlborough à l'avant- veille de la bataille de Malplaquet : « Dès que la brigade fut vis-à- vis de la grande trouée (elle marchoit à la tête de la colonne de la gauche), je m'avançai au petit galop au-delà. J'aperçus d'un seul coup d'œil toute l'armée ennemie campée, dont les tentes étoient toutes tendues. Je n'y voyois aucun mouvement ; une tranquilité étoit répandue dans tout leur camp, leur droite entre le village de Sars et le moulin de ce nom, qui étoit derrière, et leur gauche au village d'Aulnoye. Je restai quelque temps dans cet endroit »

2

. Cependant, si l'ennemi s'est retranché derrière un parapet de for- tune à l'aide de fascines, de pierres et de terre, les signes visuels et sonores de sa présence et de son activité sont plus vagues tels les allées et venues des o ciers sur le retranchement, les patrouilles, la prière récitée à haute voix, chants, cris et exhor- tations, roulement de tambour et sonneries militaires, etc. Dans le cas de l'édi cation de retranchements, le visage de la bataille est considérablement transformé.

De même, que faut-il penser des modalités de la transmission des ordres ? L'étendue du champ de bataille ainsi que les reliefs, la végétation, la fumée, et le chaos immanent au combat ne per- mettent pas, en pratique, de voir le chef en toutes circonstances.

1. Quincy, op. cit., t. II, p. 200.

2. Ibid., t. II, p. 352.

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Les ordres sont donc donnés par divers intermédiaires. Sans doute est-ce là un truisme, mais il convient de souligner que, sur le champ de bataille, les hurlements sont de rigueur ! Il s'agit là d'un expédient devant lequel les chefs ne reculent pas, ainsi que l'atteste M. de La Colonie qui multiplie les mentions du genre :

« je me mis à crier en Allemand & en François, comme un Démo- niaque [...] & à force de crier j'attirai les regards de plusieurs

1

» ou encore « Ensuite je criai le plus haut qu'il me fût possible, que personne ne quittât ses rangs

2

». Sans nul doute la transmission de bouche à oreille prend-elle le relais de ces cris. Il faut rap- peler ici le problème évoqué plus haut : capitaines et lieutenants sont alignés en tête de troupe, parfois décalés par rapport à leurs unités respectives. Dans cette position éminente, quelle est leur possibilité e ective de commandement ? La capacité de contrôle exercé sur des hommes nombreux, placés dans leur dos, et ayant de multiples occasions de fuir, semble assez limitée, d'où l'im- portance de l'o cier qui fait fonction de serre- le, stimulant les combattants, les pressant, les poussant à avancer.

Intermédiaires principaux de la transmission des ordres, les aides de camp sont souvent les boucs-émissaires accusés de tous les disfonctionnements. Dans une lettre adressée à Torcy le 15 mai 1709, le maréchal de Villars ne mâche pas ses mots : « nos troupes [...] ont une très grande envie de faire voir aux ennemis qu'elles sçavent combattre quand les dispositions sont bonnes ; sy elles ne l'ont été dans les dernières actions, j'en attribue tou- jours le malheur aux aydes de camp, qui entendent ou portent mal les ordres des généraux et je suis bien persuadé que les nostres en avoient donné de bons. En n, M., je vous asseure que les aydes de camp de Monseigneur et les miens seront bien choi- sis

3

». La bataille de Luzzara (15 août 1702) fournit un exemple signi catif. Le chevalier de Quincy se souvient d'une mésaven- ture exaspérante dont la responsabilité incombe, semble-t-il, à l'un des aides de camp du duc de Vendôme : « M. de Ven- dôme [...] s'aperçut, après deux heures et demie de combat, que

1. La C olonie, op. cit., t. II, p. 77.

2. Ibid., t. I, p. 332.

3. Villars, op. cit., t. III, p. 247.

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le désordre et la confusion commençoient à se mettre dans les troupes de la gauche, où les ennemis faisoient toujours leurs plus grands e orts : ce qui le détermina d'envoyer chercher le corps de réserve par M. Janet, un de ses aides de camp, qui malheu- reusement s'égara, et qui t faire au corps de réserve les mêmes détours qu'il avoit faits lui-même en venant nous chercher. On eut beau lui dire qu'il falloit marcher où le feu de l'infanterie étoit le plus près de nous ; il ne t que répliquer qu'il avoit ordre de notre général de nous conduire par où il passoit. Il nous t faire tant de chemin, que la nuit nous prit bien auparavant d'ar- river à l'endroit où M. de Vendôme nous attendoit. Ainsi nous n'eûmes aucune part à la gloire que toute l'infanterie, tant impé- riale que la nôtre, eut dans cette bataille

1

». Le fait est également rapporté dans les lettres adressées après la bataille au secrétaire d'État à la Guerre, M. de Chamillart, telle celle du maréchal de Tessé, envoyée du camp de Luzzara, le 8 septembre : « Ce ne fut pas la faute du marquis de Dreux car, sans ordre et de bonne volonté, il y marchait, avait pris le bon chemin et en fut détourné par un aide de camp qui le conduisit mal

2

». Dans la littérature de guerre, le personnage de l'aide de camp est bien souvent a u- blé des pires défauts, faiblesses qui ne sont pas sans attirer l'at- tention sur les modalités de leur recrutement qui semblent expli- quer en partie l'inexpérience voire l'incompétence.

Le chef dispose également d'éléments visuels pour la transmis- sion d'informations sur le champ de bataille, tels drapeaux et étendards. À la bataille d'Hochstaedt, par exemple, le marquis D'Husson signale à Villars la présence de ses troupes repliées dans un village à proximité du champ de bataille à l'aide d'un drapeau blanc. Il convient de noter que les signaux visuels ne sont pas toujours bien compris, ni aisément perceptibles dans la fumée du champ de bataille. Les relais sonores, tirs de canon et sonneries militaires, sont d'autres expédients sur lesquels nous aurons l'occasion de revenir plus loin.

1. Quincy, op. cit., t. 1, p. 238.

2. Vault, Mémoires militaires relatifs à la Succession d'Espagne..., Paris, Impr. nat.,

1842-1861, vol. 2, p. 732.

(41)

Les combattants guettent les signes annonciateurs de l'immi- nence de l'a rontement et conservent souvent des points de repère qui leur fournissent des informations sur le déroulement de la bataille. Certains militaires expérimentés, tel M. de La Colo- nie, ont l'œil su samment aiguisé pour apercevoir le feu à la lumière des canons ennemis, terrible présage de ravages pro- chains dans les rangs de l'armée. D'autres, comme le chevalier de Quincy, distinguent le re et des sabres des cavaliers ennemis qui s'ébranlent pour un raid meurtrier. Le mémorialiste rend souvent compte de l'importance d'une observation minutieuse des mouvements ennemis. Les mentions abondent. Les parapets o rent souvent aux o ciers une hauteur propice à cette obser- vation du champ de bataille. Cependant, l'observateur s'expose à devenir la cible des tirs ennemis. À Malplaquet, dressé sur un retranchement, le chevalier observe la progression des colonnes adverses qui se sont mises en marche pour l'assaut décisif : « Une demi-heure après cette attaque, le marquis de Vieuxpont me dit :

“Monsieur le chevalier, je vous prie de monter sur le retranche- ment pour observer ce que les ennemis font”. Je montai sur-le- champ ; j'aperçus que les ennemis marchoient à nous sur plu- sieurs colonnes, portant leurs fusils en chasseurs [...] Nous aper- çûmes un gros corps d'infanterie ennemie marcher précipitam- ment en colonne droit à notre centre ; les soldats étoient habillés de rouge

1

». Les récits attestent que certains gradés, parfois maré- chaux, sou raient de myopie. La myopie représentait alors un véritable handicap au combat car le chef devait pouvoir appré- cier le champ de bataille et les positions ennemies par lui-même, d'où les fréquentes moqueries à l'égard des myopes. Le maré- chal de Tallard est au nombre de ces malheureux. Le prince Eugène, qui ne le portait pas dans son estime, disait de lui : « Tal- lard avait la vue aussi courte au moral qu'au physique

2

». Le chevalier de Quincy fournit une indication plus indulgente sur la myopie de M. d'Artagnan, futur maréchal de Montesquiou, à la bataille de Malplaquet : « Dans la retraite, M. d'Artagnan

1. Quincy, op. cit., t. II, p. 364 et 368.

2. Eugène de Savoie, Mémoires du prince Eugène de Savoie, Paris, Duprat-

Duverger, 1810, p. 52.

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vint encore me demander si j'apercevois les ennemis.“Oui, Mon- sieur, lui dis-je, voilà leur cavalerie à cent pas de nous”. C'est un grand défaut à un général d'avoir la vue courte. Comment peut-il apercevoir le moindre mouvement des ennemis ? Et par conséquent comment en pro tera-t-il ?

1

». Le brouillard comme la fumée sont des éléments qui, pour présenter de nombreux inconvénients, sont parfois utilisés ou analysés avec habileté par certains chefs. Ainsi, le brouillard permet-il de masquer une manœuvre à la veille ou au matin d'un combat, pour peu que l'armée possède de bons guides (souvent des paysans, qui ont une très bonne connaissance de leurs terres). De même, la fumée noire répandue par les tirs des armes à feu peut fournir de pré- cieuses indications sur les positions de l'ennemi, ainsi que l'ex- plique M. de La Colonie : « toutes choses [...] auroient pû réussir, si les Ennemis ne s'étoient avisés de venir tâtonner les Retran- chemens que notre Brigade venoit d'abandonner. Ils s'aperçûrent qu'il n'en sortoit ni fumée ni feu : & leurs Hussards, s'étant peu à peu aprochés en caracolant, découvrirent en n que nous n'y avions personne

2

».

Les débuts de l'uniforme sont marqués par de nombreuses confusions sur le champ de bataille. Les couleurs sont xées, en France, par les ordonnances de Louvois de 1670 et 1690 qui pré- conisent l'habit blanc gris (avant tout dans un souci d'économie, le drap écru ou gris non reblanchi présentant l'avantage d'un coût modeste), avec les parements, les collets et les doublures de couleurs di érentes selon les régiments. Les Gardes françaises et régiments royaux sont vêtus de bleu, à l'exception des gardes suisses dont l'uniforme est rouge. Les dragons adoptent le vert.

Sur le champ de bataille, après la guerre de la Ligue d'Aug- sbourg, les combattants multiplient les petites astuces permet- tant d'accentuer les di érences des uniformes a n de reconnaître plus aisément l'ami de l'ennemi. Les Français portent une plume ou un ruban bleu, tandis que les Impériaux choisissent le rouge, les Suédois le jaune, les Hollandais et les Anglais l'orange. Les

1. Quincy, op. cit., t. II, p. 372.

2. La Colonie, op. cit., t. II, p. 165.

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signes distinctifs se portent également au chapeau : les Français placent parfois un morceau de papier blanc ou une cocarde sur leurs coi ures, les Hollandais font de même avec des feuilles vertes.

Ces « astuces » sont l'occasion de ruses pour tenter de tromper l'ennemi. Le chevalier de Quincy raconte par exemple : « Nos bataillons furent quelque temps sans tirer sur cette colonne, parce que les soldats qui le composoient avoient mis du papier à leurs chapeaux a n de nous faire croire qu'ils étoient de nos troupes

1

». Mais on trouve également des mentions d'erreurs encore plus banales. En e et, les étendards et drapeaux ne sont pas toujours reconnus, et les uniformes ont parfois des couleurs qui se ressemblent dans la fumée. M. de La Colonie se souvient d'une telle méprise au camp de Schellenberg : « m'étant tout à coup aperçu d'un mouvement extraordinaire dans mon Infante- rie, qui se redressa en discontinuant son feu, je regardai de tous côtés pour voir ce qui causoit son étonnement, & apercevant sur notre gauche les lignes d'Infanterie habillées de gris-blanc, qui par le peu de mouvement qu'elles faisoient, sembloient ne bou- ger de leur place ; je crûs vrayment à leur habillement, & à leur contenance, que c'étoit un secours qui nous arrivoit, & tout autre que moi l'auroit crû de même. Il n'étoit pas venu à notre connois- sance que les Ennemis eussent pénétré nulle part, ni même qu'ils pussent le faire, & dans l'erreur où j'étois, je criai à ma Troupe que c'étoit des François & de nos amis, & aussitôt elle se remit à soutenir le Parapet comme auparavant ; ensuite voulant exami- ner la chose de plus près, je m'aperçûs qu'ils avoient de la paille

& des feüilles d'arbre à leurs Drapeaux (ce sont les marques distinctives que les Ennemis prennent dans les Batailles) & en même tems je reçûs un coup de bale sur la machoire droite infé- rieure

2

». Il fournit l'exemple d'une méprise similaire à la bataille de Ramillies

3

.

Autre erreur des plus cruelles : l'ami est parfois pris pour l'en- nemi et abattu par les balles de ses propres compagnons. C'est

1. Quincy, op. cit., t. I, p. 127.

2. La C olonie, op. cit., t. I, p. 331.

3. Ibid., t. II, p. 85.

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ce qu'atteste, par exemple, le chevalier de Folard à Malplaquet, lors d'un mouvement de panique de grande ampleur qui voit le re ux du Régiment du Roi et des Gardes Françaises, corps d'élite : « Les Irlandais prirent les fuyards du régiment du Roi un peu ralliés pour des ennemis et en tuèrent bon nombre

1

». Ce genre de confusions témoigne également de l'altération de l'état de conscience des hommes dans la fureur de la bataille, altéra- tion qui provoque un défaut d'interprétation sous l'oppression d'une grande nervosité, responsable de tirs hâtifs.

B.2 La perte du sens de l’orientation

En dépit de la cohérence toute arti cielle conférée aux souve- nirs de la bataille par les procédés de reconstruction littéraires, les combattants, qui vivent la bataille à leur niveau, n'ont pas conscience de l'action collective, d'autant moins intelligible à leurs yeux qu'ils sont, dans la plupart des cas, totalement igno- rants quant aux desseins de leurs généraux. Il convient d'explo- rer les deux versants de cette non-information a n de mieux sai- sir l'impact du silence et de l'incompréhension sur l'état d'esprit du combattant, car, ainsi que le suggère Louis Crocq : « L'ex- périence semble montrer qu'un sujet qui est capable de com- prendre la situation ne la subit pas complètement, tandis qu'un sujet qui ne peut la comprendre la subit passivement et est sub- mergé par elle

2

. »

La rétention de l'information intervient, dans un premier temps, en amont de l'événement-bataille. Le combattant ignore parfois jusqu'à l'imminence du combat. Il ignore souvent tout ou partie des desseins du général, dont le secret est sciemment gardé, à di érents degrés de la hiérarchie (l'état-major pouvant être le seul informé). Pourquoi tant de mystères ? Il semble que ce silence ait été entretenu moins dans le but de ne pas créer de

« discussion » autour des ordres, ou de ne pas risquer d'intimider les soldats par des projets de grande envergure dont les dangers seraient regardés avec e roi (bien qu'il ne faille pas négliger cet

1. Cité par Corvisier, A., Malplaquet..., op. cit., p. 112.

2. Crocq, L., Les traumatismes de guerre, Paris, Odile Jacob, 1999, p. 80.

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aspect, le silence a ermissant l'autorité), qu'a n d'éviter toute indiscrétion malencontreuse.

En e et, la guerre de Succession d'Espagne pousse à son apogée l'art de la marche, de la contre-marche et des savantes manœuvres destinées à se placer en position de pouvoir livrer bataille avantageusement. Ces manœuvres se doivent d'être tenues secrètes pour produire l'e et escompté : « parce que, en e et, c'est le secret seul qui fait souvent réussir les plus grands desseins, comme c'est lui qui fait manquer les plus petits quand on les divulgue

1

». Les espions qui s'immiscent dans les rangs des armées ne font pas seuls peser la menace de la trahison. De nombreux déserteurs monnayent leurs indiscrétions auprès de l'ennemi. C'est pourquoi la troupe est regardée avec une certaine mé ance.

Ainsi, les surprises sont parfois de taille pour le combattant, comme en témoigne le chevalier de Quincy. En octobre 1702, en Italie, le prince Eugène projette de surprendre Mantoue. Le duc de Vendôme, qui a eu vent de cette a aire, entreprend de contrarier ses desseins et échafaude un plan, dont le secret est mal gardé : « Comme nous ne savions rien de ce dessein, nous fûmes surpris qu'un jour, à dix heures du soir, on t prendre les armes à toute l'armée, qui se mit en bataille derrière le retranche- ment. Ensuite on distribua la poudre, et, à un certain signal, nous devions sortir de nos retranchements et attaquer ceux des enne- mis. Nous nous demandions aux uns et aux autres ce que pou- voit être ce projet [...]. En n d'Estrigny, capitaine au régiment et mon camarade, nous ayant tirés quatre ou cinq à part, nous dit de quoi il était question

2

». Le chevalier ne manifeste aucune mauvaise humeur dans son récit, semblant résigné à attendre les ordres.

Cependant, l'absence d'information paraît avoir été, dans la plupart des cas, un facteur de « grogne ». Soldats et o ciers subalternes font quelquefois preuve d'un profond agacement à l'égard de cette mé ance qui les tient dans l'ignorance passive.

1. Villars, op. cit., t. II, p. 93.

2. Quincy, op. cit., t. I, p. 247.

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