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Analyse de la régulation de la sécurité : le cas d’un chantier de construction
Constance Guers
To cite this version:
Constance Guers. Analyse de la régulation de la sécurité : le cas d’un chantier de construction.
Congrès Lambda Mu 22 “ Les risques au cœur des transitions ” (e-congrès) - 22e Congrès de Maîtrise
des Risques et de Sûreté de Fonctionnement, Institut pour la Maîtrise des Risques, Oct 2020, Le Havre
(e-congrès), France. �hal-03460998�
Analyse de la régulation de la sécurité : le cas d’un chantier de construction
Safety regulation analysis: the case of a construction site
Constance Guers Docteur en sociologie et génie des
activités à risques Expert Sécurité Système à la
RATPMRE
94724 Fontenay-sous-Bois, France [email protected]
Résumé— Cette communication a pour objectif de déplacer le regard de la sécurité réglée et gérée vers un processus de sécurisation des actions.
Mots-clés—Chantier, Sécurité à exécuter, régulation sociale, action collective
Abstract — This communication proposes an original approach of workplace safety, by shifting the focus from the dual concept of regulated and managed security to a process of safety control actions.
Keywords —Building sector, Safety to be executed, social regulation, collective action
I. INTRODUCTION A. L’activité de construction
Le travail de construction est connu pour sa forte pénibilité (charges lourdes, horaires atypiques, conditions thermiques, etc.), à l’origine de nombreux accidents du travail. Ce secteur d’activité se caractérise par sa dangerosité, liée à l’hétérogénéité des situations de travail mais surtout à la nature de l’activité. Une des particularités de ce secteur est que l’activité se déroule dans des environnements ouverts, (en opposition à un atelier dans une usine, qui est un environnement plutôt stable), ce qui affaiblit le contrôle et fait subir plus d’aléas.
L’activité de construction se caractérise également par une forte division du travail entre des multiples acteurs impliqués dans l’activité de construction [1], (maitre d’ouvrage, entreprises exécutantes, sous-traitantes, co-traitantes...). En effet le secteur de la construction est reconnu pour sa forte dimension collective [2], tant sur le plan du management notamment des multiples sous-traitants présents sur les chantiers qu’au niveau de la coordination de leurs activités. L’acte de construire s’organise entre des entreprises partenaires qui ne sont pas toujours reliées contractuellement mais qui doivent s’efforcer de travailler ensemble, tout en maintenant une très forte exigence de sécurité. Certaines situations de travail en réseau sont
particulièrement dangereuses, notamment la coactivité. La coactivité [3] est la présence simultanée de salariés (ou d’intérimaires) de plusieurs entreprises sur un même site de travail. Elle pose la question de la coordination de la sécurité des travailleurs.
De plus, l’organisation du travail dans ce secteur est fortement marquée par la décentralisation, ce qui a pour effet de multiplier les interactions en situation de travail et de décupler les lignes hiérarchiques complexifiant ainsi le travail de prescription et de régulation de la sécurité.
Certains auteurs montrent notamment comme le secteur du BTP peine à s’industrialiser et à s’homogénéiser [4].
B. La question de la coopération au travail
La multiplication d’acteurs aux intérêts divergents pose la question de la coopération entre les parties prenantes du projet autour de règles à respecter et d’objectifs à atteindre.
Cette question peut être utilement éclairée par les travaux de Jean-Daniel Reynaud [5]. Selon l’auteur, les relations entre acteurs conduisent à créer les règles à partir desquelles ils vont réguler leurs rapports. Dans cette perspective, les relations entre les acteurs engendrent des règles formelles et informelles qui sont susceptibles de déterminer et de réguler l’action collective vers plus de sécurité. Généralement dans le bâtiment, les acteurs ont des difficultés à mobiliser des règles communes. Par exemple, les architectes ont une formation plutôt artistique alors que les conducteurs de travaux ont reçu une formation technique. Ainsi selon certains auteurs [6], les deux acteurs ont plus tendance à s’éviter plutôt qu’à s’enrichir mutuellement de règles communes. Malgré cette fragmentation de l’organisation et de la division du travail, les directions d’entreprises encouragent le décloisonnement entre les différents intervenants des chantiers en instituant des réunions, des moments où il est possible de partager et coopérer dans l’activité de construction. Les entreprises ont conscience que la coopération, la transmission ou l’enrichissement du savoir
commun, sont susceptibles d’être une des clés du maintien de la sécurité d’environnements productifs à risques. Il reste à savoir dans quelles mesures les relations coopératives entre la conception, la prescription et la réalisation du chantier peuvent unir les parties prenantes engagées sur celui-ci, créer une communauté d’entreprises capable de concevoir et d’assurer le travail et la sécurité de manière collective.
C. L’enjeu de la sécurité
La sécurité est pensée comme une action collective en partant du principe suivant : ce qui fonde l’action collective, ce sont des règles communes. Pourtant, nous savons bien qu’il ne suffit pas d’énoncer ou d’écrire des règles de sécurité pour améliorer la sécurité d’un système productif.
Rien ne garantit l’application et le respect de règles formelles de sécurité. Selon De Terssac et Mignard [7],
« Agir en sécurité, c’est construire un apprentissage qui permette de transformer l’obligation externe que constitue la règle en une obligation interne ». Ainsi, la règle est susceptible de devenir une obligation partagée et une règle sociale, commune de sécurité. La sécurité peut se définir comme une décision d’élaboration et de conception de règles prescrites et une décision de les mettre en œuvre en anticipant sur les risques et les dommages que l’on cherche à maitriser dans un système en boucle ouverte, dans lequel l’homme est un acteur déterminant de la gestion des contradictions, de la gestion des situations connues et inconnues. De ce point de vue, sécurité et métier sont indissociables, il n’y a pas d’un côté le travail et de l’autre la sécurité. Ainsi la sécurité fait partie intégrante du travail.
C’est, ce que cette communication s’attachera à éclairer à travers une sélection de plusieurs exemples.
D. Présentation de l’étude
Cette communication cherche à comprendre comment les acteurs règlent leurs relations pour faire face à la sécurité sur un chantier de construction. Nous allons voir que la qualité des relations entre les acteurs est un des facteurs de la sécurité : l’échange y joue un rôle important. La coopération reposerait sur un « socle de règle communes » distribuées entre l’architecte, les conducteurs de travaux, les chefs de chantier et les ouvriers. L’étude tente de montrer ce qu’est la sécurité : avec d’un côté, coopérer en inventant des règles informelles, coutumières et, de l’autre, en gérant des procédures, des normes, des règles. En partant de l’opposition conceptuelle de la sécurité réglée et de la sécurité gérée, cette étude cherche à fournir une représentation de la sécurité, de ses composantes et de leur liaison. Nous aborderons plusieurs notions qui seront susceptibles d’affiner notre représentation de la sécurité réglée/gérée : telle que la sécurité décidée ou encore la sécurité à exécuter, qui constitue la sécurité pour celui qui l’exécute, soit une forme de sécurité réglée mais ajustée au contexte et au moment. C’est un moment où la sécurité réglée est requalifiée, redéfinie, pour être rendue exécutable.
Dans le cadre de cette communication, nous allons voir comment les intervenants d’un chantier négocient la validation de quelques-unes des normes de construction impliquant par là même, un important travail de
formalisation et la production de différents types de régulation. Dans un premier temps, nous présenterons le
terrain d’étude ainsi que la méthode pour ensuite, nous concentrer sur l’activité de la construction des fondations d’un ouvrage.
II. MÉTHODED’ANALYSE A. Présentation du cas analysé
Notre méthode est principalement basée sur une enquête de terrain en milieu à risques [8]. Afin d’améliorer notre représentation de la sécurité, il nous a semblé évident de partir d’une analyse de terrain. Nous avons donc circonscrit le champ de l’étude aux acteurs observables d’un chantier durant la phase de « gros œuvre » et plus spécifiquement la phase de conception et de réalisation des fondations de l’ouvrage. Dans le cadre de travaux de doctorat, nous avions effectué une enquête de terrain sur un chantier de construction. Nous avions fait le choix de concentrer notre analyse sur la phase gros œuvre d’un chantier et notamment l’activité de coulage des fondations, piloté par une entreprise que nous nommerons Bati+. En suivant un conducteur de travaux de l’entreprise Bati+, nous avons réalisé des observations directes sur le chantier, ainsi qu’une analyse documentaire afin de rechercher des traces de prescription sur le chantier observé. Dans un premier temps, nous présenterons quelques-uns des documents prescriptifs de l’organisation du chantier étudié. Dans un second temps, nous nous attacherons à regarder de près si, ces documents prescriptifs sont partagés, utilisés, réadaptés voir ignorés.
1) Une organisation décentralisée du chantier Pour commencer, il est nécessaire de rappeler le contexte organisationnel du chantier, que nous allons présenter. Il s’agit d’un projet commencé durant l’été de l’année 2016 qui concerne la réhabilitation d’une propriété d’un particulier située à Barou-sur-Mer 1. La propriété est constituée de trois bâtiments principaux conséquents. Afin de réaliser ce projet, plusieurs intervenants sont missionnés.
Il y a le maître d’ouvrage ou plus simplement le client ainsi que trois maîtres d’œuvre qui sont dans ce cas d’étude, trois architectes. Les principales entreprises sous-traitantes missionnées par le maître d’ouvrage et ses maîtres d’œuvre sont : Pour le lot N°1 nommé : gros œuvre, la prestation est effectuée par l’entreprise Bati+. Le lot N°2, concernant l’électricité, est effectué par l’entreprise Elec+. Enfin, le lot N° 3 concerne la partie plomberie et sera effectuée par l’entreprise Clim+. A ces trois lots se succèderont des lots dits de « finition ». Ces trois entreprises intervenantes sur le chantier sont liées contractuellement à un donneur d’ordre : le maitre d’ouvrage, mais n’ont aucun lien contractuel entre elles. Nous qualifierons ces relations de co-traitance. Ainsi, l’entreprise Bati+, dans laquelle nous réalisions cette étude était missionnée pour la phase « gros œuvre » (à savoir terrassement, ferraillage, coffrage, bétonnage etc.) ; plus spécifiquement l’entreprise prend à sa charge la démolition de certaines zones, la création de niveaux supplémentaires ainsi que la reconstruction du plancher et des murs en béton armé au moins pour le bâtiment principal. À cela, s’ajoutent la création d’un bassin de rétention, d’agrément, de deux piscines et la construction de rampe d’accès etc. Le montant de ce marché s’élève à 7 000 000 euros et les délais
1Nom de ville fictive
proposés, prévus sont de 23 mois (dont 4 mois d’arrêt du projet pour des raisons environnementales). Dans cette étude, l’entreprise Bati+ est une des principales entreprises sous-traitantes du maître d’ouvrage, possédant huit lots sous sa direction, soit la gestion de huit entreprises sous-traitantes
intervenant à différents moments de l’activité de construction. Nous retrouvons un cas classique de sous-traitance en cascade, organisation répandue dans le
monde de la construction et du travail en réseau [9].
Le chantier BelleMaison présente de nombreuses spécificités qui intéressent directement cette étude puisque le travail en lots séparés implique une forte décentralisation de l’organisation du projet et un important effort de coordination.
2) L’activité de conception et de réalisation du radier Le chantier BelleMaison s’organise de manière décentralisée. Nous pouvons retrouver de nombreuses entreprises intervenantes. Ainsi, nous avons privilégié une analyse de l’activité de construction, plus que des acteurs qui y prennent part. Notre objectif était de repérer tout ce qui fait partie de l’activité. Plus spécifiquement, nous avons fait le choix de concentrer nos observations sur l’activité de coulage du radier2, de sa conception jusqu’à sa réalisation.
L’enjeu était de coordonner le passage de câbles électriques et de réseaux de plomberie et de climatisation dans la dalle de béton. Ainsi, la réalisation de ce projet nécessitait l’ensemble des régulations des différents partenaires impliqués dans l’activité : l’entreprise Bati+, l’entreprise Elec+ et l’entreprise Clim+. Nous avons pu interroger différents représentants opérant sur un même projet et comprendre l’effort de régulation de chacun. Pour cela, nous avons privilégié la collecte de nombreux écrits faisant apparaitre la structure organisationnelle et officielle du chantier mais aussi la gestion de ces écrits. Les documents permettent de retrouver des traces du travail de prescription nécessaires à la réalisation du chantier.
B. L’analyse documentaire pour cerner la sécurité telle qu’elle est prescrite
Il existe différents types de supports écrits qui circulent, structurent le travail et permettent de créer de la prescription et/ou de la traçabilité, en vue de justifier l’application de telle ou telle décision. Les écrits possèdent bien des fonctions telles qu’informer, contraindre, certifier, prouver, sécuriser, gouverner, conseiller, etc… ils sont aussi et
surtout des outils de prescription, de standardisation et formalisation du travail et de la sécurité.
Méthodologiquement, ils permettent de nous procurer des traces matérielles robustes qui résistent au temps et peuvent permettre de décrire finement des mécanismes sociaux.
L’analyse des écrits au travail fait apparaitre les contours officiels de l’organisation du chantier : du niveau de la loi, soit le niveau le plus abstrait et le plus éloigné des travailleurs, jusqu’au niveau le plus local. Les écrits
« étirent » le travail et « captent ses ramifications » [10]. Ils constituent une excellente base d’étude des différentes prescriptions du travail et de la sécurité, au niveau de la loi, au niveau institutionnel et enfin au niveau local : le chantier.
2Dalle épaisse en maçonnerie ou en béton constituant la fondation d'un ouvrage, le plancher d'une fosse, d'un canal ou d'une galerie souterraine
En effet, les documents au travail sont produits à tous les niveaux structurels de l’organisation : politique, gestionnaire, managérial, jusqu’à la production finale.
1) Quelques-uns des documents juridiques qui encadrent l’activité
A titre d’exemple le contrat de travail ou encore le contrat commercial permettent d’organiser, en partie, les lieux, les enjeux et les limites des relations professionnelles. Toutefois sur le chantier, il n’est pas banal de trouver des relations non-contractuelles et celles-ci, nécessitent un plus fort travail de régulation des parties engagées dans ce type de relation de travail. Ainsi, selon le type de relation contractuelle ou non, la sécurité n’est pas gérée de la même façon, les responsabilités ne sont pas les mêmes d’un point de vue juridique :
En effet, dans le cadre d’un contrat salarial, l’employeur assume l’ensemble des risques et conséquences de son installation et de son salarié (charges salariales, formation, accident du travail ...).
Dans un cas de contrat de sous-traitance, l’entreprise cliente assume seulement les risques et conséquences liés à son installation mais plus ceux concernant le travail et le travailleur en lui-même.
Enfin, dans un cas de contrat d’externalisation, l’entreprise cliente assume seulement certains risques liés au travail du prestataire tel qu’un retard, ou un défaut de production...
Ainsi, selon le type de relation contractuelle, la sécurité n’est pas gérée de la même façon, les responsabilités ne sont pas les mêmes. Autre exemple concernant plus directement la sécurité : Citons le document unique d’évaluation des risques (DUER) qui est obligatoire dans toutes les entreprises et le défaut de mise en place est sanctionné pénalement. Ce document doit être « dynamique » et donc inclure des modifications des risques et de l’exposition des salariés dans le temps. Sa mise à jour est toutefois annuelle.
Ce qui rend le document nettement moins dynamique. De plus, le document unique n’a pas vocation à présenter les risques d’interférence entre les activités de plusieurs entreprises. Citons également le plan particulier de sécurité et de protection pour la santé (PPSPS). Celui-ci est établi préalablement à l’exécution d’une opération, l’entreprise ou les entreprises concernées doivent réaliser une inspection commune des lieux de travail, des installations et du matériel qui s’y trouvent. Au cours de cette inspection, sont délimitées les zones d’intervention de chaque intervenant ainsi que les zones présentant des dangers. Chaque intervenant doit communiquer ses consignes de sécurité mais aussi toutes informations nécessaires à la prévention comme le matériel utilisé, les modes opératoires et s’ils ont une incidence en matière de sécurité.
Voici des exemples de documents juridiques pouvant permettre d’appréhender les conditions d’organisation du chantier et de sa sécurité.
2) Les documents institutionnels qui orientent et tracent l’activité
Ces documents sont produits par les entreprises, ils formalisent les règles, les droits et les devoirs auxquels chaque acteur impliqué dans l’activité de travail doit se conformer. Ils s’apparentent à des « régulations de contrôle » [11], ils produisent de la « sécurité réglée ». Dans le cadre de notre étude nous avions à disposition la version 2016 du document de référence de l’entreprise Bati+ qui aborde l’ensemble des objectifs et des valeurs du groupe.
Celui-ci propose l’objectif du « 100% sécurité ». Celui-ci, édité annuellement, se mesure grâce au taux d’accidents du travail du groupe et à leur prévention. L’entreprise propose également le programme « Vis ma vie en sécurité » afin de répondre à l’objectif de sécurité : cette opération sollicite l’ensemble des visiteurs du chantier pour apprécier qualitativement la sécurité et pour délivrer un avis. Ou encore « le quart d’heure sécurité » qui est une réunion rappelant tous les risques du chantier à l’équipe sur place. A côté de ces éléments, il existe des outils de traçabilité qui permettent de suivre la sécurité et d’aider à la prévention des risques. Ce type de document permet à l’institution de tracer son niveau de sécurité et de lister ces actions en termes de prévention. Il existe de nombreux documents de travail produit par les entreprises. Le plan de maitrise des risques est un autre exemple du travail documentaire de l’entreprise Bati+. Il est réalisé pour chaque chantier en fonction de ses spécificités, ce document institutionnel découle du DUER et s’apparente au PPSPS. Toutefois en comparaison, ces documents précisent certains aspects généraux de l’activité et permettent la traçabilité de l’activité (nombre de réunions, de quarts d’heure sécurité, etc.).
3) Les documents locaux qui tracent et permettent l’exécution du travail dans de bonnes conditions Ce troisième niveau de production documentaire, est généralement produit par le personnel en situation de travail ou peu avant la situation de travail. Contrairement aux documents présentés précédemment, ces documents font l’objet de réajustements quotidiens et de discussions. Nous faisons référence aux plannings et aux plans de construction qui désignent le schéma de programmation des temps et des espaces travaillés. Le planning est un outil indispensable au travail et est souvent discuté. C’est un objet complexe dont l’organisation est soumise à des choix d’établissement mais aussi, pour beaucoup, à des contraintes et des arrangements liés au travail. Ce travail d’organisation occupe une grande part du travail des managers de proximité et préoccupe légitimement les acteurs du chantier qui doivent organiser leur travail en conséquence. La construction et l’ajustement quotidien des plannings représentent un travail de régulation central dans la gestion du temps du chantier et de la coordination des activités.
Les plans de constructions quant à eux, désignent une conception de l’espace. Ils désignent aussi des prescriptions pour l’organisation de l’espace : le chantier. Chaque plan de construction conçu pour le chantier fait apparaitre une conception du travail et de l’espace. Ces différentes conceptions de l’espace participent quotidiennement à l’organisation du travail et la sécurité du chantier.
Ce qui est intéressant dans ce type de production écrite, c’est que ces documents locaux tentent d’associer le travail prescrit au travail réel en permanence en produisant un travail à exécuter. Dans le même esprit, nous verrons les écrits électroniques tels que les emails permettent de connecter de multiples acteurs engagés au cours de l’action.
Ils sont aussi susceptibles de réorienter l’action localement à différents moments du chantier.
C. L’observation directe pour étudier les écarts à la prescription officielle de l’activité
Nous avons également réalisé des observations afin de saisir les écarts avec les définitions formelles de l’activité.
Si les documents constituent une bonne base pour étudier la dimension officielle de l’activité. Cependant, il ne faut pas présupposer que ce qui est écrit correspond exactement à ce qui se pratique. Il est donc nécessaire de savoir si ces documents officiels sont connus et utilisés par les acteurs du chantier et surtout quelles significations leurs sont attribuées et jusqu’à quel point ces significations définissent, prescrivent l’activité quotidienne [11]. Pour cela, afin de compléter l’analyse documentaire, il est utile de réaliser des observations. L’observation directe [12] des pratiques au travail est une méthode couramment utilisée en sociologie afin de saisir entre autres les écarts avec la définition officielle d’une activité ou du moins ce qui avait été prévu.
Plus particulièrement, nous avons observé l’usage des supports documentaires prescriptifs et comment ces derniers sont échangés par les parties concernées. Ainsi, au sein du chantier, nous avons privilégié l’observation des réunions.
Les réunions d’équipe sont des moments riches de l’expérience du travail, un moment où se retrouvent concentrés de nombreux enjeux souvent contradictoires [13]. C’est un moment riche de partage des expériences quotidiennes du travail, les joies mais aussi les difficultés que les organisations rencontrent quotidiennement. Les réunions sont des dispositifs collectifs très puissants pour organiser et réguler les situations de travail, on y trouve de nombreuses négociations sur les règles en situation. Elles permettent de faire circuler l’information et surtout la prescription : les bonnes conduites à tenir en cas d’incident, les objectifs, etc. La réunion possède des dimensions de transfert. De transfert de l’information, mais surtout de la prescription et des réactualisations. En plus de réunions de chantier, nous avons également privilégié l’observation des visites de chantier mais cela ne sera pas évoqué dans cette communication.
Ainsi à partir des données documentaires collectées et des observations réalisées, nous proposons d’établir la comparaison entre certaines dimensions officielles de l’activité du chantier et sa réalité quotidienne. Nous chercherons à savoir si les documents officiels sont connus, communs, utilisés et quelles significations leurs donnent les salariés. C’est proposer une analyse du poids des prescriptions en matière de sécurité sur les travailleurs. Dans le cas où ces documents ne sont pas utilisés, quels sont les moyens de substitution mis en place par le collectif de travail ? Ce type d’approche permet d’étudier le poids des prescriptions sur les acteurs engagés, de faire le lien entre rapport de prescription et mode de production de la prescription. Pour cela, nous serons particulièrement attentifs au rôle du conducteur de travaux dans la définition de l’activité.
III. ANALYSE EMPIRIQUE DES REGULATIONS
SURUNCHANTIERDECONSTRUCTION
A. La sécurité : à l’état de valeur, d’orientation générale A l’origine, la sécurité est décidée généralement par les directions générales, les conseils d’administration qui font un travail d’organisation de nature politique : ils définissent les moyens et les finalités de l’organisation, donnant forme à un projet institutionnel prescrit en termes généraux. Ces décisions ne sont pas sans conséquence sur les conditions de travail des personnels mais surtout sur leurs manières de
concevoir et de réaliser la sécurité. C’est le point de départ de notre étude sur les prescriptions de sécurité. C’est une première conception de la sécurité : une sécurité décidée.
Les directions d’entreprises deviennent le lieu permettant de définir les enjeux généraux et décontextualisés du travail et de la sécurité. On décide d’une politique de sécurité, d’un programme de sécurité, d’une charte des valeurs, qui vont prendre la forme d’un ensemble de règles informelles et formelles et d’obligations implicites dont l’objet et de satisfaire les décisions et les orientations de la direction.
Selon Jean-Daniel Reynaud [14] : « les valeurs orientent, les contenus précis ce sont les règles ». Pour les entreprises du chantier et plus spécifiquement l’entreprise Bati+, la prévention des accidents du travail est une constante de la politique de gestion de l'ensemble des branches.
Initialement, elle se décide au niveau de la direction générale et s'exprime par la charte des valeurs et des finalités. La charte de l’entreprise Bati+ et les valeurs mises en exergue sont les suivantes : la coopération, la responsabilité, la confiance, la transparence, l’exemplarité, la lucidité, le courage et la pugnacité. Ces valeurs constituent le fil directeur des engagements du groupe vis-à- vis de ses parties prenantes internes et externes. Cependant un système de valeurs tel que celui présenté ci-dessus laisse une place infinie de possibilité de règles et d’actions. De plus, les valeurs générales décidées par le top management ne seront pas appliquées pareillement selon les types de relations professionnelles. Par conséquent, en complément de la charte des valeurs, d’autres documents sont conçus et complètent la charte de l’entreprise afin de rendre ces valeurs plus effectives et réelles. Pour l’entreprise Bati+, la prévention des accidents du travail s'exprime sous des formes adaptées à l'organisation et aux spécificités de chaque branche de l’entreprise Bati+, mais peut toutefois faire l’objet d’un cadre un peu plus prescriptif que la charte des valeurs et voici les mesures proposées dans le document de référence de l’organisation : l’organisation de réunion intitulée « quarts d'heure sécurité » ; le partage de bonnes pratiques entre chefs de chantiers ; des réunions de tous les collaborateurs d'une entité pour traiter de l'ensemble des questions de sécurité et de santé au travail ; la mise au point de nouvelles méthodes de travail ; l’amélioration du matériel utilisé pour prévenir les troubles musculosquelettiques ; l’aménagements de postes de travail
; la mise au point de modules préfabriqués pour améliorer les conditions de travail.
Voici des exemples de sécurité décidée se matérialisant à travers des valeurs puis des prescriptions générales au sein du groupe de construction. En rédigeant une charte de valeurs décontextualisées et transcendantes à toute l’organisation, autrement dit un écrit formel, explicite et univoque, la direction participe à la standardisation des valeurs de la sécurité du groupe concernant la gestion des chantiers. La charte des valeurs et le document de référence Bati+ ou encore les programmes d’actions tels que « vis ma vie en sécurité » témoignent d’une sécurité globale, collective, basée sur la confiance et la transparence. Ces documents institutionnels mentionnent souvent les liens de coopération au travail et induisent la diffusion de « bonnes pratiques » au sein du réseau de collaborateur de l’entreprise Bati+. Concernant la question des collaborateurs, le groupe Bati+ mentionne qu’il faut les
« intégrer et les responsabiliser » . Les sous-traitants sont évalués et « sélectionnés », « accueillis et encadrés ». Il est aussi mentionné des exigences administratives concernant les risques de travail dissimulé, de délit de marchandage ou encore de travail illégal. Ces décisions prennent la forme d’un début de prescription, conçues par le top management.
Elles sont une première forme évasive mais aussi un support légitime, pour une infinité de règle de sécurité au sein de l’organisation et avec les partenaires sur le chantier.
Le point de départ de la sécurité organisationnelle est la coopération, la responsabilité et la confiance. Ces valeurs institutionnelles seront portées par des relations professionnelles. Une fois la sécurité décidée, il est nécessaire de la mettre en exécution et finalement de la prescrire, d’établir des règles plus concrètes pouvant agir dans le monde réel. Nous venons de décrire une sécurité décidée, nous allons maintenant voire comment la sécurité est prescrite et exécutée et ce que cette prescription est susceptible « de faire » ou non à l’organisation et à la division du travail. Ainsi, nous allons redescendre dans la structure de l’organisation du chantier conduit par l’entreprise Bati+ , afin de comprendre comment ces valeurs sont susceptibles d’orienter le contenu des règles ou plus simplement comment ces valeurs peuvent être transformées en prescription pour orienter l’action et si elles sont effectives sur le chantier observé.
B. La sécurité réglée
La sécurité réglée [15], [16] également appelée sécurité prescrite, se réfère à tout ce qui est conçu a priori et de manière décontextualisée à l’action, c’est une « zone de contrôle ». Nous verrons qu’elle a l’avantage de dissimuler certains problèmes liés à la dangerosité de la production (notamment la coactivité). Cette sécurité formalise le projet décidé. Elle se réfère à ce qui est demandé et conçu par la règlementation et les directions d’entreprise. Elle consiste à prévoir, ordonner et orienter le chantier. Ce type de sécurité permet de « définir par avance des scénarios anticipables » [16]. Elle n’envisage pas la variabilité des situations et compose l’organisation en faisant abstraction de nombreux paramètres liés à l’activité productive. Nous évoquerons ici, une sécurité statique, une sécurité papier voir électronique.
L’analyse documentaire permet d’appréhender cette sécurité réglée, les écrits sont considérés ici, comme un « traceur » structurant du travail prescrit, de la sécurité réglée. Si dans la partie précédente, nous avons évoqué la question des contrats de travail, qui sont des documents juridiques répartissant les responsabilités, nous avons aussi évoqué la charte des valeurs de l’entreprise Bati +, les PPSPS, et le PMR. Nous allons voir comment un de ces documents obligatoires est approprié par les acteurs du chantier BelleMaison. Tout en gardant à l’esprit que les pratiques documentaires et d’écritures participent directement à la production de prescription pour l’action. Nous verrons si ce support prescriptif de la sécurité est connu et mobilisé par les acteurs du chantier. A partir de notre cas d’étude, nous avons eu l’opportunité d’accéder au plan particulier de sécurité et de protection pour la santé (PPSPS).
1) L’exemple des PPSPS
Durant cette étude, sur le chantier, je demandais aux personnels de l’entreprise Bati+ l’accès au document unique ou au PPSP et cela provoquait au premier abord une réaction
d’étonnement. Ces documents ne semblaient pas vraiment utilisés, ni intéressants pour les professionnels présents sur le chantier. En effet, ils restent encore à l’état de prescription générale et décontextualisés de l’activité de construction en servant surtout de cadre règlementaire. Sur le chantier, le personnel ne semble pas utiliser ou consulter le PPSPS. Ainsi ma demande paraissait compliquée pour les acteurs présents sur le chantier. Je pouvais souvent entendre de la part de mes interlocuteurs : « Euh le quoi ? PPSP ? Ah oui ! Mais je n’ai pas les documents sous la main ! » . De même, lors des réunions de chantier, il n’était pas question de PPSPS. Voici un extrait de notes du journal d’observation du mardi 14 juin 2016 :
Lors d’une réunion l’architecte s’exclame : « pourquoi on me donne le PPSPS par email ? On n’a jamais fait ça ! » Dit-il, en jetant le document imprimé au conducteur de travaux de Bati+. Il
ajoute : « je ne veux plus revoir ça ! C’est compris ? » . L’apparition du document par
email agace l’architecte car il n’a pas d’utilité dans l’univers au sein duquel l’architecte travaille. Ce document a une raison d’être mais pas au niveau du chantier, il doit rester au niveau administratif plus que gestionnaire.
S’il paraissait difficile d’accéder à ces documents en se trouvant physiquement sur le chantier, ces documents institutionnels existent bien réellement. Nous avons retrouvé des PPSPS prenant la forme de documents joints, envoyés sous forme de courriers électroniques. Ces documents prescriptifs de sécurité circulent non pas physiquement sur le chantier mais par voie électronique et plus rarement par voie postale. Ces documents émanent généralement du département de gestion administrative concernant l’exécution du travail. Nous avons pu retrouver des emails contenant les PPSPS. Chaque sous-traitant de l’entreprise Bati+ et éventuellement d’autres entreprises en coactivité font parvenir par email le PPSPS lié à leurs interventions.
Nous avons trouvé 57 emails contenant des PPSPS et PPSPS additifs d’entreprises sous-traitantes, envoyés au donneur d’ordre : le conducteur de travaux de Bati+. Voici l’extrait d’un email d’un sous-traitant envoyé à son donneur d’ordre :
De : Etanch+ un sous-traitant de Bati+ Envoyé : jeudi 15 octobre 2015 15:13
À : Le directeur de travaux Bati+[BATI+.
CONSTRUCTION]; en copie à la société sous-traitante que nous avons nommé Sécurité+.
Objet : AFFAIRE BelleMaison à BAROU SUR MER
« Madame, Monsieur,
Nous vous prions de bien vouloir trouver ci-joint notre PPSPS concernant l’affaire citée en objet.
Vous en souhaitant bonne réception et restant à votre disposition pour tous renseignements complémentaires Sincères salutations ».
Signature et coordonnées.
Il n’existe pas un seul et unique plan PPSPS mais autant que d’intervenants nécessaires au chantier. Ainsi, chaque entreprise assure sa propre sécurité papier concernant ses activités sur le chantier et s’efforce de la partager par courrier électronique exclusivement. Ces documents ne sont pas réalisés en commun, mais individuellement puis joints, ou plutôt transmis mais pas véritablement intégrés. Ainsi,
les entreprises émettent chacune leurs propres règles de sécurité en pensant faire coexister harmonieusement l’ensemble de ces régulations les unes à côté des autres. Ne pas établir de documents en commun, c’est séparer les responsabilités, les risques, autrement dit éviter des conflits entre les partenaires. A ce moment du chantier, ces documents prescriptifs et ces entreprises coexistent dans l’indifférence, quitte à faire ressurgir plus tard des tensions entre différentes règles prescrites. Le travail documentaire du chantier est conçu de manière divisée et individualisée (par entreprise). Pourtant, lors de l’exécution du travail, il y aura nécessairement une prise en compte collective.
Une tension organisationnelle est produite entre les deux premiers types de prescriptions que nous venons de présenter : la sécurité décidée pensée collectivement et la sécurité réglée, pensée individuellement. A l’inverse de la charte des valeurs qui mettait en exergue la coopération et le partage, la sécurité réglée, observée ici au niveau documentaire, continue de maintenir les paradigmes déjà présents au niveau juridique : D’un espace commun, d’un travail séparé et divisé et d’une responsabilité qui ne se partage pas entre les entreprises.
2) L’exemple de la documentation dite « technique » A côté des plans particuliers de sécurité et de protection pour la santé, nous avons également eu la possibilité d’obtenir des notes techniques permettant de prescrire le travail de construction et assurer sa robustesse. En plus des documents règlementaires de sécurité, nous pouvons retrouver les documents techniques permettant de prescrire les plans de construction et la faisabilité de l’ouvrage. Ces notes de calcul, traitent par exemple de l’épaisseur du radier afin d’éviter les risques de fissure ou d’effondrement. Ils prennent la forme de calculs puis de plans techniques. Voici l’exemple de l’email d’un sous-traitant adressé à un cotraitant et au conducteur de travaux de Bati + :
De : Terrass + (sous-traitant de Bati +) Envoyé : dimanche 30 août 2015 22:13
À : Etanch + (sous-traitant de Bati + et cotraitant de l’entreprise de Terrass +)
Cc : en copie sa direction et à Bati +
Objet : Terrass + Chantier BelleMaison._Notes de calcul de soutènement
« Bonjour,
Veuillez trouver ci joint les documents suivants : - Note d'hypothèses géotechniques mise à jour - Note de calcul des coupes 1E, 1O, 2E et 2O - Note de calcul des coupes 3E, 3O, 4N Bonne réception.
Cordialement, ».
Dans cet exemple, les entreprises s’informent sur des données techniques permettant d’assurer la stabilité de la structure. Sur le chantier BelleMaison, nous avons pu observer que la technique évacue la communication, mais plus encore, elle évacue la discussion. Généralement, la technique transcende l’accord. Ainsi, nous avons pu trouver de nombreux emails techniques prenant une forme langagière laconique et procédurale. En ce qui concerne les aspects techniques du chantier, tels que les calculs des bureaux d’études sur la robustesse de la structure béton, la communication est réduite à une prestation, une simple transmission d’information. Bien sûr, le client et d’autres partenaires peuvent discuter ces calculs, mais dans les faits,
cela est rare. D’une part, il faut que l’interlocuteur réceptionnant ces informations soit en capacité de les comprendre pour les discuter et d’autre part, il faut que l’interlocuteur ait le temps nécessaire. Dans le cas du chantier BelleMaison, c’est une prestation qui a été déléguée, pas forcément par manque de compétence mais surtout par manque de temps. Il est intéressant de souligner que ces documents prescriptifs en amont de la situation de travail, ne font pas l’objet de discussions ou d’échanges entre les différents intervenants du chantier.
C. La sécurité à exécuter
Selon des travaux de doctorat réalisés en 2016, la sécurité à exécuter s’apparente à une opération de traduction des managers vers les opérationnels, autrement dit ceux qui doivent gérer le passage du travail prescrit au travail réel [17]. Dans notre cas, le conducteur de travaux de l’entreprise Bati+ reçoit les documents réglementaires et techniques pour constituer la planification de l’activité avec le chef de chantier. C’est finalement la sécurité réglée, qui est redéfinie, reformée, pour se rapprocher un peu plus du réel. Une fois les valeurs de sécurité décidée, la sécurité prescrite établie, il faut la transformer et la rendre exécutable au niveau du chantier. C’est généralement le rôle des managers et dans notre cas d’étude, le conducteur de travaux Bati+. Finalement, on pourrait dire que le conducteur de travaux de Bati+ se situe au croisement de la sécurité à exécuter et de la sécurité gérée. C’est une sécurité réglée mais ajustée au contexte : en toute autonomie, le conducteur de travaux requalifie le travail et la sécurité à ce moment précis.
Afin de nous rapprocher de l’activité de construction, dans les parties qui suivent de cette communication, nous allons désormais intégrer des documents de travail réalisés plus localement, tels que les plans de construction et les plannings qui définissent le travail à exécuter et s’accompagnent de discussions. En effet, à ces documents plus locaux s’ajoute des échanges verbaux entre les professionnels du chantier notamment durant les réunions qui accompagnent et explicitent les documents de travail et laissent la possibilité d’intervenir sur l’exécution du travail.
Ainsi sur le chantier, on assiste à d’autres relais documentaires prescriptifs au niveau local. De relais uniquement sous forme papier, nous passons à un relais sous forme oral : les échanges au travail. Nous allons voir que les supports prescriptifs commencent à devenir plus éphémères et volatiles au fur et à mesure que l’on se rapproche de l’activité de coulage du radier.
1) La réunion de synthèse du mardi 14 juin
Afin de passer de la prescription à l’exécution du chantier, de nombreuses réunions n’ayant pas toutes les mêmes fonctions sont organisées. Nous allons détailler un type de réunion : la réunion de synthèse. C’est un moment qui permet de réguler et gérer le chantier et de voir l’ensemble des prescriptions produites par les parties prenantes. Afin de suivre le bon déroulement des travaux, ces réunions s’organisent chaque fin de semaine et s’appuient principalement sur deux types de documents : les plans de construction et les plannings. Elles ne rassemblent pas l’ensemble des intervenants du chantier, elles se déroulent avec l’architecte selon des thèmes précis en fonction de l’intervention des corps de métier nécessaires aux
différentes phases du chantier. Ce mardi 14 juin 2016, le thème de la réunion concerne le passage de réseau électrique dans le radier. Je rappelle que le radier est exécuté par Bati+
et les câbles électriques seront posés par Elec+. La réunion rassemble un représentant du client, le maître d’ouvrage, l’architecte ainsi que l’entreprise Bati+. À mon arrivée, le directeur de travaux et le conducteur de travaux de Bati+
sont en train de préparer la réunion de synthèse. Je demande
au conducteur de travaux : ce qu’est une réunion de synthèse ? Selon lui, c’est « des superpositions de plan
avec l’architecte...». Il ajoute : qu’il n’a « pas envie » d’y participer et se justifie en disant qu’« ils vont parler pendant 3 heures de superposition de tuyaux dans le radier».
À partir des plans de construction, l’architecte transforme les souhaits du maître d’ouvrage. Son plan est très complexe car il intègre les différentes spécialités de la construction. Face à l’architecte, le conducteur de travaux Bati+ présente son plan intégrant seulement sa propre activité, à savoir le « gros œuvre ». Nous pouvons noter que le plan de l’architecte est complexe mais peu détaillé en comparaison de celui du conducteur de travaux. Ce décalage de conception et de précision concernant un même objet entraine des tensions et des divergences sur la manière de concevoir et réaliser le travail entre les intervenants. Lors de cette réunion, il s’agit de concevoir de façon collective l’exécution du « gros œuvre » et l’intégration de réseau électrique en son sein. Le chantier étant conçu de manière individualisée depuis le début, il devient difficile pour le conducteur de travaux Bati+ d’intégrer de nouvelles exigences. Ainsi, nous assistons à une rencontre quelque peu violente entre plusieurs prescriptions du travail qui coexistent mais qui s’ignorent. Le conducteur de travaux Bati+ notera tout de même en rouge sur son plan de nouvelles prescriptions concernant le passage de réseaux dans le béton, sous réserve de calculs techniques qui rendront possible ou non ce changement important concernant l’équipe de Bati+. Le conducteur de travaux doit aussi tenir les exigences d’organisation de sa hiérarchie en termes de coûts et de délais. Ce qui ennuie particulièrement le conducteur de travaux qui, de son côté, a déjà planifié et justifié à sa direction la réalisation du radier. Prendre en compte le passage de réseau, une semaine avant l’exécution, nécessite pour le conducteur de travaux de concevoir de nouveaux plans, une nouvelle planification, une autre manière d’exécuter le travail en collaboration avec ses sous- traitants.
2) Un accord impossible
En quittant la réunion, le conducteur de travaux Bati+ finira par dire : « nous on coule le béton et après ils se démerdent
! Finalement ce n’est pas notre problème ». Au moment où se déroule la réunion, il faut savoir que le conducteur de travaux a déjà commencé à couler une partie du radier. Il faudrait casser une partie afin d’intégrer le réseau électrique.
Cela implique un important travail de régulation, de réorganisation que le conducteur de travaux n’est pas prêt à réaliser. Nous pouvons constater que cette réunion n’aboutit pas vraiment sur un accord et cette question du couplage des activités gros œuvre et électricité se reposera quelques jours plus tard. Les corps de métiers du gros œuvre et de l’électricité interviennent sensiblement au même moment lors de la phase de coulage du radier, c’est également le cas du terrassement et de l’étanchéité. Ces couplages forts de
l’activité impliquent de penser collectivement l’intervention en prenant en compte les besoins et les contraintes de chaque corps de métier. Ainsi on ne peut plus s’appuyer uniquement sur ce qui a été prescrit en amont, et cela provoque des tensions entre les parties prenantes du chantier. Ces tensions proviennent majoritairement de la conception individualisée du travail.
Les réunions de synthèse concernant le travail à exécuter et sont souvent un moment de confrontation des écrits au travail. Cette fois, malgré la confrontation et l’essai de mise en commun, les protagonistes s’ignorent. Concernant cette réunion de synthèse, il est impossible de trouver un accord entre l’architecte et le conducteur de travaux qui déplore que cette question n’ait pas été soulevée lors de la conception du travail. Nous ne savons toujours pas comment la coordination va s’opérer entre l’entreprise Bati+ et l’entreprise Elec+.
Ainsi l’activité de conception du radier est intéressante et nécessite de la coopération. En effet si les entreprises ont conçu leur intervention sur le chantier de manière individualisée, la réalisation du radier nécessite de travailler ensemble, de coordonner simultanément les interventions de chaque corps de métier à un même moment. Ce moment charnière du passage de la conception à la réalisation du travail permet une prise de consciences des impératifs et des conceptions des parties prenantes engagées sur le projet.
Même si cet apprentissage se fait de manière conflictuel, c’est déjà un premier pas vers une conception plus commune et homogène des fondations du chantier.
D. La sécurité gérée
La sécurité gérée aussi appelée sécurité réelle, relie les appropriations et les expérimentations des sécurités et des conceptions précédentes. La sécurité gérée constitue la sécurité, telle qu’elle se réalise vraiment, souvent en dépit de la sécurité réglée et de la sécurité à exécuter. La sécurité réelle serait une zone d’autonomie permettant de re-réguler l’action au plus près de sa réalisation. C’est un troisième niveau d’ajustement de la règle.
Nous avons pu constater dans la partie précédente que le conducteur de travaux Bati+ décide de couler le béton « sans complication » en s’appuyant sur ses plans et son planning, indépendamment des autres corps de métier ou de l’architecte et du client. Si la tension liée à l’exécution du radier et au couplage béton/électricité n’a pas pu être résolue durant les réunions de synthèse, environ une semaine après la réunion de synthèse, cette tension resurgit lors d’une réunion de chantier, en présence de quasiment l’ensemble des acteurs intervenants sur cette opération.
1) Un cas de planification impossible
Nous allons assister à une réunion mettant en scène une planification impossible entre divers protagonistes impliqués et faisant apparaître un modèle froid d’une réalité qui devrait advenir. Cet extrait témoigne d’une difficulté à trouver des orientations collectives pour la gestion du chantier. On assiste à la confrontation entre les différentes réalités de chaque intervenant, ce qui génère beaucoup de modifications et de conflits en vue de trouver un accord commun. Concernant l’activité du chantier, la dalle n’est toujours pas finie, nous sommes une semaine avant la réalisation complète du radier. La conception fragmentée de l’organisation du travail persiste jusqu’à un accord plus ou
moins satisfaisant entre les parties engagées. Une régulation commune émerge difficilement. On y observe de longues négociations sur la gestion du temps de travail, suggérant une planification impossible entre co-traitants. La constitution d’orientations communes entre différents partenaires n’étant pas toujours liée par des relations contractuelles, engendre de nombreuses négociations et conflits. Voici l’exemple d’un conflit autour d’une date d’intervention pour que l’entreprise Elec+ puisse travailler malgré le retard de l’entreprise Bati+.
Extrait d’une réunion client de chantier, à propos du radier du jeudi 28 juin 2016 :
L’architecte : on a une date d’intervention?
Bati+. Le directeur de travaux : pour le radier?
Bati+. Le conducteur de travaux : c’est problématique on ne va pas attendre 3 jours !
Elec+ Mr. B : non on arrête les conneries ! On avance on ne parle pas du passé !
[Il y a déjà eu des conflits entre Bati+, Clim+ et Elec+. Le ton monte.]
L’architecte : on se calme...
Bati+. Le conducteur de travaux : c’est quand même trois jours de trop !
L’architecte les menace : ça suffit, sinon je m’en mêle ça va être vite réglé...
Elec+ Mr. B : moi je n’ai pas peur...
Bati+. Le conducteur de travaux : moi aussi !
L’architecte poursuit en s’adressant au conducteur de travaux Bati+ : donne ta date !
Elec+ Mr B : c’est trois jours quand ? Lundi ? Mardi ? Mercredi ?
L’architecte : déjà pas lundi... bon mais y a de la souplesse on n’est pas à la poste...
Bati+. Le conducteur de travaux : nous on commence le lundi 27 entre le 28 et le 30
Elec+. Mr. B, exaspéré : Vous voulez qu’on intervienne quand M. ?
Le ton monte et le directeur de travaux Bati+ intervient : on ne sait pas le 1er juillet on coule là, là et là (dit-il en montrant le plan)
Elec+ Mr. B, en colère : mais ! Ça ne me dit pas la date !!!
Bati+. Le directeur de travaux : « excusez-moi M. Ne me coupez pas ! »
L’architecte : « bon ok lundi c’est non, je pense plutôt mardi mercredi ... »
[Pendant ce temps les autres intervenants discutent, d’autres sujets les concernant directement.]
L’architecte : Fred écoute je sers ta cause là ! Mercredi 30 vous passez un coup de fil et en avant !
Elec+ Mr. B : Ok on sera là avec le matos !
Clim+ Mr. F : nous 3 jours ça va (en termes de faisabilité d’intervention)
L’architecte : René (de l’entreprise X) je te vois bouillonner, je ne t’oublie pas. On finit avec ces lots.
L’architecte : vous n’allez pas vous appeler les uns les autres, on arrête là ça commence à me fatiguer … Bon Bati+ n’a plus la possibilité de couler, est-ce que vous avez bien compris ? Donc vous pouvez commencer une tâche et puis la finir plus tard ! Donc moi les courriers et on joue à la baballe, ça m’amuse que moyennement, donc euh...ce qu’il faut c’est de la réactivité, qu’on ait une bonne
approche…Vous avez vu l’autre fois quand ils ont coulé mardi vous êtes intervenus après, le vendredi après ils pouvaient plus … Bon il a réattaqué lundi, bon … Et le lundi suivant on doit être ok sur les transfos … tant que la réactivité est là ! Oui y a des prises de positions mais Ya … Ce n’est pas en claquant des doigts qu’il va monter les réseaux … (dit-il au directeur de travaux et au conducteur de travaux Bati+). Bon ce n’est pas nouveau, vous avez déjà fait des chantiers, je veux dire … Donc en conclusion, j’espère que sur ce point que vous faites passer vos réseaux dans des délais raisonnables … .
A ce stade de l’action collective, au sein de ces réunions, apparaissent des comportements où chacun est contraint de se préoccuper d’éléments qui ne concernent pas directement son activité sur le chantier. On n’assiste pas non plus à une simple coordination à distance des entreprises, mais à une coopération forcée. L’architecte est le point commun entre l’ensemble des entreprises intervenantes, il offre la possibilité de créer des régulations légitimes et acceptées de tous. Les activités sont tellement interconnectées au moment du coulage du radier qu’il n’est pas facile de trouver des régulations communes entre les intervenants tout en prenant en compte les aléas de chacun et de l’environnement. Ainsi, des négociations ont lieu régulièrement au moment de la gestion du travail. Elles témoignent de la difficulté à trouver des orientations communes. Nous venons de présenter un bel exemple de planification impossible, rattrapé tant bien que mal par l’architecte qui incarne une régulation de contrôle plus forte que les autres intervenants car il est directement missionné par le client. Ainsi, cette réunion aboutit sur une replanification forcée, contrainte. On n’assiste pas véritablement à des renégociations mais à une recomposition avec des nouvelles contraintes plus réalistes que les anciennes (de plus le temps passe et l’ensemble des parties prenantes peuvent être impactées). Ce qui augmente la valeur de l’interaction. Aussi, nous voudrions souligner que lors de ces réunions-client, les relations de co-traitance paraissent bien plus conflictuelles que les relations de sous- traitance. La mise en place de prescriptions communes est plus difficile avec un partenaire n’ayant aucun lien contractuel. Leur seul lien étant l’architecte et le client. Leur relation reste à définir et à organiser. On voit la difficulté à établir des orientations communes entre les co-traitants, bien plus qu’avec des sous-traitants de premier rang. L’immense difficulté du chantier réside dans l’instauration de régulations communes permettant de réaliser le travail dans de bonnes conditions. Le contrat facilite le travail de régulation puisqu’il lui donne un cadre général légal pour le faire.
2) Un cas de presque accident
Nous venons de voir que l’architecte peine gérer la réunion et les contraintes de chacun. Toutefois, il possède autorité sur l’ensemble des protagonistes de la réunion. Toute la difficulté réside dans le fait qu’à ce moment-là du chantier, chaque intervenant peut devenir un prescripteur de l’activité productive durant les réunions mais pas seulement.
Les visites de chantier aussi permettent de fabriquer de la prescription. À titre d’exemple, lorsque le conducteur de travaux effectue une visite de chantier, il peut ordonner directement au chef de chantier ou aux opérationnels en situation de sécuriser une zone particulière. Les hiérarchies
d’entreprises et l’architecte n’ont pas le monopole de la prescription de sécurité et chaque intervenant du chantier est en capacité d’intervenir à un moment dans la production.
Typiquement, nous allons voir qu’un sous-traitant de l’entreprise Bati+ devient prescripteur de sécurité. Nous avons trouvé de nombreux échanges informels ainsi que certains emails de sous-traitants alertant son donneur d’ordre, de faits considérés comme dangereux sur le chantier. Voici l’email d’un sous-traitant en attestant : De : Etanch+ entreprise sous-traitante de Bati+
Envoyé : vendredi 6 novembre 2015 16:39 À : Le conducteur de travaux Bati+
Cc : Terrass+ un autre sous-traitant de Bati+ et cotraitant de l’entreprise Etanch+
Objet : [Terrass+] Incident chantier, Presque accident
« Bonjour, Je fais suite à l’incident ayant eu lieu hier après-midi, le jeudi 5 novembre. Hier dans la journée du 5 novembre aux alentours de 15h30.
Une bouteille de gaz de butane a roulé et est tombée du quatrième étage de la Villa BelleMaison alors que le personnel Etanch+ travaillait en contre-bas. La bouteille a atterri à moins d’un mètre de mon chef de chantier. Ce « presque accident » est inadmissible et les conséquences auraient pu être dramatiques. A priori, les protections collectives dans les étages supérieurs de la villa sont incomplètes et ne sont par exemple pas équipées de plinthes… Nous vous demandons de faire le nécessaire afin que les mesures de sécurité basique puissent être appliquées et que notre personnel puisse travailler en contre-bas du bâtiment en toute sécurité. Je passerai en début de semaine contrôler que ces mesures ont été appliquées.
Merci de votre compréhension et bonne fin de journée.
Cordialement, Signature »
Ce message montre comment un sous-traitant alerte son donneur d’ordre sur la sécurité. Cette prescription de sécurité effectuée par le sous-traitant ne s’arrête pas là, puisque celui-ci contrôlera directement sur le chantier si les mesures ont été prises. Ce type d’échange est régulier sur le chantier et l’on observe des intervenants n’étant pas juridiquement liés, échanger sur des questions de sécurité.
Ainsi sur le chantier, chaque acteur est en capacité de prescrire et orienter la construction. Voici un autre exemple concernant également un sous- traitant effectuant le terrassement et se plaignant du travail d’un co-traitant ferrailleur auprès de son donneur d’ordre :
De : Terrass+ entreprise sous-traitante de Bati+
Envoyé : vendredi 8 janvier 2016 15:47 À : Le conducteur de travaux Bati+
Cc : Ferraille+ un autre sous-traitant de Bati+ et co- traitant de l’entreprise Terrass+
Objet : [Terrass+ Belle Maison] Sécurité - Ferraillages dépassant du sol et des murs Le directeur de travaux Bati+,
« Nous reprenons nos travaux semaine prochaine et certains points nécessitant une action rapide ont été vus ce jour sur chantier. Aussi, de façon à ce que notre personnel puisse travailler en sécurité sur chantier et pour que notre matériel ne soit pas