LE MONDE EST À PLEURER
Récit
Azélie Aubin
2 Réalisé dans le cadre du cours :
Projet synthèse en arts et lettres
© Azélie Aubin, 2015
© Sarah Rozon, 2015, pour l’image en couverture Correction : Virginie Rainville
3 Les murs étaient de bois, comme le bureau, comme la porte, comme le plafond et le plancher. Les sièges étaient de cuir, comme le portefeuille sur le bureau de bois, comme la veste sur les épaules du grand blond, comme les souliers sur le sol ciré. Les rideaux étaient de soie, comme la cravate posée sur le dossier de la chaise en cuir, comme les pantalons de l’autre homme, comme le mouchoir dans la poche. Les deux hommes se dévisageaient depuis de longues minutes déjà, l’un, grand, maigre, cheveux blonds, yeux bruns et profonds, mâchoire étroite, long nez aquilin, vêtements peu soignés. L’autre, large de ventre et de cuisses, crâne lisse et yeux d’un bleu perçant comme une lame, large mâchoire serrée, nez trapu et bien vêtu.
– Vous voulez acheter une forêt, émit ce dernier d’un ton gras et las.
– En effet, répondit le grand blond.
Le gros homme posa un regard incrédule sur les papiers, papiers en normes, en bonnes et dues formes, papiers blancs sur
4 lesquels des lettres noires comme des cendres volcaniques s’étalaient longuement, sur plusieurs pages. Il leva à nouveau ses petits yeux de prédateur sur son étrange invité.
– Pour sauver des gorilles, continua-t-il de sa voix exténuée.
– C’est exact. Je veux acheter une forêt, une belle grande forêt verte, odorante, aux feuilles croquantes et parfumées. Je veux une forêt où vivront en paix des gorilles, des gorilles qui ne risqueront pas de mourir puisque ce sera ma forêt, personne ne pourra couper mes arbres et tuer mes gorilles, car cette forêt sera à moi, et ils y vivront en liberté et en sécurité. Je veux une grande forêt humide à l’odeur de terre et d’herbe mouillée. Je veux des familles de gorilles qui sauteront d’arbre en arbre sans se soucier du danger, car ils seront en sécurité dans ma grande forêt verte et translucide de gouttes de pluie sucrées. Je désire posséder une jolie forêt que personne ne pourra coucher au sol.
Le gras homme toussota et regarda l’heure sur sa belle montre qui avait dû être payée par les compagnies qui s’occupaient de la coupe des arbres où vivaient les gorilles.
– Vous savez que ce que vous demandez est impossible, maugréa le riche homme en appuyant son troisième menton contre
5 son torse bombé, gras, tout ce gras qui avait dû être payé par les riches compagnies qui dévastaient les forêts et les gorilles qui y vivaient.
– Pourquoi?
– Vous riez de moi? On n’achète pas une forêt comme on achète du pain.
– Mais des gens les achètent pourtant.
– Ils ont l’argent pour payer.
– J’ai l’argent aussi, murmura le jeune homme.
L’autre éclata d’un rire qui faisait rebondir son puissant ventre.
– Si vous aviez l’argent, monsieur, vous seriez assis où je suis en ce moment même. Écoutez-moi bien. Cette forêt que vous désirez tant n’est pas à vendre.
– Mais vous vendez… soupira-t-il avec exaspération.
– Oui, à des compagnies, pas à de petits civils.
Le joli blond resta songeur de longues secondes, faisant sourire le petit homme qui croyait lui avoir fermé le clapet.
– Vous me dites donc que même si je peux payer pour votre forêt, vous préférez la vendre à des gens qui vont la détruire, détruire vos paysages et vos ressources plutôt que de la vendre à un homme
6 qui va la conserver et sauver des primates qui risquent de disparaître à tout jamais?
Ils gardèrent tous deux le silence, prenaient le temps de se dévisager d’un respect amer et froid. Le riche regardant le fou se redressa durement sur sa chaise dont le cuir craquait et gémissait sous le poids.
– Pourquoi ce désir? Pourquoi voulez-vous acheter une forêt pour sauver des primates? Demanda-t-il lentement, pesant chaque mot, sa joue appuyée sur ses doigts ornés de belles bagues en or.
– Parce que je me cherche un travail. Un plan B, répondit l’autre de tout son sérieux.
– Et que faites-vous comme métier?
– Je suis un artiste.
***
Les pneus dévalaient le long de la grande rue, les paysages défilaient à toute allure devant ses yeux, le vent sifflait dans ses boucles blondes et la radio jouait en fond un air de musique un peu jazz où se mêlaient des paroles incompréhensibles et des trompettes qui semblaient
7 articuler mieux que les chanteurs. Les hauts sapins recouvraient les monts rocheux autour de lui et la route semblait se perdre dans une forêt qui s’ouvrait à son passage avant de se refermer lentement derrière lui et de l’engloutir dans un monde que seul lui pouvait voir, que les gens normaux ne pouvaient comprendre. Sa maison perdue dans la forêt pointa son toit à la nuit tombée. Il sortit un membre à la fois de son véhicule, s’étira comme un pantin hors de la cabine de métal peinte en rouge et leva ses yeux vers la nuit : les étoiles brillaient au-dessus de sa tête comme des lucioles immobiles dans la vase. La lune faisait briller les feuilles des arbres et celles-ci semblaient être le reflet des feuilles qui brillaient dans l’eau stagnante. Il s’approcha de ce lac immobile comme le ciel vaseux et s’assit dans l’herbe noire et bleue. Les lucioles voltigeaient autour de sa tête et se transformaient en mots, en notes de musiques, en murmure doux et lent, en mouches musicales qui chantaient avec lui.
Guitare à la tête, les notes bourdonnaient d’elles-mêmes dans son crâne. C’était un orchestre! Des mouches dansantes et chantantes! Et elles jouaient de la guitare, non! Du banjo! Et… et de la flûte. En arrière, des criquets avec des violons et des fourmis avec des tambours. Oui! Des insectes chantants et dansants! Un orchestre
8 d’êtres minuscules et habités d’une passion plus grande que l’Homme! Jonathan éclata de rire : oui! Un immense orchestre de minuscules êtres. Des araignées dansaient et chantaient de leur voix aigüe et leurs huit yeux brillaient comme ceux de Jonathan alors qu’il les contemplait avec bonheur. Il riait, se tenant le ventre de ses longs bras. Cette scène était éblouissante. Parfaite. Magistrale. Un chef- d’œuvre d’insectes et de musique.
Il cligna des yeux et le chant des criquets parvint à ses oreilles encore bourdonnantes. Il regarda l’eau calme et déglutit la bouche entrouverte et pâteuse. Si seulement les insectes étaient des musiciens… Jonathan se leva lentement et un mince sourire étira ses lèvres alors qu’il regardait les étoiles. Il venait d’entendre sa prochaine chanson et il se fit un devoir de la composer ce soir même.
Sans attendre, il se rendit à sa maison, posa souliers, veste et chapeau sur le sol à l’entrée et s’enferma dans sa chambre sans même prendre le temps de souper.
Jean Leloup l’observait depuis une bonne heure déjà, le dos appuyé sur le mur, les mains dans les poches, un mince sourire sur les lèvres. Jonathan leva les yeux vers lui et soupira :
9 – Je sais ce que tu te dis en ce moment, mais mon métier me demande des sacrifices des fois.
– J’étais dans la même situation que toi il n’y a pas longtemps, répondit le chanteur préféré du grand blond. L’inspiration musicale… ça vient, ça part, profites-en pendant que tu as encore de bonnes idées, de nos jours, inventer quelque chose de nouveau est bien difficile.
Jonathan soupira en baissant les yeux. Il le savait, mais il n’avait que la musique dans sa vie, rien d’autre. Il se leva lentement, lissa Jean Leloup avec précaution et sortit de sa chambre sans oublier de fermer la lumière. Il entendait Jean Leloup fredonner la chanson qu’il venait de composer et cela lui tira un large sourire. S’il aimait sa chanson, c’est que c’était quelque chose d’unique. Quelque chose de bon. Lui aussi avait vu les mouches danser, les fourmis jouer du tambour, les sauterelles de la trompette. Lui aussi avait entendu l’air du banjo et les chants aigus des petites araignées aux yeux de lune noire. Il ricana et alla s’installer confortablement dans son sofa, songeur, inquiet, médusé par la peinture du salon qui s’écaille.
Maintenant qu’il venait d’écrire l’orchestre d’insecte, qu’allait-il faire? Puisqu’il venait d’inventer l’œuvre de sa vie que pouvait-il
10 bien faire de plus? Son regard s’assombrit et il alluma la télévision pour se changer les idées. Ses beaux yeux bruns s’écarquillèrent et il entrouvrit les lèvres avec surprise. Comme un enfant, il regarda le reportage sans cligner des yeux ou avaler sa salive, il ne bougea pas, ne cilla pas durant les poses, même lorsqu’il eut mal aux jambes, il resta accroché aux moelleux coussins rouges du sofa. Oui! Il savait, il n’avait plus besoin de s’inquiéter pour son avenir maintenant! Il avait trouvé, il n’allait plus composer puisque l’orchestre d’insectes était l’œuvre de sa vie. Jonathan allait changer de vie complètement, il allait refaire sa vie en entier, il allait laisser à ses fans l’œuvre de sa vie, son chef-d’œuvre, avant de disparaître pour toujours dans les forêts, avant de s’enfermer dans une cabane de bois entourée d’arbres gigantesques. Une forêt, une belle grande forêt verte, odorante, aux feuilles croquantes et parfumées. Une forêt où vivront en paix des gorilles, des gorilles qui ne risqueront pas de mourir puisque ce serait sa forêt, personne ne pourrait couper ses arbres et tuer ses gorilles, car cette forêt serait à lui, et ils y vivraient en liberté et en sécurité.
Une grande forêt humide à l’odeur de terre et d’herbe mouillée avec des familles de gorilles qui sauteraient d’arbre en arbre sans se soucier du danger, car ils seraient en sécurité dans sa grande forêt
11 verte et translucide de gouttes de pluie sucrées. Une jolie forêt que personne ne pourrait coucher au sol.
Il se leva d’un bond et éclata de rire. Quelle idée géniale! Quel beau geste! Il allait sauver les gorilles! Et pour rentabiliser le tout, il allait offrir quelques visites guidées au travers des grands arbres, il allait permettre aux gens d’acheter de petites parcelles de terrain pour y construire leur petite cabane. Oui! Il allait créer une nouvelle communauté, un petit village au milieu d’une forêt protégée. Il allait vivre avec des gens comme lui, désireux de refaire leur vie, de changer de métier. Des gens avec une passion commune à la sienne, un désir de poser un beau geste, de vivre avec la nature et ce qu’elle a de plus magnifique à offrir : des gorilles. Il sourit de toutes ses dents en tournant sur lui-même au milieu de son salon. Il devait en parler aux autres, peut-être qu’ils accepteraient de le suivre dans son projet.
– Tes amis sont bien trop différents de toi, ils n’embarqueront jamais.
Jonathan se retourna vers la porte close de sa chambre et s’y dirigea lentement.
– Pourquoi tu dis ça? demanda-t-il en entrouvrant la porte.
12 – Tu es trop passionné, tes amis ne le sont pas assez. Il faut que tu regardes ailleurs, plus loin que ton cercle d’ami, que tu trouves des gens vraiment comme toi qui ne tenteront pas de t’empêcher de faire ce que tu désires vraiment faire.
Jonathan et Jean Leloup se dévisagèrent un moment. Il avait raison malheureusement.
– Ils n’embarqueront peut-être pas, mais ils pourront m’aider, j’imagine…
– Et de quelle manière?
Jonathan garda le silence et sortit lentement, prit soin de fermer la porte derrière lui et se posta devant la fenêtre de son salon d’où il pouvait observer les étoiles.
– Moi, je crois que tu ne perds rien à leur parler de ton projet!
Jonathan se retourna vers l’aquarium placé sur une petite table dans le coin du salon. Il sourit et s’avança vers son petit poisson rouge qu’il venait de s’acheter. Un petit poisson rouge et blanc qui lui avait raconté d’une manière poétique ce qu’était la vie dans l’eau. Il l’avait choisi pour son âme de poète et son humour de philosophe.
– Ils désirent peut-être changer de vie eux aussi, dit-il en faisant de petites bulles dans l’eau.
13 Jonathan hocha la tête doucement et remercia le petit être aux yeux globuleux. Il avait raison, depuis le temps qu’il les côtoyait, il savait qu’ils désiraient changer de vie un peu. Aucun d’eux ne s’était jamais plaint de son métier. Un peu de changement ne leur ferait pas de mal. Au contraire. Jonathan se retourna doucement et ses yeux se posèrent de nouveau sur les étoiles qui brillaient d’une douce lueur maternelle.
***
– Joe… je ne sais pas quoi te dire, vivre dans une cabane au milieu d’une jungle avec des macaques…
Il fronça les sourcils en la regardant longuement.
– Ce sont des gorilles… souffla-t-il.
– Macaques, gorilles, chimpanzés! Tu sais bien que c’est ridicule comme idée! Personne ne peut te vendre de forêts et où vas- tu trouver les gorilles?
Elle le regarda droit dans les yeux en croisant les bras, signe qu’elle commençait déjà à s’impatienter. Jonathan pinça les lèvres avant de lui sourire, tirant une grimace à Isabelle, qui roula des yeux.
14 – Ils vont venir d’eux-mêmes! s’exclama-t-il d’un coup.
– Ah oui? Et cette forêt, tu as l’intention de l’acheter où? Les forêts comme tu veux ne poussent pas au Canada.
– Au Cameroun. Il y a de belles forêts au Cameroun. J’ai fait des recherches, je sais qu’il y a des gorilles là-bas et des forêts comme celle que je désire. C’est joli le Cameroun, je suis certain que les gens y sont accueillants, ça ne doit pas être méchant un Camerounais.
***
Jonathan posa un pied incertain sur la passerelle de l’avion et regarda la jolie jeune femme qui lui offrit un large sourire. Elle avait un beau teint et de belles dents blanches. Il détourna les yeux et poursuivit sa route, il était si excité! Plus il se rapprochait de ce qu’il appelait sa nouvelle vie, plus son cœur battait puissamment dans ses tempes humides. Il sentait déjà l’odeur des feuilles et de la terre. Il entendait déjà le vent souffler dans ses cheveux et contre l’écorce des arbres gigantesques. Il était enfin à l’aéroport international de Yaoundé-Nsimalen. La mairie était presque à cinq heures à pieds.
Jonathan sortit lentement de l’aéroport et le soleil le fit plisser des
15 yeux, alors qu’il cherchait un moyen de se rendre à cet endroit si important. Sa carte en mains, il entreprit de se trouver un endroit où il pourrait louer une automobile ou une petite moto.
Personne ne pourrait expliquer vraiment comment il fit, mais en à peine une heure et demie, il fut déposé devant la mairie. Il se retourna vers la jeune femme qui lui offrit un radieux sourire et se précipita dans la mairie avec l’excitation d’un enfant qui accoure vers le sapin de Noël où reposent et l’attendent impatiemment ses cadeaux. Il tourna en rond dans l’édifice durant de longues minutes, s’amusant à se perdre dans les longs couloirs, les rayons du soleil ondulants comme de l’eau devant ses yeux. Son souffle était court et ses joues étaient roses comme des pétales. Il avait les poings crispés de bonheur. Il allait enfin pouvoir réaliser son plus grand rêve!
Jonathan, pris par un spasme incontrôlable, s’arrêta devant une fenêtre d’où le soleil pouvait le voir et il leva les bras en croix, ouvrit les mains en écartant les doigts et éclata de rire. Son bonheur hystérique était incontrôlable, indescriptible. Il se sentait vivant, si heureux! Il ne pouvait s’empêcher de s’imaginer de quoi allait avoir l’air sa belle forêt, il en voulait une immense, remplie d’arbres aux
16 larges troncs et aux feuilles vertes. Il se mit à tituber dans les corridors, le regard vitreux.
Il y a vingt ans je crois naquit le premier fou Puis plus tard il y eut l'épidémie
Chaque ville posséda deux ou trois de ces fous Mais personne au début ne savait qu'ils étaient fous Ils n'étaient anormaux que de par la faculté qu'ils avaient De ne jamais être intéressés plus longtemps qu'une minute À quoi que ce soit
Quelques-uns se tuèrent et les autres comprirent Qu'il fallait rechercher un endroit où aller
C'est ainsi qu'ils bâtirent un grand dôme aux cent noms
***
Son dôme allait être le plus beau de tous. Un lieu où tous vivraient parmi leurs ancêtres les primates, les gorilles. Ils mangeraient parmi eux, dormiraient parmi eux, parleraient leur langue! Alors qu’il se perdait dans ses fabulations, une jeune femme s’approcha de lui et articula d’un français gâché par un accent abominable :
17 – Ça ne devrait pas être long monsieur…
Il hocha la tête doucement, fébrile comme il ne l’avait jamais été. Il avait si hâte de réaliser son projet et de donner tort à Isabelle et les autres qui ont, encore une fois, tenté de le raisonner en lui disant que son projet était ridicule et sans espoir de réalisation. Assis droit comme un arbre sur sa chaise de bois, il fixait le plancher avec de grands yeux ronds comme des billes de cristal. Il avait si hâte de rencontrer le maire! Il avait passé la journée à parcourir les corridors, les mains tremblantes et les yeux brillants. Attendant le bon moment pour aller parler à l’homme qui allait l’aider à réaliser le plus grand projet de sa vie. Il se sentait si léger qu’il avait l’impression que le moindre coup de vent allait le faire s’envoler comme de la poussière de roche. Ses longs doigts s’enroulaient autour des papiers qu’il avait dû remplir en attendant que la jeune secrétaire ne revienne le voir pour le présenter à son honorable maire. Il lui donna les papiers une fois qu’elle fut de nouveau devant lui et lui offrit un large sourire surexcité, qui tira un air inquiet à la jeune femme qui se dandina jusqu’à son bureau d’où elle prenait quelques appels, parlant de sa jolie langue suave et ondulante comme des vagues venant lécher les roches au fond de l’eau. Elle posa ses grands yeux bruns plutôt
18 inintéressants sur lui et il sentit les arcs de son long nez se raidir.
Respirant par saccades, il se mordit l’intérieur de la joue et se leva quand la jeune femme lui indiqua que le maire pouvait le recevoir, toujours de cet affreux français qui fait grincer les dents.
Jonathan entra lentement dans la pièce, pour l’instant vide, et s’assit sur la chaise en face de l’immense bureau. Enfin, il était rendu et plus rien ne pouvait le faire reculer, plus rien ne pouvait lui faire abandonner son idée. Plus rien ne pouvait l’empêcher de réaliser son rêve.
***
– Vous êtes un artiste? Résonna la grosse voix de cet étrange homme dans la tête de Jonathan, qui fixait le sol avec une panique qui tirait presque de la folie.
– Oui, avait-il murmuré.
Le regard que cet homme lui avait offert l’avait fait fondre sur sa chaise.
– Je suis désolé, mais c’est impossible, je ne peux vous vendre cette forêt.
19 Jonathan s’était levé pour protester, mais la jeune secrétaire était arrivée et l’avait escorté jusqu’à la porte où il se tenait, papiers fripés dans ses mains moites et le regard humide et brillant d’une folie nouvelle, une hystérie presque effrayante qui déformait son beau visage pâle. La jeune secrétaire s’approcha de lui et il lui offrit le regard meurtrier que seuls les gens dont la vie vient d’être détruite au complet sont capable. Elle s’éloigna rapidement, tournant les talons et se cacha derrière son bureau, ses papiers, son téléphone et cette langue bien à elle, suave et flottante comme un pétale sur une eau houleuse. Jonathan l’observa un moment avec le désespoir d’un enfant qui a perdu ses parents dans un centre commercial, et, voyant qu’il n’obtiendrait aucune aide de la petite secrétaire camerounaise, il sortit, trainant les pieds, la bouche pâteuse et les yeux vitreux. Tout autour de lui était flou et semblait visqueux. Il lui semblait que la vie l’engloutissait de son haleine nauséabonde et qu’il suffoquerait s’il ne tentait pas de sortir de ce cauchemar qu’était rendue sa triste vie.
Le soleil se cachait lentement derrière des nuages blancs et gris, faisant sombrer Jonathan dans la mélancolie. Une mélancolie exagérée dont lui seul était capable. Il ressemblait à un acteur dramatique jouant sa dernière représentation en face d’une foule sans
20 voix et atterrée. Les dames versaient des larmes en secouant leurs jolis éventails devant leur visage humide alors que les hommes serraient leur chapeau haut de forme entre leurs doigts bagués et crispés de douleur. Jonathan s’arrêta au milieu de la rue et leva les bras, lança sa jolie tête vers l’arrière et présenta son corps meurtri à son public choqué et impuissant face au sort de leur pauvre comédien favori. Le ciel gris se mit à pleurer le triste sort du martyr qui ouvrit ses yeux pour voir les gouttelettes tomber dans son visage. Les applaudissements et les cris du public le firent sourire. Oui.
Comédien, c’était bien ça. Il était le comédien de sa vie, l’acteur de sa destiné. Un cri le secoua et il tourna son visage ébahit vers la voiture qui le klaxonnait et l’homme qui lui criait après. Jonathan baissa lentement les bras et s’éloigna en trottinant du milieu de la rue où il avait vu son nouveau destin. Il resta immobile durant une bonne demi-heure à fixer ses mains tremblantes, des mains d’acteur, de comédien. Des mains d’artiste. Des mains blanches et souples! Des mains d’artiste! Non! Être un artiste n’était qu’une passion, pas un emploi, si Jonathan devenait acteur ou comédien, il ne ferait que changer le mal de place. Il devait trouver autre chose. Mieux encore que sa jolie forêt de gorilles. Mieux encore que son orchestre
21 d’insectes. Mieux encore qu’être le comédien de sa vie. Mieux encore que tout ce qu’il connaissait. Son regard s’assombrit et il laissa ballotter mollement ses mains le long de ses cuisses vacillantes. Son corps entier était lourd et il tressaillait à chaque fois qu’il clignait des yeux et que la pluie froide touchait ses paupières douloureuses. Le désir de rentrer chez lui, de se barricader dans sa chambre et de se perdre dans ses rêves irréalisables et douloureux le prirent jusqu’à la gorge et, impuissant de son sort injuste, il se rendit à l’aéroport, déjà prêt à repartir. Honteux, humilié. Sa vie, gâchée.
***
Et lui qui avait cru pouvoir vivre là-bas, refaire sa vie entière. Jamais il n’aurait cru rentrer chez lui. Isabelle, qui gardait sa maison, n’avait pas été surprise de le voir revenir.
– Tu reviens plus tôt que je l’aurais cru, fit-elle en fermant la porte derrière lui alors qu’il glissait son corps de chiffon dans le salon.
Jonathan s’écrasa comme une pierre dans les coussins de son vieux sofa et soupira.
22 – Il n’a pas du tout compris ce que je voulais, siffla-t-il.
– Ah… se contenta-t-elle de répliquer en s’assoyant à ses côtés.
– Son seul argument a été : « on ne vend pas aux civils. » Tu crois ça toi?! Moi, je n’avais pas l’intention de détruire la forêt comme les compagnies auxquelles il la vend, auxquelles il vend son âme!
Isabelle pinça les lèvres en fixant son pauvre ami. Il avait tellement cru à ce projet! Il y croyait encore. Il allait y croire jusqu’à ce qu’une autre idée aussi intense et irréalisable ne fasse surface! Elle se leva lentement et lissa doucement sa jupe sans quitter Jonathan des yeux de son regard intense, de ses beaux yeux aux longs cils noirs, de ses pupilles entourées d’un iris noir comme une nuit sans lune.
Elle se pencha vers lui et lui embrassa le front.
– Je dois y aller moi… bonne nuit.
Elle tourna les talons et sortit lentement de la maison, ses talons claquant contre le bois du plancher puis le gravier de l’asphalte. Jonathan posa ses yeux tristes sur l’aquarium. Son petit poisson faisait des bulles dans l’eau nouvellement changée. Jean Leloup gardait un silence inquiet dans la chambre. Tout était d’un
23 silence lourd et étouffant. L’air était chaud, d’une étrange odeur humide et poussiéreuse. Il semblait à Jonathan que le trou dans le mur s’agrandissait, la peinture craquait et se fissurait derrière la télévision, des morceaux de peinture tombaient sur le sol. Le mur semblait s’égrainer derrière le jaune poussin qui s’effritait. Le tic-tac de l’horloge de bois de sa défunte grand-mère était si puissant, si aigu dans ses oreilles, si grave dans sa tête. Le tic-tac venait cogner contre les parois de son crâne. C’était un bruit si fort, il résonnait dans la maison, dans les murs et faisait craquer la peinture, faisait s’émietter le mur et les fondations de la maison semblaient vouloir s’écrouler à chaque tic-tac…
Tic-tac.
Tic-tac.
Tic-tac.
Tic-tac…
Jonathan avait l’impression de s’enfoncer dans les coussins, d’être aspiré par son divan. La maison semblait vouloir l’engloutir et le faire disparaître à tout jamais. Les murs, tout en s’émiettant, se rapprochaient de lui d’une manière menaçante et lui, impuissant, regardait son sort inévitable avec de grands yeux ronds, la bouche
24 entrouverte, mais muette. Il leva les bras devant lui pour essayer de stopper le mouvement de sa maison monstrueuse. Le pauvre homme accablé ferma les yeux en levant ses mains devant son visage crispé par la peur. Il crut tomber dans la craque du divan, son corps fut absorbé, la gravité le tira vers le sol et son dos heurta le plancher durement, lui coupant le souffle. Jonathan poussa un soupir creux et las et tout devint noir autour de lui. Plus rien ne parvenait à ses oreilles, ni le tic-tac, ni la peinture qui craque, ni le son du vent dans les arbres. Tout tournait autour de son corps lourd.
***
Le soleil vint se frayer un chemin à travers les rideaux à moitié tirés devant les fenêtres et caressa le visage du grand blond qui grimaça en clignant des yeux avec saccade. Il posa son bras devant ses yeux et, de sa main libre, vint lisser ses cheveux noués. Il faisait chaud, l’air était collant et il avait la peau moite. Jonathan se redressa sur ses coudes et observa longuement son salon d’un bord à l’autre. La maison avait repris ses proportions habituelles, le trou dans le mur n’était pas plus gros qu’avant. Tout était rentré dans l’ordre. Le tic-
25 tac de l’horloge n’était plus aussi puissant que la veille. Il soupira d’aise en se levant lentement. La bouteille de rhum en main, il tituba dans le couloir exigu de sa maison pour se rendre à la salle de bain où il s’assit en boule dans sa douche, l’eau coulant contre sa nuque et glissant dans son dos. Plus rien en ce moment ne pouvait le faire bouger de chez lui. Le temps semblait vouloir l’emprisonner dans son mutisme inquiétant. Plus rien ne bougeait. Même Jonathan clignait à peine des yeux. L’eau dans son dos semblait se figer en une masse informe qui remplaçait peu à peu sa peau. Il leva la tête, le plafond venait de s’ouvrir devant ses grands yeux et le ciel gris se vidait dans sa salle de bain couleur de ciel et de nuage noir… Jonathan leva doucement sa main vers les cieux des ténèbres. Cela lui rappela le jour où il se retrouva seul sous la pluie attendant ses parents qui auraient dû être à l’école une heure plus tôt. Il était là, debout devant les portes closes de l’école. La pluie tombait abondamment et recouvrait son visage d’une caresse fraiche et rassurante. Le vent s’était levé et fouettait son petit corps si frêle. Une jeune femme qui passait était venue le voir, inquiète, et lui avait offert de le reconduire chez lui. Comment refuser? Elle était si jolie! Elle avait un sourire magnifique. Le minuscule Jonathan avait souri et avait marché avec
26 la jeune femme, sautant de joie dans les flaques d’eau. Si jolie! Quand elle riait, elle ressemblait à un ange. Elle était son ange gardien! Une fois à la maison, il s’était aperçu que ses parents étaient là. Ils eurent l’air bien surpris de le voir arriver, croyant qu’il dormait chez un ami cette nuit-là. Jonathan avait secoué la tête et avait présenté sa gentille amie à ses parents, mais ils ne la virent jamais…
Il ouvrit lentement les yeux. La douche était revenue, comme sa salle de bain et son linge d’homme détrempé sur ses épaules. Il se dévêtit lentement et prit le temps de se laver. Se laver vraiment, en entier. Il alla même jusqu’à laver ses pensées, ses souvenirs, ses désirs et ses déceptions, ses passions et ses humiliations. Il se frotta frénétiquement jusqu’à ce que sa peau se couvrit de plaques rouges, douloureuses. La douleur le ramenait à la vie. La douleur physique était le remède contre la douleur mentale. Il planta ses ongles au plus profond de la chair de son bras et serra les dents. C’était inutile! Il était inutile! Ce monde était inutile! Puéril monde! Minable monde!
Honte à toi et à ton infamie! Il appuya son front contre la vitre de la douche en haletant. Qu’allait-il devenir maintenant? L’eau se mit tranquillement à refroidir, mais il ne bougea pas une seule fois, même lorsqu’elle devint glacée. Une douche froide dans tous les sens du
27 terme. Il éclata d’un rire ironique. Son rire hystérique, fou, résonnait dans la petite pièce. Ses rires se transformèrent en hurlements de colère, en cris percutants. Ses poings s’abattaient sauvagement contre les murs blancs de la douche et ses yeux semblaient vouloir tout détruire ce qu’il regardait. Sa colère était comparable à un grand Hulk sous l’emprise de cocaïne. Il cessa de gesticuler sauvagement, se redressant lentement, écarquillant ses yeux brillants d’un désespoir profond. Sa bouche était ouverte sur une expression béate. Oui! De la cocaïne. Voilà.
***
Jonathan, son grand imperméable sur le dos, parcourait lentement les rues sombres, le visage caché dans son collet. L’été était violent déjà et les rues mourraient de chaud, l’asphalte brulait et crissait sous les pas des derniers passants qui longeaient les rues presque désertes. Il aurait pu aller au bar comme n’importe quel idiot désespéré, mais ce n’était pas de l’alcool dont il avait besoin en ce moment. Il voulait quelque chose de plus puissant comme ce que son ami Hulk consommait régulièrement depuis qu’il en avait décidé ainsi. Au bout
28 de quelques minutes de marche, il se retrouva en face du canal où, enfant, il pouvait, durant de longues heures, rester assis à observer l’eau s’écouler lentement, prenant tout le temps dont elle a besoin pour se rendre à destination. Jonathan aussi voulait devenir une rivière. Il voulait avoir la possibilité de suivre son chemin, chemin déjà tracé, mais chemin qu’il pouvait prendre au rythme des courbes, des évènements de sa vie, chemin qu’il pouvait prendre lentement pour mieux profiter de la vie, des poissons dans son corps, du vent sur sa peau liquide, de la pluie qui venait le faire gonfler d’orgueil.
C’était à cet endroit précis qu’il avait recroisé sa gentille amie. Il avait été si heureux de la revoir! Ensemble, ils étaient allés manger une crème glacée avant d’aller se promener dans le parc. La journée s’était terminée lorsque la pluie s’était mise à tomber en fines gouttelettes. Elle avait dû retourner chez elle. Jonathan aussi, ses parents allaient être inquiets. Il ne l’avait jamais revue depuis. Il était un jour parti à sa recherche. Il la chercha pendant de longues semaines. En vain, elle n’existait pas.
La pluie se mit à tomber comme dans son souvenir et le grand Jonathan leva ses beaux yeux vers le ciel qu’il avait vu dans sa douche plus tôt dans la journée. C’était un joli ciel digne d’une
29 peinture surréaliste avec des taches de blancs, de bleus, de gris, de noirs et de l’argent de la pluie. Il resta planté là bien longtemps, observant le toit céleste, s’imprégnant de cette beauté naturelle que seul ce qui n’est pas humain a le pouvoir de créer. Il tourna machinalement les talons quand le vent se leva et que la pluie devint plus fraiche. Il devait se changer les idées et vite. Il parcourut longuement les rues et revint finalement chez lui aux petites heures du matin.
***
Une semaine passa, puis deux. Deux semaines et trois jours… Il était étendu sur le sol au milieu du couloir, le dos à demi appuyé, vides et ronds comme d’immenses billes sans vie, des yeux de poisson. Son poisson flottait sur le dos dans le milieu de son aquarium, Jean Leloup était mort étouffé contre le mur où il reposait tristement, glissant de plus en plus vers le sol. Jonathan leva ses yeux globuleux entourés d’un creux qui les rendait encore plus effrayants et anormalement exorbités, et son regard lourd de béatitude se posa sur l’horloge de sa grand-mère qui faisait toujours tic-tac. Sa grand-mère
30 était si gentille, une gentille petite femme qui cuisinait toujours. Elle faisait des gâteaux immenses pour son petit Joe chaque fois qu’elle le pouvait. Jonathan sourit en coin en parcourant le salon des yeux.
Elle était là, quand elle était jeune, comme sur la vidéo qu’il avait vue d’elle lors d’un concours de danse. Elle était la meilleure, la plus belle et elle rendait son triste salon rempli de vie. Le grand Jonathan redevenait le petit Joe qui mangeait des gâteaux, le sucre était seulement bien différent. Il se souvenait que l’horloge était dans le salon de sa grand-mère avant de prendre place dans la chambre de ses parents et puis dans son salon à lui. Elle n’avait jamais brisé. Mais maintenant qu’il la regardait, elle semblait si fragile avec ses longs bras, ses jambes fines et sa robe foncée qui perdait de sa belle couleur.
Elle semblait lui sourire. Ce qu’elle ressemblait à sa mère avec son sourire et ses cheveux pâles. Enfant, lorsqu’il était inquiet ou qu’une étrange personne s’infiltrait dans sa chambre sans raison, pour lui parler sans doute, il allait se blottir dans ses bras. Elle sentait le café et la menthe. Cette odeur rassurante l’avait toujours calmé et il se souvenait de la voix tranquille de sa mère qui tentait de le rassurer doucement. Et là, au milieu de son salon malpropre, cette odeur venait l’envahir d’une douce chaleur et engourdit lentement son
31 corps déjà bien lourd. Une jeune femme, l’air inquiet, s’avança vers lui suivie de deux ombres noires. Jonathan leva de petits yeux mi- clos et épuisés vers la silhouette élancée et entrouvrit les lèvres avec le désir de sourire. La nuit envahit sa tête douloureuse où il entendait son cœur battre, cogner comme le tic-tac d’une horloge contre laquelle il se serait blotti, cherchant refuge et protection. Son corps s’était lentement levé et il avait titubé vers les silhouettes aux yeux brillants. Sa voix caverneuse avait eu bien du mal à franchir ses lèvres sèches. Sa voix sonnait comme s’il parlait dans une petite boite. Oui, il allait bien. La fatigue. Il travaillait trop. La douche? Oui, il l’avait prise. Son linge? Il n’avait pas encore eu le temps de le ranger. Le poisson mort. Il ne l’avait pas vu. Le sac blanc? Ce n’est que du sucre.
***
Que du sucre…
Il gémit doucement. Il avait si soif. Sa gorge était tel un désert brulant et sa bouche était pâteuse et laissait un étrange goût amer et écœurant. Il n’avait toujours pas ouvert les yeux et sa respiration était la seule chose qui lui indiquait qu’il était toujours en vie. Il resta
32 silencieux, sa maison lui renvoya son silence. Il était seul, très seul.
Le pauvre homme ouvrit douloureusement un œil, la noirceur persista, mais il devinait le contour des murs de sa chambre, de son lit dans lequel il était étendu et de son bureau rempli de papiers et de petits cahiers noircis. Sa main tremblante caressa sa barbe d’une joue à l’autre et se glissa dans ses longs cheveux emmêlés, son crâne était atrocement douloureux. Il se frotta les yeux et se redressa lentement sur ses coudes. Il faisait nuit noire, aucun rayon de soleil ne venait réchauffer le toit de sa maison tranquille et aussi vide que son esprit en ce moment précis. Le sang cognait dans ses tempes et résonnait dans son crâne lourd et ballotant sur ses épaules recroquevillées. Ses mains tremblantes cachèrent un moment son visage et il se frotta vigoureusement les yeux comme s’il avait voulu les enfoncer dans son crâne pour faire cesser la douleur qui pulsait derrière ceux-ci. Son sang s’épaississait dans ses veines enflées et il semblait vouloir éclater. Il sentait son corps s’alourdir peu à peu, le tirer vers le bas dans ses draps humides; il avait eu chaud, et sa tête retrouva son oreiller et ses yeux se fermèrent lentement, malgré la douleur de son corps engourdi, malgré la soif qui brûlait sa gorge.
33 Jonathan ne se réveilla que quelques heures après lorsque le soleil vint chercher son visage, passant sous la porte tel un serpent. Il battit des cils en levant le bras devant ses yeux, la bouche déformée dans une grimace agacée, un soupir s’échappa de ses lèvres affreusement sèches et il se décida à se lever enfin quand la soif ne fut plus soutenable. Le grand blond glissa son corps de pantin hors de son lit et traina les pieds jusqu’à la porte qu’il ouvrit lentement, le soleil pénétra la pièce caverneuse avec insistance, il aurait cru à la main de Dieu venant le chercher pour le libérer enfin de sa misérable vie, le libérer de ses supplices atroces. Jonathan resta quelques secondes immobile, la poignée de porte fortement serrée entre ses doigts crispés qui semblaient s’accrocher désespérément à celle-ci et y prendre racine comme un arbre. Il osa faire un pas dans le salon et l’écorce de ses doigts craqua alors qu’il lâchait la poignée avec difficulté. Son regard parcourut le salon imbibé d’une forte lumière d’avant-midi, ensoleillé et chaud, la poussière montait doucement et tourbillonnait dans les fins rayons qui traversaient la fenêtre, fascinant Jonathan à nouveau immobile dans le milieu de son salon.
Il tourna sur lui-même, il neigeait dans son salon! Il neigeait de la poussière! Un éclat de rire le fit envoyer sa tête vers l’arrière et il
34 ouvrit les bras en croix tout en tournant avec enchantement. Il neigeait. C’était Noël! Il espérait avoir de beaux cadeaux cette année, il avait été si sage. Gentil petit Joe. Il chercha le sapin des yeux et fut bien déçu de voir son absence. Il se dirigea vers sa cuisine et ouvrit la porte de l’armoire d’où il sortit un pot de confiture aux framboises qu’il dévora avec les doigts tout en retournant au salon un mince sourire aux lèvres et de la confiture coulant dans sa barbe déjà bien mal entretenue. Il figea soudainement et ses yeux bruns pâlirent un moment. Son petit sac, qu’il avait sagement posé sur la table la veille, avait disparu. Il entrouvrit les lèvres sans pourtant lâcher un cri de stupeur et posa le pot de confiture sur la table avant de débuter des fouilles dans son salon. Les oreillers du sofa volèrent et envoyèrent encore plus de poussière dans l’air. Son visage appuyé contre le sol froid, il regarda sous la table, sous le sofa, sous le meuble de la télévision. Nulle part, disparu le sucre! Il se redressa et voulut s’arracher les cheveux de la tête, affolé, les doigts glissés dans ses mèches éparses. Il gémit avec découragement et se laissa tomber sur le sol comme un enfant qui aurait perdu son jouet favori. Il faisait pitié à voir ainsi couché sur le sol, les genoux remontés sous le menton, les mains crispées contre les mollets et le regard perdu dans
35 le vide, la lèvre inférieure tremblante d’un trouble inquiétant. La folie se lisait dans ses yeux et ses mains vinrent couvrir son visage blême, ses ongles plantés dans la chair de son front; il se serait arraché la peau du visage s’il avait pu. Sa nuque le démangeait, ses yeux aussi, toute sa peau venait de s’enflammer et il poussa un cri strident en parcourant son corps de ses ongles le couvrant de petites plaques rouges et douloureuses. Il se roulait sur lui-même, se battait contre un monstre invisible. Il se vidait de son sang, le donnait à qui le voulait. Oui, il donnerait son sang et son corps en entier, il n’en avait plus besoin, son esprit était plus fort que tout, son âme si pure qu’elle n’avait aucunement besoin d’un corps matériel qui pouvait ressentir la douleur et les frissons de plaisir, il n’avait pas besoin de cette armure de chair qui le ralentissait. Il grogna avec amertume et hystérie.
– Joe?
Le pauvre homme ouvrit grand les yeux et resta immobile, couché tout contre le sofa, les mains tremblantes devant son visage.
Une odeur d’orchidée et de ville envahit ses narines et Isabelle s’agenouilla auprès de lui l’air inquiet. Ses longs doigts trop féminins caressèrent son visage rouge de honte et démêlèrent lentement ses
36 cheveux. Ils restèrent ainsi silencieux durant de longues minutes. Il avait fermé les yeux, la tête posée contre ses genoux tel un enfant, il était un enfant. Isabelle fronça les sourcils en penchant la tête sur le côté l’observant avec tristesse, pauvre homme, pauvre enfant. La vie était si difficile.
– Pauvre enfant, murmura-t-elle du bout des lèvres.
***
– Joe! S’écria une voix dans son dos.
Il se retourna lentement et aperçu le petit visage rose d’Isabelle qui arrivait en courant vers lui, sa petite robe bleue couverte de boue, un large sourire étirant ses lèvres, son regard perçant le dévisageant avec malice.
– Je pense avoir vu la femme qui t’a ramené chez toi!
Il se redressa, stupéfait et délaissa son petit château de terre pour s’approcher de son amie toute fière, les joues roses et le menton haut.
– Je suis sûre que je l’ai vue avant de venir ici! Elle a les cheveux noirs, non, et courts?
37 Le petit Joe s’illumina et sauta de joie en se dandinant devant elle qui s’esclaffa.
– Oh! fit-il, oui! Oui c’est elle! Elle a un si joli sourire!
Isabelle opina lentement sans perdre son petit sourire enfantin.
– Nous partirons à sa recherche demain! Je suis sûre que les gens dans la rue vont nous aider à la retrouver!
Jonathan ouvrit les yeux doucement et frissonna. Le soleil avait descendu, laissant une jolie couleur orangée réchauffer son visage et son salon. Il se redressa pour s’asseoir et s’adossa contre son sofa où les oreillers avaient été replacés. Sur sa petite table de salon reposait une assiette avec de petits biscuits secs. Isabelle entra dans le salon et sourit tendrement.
– Tu es réveillé, murmura-t-elle simplement en déposant un grand bol de fruits et une assiette de fromages sur la table. Mange, tu vas avoir besoin de force.
Le grand blond pigea dans les bols en lui lançant un regard inquiet auquel elle ne répondit que par un mince sourire. Il détourna les yeux en mâchant lentement et réalisant à quel point il avait faim.
Il n’avait presque pas mangé depuis des jours, se nourrissant de sucre
38 et d’air et de noirceur comme une créature nocturne, une chauve- souris tiens. Cette image lui plut beaucoup et un mince sourire étira ses lèvres qui reprenaient lentement une couleur rosée. La présence de la jeune femme était étrangement rassurante et il se calma peu à peu pendant qu’ils mangeaient en silence jusqu’à ce qu’elle ne soupire en le regardant.
– Tu sais Joe, commença-t-elle hésitante. Il va falloir faire quelque chose. Tu as un problème, tu le sais non? Peu importe, j’aimerais pouvoir t’aider, mais je ne sais même pas par où commencer.
Il haussa les épaules, pensif et murmura le regard rivé sur le trou dans le mur de son salon jaune poussin :
– Par le début.
***
La pluie tombait en grosses gouttelettes et venait se fracasser contre la vitre d’où Jonathan observait le lac vert et noir en face du chalet d’Isabelle. Ils étaient arrivés plus tôt le matin alors que le ciel se couvrait de nuages. La veille, la jeune femme, avant de partir, lui
39 avait demandé de faire une valise et de se coucher tôt pour être en forme le lendemain et voilà qu’elle débarquait chez lui le matin suivant vers les cinq heures pour l’amener ici, à son chalet où, depuis quelques minutes déjà, le grand blond observait l’eau agitée par les vents qui poussaient la pluie vers le chalet et contre la fenêtre qui lui servait d’appui pour son front. Ses grands yeux sombres se perdaient en rêves dans la vase grise et le sable vert. Il était là immobile, Isabelle dans son dos, les mains jointes, l’observant de loin avec hésitation, ne sachant comment l’aborder, lui qui était si silencieux, si calme et paisible, lui qu’elle avait souvent vu se perdre dans l’enfer de ses désirs, se détruire à petit feu chaque fois que quelque chose ne marchait pas, lui qui avait été si présent pour elle lorsqu’elle s’était séparée et qui lui avait servi de meilleur ami, de frère, d’amant, lui qu’elle chérissait tant et qu’elle craignait de perdre, de le voir les yeux grands ouverts sur un tunnel sans lumière et sans espoir, lui qu’elle ne savait pas comment aider, parce que le courage lui manquait, la peur l’engourdissait, la tristesse l’étouffait.
– Joe…
Il se tourna lentement vers elle et un mince sourire étira ses lèvres pâles et tremblantes. Il avait l’air si perdu, si fragile. Isabelle
40 se pinça les lèvres sans le quitter des yeux, l’observant comme si elle le voyait pour la deuxième fois, comme s’ils venaient de se retrouver et que tous leurs souvenirs d’enfance surgissaient l’un après l’autre, alourdissant l’atmosphère et créant un climat de gêne et de compassion mutuelle, un environnement triste où aucun gorille ne grimpait dans des arbres et où aucun Jonathan n’était à sa place, heureux et s’épanouissant dans un rêve qu’il avait tant désiré vivre comme la seule vraie réalité. Mais la réalité avait détruit ce rêve et ses yeux bruns et sombres en reflétaient l’échec. Isabelle resta silencieuse devant ce spectacle à briser le cœur. Il était là qui l’observait, silencieux, de ses grands yeux bruns humides d’une vérité trop dure à concevoir pour l’un et pour l’autre. Sa vie n’avait plus le sens d’avant, plus le même goût, les mêmes odeurs, les couleurs semblaient si ternes, aussi terne que son regard qui semblait ne plus rien voir. La jeune femme fit un pas vers lui et lui offrit un mince sourire en posant sa main sur son épaule. Jonathan posa finalement un œil brillant sur son amie d’enfance et répondit faiblement à son sourire.
– Qui aurait cru qu’un jour nous nous retrouverions là, dit-il d’une voix lente et vacillante.
41 Isabelle sourit tristement en hochant la tête sans trouver les bons mots qui auraient pu apaiser ce pauvre homme, cette âme en peine, ce pauvre enfant démuni sans famille et sans futur. Il ne composait plus, ne chantait plus, il semblait avoir tout perdu, tout son talent et sa passion s’étaient réfugiés dans cette si belle forêt qui avait conquis son cœur sans même qu’il ne l’ait vue, comme une femme qu’on s’imagine et qui nous attend les lèvres en feu et le regard de braise. Isabelle prit doucement les mains de Jonathan entre ses doigts froids et blancs et elle posa ses grands yeux suppliants dans les siens.
Il se détruisait lentement devant elle sans qu’elle ne puisse faire quoi que ce soit, elle se sentait mourir avec lui. Doucement, elle le traina au milieu du salon et s’arrêta devant un piano, le désignant de sa main ses yeux toujours rivés sur lui avec douceur.
– Joue pour moi, s’il te plait, demanda-t-elle doucement.
Son ami d’enfance tressaillit et eut un léger spasme embarrassé.
– Isa, je sais pas…
Il détourna les yeux un moment. Et elle soupira en reculant.
Il avait tout perdu, vraiment. Quel lâche. Elle fronça les sourcils avec colère et le pointa du doigt avec un air menaçant, sans parler. De son
42 autre main, elle pointa le piano, ne lui donnant aucun autre choix.
Jonathan sourit, pour la première fois depuis bien longtemps, avec amusement et s’installa lentement devant le piano sous le regard de sa belle Isa, qui se tortillait les doigts avec nervosité comme si elle assistait au spectacle de musique de son plus jeune. Elle n’avait pas d’enfant, étrangement. Elle n’en avait pas besoin, Jonathan la comblait parfaitement de ce côté-là, un grand enfant qui, même bien autonome, perdait ses moyens avec un rien. Un pauvre enfant sans parents et sans futur avec un présent qui ressemblait à un rêve. Il se mit à jouer finalement et Isabelle vint s’asseoir à ses côtés.
– Tu vois, fit-elle doucement. Tu es fait pour ça. Pourquoi vouloir trouver autre chose?
Jonathan serra les dents et posa son regard amer sur elle.
– Ce n’est pas un métier, ce n’est qu’un passe-temps.
– Mais tu es si bon.
– Tu dessines bien aussi, tu n’en as pas fait une carrière.
***
43 Il n’avait toujours pas fermé les yeux et observait le plafond depuis un bon moment déjà, écoutait les bruits qui venaient de l’extérieur, du lac, de la montagne, des forêts, les bruits de la vie qui vit et qui meurt, les bruits des vagues, les bruits des feuilles et les bruits du silence qui était éclairé par les rayons de la lune cachés derrière les nuages. Jonathan soupira, un bras glissé derrière la tête et l’autre posé sur son ventre qui le soulevait et le descendait au rythme de sa respiration. Il leva le menton pour regarder les fenêtres ouvertes qui permettaient aux bruits de la nature de se rendre jusqu’à lui. Son long corps était étalé sur le sofa dans le salon sombre sentant le bois et il pouvait entendre la respiration d’Isabelle qui dormait dans sa chambre un peu plus loin. Elle avait été bien déçue de sa réponse et ne lui avait plus reparlé de musique ou d’un art quelconque. Elle n’avait presque plus rien dit de la soirée en fait.
Il soupira et fronça les sourcils : quelqu’un l’appelait telle la voix qui appelait Claude dans L’œuvre. Un frisson parcourut son échine et il se leva pour s’asseoir, les sens aux aguets. Cette voix provenait de l’extérieur. Il se leva lentement et trottina avec incertitude jusqu’à la porte avant de murmurer :
– J’arrive.
44 Il saisit l’une des couvertures et la rabattit sur ses épaules avant de sortir lentement, pieds nus dans l’herbe froide et humide. La petite voix l’appela de nouveau, elle venait du lac et il s’y dirigea lentement avec curiosité. Jonathan se pencha vers les eaux vertes et houleuses et une petite tête lisse sortie de l’eau, ses grands yeux globuleux le regardaient avec cette béatitude de petit poisson, la bouche entrouverte, respirant l’air frais. Le grand blond s’accroupit comme un enfant, les couvertures le recouvrant, un mince sourire surpris sur ses lèvres froides. Les deux se regardaient alors que le vent frais faisait agiter les eaux et les feuilles.
– Tu devrais essayer de dormir un peu, le sommeil c’est très important, tu n’es pas ici pour penser à tous tes problèmes, tu es ici pour remettre ta vie sur le droit chemin!
Le jeune homme fut surpris de la franchise du petit animal marin et secoua la tête avant d’hausser les épaules.
– J’essaye, j’essaye, dit-il. Je ne sais plus où aller, quoi faire.
– Tu le sais. Isabelle te le répète toujours. Elle ne t’a pas fait jouer du piano pour rien, moi aussi, je trouvais que tu avais beaucoup de talent. Pourquoi faire autre chose?
Jonathan fronça les sourcils et serra la couverture sur ses bras.
45 – Je vais le répéter encore, s’énerva-t-il. Ce n’est pas un travail, la musique n’est pas un travail sérieux, ce n’est qu’un passe- temps ridicule dont je pourrais bien me passer.
– Ah oui? Et que vas-tu faire sans musique? Tu as trouvé ton autre « plan B »?
Le jeune homme se leva lentement, tremblant, et vacilla jusqu'à la porte, la lèvre tremblante de froid et les pieds mouillés.
Non, il n’avait rien, rien du tout, il était pathétique et sans projet, sans but, sans vie et sans âme. Il s’étendit sur le sofa et parcourut la pièce des yeux jusqu’à ce qu’il ne soit enfin habitué à la noirceur. Un petit magazine jaune trainait sur la table du salon, il l’avait vu plus tôt, mais n’avait osé le feuilleter. Jonathan avait cru voir un peu de rouge, de vert et de brun. Il se pencha vers le magazine et lut avec difficulté ce qui était écrit dessus. Vie insolite « Les hommes et les volcans ».
Avec curiosité il ouvrit la lampe et feuilleta le magazine tranquillement, ce fut la révélation totale…
***
– Déjà debout? murmura une voix fatiguée dans son dos.
46 Le grand blond se retourna lentement et lui offrit un éblouissant sourire qui la fit froncer les sourcils, qu’avait-il? Elle s’avança lentement dans le salon et vit le magazine ouvert sur le sofa et une moue agacée déforma son visage pâle.
– Qu’est-ce que tu lis? demanda-t-elle en plissant le front.
Il se retourna de nouveau, laissant son omelette sans surveillance et s’agita avec excitation.
– C’est la plus belle chose que j’aie vue de toute ma vie! Je sais maintenant ce qu’est le vrai sens de ma vie!
Elle resta silencieuse, inquiète et hocha la tête doucement sans trop savoir quoi lui dire. Il continua alors devant son air perplexe.
– Une ferme! Une belle ferme sur un volcan! Des vaches! Je vais faire du fromage sur un volcan!
Il éclata de rire et lui fit dos de nouveau pour s’occuper de son déjeuner.
– Tu vas en prendre? demanda-t-il en désignant son omelette aux légumes et au fromage.
Elle déclina d’un geste de la tête en avalant de travers et prit le temps pour s’asseoir au comptoir en silence. Il lui avait préparé
47 une tasse de café et elle la saisit lentement sans dire un mot alors qu’il se dandinait devant le four, trop heureux, ne se rendant évidemment pas compte qu’il allait, une fois de plus, être terriblement déçu de son horrible et humiliant échec. Il s’assit devant elle et se mit à manger rapidement avec ce visage d’enfant brillant de bonheur. Isabelle ne put s’empêcher de sourire devant ce petit air béat. Elle craignit alors que sa future déception ne l’achève complètement. Elle avait si peur de le perdre, que ferait-elle sans lui? Elle se le demandait chaque jour.
La jeune femme soupira et se leva lentement, elle devait être là pour lui, comme n’importe quelle bonne amie, vraie amie ferait. Elle prit le magazine et le regarda attentivement durant de longues minutes sous les regards curieux de Jonathan qui était assis sur sa chaise et sautillait légèrement, les mains sur les cuisses. Elle sembla hésiter un moment et se tourna vers lui à nouveau, revint s’assoir et posa le magazine sur la table devant lui avant de le regarder droit dans les yeux.
– Tu sais ce que j’en pense, commença-t-elle lourdement, mais… elle prit une légère pause et soupira. Je crois que le plus important c’est que tu réalises tes rêves et que tu n’abandonnes jamais et que tu te relèves même quand ça marche pas…
48 Il hocha la tête silencieusement sans cesser de la fixer intensément perdant lentement son sourire pour enfiler un masque plus sérieux, un air plus mature.
– Je vais y aller avec toi.
***
Isabelle courait dans les couloirs avec agitation. Sa valise roulait derrière elle et ses talons claquaient sur les tuiles de céramique. Ses longs cheveux d’écorce s’agitaient autour de son visage rose et ses grands yeux bleus parcouraient l’endroit avidement jusqu’à ce qu’elle aperçoive enfin Guillaume.
– Joe n’est pas avec toi? demanda-t-elle à bout de souffle.
Guillaume lui sourit en haussant les épaules.
– Il est aux toilettes et Mike est parti acheter des beignes.
Il fronça les sourcils en regardant devant lui alors qu’Isabelle l’observait, les lèvres pincées.
– Tu es sûre que c’est une bonne idée? demanda-t-il sourdement, les mains dans les poches.
Elle détourna les yeux et haussa les épaules à son tour.
49 – On ne doit pas le laisser tomber, répondit-elle.
Il hocha la tête lentement, le regard dans le vide. Jonathan s’avançait justement vers eux, sac à dos à l’épaule et un beigne entre les lèvres. Il leur fit un petit signe de la main et Isabelle s’avança vers lui en le regardant droit dans les yeux.
– Comment tu vas?
Il lui offrit un large sourire et posa son regard sur Guillaume une seconde avant de la regarder de nouveau.
– Ça pourrait pas aller mieux.
La jeune femme lui sourit du mieux qu’elle put et son regard accrocha celui de Michael, qui s’avançait vers eux à son tour.
– Vous êtes prêt à y aller? demanda-t-il en prenant ses sacs.
Ils firent tous de même et le suivirent en silence jusqu’à l’avion. Et voilà, ils partaient réellement acheter une ferme pour que Jonathan puisse faire du fromage. Personne n’était vraiment sûr de comment tout cela allait finir, ils s’en doutaient bien sûr, mais ils craignaient tous que ce projet, aussi extraordinaire soit-il, ne marche pas et que leur ami ne tombe dans une mélancolie si profonde qu’il ne s’en sorte jamais et qu’ils le perdent, au final, pour toujours. Ils avaient bien cru l’avoir déjà perdu après que son projet d’acheter une
50 forêt n’ait pas marché et ils étaient chanceux de le voir, ici devant eux, assis dans son banc à regarder les nuages défiler sous l’avion qui volait à une vitesse folle vers leur future destination. Isabelle était assise aux côtés de Jonathan et ne pouvait s’empêcher de l’observer à chaque seconde pour voir un petit tremblement le secouer de peur ou de désespoir, mais rien ne semblait pouvoir le décourager maintenant, tout lui était possible et permis. Une fois encore, rien ne pourrait l’arrêter et l’empêcher de réaliser ses rêves. Guillaume, assis dans la rangée à côté de la leur, fit un petit signe à Isabelle et elle se pencha vers lui discrètement.
– Arrête de le dévisager comme ça, émit-il à voix basse. Il est pas con quand même, il va se rendre compte que tu crois pas en lui et que tu penses que le projet va pas marcher. C’est toi qui ne voulais pas le décourager.
Elle le dévisagea en fronçant les sourcils et il maintint son regard sans bouger.
– Je m’inquiète pour lui, c’est tout, répondit-elle sèchement.
Michael, assis à côté de Guillaume, sourit et se pencha à son tour.
51 – Tu devrais penser à avoir des enfants, ça te ferait du bien et tu pourras laisser Joe respirer un peu!
La jeune femme les foudroya du regard et haussa les épaules en se retournant à nouveau vers Jonathan, qui n’avait pas bougé et continuait de contempler le ciel avec des yeux brillants de plaisir.
Elle soupira et se mit à fixer la petite télévision plantée dans le siège en avant du sien, observant les annonces d’un œil vide. Elle ne vit pas la fin de la publicité qui jouait.
***
Jonathan était assis au pied d’un arbre contre lequel il s’était adossé et observait les paysages sur lesquels des vents frais soufflaient et faisaient frémir le gazon et les feuilles. Isabelle s’avança lentement vers lui, les mains jointes, les cheveux au vent et les lèvres légèrement pincées. Elle s’assit à ses côtés et les deux gardèrent un moment le silence et écoutaient le vent faire tinter les feuilles et amener un nuage de pluie vers eux.
52 – Tu te souviens, murmura Jonathan, quand on était jeunes.
On est partis à la recherche de l’étrange femme que je voyais quand on était enfant…
Isabelle resta muette et se tourna vers lui. Jonathan se retourna à son tour et resta interdit devant ses grands yeux humides et sa lèvre tremblante. Elle était si belle avec ses longs cheveux détachés qui flottaient doucement sous la brise, les lèvres roses et pulpeuses, la peau rosée comme une poupée de porcelaine. Il détourna le regard et soupira sourdement.
– Qu’est-ce qu’il y a? demanda-t-il en fronçant les sourcils.
– Rien… c’est des beaux souvenirs, c’est tout.
Il arqua un sourcil et la regarda du coin de l’œil.
– Vraiment?
Isabelle se contenta d’hocher la tête et lui offrit un petit sourire en se frottant le coin des yeux du revers de la main. Le grand blond prit son visage entre ses mains et essuya ses larmes de ses pouces comme lorsqu’ils étaient enfants. Il avait fait ce même geste quand Isabelle avait compris qu’ils ne pourraient jamais retrouver l’amie de Jonathan. Elle leva les yeux vers lui et ils sourirent, toujours silencieux. Ils n’avaient pas besoin d’ajouter quoi que ce soit, tout
53 avait déjà été dit maintes fois, un simple regard était nécessaire. La jeune femme se leva et tourna les talons, laissant le jeune homme seul devant l’immense nuage gris qui s’avançait vers eux à une allure inquiétante. Il ne fut pas bien long à arriver et la pluie se mit à tomber en rafales.
– Joe est pas avec toi? demanda Guillaume en voyant Isabelle entrer seule dans la maison.
Elle secoua négativement la tête et se dirigea vers la cuisine.
Les deux hommes se dévisagèrent en plissant le front et ne posèrent plus de questions. Mais, ils se demandaient tout de même où était Joe. La pluie s’abattait sur le toit métallique et sonnait comme une chute d’eau venue du ciel. Il se mit à faire noir et ils durent allumer les lumières même s’il n’était que quatre heures de l’après-midi. Tous écoutaient la pluie en silence, ne sachant quoi se dire. Ils étaient surtout ici pour Jonathan et ses rêves absurdes et impossibles.
Michael se leva finalement du sofa où il était étendu depuis bien longtemps et se servit un verre de jus avant de se retourner vers Isabelle et Guillaume qui étaient, eux aussi, étendus sur des sofas différents. La petite maison qu’ils avaient trouvée était bien jolie, grand salon qui donne sur la cuisine, cinq petites chambres bien
54 aménagées, deux salles de bains et un bureau qui donnait sur un jardin de fleurs exotiques. Le salon donnait justement sur la fin de ce jardin et c’est de là que Jonathan apparut, entra, détrempé, dans le salon et se dirigea lentement vers sa chambre où il se changea. Les trois amis restèrent surpris devant son calme, lui qui sautait au plafond avant de partir et qui n’avait pas fermé les yeux une seule fois de tout le trajet en avion. Il revint enfin vers eux et leur sourit.
– Demain, je rencontre le propriétaire du terrain au pied du volcan, dit-il avec bonheur.
Isabelle lui sourit et Michael se leva et vint poser une main amicale sur son épaule.
– On est avec toi.
Guillaume se contenta de détourner les yeux avec ennui et hocha lentement la tête pour appuyer les paroles de Michael. Le grand blond se sentit empli de bonheur. C’était la première fois que ses amis l’aidaient à réaliser un projet si grand et pourtant si important à ses yeux. Son bonheur était tel qu’il ne remarquait pas leur inquiétude.
***
55 Les paysages superbes défilèrent à vive allure devant les yeux de Jonathan alors que le vent chaud, étouffant, venait caresser ses cheveux et plisser ses yeux. Ses amis, silencieux, bougeaient à peine et fixaient la route, les mains posées sur les genoux. Isabelle se tourna vers son ami d’enfance et un mince sourire étira ses lèvres, elle était heureuse de le voir si rayonnant et si beau, ses grands yeux bruns brillants sous les rayons brûlants du soleil, le visage rosé par la chaleur et les cheveux ébouriffés par le vent. La petite voiture tourna sur une petite rue de terre et s’arrêta enfin. Jonathan sortit le premier et admira avec un regard extasié la superbe montagne emplie de lave en fusion. La ferme était un peu plus loin, un mince sentier de cailloux leur frayait un chemin jusqu’à la ferme. Les pierres crissaient sous les semelles de leurs chaussures et le vent frais venait apaiser la peau rougie de leur visage imbibé d’un soleil doré et cuisant. Michael et Guillaume ouvraient la marche et se rendirent rapidement jusqu’à la ferme où ils allèrent chercher le propriétaire.
La ferme était grande, ses paysages verts s’étendaient à perte de vue et des enclos parsemaient les flancs du volcan. La maison était en petit bois et faite en long comme un serpent qui glisse sur un caillou.
56 Jonathan et Isabelle, pour leur part, s’approchèrent de l’un des enclos où courraient des chiens. Ils étaient beiges ou noirs et jappaient joyeusement en se roulant dans la terre.
– Tu penses que je peux en prendre un? demanda Isabelle en se penchant vers les chiots.
Elle en prit un et lui caressa la tête doucement, un mince sourire sur les lèvres.
– Je vais aller demander au fermier, j’ai toujours voulu avoir un animal de compagnie.
Jonathan la regarda en silence alors qu’elle partait, le laissant seul devant l’enclos à chiots. Il entendit un petit bruit dans son dos et se retourna lentement pour tomber nez à nez avec un chien, pareil aux chiots, mais bien plus gros et il n’avait que trois pattes. Jonathan le dévisagea longuement, le chien le dévisagea aussi.
– Tu sais toi, comme cultivateur, t’es nul, fit le chien en le regardant droit dans les yeux. Regarde tes mains.
Jonathan le regarda avec surprise et recula d’un pas sans comprendre avant de poser un regard interrogateur sur ses mains pâles.