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LA PART DE CHANCE, Philippe PROVENZANO

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Academic year: 2021

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Texte intégral

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Philippe PROVENZANO

La part de la chance

Il entend le téléphone, décroche. Cette fois c'est urgent. Il parle un moment, tout doucement, comme s'il craignait de s'exposer à la personne d'en face. Elle connaît sa vie pourtant, et aussi le rassure. Il lui dit toute la douleur depuis longtemps enfouie au fond de son âme. Elle s'est fendue à l'intérieur pour s'ouvrir à sa volonté de voir comment c'est arrivé. Elle discerne les incompréhensions, la source des ses erreurs, pour ne garder que l'amour, la sagesse apportée à ses années d'existence. Reconnaître l'état de ses pensées, c'est avancer le temps qu'il reste, pour le rendre plus intéressant, éviter de le perdre dans des discours où l'amertume se mêle aux regrets inutiles. Elle lui montre ce qui ne va plus. Le cours de ses pensées s'est emmêlé. Avant qu'elles ne débordent, d'un sentiment fort d'impuissance, il va s'expliquer encore. D'abord confusément puis moins lentement jusqu'à

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devenir plus clair à la demande intérieure. Le temps s'incline alors pour lui rappeler le libre accès à sa mémoire. Il peut puiser dans son histoire, amortir ainsi la chute. Elle dicte sa conduite. Une fois perçue, le mal s'en ira comme il est venu. Il a rassemblé toutes les années. Il retient l'idée à suivre. Il espère continuer dans cette direction. Il a mûrement réfléchi. C'est l'occasion qui s'offre à la chance de l'écouter. Elle veut être dans son choix c'est-à-dire ne pas juger trop vite. C'est important. Elle raconte comment éviter le pire. Ça serait de s'effondrer sans voir qu'elle existe. Il est toujours temps de rattraper son retard. Elle accompagne les mots qui sortent un par un pour le sauver. Et sonne le réveil lui rappelant l'essentiel. Il aurait voulu se taire, disparaître dans la foule. Elle est proche à lui ôter ses angoisses. Elle est aussi l'être qu'il redoute le plus, celui qui se cache pour finir transparent, invisible de ses tourments. Ne plus exister. Tout abandonner. Il est si fatigué d'une impression d'avoir vécu mille vies. Il se rappelle tout d'un coup les années trop creuses, nécessaires à l'esprit formé. Il comprend qu'il fallait en passer par là. Il n'est pas tout seul à douter des instants bien longs à ne pas laisser sa place. Les circonstances ne décideront pas pour lui. Dire à personne sa peine, l'émotion qui le traverse à retenir ses larmes, au point de se renfermer, est trop difficile.

Je devine. Je suis inquiet au son de sa voix. Il attend, se calme de peur d'avouer n'importe quoi, ce qu'il n'est pas. Comment dire les phrases qu'il n'ose prononcer, son envie d'être ailleurs ? Il parlera plus tard, avant de se ressaisir, retrouver les mots pour passer à autre chose. J'ai senti le malaise sans insister. Ce n'est pas le moment. Je verrai après. Il sort de sa chambre d'un pas incertain, envahi d'un courant de ses années d'errance. Il avait espéré, cru en l'existence d'un monde meilleur malgré ses yeux

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posés sur la réalité. Comme elle est triste d'une volonté de s'excuser d'exister à présent. Il rêvait d'une autre époque. Celle-là il la connaissait trop, savait à quoi s'en tenir. Il ne s'empêchait cependant pas de se remplir de paroles sincères, celles au fond de son cœur, le priant de la bonne foi de ses épreuves, pour le bien le plus profond à attendre. Même si la majorité avait renoncé, ou faisait semblant à ses yeux de ne pas souffrir autant que lui, il ne savait pas dissimuler ses craintes. Elles lui ouvraient le chemin, celui de supporter la peine car elle ne dure pas.

C'était la peur du moment qu'il avait à affronter, les derniers tourments avant la soixantaine. Alors tout revient après, les bons souvenirs de son enfance, l'amour qu'il avait donné sur son passage et la confiance arrive comme si cette lutte avait été nécessaire à l'affirmer. C'était la rendre aux gens, autour d'un temps où il s'éternise en pensées, avant de se rendre compte que tout est terminé, son enfance, son adolescence, la vie d'adulte proche à s'incliner dans la force de l'âge avançant.

Il reste sa présence en face, la seule façon de garder une trace des mots sur l’indifférence. Elle a été au creux de la vague où il lui a parlé. C'était une place particulière dans son cœur, la pièce manquante à cet être fragile, la grâce d'un autre temps, la silhouette au goût d'ailleurs. L'échange de son trouble a tourné autour de sa personne. Elle était là et a reçu son message en guise de la différence qu'elle représente au monde auquel il se butte si souvent. C'est la réponse à ses côtés, ses lectures à aller mieux, l'expression à quelqu'un qui sort de l'ordinaire, la preuve enfin que tout n'a pas été dérisoire...

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