L'INTERNATIONALE
ÉTUDIANTE
JEAN-JACQUES 'BROCHIER' BERND OELGART
L'INTERNATIONALE ÉTUDIANTE
JULLIARD
© Julliard, 1968.
INTRODUCTION
Les « événements » de Mai ont surpris une société qui se croyait définitivement à l'abri des convulsions révolutionnaires. La surprise fut même si grande, et l'est restée, qu'on ne sait comment nommer ce qui se passa à Paris en Mai et en Juin : émeute ? révolte ? révolution ? L'opinion publique s'est rabattue, faute de mieux, sur le vocable pudique d' « événements », les étudiants, eux, parlent du Mouvement.
Mais ce serait s'exposer à n'y rien comprendre que de considérer le mai parisien comme un phénomène isolé : il s'est produit, il se produit à l'heure où ces lignes sont écrites, il se produira encore dans plusieurs mois, à travers le monde entier. Plus ou moins violent, plus ou moins organisé, plus ou moins réprimé, c'est le même mouvement qui a lieu à Varsovie, à Monte- video, à Berkeley, à Berlin, à Milan ou à Paris.
On retrouve, d'Université à Institut polytechnique, de pays d'Amérique latine à démocratie populaire, d'état sous-développé à république bourgeoise sur- industrialisée, les mêmes caractères. Le mouvement étudiant est largement spontané, et les « groupuscu-
les » trotskystes, maoistes ou guevaristes, tous plus ou moins anarchistes, ne jouent qu'un rôle finalement faible dans les manifestations de masse ; c'est après ces manifestations que les idéologies, beaucoup plus souples d'ailleurs qu'il y a vingt ou trente ans, repren- nent le devant de la scène, surtout parce que c'est leurs militants qu'on pourchasse.
De plus les étudiants ne reculent pas devant la violence ; à la violence qui leur est faite, ils n'hésitent pas à répondre par la violence. Les émeutes étudiantes ont presque toujours le même point de départ : un cortège qui défile à travers une université ou une ville pour des raisons strictement universitaires, et qui se heurte à la police. Les heurts sont plus ou moins durs, les forces de l'ordre ont à leur disposition un arsenal qui va de la matraque et la grenade lacrymogène jus- qu'aux chars et aux bazookas, en passant par les gaz de combat et le bon vieux P 38, qui fait des ravages quand on tire dans une foule. Selon les pays, selon aussi l'ampleur et l'âge de l'émeute, la police emploie l'une ou l'autre de ces armes.
A partir de ce moment, la manifestation étudiante abandonne le plan universitaire pour passer au plan politique. Si les étudiants occupent les universités, et s'y réfugient, c'est simplement pour des raisons tacti- ques : les universités jouissent parfois d'une sorte de privilège d'exterritorialité, la police ne peut pas y péné- trer comme elle veut, et d'autre part l'université occu- pée joue, pour les étudiants, un peu le rôle des bourses du travail pour les syndicalistes révolutionnaires des années 1910 : lieu de réunion, de discussion, et sym- bole. La Sorbonne n'était qu'un tas de pierres ; à par- tir du moment où les étudiants l'ont occupée elle est devenue le lieu géométrique du Mouvement. Quand elle a été de nouveau occupée par la police, au début du
mois de juillet, tout le monde a compris qu'une nou- velle phase du Mouvement s'était produite, et qu'il
fallait changer de méthode.
Mais les revendications deviennent politiques. Les étudiants réclament la libération des manifestants arrêtés, la punition des responsables de la répression, en général la démission du Chef de la police et du Ministre de l'Intérieur, puis, enfin, le changement des structures politiques. Les étudiants prennent des con- tacts suivis avec les ouvriers, et tentent de les entraî- ner dans leur lutte. Ils rencontrent généralement de la sympathie chez les ouvriers les plus jeunes, et une indifférence mitigée d'hostilité chez ceux de la géné- ration précédente, plus installés dans le « système ».
Ceci est surtout vrai, d'ailleurs, des sociétés de consom- mation. En France ont coïncidé la révolte étudiante, un mécontentement généralisé chez les jeunes ouvriers, plus atteints par le chômage, l'insécurité de l'emploi, et le dégoût de leur travail, que leurs aînés, une situa- tion économique qui accentuait le déséquilibre entre les possédants et les salariés, enfin l'autosatisfaction d'un pouvoir qui ne voyait rien, en France, qui fût susceptible de menacer sa stabilité et sa pérennité. La grève générale, déclenchée spontanément par la base et les petits cadres syndicalistes, sur le modèle de la grève étudiante (occupations d'usines après les occupa- tions d'universités) a surpris aussi bien les états- majors politiques et syndicaux que le pouvoir. Comme la grève étudiante avait surpris les cadres de l'uni- versité autant que les services de police.
Le conflit qui se produit, généralement, entre les revendications étudiantes et les revendications habi- tuelles de la classe ouvrière est, pour beaucoup, la marque d'un conflit de générations. Les gens de qua- rante à cinquante ans ne demandent qu'une améliora-
tion des structures (du niveau de vie, du salaire, des conditions de travail), alors que les étudiants, et les jeunes ouvriers, qui ont devant eux le spectacle de ce que le système a fait de leurs aînés, réclament une destruction radicale des structures. Pour quoi mettre à la place ? Peu importe. Aucun système ne peut, leur semble-t-il, être pire que celui qui domine, la destruc- tion est la première étape d'une construction.
Dans ce mot qu'on appelle la contestation, entrent quantité de thèmes et d'exigences dont la face positive est liée à la face négative : l'exigence de la démocratie, cela signifie à la fois, et en même temps, l'explosion des structures autoritaires (Etat, syndicalisme vertical, pouvoir d'en haut des états-majors politiques) et la constitution d'assemblées de décision (conseils ouvriers, étudiants) qui délèguent un pouvoir toujours révocable et toujours à court terme. Raymond Aron dans ses arti- cles du Figaro, peut bien se gausser de ces conseils, qui ne correspondent pas, paraît-il, au niveau de développe- ment économique des pays industrialisés. Les étudiants lui répondent, par le fait, que c'est au niveau de déve- loppement économique de se plier aux exigences des individus, et non le contraire. Et aussi que ce niveau n'est pas éternel, que le gouffre qui sépare pays indus- trialisés et pays sous-développés pourrait bien, pro- chainement, en faire justice.
Cette volonté de faire sauter le système correspond, chez les étudiants, à un abandon total de l'idéologie traditionnelle. Le bulletin de vote était peut-être une conquête de la république de monsieur Thiers, pour les étudiants le bulletin de vote est (ou est devenu, c'est pareil) une escroquerie efficace pour faire admettre par les exploités le système d'exploitation.
Là encore M. Aron sera peut-être scandalisé, mais qui nous prouve que les démocraties électoralistes sont
les meilleures formes de gouvernement ? Ceux qui sont élus, certes, mais les autres ?
Pierre de Boisdeffre, dans un récent article, écrit :
« Pour la jeune génération (du moins pour ses élé- ments les plus engagés), la démocratie politique et l'idéologie libérale, encore chères à leurs pères, n'ont plus de sens. » C'est l'une des phrases les plus justes qu'on ait écrites sur le mouvement étudiant, et même si elle paraît, aujourd'hui, évidente, on n'en a pas encore assez pénétré le sens pour en apercevoir bien toutes les conséquences. Elle signifie tout simplement que le système mondial sur lequel nous vivons a toutes les chances d'être fini à plus ou moins brève échéance.
L'une des idées-force de ce monde, l'idée de nation, ne veut plus rien dire. Quand, en France, on recherche et on expulse les « meneurs » étrangers, quand le gou- vernement interdit de séjour Daniel Cohn-Bendit et ferme pour lui une frontière qu'on ouvre aux sacro- saintes marchandises, c'est que le pouvoir réagit de la façon la plus platement traditionnelle qu'on puisse trouver. Cette absence d'imagination, on la retrouve quand un policier mexicain déclare que la révolte, à Mexico, a été fomentée et dirigée par des étudiants français. Les révoltes, de nos jours, n'ont plus besoin d'être « fomentées » ou « dirigées » par qui que ce soit, elles éclatent et se développent toutes seules.
Il est certain que, pour les tenants de l'idéologie traditionnelle, l'internationalisme est une utopie. Mais tout a été utopie avant de devenir réalité. Assurément, l'internationalisme étudiant ne passe pas par les mêmes voies, ni n'a les mêmes buts, que le Marché commun ou le Comecon. Mais précisément il est le contraire d'un Marché, il se veut une communauté. Et quand un étudiant français déclare qu'il ne se consi- dère ni comme étudiant, ni comme Français, mais
comme révolutionnaire, on voit passer, dans un rêve, l'écroulement de toutes les frontières, et l'on se dit que ce que les membres de l'Internationale ouvrière n'ont pu réussir, les étudiants l'obtiendront peut-être.
L'Internationale étudiante veut changer la vie, comme Rimbaud le réclamait, au moins autant que changer le monde, selon le mot d'ordre de Marx. Rien ne montre que, pour l'instant, elle ait des chances d'y parvenir. Mais dans quelques années ceux qui aujour- d'hui se révoltent à vingt ans deviendront les cadres responsables du système. Jusqu'alors, tous les révoltés de vingt ans avaient chaussé leurs pantoufles à trente- cinq. Mais leur révolte était individuelle, isolée.
La révolte des étudiants du monde entier est de qua- lité différente. Saint-Just disait déjà : le bonheur est une idée neuve en Europe. Poétique autant que poli- tique, l'Internationale étudiante affirme : le bonheur est une idée neuve dans le monde, et c'est notre affaire de faire de cette idée une réalité. On ne saurait que lui souhaiter d'y réussir.
Enfin l'Internationale étudiante a trouvé un thème unificateur, qui jusqu'à ces dernières années lui avait manqué. Ce que la guerre d'Algérie n'avait pu faire (n'intéressant que trop peu de pays, et trop peu de territoires) la guerre du Vietnam y est parvenue : faire l'unanimité du monde entier contre elle (les étu- diants U.S. comme les autres); elle met en jeu la politique mondiale (U.S.A. contre pays communistes), montre le peu de solidarité du monde communiste
(rivalité U.R.S.S.-Chine, aide insuffisante, refus de l'U.R.S.S. de courir pour le Vietnam le risque d'une guerre nucléaire), met l'accent sur la disproportion gigantesque entre le géant impérialiste et le petit pays révolutionnaire. Enfin elle est une pépinière de héros mythiques et de combattants exemplaires, dont Ho Chi Minh est le plus célèbre. Ce n'est pas un hasard si tous les défilés étudiants brandissent son effigie.
CHAPITRE PREMIER
EUROPE (PAYS CAPITALISTES)
ALLEMAGNE
Dans le développement et le durcissement progressif du mouvement d'extrême gauche des étudiants alle- mands, deux phénomènes sont particulièrement frap- pants. D'une part le mouvement est localisé à Berlin- Ouest, où il naquit et d'où il gagna seulement par la suite les autres universités allemandes. Berlin- Ouest, vitrine du capitalisme occidental enfoncée dans l'Europe communiste, proche d'une des répu- bliques socialistes les plus staliniennes — l'Alle- magne de l'Est —, pilier de l'anticommunisme et de la guerre froide, a paradoxalement l'Université dont les statuts sont les plus libéraux de toute l'Europe occidentale. La proximité d'un régime stalinien (n'oublions pas que Rudi Dutschke est un réfugié de l'Allemagne de l'Est) comme la saturation de la civi- lisation et de la propagande des U.S.A. amèneront plus facilement les étudiants à refuser d'un même mouve- ment la société de consommation et l'American way of life, aussi bien que le stalinisme autoritaire.
D'autre part, le mouvement étudiant allemand s'est développé par paliers, chaque palier étant marqué par une manifestation de politique étrangère ; manifes-
tation contre Moïse Tshombé, puis contre la présence à Berlin du Shah d'Iran, puis contre la visite de Humphrey, puis contre la guerre du Vietnam. La révolte contre le trust de presse Springer, spécifique- ment allemand, est la plus récente. Ce souci de la politique internationale, la prégnance de ses thèmes sur les étudiants et les intellectuels, sont un des carac- tères permanents de l'Internationale étudiante. Par un double mouvement de cause et de conséquence, les étudiants se préoccupent chaque jour davantage de ce qui se passe ailleurs, et ce qui se passe ailleurs dépend chaque jour davantage de ce que font les étudiants.
Ce n'est plus au stade du pays, voire du continent que le mouvement étudiant a toute sa signification, mais au niveau de la planète toute entière.
Le 29 janvier 1946, les occupants russes de Berlin rouvraient la vieille université Humboldt, en lui impo- sant les statuts en usage dans les pays socialistes, notamment en U.R.S.S. : la participation des jeunes ouvriers, par exemple, y était considérable. Mais, à cette même date, la guerre froide se développait en République Fédérale Allemande, et particulièrement à Berlin, et l'Université se transformait de plus en plus en un centre de propagande anti-américaine. Les étu- diants, mécontents de cette situation, demandèrent au Sénat de Berlin et aux alliés américains, français et anglais de protester auprès des autorités soviétiques.
Le Sénat, soutenu par les Américains, établit le projet de construction d'une Université dans le secteur occupé par les Américains. Ce projet, favorisé par le blocus de Berlin, se réalisa et, à la fin de l'année 1948, une nouvelle université était inaugurée : la Freie Universität (F.U.), l'Université libre.
Cependant la F.U. se révéla bientôt également un support de propagande, anti-soviétique et pro-améri-
Rudi Dutschke, leader des étudiants allemands du S.D.S.
(photo Gamma).
caine cette fois. On immatriculait surtout les étudiants que la Berliner Universitât avait refusés, on refusait étudiants et professeurs soupçonnés de sympathie pour le marxisme, ce qui provoqua, dès lors, de violentes critiques de la part de quelques intellectuels — pro- fesseurs, journalistes — en Allemagne de l'Ouest.
L'Allemagne était en période de reconstruction, des réformes étaient possibles, les vieilles structures d'avant la guerre avaient été fortement ébranlées, sinon détruites. On pensa aussi à réformer les statuts universitaires, et sous l'influence des universités amé- ricaines, le Sénat tenta l'expérience d'un statut uni- versitaire libéral à Berlin : égalité des professeurs, des assistants et des étudiants, participation étudiante aux conseils des professeurs et à la gestion adminis- trative (Sénat Universitaire), interdiction des corpo- rations étudiantes qui, ressuscitant l'ancienne image des étudiants prussiens se battant en duel à coup de sabre, étaient infiniment réactionnaires. Les autres établissements universitaires d'Allemagne, eux, n'évo- luaient pas, attendant les résultats de l'expérience berlinoise, et la Freie Universitât se mit à régresser vers l'ancienne forme : la réforme se heurtait à la mauvaise volonté des enseignants réactionnaires, la participation des étudiants au Sénat universitaire se réduisit vite à ne traiter que des problèmes mineurs, purement matériels : l'A.S.T.A. (Association générale des Etudiants, assez comparable à l'U.N.E.F.) s'occu- pait surtout à gérer restaurants et cités universitaires, ne faisait aucune politique, ou alors propageait la politique officielle du gouvernement.
« A cette époque, (lit-on dans le Spiegel, n° 24 de 1967) l'appel d'une femme d'un professeur pour sauver les pigeons berlinois du projet d'empoisonne- ment qu'avaient décidé les autorités de la ville, mobili-
sait plus d'étudiants que tout appel des groupes poli- tiques étudiants ».
La vague de maccarthysme aux U.S.A. rencontrait une forte résonance en Allemagne fédérale, où l'anti- communisme, accompagné d'une dépolitisation géné- rale typique des contradictions capitalistes, gagnait du terrain et permettait, en 1956, l'interdiction du K.P.D. (Parti communiste ouest-allemand). Le stali- nisme dogmatique de l'Allemagne de l'Est, la répres- sion par Ulbricht des émeutes ouvrières, favorisaient cet anticommunisme. En 1950 déjà, les étudiants se déclaraient d'accord avec la politique étrangère du gouvernement ouest-allemand, en 1951 ils approu- vaient la position d'Adenauer sur la réunification des deux Allemagnes, et discutaient en 1952 la question de l'entrée de la R.F.A. dans le Traité de l'Atlantique Nord.
Les politiciens allemands d'aujourd'hui se souvien- nent avec nostalgie des étudiants des années 50.
Paradoxalement c'est le durcissement de l'Allemagne de l'Est, et la construction du mur de Berlin en 1960 qui donne le coup d'envoi du mouvement étudiant allemand. En Allemagne de l'Ouest, cette période mar- que le point culminant de la vague d'anticommunisme (les Allemands iront jusqu'à accuser les U.S.A. sinon de complicité, du moins de bienveillance envers les communistes, puisqu'ils n'ont pas déclaré la guerre pour empêcher la construction du « mur de la honte »), et avec la naissance d'une réflexion critique chez les étudiants, qui se demandent si le gouvernement de Bonn n'a pas une part de responsabilité aussi grande que celui de Pankow dans la division de Berlin en deux. Pour la première fois des étudiants de gauche, membres du S.D.S. (Union des étudiants socialistes), du S.H.B. (Etudiants sociaux-démocrates), du L.S.D.
(étudiants libéraux) font front commun le 15-2-63 pour
battre aux élections le secrétaire général de l'A.S.T.A., membre d'une corporation réactionnaire.
La situation de la gauche en République Fédérale Allemande est particulièrement affligeante. Le parti social démocrate (S.P.D.) poursuit un processus de dégénérescence continu, pendant toute la période du
« miracle allemand », sous le gouvernement de Ludwig Ehrard. En 1959, au congrès de Bad Godesberg, il abandonne définitivement toute idéologie socialiste et proclame en 1960 sa totale identité de vue, en ce qui concerne la politique étrangère, avec la C.D.U. (démo- cratie chrétienne) au pouvoir, amorçant ainsi la poli- tique de « grande coalition » qui coïncide avec la récession du « miracle allemand ».
Le K.P.D., parti communiste, qui avait connu ses heures triomphantes en 1930, et dont faisaient partie quelques grands théoriciens comme Liebknecht, Rosa Luxemburg, et, parmi les survivants, Marcuse, avait été à peu près complètement liquidé par Hitler. Mal- gré sa reconstitution après la guerre, il n'a jamais retrouvé, bien loin de là, la force et le dynamisme des années trente. Depuis son interdiction, en 1956, il con- tinue sa sclérose, se repliant sur un dogmatisme stali- nien aussi périmé qu'inefficace. Son influence sur les étudiants est à peu près nulle.
A la fin de 1964, les étudiants de gauche ont la majorité relative au Parlement Etudiant et descendent pour la première fois dans la rue : plusieurs centaines d'entre eux manifestent contre la venue à Berlin de Moïse Tshombé, sur le slogan « Assassin de Lumumba ». Six mois plus tard le recteur de la Freie Universität, qui avait interdit l'entrée de l'université au journaliste de gauche Erich Kuby, invité par les étudiants à donner une conférence, se heurta à la contestation des étudiants ; ceux-ci répondirent à
Wolf, président du S.D.S. (photo Gérard Aimé).
l'interdiction par des « sit-in », distribuèrent des tracts.
Ce n'était pas la première fois que le recteur entrait en conflit avec les étudiants, mais ce fut la première fois que les étudiants s'opposèrent à la décision du recteur. Alors se manifesta un petit noyau d'étudiants très politisés, appartenant au S.D.S. Le S.D.S., qui jus- qu'à 1961 avait été la branche étudiante du S.P.D. social démocrate et qui était dirigé par W. Branett et M. Neh- mer, avait été exclu du parti pour déviationnisme de gauche, parce qu'il avait refusé l'abandon par le S.P.D. de l'idéologie socialiste, et son alignement pro- gressif sur les positions de la C.D.U. Les étudiants du S.D.S. étaient très sensibles à l'évolution du Tiers Monde, à l'idéologie de Guevara, de Ho Chi Minh, de S. Carmichaël ; la guerre du Vietnam devait lui donner l'occasion de préciser et de manifester ses positions.
Au cours du même trimestre 1964, un second inci- dent se produisit : le recteur de l'Université Libre prononçait l'exclusion d'un assistant coupable d'avoir écrit, dans un journal libéral de Berlin, un article où le recteur était critiqué, à tort prétendait-il. Bien que l'assistant fût venu s'excuser, le recteur maintint sa décision. Le lendemain, 800 étudiants réclamaient sa démission.
Mais c'est du 5 février 1966 que date la véritable naissance du mouvement étudiant allemand, liée à l'affaire vietnamienne. Les Américains avaient entamé leur politique de bombardements intensifs sur le Nord-Vietnam, qui fut contestée non seulement en Allemagne, mais dans le monde entier par les étudiants.
On sait que c'est la guerre du Vietnam qui fournit le thème unificateur de tous les mouvements étudiants.
En Allemagne, les étudiants récusèrent non seulement la politique américaine, mais aussi celle de ses alliés allemands, et des journaux qui la soutenaient. C'est
surtout la S.D.S. qui prit la tête de cette campagne contre la guerre colonialiste parmi les étudiants, par des discussions, des meetings, la projection de films, des manifestations. Reprenant la théorie du philosophe Herbert Marcuse, les étudiants considéraient que le rôle d'opposition des jeunes devait être de semer la mau- vaise conscience dans les sociétés de consommation, d'insister sur l'information, en attendant que les gran- des vagues révolutionnaires de « la zone des tempêtes » (le Tiers-Monde), viennent déferler sur l'Europe. Le 5 février 1966, le Sénat Universitaire interdit toute réu- nion politique à l'intérieur de l'université, au moment où un grand meeting sur le Vietnam devait se tenir.
Cette décision était contraire aux statuts de l'Univer- sité, qui prévoit pour les étudiants la libre disposition de certains locaux, et le droit de réunion.
Quinze cents étudiants descendent dans la rue et défilent à travers Berlin. Au moment où quelques cen- taines d'entre eux se dirigent vers l'ambassade des Etats-Unis pour ôter le drapeau américain, la police charge et fait plusieurs blessés parmi les étudiants qui se défendaient seulement avec des œufs pourris.
Une campagne anti-étudiante extrêmement violente se déclencha dans le groupe de presse berlinois d'Axel Springer, qui dressa immédiatement la population contre les étudiants. Axel Springer, qui possède un monopole considérable de la presse allemande (70 % des journaux à Berlin) est le grand responsable de la coupure profonde entre les étudiants et la population.
Le 22 juillet 1966 les étudiants organisent un
« teach-in » et occupent l'université. Tard dans la nuit, le Sénat de l'Université retire son interdiction des réunions politiques : c'est le premier succès du mou- vement étudiant.
La veille de la visite du vice-président des Etats-
Unis, Hubert Humphrey, un titre faisait la une de tous les journaux : tentative d'assassinat contre Hum- phrey par des étudiants berlinois. La police découvre des engins explosifs et autres machines à tuer. En fait la police berlinoise avait trouvé des bombes fumi- gènes et des sacs de plastique... pleins de pudding.
Der Abend, quotidien de Berlin, titre : « L'Ambassade de Mao à Berlin-Est livre des bombes contre le vice- président Humphrey ». « Cette fausse nouvelle n'était pas le fait d'un hasard, écrit Uwe Bergmann. On devait, à cause des manifestations prévues, d'une part mobiliser la population pour montrer la sympathie de la ville envers le vice-président, d'autre part donner le moyen à la presse d'accuser chaque manifestation contre la guerre du Vietnam de terrorisme, à cause de la visite de Humphrey » (Uwe Bergmann, Rebellion der Studenten, Rowohlt 1968). Lors de la visite offi- cielle, deux mille étudiants manifestèrent, avec le slo- gan : « HO HO HO TSCHI MINH ».
La réflexion des leaders étudiants sur les moyens et les buts de la révolution se fait plus serrée. Rudi Dutschke, mis en vedette par la presse comme Daniel Cohn-Bendit en France (mais le slogan du Mouvement du 22 Mars était : tout le monde est Cohn-Bendit) écrit : « La contribution des révolutionnaires des villes — à l'intérieur même du processus d'émanci- pation — a un double aspect : à savoir la collabo- ration pour la mise en place d'une « opposition révo- lutionnaire globale » (Marcuse). En prenant directe- ment part à la lutte actuelle dans le Tiers-Monde, en créant une centrale internationale qu'il ne faut pas abandonner aux bureaucrates du Parti, et en dévelop- pant des formes de lutte spécifiques correspondant à l'état de développement historique atteint dans les métropoles.
Rudi Dutschke avec le leader étudiant chilien Salvatore (photo Gérard Aimé).
« En effet la situation est actuellement très diffé- rente dans les villes ; nos dirigeants sont amovibles et peuvent être à chaque instant remplacés par de nouveaux masques bureaucratiques. Nous ne pouvons même pas les haïr, ils sont prisonniers et victimes de leur machinerie répressive. Notre force contre les rouages gouvernementaux inhumains, contre les moyens de manœuvre, est le refus organisé. Sans armes, rien qu'avec notre raison éduquée, nous nous opposerons aux parties les plus inhumaines de la machinerie. Ne jouons plus le jeu et intervenons au contraire directement et consciemment dans notre propre histoire.
« Le résultat de ces réflexions est que la « prise du pouvoir politique » d'un groupe, d'une bande ou même d'une classe spécifique ne semble plus être possible dans la phase actuelle du développement social. Le processus de la révolution par le refus organisé cons- titue pour les êtres qui l'ont provoqué un effondre- ment tendanciel et visible de tout l'appareil en place.
Les êtres indépendants reconnaîtront finalement leurs propres forces comme des forces sociales puissantes et se libèreront au cours d'un combat dont ils devien- dront de plus en plus conscients, de la tutelle et de l'apolitisme dont ils souffraient » (Ecrits Politiques, C. Bourgois, 1968).
La lutte s'accomplit donc sur deux fronts : inter- national et intérieur, il faut lutter contre le pouvoir politique d'un groupe, ou d'une bande. Ce groupe, ce sera le groupe de presse — et de pression — d'Axel Springer, qui propage l'anticommunisme le plus viscé- ral et la soumission la plus déterminée à la société de consommation, parmi ses millions de lecteurs. Les étudiants allemands ne s'occupent alors plus seulement du Vietnam, mais aussi de la concentration de la presse, de la politique intérieure et particulièrement de la « grande-coalition » que le seul parti d'opposi- tion, le S.P.D., avait formée avec la C.D.U. dans un gouvernement commun. Le 28 novembre 1966, douze cents étudiants manifestent contre cette coalition.
Les problèmes universitaires sont aussi un terrain de lutte, qui prend toute sa signification après, et après seulement, que les étudiants eurent été politisés sur d'autres terrains. Malgré la réforme de 1948 et l'expé- rience libérale du statut de la Freie Universität, les problèmes sont presque les mêmes qu'en France : réduction du temps des études, immatriculation des étudiants, donc danger de pressions, université dépen-
dante de l'économie générale, réduction de budget, cré- dits insuffisants. Les étudiants demandaient une véri- table réforme démocratique à l'intérieur de l'Univer- sité, et leur opposition aux autorités politiques et uni- versitaires s'accentuait. Les professeurs, de plus en plus contestés et isolés dans leur opposition aux étudiants, demandèrent un référendum : les étudiants étaient appelés à se prononcer, le 26 avril 1967, pour ou contre la politique de l'A.S.T.A., aux mains de l'extrême-gauche. Les professeurs espéraient que les étudiants, lassés de la contestation et des manifes- tations, se prononceraient contre l'A.S.T.A. Ils menaient une campagne violente dans ce sens. Le réfé- rendum devait du même coup montrer quelle était réellement la force de la gauche parmi les étudiants.
Le référendum donna les résultats suivants : 46 % pour l'A.S.T.A., 43 % contre, 10,5 % d'abstentions. Il faut remarquer le pourcentage considérable de votants, qui prouve que tous les étudiants sentaient l'impor- tance de l'enjeu. Pour la première fois, les étudiants avaient voté contre le corps enseignant et soutenu le S.D.S. La contestation continua, le mouvement se structura davantage.
En Mai 1967, le Comité Vietnam est fondé, et unit le S.D.S., le S.H.B. le L.S.D., L'Union Humaniste, le club « Arguments » (groupe extra-étudiant du S.D.S.).
Lors d'une réunion du Sénat universitaire qui examine le problème des crédits du S.D.S., la police dégage les locaux par la force. « L'été chaud », selon la formule reprise par toute la presse allemande, commençait.
A la veille de la visite du chef d'Etat iranien, le S.D.S. et l'A.S.T.A. organisèrent une campagne d'infor- mation auprès des étudiants sur la situation de l'Iran : sous-développement, pouvoir total du capital améri- cain, distance infinie entre une classe populaire misé-
rable et des dirigeants opulents. L'information étu- diante venait contrebalancer l'intoxication de la presse du cœur (Farah Diba, les Mille et Une Nuits) à laquelle seule avait accès la population. Un tract de l'A.S.T.A.
distribué à Munich en juin 1967 déclare : « La dépen- dance complète du paysan à l'égard du propriétaire terrien n'a absolument pas changé après la réforme agraire... J'ai été témoin de scènes affreuses de la misère humaine. J'ai vu comment des enfants et des adolescents, des hommes et des femmes meurent lente- ment de faim, manquent totalement de médicaments et de nourriture. J'ai vu des enfants maigres comme des squelettes, se traîner dans la boue comme des vers et se nourrir de poissons pourris et de mauvaises herbes... En mai 1961, on pouvait voir la manière dont les troupes gouvernementales attaquèrent 4.000 profes- seurs en grève pour l'augmentation de leurs salaires...
Pas un juge, pas un fonctionnaire, pas un professeur ne peut échapper aux inquisiteurs du Shah. » (Cité d'après Mager-Spinnarke, Was wollen die Studenten ?, Fischer n° 949).
Le 2 juin 1967 le Shah de Perse est reçu en Alle- magne avec tous les honneurs réservés à un grand chef d'Etat. Plusieurs dizaines de milliers d'étudiants descendirent dans la rue dans plusieurs villes univer- sitaires — Berlin n'était plus seule à réagir — pour discuter avec la population et manifester. A Berlin, les étudiants se mêlèrent aux badauds venus voir le Shah devant la Mairie de Berlin ; un groupe d'Iraniens de droite, amenés à cet effet par le gouvernement, chargea les étudiants, sous l'œil tranquille de la police qui se garda d'intervenir trop tôt. Le même soir, plu- sieurs milliers d'étudiants manifestaient devant l'Opéra de Berlin. La police chargea avec une extrême violence et poursuivit les petits groupes qui se réfugiaient dans
les rues voisines de la place. C'est alors qu'un policier abattit d'un coup de revolver un manifestant complè- tement isolé dans un parking, Benno Ohnesorg. Cette mort frappa le monde étudiant de stupeur et de colère, et rallia au mouvement beaucoup d'étudiants qui s'en étaient jusqu'alors tenus à l'écart. Dans le même temps, la contestation étudiante, qui, sauf chez une toute petite minorité imprégnée de marxisme, s'atta- quait surtout, jusqu'alors, aux rapports d'autorité de la société capitaliste, se radicalise et s'attaque désor- mais aux rapports de production.
« La période du jeu provocateur est terminée. Le 2 juin, nous étions à la merci de l'armée de guerre civile de Berlin-Ouest. La leçon qu'il faut tirer du 2 juin, c'est la nécessité de mobiliser les forces les plus capables du camp anti-autoritaire pour diriger et permettre le combat de rue.
« C'est à des comités de combat liés entre eux par des expériences communes et des amitiés personnelles qu'il appartient de se charger des manifestations et de les diriger, non à des organisations ni à des fonc- tionnaires. C'est seulement par cette organisation et cette prise en main que l'initiative se développera et que deviendra possible la participation effective de tous les manifestants (une orientation dirigée signifie l'utilisation et l'exploitation des manifestants, la rési- gnation et la frustration). Une orientation émancipée signifie l'actualisation et la réalisation de l'activité potentielle pratique et critique des participants, ainsi qu'une prise de conscience pratique, rendue possible par l'information » (Rudi Dutschke, Ecrits politiques).
Les étudiants berlinois de la Freie Universität pre- naient pour une semaine leur université en main. Au début de l'hiver 1967, « L'Université critique » com- mençait son travail, avec plus de trente cercles et com-
Rudi Dutschke avec Alain Krivine, leader de l'ex J.C.R. française ► interdite (photo Gérard Aimé).
missions de travail (sur les sujets suivants : Vietnam, Tiers Monde, sous-développement, réforme de l'Uni- versité, politique allemande et internationale, socio- psychologie de la politisation, culture et système capi- taliste, architecture et société, etc). La Kritische Universitât fut ouverte surtout aux non-étudiants, aux ouvriers, et autogérée par les étu- diants et les professeurs de toutes les écoles supé- rieures de Berlin. L'Université Critique ne s'est pas définie comme une contre-université à l'intérieur de la société capitaliste (du type des Universités popu- laires en France, par exemple) mais comme une cri- tique permanente de l'université traditionnelle, des cours, des professeurs, des statuts universitaires.
Les commissions de travail élaborèrent quelques textes importants, comme ceux sur le Vietnam et sur
« Révolutions et contre-révolutions dans le monde », qui furent publiés. Mais on peut se demander si l'uni- versité critique et ses commissions de travail se main- tiendront à ce niveau, où si l'on s'y mettra à parler de la culture des champignons, comme ce fut en vérité le cas à l'Université de Berkeley, aux Etats-Unis, où les étudiants, après la révolte de 1964-65, avaient aussi organisés des cours critiques.
Quelques mois plus tard, en janvier-février 1968, l'attention des étudiants se concentre sur le groupe de presse de Axel Springer, qui tient entre ses mains une quantité de journaux, notamment d'hebdomadaires illustrés à très fort tirage, où règnent concurremment l'anticommunisme le plus systématique et les histoires de cœur les plus stupides (alliance fréquente dans la presse occidentale). Un « tribunal Springer » se réunit, et à la fin de sa session on projette devant les huit cents étudiants qui sont là un film sur la fabri- cation des cocktails Molotov. Au cours de la même
Numéro d'éditeur : 3 Numéro d'imprimeur : 4544 Dépôt légal : 4 trimestre 1968
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