Book Chapter
Reference
Les grands découpages du Monde
STASZAK, Jean-François, FALL, Juliet Jane, GIRAUT, Frédéric
STASZAK, Jean-François, FALL, Juliet Jane, GIRAUT, Frédéric. Les grands découpages du Monde. In: J.-F. Staszak. Frontières en tous genres. Rennes : Presses Universitaires de Rennes, 2017. p. 147-168
Available at:
http://archive-ouverte.unige.ch/unige:99393
Disclaimer: layout of this document may differ from the published version.
Chapitre 7
Les grands découpages du Monde
Jean-‐François Staszak, Juliet Fall, Frédéric Giraut
A l’école, on nous fait colorer la carte des continents avec des crayons ; à la télévision, certains de nos dirigeants évoquent le choc des civilisations ; un jour, notre journal du matin ne parle plus du Tiers Monde mais des Suds.
Les grands découpages du Monde, qu’on porte inscrits sur les planisphères, semblent ou prétendent rendre compte d’une hétérogénéité de sa géographie, dont elles seraient le reflet empirique. Les limites tracées sur la carte traduiraient des frontières entre des peuples, des civilisations, des espaces différents. Ces grands découpages passent pour à la fois évidents (le résultat incontestable d’une observation simple : ça se voit) et fondés sur des principes scientifiques.
Les frontières que ces découpages mettent en place diffèrent de celles examinées dans les autres chapitres car elles sont résultent d’une mise en catégories, d’un projet de connaissance, souvent scientifique et conduit de l’extérieur. Il peut ainsi se trouver que les personnes vivant de part et d’autres de ces frontières, souvent invisibles, n’en soient pas averties.
Quelle que soit la légitimité à laquelle ces découpages prétendent, ils n’en sont pas moins porteurs d’une idéologie qui vise à identifier et séparer le même et l’autre, établir des hiérarchies.
Ce chapitre porte sur l’échelle globale : celle du Monde. Il montre comment les grands principes de sa division géographique participent à la construction de macro-‐identités et d’effets de domination.
1 Les Grands découpages du Monde et leurs principes A Qu’est-‐ce qu’un découpage du Monde ?
Par « grands découpages du Monde », nous désignons des systèmes de classification divisant l’ensemble de la surface de la planète en quelques grandes aires, massives, bien délimitées et contigües, qui, selon un ou plusieurs critères, présentent une homogénéité interne mais diffèrent les unes des autres. Ainsi les continents (cf. ci-‐après), mais aussi les zones climatiques, les blocs géopolitiques, etc.
Ces découpages, que l’ont peut situer historiquement et géographiquement, visent à mettre de l’ordre dans une réalité difficile à appréhender dans sa globalité du fait de sa taille et de sa complexité. Les grands découpages du Monde prétendent proposer des divisions qui font sens, rendent compte du Monde et permettent de le comprendre. Ils résultent d’un processus cognitif
de catégorisation, qui tire sa légitimité de la solidité de ses méthodes et de la fiabilité de ses données. Les grands découpages du Monde sont pour les géographes l’équivalent de la classification scientifique des espèces pour les biologistes ou de la table périodique des éléments pour les chimistes. Les grand découpages du Monde se veulent des reflets de celui-‐ci : loin de transformer ou produire le Monde comme le font les frontières conventionnelles, ils sont sensés en entériner et visibiliser l’ordre.
B Des découpages à la fois logiques et spatiaux
La mise en catégorie effectuée par les géographes se distingue de celle des biologistes ou des chimistes par un élément essentiel. Comme ces derniers, les géographes rangent ensemble les éléments similaires, possédant la même structure ou la même origine, mais contrairement à eux, ils cherchent aussi à ranger ensemble les éléments proches les uns des autres.
Les découpages du Monde rangent ensemble des lieux qui sont à la fois proches et semblables. C’est un classement pensé comme à la fois spatial et logique. Ainsi les pays, les paysages, les milieux et le habitants des pays de tel continent posséderaient deux types de caractéristiques communes : d’une part leur proximité matérielle et leur localisation dans la même aire géographique (l’Europe ou l’Afrique), d’autre part une similarité liée au fait qu’ils partageraient le même climat, la même civilisation, etc. (leur européanité ou leur africanité). Toutefois, pour que ce découpage ait du sens, il faut qu’il existe, en de rares endroits, des lignes de fracture qui séparent des lieux très différents quoique jointifs. Le travail des géographes, dans l’établissement des découpages, consiste à identifier ces aires et ces lignes de discontinuité.
En cela, les grand découpages géographiques ressemblent moins aux classification du vivant (qui se veulent purement logiques et placent dans le même classe des animaux qui ne sont pas proches matériellement) qu’à la périodisation des historiens. Le découpage classique de l’histoire en quatre périodes (antique, médiévale, moderne et contemporaine) se fonde en effet aussi sur la proximité matérielle et sur la proximité symbolique ; il est à la fois logique et chronologique, et présenté par ses défenseurs comme universel : les moments d’une même période sont proches dans le temps et se ressemblent. Il est l’objet de vifs débats, portant aussi bien sur son principe, sur l’identification des périodes et sur sa prétention universaliste.
Pour ce qui est des découpages géographiques, deux problèmes apparaissent. D’une part, pourquoi deux lieux – et encore plus leurs habitants – devraient-‐ils se ressembler du fait de leur proximité ? On peut ainsi préférer des découpages alternatifs, qui cassent la logique de la solidarité spatiale, comme celui, d’inspiration marxiste, fondé sur la solidarité de classes. D’autre part, l’hypothèse de lignes de discontinuités
majeures, linéaires et continues, permettant de constituer des entités discrètes, n’est pas moins crédibles que celle de zones de transitions, de contact, où des gradients font passer d’un certain profil de lieu à un autre, sans qu’on puisse repérer de rupture franche.
C Archéologie des découpages : savoir et pouvoir
Qu’on puisse découper le Monde en grand ensembles géographiques homogènes, continus et contigus, distincts les uns des autres et séparés par des limites nettes ne va pas de soi. Pour dénaturaliser cette pratique et en amorcer la critique, une bonne méthode est de l’historiciser. De quand datent les grands découpages du Monde ? Qui les a effectués, dans le cadre de quel projet ?
Découper le Monde, ce n’est pas dessiner sur une carte le monde connu, y tracer des traits en laissant autour la zone blanche des terres inconnues. Un découpage du Monde, ce n’est pas un découpage de son monde. Le Monde (avec une majuscule) est un toponyme : il désigne l’ensemble de la surface de la planète en tant que lieu appréhendé et pratiqué par des êtres humains. En tant que tel, il n’a pas toujours existé. Le Monde est un produit de la mondialisation. Il ne devient une réalité d’abord que pour et grâce à quelques navigateurs occidentaux à la fin du XVe siècle.
Fig. 1 : Waldseemüller, Carte du Monde, Saint-‐Dié, 1507, Cornell Univ. Library. C’est sur ce
planisphère que le toponyme Amérique apparaît pour la première fois. La projection de Mercator ne s’est pas encore imposée. Les continents sont bien identifiés.
Pour la première fois, on tente de dessiner des cartes du Monde : des planisphères, (fig. 1). La qualification des terres « découvertes » suscite des
questions. Est-‐ce l’Asie ou autre chose ? Est-‐ce une île, un continent ? Comment l’appeler : l’Amérique, le Nouveau Monde, les Indes Occidentales ? Ce souci de mettre les terres connues dans des catégories prend de l’ampleur à mesure que les découvertes s’accumulent puis que se développe au XVIIe siècle la passion des Européens pour la classification.
Afin d’opérer un découpage du Monde, il faut disposer d’un planisphère et de la volonté d’y tracer des limites et d’y identifier des aires différentes.
C’est une option qui s’est d’abord présentée aux Européens (Portugais, Espagnols, Français, Anglais, Hollandais), à la fois autorisés et motivés à l’activer par leur entreprise d’exploration et d’exploitation du Monde. Le découpage du Monde suppose une mainmise sur celui-‐ci. Il traduit et sert une entreprise de connaissance indissociablement liée à une entreprise de domination.
Les grands découpages du Monde qui trouvent un écho à un moment donné sont conçus par des personnes ou des institutions qui disposent d’une autorité en la matière : ils ont le droit et les moyens de dire comment le Monde est ordonné. Le découpage qu’ils opèrent est étranger et extérieur aux populations catégorisées dans une aire ou une autre ; si ces populations en sont averties, elles ne peuvent guère que subir leur classement. Celui-‐ci ne répond à aucun de leurs questionnements et ne reflète pas leur vision du Monde. Un découpage du Monde ne sert que le projet géopolitique de ses auteurs. Poser la question de l’exactitude ou de la justesse d’un découpage a peu de sens ou d’intérêt. Ce qui importe, c’est de savoir à qui et à quoi il sert ; sa pertinence réside dans sa faculté à remplir le but qu’on lui assigne.
Un point essentiel est bien sûr la place que s’octroient au sein d’un découpage donné ceux qui en sont les auteurs (l’endogroupe). L’examiner conduit à interroger la nature et les qualités de l’aire dans laquelle ils se trouvent, celle de la limite qui sépare cette aire et ce groupe des autres (les exogroupes), et enfin la nature et la qualité des aires dans lesquels les exogroupes sont catégorisés. Que dit un découpage de la vision de soi-‐
même et des autres au sein de la société où il a été élaboré? En principe, un découpage – surtout à prétention scientifique – identifie des aires différentes mais de statut égal ; il n’opère pas de hiérarchie. Dans les faits, il est probable que le biais ethnocentrique conduise à conférer un statut privilégié à l’aire de l’endogroupe et à déprécier celles des exogroupes.
Ainsi, les Européens identifient leur climat comme tempéré, sous-‐entendant que les zones au Nord et au Sud sont trop froides et trop chaudes, et moins propices à l’épanouissement de la civilisation. Les découpages du Monde visent moins rendre compte des différences qu’à construire l’altérité, et, souvent en creux, l’identité.
D Que font les Grands découpages ?
Les grands découpages du Monde sont des opérations cognitives qui différent par leur projet et leur échelle des opérations directement politiques de découpage territorial, celles de l’établissement de certaines frontières internationales. Le traité de Tordesillas, signé le 7 juin 1494 par le Royaume du Portugal et la couronne de Castille constitue une exception notable. Il partage les terres nouvellement « découvertes » au-‐delà de l’Europe par une ligne méridienne tracée au large des iles du Cap-‐vert (fig.
2), laissant l’Amérique, sauf la pointe orientale du Brésil, aux Espagnols. Il s’agit bien d’un découpage du Monde, mais qui ne procède pas d’un projet de connaissance ; il ne prétend pas rendre compte de sa configuration, comme le manifeste le tracé rectiligne et arbitraire de la ligne de partage. Il vise à produire un certain Monde, en l’occurrence partagé entre les deux puissances de la péninsule ibérique. Il ne décrit pas le Monde mais tente de faire advenir un certain Monde. Son efficacité performative est liée à l’autorité des signataires du traité, qui fit que la frontière tracée fut un temps respectée et qu’aujourd’hui les Brésiliens parlent portugais.
Fig. 2: Planisphère de Cantino (1502), Biblioteca Estense, Modena, Italie. La ligne du traité de
Tordesillas est figurée en rouge. C’est un des premiers planisphères.
Les découpages proprement cognitifs ont aussi des effets, même s’ils sont plus discrets. Ils disent quelque chose à propos des lieux et des peuples.
S’ils trouvent un écho, ils peuvent convaincre les habitants d’une même aire qu’ils ont en effet quelque chose en partage, qui les distingue des habitants de l’aire voisine. Le sentiment d’identité au sein d’une aire et celui de l’altérité des habitants de l’aire voisine conduisent à adopter des représentations et des pratiques qui consolident la cohésion de l’endogroupe, et l’altérité de l’exogroupe, et affirment la rupture franche –
notamment spatiale – entre l’un et l’autre. La performativité des découpages du Monde consiste dans leur capacité à faire advenir les aires homogènes et les limites franches qu’ils figurent.
Un autre point important est le critère retenu pour opérer le découpage. Il manifeste un choix, selon lequel tel aspect est jugé secondaire et tel autre essentiel. En même temps qu’on impose un découpage, on impose une hiérarchie parmi les critères pertinents pour appréhender le Monde ; on fait passer l’idée que ce qui compte avant tout c’est le niveau de développement, ou la religion, ou le milieu naturel, etc. Si le découpage fondé sur ce critère est accepté et reconnu comme valide, le Monde est effectivement appréhendé comme ordonné selon celui-‐ci. Or, ce critère dépend du projet sous-‐jacent au découpage, des intérêts géopolitiques et de la vision du Monde qu’il sert. Le découpage participe ainsi à la performer, à rendre le Monde conforme à la vision qu’on en a.
Le principe même des découpages se fonde sur certains postulats, qui traduisent et véhiculent une vision du Monde. En premier, le postulat qu’il existe des aires homogènes séparées par des lignes de discontinuité. Mais il y en a d’autres. Pour juger pertinent de procéder à un grand découpage du Monde, il faut croire qu’on comprend le Monde en le divisant, au risque d’en perdre de vue la cohésion. Qu’il se divise en un nombre réduit d’aires de plusieurs milliers de kilomètres, au risque de ne pas voir ce qui se passe à d’autres échelles. Que les lieux et leurs habitants ont des qualités propres, au risque de l’essentialisation et du réductionnisme. Que ce qui compte, c’est la similarité entre les lieux et non les liens (de complémentarité par exemple) qui peuvent unir des lieux différents du fait de leurs différences, au risque d’invisibiliser les espaces organisés par des polarisations et des échanges. Que l’espace est stable et qu’on peut assigner des populations à des lieux, au risque de ne pas pouvoir appréhender les changements, les migrations, les flux. Que l’espace géographique est une étendue, au risque de n’y rien comprendre quand il prend la forme d’un réseau (fig. 3).
Croire à un découpage, c’est non seulement croire aux limites qu’il met en place mais aussi adhérer à la vision du Monde qui rend cette démarche légitime et pertinente. Accepter le principe du découpage, c’est tenir le Monde pour découpable. Comme si le Monde était déjà divisé en des aires légèrement colorées, chacune avec sa teinte spécifique et séparée des voisines par de discrètes lignes en pointillé, dans l’attente qu’un géographe (occidental) attentif rende visible cette structure spatiale. La performativité des découpages tient aussi à leur capacité à faire advenir un type d’espace : celui-‐là même qui les rend possibles et légitimes.
Fig. 3 : Carte de réseaux de transport aérien. La cartographie des réseaux a pour résultat de faire
disparaître les surfaces, mais il semble qu’on ne puisse se passer des continents, marqués par une couleur et un nom.
2 Le découpage du Monde en continents
Le découpage du Monde en continents est souvent tenu pour logique ou évident ; il est rarement contesté. Pourtant, il relève d’une entreprise de catégorisation récente, conduite par les Européens essentiellement au XIXe siècle et en lien avec l’exploration puis la colonisation du Monde par ceux-‐
ci. Ce découpage sert des intérêts géopolitiques plus qu’il ne répond à une logique géographique. C’est pourquoi il présente tant d’incohérences : la définition classique des continents (« grande masse de terre entourée d’eau ») ne convient pas à beaucoup d’entre eux ; il n’y a pas d’accord sur leur nombre; leurs frontières (Asie/Europe, Asie/Océanie) sont l’objet de débats. Pourtant, ces incohérences et le lien entre ce découpage et la colonisation ne l’empêchent pas de rester aujourd’hui encore la base même de l’enseignement de la géographie.
On ne fera pas ici une histoire de l’invention des continents (Grataloup 2009), dont il est acquis que le nombre et les limites sont aussi arbitraires que les noms. Ce qui nous intéresse, c’est plutôt ce que ce découpage fait.
Qu’est-‐ce que cela change de voir le Monde comme naturellement divisé en grandes masses de terres entourées d’eau, et que ces masses soient l’Europe, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique (parfois divisée en deux), l’Océanie et
– quand on ne l’oublie pas – l’Antarctique ? A quoi et à qui cela sert ? Quels effets cela a, particulièrement en termes de construction de l’identité et de l’altérité ?
Le découpage en continents qui se met en place au XIXe siècle recoupe le découpage de l’humanité en races : les continents sont aux géographes ce que les races sont à l’anthropologie. L’invention des « peaux-‐rouges » et le prétendu archaïsme des aborigènes australiens ont permis après la
« découverte » de l’Amérique et l’Océanie de compléter la trilogie blanc/jaune/noir. L’attribution d’une race spécifique à chaque continent a superposé la géographie et l’anthropologie physique, le découpage de l’une légitimant et se trouvant légitimé par celui de l’autre. Chaque continent, habité par une race occupant une place précise dans la classification physique des types humains et la marche des civilisations vers le progrès, participerait d’une hiérarchie biologique et historique. Le déterminisme géographique prétend expliquer comment le climat ou la forme de tel continent influe sur l‘évolution de l’espèce humaine qui s’y trouve et sur son niveau de développement. Ainsi, les Européens, en découpant le monde en continents, consolident leur prétendue identité raciale et assignent les habitants des autres continents aux autres races correspondantes (fig. 4).
Le découpage en continents performe la séparation et la hiérarchie entre l’endogroupe (les Blancs) et l’exogroupe (hommes et femmes de couleur).
La condamnation générale du racisme après la Deuxième guerre mondiale et le consensus scientifique sur l’impossibilité de fonder la notion de race sur quelque réalité biologique que ce soit conduisent à officiellement abandonner son usage. Cela ne veut pas dire qu’on s’est départi d’une vision du monde raciale voir raciste. Le découpage en continents joue un rôle important quoique discret dans la perpétuation de cette vision de soi et des autres : les mots Africain, Asiatique, Européen sont utilisés comme euphémismes en lieu et place des terminologies raciales discréditées. La naturalisation et l’essentialisation des continents conduit encore à celles des peuples (on n’ose plus dire les races) qui les habitent, que l’on se représente à travers divers stéréotypes, stigmatisants ou exoticisants.
Au delà ou en prolongement de la question raciale, le découpage continental, du fait de sa prégnance, continue à profondément structurer nos visions du monde, et notamment les projets géopolitiques. On appelle continentalisme toute doctrine ou vision géopolitique privilégiant l’échelle continentale (au détriment d’une échelle plus petite, comme le Monde, ou plus grande, comme la nation), pour en défendre la cohésion, l’autonomie, l’identité, les intérêts, etc. On le voit à l’œuvre dans la doctrine Monroe (1823) qui prétendait faire de l’Amérique l’aire d’influence exclusive des Etats-‐Unis, dans le pan-‐asiatisme (fin XIXe-‐ début XXe) opposé à la colonisation européenne avant d’être récupéré par le projet impérialiste
japonais des années 1930-‐1940, dans le pan-‐africanisme qui aboutit par exemple à la création de l’OUA (Organisation de l’Unité Africaine) en 1963.
Défendre les droits et les intérêts spécifiques des Américains, des Asiatiques ou des Africains, présentés comme formant des communautés, suppose d’accepter le découpage du Monde en continents, revient à l’entériner et le consolider, pour finir par lui donner une réalité qu’il n’avait pas nécessairement. Considérer que les droits et les intérêts des Africains, des Asiatiques, des Américains ou des Européens diffèrent, c’est acter la division entre les continents et les peuples qui y vivent. Le discours du continentalisme est performatif.
La construction européenne procède aussi d’un projet continentaliste, visant à rapprocher, voire unir les pays européens. Ainsi, les produits et les êtres humains circulent librement au sein de l’Union, alors que ceux qui y entrent rencontrent des obstacles. La mise en place de cette union continentale a permis la consolidation si ce n’est l’émergence d’une identité européenne, mais aussi affermi si ce n’est établi une rupture franche entre les Européens et leurs exogroupes (Russes, Américains et atlantistes, Arables et Maghrébins, Musulmans). La perfomativité du processus s’observe bien lors des débats répétés à propos de la candidature de la Turquie à l’Union européenne. Ceux qui la refusent peuvent évoquer des raisons politiques, culturelles, économiques, etc, mais celles-‐ci sont parfois difficiles à assumer.
Fig. 4 : Cours complet de Géographie, cours élémentaire, Larousse, 1925. A chaque continent, une
race – et inversement. Le principe de classement s’avère – le texte est très explicite en la matière – un principe de hiérarchisation, qui légitime la supériorité et la domination européenne.
Il est plus facile de dire : « La Turquie, quelle que soit son importance et ses mérites, est un Etat dont l'essentiel du territoire et de la population se trouve hors d'Europe, et qui donc n'a pas vocation à participer à cette tentative d'union des Etats européens (Valéry Giscard d'Estaing, nov. 2002), ou « Je ne crois pas que la Turquie appartienne à l’Europe, et pour une raison simple, à savoir qu’elle est en Asie Mineure » (N. Sarkozy, 2008). Ces affirmations semblent avoir la force de l’évidence, et cherchent à clore le débat. Mais les continents et les frontières entre ceux-‐ci ne résultent pas d’un ordre immuable des choses : elle sont le fruit, conventionnel si ce n’est arbitraire, de processus purement déclaratifs et relativement récents.
L’Europe et l’Asie existent parce qu’on le dit, et la frontière entre elles passe simplement où on le dit. L’argument continental appliqué à la Turquie sert à barricader l’Europe dans sa configuration actuelle ; pour inclure la Turquie, un mot ou un geste sur la carte suffit, qu’on se refuse à dire ou faire.
L’histoire fournit pourtant un bon exemple d’une telle opération performative : celle mise en place par le tsar Pierre le Grand (1672-‐1725) pour déplacer la frontière entre l’Europe et l’Asie (Basin 1991). Dés le IVe siècle avant J.-‐C., les Grecs avaient placé celle-‐ci sur la mer d’Azov et le Don, ne sachant pas grand-‐chose de la masse de terre s’étendant au-‐delà. Cette frontière, bien que devenue incomplète avec la cartographie des régions au Nord de la source du fleuve, ne fut guère contestée avant le XVIIIe siècle du fait de l’autorité des auteurs grecs mais aussi parce que, purement théorique, elle ne recouvrait aucun enjeu géopolitique. Tout au plus permettait-‐elle à certains voyageurs européens de souligner que le cœur de la Moscovie était en Asie, pour mieux en dire la barbarie. La question des frontières continentales s’imposa en revanche comme un enjeu de premier plan pour Pierre le Grand.
Reconnaissant la prééminence de l’Europe et de sa civilisation, le tsar voulut européaniser la Russie à tous les niveaux, allant jusqu’à remplacer Moscou par une nouvelle capitale, plus occidentale, créée ex nihilo en 1703 : Saint-‐Pétersbourg. L’idée était d’inscrire la Russie dans la continuité de l ‘Empire romain. Vassili Tatichtchev (1686-‐1750), chargé par Pierre le Grand d’écrire une description de la Russie conforme au projet du tsar, chercha à établir que, si l’Empire russe était principalement en Asie, son cœur, la Moscovie, était en revanche bien en Europe. Il affirma que, plutôt que par le Don, la frontière entre les deux continents passait pas l’Oural, à l’Est de la Moscovie : « c’est bien plus approprié et conforme à la configuration naturelle » (1793). Le succès de cette opération cartographique participa à imposer la Russie et son tsar parmi les puissances et les souverains européens. Non sans résistances internes (visant à promouvoir l’identité slave ou eurasiatique plutôt qu’européenne) et externes. La Russie, ses habitants et ses dirigeants, ont longtemps été et
continuent pour une part à être perçus par les Européens comme relevant d’un autre monde, fantasmé comme barbare et dans la continuité des hordes de Huns ou de Tatars. On rejette ainsi la Russie de l’Europe en l’assignant à une identité orientale, stéréotypée et stigmatisée (fig. 5). On voit comment, pour les Russes comme les Européens, la frontière entre l’Asie et l’Europe sert à créer de l’identité et de l’altérité. Elle sépare moins les Asiatiques des Européens, qu’elle ne permet, selon où on la situe, d’inclure la Russie dans l’Europe ou de l’en exclure.
Fig. 5 : Carte de Frederick Rose, Bodleian John Johnson collection. La carte illustre la menace que
représente l’influence croissante de la Russie en l’Europe au moment de la guerre russo-‐turque.
La Russie est en dehors de l’Europe, de l’Occident et – symboliquement – de l’humanité (c’est le seul pays figuré par un animal)
3 Découper le monde en civilisations et aires culturelles a Du monde bipolaire aux nouveaux découpages par civilisations
Depuis la fin de la Deuxième Guerre Mondiale jusqu’au début des années 1990, le découpage du monde se fait en deux blocs, qui opposent deux systèmes de pensée façonnant les identités mondiales et le jeu des alliances.
Ce monde bipolaire disparaît avec la fin de la Guerre Froide, généralement associée à la chute du Mur de Berlin en 1989. Ce long conflit porté moins
par des ambitions territoriales que par des affrontements politiques et idéologiques a longtemps permis une lecture simpliste mais efficace de la complexité des contextes locaux, régionaux, et nationaux. Cette guerre mondiale latente a fini par façonner un monde divisé en deux, fractionné entre les Etats-‐Unis et ses alliés d’une part, l’Union Soviétique les siens de l’autre, sans affrontement direct des deux centres. Le Rideau de Fer en fut la figure tutélaire, divisant le monde par un dispositif géographique létal. Plus loin et plus diffus, les innombrables victimes des nombreux conflits militaires et civils périphériques, notamment en Asie et en Afrique, témoignent que ce découpage n’avait pas uniquement valeur rhétorique.
La fin de la Guerre Froide brassa profondément les cartes et les certitudes : comment penser ce monde lorsque s’effondre le grand découpage qui a en a forgé la vision depuis plusieurs générations ? Deux auteurs nord-‐
américains d’origine japonaise rencontrèrent un grand succès éditorial en proposant une lecture de ces transformations aux citoyens en mal de repères. Dans son ouvrage de 1990, The Borderless World (traduit en français L’entreprise sans frontières : nouveaux impératifs stratégiques), Kenichi Ohmae racontait et expliquait le nouveau monde sans frontières. Il parlait d’un espace global ouvert aux acteurs économiques affranchis des appartenances nationales avec enthousiasme. Dans un élan similaire, l’ouvrage du politiste Francis Fukuyama paru en 1992, La Fin de l’Histoire et le dernier homme, annonçait le dénouement des controverses idéologiques et des tensions internationales, dans une sorte d’apologie des idéologies ayant apparemment triomphé au sortir de la Guerre Froide. Le découpage du monde était présenté comme structuré par les nouveaux impératifs d’un monde capitaliste dont l’économie formait l’ossature. Selon ces voix enthousiastes, le monde n’était plus bipolaire, mais constitué par un marché unique, certes traversé par des inégalités et comprenant des périphéries, mais constituant un espace unique d’opportunités pour les acteurs entreprenants.
En réponse à cette nouvelle vision du monde, d’autres voix s’élevèrent pour fustiger le rôle de certains acteurs globaux, surtout des Etats-‐Unis, dénoncés comme acteur hégémonique et prétendant dans ce nouveau scénario global voir l’accomplissement de sa destinée manifeste. Certains moments d’utopie globale, comme ceux des sommets sociaux annuels tenu à Porto Alegre (Brésil) dès 2001, ont donné la parole à des acteurs de la société civile (tout autant globalisée) qui ont proposé des visions alternatives au capitalisme néolibéral. Mais la tentation de poser de nouveaux grands découpages pour expliquer la complexité du monde en la simplifiant fut irrésistible dans un contexte où les repères étaient bouleversés.
B Des races aux civilisations : découper des invariants culturels
Les appels enthousiastes à une globalisation économique n’avaient pas pour autant amené à la fin des conflits armés. Le contexte de sécurisation croissante se prêtait à de nouvelles explications totalisantes. L’une d’elle a capturé l’imagination : la théorie du choc des civilisations du politiste américain Samuel Huntington.
Si les historiens et les archéologues ont souvent utilisé le terme de civilisation pour décrire un ensemble géographique et culturel cohérent (« La Civilisation Egyptienne ») d’autres disciplines comme l’anthropologie, l’ethnologie et la géographie ont plutôt parlé de culture. Crée au XVIIIe siècle pour opposer une partie du monde à la barbarie – dans un modèle de découpage du monde en deux grandes parties, reprenant l’usage antique du terme ‘barbare’ comme ‘non-‐Grec’ –, le terme de civilisation reste peu usité par les sciences sociales. Mais le succès d’ouvrages comme celui de Huntington finit par l’imposer.
Fig. 6 : “Barbarie — Civilisation”: une question de perspective? Représentation par René Georges
Hermann-‐Paul de 1899, paru dans Le Cri de Paris, qui met en miroir les représentations sociales de la violence entre un coolie chinois et un soldat français.
Huntington reflète bien les nouvelles géométries politiques apparues à la fin du XXe siècle. Développant un article de 1993 intitulé « The clash of civilisations ? » rédigé en réponse à l’ouvrage de Francis Fukuyama, son livre paru trois ans plus tard (Le Choc des civilisations et la refondation de l’ordre mondial). Son titre avait perdu tout signe typographique de doute.
Cet ouvrage présentait un monde toujours découpé en blocs, mais selon une géométrie résolument culturelle. L’argument de l’auteur était simple : alors que le monde avait été jusque là divisé idéologiquement et/ou politiquement, désormais les grands découpages du monde seraient culturels. Ce postulat lui valu de présenter – sans dessiner de carte du monde, ce que d’autres s’empressèrent de faire en son nom – un monde découpé en sept ou huit grandes civilisations : chinoise, japonaise, indienne, islamique, occidentale, latino-‐américaine et orthodoxe. Le nombre et l’étendue de celles-‐ci varient au cours de l’ouvrage, ainsi que dans ses versions subséquentes. Mais, pour Huntington, le principe fondamental demeure : chaque civilisation se fonde sur un socle profond, constitué par ce qu’il appelle les éléments objectifs (la langue, l’histoire, la religion, les coutumes, les institutions) et un critère qu’il juge subjectif : l’auto-‐
identification des individus. Il naturalise cette appartenance en invoquant que la civilisation est le niveau d’identification originelle le plus élevé, hormis celui qui distingue les humains des autres espèces.
Pour Huntington, certaines civilisations sont peu étendues (il cite celle des Caraïbes anglophones), d’autres davantage (la Chine ou la civilisation Occidentale qui regroupe l’Amérique du nord, l’Europe de l’Ouest, l’Australie et la Nouvelle-‐Zélande). Ces entités seraient séparées par des lignes qui ne sont pas toujours précises mais n’en sont pas moins réelles et historiquement immuables. Progressivement, son argument se fixe sur le fait religieux comme facteur fondamental de définition de ces entités, l’amenant à simplifier son argument par une focalisation prioritaire sur l’Islam comme contrepied historique de l’Occident (pensé comme lieu fondamental de la Chrétienté).
C Des prophéties d’un monde de conflits
Le retentissement de la thèse d’Huntington impose l’usage de l’expression choc des civilisations dans les discours médiatiques puis savants à la fin du XXe siècle. Le succès de sa diffusion est lié à celui de plusieurs ouvrages nord-‐américains, largement diffusés et traduits, et dont les auteurs sont proches des think-‐tanks conservateurs influents auprès des élites politiques états-‐uniennes. Il trouve une autre explication dans son utilisation ex post pour rendre compte d’événements historiques traumatisant comme les attaques terroristes du 11 septembre 2001 conduites à New York et
Washington par un groupe de fanatiques se réclamant d’un Islam wahhabite.
Ainsi, un nouveau découpage du monde par aires culturelles prend racine et occupe jusqu’à le saturer l’espace rhétorique de la lecture du monde. Tout événement, tout conflit armé ou attaque terroriste de groupes plus ou moins organisés, est lu par le prisme de ces découpages, participant ainsi à façonner et perpétuer ce nouvel ordre rhétorique d’un monde fragmenté.
Cette vision du monde, partagée par un geôlier américain désabusé dans la prison d’Abu Ghraib, peut lui sembler donner sens à ses préjugés néo-‐
orientalistes et justifier ses abus criminels sur ses prisonniers irakiens. La théorie du choc des civilisations ne se réduit pas à des mots ; elle participe à la production de l’antagonisme, si ce n’est de la barbarie qu’elle annonce.
Cette théorie peut aussi permettre à un jeune de donner sens à un Jihad violent contre le pays où il a grandi. Son action s’héroïse dans un discours totalisant, lui donnant à la fois une signification et un public inespéré.
Présentée comme immuable et fondamental, cet ordre civilisationnel reflète ainsi un retour à une idéologie culturaliste et conservatrice, en opposition aux brassages opérés par la mondialisation. Le terme de civilisation se comprend souvent de deux manières différentes : d’une part comme synonyme de culture, soit de l’ensemble des croyances, attitudes, traditions et préjugés, et fortement liée à l’idée (non spatialisée) d’identité ; et d’autre part comme étendue spatiale cohérente et spécifique dans laquelle s’inscrit une communauté. C’est cette deuxième acception qui sert désormais à découper le monde en parties distinctes, présentées comme immuables et déterminantes pour l’ordre international du XXIe siècle. La complexité du monde est ainsi insérée dans un schéma simpliste ; les contradictions internes aux ensembles sont lissées ; les connections et échanges à la base même de toute culture sont niés (Fall 2009).
Fig. 7 : Moral and political chart of the inhabited world, exhibiting the prevailing religion, form of
government and degree of civilisation and the population of each country, par W.C. Woodbridge.
Centrée sur Londres, ce découpage du monde sur la base des religions, des modes d’organisation politique et des degrés de civilisation illustre à quel point ce type de représentation du monde est produit à partir d’un point, et reflète bien d’abord les valeurs de qui le produit.
La théorie du choc des civilisations, qui pourtant ne s’appuie pas sur des analyses informées et ne fournit guère d’explications, est présentée comme une évidence, le choc des civilisations comme un fait. Quoique décriée et démontée par de multiples critiques, parmi lesquelles celle, remarquée, d’Edward Said (2001), cette théorie garde beaucoup de partisans. Sans doute parce que ce nouveau découpage, profondément performatif, renforce les acteurs qui le mobilisent. Produit par et pour les élites occidentales, il sert à perpétuer leur supériorité et leur domination en définissant des Autres comme barbares et menaçants.
4 Du Sud aux Suds : qu’est le Tiers-‐Monde devenu ?
En 1980, sort l’ouvrage « Nord-‐Sud : un programme de survie » issu d’une Commission de l’ONU sur les problèmes de développement international avec en couverture une carte de la division du Monde en deux parties Nord et Sud séparées par une limite fixe calée sur des frontières d’Etat (fig. 8).
Les appellations Nord et Sud sont en partie métaphoriques puisqu’une bonne partie de l’Océanie se retrouve au Nord tandis que les confins mandchous sont au Sud, mais on a bien un dessus dominant et riche et un dessous dominé et pauvre (fig. 9). C’est l’apothéose de cette division Nord-‐
Sud. Le Sud ou Tiers-‐Monde a alors ses hérauts comme la Chine ou le Brésil ou encore Cuba qui le performent sur la scène internationale aux côtés des pays les moins avancés qui eux incarnent ses souffrances.
Fig. 8 : Nord-‐Sud : un programme de survie (1980) : couverture
Fig. 9 : Dessin de Plantu, 1998
A Le Tiers-‐Monde, une appellation et ses effets
C’est en 1952 qu’Alfred Sauvy a l’intuition de l’expression Tiers-‐Monde, qui connait un succès fulgurant. La décolonisation a mis fin à l’Empire des Indes ; elle s’apprête à toucher l’Afrique. Parallèlement, la Guerre froide s’installe, avec ses conflits périphériques comme en Corée. D’importants Etats affirment une volonté de non-‐alignement sur les deux blocs. Dans ce contexte, le Tiers-‐Monde peut tout à la fois désigner un troisième monde issu de la décolonisation et également une coalition d’Etats dominés, décidés à faire entendre leurs voix dans le concert des nations. Ceci à l’image du Tiers-‐Etat qui lors de la Révolution française remis en cause les privilèges des deux ordres dominants et minoritaires, l’Aristocratie et le Clergé.
La période de diffusion de l’expression dans les années 1950 à 1970 est également marquée par des travaux académiques et/ou issus des organisations internationales sur le sous-‐développement. La plupart de ces travaux, et notamment la Géographie du sous-‐développement d’Yves Lacoste (1965), s’accordent sur un ensemble de critères qui définissent le sous-‐
développement. Ils sont au nombre de quatre : faible industrialisation, fort accroissement de la population dans une situation de transition démographique, pauvreté majoritaire et faible urbanisation. Sur cette base, le géographe français dresse dès 1965 une cartographie du sous-‐
développement et établit explicitement un rapprochement avec la zone climatique intertropicale, tout en réfutant toute explication de type déterministe et en invoquant les responsabilités de la colonisation et de l’échange inégal qui se perpétue.
La carte du sous-‐développement et donc des limites du Tiers-‐Monde produit alors des effets dans différents domaines. D’une part, elle définit un dispositif spatial légitime pour l’octroi de l’aide bilatérale et multilatérale au développement, et pour ses conditionnalités dictées par la Banque mondiale et le FMI. D’autre part, elle engendre des effets de posture de la part des Etats, des notabilités et des bourgeoisies du Sud qui se présentent comme globalement victimes de l’échange inégal et non tenus d’appliquer un agenda dicté par le Nord, dans le domaine des droits de l’homme notamment. Posture qui peuvent rejoindre des stratégies néocoloniales des anciennes métropoles et certains discours tiers-‐mondistes.
B La diversification progressive du Tiers-‐Monde
Cette appréhension globale du Sud laisse rapidement place à des interrogations relatives aux différences de trajectoires de développement des pays qui le constituent. Dans l’édition des années 1980 de la Géographie du sous-‐développement, Yves Lacoste envisage des limites floues et pose la question de l’appartenance à la catégorie Tiers-‐Monde de toute une série
d’Etats ou groupes d’Etats. Ceux-‐ci connaissent une certaine dynamique du fait de leur position. En Europe, ce sont les Balkans et la péninsule ibérique ; au Proche et Moyen-‐Orient, c’est Israël en tant qu’annexe du bloc occidental, et les pays du Golfe qui profitent de la manne pétrolière ; en Afrique, c’est l’Afrique du sud, colonie de peuplement européen dotée d’une économie minière et industrielle ; en Amérique latine, l’Argentine apparaît essentiellement urbaine et tertiaire. Plus radicalement, certains auteurs ne contestent plus seulement les contours du Tiers-‐Monde, mais envisagent son éclatement. Ainsi Paul Bairoch (1992), voit dans l’affirmation de Nouveaux Pays Industriels en Asie et dans la trajectoire de certains Pays Producteurs de Pétrole des motifs à plutôt des Tiers-‐Mondes.
A partir des années 1990, les critères du sous-‐développement tels qu’ils apparaissaient trois décennies plus tôt sont obsolètes. En effet pour nombre de pays du sud, la transition démographique est achevée ; l’industrialisation est désormais importante, nourrie par les relocalisations ; l’urbanisation est largement majoritaire. Reste alors le critère de la pauvreté majoritaire, y compris en ville, ce qui spécifie l’urbanisation du Sud avec son économie et son habitat largement informels. L’ampleur de la pauvreté n’est cependant de loin pas la même partout au Sud, et elle n’est pas absente au Nord.
Des indices synthétiques nouveaux rendent cependant compte des contrastes de développement. C’est le cas de l’Indice de Développement Humain (IDH) créé en 1990, et qui intègre des paramètres de développement sanitaire et scolaire ; par ailleurs, on utilise plus systématiquement le coefficient de Gini qui rend visible les inégalités de revenus. Ceci permet de remettre dans la catégorie du sous-‐développement des Etats qui ont connu une forte croissance de leur revenu global et donc moyen, notamment des Pays Producteurs de Pétrole et/ou dont la croissance ne se traduit pas significativement dans l’alphabétisation et l’espérance de vie. C’est en fait du côté de l’industrialisation et la tertiarisation des économies que les trajectoires divergent et se traduisent par l’affirmation de pays émergents.
Le concept d’émergence, apparu dès les années 1980 pour désigner les marchés potentiellement intéressants pour les investisseurs, n’est pas clairement défini. Il se fonde en principe sur le développement de l’économie formelle industrielle et tertiaire, mais il est parfois défini par la seule croissance du revenu. En effet, la catégorie est valorisante et peut être revendiquée par nombre d’Etats ou d’organismes financiers pour promouvoir les flux d’investissements.
Au delà du flou de la notion, il apparaît clairement que quelques géants se distinguent dorénavant par la croissance de leur secteur productif ; ainsi la Chine, l’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud. Un regroupement de ces nouveaux géants économiques du Sud s’opère avec également la Russie
pour peser dans les négociations internationales face au G7. La catégorie des BRICS est ainsi une sous-‐partie du Sud regroupant en réseau les principaux Etats émergents et s’étend également de manière transversale au Nord. A l’autre bout du spectre et regroupant cette fois exclusivement des pays du Sud, principalement africains, se trouve la catégorie restrictive des Pays les moins avancés. Elle constitue une catégorie peu gratifiante mais qui rend éligibles les Etats qui en font partie à des aides bilatérales ou multilatérales prioritaires.
C Les Suds : pluriel de résignation ou développement fragmenté ?
L’éclatement de l’ex Tiers-‐Monde est donc manifeste, même si l’expression
« global apartheid » dénonce toujours les privilèges d’un Nord qui prône l’ouverture commerciale pour mieux imposer ses produits subventionnés (fig. 10). Face au constat de l’éclatement objectif de la catégorie du Tiers-‐
Monde, la communauté des spécialistes en étude en développement utilise un subterfuge avec l’expression anglophone de Global South en lieu et place de developing countries, ce qui sous entend que la catégorie évolue maintenant dans le cadre d’une mondialisation qui offre des opportunités relationnelles (Rigg 2007). On peut également se résigner à mettre au pluriel l’expression Suds qui admet la variété des situations et des trajectoires mais n’est plus porteuse alors d’aucune explication potentielle et encore moins de revendications.
Fig. 10 : Zapiro, paru dans le Sunday Times, 11 septembre 2002 (Afrique du Sud)