Michel Parazelli et Isabelle Ruelland
Autorité et gestion de l’intervention sociale Entre servitude et actepouvoir
ies Editions, Presses de l’université du Québec, 2017
Le livre que nous ouvrons ici avec le lecteur est tout à fait original, non parce qu’il traite de la question du pouvoir dans la gestion de l’intervention sociale (au Québec et en Europe) ; il ne l’est pas davantage parce qu’il décrirait les nouvelles formes de gestion des services sociaux et de santé, mais parce que c’est à partir de ces descriptions que les auteurs du livre peuvent faire apparaître et dessiner les figures de l’autorité qui les sous-tendent.
Ceux qui signent ce livre enseignent à l’École de travail social de Montréal (Québec) et sont membres du collectif Desisyphe qui s’inspire de la socio- psychanalyse. C’est dire que le livre se place largement dans la filiation de l’œuvre de Gérard Mendel 1, tout en ne s’y réduisant pas.
L’ouvrage se compose d’une préface de David Giauque qui campe habilement le contexte dans lequel se situe le propos du livre en mettant en particulier en exergue les nouveaux modes de gouvernance à distance 2 et par indicateurs, dispositifs de gestion qui tendent à masquer des formes d’autorité, inédites par leur ampleur. En somme, et c’est l’hypothèse de la thèse du livre formulée dès l’introduction : « Nous partons de l’idée que l’autorité, loin d’avoir disparu 1. Trois livres de Gérard Mendel sont plus particulièrement cités : L’acte est une aventure (1998), une histoire de l’autorité (2002) et Pourquoi la démocratie est en panne (2003), tous publiés à La Découverte.
2. Que Marie-Anne Dujarier a décrits dans Le management désincarné, Paris, La Découverte, 2015.
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Nouvelle Revue de psychosociologie - 26
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de nos sociétés démocratiques, s’exprimerait par des voies et des figures différentes. »
Suivent sept chapitres dont les titres de certains explicitent d’emblée le propos, tel le premier, « Privatiser le service public avec autorité », à marche « forcée ».
Dans le deuxième chapitre, il s’agira de définir la notion d’autorité en faisant une petite revue de la littérature scientifique sur le sujet (Arendt, Kojève, Revault d’Allonnes, Sennet, Foessel…) allant de ceux qui pensent que l’autorité est en crise, voire qu’elle a disparu, à ceux qui affirment qu’il ne saurait y avoir de démocratie sans autorité (Dejours 3), ces définitions débouchant sur une histoire (chapitre 3) et l’explication de l’autorité (chapitre 4). « Le socle de l’autorité, écrit Gérard Mendel en référence à Winnicott, est resté semblable, associant toujours promesse de sécurité et menace d’abandon », l’angoisse d’abandon étant, toujours selon lui, « le moteur de la soumission à l’autorité » puisque, « vécue d’abord dans la famille, elle est rejouée par les diverses socialisations […] ».
Le cinquième chapitre nous ramène à la « nouvelle gestion publique » mais en l’associant à « un cas de figure de l’auto-autorité ». Chapitre central du livre qui combine une définition précise du nouveau management appliqué à la gestion publique (fait de méthode lean et d’approche du Kaysen « au cœur du toyo- tisme ») et une approche psychosociale autour du concept « d’auto-autorité » (« reconnaître comme provenant de soi le commandement de l’autre ») ou, formulé autrement par le philosophe Agamben : « Je me donne l’ordre d’obéir. » On peut là parler d’une forme pervertie de l’autorité puisque « le rôle du domi- nant jusqu’alors tenu par un personnage extérieur se trouve maintenant avec l’auto-autorité devoir être tenu par le sujet lui-même 4 ». « Le sujet, poursuit le même auteur cité, tout en se livrant corps et âme à son entreprise, doit toujours ouvrir plus largement en lui, dans sa personnalité profonde, les vannes de l’archaïsme. » C’est en ce sens, commentent les auteurs du livre, que « l’auto- autorité » pourrait bien devenir une cinquième phase historique de l’autorité (suivant celle du paternalisme), « puisqu’en déplaçant la source de légitimité au cœur même de la mission institutionnelle la conflictualité entre autorité et démocratie devient très difficile ». Ils se demandent : « Comment lutter contre un patron qui n’existe pas concrètement, le “personnage institutionnel” ayant pris le relais ? » En somme, « dans l’auto-autorité, la lutte se voit déplacée au sein même de l’individu ».
Le chapitre suivant examine « la conception de l’action (projet d’action) sous- jacente à la nouvelle gestion publique » dans son rapport au concept d’acte tel qu’il a été développé par Gérard Mendel 5 (qui précise que, actuellement,
3. « […] pas de démocratie possible sans autorité » puisque « l’autorité permet de limiter la violence entre les frères, entre les membres du collectif et, sans elle, on ne voit pas comment la contenir autrement que par la force » ; « […] l’obéissance est nécessaire à la vie, subsumée ou non par l’identification. Et elle s’avère nécessaire aussi […] dans le monde des adultes où règne l’inégalité, de fait » (C. Dejours, Travail vivant 2 : Travail et émancipation, Paris, Payot, 2009).
4. G. Mendel, 2002, op.cit.
5. G. Mendel, L’acte est une aventure, Paris, La Découverte, 1998.
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l’acte revient au sujet et le pouvoir à la hiérarchie), chapitre qui débouche sur le dernier, le septième, intitulé « Liberté et autorité ». Y sont analysés « les principaux effets psychosociologiques des nouvelles formes d’auto-autorité » avant de s’engager vers la recherche de « pistes possibles de modulation des rapports d’autorité ». Ces alternatives viennent de psychosociologues et sociologues qui les proposent. Une place de choix est donnée à Mendel, à l’intervention sociopsychanalytique (et son di : dispositif institutionnel), qui énonce clairement qu’il ne saurait y avoir d’autorité démocratique. Ce dernier chapitre montre qu’il est possible d’opposer à l’auto-autorité et au néomana- gement décrit minutieusement 6 des solutions qui n’obligent pas au conflit désespérant parce que trop inégalitaire ou à la passive résignation. Telle n’est pas la moindre qualité de ce livre dont l’état lamentable de l’organisation du travail actuelle rend la lecture urgente et nécessaire.
Jean-Luc Prades Sociologue (université Côte-d’Azur, Lapcos, France)
et sociopsychanalyste (adrap)
6. Faute de place, nous n’avons pas fait référence ici aux études et enquêtes réalisées sur lesquelles ce livre prend appui.
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