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Ecole et cultures : déplacer les questions
CERTEAU, Michel de
CERTEAU, Michel de. Ecole et cultures : déplacer les questions . Genève : Université de Genève, Faculté de psychologie et des sciences de l'éducation, 1979, 113 p.
Available at:
http://archive-ouverte.unige.ch/unige:33058
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UNIVERSITt DE GENÈVE -FACULTt DE PSYCHOLOGIE ET DES SCIENCES DE L'ÉDUCATION
Cahiers do la Section des Sciences de l'Educa1ion
PRATIQUES ET THÉORIE
M. DE CERTEAU
ÉCOLE ET eut.TURES
UNIVERSITE DE GENEVE
FACULTE DE PSYCHOLOGIE ET DES SCIENCES DE L'EDUCATION
ECOLE ET CULTURES:
DEPLACER LES QUESTIONS
Micho/ IH C.n-j ,. FAPSE
Echo det confftenct1 et MmiNir-es d'111thropologie Slmettr• d'ltf 1978
C.hier No 13
Pour' toute correspondence : S«rlon d., Sciences IH l'lduc•tlon
UNI Il
121' - GENEVE 4 /SuiswJ
AVANT-PROPOS
Ce "Cohier" de la •ection a pour but de présenter quelques échos des interventions que Michel de Cerleau a Faites dans notre foCtJlté au semestre d'été 1978, dans le cadre du cours d'anthropologie sociale.
L'intention qui a guidé sa rédaction n'était pas de restituer l'ensemble des thèmes abordés, ni l'intégralité des discours tenus : douze séances diverses et intenses, condensées en un foscicule, seraient très indigestes ... ,
mais de rendre panible le plaisir des retrouvailles au de la découverte, o propos de quelques apports particu
lièrement originaux, de quelques thèmes brûlants.
Son contenu paraotra pout-être hybride, peu homo
gène. Notre raison et notre excuse tiennent, paradoxale
ment, o notre hôte lui-même; Michel de Certenu insiste beaucoup sur le rapport "d'autre o autre", sur la néces
sité de ne pas enfermer chases el gens dans un "produit fini", mais au oontraire de créer des espaces de vie, de jeu, de respiration : 1 'organisation de ce cahier a tenté de respecter cette volonté en associant, à des conféren
ces dont l'apport constituerait o lui seul la matière d'une publication, une contribution qui se veut réaction, dialogue.
Vous trouverez donc dons les pages qui suivent : - l'essentiel des oonférences prononcées o l'université les 2 ovril, 12 et 26 mai 1978, dont l'organisation était anumée conjointement par la FPSE et la Société p4da
gogique genevoise {SPG);
- quelques-uns des textes d'enfants travaillés lors des séminaires "lire, écrire, parler", et les réactions d'une participante à ces stlminaires;
- des reflets d'un colloque qui a clos cette série d'inter-
ventions, et qui réunissait, fait assez rare, des enseignants primaires, secondaires e t universitaires.
le groupe qui o préparé ee "Cchier" s'est réparti la mise en forme des conférences, revue par leur auteur et la rédaction des autres textes, selon l'organisation su
l
vonte : Première conférence, Liliane Palandella; troisième conférence, Pierre de Vargas; périple d'un séminaire Mireille lecoultre; colloque pour des malentendus ' Lili one Palondella. Lo conférence présentêe en d
�
xièmeplace dons cette publication 011oit été déjb rédigée par Michel de Certeou lui-même pour Io revue "Projet".
L'ordre d e présentation des conférences est un peu diffé
rent de celui suivi à l'université
(3,2,4)
pour desra
isons de meilleure cohérence de Io lecture.Groupe de rédaction novembre 1978
1. LES PRATIQUES QU OTIDIENNES
LE QUOTIDIEN, C'EST L'ESSENTIEL
Pour aborder un tel sujet, cc serait le cos où jamais de parler patois; j'éviterai ce langage par trop ésotérique, bien quo les p
rat
iq
ues quotidiennes, contrairement à ce quel'an
pourrait croire, représentent précisément ce qu'ily
o dep
lus comp
liqué dans une vie sociale. C'est une des raisons pour lesquelles ced
omaine o toujours été si négligé. Et pourtant, s'il y a quelque chase que les sciences humaine» peuvent revêtir de s'rieux, c'est bien te quo
tidien. Pour ne citer qu'un exemple, emprunté à la psychanalyse, ce qui apporo:'I comme le fondamental de la vie sociale, c'est une foçan de tenir la porte, d'avoir un tic, de manger, et bien d'autres choses, qui sont essentiellement des actes de la vie quotidienne; ce qu
i ressort, entre autre, de l'analyse freudienne, et an pourrait en dire autant de l'anthropologie, c'est�
quotidien, c'est l'essentiel.
Ce que je vaud
ra
is essayer d'aborder, c'est un aspect de ce quotidien, b savoir un certain nombre de pratiques.Peut-être est-ce une question devenue plus importante dans nos sociétés du fait du désenchantement des grondes idéologies politiques et
religieuses,
de toutes ces grondes organisations symboliques, dont on supposait qu'elles pouvaient révolutionner ou changer une société. On s'aper
çoit que ce n'est pas le cos. Donc il faut chercher un recours pratique, efficace, ailleurs.
Mois, pour moi, entrent au
ss
i en compte des recherches que j'avais faites sur Io culture populaire, et qui m'ovoient impressionné : ou point de déport d'une étude,
on analyse toujours des représentations; par exemple, si l'on étudie un village, on s'aper
ç
oit qu'il y fonctionneun certain nombre de représentations religieuses politi
ques, du monde, qu'il y a un certain ncmbre d
�
ritesqui se répètent d'ailleurs dons des lieux très diff6ront
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ois peti. t à petit, on constate que ce n'est pas là '
1 .ess
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toel, et qu.e Io véritable diff6rence, c'est l'or90- n1sat1on des pratiques élémentaires, qui consistent en une manière de manger, une moryîère de soigner ou lover son corps, une manière de marcher, une manière de chasser, une manière de parler. Ce sont des procédures trèl complexes mois qui ont pour caractéristique d'être des "pratiques".FAIRE USAGE, C'EST AUSSI PRODUIRE
Mon point de déport, c'est quelque chose que j'ap
pellerai "l'usoge". Ce qui s'appelle dons Io sociologie de l'économie ou des sociétés contemporaines "Io con
sommation". Mois Io véritable portée de ce problème
' t 1' ' · '
c es usage, roore usage de. Il fait d'ailleurs suite aux lr'ovoux qu'on a consacrés aux repr�sentotions du monde qui circulent dons un groupe, dons une ville, ou dons un village, et aux recherches qui consistent en analyses s�tistiques de eonportements (par exemple combien de foJS les gens vont ou cinéma, combien achètent un jour
nal, vont dons une bibliothèque). Il "agit de l'usage que l'.on fait, et de ces comportements, et de ces repré
sentolrons.
Par exemple, on o pu analyser très bien, sous des f�rmes très différentes, les images diffusées par Io télé
v1s1on; ce sont des repré.sentations; on a pu aussi recen
ser les tom!'s passés par des gens devant le poste, comme ça en stationnement, combien d'heures ils y passent, dons quelles postures, quand : ce sont des comportements.
Cela a été analysé, et c'est indispensable; mois il y 0
un problème de plus qui se pose : qu'est-ce que le con
sommateur, le téléspectateur dons ce oos, fabrique pen•
dont ces heures et avec ces images, que produit-il avec cela?
On peut se poser Io même question en ce qui con
cerne l'usage, Io manière d'utiliser l'espace urbain : on peut voir Io configuration des rves, on peut onolyscr combien de gens y passent, mois ces usagers, ces prati·
quonts de Io rve, que fabriquent-ils avec Io rve ? En l'utilisant, ils l'utilisent à quoi, et pour produire quoi ? On peut encore se poser Io même question à propos de ces rôdeurs et rôdeuses à l'intérieur des supermarchés.
C'est une espèce de chasse très subtile; on voit ceci, on o che:r. soi cela, on vo recevoir des omis, le mari ou Io femme n'aiment pas ço, et puis il y a encore telle chose dons le frigo, mois ici c'est à prix réduit, et si j'achète ceci, li faudrait que j'achète aussi cela : c'est une sorte d'ordinateur fantastique, el une choS5e fondée sur l'occa
sion.
On peut de même s'interroger sur l 'uioge qui est fait pa r le lecteur du journal qu'il lit :ce pratiquant du jour
nal, qu'en fabrique·t-il ?
... MAIS UNE PRODUCTION CACHEE
Un certain nombre de travaux montrent déjà que cette fabrication qu'il fout déceler, analyser, est en fait une p<oduction, ce qu'on pourrait appeler une poYétique, du verbe grec po1'éin, qui veut dire créer, générer quel
que chose. Mois c'est une production cachée, parce qu'elle se dissémine dons des réglons, dos espaces, qui
ont été produits par oe qu'on appelle des producteurs.
Pour reprendre
les
exemples ci-dessus, Io production du lecteur est cochée, elle ne se marque pas par le fait qu'il écrit un journal à côté de celui qu'il lit, il n'écrit pas cequ'il pense. Sa production, c'est un rapport de pratique avec le texte, mais ça ne constitue pas un autre texte à côté . L e rôdeur, le chasseur qui circule dans un supermarché, i l ne constitue pos des espaces nouveaux dans le supermarché; le le marcheur dons la ville ne produit pos non plus une rue •upplémentoire : leur production •e déploie dans l'espoce de l'autre, dans l'espace de ceux qu'on appelle des producteurs. Et ce phénomllne-là s'accentue do plus en plus, puisqu'il y o une extension totalisante de ces systèmes de production, qui ne laissent plus du tout aux consommateurs une place où marquer ce qu'ils font du produit. Le gosse à l '6cale, Io gamin auquel an prête un livre, peuvent encore foire une tache sur le bouquin, y laisser leur marque. Mais le consommateur de télévision ne peut plus foire de tache sur 1'6cran : il est éliminé d e la télé; c'est un texte produit qui in
terdit qu'on y touche, qu'on y marque sa réaction, on ne peut pos y foire de graffitis comme on peut en met
tre •ur l'affiche dans le métro. Autrement dit, le télé
spectateur n'a mên\11 plus la pôlsibilité, qu'a l'enfant avec son livre, de marquer sa place por une tache, un sigle. Cela ne veut pas dire qu'il ne sait pas produc
teur, mals sa production ne se marque plus : c'est ça Io consommateur.
L'USAGE PEUT DISTORDRE L'ORDRE IMPOSE
Pour essayer d'analyser un peu plus ce qu'est cette production-là, et CQmment on peut Io saisir, prenons d'abord quelques références.
Par exemple, on a beaucoup étudié récemment la position des Indiens dons les terres latino--oméricaines occup6es, calonisées par des Espognols catholiques, depuis le XVIe siècle; et on s'aperçoit, en approchant
les choses d'un peu plus près, que ces conquistadores, qui ont implanté leur pouvair et leur culture, qui ont tatou6 le sal latino-américain de leur griffe, de leur vouloir, en fait se sant perdus dans leur succès même : c'e•t-0-dire que les Indiens, soumis, dominés por le lan
gage, por les institutions catholiques et espognoles, con
tinuaient pourtant à foire d'une cérémonie religieuse, ou d'un acte juridique, ou d'une loi, tout autre chose que ce que les colonisateurs croyaient obtenir en Imposant ces lois, ces liturgies ou ces représentations. Par exem
ple, Io célébration d'une messe était v6cve por les Indiens comme ayant un autre sens, jouant sur des réo- 1 ités et des expériences indiennes, et non pos du tout comme les Espognols le croyaient.
Autrement dit, ils subvertissaient ces représentations, ces lois, ces liturgies, non pas en les refusant, en les récusant, en les cassant, mais simplement en sachant les vtil iser r leur manière de les consommer r la ra- t ique qu'ils en foisaie�t, por leurs fine ités. qui restai
er:
�étrangères av système imposé par les colonisateurs. A 1 in
térieur même de l'ordre qui les assimilait, les Indiens res
taient autres. Et la force de leur différence tenait essen
tiellement dans dos pracédvros de consommation, dans une manlllre de consommer.
Autre exemple, ce qu'on appelait les coutumes ou les pratiques villageoises du centre de la France, au d'ai lieurs, permet de constater la même équivoque que celle qui existait entre la domination espagnole et l'utilisation indienne. L'usage que des milieux populai
res font de cérémonies, ou de lois, ou de savoirs, impo
sés par un autre ordre, por une élite, por le pouvoir d'une saciété, consiste essentiellement à foire servir cet ordre ou ce savoir à autre chose que ce que croit cet ordre.
C'est la même structure qu'on voit se répéter avec
des contenus idéologiques différents quand
des
instituteurs ou des missionnoires croyaient imposer Il un village une représentation de sens, une vérité; le problème qu'on doit se poser n'est pas seulement : quel est le degré d'acceptation de ces vérités, de ce savoir?, c'est : qu'en font les villageois? Ce qui est très froppont, c'est qu'ils les utilisent métaphoriquement Il des usages, des finalités, qui
sont les leurs.
C'est exactement le problème posé tout Il l'heure : quelle est Io manipulation par les pratiquants de l'ordre
bâti ? Et on ne peul pas plus supposer que ces prati
quants sont identiques è l'i<!éologie des constructeurs, qu'on ne pouvoi t supposer identiques les convictions et l'utilisation des Indiens è l'ordre imposé par les
Espag
nols.On peut prendre encore un outre
type
de repère, toujours e n ce qui concerne l'usage : la llngue reçue, imposée. En France n'importe qui doit pa r e r fronçais, doit respecter plus ou moins une syntaxe, un vocabulaire;c'est un ordre bâti, imposé, c'est un système, même si l'intelligibilité n'est pas identique Il Io correction.
Mois ce qui est intéressant, c'est Io production de phrases : avec ce vocabulaire reçu, dons cette syntaxe imposée, Il partir de ce savoir d6fini, on construit des phrases propres; l'utilisateur, le pratiquant n'invente pas le lexique, ni Io syntaxe, mais il produit ses propres iti
néraires, et l'acte de parler, avec toutes ses tactiques d'énonciation, n'est pas du tout réductible Il Io connais
sance de Io langue. Et Io question posée par cette pro
duction de la phrase, c'est celle de la réoppropriation de la langue venue des autres, imposée par Io société, Il l'usage de ses propres désirs, de ses propres recherches.
DES PROŒDURES DE RUSE
Ainsi, les usagers, dons leur protique quotidienne, bricolent avec l'économie culturelle dominante d'innom
brobles et M>Uvenl infinitésimales métamorphoses de Io loi commune en Io loi de leurs propres intérêts et de leurs règles propres.
Pour caractériser ce que l'on pourrait appeler des
"procédures de Io créativité quotidienne" (procédures parce que ce n'est pas nécessairement un langage ver
bal), fe portiroi d'une analyse fondamentale, renouve
lante, faite par Michel Foucauld dons "Surveiller et punir'� el qui modifie l'approche que l'on avait jusqu'ici
des Institutions de pouvoir. Ce que montre Foucauld, c'est que les grondes institutions de pouvoir, politiques, enseignantes, hœpitolières, etc., qui étaient caractérisées por le fait d'être localisables, expansionnistes, répr�ives et légales, sont en fait aussi traversées par un certain nomb<e d'opérations, qu'il appelle des "dispositif.".
Ces dispositifs sont constitués par un enumble
de
chicanes, une multiplicité de procédés muets, qui exer
cent une surveillance telle que !'enseigné, le malade ou le coupable soit mis dons un espace où il est entière- ment visible, c'est-Il-dire dans un espace qui est un opé
rateur de visibilité. Autrement dit, ce qui coroctérise le pouvoir dons une société, c'est tout un ensemble de te.chni
ques de surveillance, qui n'ont pas de lieu propre, mois qui troversenl l'hôpital, l'école, Io police, l'institution
h. · "d0
• • ._.,
" �-· t h•q
es"psyc iatr1que, etc., 1spos1t11, , cnu1nes ec n1 u , qui ont véritablement
réorgan
isé le pouvoir dons Io société. Ce sont des technologies du détail : pas de discours, pas de grondes idéologies, c'est en modifiant le détail que l'on peut surveiller.
Mois j'ajouterai pour mo pari, qu'une société ne sou-
roit être identifiée à l'organisation de la surveillance;
on ne peut Io réduire à celte organicité du pouvoir;
il y a quelque chose qui répond ô oe pouvoir, quelque chose qui est ailleurs, constitué por les dispositifs des prati
�
ants qui rusent avec cette surveillonce. Cette surven
ance, elle joue avec quelque chose d'autre, qui joue ovec elle, et qui est l'ensemble des dispositifs, des ruses, des jeux du pratiquant por rapport à l'ordre dons lequel il se trouve. Ce sont des monil!res de foire qui, sons sortir de l'ordre disciplinaire, puisque la majorité des gens se trouvent lô, rusent avec cet ordre, en sortent les effets qui les intéressent, se le réopproprient, en tirent profit pour cl'fx-mêmes.
CARACTERISTIQUES DE "L'ART DE FAIRE"
Si on réfère ces ruses Il ce qui o toujours caractérisé la culture populaire, on trouve un champ très importent, qui 6toit défini par le tenne de "art", un "art de faire":
art de 1e soigner, ort de guérir, orl de mourir, art de manger, etc. Il y o toute une littérature qui est l'écho de ces pratiques quotidiennes.
C'est un art d'utiliser qui n'est pos I o fondation d'une littérature, ou d'un lieu sclontinque, ou d'un l'ieu de pouvoir. Non. 11 y o des herbes, il y o des maladies:
comment un ort de se soigner peut-il se servir d e ces différents éléments qui s'imposent? Autrement dit, cet art, c'est un art de consommer, d'utiliser.
Il y o un deuxiême élément qui caractérise cet art de raire, c'est sa pennanence. J'en prendrai comme in
dice un très beau livre, écrit par deux anthropologues et historiens hellénistes fronçais, Détienne et Vemond, intitulé la "Mêtis". Mètis, c'est le nom que donnaient les Grecs ô l'intelligence pratique, rusée, celle du chas
seur, du poyson, dons leurs relations avec le poisson,
l'oiseau, l'outil, le champ, Io tempête. Ce qui ressort de cette 6tude, c'est que pendant trois à quatre millénaires de culture grecque, olors que les cités ont changé, les références idéologiques se sont modifiées, les empires, les pouvoirs, ont été l'objet de transformations, toutes ces ruses, en revanche, témoignent d'une stabilité extroordi
noire: depuis le début de Io culture grecque jusqu'à Io
fiii";"On
trouve exactement les mêmes typos de descriptionsen ce qui concerne ces pratiques.
De ce point de vue, je ne suis pos d'accord oveo l'idée de coupure entre des espaces locaux (par exemple, de Io compagne ô Io ville, on voit se prolonger, mois dons 1'e1p0ce du supermarché ov de l'odministrotion, les ruses du poyson) ou entre des espaces idéologiques
Oo
pratique de l'idéologie religieuse obéit à des méthodes qu'on retrouve ô propos de Io pratique de l'idéologie politique). Les différences idéologiques, les différences d'espace ont certes leur pertinence, entrofnent des chan
gements, rnois i 1 ne faut pos pour outant oublier cette continuité
multiforme, cette
rumeurpennonente
des pratiques qui consistent à se débrouiller avec ce qui s'im
pose.
Enfin, un troisiême élément que je voudrais indiquer, c'est ce que je pcurrois oppoler Io morginolité d'une minor
i
té. Lo culture populaire, il ne faut pos la chercher dons les reliques de quelques proverbes et de quelquesartisonots en voie de dépe1'dition que, pour sauver de la porte, on case soigneusement dons des musées; c'�st cer
tainement nécessaire de le faire; rnois aujourd'hui, ce sont les pratiques quotidiennes qui constituent l'activité
cu lturell e
des non-producteur. des langages culturels, qui constituent Io marginalité rnossive de ceux qui ne sont pos les producteurs de laculture.
Activité non signée, sons signature, il n'y a pos
d'auteur; activité non lisible, il n'y a pas de texte, ça ne marque pas dans un lieu propre; activité non symbo
lisée, ce sont des techniques de réoppropriatian.
--Ce qui me semble se généraliser, s'universaliser, c'est cette marginalité de pratiquants, devenant une
majo
rité silencieuse. Cette majorité, d'ailleurs, ne doit pas être interprétée convne si elle était homogène; oes prati
ques sont différenciées, elles n'ont pas Io même signifi
cation selon qu'elles sont le foit, par exemple, d'un travailleur immigrant ou d'un ban fonctionnaire. Les mêmes types de dispositifs, ou les mêmes types de techni
ques jouent différemment selon le milieu dons lesquels ils se trouvent.
Cependont, si la mise en évidence de ces pratiques n'exclut pas, ov contraire, une analyse des rapports de classe, ce qui doit aussi ôtre mentionné, c'est que ces pratiques sont fondamentalement le fait de gens faibîëS qui e.ssayent de tirer parti du fort. Elles n'ont de signi
fication qu'en tant que palémologiques, inscrites dons une palémique ; c'est une
cQnception aberrante de
laculture de suppooer qu'elle puisse exister ind6pon
dornmenl des rapports de force, des conflits, de la violence, qui sont dans une société. Toute cultu- re rend b renforcer la place d'une élite; les ruses, les pratiques quotidiennes partent donc nécessairement d'une position faible qui tend b essayer de se trouver des pos
sibilités dons le champ même du fart, dans l'ordre imposé.
DES "LIGNES D'ERRE" EFFICACES
On pourrait tenter quelques canparoisons b propos de ces tactiques de pratiquants, afin d'en dessiner un peu mieux la silhouette. C'est, en effet, un schéma beaucoup trop dichotomiste que d'opposer simplement
producteur-consommateur. D'ailleurs, dans une même existence, il peul très bien se trouver que l'on soit al
temativement dans l'une et l'autre position. Et, de plus, où placer la frontière entre les deux, même si dans des cas extrêmes la différence n'est que trop visible?
Partons donc de la constatation, en même temps que de l'hypothèse (parce qu'il y a des choses qui nous échap
pent, on n'a que des fragments, des silhouettes) que ces pratiquants sont des producteurs méconnus, des e�pèce.s de poètes de leurs propres affaires, des
.lnv e
�
teurs silcnc1eu.x, cheminant dons les jun9les de Io raflonal1té contemporaine, technocratique et fonctionnaliste.
Ils peuvent être envisagés d'abord comme créant, dons les espaces imposés, quelque chose ressemblant b ce que Déligny appelait des "lignes d'erre". Parcours tro�s dons Io campagne ou les bois par des enfants autistes, ces
"lignes d'erre" sont des itinéraires solitaires, d�s trajec
toires écrites avec les pieds par ces enfants qui ne com
muniquent avec personne, mais qui, de temps en temps, coupent le chemin des
adultes,:
petit quel�ue.chose.
ccrnme un croisement, début d une communicat1on. Logne d'erre, c'est une première et très banne définition de ce que j'entends par tactique de pratiquant.
Par exemple, la ménagère qui fait les prov 1s!on.s trace une ligne d'erre, un itinéraire, dons la foret impo
sée du supermarché· elle constitue des trajectoires impré
visibles elle forme' des phrases dans le texte
,
do l'outre,I'
d E • 'c' est-0-dire dons le texte de or re. t meme SI ces phroses sont composées avec le vocabulaire imposé - aucun de ces espaces particuliers, aucun des lieux sur lesquels cette itinérante met le pied n'�.t un .sol créé par elle - ces lignes tracent les ruses d 1ntérets autres et de désirs qui ne sont ni déterminés, ni captés, par les systèmes où elles se déploient.
Et Io statistique - Dieu soit s'il y en o sur les con
sommateurs - n'en connait rien ou presque, puisqu'elle se contente de classer les vocables, les mots, de mesurer chacun des endroits fréquentés, mois ne soit rien de ce que sont les trajectoires. Ce qui est saisi, c'est le maté
riau des pratiques et, en effet, c'est important. Mois ce matériau, c'est celui que le producteur o foumi et qu'il se renvoie sur le mode d'une statistique; on est dons Io tautologie. Et ce qui n'est pas saisi, c'est Io forme de Io démarche, Io ligne d'erre en tant qu'acte historique, Io phrase produite et qui ne se répétera pas.
Autrement dit, et je reprendrai encore une autre exprenion de Oéligny, on pourrait parler de "vagabon
dages efficaces" : ce n'est pas pour rien que l'on fait un tracé, c'est en vue d'une efficacité, mois une effica
cité qui n'est pas celle de l'ordre dons lequel elle se d4iploie; ce sont des histoires différentes. Lignes d'erre, '(Ogobondoges efficaces, c'est un premier type de compa
raison pour se <loriner une idée de ce dont il s'agit dans ces pratiques quotidiennes.
Cependant, l'idée de trajectoire n'est pas tout a fait exacte; elle a pour inconv4!nlent que, li une série opératoire de gestes, une série temporelle, el le substitue un objet inerte et spatial. C'est le rapport qui existe entre l'acte d'écrire et la page écrite; Io page écrite, c'est un texte qui ne nous donne rien de ce qu'e•t l'acte d'écrire. La trajectoire tracée peut ôtre saisie d'un coup d'œil, mois elle ne correspond plus a ce qu'elle est effectivement, a savoir la série des actes et des moments irréductibles de l'opération de marcher.
On a une trace au lieu d'un acte. D'ailleurs, un des modes par lequel on peut reconnaitre cette trahison, c'est l'irréversibilité : un tracé sur une carte peut être pris dons un sens ou dans l'outre, mois une marche, o;o
n•o qu'un sens; si on la fait dons l'outre sens, c'est oulre chose, c'est une outre opération.
STRATEGIE ET TACTIQUE: LE LIEU OU L'INSTANT C'est pourquoi je préfère une autre comparaison, c'est Io distil'\clion entre ce que j'appellerais tactique et strot6gie. Mois évidemment, i 1 faut se donner une définition des mats, parce que stratégie en particulier peut relever de choses très diverses.
J'appelle "stratégie" le calcul des ra�rts de forces qui devient possible o partir du moment oti
-îi
y a unsujet de pouvoir et de vouloir i50lable d'un environne
ment, isolable de ce qui d' ''extérieur", devient "envi
ronnement". C'est comme ça d'ailleurs que Io stratégie est n6e chez Machiavel : l'idée d'un isolement do pou
voir de Io ville o permis un calcul des rapports de for
ces avec des adversaires ou un environnement. Mois le point important ici, qu'il s'agisse d'une entreprise privée, d'uno cité, ou d'une institution scientifique, c'est que Io condition essentielle permettant une stratégie est de disposer d'un espace propre, d'avoir un lieu propre, où l'an puisse stocker, accumuler ses avantages.
Comme exemple de type de stratégie, on peut pren
dre le management tel qu'il est pratiqué aujourd'hui.
Lorsque l'on cherche à rationnaliser une entreprise, an commence par tenter de repérer oD sont le vouloir et le pouvoir propres de celle-ci, pour qu'on puisse distinguer ces éléments de toutes les résistances ou facilités qu'ils rencontreront dons l'environnement, c'est-li-dire ce sur quoi ils joueront.
A la différence de Io stratégie, j'appelle ou contrai
re "tactique" (c'est là que l'on retrouve les pratiques quotidiennes) un calcul ·qui ne peut pas compter sur un espace propre. Calcul, parce qu'il s'agit toujours d'un
rapport
de forces, d'une polémologie, il y o toujours des tensions; mais Io loctique ne dispose pos de l'ovontoge d'une ploce distoncée, n i donc d'une frontière qui distingue Pautre1 l'adversaire, l'environnement, canme une totalité repérable, analysable, dont on peul saisir Io menace. Lo tactique n'a pos de lleu propre, elle se
déploie uniquement dons le lieu de l'outre, à l'intérieur du pouvoir de l'outre; elle s'y insinue fragmentairement,
sons
jamais saisir l'outre comme un objet distant. Autrement dit, on nt'est jamais à dhtonce, puisqu'on est de
dans, et Io lactique, de ce fait, ne dispose pos de base où elle puisse capitaliser ses ovonlo9es.
Un deuxième aspect qui me semble très important dons la comporaison entre tactique et stratégie, c'est que l'espace propre est toujours une victoire du lieu sur Io temps, un triomphe du lieu contre le temps. Un lieu propre permet d'avoir une maison à soi, de réserver, d'acOJmuler, donc de se
protéger
contre l'érosiondu
temps, de résister à l'instant, à l'événement; au contrai
re dons
latacti
e on n'est sraté du
lems; et
même, toute a tactique esl essontie ornent fondée sur le temps d'un moment, sur l'instant, l'occasion.
Exemples : il fout saisir l 'occosion dons le magasin, toumer Io crêpe ou juste instant, placer un mot ou bon moment dons Io conversation, etc. Après, ce sera trop tord. Une occasion ne se répète pos, même s' i 1 y en o d'autres. Lo tactique est relative à l'instant.
Une
multiplicité d'éléments est en jeu, de choscn dont on se souvient, qu'on cr-oint, qu'on espère, qu'on a calculées, mois Io s nlhè$9 ne se fait s sur le mode d'un discours, e e se fait sur le mode d'un instant, d'u
n
e déci
si
on :il
fout saisir l'occasion. C'est le fait du chasseur qui en soit long sur les mœurs des oiseaux, sur Io saison, et qui attend, calcule, cannai) des trucs; mois tout cela estsynth6tlsé, mobilisé, ogi en un instant.
Et •i vous avez roté l'instant, l'occasion, c'est per- du ! Il fout attendre une outre occasion, mois ce ne sera pos exactement Io même. De toute façon, l'instant poss6, l'occasion échue, ce sera à recommencer, à ré-esti
mer : ce que Io tactique gagne, elle ne le garde pos, il fout recommencer tous les jours, de Io cuisine, de Io lecture, des soins du corps, el donc constamment saisir l'instant, jouer avec les événements, se jouer d'eux.
LA
POLITIQUEET LA
POETIQUE DU FAIBLEMols ce qui est peut-être encore plu• important, c'est un troisième o ecl de Io lactique; c'est que, sons cesse le i le doit tirer rti de forces u i lui sont étrangères . ue ce soit dons le
rapport
li o nature . ou ou pouvoir o&ninistratif, li l'ordre imposé, aux émissions de télévision ou à l'organisation d'un supermarché, Io tactique est le mode por lequel le faible tire porti du
fort, étl
réussissant, surl'instant,
au momentdécisif,
à rassembler, à nouer des éléments très hétérogène•, qui s'cmalgament en un "bon coup", un "bon tour11, one ma
nière de foire réussie contre le sort.
Il y a d'ailleurs des modalités très diverses du fort;
ço peut être le sort, la fatalité, la moladle; ça peut être les puissants, ou la violence des choses, la violence d'un ordre: disons que c'est l'ordre qui s'impose et qu'on ne peut
pos,
tout seul, bouleverser. La tactique, c'est donc aussi le moyen dont on dispose quand on ne peut pos se permettre de foire une révolution.Enfin, il fout relever un quatrième aspect de la tac
tique. Ces bons tours, cet art de faire des coups, ces astuces de chasseur, cette espèce de mobi 1 ité monœu
vrière et polymorphe, qui sont aussi des trouvailles poé
tiques et jubilatoires permettant li Io fais de manipuler
et de jouir, cette "métis" des Grecs, remonte en fait li bien plus haut qu'eux. On la trouve déjll chez. les poissons qui datent de centaines de milliers d'années, et dont, ou fond des abîmes océaniques, on peul analy- ser les ruses qui consistent li posser du rouge ou violet, li prendre telle forme, êl sortir une pince pour avoir l'air de quelque chose. On pourrait dire qu'il y o une sorte de con
nivence d'un bout li l'autre de l'existence depuis ces poissons multi-millénaires jusqu'à l'habitant de Io mégalopole, en ce qui concerne l'art de faire et les ruses quotidiennes.
LOGIQUE DESINCARNEE ET LOGIQUE DE CIRCONSTANCE Un dernier élément que je pourrois ajouter li Io
silhouette de ces pratiques, c'est leur rapport à la logi
que, ou plutôt li une logique. Cor si Io logique scienti
fique occidentale est essentiellement strot6gique - c'est pour nous Io logique tout court - d'outres logiques se sont éloborées en terme de tactique : por exemple, Io logi
que musulmane, el plus encore la logique chinoise, ont toujours été, pour l'essentiel, des logiques de roeport li la eon•oneture, de ro rt à l'instant.
'option occidentale, strotégique, o eu des effets som tueux en roduits scientifi ues, mars désastreux en ce qui concerne le rapport de cette eu ture ovec les protiques quotidiennes; cor Io condition permettant
cette élaborotion scientifique 6tait l'excommunioation de ces pratiques, c'est-li-dire du ropport li l'instant; en effet, si la définition d'une proposition scientifique, c'est qu'elle peut être tenue por n'importe qui, n'impor
te quond, on doit chercher à construire quelque chose qui vaut quel que soit l'auteur et quelle que soit la ciroonstonee. Au controire, li portir dll moment où l'on introduit comme essentiel li la v6rit6 ou à la f0<ee d'une proposition son
rapport
li la circonstance, on ne peutplus dire qu'elle est indép<!ndante de son outeur ni du moment où elle est prononcée : on o une logique de
l'ocoosion. C'est l'option prise mojoritoirement por Io logique chinoise et, dans bien des oos, por l'éloborotion orobe.
Mois il existoit oussi une option ossez. proche en Occident, celle prise por ces vieux techniciens de la.
ruse qu'6toient autrefois dans le mande grec les Sophis
tes, gens qu'Aristote connoissait bien et trouvait o�olu
ment dêtestables, porce que, justement, Il les savait dangereux. Une de leurs propositions me .semble assez..
remarquable du point de vue de la d6fln1tlon des tacti
ques; elle indiquait que l'art du Sophiste consiste li. ren
dre Io plus forte, la position du faible, .li se débrouiller pour faire apporollre conwne Io plus vro1semblable
eel
�e qui, au déport, était Io plus désespérée. Et les S�h1stes procédaient por une onolyse des effets de rh6tar1que qu'ils pouvaient tirer, justement, des circonstances, �e la conjoncture, de l'opinion des gens, de
01�
réputa.t1on.On pourroit trouver, li troven la trad1t1on occiden
tale d'autres analyses qu'il seroit intéressant de repren
dre 'pour l'étude des pratiques quotidiennes, depuis les discours sur le persuasif, le faire-0craire, l'oc.casi.on, . . jusqu'b certains travaux d'aujourd hui en soc10-lin9uost1- que, où l'on essaie d'appréhender ces protiques en rela
tion, peut-être plus fortement qu'�illeurs, avec les rapports de forces.
Une outre trodition encore, tr�s intéressante, est celle de,s contes tziganes. Dons
I�
pl�po
rt de. ces contes,li s'agit de montrer comment celui quo est faible, le tz.igone, en position de serviteur, de dominé, arrive à l'emporter sur le fort grâce li ce qu'on pourrait oppeler un mensonge. Mois ce n'est pos exoctemenl un menson
ge c'est plutôt une ruse du longoge qui consiste, por ox
�
ple, O donner un autre sens oux termes d'un contrat,b entendre autrement l'obligation, mois tout en semblant se conformer oux ordres.
QUAND ON N'A PAS CE QU'ON AIME ...
Etudier
les pratiques quotidiennes, on le volt, peut donc contribuer à l'éloborotion d'une question devenue fondamentale, celle de Io position du sujet dans une société de plus en plus atomisée et technacrafoée. Mais, plus encore, une telle étude permet de restituer sa légitimité à la modestie murmurante mois déterminante de cos pratiques. Dans oe sens, je renverrai à un très beau texte, ossez sarcastique, de W. Gcmbrowltz; dons un roman intitulé "Cosmos", il imagine un petit fonctionnai
re, un petit type, l'homme sans qualité, dont le refrain est : 00uond on n'a po$ ce qu•on aime, il fout aimer ce qu'on o.• Et se dé!rouiller. Un bouton, on le palpe avec plaisir. Un bonbon, on le suce, on l'enlève, on le remet. Quelqu'un qu'on croise, le suivre des yevx, s'y
a
tt
arder canme on lècheu
ne vitrine... Gombrowitz
prend exprès les opérations les plus minuscules, les plus dérisoires, pour montrer qu'il peut y avo
i
r lb une espèce d'étrange rapport entre manipuler et jouir, une sorte deroti uo du bonheur ui relève d' rotions très corp le-
t • t • d" "J' . d.
�
o 1 ennrne en rsant : 01 u, vous comprenez, recourirtoujours
davanta
ge o de tout potih plaisirs, presqu' invisibles, des o
-
côtés, et vous n'avez pas idée combien avec ces petits détails on devient Immense, c'est incroyable corn.ne on grandit."
QUESTIONS DES AUDITEURS
LA TRANSMISSION DE LA TACTIQUE
- Vous avez défini tout à l'heure un savoir qui n'a pas de langage. Je me demande comment un tel savoir s'ocquiort, comment on peut le reconnaître, par quel moyen il se développe, est-ce un savoir inutile par ce qu'il ne se transmet pas ?
- Un savoir
qui
ne se transmet pas ? Par exemple, la manière de se laver, de marcher, de lire, d'écouler, ça ne se transmet pas ?
Mois je vais prendre un exemple que je trouve inté
ressant parce qu'on y voit une coupure de plus en plus marquée dons la transmission, ce sont le• pratique•
cul
inoires. Cette coupure dans l'apprentissage commence quelquefois très jeune, bien avant douze, treize ans.
C'est une
allergie, craisionte d'ailleun, de fillel
�1'6-
gord de cette pratique identifieatoire qui consiste à foire la cuisine: foire la cuisine= travail de femme. Alors ça, non, dit la fille, pas question. Mais plus tard, quand elles sont seules et doivent se débrouiller, des fi lies retrouvent, ou trouvent une certaine expérience des choses, qui remonte o l'enfance, mais qui est affectée de
modifica
tions. Par exemple, qui fait place à une inventivité beaucoup plus grande. Lo où la mère disait : pour foire une sauce béchamel, il fout ceci, ceci et cela, sinon on ne la foit pas, la Fille, qui a rompu ovec cette tradition orthodoxe, essaie de remplacer ce qui manque par outre chose. li y o une
espèce
de mabilit6 des 616ments transmis qui s'introduit grâce à cette coupure dans la tradi
tion.
Mais il y a transmission, bien qu'il y ait peu ou pas
de langage. C'est même un type de tradition qui n'est pas tellement de fonne verbale. Souvent dans la trans
mission écrite ou verbale des recettes, l'essentiel n'est pas dit. En d'autres tennes, pour pouvoir utiliser un livre de cuisine, il fout déjà savoir cuisiner. Dans la tradition fomiliale, très fréquemment, il y a un lapsus, un oubli
d'une petite pièce importante, qui veut dire : si tu es intelligente, tu trouveras. 11 y a bien du langage dans la mesure où l'on a dit ou écrit la recette, mais en foit la véritable tradition ne pa>se pas seulement par ce Ion-' gage.
En cu.isine, par exemple, elle passe par des expérien
c.es sensoriel.les fon�amontales, qui sont aussi de type éro
tique, et qut lntervtennent dans la transmission. Certaines expériences alimentaires, l'odeur de sa mère, ou du lait ou les odeurs qui rôdent dans la maison, ont la même ' force que les expériences linguistiques élémentaires du bébé qui, à quatre mois, entend un certain nombre de sans et se trouve introduit dans un réseau de phonétique.
C'est justement un des points intéressants dans ces pratiques quotidiennes, que d'avoir affaire à un
type
de transmission i n'est s fondamentalement de famie discursive; il n'exclut pas e langage, mais i n'est pas essentiellement de ce type, et il ne cesse pas pour au
tant de se transmettre.
lA TACTIQUE ET LE REVE
- Vous avez donné une définiti.on de la tactique qui
me falt penser à ce que Freud décrit CO/lrille an tra
vail d u rêve dans la *Tra.umdeutung•. Seriez-vous d'accord avec ce rapprochement, en ce sens que ld tactique permettrait au désir, peut-être un peu plus constai.ment que dans le travail du rêve, de se réin
vestir dans cctce idée ?
- Je le crois tout à fait, mais il y a une différence essen
tiel le, c'est que dans le rêve, li n'y a pas de temps.
Freud le dit constamment, ce qui caractérise le rêve, l'inconscient auui, mois le rêve d'abord, c'est Io spacio
lisatian; les rapports de 'temps se trouvent taus projetés en tennes d'espace et d'ailleurs; c'ost Io raison pour la
quelle les ruses tactiques sont interprétées par Freud plu
tôt en tennes spacieux de métaphores, de déplacement, de "passage à côté". Certainement, les pratiques peuvent rejoindre certains modèles théoriques analogues, sauf qu'elles jouent dons une. historicité, un rapport à l'ins
tant; c'est-à-dire que l'espace dans legvel ça se déploie n'est pas le même. Mais je crois en effet qu'il y a des types de logique, tels que le rêve, les pratiques quoti
diennes, qui ont été excommuniés simultanément.. . el qui reviennent de plus en plus.
LES CULTURES ET L'ECOLE
- La culture véhiculée par l'école comporte des élé
ments suspects aux yeux de beaucoup de personnes, par exemple l'd9ressivité1 la violence, et qui sont aus
si apportés de l · extér leur par les enf4nts. Comment l'&côle peut-elle accueillir ces éléments, les cona
liser, les intégrer ? Autre question, l'école n'est
elle f}BS un miroir déformant de la soc16té et de ses valeurs; et ne cendrait-elle pas alors à accen
tuer le processus de normalisat1on culturelle de la sociét� ?
- D'abord vous dites qu'il y a nécessairement en jeu, dans l'école, de l'agressivité, de la violence. Il y en
a un aspect porticulier, ce sont les ra
�
ports de violence gui existent entre les élèves et e mailre, el qui doivent pouvoir être symbolisés, exprim�s, dans le chomp de l'école. Si l'aggressivité du martre, et cellede l'élève, car elles existent toutes deux, n e trouvent pos un langage, un moyen de s'expllciter, c'est du point de vue scolaire ou culturel, catastrophique. 11 fout per
mettre () chacun de se situer par rapport () l'agressivité qu'il a devant l'outre. Mois ço ne conceme �e les rapports de violence de l'élève () l'égard de 'enseignant et vice-verso, cor l'école n'est s char e d'être le
ieu récapitulatif d'une société. 1 est évident que dons l'agressivité d'un élève () l'égard du mo�re, li y oit quelque chose· qui se réfère aux relations que cet élève entretient avec ses parents, son milieu, on ne coupe pas cela ou couteau; mois ce qui doit itre g6ré, donc ver
balisé, b l'intérieur de l'école, c'est ce qui concerne Io particularité des rapports entre les élèves et l'ensei
gnant.
Au-delb, l'enseignant se donne une tache exorbi
tante, et qui trompe l'enfant, b partir du moment OI) il pense qu'il doit Foire de l'école le lieu OI) l'agressivité de l'élève comme telle va s'exprimer ou se canaliser.
L'école ne saurait être universelle; et si elle est un miroir déformant, tant mieux. Car s'll y avait un lieu qui présente 1 e miroir non déformant d'une société, ce seroit un totalitarisme !
Il est très important que 1'6colo accepte une posi
tion et une fonction partielles don• une société; et même, une position minoritaire, dons Io mesure où la tache qui lui était affectée aux XVIIIe, XIXe, et ou début du XXe siècles, ce.lie de constituer Io référence axiale de Io culture promotionnelle, cesse d'être réelle.
Actuellement, ce sont les mass-media, Io télévision, le journal, qui foumissent Io culture référentielle, le monde est totalement scolarisé, il n'y o pas un pouce du sol dons une ville qui ne vous enseigne, qui ne soit scolai
re : les affiches, le journal, les publicités, l'air, tout ça crépite, c'est saturé de sémantique, d'enseignement,
on est dons une société dognatiquo comme jamais il n'y
en o eu. .
Et Io tache que pourrait remplir l'écale, ce serait do rmettre un 0 rentissoge b Io lecture de cette on- de doctrine im osée r une société : que les sont les mét es qui permettent de se situer par rapport ll cette orthodoxie imposée, comment peut-on s'y tracer des che
mins? Plutôt que de requérir une place centrale comme 5• elle était encore ce qu'elle a été majoritairement ou
�
IXe siècle, l'ascenseur culturel et professionnel d'u�e soci6té, elle pourrait devenir, au contraire, la conseillère critique, pédagogique, diologale des enfants et des adultes; gens d'ages différents regroupés par types d
.e �ues
tions ou d'expériences, et non plus selon une d1str1bu
tion par age qui a perdu sa pertinence.
Peut-être en effet, l'une des principales difficulté.•
de l'école est-elle Io fixité, Io ri idité d'une idéal. 1e périmée dont on ne saurait mésestimer, ma gré certains
méfaits Io voleur, et le rôlo énorme qu'elle o joué dons Io tran;formation d'une �i6té. Mois 0 vouloir conserver cette idéologie d'un rôle central, on place le maître dons une position catastrophique : ou bien il y est fidè
le - ce qui malheureusement dons certains cos peut arriver - et il devient totalitaire, ou bien il ne 1:est pas, et c'est lui qui se détruit, il est malheureux, Il a
mauvaise conscience, il e•t en ins6curlté, et le• élèves en patissent autant que lui.
Il fout sortir de cette idéologie centralisatrice de l'école, morque, carré, painceou, du pouvoir culturel,
au centre de Io carte du village, pour essayer de Io voir camme exerçant une fonction particuli�re, apprenant () des élèves la manière d'utiliser -Io manière de con
sommer - le langage doctrinal majoritaire dons une soci6té, Io manière d'en tirer parti, de trouver un espace de jeu et d'existence dons ce grand corpus compact que
la société met sur le d� de chacun.
Peut-être aussi, une autre difficult6 est-elle que, pour des tas de raisons qui concernent la formation suivie, au les consignes reçues, au
I
o discours habilité, le moîlre,Io
plus souvent, ne fait pas la théorie de ce qu'il pro� · I
l tient sur son activité un discours qui n'est pas cefu-î de sa pratique réelle, un discours reçu; et cetten6cessité de tenir le discours référentiel l'aveugle, lui fait oublier sa propre pratique et l'empêche de l'articuler dans se relation avec ses élèves. 11 faudrait petit
b
petit briser cette masse de glace qui gèle les ensei9"0nts au niveau de la théorie; ils sont plus vivants que no le laisse croire leur discours.LES PRATIQUES
QUOTIDIENNES
ET LE POLEMIQUE- Pensez-vous que l'ensOJlble de vos pratiques quo
tidiennes soient prises totalement dans le l?Olémi
que J ou est-ce un modèle qlobal, ou un thème de travail pour cc soir ? Le polémique est-il tatal dans les relatJons sociales, ou peut-on iltlaginer un savoir, un act de CaJre, une culture, hors des rapports de forces ?
- Pour vous répondre, je partirai du commentaire d'un grand auteur mystique du
XVIIe
siècle, sur la lutto de Jacob avec l'ange; il y dit que Jacob el l'ange essayaient de se 50isir dans la nuit, de se meurtrir, do se bal'tre, de se vaincre; mais ainsi, ils se tenaient enlacés et cette lutte guerrière se muait en lutte amoureuse. Au petit matin, ils se découvraient omis. Alors ils pouvaient se séparer. Je pense que la véritable haine est là a() a n' a s de conflit; dès 'il a une relation réel- le, elle est ambivalente, uerrière et ou amoureuse.
C'est cette am iva ence que jo mets sous le terme de
palemos, polémique. . · ·d
Il y 0 une sorte de tension de sujet au 1nd1v1 u b de groupe b groupe qui o été très oblitérée par
groupe, ou '
l'éd
ttoute une série de théories du sa�oir ou .de. uca ion,
jvsqu'b
la grande léJ:arde introdu1 te aum bien par Mar�quo par Freud. Et si je pre�ds
u.�
vocable un peu guer rier, c'est parce que je crois qu 11 est plus �xoct etplus pudique de parler ainsi que de parler
d
amour; on est plus proche de la question, plus correct, plus modeste aussi, lorsqu'on port d'un vocabulaire guerrier, parce v'il est impossible de ne pas entendre également,
b
q 11·
li
· concerne unetravers cette guerre con 1ctue e, ce �1
•
vérité de l'amour,
b
savoir qu'il n'y a P?s d'amour quo ne soit aussi quelque chose comme la haine. .On 0 analysé ça av.si bien chez la �ère qui P';".te son enfant, que dans les relations pédagogiques
�
fil iales
: aimer t'outre, vouloir lui foire une place:. c est aussi mettre en danger sa propre place; dans .n importevelle relation, si on la rend sérieusement, il a to:'- jours une compétition de vie ei de mari. Je pèn.se. qu,.en explicitont cet élément conflictuel, on peut asso1n1r 1 •
mage qu'on se Fait de la relation et ne pas supposer que c'est un simple message w n'înterviennen'. _Plus les pro
blèmes de tension, de rivalité, de compét1t1an amoureuse ou guerrière entre sujets.
Je ne prétends pas par lb privilégier la guerre �r rapport
b
l'amour, je crois plutôt que c'� une manière sérieuse de parler de l'amour' et de revenir b �ne base des problèmes posés dans n'importe quelle relatton decommunication. . d
On
peut ajouter que lb aù il s'est agi le plus e ce que nous �ons appeler amour, à savoir .P?r exemple._d s la Bible ou dons les grands textes religieux coran1 q::, cette question n'est envisagée qu'en termes de �on
llit.' C'est peut-être une indication sur le mode par e-
Michel de Certeou R"1actlon de cette conférence
L111ane Palandella
2. LIRE BRACONN A G E ET POET IQUE DE CONS OMMATEURS (*)
•Arrêter une fois pour toutes le sens des mots,
vo1là ce que veut la Terreur.•
J.F. lyotord, Rudiments païens LA CONSOMMATION "PASSIVE", IDEOLOGIE DE ''PRODUCTEURS"
Lo vieille icUologie des lumières vouloit que le livre soit copoble de réfonner Io société, que Io vulgo
risotion scoloire tronsfonne les moeurs et les coutumes, qu'une élite puisse ovec ses produits remodeler toute Io notion, si leur diffusion couvroit le territoire. Ce mythe de l'Educotion o Inscrit une théorie de Io consommotion dans les structures do Io politique culturel le. Certes, par Io logique du développement technique et économique
qu'elle mobilisait, cette politique o été conduite jusqu'au système qui Inverse l'idéologie hier soucieuse de répon
dre les "Lumières" : les moyens de diffusion l'emportent désormais sur les idées véhiculées; le medium remplace le message; les proc<!dures "pédagogiques" dont le réseau scolaire a été le support font éclater le corps qui les a perfectionnées pendant deux siècles et composent l 'appa
reil qui, en accomplissant le rêve ancien d'encadrer toos les citoyens et chocun en particulier, détruit peu à peu Io f1nolit6, les convictions et les institutions des Lumières.
(') Article paru dons Io revue "Projet", 14, rue d'Assos, 75006 Paris, 1978.
En somme, tout $e passe do.ns l'Eduection
comm
e si Ioforme de sa réalisation technique s'e.xorbitoil ou détri
;;:;efti"
du contenu qui l'o rendue possible et qui cessed'être utile. Mais tout ou long de celle évolution, l'idée d'une production de Io société par un système
"scripturoire" n'o cessé d'avoir pour corollaire la convic
tion qu'avec plus ou moins de résistance, le public est modelé par l'écrit (verbal ou iconique), qu'il devient semblable à ce ·qu'il reçoit, enfin qu'il est Imprimé par el comme le texte qui lui est imposé.
Hier, ce texte était scolaire. Aujourd'hui, il o for
me urbanistique, indvstrielle, commerciale ou télévisée Mois Io mutation qui a fait passer de l'archéologie sco
laire à Io technocratie des media, n'a pas entamé le postulat d'une passivité propre à la con
somma
tion.Aux foules, il resterait seulement la liberté de brou
ter Io ration de simulacres que le système distribue à chacun.
En !jénéral, celle image du "public" ne s'affiche pas. Elle n'habite pôs moins la prétention qu'ont lê>
"producteurs" d'informer une popvlation, c'est-à-dire de
"donner forme" ovx protiqves sociales. Les protestations mêmas que suscite Io vulgorisotion/vulgorité des media relàvenl souvent d'une prétention pédogogiqve analogue:
portée à croire ses propres modèles cultvrels nécessaires ou povple en vue d'une édvcation des esprits el d'une élévation des cœurs, l'él ile émuo par le "bos niveau"
des conards ou de Io télé postule touiours que le public est "infarmé"/confarmé par les produits qu'on lui impose.
C'est là se méprendre sur l'acte de "consommer", en sup
posan
t qu' 11as.simi lern signifie nécessoirement "devenirsemblable à" c e qu'on absorbe, et non le "rendre sérn
bloble" à ce qu'on est, le faire sien, se l'approprier ou r6opproprier. Entre ces deux si111ificotions, une longue histoire o imposé un choix.
L'effiooee de Io production implique l'inertie de Io consommation. Effet d'une idéologie de classe et d'un aveuglement technique, cette légende est nécessaire ou système qui distingue et privilégie des auteurs, des pédo
gogtJes, des révolutionnaires, en un mot des "producteurs"
par rapport à ceux qui ne le sont pas. A récuser Io
"consommation" telle qu'elle o été eonçuo et (naturel-
) f.
• d'..
1 "lament oon innée par ces entreprises ou eurs , on se donne Io chance de découvrir une activité créatrice là où elle o été déniée, et de relotivisor l'exorbltonte prétention qu'a
�
production (réelle mois porticvlière) de foire l'histoire en "informant" l'ensemble du pays.UNE ACTIVITE MECONNUE
:
LA LECTUREDe Io con
sommat
ion, Io lecture n'est qu'un aspect partiel, mois fondamental. Dons une société de plus enplus écrite,
orgon
isée par le pouvoir de modifier les choses el de réformer les structures à partir de modèles scripturaires (scientifiques, économiqves, politiques), muée peu à peu en "textes" combinés (odm1n'.
stratifs, u�
ins,industriels, etc.), on peut souvent substituer ou bmome production-consommation son équivalent et révélateur général, le binôme écriture-lecture. Le povvoir qu'a instauré Io volonté (tour à tour réformiste, scientifique, r6volvtionnoire ou pédogogique) do refaire l'histoire grôce à des opérations scripturaires effectuées d'abord en champ clos o d'ailleurs pour corollaire le grand por
tage que Io scolarisation o établi entre lire el écrire.
Si .. Io modernisation, Io modomitê, e1est l'écriture", si Io généralisation de l'écriture o provoqu6 le rempla
cement de Io coutume par la loi abstraite, Io substitu
tion de l'Etat oux autorités traditionnelles et Io désagré
gation du groupe au profil de l'individu