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FAMILLE BOUSSARDEL

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PHILIPPE HÉRIAT

de l'Académie Goncourt

LES BOUSSARDEL

I

Famille Boussardel

nrf

GALLIMARD

Extrait de la publication

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Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous les pays, y compris l'U.R.S.S.

© Éditions Gallimard, 1944.

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à MARCEL ESCOFFIER

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Ces caractères, dit-il, sont du plus heureux effet. Ii est vrai que le nom se prête aux inscriptions.

De son stick levé vers le fronton du mausolée, il désignait l'entablement où les lettres s'alignaient, gravées en creux, et il lut, détachant les syllabes

Famille Boussardel.

Il ajouta

Tu ne dis rien, mon amie ?

Elle sourit avec embarras, continua de ne rien dire et reporta les yeux sur le monument qui se dressait devant elle au haut de la pente. Elle avait besoin de s'accoutumer à lui. Les événements l'avaient empêchée de venir observer les travaux en cours et elle avait ignoré jusqu'aux plans choisis par son mari. Depuis des mois, comme tant d'autres, elle menait une existence bouleversée.

Ce tombeau qui la dominait la confondait par son importance et sa richesse. Chaque détail y apparaissait sous le soleil du matin avec l'indiscret éclat des choses toutes neuves. Il y avait beaucoup d'ornements et de symboles, composés dans le goût du jour des palmettes alternaient avec des sabliers des guirlandes en pleine

pierre reliaient entre eux des lacrymatoires, des torches ardentes

renversées et même des hiboux. Au niveau du sol, la porte à deux battants était si lourde à l'œil qu'on pouvait la croire de bronze.

Devant tant d'art et tant de faste, la jeune femme se souvint des

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tombes de sa famille qui, en Touraine, au pied d'une église, ne comportaient pas même de caveau. Ce n'étaient là-bas que des tumulus de gazon entre quatre grilles fichées en terre, aux barreaux desquelles, toute son enfance, elle allait accrocher du buis

bénit le dimanche des Rameaux.

Et pourtant sa dernière demeure, elle ne la trouverait que dans la grande et fière chapelle de cimetière urbain qu'elle voyait ici.

Elle mesura à quel point elle était déjà détachée de sa première existence, en songeant que pour son sommeil éternel elle s'en irait loger dans ce petit palais.

La surprise te rend muette ?

Oui.

Elle se ressaisit.

C'est une bien grande folie que tu as faite là, Florent1 Elle savait ne pas lui déplaire par cette remarque pratique. Il répliqua posément

Mon père l'a voulu. Je l'ai voulu à mon tour. Rien n'est trop beau pour la famille que j'ai fondée.

Mais, mon ami, cette famille se borne à nos deux fillettes.

N'aurons-nous pas d'autres enfants ?

Lydie ne répondit pas mais rougit. Comme le maître d'œuvre s'avançait pour faire jouer sous leurs yeux la porte du tombeau, elle détourna la tête, de peur qu'il ne vît son trouble alors son jeune époux lui prit la main et la pressa, et les deux Boussardel se tinrent immobiles, les doigts unis, le front levé, debout au seuil de ce sépulcre encore vide, comme deux personnages à l'entrée

de leur destin.

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II

Quand Florent eut tout visité, examiné, approuvé, il fit signe à l'artisan, qui s'approcha de nouveau.

Mon brave homme, si ma permission se prolonge, et je le crois, j'irai cette semaine compter à votre patron ce qui est

convenu. Annoncez-lui ma visite et dites-lui ma satisfaction.

Il donna le bras à sa femme et tourna le dos au mausolée. Des

planches, des moellons, tous les restes du récent travail des tailleurs de pierre jonchaient le sommet du talus. Lydie, par crainte d'écorcher ses souliers de prunelle, demanda à faire un détour pour regagner l'allée en contre-bas. Le maître d'ceuvre, son bonnet à la main, suivait ses clients.

Il s'offrit à les guider jusqu'à la sortie du cimetière les arbres alentour croissaient encore en grand nombre, les services muni- cipaux ne les abattaient qu'à raison des concessions vendues, et

&-Uis cette clairière accidentée les nouveaux visiteurs se perdaient

souvent.

Tous trois descendirent vers Paris dont le panorama apparut un instant par une échappée. Florent, qui ne détestait pas faire parler les inférieurs, questionnait le bonhomme sur les tombeaux déjà occupés dans cette partie du cimetière. Il s'étonna de la présence de mademoiselle Clairon, mais l'idée d'avoir pour proche voisin le duc d'Abrantès ne lui déplut pas. Instruit par les leçons d'une époque si contrastée, incertain des nouvelles doctrines qui

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s'imposeraient bientôt, il jugeait sage de montrer de la rigueur en moralité et de la largeur de vues en politique.

Sa pensée retourna à l'édifice qui portait son nom.

En somme, mon monument se trouve prêt à la date fixée, dit-il en marchant. J'admire que les événements soient restés sans effet sur cette entreprise.

Le maître d'œuvre déclara qu'il n'avait pas chômé plus de trois semaines. Son chantier n'avait fermé qu'à la mi-juin pour rouvrir aux premiers jours de juillet, et avec son équipe au complet, car depuis que la conscription lui prenait ses jeunes compagnons, il s'arrangeait des vieux, auxquels il donnait comme aides de petits apprentis, des goujats de quinze ans. L'ouvrage avait donc pu se terminer, et cela ne valait-il pas mieux ? Pendant que les armées se détruisaient sur les champs de bataille, que les nations péné- traient les unes chez les autres et que les cocardes changeaient sur les coiffures, est-ce que la besogne de tous les jours, dans les campagnes comme dans les villes, ne continuait pas de réclamer

des bras ?

Voilà des paroles que j'aime entendre, dit Florent.

Notre malheureux pays qui a tant souffert a besoin de l'énergie de tous ses enfants, et tous la lui doivent, du plus petit jusqu'au plus grand.

Ce disant, il pensait à lui-même. Réchappé des derniers combats, fort d'une dette envers la Providence, il avait hâte de rentrer dans la vie civile, et la vie civile, pour lui, c'était l'administration du Trésor. Par la pensée, il y était déjà rentré. Sans être officiellement libéré, il avait déjà remis ce jour-là son habit de drap bleu et son chapeau haut de forme.

Il plongea la main dans son gousset et fit accepter une pièce de monnaie à l'artisan. On avait atteint la barrière d'Aunay. Un cabriolet qui stationnait en face se détacha de la file et se dirigea vers les deux époux c'était la voiture qu'ils avaient arrêtée en sortant de la messe, deux heures plus tôt, et engagée pour toute la matinée. Le cimetière de Mont-Louis, ouvert depuis une dizaine d'années sur la colline où le père La Chaise avait eu sa maison de plaisance, se trouvait situé extra muros; aucun service de coucous ne le desservait, on ne pouvait y aller qu'en voiture de place mais

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le jeune mari, en l'honneur du beau jour qui le rendait à son

foyer, n'avait voulu ni d'un fiacre ni d'une demi-fortune, et le cabriolet découvert, sautant sur les pavés, l'avait lestement conduit avec sa femme de Saint-Louis d'Antin à la nécropole, en moins d'une heure, par les Boulevards qu'égayait la première lumière de la journée.

Pour faire du retour une promenade d'agrément, pour se

rembourser un peu de la dépense, on donna ordre au cocher de

prendre un autre chemin qu'à l'aller. Il rentra dans la ville par la rue des Rats, descendit la rue des.Murs de la Roquette, finit

par atteindre la rue Saint-Antoine et s'y engagea. Les Boussardel

se rendaient aux Tuileries, où les attendaient leurs fillettes gardées par leur bonne.

Le trajet fut long dès la rue Saint-Honoré l'affluence aug-

menta c'était dimanche. Dans la poussière ensoleillée et le martèlement des sabots, les équipages parisiens qui sortaient des remises depuis peu se mêlaient aux cavaliers des armées d'occu-

pation. Ce flot se dirigeait vers les Champs-Elysées où bivoua-

quaient les Cosaques, vers l'allée du Champ-de-Mars où les

Prussiens s'étaient établis, vers le Bois de Boulogne surtout où les troupes de Wellington avaient pris leurs quartiers. Le camp anglais, avec ses aménagements, ses petits commerces installés

autour, attirait ce qui, dans le public, possédait encore des chevaux pour aller aussi loin. On ne pouvdt trouver meilleur

but de promenade pour les derniers beaux jours.

Dans cet encombrement le cocher avait ralenti sa bête. Le jeu des ressorts berçait Lydie. Bien accotée contre le rebord du cabriolet, le bras passé sous celui de son mari, elle s'abandonnait à une sorte de détente. Cette course matinale, cette tiédeur de l'air, le miroitement de ce spectacle, la commodité aussi de cette voiture, après les affreuses semaines de juin, de juillet, d'août, où tous les malheurs déferlaient ensemble, où le sol même semblait se dérober, où chacun dans son cœur disait adieu aux êtres chers, aux biens les plus nécessaires, à soi-même. la jeune femme qui venait de retrouver son mari bien-aimé, la mère qui avait préservé sa couvée, la fille qui avait laissé saine et sauve sa famille tourangelle, enfin Lydie Flouet, épouse de Florent Boussardel,

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privilégiée entre toutes ses semblables, sentit son cœur fondre de gratitude envers le destin. Ha à d'autres, aux esprits chagrins, les pleurs et les lamentations, les noires prophéties sur le sort de la patrie Elle, elle n'avait plus de plaintes aux lèvres, plus de plaintes au cœur.

La singulière impression qu'elle avait éprouvée au début de la matinée devant ce mausolée trop riche était bien loin de son esprit. Elle ne savait pas se défendre contre ces sautes de senti- ment. Non, l'important, c'était que Florent lui eût été rendu, et pour tout de bon sans doute. On ne le lui reprendrait pas. Plus de conscription, plus de levées en masse, d'incorporations subites.

Révolu, tout cela, balayé. Les mères étaient délivrées, les épouses respiraient, car les fils et les maris ne mourraient plus. Le peuple des hommes, qui avait vécu séparé du peuple des femmes pendant dix ans et plus, se réunissait à lui, et le peuple des femmes réapprenait à dormir.

Lydie ferma les yeux. Elle se sentait radieuse et fatiguée. En vérité, depuis des mois, autant dire depuis des années, c'était la première fois qu'elle pouvait se livrer à la douceur du moment qui passe. Elle ne redoutait plus le rappel à la réalité. Elle avait fini de vivre comme une bête en alarme, de sursauter au moindre frôlement, d'ouvrir dans la nuit un œil d'épouvante, d'écouter le silence. Sa guerre était terminée. Elle ne donnerait plus aux choses les plus ordinaires une interprétation sinistre cet homme qui se hâte sur la place, qu'a-t-il appris ?Que veut dire ce bruit de charroi sur la route, ce galop, ces aboiements ? Elle n'inter- rogerait plus le visage des passants, l'odeur du vent, le reflet du ciel. Elle reprendrait haleine. Elle se rassoirait dans sa vraie nature, qui n'était pas faite pour les tragédies et les paroxysmes.

Lydie ne pouvait pas jouer ces personnages héroïques si fort à la mode chez les femmes de son temps. Elle était plus simple, moins romaine. Au balancement du cabriolet, elle recommençait

à vivre, les paupières baissées sur sa paix retrouvée.

Des souvenirs, en éclairs, traversaient cette somnolence. Les

plus récents effaçaient ceux de la précédente année. Qu'était-ce en effet que les embarras d'argent de naguère, l'impôt sur les traitements, qui avait pris alors pour le jeune ménage les propor-

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tions d'une catastrophe ? Qu'était-ce que les alertes répétées, les craintes périodiques de voir Florent passer de la garde nationale dans l'armée de l'Empereur ? Qu'était-ce que les douleurs de la première invasion auprès des horreurs de la seconde ? Les périls des guerres passées auprès de l'épouvante de cette guerre de trois

semaines ?a

Dès le mois de mai, Florent avait exigé que Lydie quittât

Paris avec les enfants. Nulle part, disait-il, elle ne pouvait se

trouver plus en sûreté qu'au fond de la province et dans le sein de sa famille, à Langeais. Le père Flouet, négociant modeste, y possédait une maison.

Elle s'y réfugia, pleine de craintes, serrant ses fillettes contre ses jupes. Jours d'angoisse. Les nouvelles ne parvenaient pas, ou parvenaient déformées. C'était l'ignorance absolue, l'attente, la station dans les carrefours et sur le bord des routes, à l'affût des

on dit. Et tout à coup, les premières charrettes de paysans effarés, qui avaient chargé leurs enfants, leurs vieillards, pêle-mêle avec le plus précieux de leur basse-cour et de leur mobilier. Ils ne s'arrêtaient pas, hypnotisés par l'idée de passer la Loire, favorisés dans leur migration par les longues journées de ce début d'été.

On courait après eux, on leur demandait « D'où venez-vous ? De Marly, de Versailles, de Châtillon. Nos maisons brûlent.

Mais alors Paris ? Paris est encerclé. » Ils étaient loin

déjà, on restait sur place, on n'en apprenait pas davantage. Lydie se tordait les mains. Paris Florent Quelques jours encore dans cet égarement, et puis, horde grondante, impuissante, désespérée, l'armée. Non pas l'armée des vaincus, pas même celle des fuyards l'armée des congédiés. Les défenseurs du sol ont protesté contre l'armistice accepté par le maréchal Davout ils sont devenus indésirables ils ont été chassés de Paris, renvoyés derrière la Loire, parce que le gouvernement a dû faire place nette avant de livrer la place aux Alliés. Ils ont obéi, ils refluent à travers les campagnes. Lydie assiste à cette retraite qui passe devant elle, sous le soleil radieux, en criant à la trahison. Tout.

est perdu.

Rien n'est fini. Les troupes françaises ont franchi le fleuve, pris position au delà. Mais les Prussiens suivent à petite distance et

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les populations se cachent. Par les interstices de ses persiennes, Lydie voit les ennemis remplir les rues du bourg, se répandre dans les environs et s'établir sur la rive droite. Langeais, aggloméré de justesse au bord de l'eau, mais de leur côté, leur appartient.

La confusion, la terreur s'installent avec eux. Les vainqueurs

font cruellement sentir leur joug. Les flammes dévorent des

maisons mises à sac, où sur un lit sanglant palpite encore une fille violée. Les familles s'affolent, cherchent un refuge contre

l'oppresseur, et dans leur détresse se tournent vers la terre mater-

nelle. Une nuit, Lydie, ses fillettes, ses parents, se glissent hors

de leur maison et fuient dans les bois.

Ils n'y sont pas seuls. Une masse de paysans s'y est réunie,

organisée, et ce troupeau mène, au profond de la chênaie, une existence d'animaux traqués.

Les choses paraissent se calmer. Les gens dans les forêts se rassurent, se portent jusqu'aux lisières, observent la vallée. Mais quoi ? Les cris se réveillent, les incendies se rallument. Les

royalistes, à présent Ce sont eux, dans leur exaltation, qui

égorgent et pillent. On se renfonce dans la futaie.

Enfin, un messager découvre Lydie et se fait reconnaître. C'est un courrier qu'envoie Florent. Dieu soit loué, il est donc vivant

Mais qu'écrit-il ? Que Paris est paisible. Avec des mots pressants,

il engage sa femme à revenir, à ramener les enfants. Elle ne

balance pas une seconde elle quittera ses parents. Elle se fera

seulement accompagner d'une campagnarde, fille d'une servante de sa mère, qui l'aidera dans les soins à donner aux fillettes. Elle

frète une carriole, loue un voiturier. Elle part. Elle s'était sauvée de la ville en gagnant la province elle se sauve de la province en

ralliant la ville.

Elle approche, par étapes, de Paris. A mesure, le pays se pacifie sous ses yeux. Elle entre dans une capitale pleine de troupes étrangères, mais où l'on circule sans risques, où les boutiques

n'ont pas fermé, où les femmes portent toujours des robes de percale et des chapeaux à la Paméla.

Elle retrouve sa maison, qui est debout, dont la façade paraît

intacte. Elle franchit la porte cochère, monte l'escalier, le cœur

battant. L'appartement est occupé par trois Autrichiens, mais

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