S VEN B ERG
D OMINIQUE L EPELLEY
Note sur le calcul de la probabilité des paradoxes du vote
Mathématiques et sciences humaines, tome 120 (1992), p. 33-48
<http://www.numdam.org/item?id=MSH_1992__120__33_0>
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NOTE SUR LE CALCUL DE LA
PROBABILITÉ
DES PARADOXES DU VOTE Sven BERG1 et
Dominique
LEPELLEY 2RÉSUMÉ -
De nombreux travaux se sont efforcés au cours des années récentes de calculer laprobabilité
des
paradoxes
ou desdifficultés
que la théorie des choixcollectifs
a mis en évidence. On passe en revue dans cette note lesprincipaux
modèles de calcul utilisés dans ces travaux. Onapplique
en outre l’un des modèlesprésentés
au calcul de la
probabilité
de quelques paradoxes bien connus de la théorie du vote.ABSTRACT - Note on the computation of the
voting paradoxes probability.
A number
of papers
haverecently attempted
to calculate theprobability of
theparadoxes
ordifficulties
that socialchoice
theory
has discovered. We review in this note mostof
theprobabilistic
models which have been used in these papers. Furthermore, we apply one of these models to the computation of theprobability of
some wellknown voting
paradoxes.
1. INTRODUCTION
On sait
depuis
Condorcet(1785)
les difficultés queprésente l’agrégation d’opinions
individuelles en un choix collectif : la relation
majoritaire
associée auxpréférences
des individusn’est pas transitive
(il
peut arriver quel’option
a soitpréférée
àl’option
b par unemajorité d’individus, l’option
b àl’option
c par une autremajorité,
etl’option
c àl’option
a par une troisièmemajorité).
L’occurrence d’une telle intransitivité constitue ce que l’onappelle aujourd’hui
leparadoxe
de Condorcet ou, suivant Guilbaud(1952), l’effet
Condorcet. Le théorème d’Arrow(1963)
et, d’une manièregénérale,
les théorèmesd’impossibilités
de lathéorie
contemporaine
des choixcollectifs,
ontgénéralisé
la découverte de Condorcet en montrantqu’il
n’existe pas derègles d’agrégation capables
de satisfaire à un ensemble minimal depropriétés qu’il paraît
raisonnable de vouloirimposer
à de tellesrègles (la
transitivité de la relation depréférence
collective obtenue pouvant constituer l’une de cespropriétés). Ainsi,
toutes les
règles
de choix collectif sontsusceptibles
deproduire
des résultats contraires à certainsprincipes
derationalité, d’équité
ou de naturedémocratique (voir,
parexemple,
Niemi etRiker
(1976)
ou Kreweras( 1962)).
Face à ces théorèmes
d’impossibilité,
une réaction naturelle consiste às’interroger
sur lafréquence
des difficultésqu’ils
mettent en évidence.Quelle
est, en d’autres termes,l’importance
réelle de ces théorèmes pour la
pratique
des choix collectifs ? A la suite du théorèmed’Arrow,
denombreux auteurs ont tenté de
répondre
à cettequestion
en calculant laprobabilité
duparadoxe
1 Department of Statistics,
University
of Lund, Lund, Sweden. S.Berg
exprime sa reconnaissance au H.S.F.R.pour son soutien financier.
2 C.R.E.M.E. U.R.A.- C.N.R.S. D 1273, Université de Caen, 14032 Caen Cedex.
de Condorcet. On peut trouver dans Gehrlein
(1983)
un panorama trèscomplet
de cestentatives. Des recherches de même nature
(quoiqu’en
nombre nettementplus restreint)
ont suivile théorème de Gibbard
(1973)
et Satterthwaite(1975) qui
établit que toutes lesrègles
de choixcollectif sont
manipulables :
ils’agissait
dans ce cas de calculer lafréquence
desopportunités
dechoix
stratégiques (cf. Peleg (1979), Lepelley
et Mbih(1987), Berg
etLepelley ( 1990)).
D’autres travaux ont
développé
des calculs deprobabilité qui,
tout en restant liés au caractèrenégatif
desprincipaux
résultats de la théorie des choixcollectifs,
relève d’uneapproche
un peu différente. L’idéegénérale qui
sous-tend cesanalyses peut
se résumer de la manière suivante :puisqu’il
n’existe pas derègle
de choix collectif totalementsatisfaisante,
il faut étudier les méritescomparés
des diversesprocédures
et choisir la moins mauvaise.Supposons
alorsqu’un
ensemble de
règles
ait pourcaractéristique
commune de ne pas vérifier unepropriété particulière,
et convenons
d’appeler "paradoxe"
le viol de cettepropriété.
Dans ce cas, et toutes choseségales
d’ailleurs,
larègle
la moins mauvaise sera celle pourlaquelle
laprobabilité
duparadoxe
sera laplus
faible. Cepoint
de vuecomparatif
est àl’origine
des calculs deprobabilité
menés par Paris(1975),
Gehrlein(1981, 1982),
Gehrlein et Fishburn(1978, 1979, 1983),
Fishbum et Gehrlein(1982),
Gillett(1977, 1980),
Nitzan(1985),
Nurmi et Uusi-Heikkila(1985),
Merrill(1988), Lepelley (1989), Lepelley
et Mbih(1992).
L’objet principal
de ce texte est de fournir uneprésentation
unifiée desprincipaux
modèles decalcul
qui
ont été utilisés dans les travauxprécités (nous
excluons toutefois duchamp
de notreanalyse
les recherchesqui,
comme celle de Merrill(1988),
se situent dans le cadre de la théoriespatiale
duvote).
La section 2 est consacrée à cetteprésentation;
on s’efforced’y
mettre enévidence les mérites d’un modèle
particulier,
fondé sur la condition dite de "culture neutre etanonyme".
Dans la section3,
nousappliquons
la versionasymptotique
de ce modèle au calculde la
probabilité
dequelques paradoxes
ou anomaliessusceptibles
de survenirlorsque
larègle
dechoix utilisée est le vote à la
majorité simple
ou le votemajoritaire
à deux tours.2.
MODÈLES
DE CALCUL 2.1. Définitions et notationsSoient N l’ensemble des individus
(ou votants) qui
prennent part à la décisioncollective,
etX =
{ a,b,c,... }
l’ensemble desoptions (ou candidats)
soumises au choix. Nous notons n et mle cardinal des ensembles N et
X, respectivement.
Lespréférences
dechaque
individus’expriment
par l’intermédiaire d’une relation binaire définie sur X.Pi
çdésigne
la relation depréférence
de l’individui,
et nous supposerons queT
i est un ordre strict(i.e.
une relationasymétrique,
transitive etcomplète
surX)
pour tout i E N. Unprofil
depréférences
est uneliste
(P l’ F2e Fn)
de n ordres depréférence
individuels. L’ensemble de tous lesprofils possibles
est notéII (m,n),
et l’on aIn(m,n)1
1 = m!n.Supposons
que les m! ordres depréférence possibles
sur X soient numérotés de 1 à M =m!,
et notons xj le nombre de votantsqui
ont l’ordre depréférence
numéroj.
Unesituation de vote
(ou, simplement,
unesituation)
est un vecteur x =(XI’
X2, ...,xm)
avec bienentendu
LM
xj = n. La notion de situation de vote rend compte de l’état del’opinion,
au mêmej=l
titre que celle de
profil
depréférences ;
mais à la différence de cettedernière,
elle ne tient pascompte
de l’identité des votants. Il est clair dans ces conditionsqu’à chaque profil
on peut associer une et une seule situation de vote. Al’inverse, chaque
situationcorrespond
àn!/(xl!x2!...xM!) profils
distincts. Nous noteronsS(m,n)
l’ensemble de toutes les situationspossibles.
Le cardinal de cet ensemblecorrespond
au nombre de solutions(entières)
del’équation 1
xi = n, et nous avons(voir
parexemple
Feller(1957) p.36) :
Dans la suite de ce
travail,
nousprivilégierons
le cas où seules troisoptions
sont enprésence.
Les six ordres depréférence possibles
sur X =( a,b,c }
seront alors numérotés commesuit :
Le processus de décision va consister à
agréger
lesopinions
individuelles en un choix collectif. Nous supposerons que ce processus est anonyme. Parconséquent,
le choix collectif peut être déduit de la situation de vote, sansqu’il
soit nécessaire d’avoir connaissance duprofil
de
préférences.
Dans cesconditions,
sil’on
considère le processus de décision comme uneexpérience aléatoire,
un événement relatif à l’élection - tel que la victoire d’uneoption possédant
certaines
propriétés -
vapouvoir
se caractériser par laspécification
des situations xqui
conduisent à son
apparition.
Laprobabilité
d’un événement E s’écrit ainsiPr(E) = ~ Pr(x),
etxEE
il reste, pour obtenir des valeurs
numériques,
àspécifier
la distribution deprobabilité
de lavariable x.
2.2. Deux modèles élémentaires.
La
plupart
des travaux relatifs à laprobabilité
desparadoxes
du vote sont fondés sur unehypothèse d’équiprobabilité :
tous les états del’opinion
sontsupposés
avoir la mêmeprobabilité
d’occurrence. Cette
hypothèse, qui
sejustifie
par le manque d’information apriori
sur lespréférences
des votants,peut cependant
conduire à deux modèles distincts selonqu’elle s’applique
auxprofils
depréférence
ou aux situations de vote. Si l’on considère que tous lesprofils
ont la mêmeprobabilité d’apparition (condition
dite de "cultureneutre"),
nous obtenonsSi en revanche
l’hypothèse d’équiprobabilité
porte sur les situations de vote(condition
de"culture neutre et
anonyme"),
alorsLe modèle 1 est, de
loin,
celui des deux modèles que l’on rencontre leplus
souvent dans lalittérature. En
particulier,
toutes les tentatives de calcul de laprobabilité
duparadoxe
deCondorcet parues à la fin des années soixante et au début des années soixante dix sont fondées
sur le modèle 1
(ou
sur la formule multinômialequi
legénéralise).
Cetteprédominance
tientvraisemblablement au fait que
l’approche
en termes deprofils
estbeaucoup plus
courante quel’approche
en termes de situations dans la théorie des choix collectifs(la
notion deprofil
estplus générale
que celle de situationpuisqu’elle
permetd’envisager
desprocédures
de décision collective éventuellement nonanonymes).
Elles’explique
sans doute aussi par l’évidenteadaptabilité
du modèle1, qui
n’est rien d’autrequ’un
casparticulier
de la loi multinômiale : ilsuffit,
pourprendre
en compte une éventuelle information sur lespréférences
desindividus,
d’introduire un vecteur p =
(Pt,...,PM)
tel que 0p.
1 et 1pj = 1, Pj s’interprétant
comme la
probabilité
pour un individu de choisirl’ordre
depréférence
numéroj.
Si l’onsuppose que chacun des votants choisit son ordre de manière
indépendante,
alors nous obtenonsla formule multinômiale bien connue :
et l’on retrouve le modèle 1 en prenant
pj = 1/M
pourtout j.
En
dépit
de cetteprédominance
du modèle1,
il existe d’assez solidesarguments
en faveur du modèle 23.
L’une des raisons pouvant conduire au choix de ce modèles’appuie
sur uneinterprétation particulière qu’en
a donnée Gehrlein(1984) (voir
aussiLepelley (1984)).
Gehrleinfait observer que
l’expression
dePr(x)
dans le modèle lbis peut être considérée comme uneprobabilité conditionnelle,
liée à la donnée d’un vecteur p. Si le vecteur p est à son tour traitécomme une variable
aléatoire,
on peutenvisager
de calculer laprobabilité espérée,
ouprobabilité
moyenne, d’une situation x. Soit
Pr(x)
cetteprobabilité.
Sonexpression dépend
évidemmentde la densité de
probabilité
de la variable p. Si p est distribuée uniformément sur lesimplexe
défini
par 1 pj
= 1 et0,
alors on obtientretrouvant ainsi
l’expression
du modèle 2. Ce résultat permet à Gehrlein de conclure que "theprobability
of an event with model 2corresponds
to theexpected probability
of that event withmodel 1 bis".
Ainsi,
contrairement au modèle 1qui impose
l’utilisation du vecteur p =(1/6,...,1/6),
le modèle 2 neprivilégie
aucun vecteur et conduit à un résultat moyen. Cettepropriété
peut constituer un argument en safaveur,
notamment dans le cadre desanalyses comparatives (voir
sur cepoint Lepelley (1984) p.25).
Un deuxième
argument
est d’ordretechnique
et tient à lasimplicité
du modèle 2. De manièregénérale,
la formule multinômiale conduit à desexpressions complexes
et souventinopérantes,
même dans sa version la
plus
élémentaire(modèle 1).
Le modèle 2permet
enrevanche,
aumoins dans certains cas, d’obtenir des formules
particulièrement simples.
On peut illustrer cettesupériorité
du modèle 2 en considérant laprobabilité qu’il
existe unvainqueur
deCondorcet,
c’est-à-dire une
option capable
del’emporter
sur chacune des autres dans des confrontations parpaires
à lamajorité
des voix.Supposons
que le nombred’options
soit limité à trois et que le nombre n de votants soitimpair (dans
ce contexte, l’existence d’unvainqueur
de Condorcet estéquivalente
à l’absence deparadoxe
deCondorcet),
et notons E l’événement considéré. De nombreusesreprésentations analytiques
dePr(E)
fondées sur le modèle 1 ont étéproposées;
parmi
cesreprésentations,
laplus simple
est vraisemblablement celle de Gehrlein et Fishburn(1976a) :
expression
danslaquelle
on aposé
li =(n-1)/2,
x46 = x4 + x6 et x12 = XI + x2 = n - x46 - X5 - x3. Dans un article paru la mêmeannée,
Gehrlein et Fishbum(1976b)
ont par ailleurs établi que laprobabilité
du même événement calculée sur la base du modèle 2s’exprime
ainsi :La
comparaison
des relations(1)
et(2)
est suffisammentéloquente
pourqu’il
ne soit pas nécessaire de la commenterlonguement.
Nous nous contenterons desouligner
que l’un des mérites de la relation(2) -
et, d’une manièregénérale,
des formules obtenues sur la base du modèle 2 - estqu’il
estpossible
d’en déduire directement la limite de laprobabilité
considéréelorsque
le nombre n d’individus tend vers l’infini. Bien quepossible (cf.
Guilbaud(1952)),
lecalcul d’une telle limite à
partir
de la relation(1) (ou
d’une relationsimilaire)
est nettement moins immédiat.3 Les
principales
contributions qui utilisent le modèle 2 sont dues à Gehrlein et Fishburn (1976b), Gehrlein (1982, 1990, 1991), Berg (1985a, 1985b), Berg etBjurulf
(1983),Lepelley
(1989),Lepelley
et Mbih (1987, 1992).Un dernier
argument
est lié àl’hypothèse d’indépendance qui
fonde les modèles 1 et lbis.Commentant l’utilisation de la loi multinômiale pour le calcul de la
probabilité
duparadoxe
deCondorcet, May (1971)
écrit :"Perhaps
the greatestsingle
defect of the mathematical model ofvoting
processes is thatjudges
are treated aslinearly independent;
the individual rankorderings
are not
explicitly
affectedby
interaction amongjudges".
Nous allons voir dans leprochain paragraphe
que le modèle 2 abandonnel’hypothèse d’indépendance
et introduit un certaindegré
d’interaction entre les
juges (individus),
cequi
est un avantage si l’onadopte
lepoint
de vue deMay.
L’interaction introduite par le modèle 2 induit despréférences
moinshétérogènes qu’avec
le modèle 1. C’est cette moindre
hétérogénéité qui permet
decomprendre pourquoi -
pour depetites
valeurs du nombre md’options 4 -
laprobabilité
d’unparadoxe
du vote obtenue sur labase du modèle 2 est
généralement
inférieure à laprobabilité
calculée àpartir
du modèle 1(intuitivement,
onpeut
concevoirqu’une plus grande homogénéité
despréférences
a pourconséquence
de rendre moinsprobable
l’occurrence desparadoxes
du vote,qui requiert généralement
un certainantagonisme
despréférences individuelles).
Dans le cas duparadoxe
deCondorcet,
les deux modèles donnent des résultats relativementproches : ainsi,
pour troisoptions
et un nombre infinid’individus,
laprobabilité
duparadoxe
estégale
à 1 -(3/4
+3/2tt sin-1(1/3)) = 0,0874 (nombre
deGuilbaud)
avec le modèle1,
et à1/16
=0,0625
avec lemodèle 2.
2.3. Une
généralisation :
le modèle dePôlya-Eggenberger.
Une manière
élégante
de comparer les deux modèles duparagraphe précédent
consiste à les faireapparaître
comme deux versionsparticulières
d’un modèleplus général,
le modèle dePôlya- Eggenberger (pour
uneprésentation
d’ensemble de cemodèle,
voir Johnson et Kotz(1977)).
Soient A et oc deux réels
positifs
et n un entierpositif.
On définit une factorielle ascendantegénéralisée
de la manière suivante :Compte
tenu de cettedéfinition,
et des notationsprécédemment adoptées,
la distribution dePôlya-Eggenberger s’écrit :
-expression
danslaquelle
lesAj
" sont des nombres réelspositifs
et A= LM Aj .
J=l
Posons
Aj
= 1 pourtout j
E{ 1,...,M),
cequi implique
A = M. On vérifie alors aisément que l’on retrouve le modèle 1 enprenant
ce = 0 et le modèle 2 en prenant ce = 1(le
modèle lbis estquant à lui obtenu en posant
Aj /
A =pj
et ce =0).
Le moyen le
plus simple
pourinterpréter
le modèle 3 consiste à considérer une urne contenant Aboules,
dontAI
sont de type1, A2
de type2,..., AM
de type M.Chaque
individu détermine sa
préférence
en tirant au hasard une boule dans l’ume et, àchaque tirage,
ocboules du même
type
que cellequi
vient d’être choisie sontajoutées
dans l’ume. La distribution deprobabilité
des situations de vote obtenues de cette manière est alors conforme au modèle 3.Le modèle de
Pôlya-Eggenberger
a été introduit dans la littérature relative aux processus de décision collective parBerg (1985a), qui
l’aappliqué
au calcul de laprobabilité
duparadoxe
de Condorcet. D’autres
applications
ont étéprésentées
parBerg (1990),
et Gehrlein etBerg (1991).
L’intérêt de ce modèle réside clairement dans sagrande souplesse.
Il permet -comme le modèle multinômial - de
prendre
en compte d’éventuelles informations relatives auxchances des différents candidats : il suffit
d’adapter
enconséquence
lacomposition
initialede l’urne
(paramètres Aj).
Il permet aussi - et c’est là son méritespécifique - d’analyser
les4 Berg et
Bjurulf
(1983) montrent que lorsque le nombre d’options s’élève, les modèles 1 et 2 tendent à coïncider.phénomènes
decontagion
en introduisant une certainedépendance
entre lespréférences
individuelles par le biais du
paramètre
oc : si oc =0,
les individus forment leursopinions indépendamment
les uns des autres ; si en revanche oc estpositif,
alors letirage
d’un ordre depréférence particulier (d’une
boule d’un certaintype)
augmente les chances que cet ordre ad’apparaître
lors dutirage
suivant. Prendre oc = 1(comme
dans le modèle2)
introduit undegré
limité d’interaction entre les
individus,
etplus
oc estélevé, plus
lespréférences
obtenuestendent à être
homogènes.
On peutainsi,
en faisant varier leparamètre
oc, étudier l’effet dedifférents niveaux de cohésion sociale sur la
probabilité
de tel ou tel événement.Afin d’illustrer ce dernier
point,
nous avons calculé pour différentes valeurs duparamètre
decohésion oc la
probabilité
d’avoir uneoption
classée enpremière position
parplus
de la moitié des individus(ou probabilité
d’éviter le second tour dans un votemajoritaire
à deuxtours).
Nous avons
supposé
m = 3(et
donc M= 6),
nimpair (1)
=(n-1 ) / 2)
etAj
=1 pour toutj
E{ 1,...,6 } .
Les formulesanalytiques
que nous avonsobtenues,
ainsi que les résultatsnumériques auxquels
elles conduisent dans le cas où le nombre de votants estinfini,
sontprésentés
dans la Table 1. Les différentesétapes
du calcul sont données dansl’appendice
A.Comme l’on
pouvait s’y attendre,
laprobabilité
de l’événement considéréapparaît
très sensibleau caractère
plus
ou moinshomogène
despréférences.
On noteraqu’ici, les
modèles 1(a,
=0)
et 2
(oc = 1)
conduisent à des résultats extrêmement différents : pour oc =0,
laprobabilité
d’éviter ie second tour est nulle
quand
n tend vers l’infini(voir appendice A),
et cette mêmeprobabilité
estsupérieure
à 1/2 pour oc = 1.Table 1. Probabilité d’avoir une
option
classée enpremière position
par
plus
de la moitié des votants(m
=3,
1) =(n-1 ) / 2)
2.4. Distribution
asymptotique :
le modèle de Dirichlet.Le modèle de
Pôlya-Eggenberger
ne permet pastoujours
d’obtenir des formules dutype
de cellesqui figurent
dans la Table 1(l’événement
considéré étaitparticulièrement simple
àcaractériser) ;
il conduit leplus
souvent à desexpressions
fortcomplexes,
et peuopératoires
dèsque les valeurs de n s’élèvent. Il n’est donc pas inutile de
s’interroger
sur l’évolutionasymptotique
de ce modèle.Posons
yj
=xi /
n. Une situation de vote devient alors un vecteur y =(y,~...eym)~
avec0 et = 1. Pour n suffisamment
élevé, possible
deremplacer
les factoriellesJ j=l
ascendantes
généralisées
par des nombres deStirling généralisés,
conformément à la formule suivante(cf.
Feller(1957) p.64) :
Si l’on
applique
cette relation au modèle3,
et si l’on fait tendre n versl’infini,
on obtient alors(en supposant 0)
la fonction de densité deprobabilité
de Dirichlet définie ci-dessous :Le modèle de Dirichlet a été utilisé par
Berg (1985b)
etBerg
etLepelley (1990)
pour calculer laprobabilité
de certaines difficultéssusceptibles
de seproduire
dans un vote à lamajorité simple.
Notonsqu’il
estpossible,
à l’aide de cemodèle,
de vérifier lesprobabilités
limitesprésentées
dans la Table 1(cf. appendice A).
Nous nous intéresserons dans la suite de ce travail à une version
particulièrement simple
dumodèle
4,
obtenue en posant ce = 1 etAj
= 1 pourtout j
E{ 1,...,M } .
Nous avons alors :Il est clair que le modèle 5 n’est autre que la version
asymptotique
du modèle2,
dont nousavons
souligné précédemment
certains mérites.Lorsque
seules troisoptions
sont enprésence, (M - 1)!
= 120 et ilsuffit,
pour obtenir laprobabilité
limite d’un événementdonné,
d’évaluerl’intégrale j
120dy
sur le domaine dont la définitiondépend
de l’événement considéré. Nousappliquons
dans la section suivante ce modèle élémentaire au calcul de laprobabilité
dequelques paradoxes
bien connus de la théorie des choix collectifs.3. APPLICATIONS.
Nous nous proposons dans cette section d’utiliser le modèle 5 pour comparer deux
règles
dechoix collectif
particulières,
le vote à lamajorité simple (ou règle
de lapluralité)
et le votemajoritaire
à deux tours. Ces deuxrègles,
d’un usage très courant, sontsusceptibles
deproduire
d’intéressants
paradoxes.
3.1. Paradoxes du vote à la
majorité simple.
Le vote à la
majorité simple (noté
VM1 dans cequi suit)
est vraisemblablement larègle
dedécision la
plus fréquemment
utilisée dans lapratique
des choix collectifs :chaque
individuindique l’option qu’il préfère
etl’option
choisie est cellequi
recueille leplus grand
nombre devoix. La faveur dont
jouit
cetterègle -
notamment dans le domaine électoral -s’explique
par la facilité aveclaquelle
on peut la mettre en oeuvre : levainqueur
de l’élection est choisi en uneseule
étape (un
seultour),
et sa détermination ne contraint pas les votants à exhiber la totalité de leur ordre depréférence.
On saitcependant depuis
Borda(1781)
et Condorcet(1785)
que VM1 peut conduire à un choixqui
est en contradiction avecl’opinion
de lamajorité
des votants.Considérons,
parexemple,
la situation 1présentée
dans la Table2 ; l’option
cl’emporte
dansun vote à la
pluralité
desvoix,
etcependant plus
de la moitié des individus(54%) préfèrent
b àc : dans un duel
majoritaire, l’option
b aurait battul’option
c. On note en outre quel’option
bbattrait aussi
l’option
a dans une confrontationmajoritaire :
b est levainqueur
de Condorcet.Le vote à la
majorité simple
viole ainsi leprincipe qui
porte le nom de Condorcet et que l’on peut énoncer comme suit :Condorcet : Le
vainqueur
deCondorcet, lorsqu’il existe,
doit constituer le choixcollectif.
Notons
El
l’événement "levainqueur
de Condorcet est battu dans un vote à lamajorité simple",
et calculons la
probabilité
de cet événement dans le cas où troisoptions
sont enprésence.
Noussupposerons que le nombre de votants peut être considéré comme
infini,
cequi
va nouspermettre
d’utiliser le modèle 5 et denégliger
lesproblèmes posés
par d’éventuels ex aequo.L’événement
El
n’est pas réalisélorsque
levainqueur
de Condorcet est élu(événement E’),
oubien
lorsqu’il
n’existe pas devainqueur
de Condorcet(événement E"). Étant
donné unesituation,
et compte tenu des notations que nous avonsadoptées, l’option
a est levainqueur
deCondorcet si :
D’autre part,
l’option
a est élue dans un vote à lamajorité simple
siPar
définition,
toute situation doit en outre vérifieret
L’application
du modèle 5implique
alorsPr
(a vainqueur
de Condorcet et ile domaine
d’intégration
D étant défini par les relations(3), (4)
et(5).
L’évaluation de cetteintégrale multiple
donne :Pr
( a vainqueur
de Condorcet etélu) = 119/432.
L’hypothèse d’équiprobabilité qui
sous-tend le modèle5, jointe
à la neutralité deVM1,
nousautorisent à
multiplier
par trois laprobabilité
ci-dessus pour obtenir laprobabilité
de l’événement E’. Nous savons d’autre part quePr(E") = 1/16 (cf. paragraphe 2.2).
Nous avons donc :Plus de 11 % des situations de vote conduisent ainsi au choix d’une
option
différente duvainqueur
de Condorcet. Notons que de telles situations ne sont pas véritablementparadoxales :
elles mettent
simplement
en évidence lapossibilité
d’une contradiction entre deuxprincipes
distincts de détermination de la "meilleure"
option.
Il fautsouligner
d’autrepart
quel’adoption
du
principe
de Condorcet entraîne certains inconvénients que les travaux deYoung (1975)
et deMoulin
(1988)
ont mis enévidence ;
son caractère normatif peut donc être contesté. Il reste que le viol de ceprincipe
constitue une incontestabledifficulté, puisque
dans cetteéventualité, l’option
élue peut être remise en cause par unemajorité
d’individus : il existe uneoption
queplus
de la moitié des individus
préfèrent
àl’option
élue. Cette difficulté estparticulièrement aiguë lorsque
chacune desoptions
non élues estpréférée
par unemajorité
de votants àl’option
élue.La situation 1 de la Table 2 montre
qu’une
telle difficulté peut survenir avec VM1 : c,l’option élue,
serait battue dans une confrontation parpaire
non seulement parl’option
b(le vainqueur
de
Condorcet)
mais aussi parl’option
a. C’est Borda(1781) qui
lepremier
a mis en évidencecette
possibilité.
Nousqualifierons
de minoritaire uneoption
battue par chacune des autres dans des duelsmajoritaires (on parle
encore deperdant
de Condorcet pourdésigner
une telleoption).
Cette définition
permet
d’énoncer leprincipe suivant, qu’il
nousparaît légitime
d’associer au nom de Borda :Borda :
L’option minoritaire, lorsqu’elle existe,
ne doit pas constituer le choixcollectif.
On peut considérer que le viol du
principe
de Borda constitue un véritableparadoxe puisqu’alors l’option
choisie estprécisément
celle que l’on a de bonnes raisons de considérercomme la moins bonne.
Berg (1985b)
amontré,
en utilisant les mêmeshypothèses
que cellesqui
fondent laprésente analyse (modèle
5 et m =3),
que laprobabilité
de ceparadoxe
dans unvote à la
majorité simple
estégale
à1/36 (voir
aussiLepelley ( 1992)).
Une version extrême de ce
paradoxe
survientlorsque
lesmajorités qui préfèrent
chacune desoptions
non élues àl’option
élue sont constituées des mêmes individus. Ce cas defigure implique
queplus
de la moitié des votants classentl’option
élue en dernièreposition.
Dans lasituation 1 de la Table
2,
lamajorité qui préfère
a à c est distincte de cellequi préfère
b à c.Dans la situation 2 en
revanche,
cesmajorités
sont constituées des mêmes individus : 54% desvotants classent c en dernière
position.
Nous dirons d’uneoption
classée en dernièreposition
par
plus
de la moitié des individusqu’elle est fortement
minoritaire. La situation 2 de la Table 2montre que VM1 est
susceptible
d’élire uneoption
fortement minoritaire. NotonsE2
un telévénement
lorsque
troisoptions
sont enprésence.
Laprobabilité
limite deE2 peut
être très facilement calculée.L’option
a est fortement minoritaire si... -- "’’’
Nous avons donc :
expression
danslaquelle
le domaine D’ est défini par les relations(4), (5)
et(6).
On en déduit :La
comparaison
de ce résultat et de laprobabilité
obtenue parBerg (1985b)
permet de conclure que dans 83%(5/6)
dessituations
où VM1 viole leprincipe
deBorda, l’option
élueest fortement minoritaire.
Table 2.
Exemples (m
=3,
n =oo)
3.2. Paradoxes du vote
majoritaire
à deux tours.Le vote
majoritaire
à deux tours(noté VM2),
bien connu descitoyens Français,
est une variantedu vote à la
majorité simple
danslaquelle
uneoption
doit recueillir unemajorité
absolue pourl’emporter
dès lepremier
tour, et où un éventuel second tourdépartage
les deuxoptions
lesmieux
placées.
Il est clairqu’une
telleprocédure
ne peut conduire à l’élection d’uneoption
minoritaire
(a fortiori,
d’uneoption
fortementminoritaire).
VM2 peut enrevanche,
comme levote à la
majorité simple,
choisir uneoption
différente duvainqueur
de Condorcetlorsque
celui-ci existe.
Ainsi,
dans la situation 1 de la Table2,
levainqueur
de Condorcet(l’option b)
estéliminé au
premier
tour. D’une manièregénérale,
levainqueur
de Condorcet est battu dans un votemajoritaire
à deux tours si et seulement s’il est éliminé aupremier
tour. Dans une situationqui
met enjeu
troisoptions
et danslaquelle l’option
a est levainqueur
deCondorcet,
a seradonc battue si et seulement si
et
La
probabilité
du viol duprincipe
de Condorcet dans un votemajoritaire
à deux toursportant
sur trois
options (événement
notéE3)
calculée sur la base du modèle 5 va doncpouvoir
s’écrire :le domaine D" étant défini par les relations
(3), (5)
et(7).
L’évaluation de cetteexpression
donne
Pr(E3) = 17/576.
Si l’on compare ce chiffre
(environ 3%)
au résultat obtenu pour VM1(11% environ),
ilapparaît
que l’introduction du second tour améliore très nettement la"performance majoritaire"
de cette
procédure5.
5 Pour d’autres résultats concernant les
performances majoritaires
des deuxrègles
considérées ou prenant en compte d’autres règles, le lecteur intéressé pourra consulterLepelley
(1989) ainsi que le travail récent de Gehrlein(1992).
L’introduction d’un second tour ne
présente
pas pour autant que des avantages : VM2 violeen effet un
principe important
de la théorie des choixcollectifs,
leprincipe
de monotonie(principe
que VM 1vérifie).
Dans la définitionqui suit,
larègle
de choix collectif estsupposée
donnée.
Monotonie : Considérons un
profil
depréférence
danslequel l’option
al’emporte,
etsupposons que le classement de a s’améliore dans un ou
plusieurs
ordres individuels(la position
relative des autresoptions
demeurantinchangées).
Alorsl’option
a doit encorel’emporter
dans le nouveauprofil
ainsi obtenu.Le
principe
de monotonieexige
uneréponse
nonnégative
de larègle
de choix collectif à unemodification
despréférences
en faveur del’option
initialementgagnante.
Le viol de ceprincipe
est suffisamment contre intuitif pour que l’on
puisse qualifier
son occurrence deparadoxale (voir
Fishburn
(1982)).
C’est semble-t-il Smith(1973) qui
lepremier
a montré que VM2 estsusceptible
de donner lieu à un telparadoxe.
Afin d’en donner uneillustration,
considérons unefois encore la situation 1 décrite dans la Table 2 :
l’option
al’emporte
dans un votemajoritaire
àdeux tours
(b
est éliminé aupremier
tour et a bat c au secondtour). Supposons
alors que les 15% d’électeursqui
ont l’ordre depréférence
c a bchangent
d’avis et décident de classer a enpremière position.
Cette amélioration du classement de a va lui * être fatalepuisque
dans lanouvelle situation
(situation
3 de la Table2),
c’estl’option
bqui l’emporte (c
est éliminé aupremier
tour et b bat a au secondtour).
Nous dirons que la situation 1 est vulnérable auparadoxe
de lanon-monotonie,
et nous nous proposons de calculer lafréquence
de cetype
de situation. Comme lesprécédents,
ce calcul nécessite que nous caractérisions en termes desyj
les situations
qui
sont vulnérables auparadoxe.
Cette caractérisation estcependant
moinsimmédiate que dans les cas
précédents (contrairement
auxprincipes
de Borda et deCondorcet,
leprincipe
de monotonie met enjeu
deuxprofils distincts).
Laproposition suivante,
dont la preuveest donnée dans
l’appendice B,
identifie les situationssusceptibles
de donner lieu auparadoxe
dela non-monotonie dans les élections à trois candidats
(afin
d’en faciliterl’expression,
nousnotons
Yz
laproportion
d’individusqui
dans une situation donnée classentl’option
u avantl’option
z, etYZ désigne
laproportion
d’individusqui
classent z enpremière position).
PROPOSITION.
Supposons
que troisoptions
a,b,
c soient enprésence,
et considérons unesituation dans
laquelle l’option
al’emporte
dans un votemajoritaire
à deux tours. Cette situationest vulnérable au
paradoxe
de la non-monotonie si et seulement siNous sommes alors en mesure de calculer la
probabilité
recherchée(dans
le cas où troisoptions
sont enprésence).
Dans un votemajoritaire
à deux tours,l’option
al’emporte
siet
D’après
laproposition,
une situation vérifiant la relation(9)
est vulnérable auparadoxe
de lanon-monotonie si
et ou et
De