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Academic year: 2022

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HAL Id: tel-00219751

https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00219751

Submitted on 27 Jan 2008

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Ces Messieurs du Havre. Negociants, commissionnaires et armateurs de 1680 a 1830.

Edouard Delobette

To cite this version:

Edouard Delobette. Ces Messieurs du Havre. Negociants, commissionnaires et armateurs de 1680 a 1830.. Histoire. Université de Caen, 2005. Français. �tel-00219751�

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UNIVERSITE DE CAEN/BASSE-NORMANDIE.

U.F.R. d’HISTOIRE.

ECOLE DOCTORALE LITTERATURES, CULTURES et SCIENCES SOCIALES.

DOCTORAT de l’UNIVERSITE de CAEN.

Filière doctorale : Histoire et Civilisations.

Spécialité : Histoire des mondes modernes. Histoire du monde contemporain (Arrêté du 25 avril 2002).

CES « MESSIEURS DU HAVRE ».

NEGOCIANTS,

COMMISSIONNAIRES et ARMATEURS de 1680 à 1830.

Edouard DELOBETTE.

Thèse de doctorat de IIIe cycle préparée sous la direction de Monsieur le Professeur André ZYSBERG, soutenue à l’Université de Caen le samedi 26 novembre 2005 à 14 heures.

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L’avenir est au silence et à la lenteur.

Denis de Rougemont.

(4)

SOMMAIRE

VOLUME 1

Pages

SOMMAIRE 2

AVANT-PROPOS 6

INTRODUCTION 8

ANALYSE des SOURCES et METHODOLOGIE 17

SOURCES MANUSCRITES et IMPRIMEES 41

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES 66

1.LE POSITIONNEMENT DU NEGOCE DANS LE SYSTEME ATLANTIQUE

Pages

1.1.NEGOCE, CAPITALISME MERCANTILE ET ECONOMIE-MONDE 106 1.1.1.L’Espace, le centre, les périphéries 106 1.1.2.La fonction capitaliste du grand commerce 111 1.1.3.Les grandes phases du Système atlantique français 129

1.2.UN MILIEU D’AFFAIRE TRES EUROCENTRE 138

1.2.1.L’aire commerciale havraise : une étude de cas 138 1.2.2.Des marchés hiérarchisés et densément reliés 149

1.2.3.Un pôle marchand international 171

1.3.LES PERIPHERIES DU SYSTEME ATLANTIQUE ASSUJETTIES 229 A LA DIVISION INTERNATIONALE DU TRAVAIL

1.3.1.Le négociant aménage l’espace 229

1.3.2.Marges ignorées, marges convoitées 268

1.3.3.Typologie de l’aire atlantique 273

(5)

2.OBSERVER, ANALYSER, RECOMPOSER LES TRAFICS (1680-1720)

Pages 2.1.TRAFICS MARCHANDS ET GUERRES MARITIMES A LA

FIN DU REGNE DE LOUIS XIV 307

2.1.1.Etat des lieux de la flotte marchande 307

2.1.2.Les armements en course 313

2.1.3.Le commerce de guerre 341

VOLUME 2

2.2.LE COMMERCE A MONOPOLE AU HAVRE 355

2.2.1.Les compagnies privilégiées de la fin du XVIIe siècle 355

2.2.2.Les effets du « Mirage espagnol » 366

2.2.3.Faire le lit du négoce : de la Compagnie Royale du Sénégal

à la Compagnie des Indes 387

2.3.LA REMISE EN CAUSE DES TRAFICS SECULAIRES 409

2.3.1.Les mutations décisives du secteur terreneuvier 409 2.3.2.Le cabotage interprovincial de redistribution 440 2.3.3.Les riches heures du trafic marseillais et ibérique 450

3.« L’AMERICANISATION » DU GRAND COMMERCE (1720-1792)

Pages 3.1.LE RECENTRAGE DES AFFAIRES SUR LE

DOMAINE D’OCCIDENT 501

3.1.1.Le temps de l’expérimentation 501

3.1.2.Le lent démarrage des armements négriers 513 3.1.3.Une stratégie de coordination : la Droiture 535

3.2.L’EXPANSION COMMERCIALE ATLANTIQUE 562

3.2.1.L’affirmation des nouvelles concurrences 562

3.2.2.Les voies de l’expansion 594

3.3.DE L’APOGEE NEGRIER A L’EFFONDREMENT

DES ECHANGES 651

3.3.1.Comprendre l’apogée négrier 651

3.3.2.Les marchés périphériques de la traite négrière 694 3.3.3. « Je désirerois être fabricant de rubans » 711

(6)

VOLUME 3

4.DES FRENCH WARS A LA RECONQUÊTE DES MARCHES (1793-1830)

Pages

4.1.LE NEGOCE ET LES FRENCH WARS 736

4.1.1.« Business as usual » 736

4.1.2.Le commerce aléatoire 777

4.2.L’APORIE DES ECHANGES 805

4.2.1.La restauration manquée du Système atlantique 805 4.2.2.« Ne faites rien avec l’Angleterre » 849 4.3.CREATIVITE NEGOCIANTE CONTRE VIEUX DEMONS 888

4.3.1.Le retour des mirages antillais 888

4.3.2.Les nouvelles aires commerciales 972

4.3.3.Le bilan de 1830 1026

VOLUME 4

5.S’IMPOSER DANS LE SYSTEME ATLANTIQUE

Pages

5.1.S’ETABLIR EN SON COMPTOIR 1043

5.1.1.Le comptoir 1043

5.1.2.Les structures de la maison de commerce 1068

5.1.3.La question du crédit bancaire 1119

5.2.PENSER UNE STRATEGIE DE FILIERE 1164

5.2.1.L’acquisition d’information 1164

5.2.2.Les modes opératoires de base 1199

5.2.3.Les extensions sectorielles possibles 1273

(7)

VOLUME 5

Pages

5.3.MAÎTRISER LES MARCHES ATLANTIQUES 1348

5.3.1.Penser l’expédition 1348

5.3.2.Les transactions 1403

5.3.3.Les stratégies de résilience commerciale 1512

VOLUME 6

6.NEGOCIANTS, TERRITOIRES ET SOCIETES

Pages

6.1.DYNAMIQUE CAPITALISTE ET STRUCTURE SOCIALE 1649 6.1.1.La « machine à fabriquer le crédit » 1649

6.1.2.Radioscopie du milieu négociant 1755

6.1.3.Les structures sociales 1813

VOLUME 7

6.2.NEGOCES ET POUVOIRS 1901

6.2.1.Le contrôle socio-économique local 1901

6.2.2.Structures et objectifs de la représentation négociante 1976 6.2.3.L’action politique, extension de l’élévation

socio-économique ? 2033

VOLUME 8

CONCLUSION 2218

LISTE DES FIGURES 2241

LISTE DES TABLEAUX 2246

DOCUMENTS ANNEXES 2253

INDEX 2483

(8)

AVANT-PROPOS

Il m’est très agréable de dresser ici l’inventaire du Grand Livre des dettes dont ce travail d’histoire économique et sociale consacré au négoce havrais est d’abord et avant tout redevable1. J’exprime en premier ma reconnaissance envers Madame de Coninck et Messieurs Westphalen-Lemaître et Lefèvre-Toussaint du Havre qui m’ont gracieusement autorisé la consultation de leurs archives familiales. Je remercie très chaleureusement Monsieur Alain de Mézerac actuel propriétaire du château de Canon-Mézidon, l’un des descendant du philanthrope Elie de Beaumont, l’avocat du malheureux père Calas, pour m’avoir accordé l’autorisation de consulter dans ce site exceptionnel le Grand-Livre du négociant Michel- Joseph Dubocage de Bléville, à Monsieur Jacques Guérout descendant du négociant Jean Marc Belot du Havre et Monsieur Alain Rivier de Corseaux en Suisse, descendant du négociant Jean Théodore Rivier. Ma reconnaissance s’adresse également à Messieurs Nicolas Stettler des Archives économiques suisses de Bâle, Alphonse Henry et Antoine Wasserfallen de l’American Bevaix Center de Bevaix en Suisse où sont conservées les archives Borel frères, Monsieur Aimery Caron, consul de France sur l’île de Saint-Thomas pour m’avoir fait parvenir de précieuses informations sur les armateurs de cette île impliqués dans la traite négrière illégale au XIXe siècle. Il serait d’une noire ingratitude de ne pas témoigner ici du soutien permanent apporté par Monsieur le pasteur Denis Vatinel du Consistoire de Royan, reconnu unanimement comme l’éminent spécialiste du Protestantisme de Normandie. Je lui dois les très nombreuses informations présentées dans le texte sur les négociants réformés du Havre.

Je tiens à exprimer aussi ma gratitude envers l’inlassable patience de ma famille, de Messieurs Claude Briot, président du Centre Havrais de Recherche Historique2 et Laîné, conservateur en chef de la Bibliothèque municipale de Dieppe, les nombreux conservateurs des dépôts d’archives étrangères, des Archives Départementales de la Seine-Maritime, des Archives municipales, des Bibliothèques municipale et universitaire du Havre, tout particulièrement Madame Delphine Salmon chargée du Prêt-inter-bibliothèques. Madame Baglione conservatrice des collections du Museum d’Histoire naturelle du Havre, Madame la

1 Le titre reprend l’expression de Françoise Doray « Ces messieurs du Havre » employée dans « Les Havrais, la mer, la terre à la veille de la crise révolutionnaire », in Annales de Normandie, mars 1989, n° 1, p. 37-48.

(9)

Directrice des Archives Départementales du Morbihan qui a accepté la réalisation des microfilms successifs d’une partie du fonds Delaye-Lamaignère. Je tiens à les remercier de leur contribution à ce travail en ayant toujours tenu à satisfaire mes multiples exigences de chercheur. J’assure également Monsieur Raymond Dartevelle, directeur de la Fondation pour l’Histoire de la Haute Banque de Paris, de ma dette envers lui pour m’avoir libéralement facilité l’avancée des recherches parmi les archives bancaires de la Fondation. Je tiens à mentionner les grandes compétences généalogiques et historiques de Madame et Monsieur Rossignol, Messieurs E. Boëlle et P. Baudrier de l’association Généalogie et Histoire de la Caraïbe, ainsi que les interventions salutaires de Monsieur Philippe Lucas de l’Académie de Rouen pour déterminer les choix de logiciels et maintenir en état l’indispensable outil informatique.

La liste des nombreuses autres personnes croisées dans cette aventure serait trop longue à exposer ici mais je tiens à leur exprimer combien les échanges se sont révélés fructueux, notamment avec Hervé Chabannes, Nzenga Sebinwa, Eric Tuncq et Xavier Le Bodo dont je les remercie d’avoir accepté de me laisser consulter leurs travaux. Je remercie tout particulièrement Madame Sylvia Marzagalli, Messieurs Pierre Ardaillou, Jacques Bottin, Paul Butel, Philippe Manneville, Didier Poton, Eric Saunier, Eric Wauters d’avoir pris le temps de m’écouter et de me prodiguer leurs conseils et encouragements. Je voudrais enfin m’acquitter de ce devoir en présentant ma reconnaissance à Monsieur le professeur Michel Zylberberg de s’être intéressé aux progrès de mes recherches ainsi qu’à Monsieur Werner Marzi professeur honoraire d’Histoire Moderne et de philologie de l’Université Johannes Gutenberg de Mayence pour son aide et ses remarques sur les correspondances négociantes havraises du XVIIIe siècle rédigées en Allemand. J’exprime maintenant à Monsieur le professeur André Zysberg toute ma gratitude pour avoir constamment veillé « à bon sauvement » sur l’avancement de la thèse. Ses conseils comme sa confiance se sont toujours avérés un constant encouragement à faire aboutir l’entreprise jusqu’à son terme.

2 On renvoie à propos du CHRH et de ses constants efforts pour diffuser l’information historique locale au Havre aux remarques de G. Thuillier et J. Tulard, Les écoles historiques, Paris, PUF, 1993, 2e éd., p. 99-102.

(10)

INTRODUCTION

Tante Alexis : -Dalton, quel est le secret d’un grand scénario ?

Dalton Trumbo (scénariste à Hollywood) : -C’est très simple, Lex. 3 actes.

Premier acte, faire grimper un mec dans un arbre ; deuxième acte, le menacer en brandissant un bâton ; troisième acte, le faire redescendre.

Jay Mac Inerney, La fin de tout.

Les milieux négociants des ports de mer de l’Ancien Régime provoquent toujours autant la fascination comme l’interrogation : aventuriers invétérés ou rigoureux décideurs, joueurs ou scrupuleux manieurs d’argent, créateurs de dynasties mercantiles annonçant la bourgeoisie triomphante du XIXe siècle. Le négoce havrais surprend autant par sa rapide ascension socio-économique que par la vigueur de son renouvellement. On ne peut qu’être saisi par son étonnante faculté d’adaptation aux aléas économiques ou politiques, par l’émancipation réussie du milieu négociant depuis la puissante attraction économique rouennaise, sa capacité à saisir en un siècle les nouveaux trafics depuis l’apogée de la pêche terreneuvière à l’essor des importations cotonnières sans oublier entretemps la longue phase du Commerce colonial atlantique.

L’existence d’une solide tradition historiographique française consacrée au grand Commerce maritime du XVIIIe siècle représente à la fois une chance et un atout pour entreprendre l’étude du milieu négociant havrais. Son approche en a été rendue plus aisée par la lecture de grands travaux pionniers portant sur d’autres milieux d’affaires portuaires. On pense ainsi aux négociants négriers nantais méthodiquement abordés par Jean Meyer puis plus récemment par Olivier Pétré-Grenouilleau3, aux puissants réseaux internationaux des

3 Cf, O. Pétré-Grenouilleau, L’Argent de la traite, Paris, Aubier, 1996, p. 390. L’auteur distingue trois phases, l’une marquée par la logique économique du nouveau négociant établi à Nantes devant apparaître entreprenant pour réussir, l’étape suivante entend montrer un négoce plus timoré, attaché à la préservation de ses acquis, de sa

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commissionnaires et armateurs bordelais analysés par Paul Butel, à la percutante enquête des milieux d’affaires marseillais menée par Charles Carrière ou bien encore à la passionnante analyse des remarquables trajectoires du clan Le Couteulx décrite par Michel Zylberberg.

Comment rester indifférent à la magistrale démonstration d’André Lespagnol sur les causes de « l’évasion sociale » des élites du négoce malouin après dominé de manière indiscutable les communautés marchandes des ports du royaume ? En s’éloignant du milieu maritime, nul n’ignore que la question très sensible de la traite négrière alimente en Europe une enrichissante réflexion intellectuelle dans divers domaines depuis le XIXe siècle4. On peut aussi mesurer indirectement la progression comparée des croissances économiques françaises et anglaises à la lueur du négoce du Havre5.

Ce qui importe maintenant, c’est de raconter sans passion ni parti pris l’histoire de l’élévation socio-économique de 1680 à 1830 du milieu d’affaire mercantile havrais essentiellement composé de négociants, d’armateurs et de commissionnaires, autrement dit les « Messieurs du Havre » selon l’expression de Françoise Doray6. On ne souhaite pas écrire ici l’histoire du négoce havrais bâtie dans une approche téléologique, c’est à dire en fonction de ses dénouements, ni sur un récit construit à partir de schémas théoriques mais au contraire en grande partie sur le cheminement individuel ou collectif de négociants attirés par ambition ou par nécessité vers l’élévation socio-économique. Placé de ce fait à la croisée des problématiques d’histoire maritime7, il faut s’interroger sur les éléments qui président à la

position sociale, de son influence. La dernière montre un négoce poussé à s’adapter, à multiplier les types de capitaux socio-économiques pour gravir les marches de l’élévation sociale. En revanche, les aspects économiques du négoce nantais bien connus par les remarquables travaux de Jean Meyer sont occultés de cette progression qui n’est de ce fait pas transposable au cas havrais où tout reste à faire à propos des techniques mercantiles.

4 La traite négrière imprime tellement sa marque dans le subconscient collectif européen qu’elle est évoquée lors des deux siècles suivants en littérature par plusieurs auteurs dont Mérimée, Hugo, par Grieg et Ibsen dans Peer Gynt mais aussi par Jacques Rossi, un rescapé français du Goulag, qui établit lui-même cette analogie avec les conditions de transports de Zeks vers les camps des îles de la mer Blanche (Solovki et autres), cf J. Rossi, Manuel du Goulag, Paris, éd. Le Cherche-midi, 1997, p. 269.

5 Voir le compte-rendu critique d’A. Leménorel sur les travaux de François Crouzet in « « Le paradoxe franco- britannique (XVIIe-XXe siècles) » in L’Information historique, XLIX, n° 5, 1987, p. 197-199, rappelant le rôle marginal des exportations dans la croissance économique anglaise au moins jusqu’aux années 1780.

6 Cf, F. Doray, « Les Havrais, la mer, la terre à la veille de la crise révolutionnaire », in Annales de Normandie, mars 1989, n° 1, p. 37-48.

7 Cf, par exemple la réflexion d’A. Cabantous in Les Citoyens du Large, Paris, Aubier, 1995, p. 13-28 sur l’identité maritime ainsi que ses grandes réserves sur un repli frileux de l’historiographie vers l’Histoire navale.

L’archéologie navale havraise a aussi de beaux jours devant elle avec par exemple l’affaire du vaisseau neuf le Rouen de la Compagnie d’Orient coulé suite à une malveillance en 1669 entre la pointe des Neiges et la pointe du Hoc avec sa cargaison et son armement à la veille de son voyage inaugural pour la Perse. J. Peter, Le port et l’arsenal du Havre sous Louis XIV, Paris, Economica, 1995, p. 73, la construction du Rouen débute au Havre en 1665 par Thomas Esnault pour la Compagnie d’Orient. Les installations et les deux vaisseaux en chantier de cette Compagnie sont rachetés par l’Etat en 1668 qui en fait achever la construction. Il s’agit d’un vaisseau de 3e rang de 850 tx, de 52 canons, monté par un équipage de 280 hommes, commandé par le capitaine Le Magnou.

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dynamique sociale du négoce du Havre au cours du XVIIIe siècle8. Ce mouvement a lui- même pour cadre immédiat un port qui a connu, depuis sa fondation en 1517, une mutation fondamentale de ses activités par l’abandon progressif de sa fonction navale au profit du grand commerce maritime. Une abondante historiographie souligne d’ailleurs toute l’originalité du cas havrais régulièrement « redécouvert » au cours d’approches successives9.

Dès l’Ancien Régime, le destin économique exceptionnel de la bourgeoisie négociante du Havre ne se discute plus10. La même tendance se prolonge tant chez A.E. Borély que dans les études d’Alphonse Martin. C’est avec Philippe Barrey que l’on s’oriente au cours des années 1920 vers les questions économiques touchant principalement au négoce en raison de la puissante prospérité portuaire inconnue jusqu’alors dans l’histoire havraise. On peut ensuite y adjoindre les travaux de l’Ecole coloniale du Havre dirigée par Théodore Nègre11, ainsi que les articles rigoureux du petit cénacle de passionnés d’économie portuaire et maritime constitué juste après la Libération au sein de la revue la Porte océane. Les progrès de l’Histoire quantitative incitent enfin Pierre Dardel à produire une somme statistique inégalée sur les économies portuaires de Rouen et du Havre au XVIIIe siècle. Mais à l’exception des recherches assez avancées de Robert Richard, il restait à entreprendre une étude en profondeur du milieu négociant12.

Le milieu d’affaire havrais doit nécessairement maîtriser tout les éléments indispensables à son élévation, le négoce étant généralement considéré comme un état

8 Cf, O. Pétré-Grenouilleau, « Introduction » in Outre-mers. Revue d’Histoire, SFHOM, 2eme sem. 2002, p. 9,

« Jusqu’ici on s’est très peu demandé qui étaient les négriers, pourquoi ils avaient investi dans la traite, et en quoi la traite avait pu contribuer à orienter leur vie, d’un point de vue économique, politique, culturel et aussi social. »

9 Qu’est-ce que découvrir ? s’interroge Nietzsche dans Humain, trop humain, « Ce n’est pas d’apercevoir le premier quelque chose de nouveau, mais de voir, comme d’un œil neuf, la vieille chose depuis longtemps connue, que tout le monde a déjà vu sans la voir, qui distingue les esprits vraiment originaux. Le premier inventeur est communément ce très banal et inepte fantasque, le hasard. », cité par J. Malaurie, L’allée des Baleines, Paris, Mille et une nuits éd., 2003.

10 Fr. Le Véziel, Origine de la Ville du Havre de Grâce recherchée de différents auteurs curieux et recueillis par François Le Véziel ancien bourgeois natif de la ville, Le Havre, mss, 1733-1734 et J. O. Pleuvri (abbé), Histoire, antiquités et description de la ville et du port de Hâvre de Grâce, 2e éd., Paris, 1769 et ADSM, BIB 7.

A.E Borély, Histoire de la ville du Havre, 2 vol. Le Havre, Lepelletier, 1880-1881, rééd. Bruxelles, 1976, 5 vol.

AMLH, fds. Rév., GG 542, hommage de l’abbé Pleuvri de la part de la municipalité du Havre pour la publication de son Histoire du Havre en 1765. Sur l’histoire urbaine et portuaire voir la synthèse d’A. Corvisier et alii, Histoire du Havre et de l’estuaire de la Seine, Toulouse, 2e éd., 1987.

11 Cf, A. Nicollet, « Théodore Nègre (1899-1994) : un esprit novateur dans l’enseignement technique au Havre » in Cahiers Havrais de Recherche Historique, n° 54, 1995, p. 71-90.

12 Cf, A. Vigarié, « Le Havre et le modèle des ports de marchés » in E. Wauters (dir.), Les ports normands : un modèle ? actes coll. Rouen-Le Havre, 1998, Rouen PU, 1999, p. 43, suggère par exemple la nécessité d’une étude de la bourgeoisie portuaire havraise à propos de son environnement socio-économique au cours du second XIXeme siècle, « sur l’origine des fortunes patriciennes, sur les activités par branches, sur l’écoulement des profits, sur les interventions politiques des grandes figures bourgeoises, car elles ont pris des rôles actifs dans

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nécesairement transitoire car trop instable. L’adaptation est toute aussi impérative au négociant pour ne pas disparaître. La problématique doit alors nécessairement présenter les grandes interrogations liées à cette évolution. Le décor planté a bien sûr pour cadre géographique les rivages et routes océaniques de la trilogie Europe-Afrique-Amérique du

« Système-monde » propre au XVIIIe siècle. Mais le négociant met aussi en relation avec cet espace maritime les régions de production et de consommation des arrière-pays ou hinterlands européens. Il paraît alors judicieux de se demander, au siècle des explorations océaniques et des rivalités coloniales13, des crises politiques ou des révolutions des peuples, si le cadre géographique des opérations mercantiles du négoce havrais connaît des périodes de recomposition des trafics et des routes commerciales.

Les motifs qui poussent des négociants régnicoles ou étrangers à s’établir au Havre suscitent également un intéressant faisceau de questions. Affirmer que le gain, le profit constituent le but premier du négoce est un truisme. Pourtant n’existe–t’il pas d’autres motivations plus profondes, plus ambitieuses qui président aussi à l’établissement marchand ? L’exemple de l’accession du négociant roturier au second ordre par l’acquisition d’une charge anoblissante pourrait tout autant passer pour un puissant levier d’incitation à réussir en affaires. Il serait tout aussi intéressant de s’interroger sur l’existence précoce parmi les familles du négoce de valeurs morales propres à la bourgeoisie du XIXe siècle telles que le travail, l’épargne, la famille, l’instruction. Le rêve d’élévation sociale du négoce est facilité dans sa concrétisation au XVIIIe siècle par l’affirmation du grand commerce colonial, ce que les historiens anglo-saxons appellent le Système atlantique. C’est aussi à l’intérieur de ce cadre qu’il convient de caractériser comment se réalise l’évolution du négoce par sa finalité, ses modalités et ses techniques.

Les modalités nécessitent tout autant un examen approfondi des mentalités négociantes sur des questions aussi diverses que la propriété, la libre-entreprise, les structures du grand commerce atlantique, les capacités d’adaptation et de réaction face aux mutations des techniques mercantiles. Le progrès des nations, qui repose généralement sur la

l’administration, la gestion du port et de la ville ; elles ont participé comme élus à la politique nationale, à l’orientation des législations économiques... »

13 Le cardinal de Richelieu est l’auteur de la formule suivante bien connue : « Il faut avoir des forces de mer proportionnées à l’importance du trafic qui s’entreprend dans le royaume […] mais ce n’est pas l’utilité seule qui l’exige quoique ce motif devrait être suffisant : la sûreté de Sa Majesté et la réputation de sa couronne l’exigent ». Cf, J.P. Le Flem, « L'impact de l'extrême-Occident sur les économies européennes à l'époque Moderne » in L'extrême-Occident, actes coll. Paris-Sorbonne, 1988, Paris, PUPS, 1989, p. 53-63, rapide bilan des nombreux effets provoqués par la découverte puis l’exploitation des Amériques aux XVIe et XVIIe siècles.

E. Taillemite et D. Lieppe (dir.), La percée de l'Europe sur les océans vers 1690-vers 1790, actes coll. de la

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coexistence entre la force et le négoce à l’époque Moderne, confronte inévitablement le

« doux commerce » à l’Etat. C’est pourquoi il faut s’interroger sur leurs relations ambivalentes au Havre. Enfin les monographies sur les milieux d’affaires portuaires soulignent les difficultés d’établissement croissantes des hommes nouveaux du négoce dans les décennies précédant la Révolution française. Comment dans ce cas évoluent les stratégies de consolidation des acquis et de représentation des intérêts de ce milieu d’affaire ? On conçoit aisément que mettre en ordre la dense et riche problématique liée au négoce havrais s’accompagne de la mise en œuvre d’un plan inhabituel qu’il convient de justifier, à commencer par les bornes chronologiques du sujet.

Le choix des dates extrêmes de l’étude peut surprendre : en quoi la décennie 1680 semble-t’elle plus pertinente comme point d’ouverture ? Pourquoi en effet avoir négligé ici les années antérieures du ministériat de Colbert pourtant réputées comme propices à l’essor des négoces portuaires ? La réponse est simple : tant que le « Nord », c’est-à-dire Colbert, reste à la tête du Contrôle général des Finances, le négoce havrais ne veut pas sortir du rôle économique qu’il s’est assigné. Il tient absolument à se démarquer le plus nettement possible des projets mercantilistes contraignants dans lesquels le pouvoir monarchique entend l’employer. Faute de perspective d’évolution intéressante, les armateurs à Terre-Neuve ou au grand cabotage se contentent tout au plus d’encaisser les primes d’incitation aux armements allouées par l’Etat. Les faillites successives des compagnies de commerce à monopole et privilèges confortent d’ailleurs les négociants havrais dans leur stratégie de grande prudence vis-à-vis du colbertisme. Il faut donc s’interroger sur les conditions du « réveil » négociant, sur les conditions d’ensaisissement des nouveaux profits par le négoce lors du « pivot du règne »14, c’est-à-dire le déclenchement des guerres de la fin du règne de Louis XIV lorsque se confirme l’irrésistible basculement général des pôles économiques traditionnels européens en faveur des deux puissances maritimes « montantes »15.

Commission de documentation d'Histoire de la Marine, PUPS, Paris 1997, Revue d'Histoire Maritime, oct. 1997, n° spécial.

14 Cf, J. Meyer, Histoire du Sucre, Paris, 1989, p. 123, sans évoquer au passage le réveil de l’activité économique européenne en Asie à partir de 1680, cette baisse condamne le système des engagés au profit de la

« massification » croissante de la traite négrière à partir de 1680. L’époque des grands ports proto-négriers (La Rochelle, Dieppe) s’achève au profit de nouveaux ports plus riches en capitaux et en entrepreneurs dynamiques comme Nantes. O. Pétré-Grenouilleau, Les Négoces maritimes français, Paris, Belin, 1997, p. 31.

15 Cf, par ex. G. Frèche, Les prix des grains, des vins et des légumes à Toulouse, (1486-1868), Paris, 1967, graph. pluriséculaire du prix du blé à Toulouse de 1486 à 1849, la décennie 1680-1690 marque le réveil de la conjoncture séculaire de hausse des prix marquée de 1690 à 1750 avec une série d’accidents des prix hésitants entre hausse et baisse suvis d’une croissance plus nettement orientée à la hausse mais tout aussi heurtée de 1750 à 1817. R. Romano, Conjonctures opposées. La « crise » au XVIIe siècle en Europe et en Amérique latine, Genève, Droz, 1992, p. 160-161, souligne la chute des centres économiques européens traditionnels face à la montée de deux nouvelles puissances maritimes au XVIIe siècle : la Hollande puis l’Angleterre.

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Il faut également admettre que la date terminale de 1793, légitimement retenue comme le terminus habituel des études consacrées aux négoces portuaires de l’Ancien Régime, laisse sur sa faim ou tout au moins soulève divers problèmes sans apporter de véritable réponse.

C’est en effet prendre le risque d’ignorer toute la richesse des problématiques mercantiles liées à la longue conjoncture de la transition révolutionnaire, puis impériale. A l’heure où les entreprises familiales connaissent une réhabilitation aussi rapide qu’accentuée dans de nombreux pays industrialisés, il serait dommage de ne pas se référer aux structures juridiques des entreprises à base familiale ou sociétale de l’ère préindustrielles16. Mais surtout, peut-t’on rester insensible dans le long terme séculaire sur les effets socio-économiques de l’enrichissement négociant : en citant à bon compte André Lespagnol, quelle « évasion sociale » envisagent les dynasties négociantes havraises ? Enfin le rôle négociant international du Havre se modifie au cours des années 1830 comme le rappellent plusieurs travaux de référence. Le grand port normand reconvertit, notamment à partir de la crise de 1826-1832 et du vote des lois sur le transit en France, la nature de ses échanges avec le passage du commerce colonial traditionnel dominant au commerce d’intermédiaire entre l’intérieur du continent européen et les pays d’outre-mer17. Il semble donc plus pertinent de retenir l’année 1830 comme terme, afin d’établir un bilan général de la question, ne serait-ce que pour conserver une échelle chronologique justifiée par le contexte de transition économique18, mais aussi par la disparition des derniers négociants-armateurs issus de l’Ancien Régime19.

Le traitement du sujet ne saurait se contenter d’une simple démarche chronologique qui rendrait la démonstration trop illisible donc inefficace. Le plan de type « émergence- essor-mutations » du négoce, apparaît tout aussi inadapté dans le cas havrais en raison de la grande diversité des expériences mercantiles successivement tentées en réponse aux

16 M. Bauer, Les patrons de PME entre le pouvoir, l’entreprise et la famille, Paris, Interéditions éd., 1993, distingue trois dimensions dans la prise de décision entrepreneuriale : la dimension économique axée sur l’efficacité, la dimension politique tournée vers le pouvoir et la dimension familiale centrée sur la pérennisation de la direction de l’entreprise. J.-Cl. Daumas (éd.), Le capitalisme familial : logiques et trajectoires, actes coll.

Besançon, 17 janv. 2002, PU Franche-Comté, 2004, en révisant les stéréotypes d’historiens économistes anglo- saxons tel David S. Landes affirmant que le stade du capitalisme familial réputé conservateur et inefficace est définitivement révolu, les études présentées montrent bien au contraire les étonnantes capacités d’innovation de plusieurs firmes familiales du XXe siècle comme la firme Beghin ainsi que la volonté de leurs dirigeants d’inscrire la gestion de l’entreprise familiale dans la durée.

17 Cf, M. Lévy-Leboyer, Les banques européennes et l' industrialisation internationale dans la première moitié du XIXe siècle, Paris, PUF, 1964, p. 268 et B. Veyrassat, Réseaux d’affaires internationaux, émigrations et exportations en Amérique latine au XIXe siècle. Le commerce suisse aux Amériques, Genève, Droz, 1994, p. 15.

18 En histoire économique, la période 1815-1830 représente une charnière retenue par les économistes du passage vers l’industrialisation de l’Europe : deux exemples à une vingtaine d’années de distance : M. Flamant et J. Singer-Kerel, Crises et récessions économiques, Paris, PUF, 1970. A. Maddison, « Explaining the economic performance of nations 1820-1989 » in W. Baumol (ed.), Convergence of productivity : cross national studies and historical evidences, New-York, Oxford UP, 1994.

19 Cf, A. Mayer, La persistance de l'Ancien Régime, l'Europe de 1848 à la Grande Guerre, Paris, Flammarion, 1990, défend le thème de la persistance de l’Ancien Régime socio-économique jusqu’en 1914.

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différentes mutations économiques infra-séculaires survenues pendant la période considérée.

Le défaut de ce type de plan a d’ailleurs déjà été souligné par Charles Carrière à propos du négoce marseillais puisque celui-ci a préféré constamment coudre, pour ne pas dire souder, le qualitatif avec le quantitatif au moyen du fil conducteur. Il paraît donc souhaitable de souligner l’ensemble des phénomènes liés à l’évolution du milieu négociant selon trois axes principaux obéissant à une démarche plus « narrativiste » que « nomologique » sans négliger toutefois les structures ni négliger l’approche de l’espace chez les négociants20.

Le plan divisé en trois grands ensembles présente en première partie la conjoncture propre à l’évolution du négoce suivie en deuxième partie de l’analyse de ses structures mercantiles avant d’aborder en dernière partie les pratiques socioculturelles que les négociants se doivent de maîtriser tout au long de leur élévation sociale. Toute histoire se déroule dans un cadre bien délimité et le milieu négociant n’échappe pas à la règle. Comme dans d’autres ports français, divers indicateurs soulignent avec évidence l’enracinement progressif du milieu portuaire havrais dans le Système atlantique, c’est-à-dire un système international de production et d’échanges maritimes centré sur les pôles économiques européens. De ces relations mercantiles, le négoce doit tisser puis élargir avec les arrières- pays des réseaux complexes de trafics qui aboutissent à la formation d’aires marchandes hiérarchisées en strates depuis l’environnement provincial jusqu’au niveau européen. A l’autre extrémité de la chaîne, il faut également s’interroger sur la manière dont les Havrais tentent d’assujettir à leur profit les marchés coloniaux.

De tout temps, le négociant qui désire faire sa place au soleil s’appuie sur les qualités personnelles suivantes : rigueur, persévérance, professionnalisme et habileté. C’est au sein du comptoir qu’il peut donner toute la mesure de ses talents d’homme d’affaires, de meneur d’hommes et d’organisateur habile. Selon l’ambition ainsi que les moyens dont on dispose pour parvenir à ses fins, chaque négociant adapte avec souplesse la structure juridique de son entreprise pour mener à bien ses opérations. Les autres difficultés à résoudre dans le cas du négoce du Havre portent sur la question du capital, de l’information, de la recherche de

20 Cf, P. Ricoeur, Temps et récit, 3 vol. I, Paris, Seuil, 1983, p. 217-310, pointant la crise du modèle explicatif nomologique à la base de la dispersion logique de l’explication historique, Paul Ricoeur soutient dans sa définition de l’intrigue que « le récit est devenu l’objet d’une réévaluation qui a porté essentiellement sur ses ressources en intelligibilité. ». Tout en reconnaissant la place prépondérante laissée au récit dans l’œuvre pionnière de Paul Veyne, Paul Ricoeur s’interroge sur le devenir de ce type de démarche lorsqu’elle cesse d’être événementielle (s’agit-il dès lors d’histoire structurelle ? d’histoire comparative ?). Sur la dimension de l’espace, notamment urbain, J.-L. Fray et C. Pérol (éds.), L’historien en quête d’espaces, Clermont-Ferrand PU, 2004.

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nouveaux secteurs de développement ainsi que la maîtrise des moyens de paiement, les stratégies de repli en période difficile21.

La mobilisation des capitaux, des marchés et des techniques par le négoce obéit bien sûr à un but précis solidement chevillé dans le cœur de chaque négociant : celui de l’accumulation capitaliste jointe à l’élévation sociale. Chaque comptoir de négoce abrite une entreprise humaine dont la finalité la plus profonde n’est pas tant de se livrer uniquement aux indispensables transactions mercantiles entre marchés mais beaucoup plus sûrement à devenir grâce aux échanges une « machine à fabriquer le crédit ». Les rouages financiers de cette fragile mécanique produisent le profit mercantile du négoce dont il reste à analyser les réalisations patrimoniales. La question de l’accumulation du capital propre à l’ascension sociale est d’autant plus prononcée que les chefs qui dirigent les comptoirs sont habiles et audacieux d’où la présence d’une hiérarchie non systématique des compétences et de ce fait des fortunes.

Foncièrement libéral et individualiste dans ses représentations mentales, le négociant pratique au sein de son milieu des rites sociaux de plus en plus complexes, au gré de la reconnaissance économique ambiguë du négoce maritime par le reste de la société française du XVIIIe siècle. La hiérarchie négociante s’établit par un processus de filtration de ses nouveaux éléments avant leur insertion dans la haute société locale. De nouvelles pratiques socioculturelles propres au négoce, notamment les codes de reconnaissances entre élites, émergent corrélativement aux traditions locales. Conscient d’une nécessaire protection collective de ses intérêts, comment le négoce entend d’abord peser sur la vie socio- économique locale pour mieux l’orienter dans le sens de ses intérêts en suscitant le moins de conflits possibles avec les diverses professions qui gravitent autour de la vie portuaire et tirent leurs subsistance du commerce maritime ?

C’est enfin avec lucidité que le milieu d’affaire mercantile veut clairement donner de la voix contre les divers projets ministériels touchant aux échanges commerciaux du pays.

Très vite, le négoce comprend qu’il doit se spécialiser pour résoudre les questions d’ordre économiques. De ce fait, il ne peut mieux prétendre protéger ses intérêts qu’en prenant part à la vie politique de la nation par le biais de ses représentants. Le négoce maîtrise-t’il en fin de compte tous les accès des domaines socio-économiques qu’il convoite ? Ce n’est qu’avec

21 Cf, O. Pétré-Grenouilleau, « Introduction », loc. cit., p. 12, « Le rôle direct de la traite dans l’essor de l’Occident semblant désormais assez faible, certains historiens tendent à évoluer vers un nouveau type

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l’examen des descendances négociantes que l’on s’assure si les objectifs d’élévation sociale du clan sont finalement atteints avec succès.

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d’analyse, à mettre en valeur les liens entre la traite, commerce colonial, modernité et « esprit » du capitalisme et non plus le rôle de la traite en tant que facteur permettant d’accélérer l’accumulation du capital. »

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ANALYSE des SOURCES et METHODOLOGIE

Pour bien savoir les choses, il en faut savoir le détail; et comme il est presque infini, nos connaissances sont toujours superficielles et imparfaites.

François de la Rochefoucauld, Maximes.

La problématique de l’élévation sociale négociante s’apparente à la lente reconstitution d’un immense puzzle dont la mise en œuvre serait régulièrement réexaminée.

Toutefois, la règle du jeu impose rigoureusement un axiome central qu’il ne faut jamais perdre de vue dès le départ : on étudie dans un esprit « positiviste »22 l’évolution d’un milieu d’affaire et non l’histoire économique d’un port, ce qui n’est pas du tout la même chose. La documentation qualitative est donc à privilégier sans négliger les sources quantitatives. Le ton de cette enquête passionnante vient d’être donné : reprenant à bon compte la boutade d’Emmanuel Le Roy-Ladurie, il faut endosser l’uniforme du « parachutiste-truffier » et se mettre à la recherche d’un fil conducteur neuf. Mais comment se saisir de ces négociants qui se dérobent sans cesse à toute enquête historique ? Faut-il se fier aveuglément aux recommandations des conservateurs départementaux23 ? On peut enfin concevoir l’heuristique selon trois cercles concentriques : le négoce décrit par lui même, le négoce et les institutions, le négoce vu de l’extérieur.

Pour en avoir le cœur net, on a accédé directement aux sources émanant des maisons de négoce du Havre telles que copies de lettres, registres comptables, cahiers de renseignements commerciaux éventuellement conservés dans les dépôts publics du département. C’est pourquoi il a été décidé de « faire les placards » de la série J des Archives

22 On entend simplement par esprit positiviste le recours à quelques principes de bon sens en recherche historique énoncés par Guy Thuillier et Jean Tulard in Les écoles historiques, Paris, PUF, 2e éd., 1993, p. 87-88.

Jean Bouvier évoque de son côté le refus de tout dogmatisme avec sa boutade « vive l’éclectisme ! » insérée dans sa contribution « A propos de l’histoire dite « économique » in P. Fridenson et A. Strauss (dir.), Le capitalisme français, XIXe-XXe siècle, blocages et dynamiques d’une croissance, Paris, Fayard, 1987.

23 AMLH, fds. Rév., I/2 173, par ex., outre les bombardements alliés destructeurs sur Le Havre en septembre 1944, tous les papiers de commerce du négociant protestant Philippe Hays de Marfauville datant d'avant 1700 ont été vendus comme matière première pour faire du papier neuf en 1793. Les rapports de mer des navires marchands français antérieurs à 1918, déposés au Tribunal de Commerce du Havre comme le prévoit la réglementation depuis 1792, ont tous été détruits sur décision administrative.

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départementales de Seine-Maritime. La pêche, bien loin d’être miraculeuse, produit tout de même deux belles perles : une partie du fonds 40 JP provenant de la maison Daniel Ancel et fils et surtout les registres et copies de lettres des maisons Belot et Morogeau du Havre cotés J 148 à J 154 auxquels on associe une partie de la correspondance de Belot classée en cote 339 W aux Archives Municipales du Havre. Très riche pour le XIXe et le XXe siècle, la documentation de la maison Ancel, déposée par voie de succession, contient une petite partie des archives de la maison André Claude Limozin suivie de Veuve Limozin et fils puis Edouard Limozin & Cie. On suit avec intérêt la lente agonie des affaires de commerce en Basse-Seine à partir de 1792 jusqu’à la faillite de 1793 et la liquidation (40 JP 33 et 34, copies lettres « colonies » de 1792 à l’an VII). Il faut surtout en retenir l’imposant registre des correspondants européens et américains indexés par noms classé en cote 40 JP 45. Cet extraordinaire outil patiemment tenu à jour pendant le XVIIIe siècle par Jean Claude Limozin puis par son fils André Claude Limozin permet de dresser une géographie internationale très fine des différents réseaux de correspondance d’affaires d’une maison de négoce et d’armement du Havre. Deux autres documents ajoutent de nouvelles géographies des réseaux d’affaires avec Le Havre : le copie lettres de l’armateur David Chauvel de 1763-1764 (AMLH, 537 W) et le cahier de renseignements commerciaux Massieu de Caen (Arch. Nat., 93 Mi 1). Le second intérêt du fonds Ancel et fils est de disposer à la fois pour la période de la Restauration d’une foisonnante correspondance commerciale active, avec les villes métropolitaines d’une part (40 JP 11 à 24), comme avec les relations d’affaires des colonies d’autre part (40 JP 35 à 39).

Le petit fonds Belot se révèle être très informatif sur les pratiques mercantiles au Havre pendant la décennie prérévolutionnaire, pourquoi ? Par chance pour nous, le négociant- commissionnaire Jean Marc Belot, né à Genève en 1738, formé aux Antilles dans sa jeunesse, s’établit au Havre entre 1763 et 1778. Bien inséré dans la société locale, il est membre d’une loge franc-maçonne et participe activement au sein de l’édilité havraise à partir de la Révolution française. Attiré par les Belles Lettres, poète à ses heures perdues, la plume de ce protestant « babillard » dérive facilement dans les copies de lettres J 150 à J 152 sur les mille et un petits faits divers locaux ou sur des questions de négoce parfois ardues, une fois les affaires commerciales du jour sérieusement traitées avec ses correspondants. Bien que très positives, les informations retirées de ces deux fonds ne peuvent à eux seuls prétendent soutenir les besoins d’une thèse, même avec l’aide mesurée de quelques documents épars comme les papiers de la famille Pouchet du Havre et de Rouen en 1 ER 2339-2340, intéressants pour les envois de marchandises à Saint-Domingue après le grand soulèvement servile de 1791.

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Le fonds Dauvergne contient quelques lettres éclairantes sur des armements négriers des frères Foäche conclu avec des maisons anglaises en 1789 en remplacement des expéditions de traite réalisées précédemment avec la Compagnie danoise de la Baltique et de Guinée (124 J/9). Le fonds Delahaye-Lebouis autrefois conservé et analysé par Robert Richard, déposé depuis avec ses volumineux fichiers prosopographiques havrais (179 J) aux Archives de Seine-Maritime par sa veuve et classé en série 188 J, nous informe des comptes des divers armements négriers de cette maison à travers de l’indemnité de Saint-Domingue de 1825 (188 J 1 et 2). On peut aussi se référer partiellement à la correspondance reçue du Havre entre 1760 et 1782 par la maison Dugard père et fils, négociants-armateurs de Rouen dont Dale Miquelon a retracé l’histoire (Arch. Nat., 62 AQ 35) ou bien le fonds 20 AQ maison Pierre Féray de Rouen pour les actes notariés, la comptabilité et la correspondance très instructive du commis Pierre Le Grand avec son employeur veuve Féray en 1795. Une mention spéciale est donnée au fonds Delaye-Lamaignère (7 mètres linéaires) conservé aux Archives Départementales du Morbihan en série E 2340 à 2445 après le versement du fonds de l’Amirauté de Lorient en 1863. Son existence signalée naguère par Philippe Manneville a permis le microfilmage d’une partie de la riche correspondance de cette maison du Havre établie entre 1763 et 1781 avant son installation à Lorient. Son intéressant contenu mentionne de nombreuses relations d’affaires avec d’autres négociants du Havre, mais aussi comment les chefs du comptoir mobilisent les fonds, effectuent leurs remises à Paris, tout en traitant du climat général des affaires de commerce de 1763 à 1795.

Heureusement, les Archives Nationales se partagent en série 442 AP avec les Archives départementales de Seine-Maritime en série 18 J et Microfilms de complément 1 Mi et les Archives municipales du Havre en série S, une partie des archives provenant de deux grandes maisons d’armement et de négoce négrier, les sociétés Bégouën Demeaux & Cie et Foäche frères, l’autre moitié étant toujours conservée par les descendants des chefs de ces deux grands comptoirs havrais. Il n’est pas utile d’employer l’intégralité de ce vaste fonds mais de soigneusement sélectionner la documentation nécessaire à l’aide du répertoire consultable en salle des répertoires aux Archives Nationales. La documentation comptable de la maison Foäche du Havre fait défaut mais les bilans de la société Bégouën Demeaux & Cie sont conservés en 1 Mi 651 R1 et R2 pour la seconde moitié du XVIIIe siècle. A cela, Monsieur Laurent Bégouën Demeaux, descendant direct du chef de la plus éminente maison de négoce et d’armement havraise, a consenti à nous céder les deux volumes de la reprographie du Journal de Louise Foäche, née Chaussé, rédigé entre 1803 et 1825. Grâce à cette source de

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première main, il a été possible d’aborder les aspects quotidiens attachés à la vie de famille, les obligations sociales, etc.

Sur cette large base documentaire, on peut ensuite démonter les principaux rouages d’une « mécanique des profits » du grand commerce atlantique avec la correspondance active de Stanislas Foäche aux colonies en 1 Mi 664, 665 et 673 pour Bégouën oncle et neveu, mesurer la stratégie foncière familiale en 1 Mi 569 et 663 ou coloniale en 1 Mi 568, 663 et 666, évaluer le capital culturel de Jacques François Bégouën neveudont nul n’ignore la brillante carrière politique de 1789 à 1816. Les questions touchant aux affaires de la maison Bégouën Demeaux & Cie pendant la Restauration, notamment les conditions de la reprise commerciale à partir de 1814 jusqu’à la faillite de 1830, sont accessibles en série 18 J 5 et 23- 24. A cet important fonds de négociant s’ajoute le copie de lettres du commissionnaire havrais David Westphalen conservé par un descendant et qui offre un aperçu incomparable des nombreuses difficultés rencontrées par les Havrais lors de la reprise du conflit franco-anglais en 1803. Bien paré en correspondances et registres comptables pour aborder les pratiques mercantiles du négoce havrais à partir de 1763, ce type de sources se révèle en revanche beaucoup plus rare pour expliquer le décollage du négoce havrais entre 1680 et 1763.

Avec un peu d’obstination heuristique, il est toutefois possible de faire parler les sources à condition de les recouper par précaution. Aux Archives Nationales, quelques séries denses donnent des informations ponctuelles sur diverses pratiques spécifiques du négoce. On relève par exemple en série F/12, des demandes d’escorte de navires marchands au roi (F/12 54), des allègements fiscaux ou des privilèges de commerce (F/12 831), des licences commerciales ((F/12 2026 à 2174) sous le premier Empire. Le fonds Marine des Archives Nationales, notamment la riche correspondance reçue des ports en série B/3 fournit quelques indications particulières sur le négoce pendant la première moitié du XVIIIe siècle mais perdent ensuite beaucoup d’intérêt informatif. En Seine-Maritime, le recours par sondages aux registres du Contrôle des actes notariés en série 2 C puis à ceux de l’Enregistrement existants jusqu’en 1807 ne dépasse guère le stade de l’anecdotique et n’apprend rien de significatif sur les pratiques négociantes en dehors des nombreuses constitutions de rentes ou des procurations. Les sources judiciaires non maritimes ni commerciales n’évoquent ponctuellement les activités négociantes qu’à l’occasion d’un litige. Les requêtes du Palais de Rouen en série 1 B fourmille d’informations aussi riches que variées comme le différend qui oppose en cote 1 B 5545 l’armateur Claude Houssaye à veuve Bailleul commissionnaire nous renseigne précisément sur une filière de drainage des fonds pour financer des armements terreneuviers vers 1685 ou encore la procédure de Rebours, un intéressé rouennais mécontent

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du compte de liquidation de la campagne d’un corsaire armé au Havre par Colleville &

Reverdun lors de la guerre d’Amérique. Le journal du célèbre corsaire honfleurais Jean Doublet coté 28 F 16 nous informe de ses déboires d’armateur terreneuvier avant de prendre un commandement pour la mer du Sud durant lequel il croise l’expédition du corsaire havrais Michel Dubocage en route pour la Chine.

La cote 1 B 5546 éclaire d’un jour neuf les mauvaises affaires des Havrais avant l’époque des « bons retours » qui s’ouvre en 1731. L’armement de la Belle Madelon par Joseph Balme adressé à Saint-Domingue en 1722 représente à ce titre un cas exemplaire. Le réseau de ses trop coûteux emprunts à la Grosse qui le mènent à la faillite en 1725 se remonte aux Archives de Seine-Maritime dans le fonds de l’Amirauté du Havre en cotes 216 BP 120 et 389, la difficile succession qui s’ensuit au Châtelet de Paris après sa mort se lisent aux Archives Nationales en cote Y 15703-15704 puisque Balme opérait également avec le concours du banquier parisien Antoine Imbert. Le décollage commercial de deux maisons du Havre est mieux connu grâce d’une part au Journal de Jacques François Bégouën Demeaux pendant ces années de formation commerciale à Cadix puis au Havre entre 1723 et 1733 déposé en série S aux Archives municipales du Havre, d’autre part on a providentiellement bénéficié de la gentillesse et de l’excellent accueil de Monsieur Alain de Mézerac du château de Canon à Mézidon, lointain descendant du négociant havrais Michel Joseph Dubocage de Bléville, allié et parent du célèbre avocat philanthrope Elie de Beaumont. La famille de Mézerac conserve toujours le Grand Livre de cet important négociant-armateur havrais en cheville avec le financier Samuel Bernard. Cette source s’avère très éclairante sur les diverses stratégies de développement entreprises par ce négociant entre 1731 et 1748, c’est-à-dire pendant la période capitale du premier essor atlantique havrais. Sa richesse informative n’en a pas permis l’exploitation complète, ce qui justifierait le microfilmage intégral de son contenu.

La documentation intrinsèquement négociante s’avère finalement assez réduite. Les sources judiciaires propre au commerce maritime renseignent aussi sur les pratiques négociantes à l’occasion de litiges ou d’échecs commerciaux (ADSM, C 58 à 81, sauf- conduits et surséances) dont les dossiers sedistinguent par la précision avec laquelle sont présentés les problèmes. Elles sont de nature très diverses selon les sièges : les informations provenant du greffe du bureau des traites foraines du Havre en 226 BP mentionnent peu de fraudes marchandes, les archives de l’échevinage du Havre en série BB ne connaissent principalement que des différends entre marchands détaillants. Le notariat du Havre enregistre pour authentification les sentences d’arbitrages commerciaux rendus entre

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négociants de 1712 à 1790 (ADSM, 2 E/70 662 et 1062) et dont les affaires échappent volontairement aux juridictions établies.

Les sources négociantes évoquent plus volontiers les succès en affaires que les échecs.

Ces derniers surtout relevables dans les archives des juridictions offrent un intéressant contrepoint qui rééquilibre la perspective des techniques mercantiles en permettant de mieux comprendre les infortunes commerciales. Ce sont bien évidemment les nombreux registres de la série LP 7053 à 7058 pour la période révolutionnaire puis 6 U 6 pour la période moderne provenant du tribunal de Commerce du Havre créé en 1792. Ces sources relevées à partir des registres 6 U 6 376, 401 et 402 procurent de nombreux cas de litiges mettant en lumière les pratiques négociantes à partir de la Révolution française (6 U 6 1 à 20). La première surprise provient des jugements rendus en délibéré prouvant la poursuite des opérations maritimes havraises en temps de guerre. La seconde est provoquée par le renouvellement notable de la composition du négoce issu de l’installation de nouveaux négociants souvent d’origine étrangère au Havre. Ces phénomènes ne sont que feu de paille puisque la fin mouvementée du Directoire entraîne un grand mouvement de fermeture des comptoirs entre 1797 et 1800. C’est pourquoi également les structures juridiques des sociétés de négoce comme la société en commandite ne sont accessibles qu’à partir de la Restauration par le biais du fonds du Tribunal de Commerce.

Toutes ces sources qualitatives sont mises en relation avec ce que peut offrir le fonds de l’Amirauté du Havre présenté naguère par Pierre Dardel puis par Joachim Darsel dans son enquête sur les amirautés normandes. Mais que retenir de ce bric-à-brac documentaire bien malmené depuis la suppression du siège en 1792 ? L’Amirauté du Havre créée par l’édit d’avril 1554 connaît conjointement dans son ressort des nombreuses affaires administratives et judiciaires touchant notamment au commerce maritime (contrats, congés de navires, actes divers, enregistrement, différends entre armateurs et gens de mer, décret et adjudication de navires, etc.). Ce fonds pose un problème d’exploitation tant par sa richesse documentaire très étendue que par ses lacunes. On a utilisé le petit fonds des « Dictons » en cote 216 BP 119 à 121 utiles pour sonder les principaux types d’affaires commerciales et maritimes impliquant les consignataires-commissionnaires dans les décennies d’échanges précédant le décollage du grand commerce colonial du Havre. Quelques affaires ponctuelles d’affrétement comme celui des blés du roi pour l’armée d’Italie réalisé par le négociant Glier en 1734 illustrent les opportunités saisies par les négociants pour diversifier leurs affaires. Le registre 216 BP 353 très certainement rédigé par un négociant ou un commis très compétent représente une

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irremplaçable source de première qualité pour connaître dans le détail les usages métrologiques, fiscaux, commerciaux et maritimes des maisons havraises vers 1760.

Mais, last but not least, de l’analyse des petits registres de l’enregistrement du greffe de l’Amirauté, cotés de 216 BP 371 à 419, provient une des plus agréables surprises heuristiques de ce travail. Ces registres déposés postérieurement aux travaux quantitatifs de Pierre Dardel permettent de reconstituer malgré des lacunes irréparables, les expéditions annuelles de traite et de droiture au Havre avant 1751, relevés que l’on ne pouvait effectuer depuis les sources de l’Inscription maritime. On connaît bien mieux désormais la composition des propriétés de navires avec la répartition fractionnée des parts ou quirats, donc les stratégies d’intéressement des armateurs, soit au moment de l’enregistrement de l’acte de propriété d’un navire neuf, soit au cours de sa revente au Havre. Cette source sérielle révèle également le rôle prépondérant, mais oublié depuis lors, joué par la Compagnie du Sénégal puis par la Compagnie des Indes dans le décollage colonial du Havre, qui accède brièvement en 1724 au rang de second port négrier du royaume après Nantes. Les négociants-armateurs acquièrent pour leur propre compte une irremplaçable expérience retirée de ces établissements de commerce privilégiés. Inutile d’ajouter que tout acte qui touche de près ou de loin l’activité portuaire ou marchande du Havre peut faire l’objet d’un enregistrement (procès- verbaux d’élections de gardes de métier, réceptions d’examens, devis de construction de bâtiments, actes commerciaux divers…).

Arrivé à ce point, le puzzle commence à s’articuler positivement autour des pratiques négociantes consacrées aux ventes de marchandises comme aux armements de navires. En revanche, on s’aperçoit que la connaissance des techniques de mobilisation du capital demeurent encore beaucoup trop floues, particulièrement pour tout ce qui concerne les divers aspects bancaires étroitement liés au commerce maritime. Or, le rôle des établissements bancaires publics comme privés comme composante de la puissance maritime et coloniale n’est plus à démontrer dans le cas des Provinces-Unies ou du Royaume-uni. L’évolution est sensiblement différente en France en raison de la présence jusqu’à la fin de l’Ancien Régime du groupe des Gens d’affaires du roi, les financiers, traitants et autres partisans bien connus depuis les travaux d’Yves Durand et de Daniel Dessert. Pourtant comme le montrent Jean Bouchary, Herbert Lüthy, Louis Bergeron ou Bertrand Gille, les relations entre banque et grand commerce maritime sont constantes dans la période qui nous intéresse. Il doit nécessairement exister de nombreux réseaux de correspondances entre le négoce havrais et la banque parisienne, ne serait-ce que par exemple pour les ouvertures de crédit commercial, l’escompte, les remises entre places de commerce, le change avec l’étranger.

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On ne relève que peu de documentation bancaire aux Archives départementales de Seine-Maritime. Outre les lettres de veuve Bailleul au banquier Claude de Corberon citées plus haut, des registres de banque isolés tel que le copie de lettres de Veuve Leleu & Cie de Paris en cote J 124, les papiers de la Banque de Rouen en cote J 943 ou la cote 8 M 1 conservant plusieurs projets de banque d’échange et d’escompte à Rouen informent des procédés employés par des maisons du Havre pour se procurer du crédit pendant la Révolution ou témoignent des difficultés du négoce provincial à rétablir la confiance dans la circulation monétaire pour répondre aux besoins des manufactures et du commerce pendant le Directoire. Ce sont en réalité les fonds d’archives bancaires déposés soit aux Archives Nationales pour le riche fonds Greffulhe en cote 61 AQ analysé par Guy Antonetti, soit à la Fondation pour l’Histoire de la Haute Banque pour les banques Mallet frères & Cie, de Neuflize et Thuret & Cie respectivement en cote 57 AQ, 44 AQ et 68 AQ, qui ont permis de lever une partie du voile sur les relations des Havrais avec la Haute Banque parisienne.

L’exceptionnelle densité archivistique des ces fonds conduit nécessairement à faire des choix parmi la documentation. Ce qui importe, c’est de relever avant tout les pratiques bancaires du négoce dans ses opérations mercantiles puis d’en faire si possible la mesure conjoncturelle. Ceci est particulièrement possible avec la banque Mallet frères & Cie. On a pu dresser d’une part un « tableau d’honneur », c’est à dire l’évaluation des risques encourus par cette banque sur chaque maison havraise sollicitant un crédit commercial, à partir des renseignements fournis à sa requête par divers négociants du Havre. D’autre part, un état général des comptes courants de diverses maisons havraises à partir des Grands Livres de Mallet frères permet de mesurer l’irruption tardive mais rapide du négoce et de la Haute Banque française ou étrangère dans le grand commerce atlantique avant la longue récession révolutionnaire et impériale, un phénomène aussi constaté par Guy Antonetti. Le cas de la banque Thuret & Cie est particulièrement intéressant puisque cette banque du Paris de la Restauration commandite directement sa propre succursale commerciale au Havre de 1814 à 1823 avant de céder ensuite une partie de ses intérêts commerciaux à la société en commandite établie sous la raison Delaunay Luuyt & Cie.

Une fois la documentation constituée sur les maisons de négoce, un rapide sondage laisse vite transpirer les étapes de l’évolution du milieu négociant. Les progrès, quoique différenciés, sont perceptibles dans toutes les branches d’acitivité du négoce (armement, comptabilité, transactions, correspondances et information, assurance, flux bancaires, etc.).

Un examen superficiel de la prosopographie négociante effectué par strates chronologiques

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