LA PAROLE DIPLOMATIQUE
IN ART DE NEGOCIE!
LUCIEN BELY .
L
a diplomatie est sans doute aussi ancienne que l'homme, mais l'acception moderne du mot ne serait apparue qu'à partir de la fin du XVIIIe siècle et de la Révolution française, dans des discours de Linguet ou de Robespierre. La notion est sans doute adaptée de « diplôme », ou bien de l'adjectif « diplomatique », tel que l'emploie par exemple Jean Dumont dans son dictionnaire, le Corps universel diplomatique du droit des gens, un recueil de trai- tés, publié à partir de 1726. Tout se passe comme si l'objet, le traité, le résultat de la négociation, finissait, par métonymie, par désigner tout l'effort pour parvenir à lui. La diplomatie, dans cette optique, s'affirme alors comme une réalité nécessaire, une carrière de plus en plus spécifique, un art politique enfin. Le mot naît donc à la fin des Lumières, un temps qui a fait de la négociation permanente la garantie de l'ordre européen, d'un équilibre des puissances, d'un progrès continu de l'humanité.Mais les mots « diplomate » et « diplomatie » ont sans doute à l'origine une résonance un peu péjorative, les hommes de la Révolution se méfiant de l'action des gouvernements de l'Europe,
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d'une Europe des princes. Comme l'aristocratie sert à caricaturer la noblesse, la diplomatie traduit le dédain à l'égard d'une pratique de la ruse, de la mauvaise foi, du mensonge, du secret. Pourtant, la diplomatie et le diplomate se sont imposés dans le langage cou- rant pour désigner une mission au service de l'État, et ces termes ont été repris dans un grand nombre de langues. À partir de là, une image de la diplomatie se dégage, assimilée à une forme d'élé- gance politique, un peu fragile, toujours ambiguë, nourrie de formes, de conventions et de codes, qu'évoqué bien la silhouette du Norpois de Marcel Proust : « Norpois sait bien que les conventions de la diplomatie, comme celles de la mondanité, mobilisent et restituent de purs signes sous les significations explicites employées », note Gilles Deleuze dans Proust et les Signes.
Remontons le temps. Dans le monde où le latin servait de langue universelle, l'envoyé d'un souverain fut d'abord nommé orator, et cela souligne son rôle de porte-parole qui doit convaincre, par son éloquence, un interlocuteur rétif ou ennemi. L'« ambassa- deur » et son ambassade au contraire évoquent une mission solen- nelle et publique, et la pratique historique commença à distinguer l'ambassadeur du simple envoyé ou de l'agent. Le terme général serait plutôt « négociateur », mettant en valeur cette négociation qui permet de ramener la paix ou la concorde.
Contrairement à une vision aimable de la diplomatie, à l'ori- gine, négocier est dangereux, et la négociation fait courir des risques, ceux qui marquent par définition toute initiative tendant à restaurer le dialogue entre princes, entre États, entre nations. Et le danger est d'autant plus grand dans les périodes où règne la loi du plus fort. Dans un monde de violence, l'envoyé d'un prince voisin, souvent ennemi, semble une provocation. La réflexion autour de la diplomatie intègre ce risque multiforme. Dans l'Ambassadeur, publié en 1603, le premier en français des nombreux livres consa- crés aux fonctions de l'ambassadeur, Jean Hotman souligne que la personne de celui-ci est « sainte, sacrée et inviolable ». S'il n'y a pas toujours de vengeance humaine en cas d'injure, il faut redouter au moins la punition de Dieu. L'auteur évoque comme cas d'école l'assassinat en 1541 d'un agent de François Ier à Constantinople, Antonio Rincôn, alors qu'il traverse la Lombardie, et cet attentat sert à expliquer la guerre que le roi de France déclare à Charles Quint
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en 1542. L'envoyé officiel doit donc être protégé, et le passeport qu'il reçoit est utile, mais est-il suffisant ? Un large débat naît autour des immunités dont bénéficie le négociateur, de leur nature et de leur extension. Les auteurs qui se penchent sur cette délicate ques- tion s'interrogent en particulier sur les droits que peuvent avoir les serviteurs de l'ambassadeur, toujours tentés par des débordements et souvent au cœur des querelles. De façon paradoxale, l'homme venu pour négocier est ainsi souvent à l'origine d'incidents, que nous qualifions de « diplomatiques » aujourd'hui, des événements, inattendus ou au contraire médités, souvent nés de la vie quoti- dienne au sein d'une société étonnée de recevoir un étranger. Tout l'art politique tend à se nourrir de tels faits, parfois anodins, pour rompre une discussion, ou bien pour faire monter les enchères. Au XVIIe siècle, par exemple, la diplomatie de Louis XIV utilise de tels incidents pour donner encore un peu plus de lustre à la Couronne de France, ou pour imposer son propre rythme à des négociations, tout en dissimulant avec soin ses propres interventions contre le droit des gens, ainsi l'enlèvement de personnalités gênantes.
Se mêler des affaires intérieures du pays où il séjourne
Le risque vient aussi de l'ambassadeur lui-même. Il est tenté de se mêler des affaires intérieures du pays où il séjourne, et, pour- quoi pas, d'utiliser les mécontentements pour attiser des révoltes et des résistances, et ainsi affaiblir le souverain avec lequel il discute. La culture des Temps modernes utilise trois exemples de l'époque d'Elisabeth d'Angleterre. En 1571, John Leslie, évêque de Ross et am- bassadeur de Marie Stuart, est emprisonné, car il est accusé d'avoir fomenté des rébellions en Angleterre et d'avoir traité avec des enne- mis de la reine. Il aurait ainsi perdu tous les privilèges liés à sa fonc- tion, mais, en 1573 , Elisabeth fait mettre l'évêque en liberté. En 1584, la reine ordonne aussi à l'ambassadeur d'Espagne, Bernardino de Mendoza, de sortir d'Angleterre ; il est lui aussi accusé d'avoir conspiré pour introduire des forces étrangères dans le royaume et pour ôter à la reine sa couronne. L'ambassadeur proteste, répond
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qu'il n'est pas né pour troubler des pays, mais pour les conquérir, mais doit quitter l'Angleterre. En 1587, Chasteauneuf, ambassadeur d'Henri III, est soupçonné de s'être mêlé à une nouvelle conspira- tion, mais il est difficile de savoir s'il est coupable ou victime. Il est appelé au conseil, admonesté, mais il ne répond à aucune des accu- sations lancées contre lui. Jean Hotman met en garde contre une telle tentation du complot : « Or mentir, tromper, trahir, attenter à la vie d'un Prince souverain, lui faire révolter ses sujets, lui voler et troubler son État, mêmement en temps de paix, et sous titre d'amitié et d'al- liance, est directement contre le commandement de Dieu, contre les lois de nature et des gens : c'est violer la foi publique, sans laquelle la société humaine, et enfin cette masse du monde se dissoudrait... » L'ambassadeur qui trahit ou qui informe un autre prince cons- titue aussi un danger et là, la punition ne se fait guère attendre.
Girolamo Lippomano, après une active carrière d'ambassadeur de Venise en Europe, est désigné comme « bayle » (ambassadeur) à Constantinople en 1590, mais il est bientôt soupçonné d'avoir trans- mis des informations à l'Espagne. Un dignitaire de la Sérénissime se
•rend à Constantinople en 1591 et force Lippomano à s'embarquer avec lui. Lorsque le navire qui les transporte s'approche de la lagune, Lippomano tombe à l'eau et meurt. Accident, suicide ou assassinat ? En tout cas, la République n'a pas à faire le procès de son envoyé.
Un autre risque, moins grave, et plus familier, apparaît avec le temps : l'ambassadeur représente un prince et il finit par se prendre pour un prince, mais ce risque est surtout évoqué à partir du moment où la fonction de négociateur est bien établie, faite de représentation du souverain et de négociation au nom de ses inté- rêts et de ceux de ses sujets. François de Callières, habile négocia- teur, devenu secrétaire de Louis XTV, publie, en 1716, De la manière de négocier avec les souverains, et il dénonce volontiers cette vanité maladroite : « Ces négociateurs novices s'enivrent d'ordinaire des honneurs qu'on rend en leur personne à la dignité des maîtres qu'ils représentent, semblables à cet âne de la fable, qui recevait pour lui tout l'encens qu'on brûlait devant la statue de la Déesse qu'il portait.
Cela arrive surtout à ceux qui sont employés par un grand prince, auprès d'un prince inférieur en puissance ; ils mêlent dans leurs dis- cours des comparaisons odieuses et des menaces indirectes qui lui font trop sentir sa faiblesse, et qui ne manquent guère de leur attirer
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son aversion ; et ils ressemblent plutôt à des hérauts d'armes qu'à des ambassadeurs, dont le but principal doit être d'entretenir une bonne correspondance entre leur maître et les princes vers lesquels ils sont envoyés, et qui ne doivent leur représenter sa puissance que comme un moyen de maintenir ou d'augmenter la leur, au lieu de s'en servir à les abaisser et à exciter leur ressentiment et leur jalousie. »
Ainsi, en raison même de tous ces risques, longtemps, dans l'organisation complexe de l'Europe, un prince ou une république ne ressentit pas le besoin d'avoir des représentants auprès des autres princes. Longtemps aussi, l'Europe s'est référée à des autorités à caractère universel, l'empereur et le pape, l'empereur héritant du prestige de la Rome antique, le pape se faisant l'interprète du Dieu unique. Tous deux avaient les moyens d'imposer, du haut de la pyramide du monde chrétien, une forme d'arbitrage. Une telle situation évolue quand l'Europe s'ouvre au monde et découvre de nouveaux horizons, lorsque la chrétienté se fracture en une Europe catholique et une Europe protestante au XVIe siècle, quand le rêve de la monarchie universelle se heurte à la réalité d'États dynas- tiques. De grandes puissances se dégagent en effet autour de « mai- sons » souveraines, s'appuyant sur des formes plus modernes d'État.
Le changement des acteurs sur le théâtre de l'Europe, pour reprendre une métaphore du XVIIe siècle, conduit à une mutation de leurs rapports et exige des formes nouvelles de dialogue.
La diplomatie s'est ainsi fortifiée du Moyen Âge à l'époque moderne, même si, pour comprendre ce que furent alors l'émer- gence et l'épanouissement d'un art de la négociation, il est tou- jours nécessaire aussi de remonter aux sources antiques des concep- tions juridiques ou des pratiques politiques. Dans l'Italie médiévale, mosaïque d'États princiers et de républiques urbaines, dans le laboratoire italien de la vie et de la pensée politiques, l'Europe a trouvé à la fin du Moyen Âge, des modèles diplomatiques : celui de l'Église, avec les légats et les nonces, mais aussi ceux de Venise ou de Florence. C'est en Italie que la diplomatie a inventé des idées comme celle d'équilibre. Et les conciles rassemblèrent des délégations venues de l'Europe entière, préfigurant les futurs congrès diplomatiques. Cette élaboration fait naître des interroga- tions sur le rôle et l'action des négociateurs, avec la conscience plus ou moins claire que la tâche de l'ambassadeur a une singula-
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rite qui nécessite des précautions infinies et qu'elle établit une relation originale et cruciale entre d'un côté un homme, et d'un autre côté une société, un État, un prince.
À côté des ambassades extraordinaires, destinées à présenter des compliments à l'occasion d'une naissance princière ou à mar- quer la reprise des relations normales entre d'anciens ennemis, à côté des missions ponctuelles pour préparer une paix, l'idée naît aussi qu'il est utile pour une grande puissance d'avoir à l'étranger des représentants permanents. Rome s'impose ainsi comme une capitale diplomatique, car les pays catholiques doivent y régler les affaires ecclésiastiques qui les concernent. En Suisse, il s'agirait plutôt de recruter des mercenaires. On ne néglige pas d'avoir aussi des représentants auprès du Grand Seigneur, le sultan de Constan- tinople, pourtant volontiers désigné comme l'ennemi commun de la chrétienté. Les États qui peuvent financer une telle représenta- tion sont heureux de disposer d'un réseau d'ambassadeurs, qui rappellent aussi avec vigueur leur puissance. L'Espagne, à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe siècle, manifeste sa prépondérance par une telle présence diplomatique et les représentants du roi catho- lique, bien pourvus en argent, se mêlent des affaires intérieures des pays où ils séjournent. Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, les envoyés de Louis XIV parlent haut et fort, un peu partout en Europe, et n'hésitent pas à intervenir en menaçant ou en corrom- pant. Au XVIIIe siècle, la diplomatie anglaise à son tour impose son omniprésence et sa vision d'un équilibre politique.
Pour répondre aux guerres européennes, presque perma- nentes, en particulier au XVIIe siècle, l'idée s'impose que les belli- gérants doivent négocier aussi en permanence : on fait la guerre en été, on négocie la paix pendant l'hiver. Ce besoin conduit à une meilleure organisation du travail diplomatique, à une exigence nouvelle en matière de négociation. Les gouvernements ressentent la nécessité d'avoir à leur tête des hommes capables de comprendre l'Europe dans toute sa complexité : Louis XIII fait appel à Richelieu et Anne d'Autriche conserve près d'elle un cardinal issu de la diplomatie pontificale, Jules Mazarin. En France, un département ministériel se structure autour du secrétaire d'État des Affaires étrangères : au temps de Louis XIV, il dispose d'archives bien clas- sées, et Colbert de Torcy crée une académie politique pour former
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de futurs secrétaires d'ambassade, qui étudient les papiers de leurs prédécesseurs pour apprendre le métier. La négociation sécrète des méthodes nouvelles : le diplomate reçoit, en partant, des instructions de plus en plus précises et complètes, qui décrivent la situation du pays où il se rend, dessinent la nature de son action, indiquent les concessions qu'il peut faire ou les prétentions qu'il doit afficher.
Une fois sur place, il entretient une correspondance régulière, secrète, car chiffrée, et à son retour, il prépare parfois une relation de sa mission, ainsi à Venise. En Angleterre, les ambassadeurs publient volontiers, à partir de la fin du XVIIe siècle, la description du pays qu'ils ont exploré. Tous ont le devoir d'informer leur gouverne- ment et se font honnêtes espions, payant des informateurs pour ras- sembler, telle une reine des abeilles, des nouvelles sans se com- promettre.
Des moments clés
de l'histoire européenne
Les congrès de paix deviennent des moments clés de l'his- toire européenne : celui de Westphalie aboutit à la paix dans le Saint Empire en 1648, celui d'Utrecht à partir de 1712 redessine l'Europe après les guerres de Louis XIV et la difficile succession d'Espagne. La plupart des souverains européens envoient alors des plénipotentiaires pendant que les opérations militaires continuent.
Les discussions durent longtemps, parfois plusieurs années, et donnent souvent l'impression de s'enliser. De tels rassemblements permettent néanmoins d'examiner tous les litiges qui empoisonnent la vie de l'Europe et servent à redessiner sa carte politique, en tenant compte des forces en présence et des recompositions après un grand conflit. Le congrès annonce, symbolise, favorise la paix, et une paix globale.
Les conseils en matière de négociation se font de plus en plus sophistiqués. Si l'ambassadeur représente son souverain, il doit affronter aussi un autre prince. Et s'il est déjà un double de son souverain, Callières lui conseille de se couler encore dans la personnalité du prince auprès duquel il était envoyé : « Quelque
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élevés que soient les princes, ils sont hommes comme nous, c'est- à-dire sujets aux mêmes passions, mais outre celles qui leur sont communes avec les autres hommes, l'opinion qu'ils ont de leur gran- deur, et le pouvoir effectif qui est attaché à leur rang leur donnent des idées différentes de celles du commun des hommes, et il faut qu'un bon négociateur agisse avec eux par rapport à leurs idées, s'il veut ne se pas tromper. Il faut donc qu'il se dépouille en quelque sorte de ses propres sentiments pour se mettre en la place du prince avec qui il traite, qu'il se transforme, pour ainsi dire en lui, qu'il entre dans ses opinions et dans ses inclinations, et qu'il se dise à lui-même après l'avoir connu tel qu'il est, si j'étais en la place de ce prince avec le même pouvoir, les mêmes passions et les mêmes préjugés, quels effets produiraient en moi les choses que j'ai à luy représenter ? » Callières écrit aussi : « C'est un des plus grands secrets de l'art de négocier que de savoir, pour ainsi dire, distiller goutte à goutte dans l'esprit de ceux avec qui on négocie les choses qu'on a intérêt de leur persuader. » L'art de négocier suppose donc une mobilisation de toutes les subtilités de l'intelligence et de l'intui- tion.
Certes, les hommes de guerre marquent plus leur temps que les hommes de paix. Wallenstein, Turenne ou Condé font plus rêver que Trauttmannsdorff, le « Mazarin de l'Empire », négociateur impérial à Munster, et même que Mazarin lui-même. Mais l'histo- rien doit contribuer à réhabiliter l'effort multiforme de paix et saluer ce souci tenace d'exprimer une harmonie entre les puissances, cette volonté de négocier toujours et partout qui marque aussi les sociétés anciennes, cet idéal de concorde, d'unité, de paix, que les misères de la guerre finissent par faire oublier. N'est-ce pas une nouvelle perspective qui s'ouvre ? L'Europe des Temps modernes semble avoir été fragilisée par des guerres incessantes. Une inter- prétation générale de l'histoire européenne a insisté sur l'avance technologique qu'a permise ce climat de rivalité permanente entre les États. N'est-il pas possible d'avancer que l'Europe chrétienne a aussi inventé les moyens de limiter et de surmonter les conflits, une langue politique commune qui est la diplomatie, et des mé- thodes pour imposer le dialogue et un idéal de paix malgré l'affron- tement des intérêts et des ambitions ? L'émulation a été un fait constructif, car elle a su trouver ses limites.
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La paix est, bien sûr, depuis l'Antiquité au centre de la réflexion politique, mais, à l'époque moderne, elle suscite trois grands genres littéraires. Des traités juridiques ébauchent les prin- cipes d'un droit des gens, lui-même esquisse du droit internatio- nal, et ces écrits se nourrissent des traités de paix signés à travers les âges. Des ouvrages tentent aussi de définir le parfait ambassa- deur, nous l'avons vu. Le bon négociateur est un oiseau rare : comment le trouver ? Dans quel milieu : la cour, l'armée, le clergé, la magistrature ? Quelles doivent être sa formation et ses qualités ? Enfin, des écrivains essaient d'imaginer des projets pour rendre la paix perpétuelle et une telle réflexion suscite des polémiques ou des dialogues intellectuels fructueux, parfois par-dessus les géné- rations : l'abbé de Saint-Pierre, dans son Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe, de 1713, renvoie au dessein européen que Sully a prêté à Henri IV, et tente d'intéresser Leibniz ; Rousseau ana- lyse plus tard le projet de Saint-Pierre, et Kant reprend à son tour ce thème.
L'évolution historique apparaît plus nettement : la fonction d'ambassadeur, exceptionnelle, éclatante et spectaculaire, mais ris- quée, s'est transformée en une carrière brillante, au sein d'institu- tions mieux structurées et avec des pratiques bien définies.
Au XVIIIe siècle, la figure de l'ambassadeur s'impose enfin comme un véritable modèle social : son travail s'avère certes crucial pour maintenir la paix en Europe, mais son mode de vie incarne aussi à merveille les valeurs qui fascinent la société des Lumières, car il mêle la maîtrise du langage et des gestes, la politesse des cours, le faste de l'apparence, le cosmopolitisme des relations, le goût des voyages. S'il en faut une preuve, il suffit de rappeler qu'une ambassade sert de premier pas vers le gouvernement : en France, Bernis, Choiseul et Vergennes ont été ambassadeurs avant d'être principaux ministres. Un jeune ambitieux cherche à s'immis- cer dans l'entourage d'un diplomate pour partir à l'étranger et se faire remarquer des ministres du roi : le jeune Arouet tente ainsi sa chance et Jean-Jacques Rousseau est secrétaire d'un ambassadeur à Venise. La professionnalisation de cette carrière diplomatique contribue encore à fixer les règles de l'art diplomatique.
Les idées politiques évoluent en parallèle. D'intenses négo- ciations permettent à l'Europe moyenne de trouver son point d'équi-
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libre, depuis les Provinces-Unies jusqu'au royaume de Naples et, autour de cet axe médian, des puissances s'observent : Espagne, France, Royaume-Uni, Prusse, Autriche, Russie. Ainsi l'équilibre devient un idéal politique en Europe et l'objet d'une réflexion, à la fois théorique et pratique, comme une référence commune dans le monde des négociateurs. Un tel équilibre peut rendre la paix, cette nécessité pour l'Europe, durable, sinon perpétuelle. Néanmoins, aucune institution n'existe qui aurait les moyens d'assurer l'équilibre ou la paix perpétuelle. C'est la somme des diplomaties européennes, l'addition des négociations et le travail des professionnels de la paix qui sont peut-être capables d'assurer ces équilibres, même éphé- mères. Et ils s'appuient sur une célébration de la paix destinée à remplacer, ou au moins à gommer, les idéaux guerriers qui ont été l'armature même de la société et de la civilisation occidentales jus- qu'alors.
Pour assurer un tel équilibre, la négociation limite les ambi- tions des princes. Cette modération de leurs ambitions se fonde sur des principes solides : de bons procédés entre les souverains, des interventions militaires organisées et limitées, une diplomatie de cabinet, le maintien des principes de la vieille Europe et du droit historique. Mieux, les princes eux-mêmes sont instrumentali- sés par les négociateurs : le duc de Savoie obtient en 1713 la cou- ronne de Sicile, puis doit l'abandonner et se contenter de celle de Sardaigne ; le duc de Lorraine doit abandonner la terre de ses pères pour devenir grand duc de Toscane et avoir le droit d'épouser l'ar- chiduchesse Marie-Thérèse d'Autriche. La société des princes se sauve à ce prix par des échanges et des partages de souverainetés.
Un directoire européen naît ainsi, composé d'un tout petit monde de princes, de ministres et d'ambassadeurs, qui sanctifie le secret. La diplomatie a le goût du mystère jusqu'à la caricature, et c'est aussi un trait de la vie politique, culturelle, intellectuelle du temps - que l'on songe à la franc-maçonnerie. Ces constructions diplomatiques permettent de proposer des politiques de rechange pour préparer toute surprise. Le renversement des alliances montre que de telles précautions sont utiles : en 1756, la France, qui a engagé un rapprochement très secret avec l'Autriche de Marie- Thérèse, se retrouve brutalement isolée quand son allié, Frédéric II de Prusse, change de camp et signe un traité avec Londres. Louis XV
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n'a plus comme solution que de mener vite à son terme l'alliance franco-autrichienne, véritable révolution diplomatique en Europe.
Le mystère et la curiosité conduisent aussi à faire confiance à des aventuriers, comme le chevalier d'Éon en France, à utiliser des sol- dats audacieux pour des aventures politiques, ainsi le maréchal de Belle-Isle ou La Fayette. Louis XV a même élaboré une diplomatie parallèle, le Secret du roi, qu'il dissimule à ses propres ministres. A contrario, des princes ou des rois sont méprisés ou abandonnés comme des aventuriers : Louis XV ne soutient guère son propre beau-père, le roi Stanislas de Pologne, et reste prudent face à l'aven- ture du prince Charles-Edouard Stuart en Ecosse.
Mais, dans la sphère politique, une véritable opinion pu- blique européenne est née dès la seconde moitié du XVIIe siècle, et elle réagit aux événements, aux initiatives des princes, aux rumeurs qui circulent dans les cours, aux nouvelles que répandent les gazettes et les nouvelles à la main, et elle tente d'exposer au grand jour le secret des cabinets. Le cercle étroit des élites poli- tiques européennes ne laisse pas indifférent, devenant même la cible de bien des critiques. Voltaire ironise, lorsqu'il écrit, dans une lettre de 1716, à Jean-François Lériget de La Paye : « Au reste, je suis charmé que vous ne partiez pas si tôt pour Gênes [...] Ne res- semblez point aux politiques errants qu'on envoie de Parme à Florence, et de Florence à Holstein, et qui reviennent enfin ruinés à Paris pour avoir eu le plaisir de dire : le roi mon maître. » L'analyse de Rousseau se fait plus systématique et acerbe : » Enfin chacun voit assez que les Princes conquérants font pour le moins autant la guerre à leurs sujets qu'à leurs ennemis et que la condi- tion des vainqueurs n'est pas meilleure que celle des vaincus. » Mais ce texte n'est publié qu'en 1782, après sa mort.
Et, en définitive, la célébration de l'équilibre et l'exaltation de la diplomatie servent aussi à cacher les appétits des grandes puissances et leurs arrangements secrets. Car, derrière une stabilité apparente, l'Europe est marquée par l'émergence de la Prusse, qui s'appuie sur un État militaire, et de la Russie, qui compte sur son immense armée et ses vastes territoires. La diplomatie doit recher- cher des combinaisons savantes pour sauver l'héritage du passé et les négociations tiennent compte d'une politique du fait accompli.
Les partages de la Pologne en sont la forme la plus cynique : les
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conflits pour un moulin ou pour un village ne sont plus qu'un souvenir, puisqu'il s'agit désormais de répartir à l'est de grands ter- ritoires et des millions d'habitants, sans tenir compte ni de la longue histoire d'un État, ni de la forte identité d'une société.
Pour arriver à leur fin, les princes ont de plus en plus la ten- tation de mobiliser derrière eux les peuples qu'ils gouvernent.
Mais, en même temps, les peuples eux-mêmes se reconnaissent le droit de ne plus être traités comme des troupeaux de moutons.
L'Europe des rois voit naître des nations, et d'abord ces États-Unis d'Amérique en révolte contre le roi d'Angleterre. L'art de négocier doit réagir et s'adapter, mais, en réalité, le temps des révolutions le condamne à se métamorphoser, au moment même où il trouve son nom et devient « diplomatie ».
• Lucien Bély est professeur d'histoire moderne à l'université Paris-IV Sorbonne. Il est l'auteur, notamment, de : Espions et ambassadeurs au temps de Louis XIV (Fayard, 1990), la Société des princes : XV^-XV/IF siècles (Fayard, 1999) et tes Relations inter- nationales en Europe : XVIIe et XVIIIe siècles (3e éd., PUF, 2001) ; il a également diri- gé, en collaboration avec Isabelle Richefort, l'Invention de la diplomatie (PUF, 1998) et l'Europe des traités de Westphalie : esprit de la diplomatie et diplomatie de l'esprit (PUF, 2000).