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Dynamique des savoirs et co-construction des sylvosystèmes en pays javanais et betsimisaraka

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Academic year: 2022

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Texte intégral

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Thesis

Reference

Dynamique des savoirs et co-construction des sylvosystèmes en pays javanais et betsimisaraka

BING, Jean-Baptiste

Abstract

Domaine de recherche en plein essor, l'agroforesterie implique des rencontres multiples entre les savoirs mis en œuvre par les populations qui la pratiquent et les savoirs scientifiques : heurts, échanges, élaboration de nouveaux savoirs... En examinant ces dynamiques en pays betsimisaraka (Madagascar), à Java et dans le Sud de Sumatra (Indonésie) à propos des milieux agroforestiers, cette thèse vise à comprendre comment savoirs et milieux se construisent réciproquement. Basé sur trois séjours de terrain ayant suivi plusieurs années sur place, ce travail interroge également la géographie en tant que discipline plurielle, afin de mettre en avant comment ses manifestations dans la cité peuvent favoriser une prise en main par les habitants du développement de leurs territoires afin de faire face aux enjeux éco-symboliques de notre époque.

BING, Jean-Baptiste. Dynamique des savoirs et co-construction des sylvosystèmes en pays javanais et betsimisaraka . Thèse de doctorat : Univ. Genève, 2018, no. SdS 89

DOI : 10.13097/archive-ouverte/unige:103460 URN : urn:nbn:ch:unige-1034601

Available at:

http://archive-ouverte.unige.ch/unige:103460

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co-construction des sylvosystèmes en pays javanais et betsimisaraka

THÈSE

présentée à la Faculté des sciences de la société de l’Université de Genève

par

Jean-Baptiste Bing

sous la direction de

prof. Anne Sgard

pour l’obtention du grade de

Docteur ès sciences de la société mention géographie

Membres du jury de thèse:

Mme Anne SGARD, professeure, directrice de thèse, Université de Genève

M. Jean-François STASZAK, professeur, président du jury, Université de Genève

M. Xavier AMELOT, MCF, Université de Bordeaux-Montaigne M. Augustin BERQUE, directeur d’études émérite, EHESS, Paris M. Olivier DELBARD, professeur, ESCP Europe, Paris

Thèse no 89

Genève, 8 mars 2018

(3)

La Faculté des sciences de la société, sur préavis du jury, a autorisé l’impression de la présente thèse, sans entendre, par-là, émettre aucune opinion sur les propositions qui s’y trouvent énoncées et qui n’engagent que la responsabilité de leur auteur.

Genève, le 14 février 2015

Le doyen

Bernard DEBARBIEUX

Impression d'après le manuscrit de l'auteur

Image de couverture : dessin sur le sable dans une cour d’école à Madagascar.

(Photo : Ruli Bing, 2010.)

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Table des matières

Table des matières ... iii

Table des figures ... vii

Résumé ... xi

Remerciements ... xiii

Note aux lectrices et lecteurs ... xv

Introduction. Des arbres et des langues ... 17

0.1 Un double point de départ : les langues et les arbres ... 17

0.2 De l'arbre à l'agroforesterie ... 19

0.3 Où et quoi ? Localisation et problématique ... 22

0.3.1 Où et quand ? ... 22

0.3.2 Problématique et plan ... 25

Première section. Faire prise sur l'incertitude ... 29

Chapitre 1. L'incertitude contemporaine... 31

1.1 L'incertitude au cœur de la société actuelle ... 32

1.1.1 D'où vient l'incertitude ? Le réel voilé et ses manifestations empiriques ... 32

1.1.2 Répondre géographiquement à ce doute ? Apophatisme et tétralemme ... 36

1.1.3 L'agroforesterie : elle existe et elle n'existe pas ... 39

1.1.4 Quelques précautions ... 49

1.2 Esquisses : quelques concepts passés au tamis de l'apophatisme51 1.2.1 L'usage de l'analogie ... 52

1.2.2 « Milieu » et « territoire » ... 56

1.2.3 Quand sommes-nous ? Temporalités et modernité ... 60

1.2.4 Le champ médial ... 62

Conclusion du chapitre 1 ... 66

Chapitre 2. Du terrain à l'analyse : construire un savoir ... 67

2.1 Quel « terrain » ? ... 68

2.1.1 Qu'entendre par « pays », par « betsimisaraka » et par « javanais » ? ... 68

2.1.2 Entre ville et aire protégée ... 76

2.2 « Recherche conviviale » et « slow science » ... 86

2.2.1 Les langues, outils et objets, « empreintes et matrices » ... 87

2.2.2 La charge de la preuve : carnets de terrain et autres documents 93 2.2.3 L'entrelacs des échelles ... 96

2.3 L'analyse : de l'instant vécu à l'écriture via l'intersubjectivité ... 98

2.3.1 Bâtir l'intersubjectivité 1 : les sources primaires et secondaires 98 2.3.2 Bâtir l'intersubjectivité 2 : la littérature scientifique ... 100

2.3.3 Comparaison ou perspective multiple ? ... 104

Conclusion du chapitre 2 ... 105

(5)

Conclusion de la première section... 106

Deuxième section : Territorialiser les capabilités ... 109

Capabilités, territoires et milieux : la grille de lecture de « l'interface LST » ... 110

Chapitre 3. Le savoir comme système de prises capabilisantes ... 117

3.1 Les savoirs comme systèmes conviviaux ... 117

3.1.1 Quelques remarques lexicographiques ... 118

3.1.2 Des bricolages de connaissances diverses ... 120

3.1.3 La convivialité : objectif du « développement » et garantie de l'applicabilité des savoirs ... 122

3.2 Des savoirs concrets et quotidiens ... 125

3.2.1 Les « prises », interface entre savoir et pratique ... 125

3.2.2 Un savoir vernaculaire en pratique : de l'art de se faire un hamac 132 3.3 Une approche éconologique par-delà les « alternatives infernales » 137 3.3.1 Agriculture ou forêt ? Le faux dilemme ... 142

3.3.2 Autour du champ médial de l'agroforesterie : lambeaux, ripisylves et autres tiers-forêts ... 146

3.4 Des rapports de pouvoirs à différentes échelles ... 153

3.4.1 Colonisations et intervention de l'État central : la « transterritorialisation » ... 153

3.4.2 Faut-il rejeter le « développement » ? ... 158

Conclusion du chapitre 3 ... 162

Chapitre 4. Médiateurs et médiation : entrelacer des réseaux ... 163

4.1 Les médiateurs ... 164

4.1.1 Des « intermédiaires » et des « traducteurs » ... 164

4.1.2 Médiateurs et mobilité sociale ... 169

4.1.3 Médiateurs collectifs et place de l'individu ... 176

4.2 Les modalités de la médiation : niveau véhiculaire, médiateurs et médias. 182 4.2.1 Savoirs « de référence » et acceptation sociale ... 182

4.2.2 Le savoir comme média entre la langue et le territoire : retour à l'interface LST... 186

4.3 Le rapport ville/campagne approché par les capabilités ... 192

4.3.1 L'argent, entre média et symbole ... 193

4.3.2 Visages de l'Anthropocène : déplacements de matières et agriculture industrielle ... 195

4.3.3 L'agrotourisme comme perspective pérenne ? ... 200

Conclusion du chapitre 4 ... 206

Conclusion de la deuxième section ... 206

Troisième section : Vers une poétique de l'agroforesterie ? ... 209

De poétique en densification trajective ... 209

De théorème d'incomplétude en géographie hors les murs ... 212

Chapitre 5. Les agroforêts comme collectifs humains/non-humains ... 217

5.1 L'agroforêt comme collectif ... 218

(6)

5.1.1 Comprendre les mondes non-humains : une tâche pour la

géographie ? ... 219

5.1.2 Un collectif « faible-anthropocentré » ... 223

5.1.3 Le vivant non-animal, par-delà la simple présence ... 227

5.2 De quelques controverses comme enjeux de pouvoir ... 231

5.2.1 Créationnisme et évolutionnisme : un enjeu éducatif et épistémologique ... 231

5.2.2 De l'autochtonie et de l'exotisme : Madagascar, Sumatra et Java sont-elles des îles ?... 238

5.2.3 Quand l'ethnoéthologie croise la géopolitique locale ... 243

Conclusion du chapitre 5 ... 247

Chapitre 6. Vers une « véhicularisation » de l'agroforesterie par densification du champ médial ? ... 249

6.1 L'agroforêt comme matrice trajective ... 249

6.1.1 La poétique, une prise capabilisante sur le temps ... 249

6.1.2 Terroir, gastronomie et convivialité ... 255

6.2 L'agroforesterie mise en scène ? ... 260

6.2.1 La fiction, véhicule efficace des imaginaires ... 260

6.2.2 L'art de la vulgarisation : les savoirs comme jeu de scène et mise en situation ... 264

6.3 Sacralité et génie des lieux ... 268

6.3.1 Comment intégrer le niveau sacré ?... 268

6.3.2 Où est le « génie des lieux » ? ... 274

6.4 L'agroforêt, un proto-paysage en voie de paysagisation ? ... 278

6.4.1 Y a-t-il un paysage javanais et un paysage betsimisaraka ? ... 278

6.4.2 L'agroforêt, du jardin au paysage ? ... 286

6.4.3 Le niveau véhiculaire, entre discours, sens et dimensions ... 289

Conclusion du chapitre 6 ... 294

Conclusion de la troisième partie... 294

Conclusion générale ... 297

7.1 Limites de ce travail ... 298

7.2 Les acquis ... 300

7.2.1 Rappel du parcours suivi ... 300

7.2.2 Remarques transversales ... 302

7.3 Quelques pistes ... 303

Annexe 1 : Lexique ... 307

Annexe 2 : Liste des principaux interlocuteurs ... 311

Annexe 3 : Tableaux récapitulatifs des séjours et carnets de terrain ... 317

Annexe 4 : Retranscription d'extraits de carnets de terrain ... 319

Extrait 1 ... 319

Extrait 2 ... 322

Extrait 3 ... 326

Extrait 4 ... 328

Extrait 5 ... 333

Extrait 6 ... 336

Extraits 7 ... 340

Extrait 7.1 ... 340

(7)

Extrait 7.2 : ... 341

Extrait 7.3 ... 342

Extrait 7.4 ... 342

Extraits 8 ... 343

Extrait 8.1 ... 343

Extrait 8.2 : ... 344

Extrait 8.3 ... 345

Extraits 9 ... 346

Extrait 9.1 ... 346

Extrait 9.2 ... 347

Annexe 5 : Reproduction de schémas réalisés sur les terrains ... 351

Bibliographie ... 357

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Table des figures

Les figures (cartes, photos, tableaux) sont numérotées par ordre de chapitre puis d'apparition.

Figure 0.1 : Carte de localisation du volcan Merapi...p. 23 Figure 0.2 : Carte de localisation des aires protégées en pays betsimisaraka central...p. 24 Figure 0.3 : Carte de localisation des terrains au Sud de Sumatra...p. 25

Figure 1.1 : Ripisylve agroforestière entre la route et l'Ivoloina...p. 41 Figure 1.2 : Orée d'une agroforêt à damar des flancs ouest des Bukit Barisan………p. 42 Figure 1.3 : Vue depuis les contreforts des Bukit Barisan sur le plateau de Liwa……….p. 43 Figure 1.4 : « Forêt » de bornage entre parcelles d'hévéas près de Tanjung Rambang………p. 43 Figure 1.5 : Tumpangsari (« cultures mêlées ») près de Liwa...p. 44 Figure 1.6 : Carte de travail de MFG sur la Station forestière de l'Ivoloina...p. 47 Figure 1.7 : Plan distribué aux visiteurs du Parc Ivoloina...p. 48 Figure 1.8 : Kebun de Mbah Suyono, sur les contreforts de Liwa...p. 55 Figure 1.9 : Analogies entre concepts chez A. Berque et C. Raffestin...p. 58

Figure 2.1 : Opacité de l'espace sur les basses-terres betsimisaraka...p. 71 Figure 2.2 : Véhicule de transport familial sur les chemins de la commune d'Antenina...p. 71 Figure 2.3 : Vue en coupe de l'Ouest des Bukit Barisan au Lampung...p. 78 Figure 2.4 : Répartition altitudinale des zones végétales sur le Merapi...p. 79 Figure 2.5 : Panorama depuis la Bukit Turgo...p. 80 Figure 2.6 : Plan de la vallée de l'Ivoloina...p. 81 Figure 2.7 : Orée de la Réserve de Betampona...p. 82 Figure 2.8 : Recolonisation végétale des zones détruites par l'éruption de 2010………....p. 84 Figure 2.9 : Carte de situation de villages sur le Merapi...p. 85

Figure 3.1 : L'interface langue-savoir-territoire...p. 114 Figure 3.2 : Pépinière villageoise près de Betampona...p. 132 Figure 3.3 : De l'art de faire prise sur le milieu : improviser un hamac à base de ravenala tombé...p. 133

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Figure 3.4 : Visite d'une plantation agroforestière aux portes de Betampona………...p. 135 Figure 3.5 : Ananas sous de jeunes girofliers...p. 135 Figure 3.6 : Schéma explicatif de la technique des « courbes de niveaux »...p. 136 Figure 3.7 : Hydrographie et végétation dans une vallée du plateau de Liwa………...p. 140 Figure 3.8 : Rizière près de Betampona...p. 141 Figure 3.9 : Paysage rural à la sortie de Tanjung Rambang...p. 149 Figure 3.10 : « Forêt » au-dessus du poste volcanologique de Babadan...p. 151 Figure 3.11 : Récolte de bois dans une plantation en friche près de Liwa...p. 152 Figure 3.12 : Colline déboisée par le feu près d'Analambo et de la SFI...p. 156 Figure 3.13 : Extrait d'une brochure du WWF...p. 157

Figure 4.1 : Extrait d'une brochure de la pesantren al-Qodir...p. 166 Figure 4.2 : Repérage sur carte à la Station forestière d'Ivoloina...p. 172 Figure 4.3 : Séance de l'école du samedi à la SFI à propos du tri sélectif...p. 173 Figure 4.4 : Séance de formation des groupes de femmes à la SFI...p. 180 Figure 4.5 : Bilinguisme et usage de la carte au Museum Merapi...p. 190 Figure 4.6 : Bilinguisme et usage de la carte au Centre d'éducation environnementale de MFG...p. 191 Figure 4.7 : Démonstration de cuisson du sucre de palme à Pentingsari...p. 202 Figure 4.8 : Affichage « théier » dans un jardin...p. 204

Figure 5.1 : Fougères protégeant des plants de restauration forestière près d'Analambo...p. 230 Figure 5.2 : Arbre simplifié de classification du mode animal au laboratoire de la SFI...p. 238 Figure 5.3 : Les dangers des espèces invasives présentés au Parc Ivoloina………..p. 239 Figure 5.4 : Logo de MFG...p. 241 Figure 5.5 : BD bilingue de vulgarisation...p. 243 Figure 5.6 : chasse au macaque près de Tanjung Rambang...p. 247

Figure 6.1 : Fresque murale à la SFI présentant les cycles naturels...p. 253 Figure 6.2 : Outil ludique expliquant le rôle des arbres contre l'érosion...p. 254 Figure 6.3 : Caféiculture sous arbres d'ombrage...p. 257 Figure 6.4 : Les produits estampillés Merapi, naissance d'un terroir...p. 258 Figure 6.5 : L'arbre à contes de la SFI...p. 261

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Figure 6.6 : La pierre-alien du Merapi...p. 262 Figure 6.7 : Le savoir véhiculaire en scène...p. 267 Figure 6.8 : Le cimetière de Tanjung Rambang...p. 269 Figure 6.9 : Paysages in visu dans un warung sur le Merapi...p. 279 Figure 6.10 : Paysage in visu sous la varangue d'une maison à Kotabumi....p. 280 Figure 6.11 : Paysage in situ dit « Belle vue » à la SFI...p. 282 Figure 6.12 : La « Cascade » vue depuis l'aire de repos...p. 284 Figure 6.13 : Stylisation du volcan sur les armoiries officielles du kabupaten Sleman...p. 285 Figure 6.14 : Outil didactique de la SFI montrant une évolution paysagère....p. 290 Figures 6.15 : Le Merapi dispensateur de prospérité...p. 291 Figure 6.16 : Le Kraton, point d'équilibre cosmique entre le Merapi et la Mer du Sud...p. 291

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Résumé

Terme relativement récent appliqué à des pratiques fort diverses, l'agroforesterie se trouve à la croisée de plusieurs enjeux : développement des zones rurales à travers la création de ressources nouvelles, protection de la biodiversité sous ses multiples formes depuis les sols jusqu'aux canopées, gestion de l'urbanisation et des aires naturelles – autant de termes dont le sens varie selon les lieux et les époques, et font donc l'objet de savoirs multiples. Ces derniers sont eux-mêmes pris dans des dynamiques faites de mutations, de confrontations, d'échanges, de métissages, de formalisation, d'institutionnalisation..., et peuvent s'exprimer sous des formes et sur des supports variés. C'est ce foisonnement que cette thèse tente de débrouiller, en se demandant dans quelles dynamiques des savoirs les usages de l'arbre se déploient au sein de « sylvosystèmes agroforestiers ».

Pour y répondre, cette recherche s'engage dans une démarche mésologique : considérant que les agroforêts et les savoirs sont « empreintes et matrices » les unes des autres (c'est-à-dire s'influencent réciproquement et co- évoluent, entremêlant indissociablement les facteurs écologiques et symboliques), elle pose sur l'agroforesterie et les savoirs qui lui sont liés une grille de lecture mêlant facteurs territoriaux, linguistiques et épistémologiques. C'est en s'inspirant notamment des travaux d'Augustin Berque et de Claude Raffestin que cette recherche se penche sur trois terrains d'étude : le volcan Merapi (Java), la vallée de l'Ivoloina (Madagascar) et les régions javanisées du Sud de Sumatra (en particulier le plateau de Liwa).

Fondée sur un séjour d'environ deux mois sur chacun des trois terrains (en 2013, 2014 et 2015), la méthodologie employée ressort de l'ethnographie qualitative et de l'immersion, et exploite la connaissance des lieux, des cultures et des réseaux locaux née de deux années passées dans chaque pays. Son emploi engendre des risques : mal interpréter les propos tenus ou les paysages rencontrés, se laisser dominer par des (inévitables) sentiments d'empathie ou d'hostilité vis-à-vis de tel ou tel acteur ou idéologie. Il pose donc un certain nombre d'exigences : le recours à l'intersubjectivité, au croisement des sources, à la diversité des perspectives. Enfin, il entraîne également certaines limites aux conclusions ainsi tirées : la non-exhaustivité concernant les différents thèmes et lieux abordés, l'étroite dépendance aux réseaux mobilisés et donc l'impossibilité de généraliser les résultats obtenus.

Dans ce cadre, il a été possible d'explorer la question posée en trois moments et de répondre non par des acquis définitifs – mais en dégageant des pistes possibles tant pour la recherche que pour l'action.

La première section s'attache à préciser l'approche employée pour concrétiser le socle théorique forgé par Augustin Berque pour la mésologie, et se consacre donc à à préciser l'épistémologie (chapitre 1) et à la méthodologie (chapitre 2). Comment, en effet, penser conjointement les réalités sylvosystémiques et agronomiques des pratiques agroforestières et les dynamiques sociales des savoirs à leur sujet ? Comment mettre en évidence les tensions, liées en particulier aux évolutions contemporaines et modernisatrices

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des sociétés d'accueil, et leurs modes de régulation ? Comment, également, procéder sur des terrains aussi différents que les trois régions évoquées, sachant en plus que le chercheur est un étranger ? Cette première section conduit ainsi à revaloriser l'incertitude comme rapport au réel, à poser la convivialité comme éthique, et à explorer la notion de « champ médial ».

La deuxième section tente alors d'appréhender les dynamiques territoriales et les enjeux (économiques et politiques bien sûr, mais aussi culturels) qui relient les acteurs (individuels et collectifs) impliqués dans les sylvosystèmes et les savoirs agroforestiers. Elle est également l'occasion d'envisager quelques pistes quant à leur cohabitation future et à la prise en main, par les acteurs villageois, des responsabilités concrètes d'échelle locale. À un chapitre 3 centré sur les questions conceptuelles liées à ces enjeux de pouvoirs, répond un chapitre 4 plus centré sur les acteurs eux-mêmes et sur leurs réseaux de relations. Ces chapitres aboutissent à considérer les savoirs comme des systèmes de « prises

» par lesquels les populations (et notamment la catégorie motrice des « médiateurs ») inventent et valorisent des ressources.

La troisième section recentre la focale sur les agroforêts elles-mêmes, d'abord en proposant de les considérer comme des collectifs humains/non- humains dont une approche mésologique doit permettre, sinon de concilier les différentes visions, du moins de comprendre dans quel système de savoirs elles évoluent (chapitre 5), et ensuite en envisageant différentes modalités possibles de circulation de l'agroforesterie dans les savoirs et les savoir-faire locaux (chapitre 6). Tant pour la géographie comme savoir académique que pour les géographies vécues et quotidiennes, il y a là deux manières de densifier le déploiement trajectif, c'est-à-dire de renouveler le sens donné aux composantes du milieu et d'avoir prise sur eux. Cette dernière section ouvre ainsi à plusieurs pistes pouvant « véhiculariser » l'agroforesterie : la gastronomie qui permet de faire corps du et avec le terroir, l'art paysager focalisé moins sur les sites remarquables que sur les lieux ordinaires, ou encore la fiction investissant les mondes déjà explorés par les mythes et les contes ou révélés par les récents acquis des sciences.

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Remerciements

Tout d'abord, un immense merci à la professeure Anne Sgard, qui a dirigé durant plus de six ans cette recherche. La justesse de ses remarques et suggestions, son sens pédagogique, sa bienveillance et sa disponibilité n'ont été surpassés que par son immense patience face à un doctorant particulièrement inorganisé, dispersé et têtu comme un âne rouge.

Grand merci, également, au professeur Jean-François Staszak. Depuis qu'il a dirigé mes premiers pas dans la recherche à l'Université Paris 1, il y a une douzaine d'années, il n'a cessé d'être de bon conseil et de me pousser à écrire.

Enfin, il accepté de présider le jury d'évaluation de cette thèse. Je lui dois beaucoup.

Merci aux autres membres du jury, Xavier Amelot, Augustin Berque et Olivier Delbard, qui ont toujours répondu à mes questions et avec qui les échanges ont été fructueux.

Merci aux institutions qui ont rendu possibles mes séjours en Indonésie et à Madagascar : les Missions Étrangères de Paris et l'Université du Lampung, France Volontaires et le Centre régional de l'Institut national de formation pédagogique de Tamatave, et enfin à Genève la Fondation Ernst et Lucie Schmidheiny qui a financé mes séjours de recherche de 2014 et 2015 dans la vallée de l'Ivoloina et au sud de Sumatra.

Merci à toutes celles et tous ceux qui ont rendu ces recherches fructueuses : les informateurs (dont la liste des principaux figure en annexe), mais aussi l'immense cohorte de celles et ceux qui m'ont hébergé, guidé, accueilli, bref qui ont ouvert à l'étranger que j'étais et que je demeure une fenêtre sur Madagascar et l'Indonésie. Merci en particulier aux amis et collègues formateurs, enseignants et volontaires malgaches, indonésiens et français. Merci, en particulier, à Mbak Aning et Mas Labdo à Yogya, à Romo Thedens, Romo Sujai et Romo Roy à Margo Agung, à Mah et Pak Asim à Tana, au Chef Rafily à Tamatave, à ma grande et hospitalière belle-famille à Sumatra. J'adresse une pensée particulière aux époux Pujo, tués dans l'éruption de 2010 du Merapi, et à Monsieur Yves, Romo Jo, Romo Vincent et Romo Henri décédés ces dernières années.

Merci à l'ensemble des scientifiques rencontrés au cours de ces années en Indonésie, à Madagascar, en France et en Suisse, qui ont largement contribué à nourrir mes réflexions – et notamment, parmi eux, Stéphanie Barral, Chantal Blanc-Pamard, Ann Bollen, Frédéric Durand, Aurélien Grimaut, Franck Lavigne, Patrice Levang, Sean Mc Cartney, Maya Moore, Yoann Moreau. Une pensée spéciale pour Hervé Rakoto Ramiarantsoa, avec qui je n'ai pu échanger que par courriel et qui est décédé en 2015 : sa courtoisie et la variété des pistes qu'il a dégagées me feront regretter de n'avoir pu mieux le connaître. Merci à l'équipe de la Revue de géographie alpine, qui m'a accueilli dans son comité de rédaction, et aux équipes d'organisation des colloques, journées doctorales et autres séminaires où j'ai appris bien des choses.

Merci à l'ensemble des bibliothécaires qui m'ont guidé dans mes recherches et m'ont aidé à me repérer dans les labyrinthes au trésor dont ils sont les gardiens. Merci en particulier à Renato Scariati pour son soutien et son écoute.

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Merci aux membres et ex-membres du département de géographie et environnement de l'Université de Genève, grâce à qui toutes ces années m'ont offert de riches échanges. Ils m'ont aidé à apprivoiser Genève, à approfondir la géographie, à améliorer ma manière d'enseigner. Merci en particulier à (cités dans l'ordre chronologique) Estelle Sohier, Frédéric Giraut, Lionel Gauthier, Philippe Brun, Claire Camblain et Cristina Del Biaggio, aux côtés de qui j'ai co- animé séminaires de Bachelor et cours de Master. Merci aux étudiantes et étudiants qui ont suivi ces enseignements : ils ont contribué à les rendre aussi intéressants pour moi que j'espère qu'ils l'ont été pour eux ; merci en particulier à celles et ceux qui m'ont fait confiance pour diriger leurs travaux de recherche.

Merci enfin à Mari Oiry-Varacca pour les échanges lors de nos voyages en train depuis Bellegarde.

Merci à l'Institut Universitaire de Formation des Enseignants (IUFE) qui m'a accueilli durant mon doctorat, et m'a offert des conditions de travail qui feraient rêver bien des doctorants en Indonésie, à Madagascar ou en France.

Merci aux collègues dont j'ai partagé les bureaux durant toutes ces années : Sylvia Coutat et Audrey Daina, les mathématiciennes du bureau 247 ; Anouk Darme, Federico Dotti, Marlène Mabut, Aurélie de Mestral, Alexia Panagiotounakos, Viviane Rouiller, les historiennes et historien des bureaux 211 et 131 – mais aussi, lors des repas, cafés et autres apéros inhérents à la vie de bureau, Maud Chanudet, Céline Vendeira-Maréchal, Jana Lackova.

Merci tout particulièrement à Muriel Monnard, ma binôme géographe, qui a supporté pendant cinq ans mon dilettantisme et mon humour douteux, et m'a donné un exemple d'équilibre entre rigueur dans le travail et convivialité dans la vie de bureau.

Merci aux conteuses et conteurs qui m'ont initié à leur art et ouvert leur scène : Chantal Constant, Maryse, Tony, Marcelline Sodifafana et Sébastien Welsch. Ces moments partagés autour de quelques histoires ont fait de la littérature orale un précieux complément de l'écriture de fiction et un vecteur inspirant d'expérience de pensée – deux manières de prolonger et de nourrir la recherche en sciences humaines et sociales.

Merci à mes deux relecteurs familiaux, mon oncle François-Xavier Dubois et mon père Jean-Marc Bing, qui ont accepté sans hésitation cette mission et l'ont supportée jusqu'au bout.

Enfin, dernier remerciement mais non le moindre : un énorme merci à Ruli et à nos deux enfants Sanarji-Marc et Raden-Jean. Sans vous, sans votre amour et votre présence, je n'aurais sans doute rien pu faire – et certainement pas eu envie.

Et j'adresse mille pardons (et mille mercis !) à celles et ceux (il y en a sûrement !) que j'ai pu oublier !

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Note aux lectrices et lecteurs

Cette thèse fut rédigée en français, à propos de pays où la langue du quotidien est autre – aussi, elle fourmille de mots en indonésien et en malgache (et même de quelques-uns en javanais). Autant que faire se peut, afin de faciliter la lecture, c'est l'équivalent français qui sera employé dans le corps du texte ; cependant, quand la traduction trahit un peu trop le sens originel, le terme en langue originale sera précisé entre parenthèses et en italiques. Quand la situation le justifiera (première occurrence d'un mot important ou qui revient souvent, etc.), un complément d'explication peut être fourni en note de bas de page – voire faire l'objet d'une étude dans le corps du texte. En outre un glossaire est fourni en annexe 1.

Les noms propres (d'institutions, d'interlocuteurs...) peuvent eux aussi prêter à confusion. Aussi la signification des acronymes (nombreux) sera-t-elle régulièrement rappelée – dans le corps du texte et, là aussi, jusque dans l'annexe 1. Concernant les interlocuteurs principaux, si le corps du texte ne donne que quelques détails essentiels, l'annexe 2 en fournit une liste qui se veut exhaustive.

Autre point de rédaction : l'usage du « nous » et du « je ». Le second est employé quand le chercheur-auteur assume une subjectivité, un point de vue relatif, bref une individualité. Le singulier fait place au pluriel, non pour prétendre à un point de vue supérieur et détaché du réel comme le voudrait un positivisme exacerbé, mais quand lecteurs et auteur voguent ensemble dans la même galère (plus ou moins rouleuse) et se retrouvent embarqués dans le même texte (même houleux).

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Introduction. Des arbres et des langues

Et buissonnière sera l'école que nous fréquenterons en fréquentant La Fontaine.

Erik Orsenna1

Une thèse ? Des mots. Quelques mots posés sur des impressions, des souvenirs, des retours : pour comprendre, ou tenter de comprendre. Des mots, alors que les mots sont insuffisants. Quelques images aussi, photos, cartes, schémas, pour rendre un peu plus concret les mots. Mais des mots, surtout, pour essayer de traduire dans la langue française des phénomènes exprimés en langues javanaise, indonésienne et malgache, prenant chair à travers des enjeux mêlant la terre, les idées, les croyances, les savoirs et les pratiques, mais aussi les animaux et les plantes, les montagnes et les vallées, les volcans et les rivières.

« Les premières impressions sont les plus importantes » fait dire Jean-Benoît Nadeau dans Les Français aussi ont un accent à son employeur américain qui l'envoie étudier les mœurs de cette étrange peuplade que sont les Français (Nadeau 2004). Quelles furent les miennes, de premières impressions ? La chaleur en sortant de l'avion – puis les arbres : frangipaniers des jardins de l'aéroport de Jakarta, jacarandas tout de mauve fleuris sur la route d'Antananarivo (et peu importe que ces essences ne soient pas autochtones !).

0.1 Un double point de départ : les langues et les arbres

Partons donc des arbres. Durant mes années de volontariat passées dans les deux pays (2006-2008 en Indonésie, 2009-2011 à Madagascar) puis durant les séjours de recherche qui leur ont succédé (février-avril 2009 et janvier- février 2013 à Java, janvier-février 2014 dans l'Est malgache, janvier-février 2015 à dans le Sud de Sumatra), j'ai été confronté à des paysages arborés qui, dès les premières semaines passées à fréquenter les marges rurbaines de Yogyakarta, de Bandar Lampung et de Tamatave, n'ont cessé de m'intriguer : sortes de forêts secondaires d'une étonnante diversité de formes, plus ou moins entretenues et exploitées selon les cas, parfois relativement denses, souvent intriquées aux espaces habités (villages et villes). Il m'a fallu attendre mon séjour de recherche de 2013 pour – enfin – parvenir à mettre un nom sur un processus susceptible d'avoir donné naissance à cette variété de formes : agroforesterie. Bien avant déjà, des interrogations étaient montées : comment ces formations étaient-elle nées, de quelles pratiques et de quelles connaissances ? soutenaient-elles un imaginaire ; quels commensaux en profitaient et de quels commensaux profitaient-elles ? Autant de questions qui supposaient, pour obtenir au moins un embryon de réponse, une compréhension minimale des modes d'habiter locaux.

Outre ceux croisés, de loin, le long des routes, il est des arbres que j'ai fréquentés de près, à commencer par ceux enracinés dans les jardins des maisons où j'ai habité et des institutions où j'ai accomplis mes volontariats. Les

1 Erik Orsenna, La Fontaine, une école buissonnière, Paris, Stock, 2017, p. 24.

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uns pouvaient être nourriciers (papayers sous mes fenêtres, mais aussi le ramboutanier d'un village de la commune d'Antenina qui offrit à notre compagnie en marche2 fruits et ombre), les autres seulement décoratifs (banians du campus de l'Université du Lampung...), mais tous furent plus que de simples végétaux ; ils furent aussi : par métonymie des fruits, par association des animaux, par sensualité des parfums, une écorce ou des couleurs, par travail du bois, des maisons, des meubles, par systématisation des forêts, des agroforêts, des plantations. Abri et protection (Corbin 2013), vecteur de rêverie et de mythes (Brosse 2001), l'arbre est aussi porteur de savoir-faire et de savoirs – à commencer par la manière de le situer au sein du milieu qu'il constitue en partie, et par la façon de le nommer : si la traduction littérale est simple à établir a priori (pohon en indonésien, hazo en malgache), dès que l'on cherche à en définir les extrêmes (où finit l'arbre, où commence l'arbuste ?) la question se complexifie.

Commence là la plongée dans le jeu des représentations, encore plus diverses et (parfois) contradictoires si l'on saute de l'arbre lui-même aux formations arborées que sont la forêt (hutan/ala) et l'agroforêt.

Venons-en donc aux langues. Tout d'abord la langue française : c'est par elle, pour elle, que je suis parti enseigner en Indonésie puis à Madagascar ; c'est par elle, avec elle et en elle (pour elle aussi, en partie) que cette thèse a été rédigée. La langue indonésienne ensuite, bahasa Indonesia, apprise dès mon arrivée sur place, employée tous les jours ou presque depuis ; à la fois outil – convivial s'il en est – d'échange, de recherche, de travail, de création ; langue toujours à apprendre qui, chaque jour, me procure des joies et des découvertes ; altérité qui me change au quotidien. À côté d'elle la langue javanaise, bahasa Jawa, mystérieuse cousine imprégnée de sanskrit, porteuse d'une culture riche et ancienne, recouverte dans mon quotidien par la domination de la langue nationale mais toujours présente dans les familles (du moins en pays javanais). La langue malgache enfin, teny Malagasy, autre altérité si proche de l'indonésien ; je n'ai pas su l'apprivoiser (pas assez en tout cas pour travailler là-bas sans parler français ou sans interprète), mais je l'ai tout de même étudiée, employée, fréquentée, titillée, avec laquelle j'ai pu jouer, chanter – et, trop peu, parler, écouter, lire. Par ailleurs, comment ne pas mentionner, à propos de ces quatre langues, toutes les variétés dialectales et régionales, les idiotismes propres à un lieu, à une population ? Comment ne pas évoquer, entre ces trois langues, les faux-amis cocasses, les mille nuances qui traduisent et trahissent, les emprunts, les déformations, les transformations ? Autant de langues, autant de mondes, autant de frontières, d'échanges, d'influences.

Les arbres et les langues, donc. Deux phénomènes : l'un matériel, l'autre immatériel ; l'un, lourd végétal qui est souvent l'image de la stabilité et de la protection, l'autre qui fait sautiller nos pensées d'un instant ; l'un non-humain qui, de gré ou de force, nous a accompagné tout au long du triptyque hominisation/anthropisation/humanisation, l'autre humain qui puise son origine

2 Rien de politique en cette expression. À l'instar de Philippe Pignarre et Isabelle Stengers à propos de empowerment, il est des expressions qu'il est nécessaire de « reconquérir » (Pignarre & Stengers 2007 : 173, 185) afin de ne pas les laisser privatiser par des groupes particuliers (fussent-ils ceux composant une majorité présidentielle). Cet aspect de la langue sera abordé dans le chapitre 2.

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dans notre animalité (Lestel 2003 : 191-209). Arbres et langues nous offriront tout au long de ce travail une entrée (on dira plus justement une prise : cf. 1.3) pour appréhender (i.e. : faire préhension, avoir prise justement !) les mondes javanais et betsimisaraka et, peut-être les comprendre (i.e. : être pris – encore – avec eux).

0.2 De l'arbre à l'agroforesterie

L'arbre, quoiqu'il y ait débat à ce propos chez les spécialistes (Hallé 2013 : 41-42, Wohlleben 2017 : 93-94), peut être vu comme un individu. Ce fut d'ailleurs le parti pris ci-dessus pour ouvrir mon propos. Cependant, l'arbre est à la fois un système (donc composé d'éléments multiples qu'il unit et transcende) et la composante de systèmes plus vastes (qui, là, le transcendent – ainsi la forêt) : autant dire qu'il n'est pas une monade, il est pris dans des jeux d'échelles supérieures et inférieures, de pratiques, de significations, toutes irréductibles aux nôtres mais en interaction avec elles. Parce que la définition précise de ce qu'est un arbre ou une forêt, a priori simple, est en fait pétrie de présupposés culturels, Aliènor Bertrand préfère employer le terme plus neutre de « sylvosystème » (A.

Bertrand 2014 : 150), qui regroupe sous un même toit l'ensemble des écosystèmes centrés sur l'arbre, qu'ils soient d'origine spontanée (« forêt » au sens restreint de la FAO3) ou anthropique (agroforêts et autres systèmes agroforestiers). Cette recherche portera avant tout sur les seconds : les sylvosystèmes à caractère agroforestier ; il est cependant nécessaire, ne serait- ce que parce que les deux termes (sylvosystème et agroforêt) font tous deux référence à la sylve/forêt, de les situer par rapport à ce qui fait figure de matrice étymologique.

En Indonésie et à Madagascar, les forêts se trouvent prises dans les enjeux à la fois parallèles et croisés4 de leur protection d'un côté et de la déforestation de l'autre : c'est par ce biais-là, très présent dans les médias, que j'ai pris contact avec la place de l'arbre en Indonésie et à Madagascar. Face à une déforestation qui se poursuit en dépit des intentions affichées des gouvernements, des institutions internationales, des ONG, la question se pose :

« peut-on encore sauver les forêts tropicales » (titre d'un livre de Romain Pirard [2013]) ? Ni les politiques d'États (Buttoud 1995) ni les instruments de marché (Pirard 2013) ne semblent en mesure d'inverser le phénomène : d'une part car ces moyens d'action touchent des durées et des facteurs incommensurables aux enjeux (fécondité des populations, hausse de la demande locale et internationale en produits agricoles, corruption...) ; d'autre part car à ces difficultés bien établies s'ajoutent la complexité du phénomène et la spécificité des situations et des temporalités locales (Moreau 2002 : 2-3 pour le contexte national malgache ; Aubert, Razafarison, Bertrand & al. 2008 à propos de la côte Est). Enfin, selon

3 Food and Agriculture Organization of the United Nations : Agence des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture. Elle exerce une autorité non négligeable, et critiquée par nombre de chercheurs, quant aux questions forestières (cf., entre autres, les textes qui seront souvent cités dans la suite de cette thèse d'Aliènor Bertrand [2014] et Frédéric Durand [1994, 2002]).

4 La géographie ne se fait pas dans un espace euclidien, alors quoi d'étonnant à ce que les parallèles s'y croisent ?

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certains chercheurs, la situation actuelle ne correspond pas à une simple crise même complexe (environnementale, sociale, économique, culturelle…), mais à un horizon nouveau de l'histoire humaine : le changement d'ère géologique et l'entrée dans l'« Anthropocène ». Ce terme « désigne un dérèglement écologique global, une bifurcation géologique sans retour à la "normale", […] véritable saut dans l'inconnu. Vivre dans l'Anthropocène, c'est donc habiter le monde non- linéaire et peu prédictible des réponses du système-Terre, ou plutôt de l'histoire- Terre à nos perturbations » (Bonneuil & Fressoz 2013 : 39).

C'est à la croisée de ces différents enjeux que se trouve l'agroforesterie.

Celle-ci est définie comme « la mise en valeur du sol avec une association (simultanée ou séquentielle) de ligneux et de cultures ou d'animaux afin d'obtenir des produits ou des services utiles à l'homme » (Torquebiau 2007 : 13). Elle est donc tout d'abord, à une échelle certes fort locale par rapport au global Anthropocène, un exemple de construction d'un milieu qui transcende les dualités telles que nature/culture ou silva/ager-saltus qui demeurent « régulatrices de l'ordre international » bien que reconnues « singulières » (A. Bertrand 2014 : 148, 155-156). Or remettre en cause lesdites dualités et envisager des modes de régulation nouveaux, plus adaptés à l'Anthropocène, est très difficile étant donné le poids des habitudes et de l'inertie des institutions (cf. 4.3.2). L'agroforesterie, les savoirs qui en sont issus et ceux qui la fondent, offrent alors un ensemble de cas concrets qui peut donc servir à relativiser les dualités précitées. De plus, l'Anthropocène concernant autant les pays du Nord que les pays du Sud, Aliènor Bertrand considère ainsi l'agroforesterie comme une piste de réflexion apte à répondre – à condition bien sûr que son adaptation soit pensée en fonction des particularités de chaque lieu, et non comme un modèle à appliquer tel quel où que ce soit – aux défis sociaux et écologiques que connaissent les uns comme les autres, enjeux fort différents selon qu'ils proviennent soit de la déforestation,

« catastrophe sociale imposée aux collectivités plus ou moins soustraites à l'économie de marché pour le bénéfice des exploitants forestiers et des États » du Sud, soit de « l'état de régression agronomique de l'agriculture contemporaine européenne » et de l'agriculture industrielle en général (A. Bertrand 2014 : 164).

Prenons un court exemple, qui sera largement approfondi par la suite : celui des temporalités. L'on sait que les phénomènes humains évoluent selon une temporalité plus rapide que les phénomènes sylvosystémiques, et ce dans des domaines aussi éloignés que la réponse (aussi instantanée que possible) à une agression (Wohlleben 2017 : 20-21), la croissance d'un individu (id. : 45-50, 209- 212) ou le renouvellement complet d'un milieu (id. : 221-230)5 ; or dans l'agroforesterie, ces temporalités entrent en résonance – terme à entendre presqu'au sens astronomique du terme : bien que portant sur des durées très différentes (courtes pour les humains, longues pour les sylvosystèmes), ces rythmes s'accordent au lieu de se heurter. L'agroforesterie aide ainsi à penser les correspondances du temps long et du temps court, et la place de l'être humain dans un milieu qu'il co-construit.

5 Sauf conditions exceptionnelles : sur le Merapi, la récurrence des éruptions dans certaines zones boisées du flanc Sud fait que les mêmes sylvosystèmes peuvent être réduits à néant à plusieurs reprises en quelques années, tandis que la société se perpétue (ce fut par exemple le cas autour du village de Kaliadem en 2006 et en 2010).

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Par ailleurs les liens des savoirs aux sylvosystèmes peuvent être appréhendés dans deux sens : du sylvosystème aux savoirs (pratiquer l'agroforesterie suscite des savoirs nouveaux) et du savoir aux sylvosystèmes (pratiquer l'agroforesterie exige de disposer d'un certain savoir). Ces mouvements ne sont évidemment pas opposés, mais rétroagissent en permanence : il s'agit là de l'une des modalités de ce qu'Augustin Berque nomme la trajection. Dans Médiance, Augustin Berque définit la trajection comme « combinaison médiale et historique du subjectif et de l'objectif, du physique et du phénoménal, de l'écologique et du symbolique, produisant une médiance. D'où : trajectivité, trajectif, trajecter ». La médiance, quant à elle, y apparaît comme le « sens d'un milieu ; à la fois tendance objective, sensation/perception et signification de cette relation médiale » (Berque 1990) ; mais Augustin Berque renvoie surtout à la définition qu'a donné Watsuji Tetsurô (« le premier qui ait clairement distingué milieu humain et environnement naturel ») de fûdosei, (concept que traduit

« médiance »), à savoir le « moment structurel de l'existence humaine » (Berque 2009 : 200-201).

D'une manière générale (sauf exception qui sera alors justifiée, comme dans le dernier chapitre), c'est ce double mouvement que nous chercherons à comprendre : là se situe en effet l'un des apports fondamentaux de la mésologie, justifiant l'inscription dans ce paradigme. Pour Augustin Berque, le paysage est à la fois « empreinte et matrice » de la médiance : il est déterminé par elle et la détermine en retour, il la détermine et est déterminé par elle en retour (Berque 2009 : 400-401). Savoirs et agroforesterie seront ici considérés comme

« empreinte et matrice » les uns de l'autre, et l'un des objectifs de cette thèse est de parvenir à analyser ce double lien, ces deux mouvements dans ce qui leur est propre sans pour autant les séparer artificiellement.

Parce qu'elle analyse la trajection qui donne naissance à un milieu où la part humaine est prépondérante mais ne peut se passer des éléments

« naturels » ni ignorer leurs rythmes, une lecture mésologique de l'agroforesterie et des savoirs qui s'y rapportent apparaît comme un outil fondamental pour penser l'éconologie, cette tentative non seulement de ménager la chèvre économique et le chou écologique (ambition affichée du « développement durable » [Delbard 2014 : 21-32]), mais plus profondément de retrouver ce qui leur est commun jusque dans l'étymologie : cette dimension écouménale qui remonte à l'oikos, ce

« foyer » à la fois naturel et technique qui nous fait habiter le monde (Rolland in Berque & al. 2014 : 51-54 ; Bachelard 1949 : 21-23). Dans un article, publié tardivement mais dont l'écriture a commencé dès l'entame de cette thèse pour se poursuivre notamment lors des séjours de terrain, je constatais comment l'implication des populations locales déterminait en grande partie l'acceptation sociale des politiques venues d'en-haut (institutions scientifiques, ONG, État...) visant à protéger la « nature » (Bing 2015c) ; dans un autre article, très (trop) court, j'explorais comment l'agroforêt pouvait être l'une des réponses à ces questions très concrètes ayant trait à la vie quotidienne des populations : statut des terres, évolution des savoirs, lien social dans les villages, etc. (Bing 2015d).

Aborder l'agroforesterie exige donc, une fois encore, de se mettre à l'écoute des populations qui la pratiquent – voire à leur service, comme cela m'est arrivé non seulement en volontariat mais aussi lors des séjours de terrain de 2013 et 2014,

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où des travaux de recherche m'ont été demandés par certains « médiateurs6 » locaux (Bing 2014b).

Pour Pierre Sansot, « La géographie est avant tout une affaire d'éthique et de métaphysique [...]. Il faut examiner de quelle manière les données sensibles, celles de l'histoire et de la géographie, ont quelques chances de figurer, de donner forme à quelques unes de nos inspirations essentielles » (Sansot 2000 : 83). Le parti-pris de cette recherche, pour ce faire, a été de prendre un angle d'observation mésologique : Augustin Berque ouvrait Médiance en se demandant

« Qui ne se sent parfois mal à l'aise devant ce que sont devenus les paysages de nos villes et de nos campagnes, et qui ne s'inquiète de la dégradation écologique de notre planète ? » (Berque 1990 : 7) et en soulignant que le problème n'était pas d'ordre technique, mais bien plutôt d'ordre ontologique. Cette approche peut donc guider une recherche qui prétend avoir une dimension appliquée, notamment en re-liant les deux disciplines nées de l'oikos en les recentrant sur la question de leur sens et sur leur dimension actancielle.

0.3 Où et quoi ? Localisation et problématique

Ni technique ni cartographique, cette recherche vise à proposer une lecture mésologique des pratiques agroforestières dans trois cas : le volcan Merapi (Java), la vallée de l'Ivoloina (Madagascar) et sur le plateau de Liwa (Lampung).

0.3.1 Où et quand ?

Le chapitre 2 procédera à une présentation détaillée de ces lieux, notamment du contexte à la fois physique (relief, climat...) et humain (administratif, historique, culturel...), et de la méthode de travail employée là-bas.

Cependant, plusieurs précisions doivent être apportées dès à présent : leur localisation, leurs principales caractéristiques, et avant tout le critère qui a guidé le choix de ces cas. Ces lieux font partie des multiples endroits parmi lesquels je suis passé durant mes volontariats ; bien d'autres fourniraient des terrains intéressants, pour des recherches portant sur d'autres sujets7. J'ai choisi de placer ici la focale sur des espaces situés en lisière à la fois d'espaces protégés et de zones urbaines : cette double pression (des règlements de protection d'un côté, de l'urbanisation de l'autre) engendre en effet une concentration, en des zones relativement restreintes, de comportements urbains, rurbains, agricoles, policiers, scientifiques, etc. ; doublement marginales, ces zones sont ainsi particulièrement riches en dynamiques spatiales (Raffestin 2016 : 114-128).

Dans le centre de Java il s'agit du volcan Merapi, caractérisé par une intense activité volcanique et par une population rurale très dense sur ses flancs.

Alors que sa partie sommitale constitue le Parc national du volcan Merapi (Taman Nasional Gunung Merapi), ce volcan est proche de la capitale culturelle qu'est la ville de Yogyakarta (cf. figures 0.1, 2.4, 2.5, 2.8, 2.9 et 3.10 et annexes 5.1 et 5.2).

6 À cette catégorie d'acteurs, sera consacré le chapitre 4.

7 Parfois traités dans des articles – dont certains sont cités en bibliographie.

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Le séjour de terrain sur place a eu lieu de janvier à février 2013, et faisait suite à un premier séjour de recherche effectué lors de mon master début 2009.

Figure 0.1 : Carte de situation du Merapi (Samuel Depraz 2014, in Bing 2015c).

À Madagascar il s'agit de la vallée de l'Ivoloina, qui abrite deux aires gérées par l'ONG Madagascar Fauna and Flora Group (MFG8) : la Station

8 MFG a été fondée en 1988 sous le nom Madagascar Fauna Group (la mention « and Flora » a été ajoutée en 2013) par un consortium international rassemblant des institutions scientifiques actives dans la recherche et dans la conservation des lémuriens, afin de répondre à l'appel d'offre du Ministère des Eaux et Forêts malgache pour la restauration et la gestion de la Station forestière d'Ivoloina. Associant dès les années 1990 les habitants des villages voisins à ses tâches, l'ONG a fait évoluer ses préoccupations : au départ strictement environnementales, celles-ci se sont largement réorientées depuis la décennie 2000 vers le développement local (bien que ses priorités demeurent environnementales et scientifiques ; cf. http://www.madagascarfaunaflora.org/mfg-history.html). Nous reviendrons dans le chapitre 2 sur les conséquences méthodologiques et épistémologiques de cette dépendance à l'ONG, et tenterons dans le chapitre 3 d'approfondir les conséquences politiques de ce rôle historique joué par MFG dans les questions territoriales locales.

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Forestière d'Ivoloina (SFI) facilement accessible depuis Tamatave et qui accueille, sur une ancienne plantation coloniale, des centres de recherche agronomique et forestier, un zoo et un laboratoire, le tout à visée de recherche et de vulgarisation (figures 1.6, 1.7, 2.6 et 2. et annexes 5.3 et 5.4) ; et la Réserve Intégrale de Betampona (figure 2.7), dans l'arrière-pays, où seules sont tolérées les activités scientifiques dûment validées par l'agence Madagascar National Parks (dépendante du Ministère des forêts) et par l'ONG. Avant le séjour de recherche effectué en janvier-février 2014, mes missions de volontariat m'avaient amené à fréquenter la SFI mais aussi la Réserve spéciale d'Ambatovaky et les zones rurales alentours du district rural de Soanierana Ivongo (figure 0.2).

Figure 0.2 : Carte de localisation des aires protégées en pays betsimisaraka central. La piste reliant la RI de Betampona à la Station forestière suit le fleuve Ivoloina (S. Depraz 2014 in Bing 2015c).

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Enfin, en janvier-février 2015 à Sumatra, il s'agissait de l'Ouest du plateau de Liwa (figures 0.3 et 2.3) : cette cuvette incluse dans la cordillère de Sumatra (les Bukit Barisan), est bordée à l'Est par les hauts sommets de la province de Lampung, et à l'Ouest par les collines qui abritent le Parc national des Bukit Barisan Sud (Taman Nasional Bukit Barisan Selatan, TNBBS) que borde Liwa, le petit chef-lieu de district. Dans le sud de Sumatra, des passages courts mais régulièrement répétés au fil des années dans des zones rurales souvent sises en marge de villes plus conséquentes (Kotabumi au Lampung-Nord, Prabumulih à Sumatra-Sud) m'ont permis de préciser certains points – mais ils ne servirent qu'à jeter un regard complémentaire (annexe 4 extraits 7, 8 et 9 ; annexe 5.3).

Figure 0.3 : Carte de localisation du plateau de Liwa au Lampung, d'après une carte de l'UNESCO : curieusement, la plupart des cartes et des fonds de carte disponibles (Open Street View, Google Maps, etc.) accordent au TNBBS une surface bien plus restreinte, n'allant pas plus au nord que le lac Ranau. D'après l'UNESCO et le Parc lui-même (et, donc, l'UNESCO), celui-ci s'étend pourtant bien sur la province de Bengkulu (comme ici : limites en bleu). Les routes principales sont schématisées par des flèches rouges. (JB Bing 2017, d'après http://whc.unesco.org/fr/list/1167/multiple=1&unique_number=1344.)

0.3.2 Problématique et plan

Nous nous demanderons donc, à propos des sylvosystèmes agroforestiers de ces trois zones, dans quelles dynamiques des savoirs les usages de l'arbre se déploient. Pour être exact, il aurait d'ailleurs fallu poser la question ainsi : (dans) quelles dynamiques des savoirs les usages de l'arbre (se) déploient-ils ? Autrement dit, se demander non seulement « dans quelles

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dynamiques des savoirs les usages de l'arbre se déploient », mais aussi « quelles dynamiques des savoirs les usages de l'arbre déploient ». En effet, si nous considérons les usages de l'arbre et les dynamiques des savoirs, alors il nous faut les appréhender dans la réciprocité de leur rapport trajectif, chacun étant à la fois empreinte et matrice de l'autre.

Cette question en entraîne d'autres, qui nous aideront à organiser l'ensemble de cette réflexion.

Comment, tout d'abord, penser conjointement les réalités sylvosystémiques et agronomiques des pratiques agroforestières et les dynamiques sociales des savoirs à leur sujet ? Comment mettre en évidence les tensions et les modes de régulation ? Comment, également, procéder sur des terrains aussi différents que les trois régions évoquées, sachant en plus que l'on est un chercheur étranger ? Toute cette réflexion épistémologique (chapitre 1) et méthodologique (chapitre 2) sera l'objet de la première section. Celle-ci s'attachera en particulier à préciser l'approche employée pour concrétiser le socle théorique forgé par Augustin Berque pour la mésologie. Elle s'appuiera, entre autres, sur les analyses de la « modernité » par Daryush Shayegan et Bruno Latour et sur divers auteurs (parfois anciens ou médiévaux) dont la pensée a gravité autour de notions comme l'incertitude, l'incommensurabilité, la connaissance et l'inconnaissance.

Il sera alors possible de passer de la description des lieux à la tentative d'appréhender les dynamiques territoriales et les enjeux (économiques et politiques bien sûr, mais aussi culturels) qui relient les acteurs (individuels et collectifs) impliqués dans les sylvosystèmes et les savoirs agroforestiers. Cette deuxième section sera également l'occasion d'envisager quelques pistes quant à leur cohabitation future et à la prise en main, par les acteurs villageois, des responsabilités concrètes d'échelle locale. À un chapitre 3 centré sur les questions conceptuelles liées à ces enjeux de pouvoirs, répondra un chapitre 4 plus centré sur les acteurs eux-mêmes et sur leurs réseaux de relations. Ces deux chapitres s'appuieront essentiellement sur une lecture croisée des travaux d'Amartya Sen (la capabilisation) et de Claude Raffestin (la territorialité), dont il faudra d'ailleurs consolider le rapprochement. C'est, en particulier, la tentative de Claude Raffestin pour consolider l'épistémologie de la géographie culturelle (Raffestin 1995) qui fournira à cette thèse sa principale grille de lecture à côté de l'approche mésologique. Plus secondairement, le chapitre 3 fera appel aux recherches de Béatrice Collignon sur les « savoirs géographiques » des Inuit et à celles de Claude Lévi-Strauss sur le « bricolage », en les croisant avec l'analyse plus politique des « alternatives infernales » telles qu'envisagées par Isabelle Stengers et Philippe Pignarre ; le chapitre 4 s'attellera quant à lui à approfondir la notion de « médiateur » telle que conçue par David Berliner (et, à travers lui, Bruno Latour), à travers différents thèmes eux aussi déjà travaillés par divers auteurs (la langue selon Louis-Jean Calvet, l'Anthropocène...).

La troisième section recentrera alors la focale sur les agroforêts elles- mêmes, d'abord en proposant de les considérer comme des collectifs humains/non-humains dont une approche mésologique doit permettre, sinon de

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concilier les différentes visions9, du moins de comprendre dans quel système de savoirs elles évoluent (chapitre 5), et ensuite en envisageant différentes modalités possibles de circulation de l'agroforesterie dans les savoirs et les savoir-faire locaux (chapitre 6). Tant pour la géographie comme savoir académique que pour les géographies vécues et quotidiennes, il y aura là deux manières d'exprimer une densification du déploiement trajectif. La première s'appuiera sur des études contemporaines en sciences de la nature, en particulier l'évolutionnisme d'Imanishi Kinji, la botanique de Francis Hallé, la foresterie de Peter Wohlleben et l'approche philosophique de l'animal de Dominique Lestel. La seconde croisera des approches non-académiques de la géographie (littéraires notamment, ainsi à travers l'œuvre d'écrivains comme Gilles Lapouge ou Sylvain Tesson) avec des approches sensibles, vécues autant que pensées, de concepts comme le paysage, le terroir ou le sacré – autant de thèmes déjà travaillés par des auteurs comme Pierre Sansot, Jean-Robert Pitte, Anne Sgard ou Augustin Berque.

Enfin, puisque cette étude espère avoir une certaine applicabilité comme traduction concrète (à défaut d'être directement issue de la recherche-action), après en avoir rappelé les acquis principaux et les limites, la conclusion tentera de dégager certaines pistes de réflexion et d'action, qui fraieront avec des perspectives dégagées par des auteurs parfois croisés trop épisodiquement au fil du texte : Aliènor Bertrand et Olivier Delbard (et, à travers eux, Philippe Descola).

Cette thèse embrassant trois terrains dans deux pays je ne peux revendiquer, en tant que chercheur-auteur, une quelconque spécialisation concernant l'un des terrains ; il sera donc largement fait appel, dans les trois parties, aux travaux d'autres chercheurs qui connaissent bien mieux le contexte local et ont su (contrairement à moi...) bien circonscrire leur sujet. Concernant l'Indonésie, j'ai surtout utilisé les travaux de Frédéric Durand, de Patrice Levang, de Denys Lombard, de Romain Bertrand ; enfin, l'équipe réunie autour de Rémy Madinier dans L'Indonésie contemporaine (2016) a produit une somme tentant de couvrir les principaux champs de recherche concernant l'Archipel. Concernant Madagascar, les travaux de Chantal Blanc-Pamard, de Christian Alexandre, de Claire Harpet, d'Hervé Rakoto Ramiarantsoa ont en particulier irrigué cette thèse : tous (ainsi que ceux que j'ai découverts plus tardivement et donc moins exploités) portent sur des régions malgaches où le contexte culturel et/ou agronomique peut être assez éloigné du pays betsimisaraka ; en revanche un long projet de recherche a permis la publication d'une référence concernant les usages de la forêt dans les collines de l'Est (Aubert & al. 2008). Tous ces travaux portent la marque des réseaux de recherche français, héritiers des structures mises en place à l'époque coloniale : IRASEC (Institut de recherches sur l'Asie du Sud-Est), INALCO (ex- « Langues'O »), IRD (Institut de Recherche pour le Développement), réseaux missionnaires jésuites à Madagascar... (Lebelle &

Ténédos in Dovert & al. 2004 : 40-54). Issu moi-même de réseaux eux aussi porteurs d'une histoire particulière (Missions Étrangères de Paris, France Volontaires...), je ne puis négliger la question du rapport du chercheur au terrain situé dans une autre aire culturelle ; aussi, outre certains des travaux issus desdits réseaux qui explorent cette question, tout un arrière-plan de lecture, peu

9 Ce qui est l'affaire des acteurs eux-mêmes, et certainement pas d'un chercheur étranger n'ayant passé que peu de temps sur place.

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directement cité mais fort influent, explorent ce champ de l'acculturation aux lisières des sciences humaines et de la littérature : François Cheng (que l'on retrouvera surtout dans la section 3), mais surtout des auteurs réunis par Jean Malaurie en « Terre Humaine » (Claude Lévi-Strauss, Eric de Rosny, Pierre Jakez Hélias, Jacques Lacarrière, Michel Ragon, Jacques Soustelle [cf. Aurégan 2004 pour une analyse littéraire et scientifique de la collection]...)

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Première section. Faire prise sur l'incertitude

Pire que le labyrinthe : la ligne droite. Avec le labyrinthe, on ne sait pas. Avec la ligne droite, on ne sait plus.

Salah Stétié10

En Indonésie, à Madagascar et en Suisse, dans ma vie professionnelle et quotidienne, j'ai été confronté à un « exotisme quotidien11 » : tous les jours de nouveaux sujets suscitent des difficultés de compréhension, en raison de présupposés, d'habitudes, d'us et coutumes, d'objectifs, qui diffèrent. De façon apparemment paradoxale12, la proximité linguistique ne facilite pas forcément l'échange, car un même mot ou une même phrase peuvent donner lieu à des interprétations et à des analyses fort différentes ; cette relativité de la langue, vécue au quotidien sur le terrain, n'est pas absente du travail d'analyse et d'écriture. Autant dire que, dans ce domaine des « sciences humaines et sociales » que sont les recherches menées dans une aire culturelle lointaine (voire dans deux...), le concept même de savoir doit être interrogé. Et cela d'autant plus que cette question se pose à trois niveaux. D'abord celui de la description brute et de l'analyse de l'espace lui-même : que sont les sylvosystèmes en un lieu L ? Ensuite celui des savoirs à leur sujet : que sait-on (et ce on peut recouvrir bien des acteurs, donc bien des savoirs différents) à propos des sylvosystèmes en un lieu L ? Enfin celui de ce travail lui-même : que puis-je dire à propos de ce que l'on sait à propos des sylvosystèmes en un lieu L ? Cette première section, à visée essentiellement épistémologique et méthodologique, vise donc à éclairer ce rapport entre les trois niveaux possibles de réflexion. Cela permettra également d'expliquer quelle géographie est ici élaborée.

Le premier chapitre, épistémologique, précisera dans quels courants de la discipline et de la philosophie des sciences ce travail se situe. Selon Augustin Berque (2009 : 9) « il manque à l’ontologie une géographie, et à la géographie une ontologie », remarque que l'on peut lire comme une invitation à faire du questionnement ontologique un outil ouvrant la géographie (et les sciences humaines et sociales en général) à une relecture de ses concepts afin de mieux rendre compte du monde et l'habiter de manière plus durable. L'hypothèse défendue ici, qui s'inscrit dans le « réalisme ouvert » (d'Espagnat 2002 : 30-38, en particulier 36), est celle d'une incarnation des savoirs dans les pratiques et dans les lieux. Face à un réel acataleptique (ontologiquement insaisissable [Leloup 2011 : 112]) et dans un contexte marqué par l'incertitude (Callon & al.

2001) et la complexité (Morin 1995), il nous faudra montrer la fécondité

10 Salah Stétié, Carnets du méditant in En un lieu de brûlure. Œuvres, Paris, R. Laffont, 2009, p. 700.

11 Pour pasticher le titre donné par G. Condominas à son livre paru en « Terre humaine ».

12 Apparemment car cela se résout très facilement par des différences de références accordées aux termes (ce qui sera développé plus loin à propos des différentes médiances) et du vide ontologique des mots (cf. ci-dessous, chapitre 1).

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épistémologique de l'approche par la négative (ou apophatique) : plus concrètement, c'est par les pratiques et les discours analysés en termes de

« prises » que nous appréhenderons les savoirs. Ce premier chapitre débouchera finalement sur la notion de champ médial.

Cela nous permettra, dans un deuxième chapitre, plus méthodologique, de mieux préciser la nature des terrains évoqués (« pays javanais », « pays betsimisaraka », « Merapi », « vallée de l'Ivoloina », « Sud de Sumatra »...), ce qu'ils représentent pour moi dans le cadre de cette recherche, la manière dont je les ai abordés. Sans pour autant tomber dans le journal de voyage, il est en effet nécessaire de détailler ce processus d'élaboration de la réflexion. Comme l'écrit Francis Hallé :

« dans la "recherche scientifique" […] après coup on met en forme les résultats pour les rendre présentables ; j'ai l'air de me moquer mais il s'agit aussi d'une autocritique.

Le produit final, un "article" qui sera soumis à une revue internationale, ne doit rien laisser paraître des incertitudes des auteurs : le paragraphe "Matériel et méthodes" ne dit rien des détours de la pensée, des embardées du cheminement intellectuel, des affres de la découverte ni, bien sûr, des litres de café ou de whisky qui ont lubrifié les débats et donné aux esprits l'audace nécessaire ! » (Hallé 2013 : 48-49).

Pourtant, à l'exposé des conditions de travail sur place et des atouts et outils dont le chercheur disposait, il apparaît nécessaire de préciser à quels problèmes, faiblesses, difficultés ou manques il a fallu faire face : d'abord car cela éclaire quant aux échecs et aux limites de validité des résultats acquis, ensuite afin de transformer ces lacunes même en autant de ressources.

Enfin, transversale aux chapitres 1 et 2, surgira une dimension éthique.

Ce terme, qui renvoie étymologiquement au comportement13, a dans le langage courant une connotation de morale pratique : reliant ces deux charges sémantiques, la recherche est elle-même une démarche trajective (Bing 2015a), qui engage le chercheur vis-à-vis des populations avec qui il travaille. Pour Marc Augé, « Ce sont les questions, encore qu'elles ne soient pas toujours explicitement posées, qui sont universelles ; non les réponses » (Augé 2008 : 12).

En examinant la manière dont sont posées les questions et élaborées les réponses, il s'agira d'assumer cette charge de contribuer à conférer du sens aux lieux.

13 Ethos : « comportement », d'où éthologie : science du comportement. Si une conception « dure » du positivisme et de l'expérience en cette science n'implique pas nécessairement de posture éthique, le chapitre 5 montrera que, en revanche, son application aux questions de géographie la réclame, et que d'ailleurs l'approche mésologique de cette science la suppose logiquement.

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