HOUPHOUËT-BOIGNY : LES DIMENSIONS INTERPER- SONNELLES DANS LE REGLEMENT DES DIFFERENDS AVEC
SES VOISINS, LE CAS DE LA GUINEE DE SEKOU TOURE.
Bamba Abdoulaye Docteur en Histoire,
Assistant,
Filière des Sciences Historiques de l’université de Cocody-Abidjan (Côte d’Ivoire)
RÉSUMÉ
Cet article tente d’expliquer comment Félix Houphouët-Boigny, le premier chef de l’Etat ivoirien parvenait, à travers les liens personnels et humains, à restaurer un climat de confiance entre lui et ses voisins lorsque des difficultés surgissaient dans leurs relations. Les rapports entre la Côte d’Ivoire sous Houphouët-Boigny et ses voisins, à la veille et après l’indépendance ont été très souvent conflictuels. Le cas de la Guinée a été le plus médiatisé et le plus profond au vu des relations personnelles entre les deux hommes. Pour parvenir à une normalisation de ses rapports avec le chef de l’Etat guinéen, Houphouët-Boigny utilise les liens personnels, la diplomatie sécrète et leurs amitiés communes.
Mots clés : personnel-conflictuel-humain-Houphouët Boigny- Sékou Touré- Côte d’Ivoire- Guinée.
ABSTRACT
This article attempts to explain how Houphouet-Boigny, the first Ivoirian head of State managed through the personal and human links to set up a climate of confidence between his neighbours and him when the difficulties came up.
The relations between Côte d’Ivoire under Houphouet- Boigny and his neighbours, on the eve and just after the Independence have been very often conflictual. The case of Guinea which seems to have been the more broadcast and the deepest with regard to the personal relation between both men. To establish a good relationship with Guinea head of State, Houphouet uses the personal links, the underground diplomacy and their common friendship.
Key words: personal – human – conflictual - Houphouët Boigny- Sékou Touré- Côte d’Ivoire- Guinée.
INTRODUCTION
La coopération entre la Côte d’Ivoire (sous Houphouët -Boigny) et les Etats afri- cains notamment ses voisins immédiats était fondée sur la combinaison des facteurs classiques régissant les rapports inter-étatiques, que sont la politique et la diploma- tie. Mais les liens personnels et humains ont surtout joué un rôle moteur dans le développement des relations entre Houphouët-Boigny et ses voisins. Ces rapports à la veille et après les indépendances furent marqués par une certaine conflictualité.
Ainsi, avec le Ghana de Kwamé N’krumah, la Guinée de Sékou Touré, le Libéria de Samuel Doe, le Burkina Faso de Thomas Sankara, pour ne citer que ceux-là, la cohabitation confraternelle marqua le pas. Les formes de cette «hostilité» varièrent selon le voisin et la période mais le constat était le même, Houphouët-Boigny n’avait pas toujours entretenu de bons rapports avec ses voisins. Et pourtant il n’a pas eu systématiquement recours à la violence, du moins ouvertement, pour résoudre ces différends. C’est à ce niveau que réside l’intérêt de cette étude. Comment parvenait- il, à travers les relations interpersonnelles, à restaurer un climat de bonne entente lorsque des difficultés se présentaient? Cette question fondamentale constitue l’objet principal de cette analyse. La méthodologie adoptée repose sur la technique classique de l’exploitation croisée des sources. Il s’agit des sources orales, des sources imprimées et des travaux d’autorité dont le croisement permet de contrôler la qualité de l’information historique. Nous proposons d’articuler notre travail autour des points suivants:
I-Les principes de la politique de concertation d’Houphouët-Boigny et les condi- tions de sa rencontre avec Sékou Touré : fondements d’une relation de négociation permanente.
II- Le recours aux compagnons du RDA comme canal de rapprochement.
III- La diversification des émissaires favorise la normalisation des relations
I- LES PRINCIPES DE LA POLITIQUE DE CONCERTATION D’HOUPHOUËT-BOIGNY ET LES CONDITIONS DE SA REN- CONTRE AVEC SÉKOU TOURÉ : FONDEMENTS D’UNE RELATION DE NÉGOCIATION PERMANENTE
L’historiographie a souvent présenté Houphouët-Boigny comme le « sage », le
«vieux». C’est qu’en réalité ses qualités d’homme politique qui n’étaient plus à dé- montrer, trouvaient leurs origines dans son éducation akan plus précisément baoulé, du sous groupe Faafouëts1. Les Faafouëts se composent de plusieurs sous tribus.
Et Houphouët-Boigny était de la tribu des Akoués2. Il grandit dans un cadre familial
1 Les baoulé comprennent les Warebo à Sakasou, les N’zipkli à Didievi, les Faafouëts à Bouaké, les Saho, les N’gban à Tie-ndekro et Toumodi, les Agbas à Dimbokro et Daoukro, les Ahitus à Tiébissou, les Nanafouëts à Yamoussoukro.
2 HOUPHOUËT-BOIGNY, Mes premiers combats, Abidjan, NEA, 1994, p21
où il reçut une éducation traditionnelle. La société dont il était issu, est fondée sur les signes et les symboles. Elle lui apprit les valeurs telles que la générosité, la sagesse, le respect des anciens, c’est-à-dire les aînés. Ces derniers lui apprirent que l’autorité des anciens est sacrée et il s’en inspira utilement par la suite dans cette société for- tement hiérarchisée. Ces valeurs constituèrent en définitive, une boussole dans sa vie politique. Très tôt, en sa qualité de chef de canton, il fit face à ses responsabilités de chef coutumier au sein de sa tribu en faisant montre de ses atouts dans la gestion des hommes et des situations. Il savait écouter, arbitrer les différends, observer ses collaborateurs et produire des résultats. Ces aspects apparurent dans ses relations avec Sékou Touré. Une fois, président de la Côte d’Ivoire, Houphouët-Boigny n’oublia pas la vieille tradition africaine de la palabre. Ce fut l’un des socles et non des moin- dres, de la longévité de son pouvoir3.
Les fondements politico-idéologiques sont les grands principes qui déterminèrent la politique étrangère de la Côte d’Ivoire sous Houphouët. Ce furent les grandes lignes de pensée, les constantes majeures sur la base desquelles toute l’action diplomatique ivoirienne fut orientée. Ce sont entre autres, le libéralisme, le réalisme et le pacifisme.
Dans le cadre de cette étude, le pacifisme semble être un vecteur déterminant dans la compréhension, et la quête de rapports harmonieux avec les autres pays.
En effet, la théorie pacifiste prône la paix entre les Etats. Le pacifisme cherche par ses actions, à atteindre la meilleure forme d’équilibre et de concorde entre les hommes et les nations. Les pacifistes proclament que les conflits armés doivent partout céder la place à l’arbitrage pour le règlement des différends. Dans ces grandes lignes, cette doctrine apparaît comme l’un des fondements politico-idéologiques essentiels de la diplomatie ivoirienne sous Houphouët-Boigny. Le 03 janvier 1961, dans son discours programme prononcé à l’Assemblée nationale, il le précisa en ces termes : « notre politique sera avant tout fondée sur la paix4». Selon lui, La paix entre les hommes et les nations ne pouvait être atteinte que par le respect de la morale internationale, la tolérance et enfin, par l’adoption du dialogue, comme moyen de règlement des conflits entre les Etats. Dans ses rapports avec l’extérieur, Houphouët-Boigny fit du dialogue et de la diplomatie, les vecteurs d’une paix durable. A ce titre, on peut sans se tromper parler de la théorie houphouëtiste de la paix dans le monde, ou paix universelle qui prit appui sur le traitement des problèmes pressants des relations internationales plus spécifiquement quand il s’agit de l’Afrique et du tiers monde. Il fit également de la paix sa seconde religion et du dialogue, une partie de son âme.
Mais selon sa vision, cette paix dans le monde ne pouvait se réaliser que s’il y avait, d’abord et avant tout, la paix à l’intérieur des frontières des pays africains, la paix entre les pays africains et la paix entre l’Afrique et le reste du monde. S’il réussit à l’intérieur de ses frontières à maintenir une relative unité nationale, il s’engagea en particulier à maintenir la paix avec les autres pays africains. Il utilisa la diplomatie
3 En octobre 1969, il organise une série de rencontres avec toutes les couches socio-professionnelles du pays. Ce fut l’occasion d’un large face à face entre le chef d’Etat ivoirien et les cadres fonctionnaires de l’administration, des salariés…
4 Discours programme prononcé le 03 janvier 1961, à l’Assemblée Nationale de Côte d’Ivoire, extrait de Houphouët-Boigny, Houphouët -Boigny et la nation ivoirienne, Abidjan, NEA, 1975, p.234
personnelle par le contact permanent et le dialogue. Pour cela, il dut s’appuyer sur les articles II, III et XIX de la Charte de l’OUA mais plus particulièrement le dernier qui recommandait le dialogue entre Etats. D’ailleurs, il ne cessait de répéter que
« dans la recherche de la paix, d’une paix juste et durable, l’on ne doit pas hésiter un seul instant à faire appel obstinément au dialogue ». A partir de ces propos, l’on comprend les fondements de la recherche d’un dialogue permanent avec la Guinée de Sékou Touré.
Si Houphouët Boigny fit de la concertation une valeur cardinale de son action politique, il faut admettre que dans ses relations avec Sékou Touré, les liens affectifs qui le liaient au « syli » de Guinée, le condamnaient à garder cette ligne, mieux, à la renforcer.
Replongeons-nous dans le contexte de leur rencontre tout en retraçant assez brièvement l’évolution des relations entre les deux hommes afin de saisir les origines de ces liens. Houphouët Boigny lui-même revient sur ce contexte lors du colloque du RDA des 18-25 octobre 1986 :
«…Un beau jour, on m’a appris qu’il y avait un jeune syndicaliste qui voulait rallu- mer le flambeau de la lutte du RDA, c’était Sékou Touré. Je me suis déplacé, je l’ai rencontré chez sa tante. Elle me l’a recommandé. Je l’ai ramené ici à Abidjan avec (…) son propre cousin, le petit Touré. Et voilà comment petit à petit nous avons pu faire revivre après le départ de Madeira et Ray Autra, notre section territoriale de Guinée. Pas un seul membre du RDA à l’Assemblée territoriale de Guinée. Ministre, nous avions à présenter Sékou Touré dans la région de Beyla parce qu’il y avait une vacance (…) Je me suis rendu dans la nuit avec le gouverneur Cornut Gentille dans les campements administratifs du Mont Nimba…5 »
Comme on peut le constater à travers ce passage, Houphouët-Boigny rencontra Sékou Touré par l’intermédiaire de sa tante. L’évocation de celle-ci n’aurait aucune valeur si on ne mettait pas en relief la profondeur des liens entre Sékou Touré et celle-ci. Sa tante Yimi Saran eut une grande influence sur lui. Yimi Saran était pré- sentée comme une femme exigeante au ton imposant6. Lorsqu’il acheva ses études primaires à Faranah, Sékou Touré se rendit à Conakry, le 07 septembre 1936 où elle l’accueilli et l’hébergea. Elle s’occupa de lui et intervint dans toutes les étapes importantes de sa vie sentimentale et politique.
Dans sa vie sentimentale, c’est elle qui envoyait une délégation à chaque fois que Sékou Touré souhaitait épouser une femme chez les futurs beaux-parents ; d’abord avec Cole, ensuite avec Andrée Kourouma sa dernière compagne. Le rôle joué par sa tante auprès de Houphouët-Boigny pouvait apparaître insignifiant pour un profane de la culture akan. Mais pour Houphouët Boigny qui avait subi cette in- fluence féminine dans son éducation et dans sa vie politique, cette recommandation de Yimi Saran était un paramètre très déterminant. Ses sœurs Faitai, Djeneba et
5 RDA, Actes du colloque international de Yamoussoukro, 18-25 octobre 1986, Tome II, p.76 6 Sidiki Kobélé KEÏTA, 1998, Ahmed Sékou Touré, l’homme et son combat anti-colonial (1958-1984),
Conakry, éd. SKK, p.28
Mami Adjoua furent ses conseillères influentes de l’ombre, comme le faisaient les reines mères auprès des rois dans la tradition politique akan. En outre, il fut impres- sionné par le caractère fougueux et dynamique du jeune syndicaliste. Très vite, il fut épris de sympathie et d’admiration pour lui. C’est ainsi que Sékou Touré gravit les échelons pour devenir un de ses « lieutenants ». Avec le temps, Houphouët-Boigny eut un faible pour Sékou Touré et il ne le cachait pas : « Ahmed Sékou Touré était pour moi, plus qu’un compagnon de lutte, plus qu’un ami ; c’était un frère au sens africain du terme7 » et d’ajouter « j’avoue que j’ai eu toujours un faible pour Sékou Touré, j’ai beaucoup d’affection pour lui et au plus fort de la brouille entre nos deux pays après l’indépendance, il n’a jamais attaqué ma personne8 ».
Retenons donc que les fondements pacifistes auxquels s’ajoutèrent des consi- dérations de liens affectifs expliquèrent le recours à la concertation, aux amitiés communes lorsque les premières incompréhensions politiques créèrent une fissure dans les relations entre les deux hommes.
II- LE RECOURS AUX COMPAGNONS DU RDA COMME CANAL DE RAPPROCHEMENT
Les premières frictions entre Houphouët-Boigny et Sékou Touré datent du Congrès de Bamako en 1957. La question de la Communauté franco africaine en 1958 semblait être, à tout point de vue, le terreau des différends entre les deux hommes. Résumons brièvement la position de chacun à la veille du 28 septembre 1958.
Houphouët-Boigny ne rejetait pas l’idée d’indépendance ; elle était l’aboutissement logique de la lutte que le RDA menait depuis sa création en 1946. Lors du Congrès de Bamako en 1957, il affirmait « le droit à l’indépendance » des pays africains et pour la constitution d’une communauté fédérale avec la France. Mais il pensait en 1958 que « l’indépendance immédiate » était prématurée et surtout contraire aux intérêts de l’Afrique francophone. Il proposa en conséquence l’autonomie complète des territoires ; la suppression des gouvernements généraux de l’Afrique Occidentale Française (AOF) et de l’Afrique Equatoriale Française AEF ; le refus des structures exécutives à Dakar et à Brazzaville. Il était pour l’évolution des territoires vers l’in- dépendance et les relations bilatérales directes avec Paris ainsi que la coopération internationale dans les domaines d’intérêts communs9.
Quant à Sékou Touré, il proposa la création d’une Communauté à caractère fé- déral, l’institution d’exécutifs fédéraux au niveau de l’AOF et l’AEF, l’inscription du droit à l’indépendance dans la nouvelle constitution. Il n’était pas contre le principe de la Communauté, mais tenait cependant à ce que certains amendements furent apportés
7 «Ultime et solennel hommage de la Guinée et de l’Afrique au Président Sékou Touré», Fraternité hebdo n°1301, 5 avril 1984, p.7
8 Entretien avec Jean Noël Loucou et publié par Fraternité Matin du 09 avril 1986, p.22
9 Abdoulaye BAMBA, Les relations politiques Côte d’Ivoire-Guinée: du débat sur la Communauté à la mort de Sékou Touré (1958-1984), Université de Cocody-Abidjan, Thèse de Doctorat Unique, juillet 2008, p.80.
au projet. Il estimait que la Communauté ne pouvait être qu’une association d’Etats préalablement indépendants, choisissant de se regrouper au sein d’une confédéra- tion multinationale dans laquelle il n’y aurait pas d’éléments dominants mais égaux.
Sa position condamnait le projet constitutionnel qui stipulait que les territoires qui répondraient « Oui » renonceraient par eux-mêmes à l’indépendance10.
Houphouët-Boigny était désormais conscient du fossé qui le séparait de Sékou Touré. Il voulait néanmoins le faire revenir sur sa position afin de préserver l’unité de la maison RDA mais également maintenir son autorité sur le groupe. Pour y parvenir, il utilisa l’arme de la concertation, de la négociation. Il joua surtout sur les liens d’amitié, d’estime et de respect que Ouezzin Coulibaly entretenait avec lui et Sékou Touré. En effet, c’est Ouezzin Coulibaly qui avait été mandaté par le RDA pour met- tre sur pied le PDG en Guinée. Ce parti fut crée en 1947 par Madeira Keita, Amara Soumah, Mamadou Ray Autra et bien d’autres. Au lendemain de sa création, une délégation de trois membres composée de Ouezzin Coulibaly, Franscecchi Philippe et N’Guessan furent envoyée pour représenter la Guinée au premier Congrès de l’US-RDA (08-10 novembre 1947) et ensuite effectuer une tournée de propagande à travers le Soudan et la Guinée. A Bamako, ils furent rejoints par le député Mamadou Konaté. En Guinée, la délégation visita successivement Siguiri, Kankan, Kouroussa, Dabola, Mamou, Kindia, Coyah, Bassikrima et Conakry11.
Sept ans après, c’est-à-dire en 1954, Ouezzin Coulibaly retourna en Guinée pour soutenir Sékou Touré en pleine campagne électorale12. Outre Ouezzin, beaucoup de militants soudanais et ivoiriens se rendirent en Guinée pour soutenir Sékou Touré.
Ouezzin mena la campagne en faveur du PDG RDA dans la région de Nzérékoré.
Certes ces élections se soldèrent par l’échec de Sékou Touré à cause de la fraude organisée par l’administration coloniale, mais elles renforcèrent les liens de respect et d’admiration entre Sékou Touré et Ouezzin Coulibaly.
Houphouët était conscient de l’ascendant que ce dernier avait sur le leader guinéen et espérait, par conséquent, le voir faire fléchir Sékou Touré. Le choix de Ouezzin répondait aussi à une vision africaine de règlement des conflits qui était de faire intervenir un médiateur qui avait la confiance des deux parties et surtout sous « l’ar- bre à palabre ». En effet, Ouezzin Coulibaly fut jusqu’à sa mort un fidèle compagnon d’Houphouët et se consacra entièrement à la vie du RDA. Houphouët-Boigny figurait parmi les personnes à l’égard desquelles il témoigna une fidélité en amitié. Depuis leur rencontre en septembre 1945 dans un train en partance pour Bobo-Dioulasso, via Dimbokro, les deux hommes ne se séparèrent plus13. Ouezzin fit la campagne d’Houphouët-Boigny en Haute Volta. Il s’installa entre les deux hommes une profonde et indéfectible amitié présentée par Claude Gérard « de ce moment-là (septembre
10 Idem p.92.
11 Semi BI ZAN, Ouezzin Coulibaly, le lion du RDA, Abidjan, PUF, p130
12 C’est au cours de l’année 1954 que meurt le député Yacine Diallo, ce qui provoqua l’organisation d’élections législatives partielles. Sékou Touré est choisi comme candidat du PDG RDA.
13 Frédéric Grah Mel, 2003, Félix Houphouët-Boigny, biographie ( ?-1960), Abidjan, édition du cerap, pp, 274-275
1945 à Agboville), une amitié indéfectible unit les deux hommes dans une entente complète. Chaque fois que Ouezzin parlait d’une décision prise par le Président, il soulignait son accord total. Il n’aurait pas permis que l’on imaginât une divergence de vue entre lui et Félix… 14».
Abordant la question de leur amitié, l’historien ivoirien Semi Bi Zan, estime pour sa part, qu’il s’agissait d’un « destin extraordinaire qui a fait se joindre les deux hom- mes, l’un possédant le don de la réflexion et la vision de l’avenir, et l’autre la faculté d’agir à tout moment et d’être toujours disponible pour l’action quels qu’en soient les risques. Les deux hommes se complétaient admirablement… »15.
C’est donc quelqu’un de sûr qu’il envisageait envoyer vers Sékou Touré. En plus des liens avec Houphouët et Sékou, quelles sont les qualités de Ouezzin qui le pré- disposaient à réussir une telle mission ? Pour mieux les cerner, attardons nous sur le portrait de Ouezzin que fit Sékou Touré au lendemain de son décès. Dans une déclaration à la radio, il insista tout particulièrement sur les valeurs humaines du défunt. Celui-ci était présenté comme « une des lumières les plus rayonnantes du RDA depuis 194616 ». Il était également vu comme le « symbole de l’intelligence, du courage tranquille et de la bonté17 » mais aussi comme « l’ami, le confident honnête et le conseiller désintéressé de tous18». Enfin, dans ses rapports avec ses compagnons de lutte, il excluait l’opportunisme, le calcul, l’intérêt personnel et la jalousie19.
Toutes ces considérations légitimaient le choix de Ouezzin en direction de Sékou Touré afin de l’amener à reconsidérer sa position. Mais comme si le destin avait lui- même prévu que la brouille entre Houphouët et Sékou Touré n’était qu’à ses débuts, Ouezzin ne put accomplir cette dernière mission car rongé par un cancer ; il décéda le 07 septembre 1958. L’absence de Sékou Touré aux obsèques fut interprétée di- versement, mais nous pensons qu’il fallait voir également dans cet acte une volonté d’éviter d’autres intermédiaires qui auraient pu influencer sa position.
Sans désespérer, Houphouët délégua une semaine plus tard de nouveaux émis- saires du RDA pour assister à la conférence territoriale du PDG-RDA et, une fois de plus, tenter d’amener Sékou Touré à revoir sa position. Ces assises devaient, en effet, décider officiellement de l’attitude à adopter face au référendum du 28 septembre 1958. La composition de cette délégation mérite qu’on s’y attarde pour pénétrer une fois encore la vision africaine du règlement de conflit par Houphouët. Les émissaires envoyés pour la circonstance sont Gabriel Lisette, Président du Gouvernement tcha- dien ; Jean Marie Koné, Président du Gouvernement soudanais et Doudou Gueye,
14 Propos de Claude Gérard extrait de Semi BI ZAN, Ouezzin Coulibaly, le lion du RDA, Abidjan, PUF, p.161.
15 Ibidem
16 Propos de Claude Gérard extrait de Semi BI ZAN, Ouezzin Coulibaly, le lion du RDA, Abidjan, PUF, p.229
17 Ibidem 18 Ibidem 19 Ibidem
Président de la commission permanente du Grand Conseil de l’AOF. Il envoya des compagnons bien connus de Sékou Touré, toujours dans l’optique de le ramollir.
Houphouët semblait n’avoir pas pris en considération, ou du moins, ignorait ce que le leader guinéen pensait de ses émissaires. C’était certainement à ce niveau qu’il fallait situer les raisons de l’échec de cette mission. En effet, comme le résume bien Georges Chaffard20, Sékou Touré ne leur accordait pas une grande importance. Il considérait Lisette comme un Antillais et non comme un véritable africain qui était, de surcroît, un fonctionnaire au service de l’administration coloniale. Enfin, il ne l’avait jamais considéré comme un véritable militant nationaliste.
Quant à Jean Marie Koné, Sékou Touré estimait qu’il n’était que le second per- sonnage du Soudan après Modibo Keita. Doudou Gueye, quant à lui était considéré comme le secrétaire d’une section du RDA qui n’avait numériquement et politiquement pas d’importance au Sénégal. Ces trois messagers ne pouvaient donc faire changer la position de Sékou Touré. Et le 28 septembre 1958, la Guinée vota “Non“ au réfé- rendum sur la Communauté franco-africaine. Le Président du RDA considérait cela comme un acte de rupture, et de surcroît, une humiliation. Dès lors, les relations entre les deux se dégradèrent pour finalement aboutir à la rupture politique.
Dans la longue marche vers la normalisation des relations entre Houphouët-Boi- gny et Sékou Touré, plusieurs émissaires entrèrent en scène. En effet, le souci de rétablir le pont entre les deux hommes vit l’intervention de plusieurs intermédiaires qui n’étaient pas forcement issus de la grande famille RDA mais entretenaient des liens étroits avec les deux protagonistes.
III- LA DIVERSIFICATION DES ÉMISSAIRES FAVORISE LA NORMALISATION DES RELATIONS.
La période (1965-1977) fut émaillée de différentes crises entre Houphouët Boigny et son ancien lieutenant. Nous les avons regroupées sous plusieurs thématiques : les crises directes entre les deux pays (il s’agit de l’affaire François Kamano (1965), la création du FLNG en Côte d’Ivoire (1966), l’incident frontalier et l’arraisonnement du chalutier ivoirien par la Guinée (1967)) ; les crises consécutives aux opérations de déstabilisation de la Guinée (le « plan Alby » de décembre 1959, le « complot Charogne » d’avril 1960, l’agression portugaise du 22 novembre 1970 contre la Gui- née) ; enfin les crises nées de la divergence des politiques africaines des deux pays (la question de l’OCAM, la politique de dialogue avec l’Afrique du sud).
Elles ont maintenu un climat de tension permanente entre les deux pays et les deux hommes. Toutes les tentatives de rapprochement entreprises se soldèrent, pour la plupart, par des échecs excepté celle de 1978, lors du sommet de Monrovia. Cette normalisation qui s’est faite en plusieurs étapes était la matérialisation de l’apaise- ment des différends entre les deux pays. Elle impliqua de nombreuses personnalités.
Nous présentons les hommes choisis comme facilitateurs en insistant sur la nature de leurs relations avec les deux leaders.
20 Georges CHAFFARD, Les carnets secrets de la décolonisation, Paris, Calmann Levy, 1967, p.206.
En mars et juillet 1970, le football donnait l’occasion à Houphouët Boigny de tenter de détendre les relations entre son ancien « lieutenant » et lui.
Le 22 mars 1970, les équipes ivoirienne et guinéenne se rencontrèrent au stade du 28 septembre à Conakry. La délégation ivoirienne était conduite par le ministre Mathieu Ekra. Son choix n’était pas sans rappeler l’ancienneté des relations entre Sékou Touré et lui depuis la période coloniale. En effet, Mathieu Ekra connaissait bien la Guinée et Sékou Touré pour avoir exercé dans ce pays dans les années 50 et ensuite pour avoir aidé le leader guinéen à installer une section du RDA à Kankan. A ce titre, les deux hommes se connaissaient parfaitement et le leader ivoirien espérait en ces retrouvailles l’occasion pour les deux, de se rappeler le temps passé et pourquoi pas aboutir à cette normalisation tant recherchée de part et d’autre. Cette rencontre s’acheva sur une note d’espoir, celle de voir les deux hommes se réconcilier. Par ailleurs, en juillet 1970 à Conakry, un second match international de football opposa le stade d’Abidjan au Kalum Star de Guinée en quart de finale de la coupe africaine des clubs champions. Ici également, la délégation ivoirienne était conduite par une personnalité ivoirienne qui connaissait bien Sékou Touré, Antoine Konan Kangah, maire d’Abidjan et membre du Bureau politique du PDCI-RDA. Il avait également séjourné en Guinée et avait surtout aidé à la consolidation du PDG.
A ces différentes initiatives, viennent s’ajouter la présence d’une délégation gui- néenne au Vè congrès du PDCI-RDA, les 29, 30, 31 octobre 1970. Houphouët-Boigny saisit cette occasion pour adresser un message à Sékou Touré par l’intermédiaire du Général Diané Lansana, membre du Bureau National Politique (BNP) du PDG et ministre du Domaine social. Une fois de plus, c’est Antoine Konan Kangah qui fut mandaté pour recevoir la délégation guinéenne à l’aéroport. Houphouët chargea la délégation guinéenne d’informer Sékou Touré que « plus rien ne s’oppose à la reprise des relations fraternelles entre la Côte d’Ivoire et la Guinée21 ». Autre fait révélateur de cette volonté de réconciliation, c’est qu’au cours de ce congrès, l’éventualité d’aplanir les divergences avec Sékou Touré dans le cadre du RDA fut sérieusement envisagée.
Il mettrait tout en œuvre en s’appuyant sur les anciens compagnons communs. C’est en l’occurrence Hamani Diori, chef d’Etat du Niger qui fut chargé dans son discours, d’annoncer que les modalités de cette normalisation pourraient être trouvées dans le cadre de l’ancien comité de coordination du RDA. La normalisation tant attendue ne se déroula pas.
En 1972 cependant le nouveau contexte des relations entre les deux pays semblait favorable à une réconciliation définitive. Les deux chefs d’Etat continuaient de procé- der à des échanges de messages par émissaires interposés. Le choix des émissaires d’Houphouët-Boigny était toujours fonction de la personnalité de Sékou Touré. Ainsi, le 28 mars 1972, le chef de l’Etat délègue Lanzeni Poto Coulibaly, procureur de la République de Côte d’Ivoire et membre du Bureau Politique du PDCI-RDA, au XIIIè anniversaire de la Jeunesse de la Révolution Démocratique. Soulignons que c’est en raison de ses relations personnelles avec Sékou Touré qu’il fut envoyé en Guinée.
21 Extrait du discours prononcé par le président Félix Houphouët-Boigny au Vè congrès du PDCI, Fraternité Matin n°1787, 2 novembre 1970, p.7
Lors d’un entretien qu’il nous a accordé, Lanzéni Coulibaly précisa la nature et la profondeur de ses rapports avec le leader guinéen en ces termes :
« Avec le président Sékou Touré, c’étaient des rapports de grand frère. Des rapports absolument fraternels, désintéressés. C’est ce qui a fait que j’ai pu avoir quelques succès dans mes relations avec lui…il me prenait toujours comme un petit frère. Et ces relations humaines ont souvent débouché sur les relations professionnelles. Parce qu’il y a certaines facilités qu’en tant qu’homme politique que j’ai pu avoir auprès de lui. Facilités que je n’aurai pas eu s’il m’avait comme un représentant d’autre pays22 ».
Et de conclure en reconnaissant son rôle dans la normalisation des relations entre les deux hommes : « j’ai contribué au rapprochement d’Houphouët-Boigny et Sékou Touré. J’ai participé au rapprochement et à l’apaisement des relations entre la Côte d’Ivoire et la Guinée23 »
Si Lanzéni met l’accent sur ses relations fraternelles avec Sékou Touré, Houphouët- Boigny tout en jouant sur cette fibre, n’oubliait pas que les deux hommes avaient l’islam en commun comme religion. Il restait donc un intermédiaire important dans le contact permanent entre Sékou Touré et lui. D’ailleurs, lorsque cette réconciliation intervint en mars 1978, il fut nommé deux mois plus tard premier ambassadeur de Côte d’Ivoire en Guinée. Si on peut considérer cette nomination comme une reconnaissance pour service rendu, il n’en demeure pas moins qu’Houphouët -Boigny comptait en réalité sur Lanzéni Coulibaly pour maintenir et renforcer cette normalisation.
Ainsi, en dehors de ses propres initiatives, Houphouët -Boigny acceptait celles d’origine extérieures qui faciliteraient ses rapports avec son jeune frère. Il les accueillait avec beaucoup de joie. C’est ainsi que plusieurs chefs d’Etat qui n’appartenaient pas forcement à la grande famille RDA, participèrent au ballet diplomatique avec chacun, sa particularité et affinité avec l’un et l’autre. La diplomatie africaine joua donc un rôle essentiel dans le rapprochement entre les deux hommes. Apprécions ces différentes initiatives et leurs portées tout en mettant l’accent sur les affinités.
Le président de l’Ouganda, Idi Amin Dada, après un séjour en Guinée du 19 au 23 novembre 1973, prit la résolution de tenter un rapprochement non seulement entre Houphouët-Boigny et Sékou Touré mais entre ce dernier et Senghor, le chef d’Etat sénégalais. Après une rencontre avec Senghor, le 23 novembre 1973 à Dakar, il se rendit à Abidjan où en l’absence d’Houphouët-Boigny, il fut reçu par une importante délégation ivoirienne constituée de ministres d’Etat, du ministre des affaires étran- gères, des présidents de l’Assemblée nationale et du Conseil économique et social.
Houphouët-Boigny se trouvait, à la même période à Yamoussoukro, au chevet de sa sœur malade. Il encourageait les trois chefs d’Etat à la réconciliation. Cette première tentative à l’échelle des chefs d’Etat africains ne donna pas les résultats escomptés.
En 1975, le président de la Gambie Daouda Jawara tenta sans succès également un rapprochement. En 1977, c’est au tour du chef de l’Etat togolais, le Général Gnas-
22 Entretien avec Lanzéni COULIBALY, le 15 novembre 1997 à son domicile à Cocody.
23 Ibidem
-singbé Eyadema qui entretenait d’excellentes relations avec Houphouët-Boigny et Sékou Touré, de se placer comme l’intermédiaire principal du rapprochement. Dans le dernier trimestre de l’année 1977, il se fit l’avocat d’une réconciliation entre les deux hommes. A cet effet, il envoya plusieurs émissaires à Conakry et reçut succes- sivement à Lomé en novembre 1977, Mme Andrée Touré, épouse de Sékou Touré, Lansana Béavogui, Premier ministre de la Guinée. Le 06 décembre de la même année, il reçut Ismaël Touré, le demi-frère de Sékou. D’autres messagers discrets continuèrent de faire la navette entre les deux capitales (Lomé et Conakry). Dans son rôle de médiateur, le chef de l’Etat togolais informait régulièrement Houphouët- Boigny de l’évolution de ces différentes rencontres. Même s’il était le plus jeune des deux chefs d’Etat, Eyadema bénéficiait auprès d’eux, d’un respect profond et d’une forte considération24.
Mais c’est surtout à partir de 1978 que les intermédiaires s’impliquèrent intensément dans le processus de rapprochement entre les deux leaders. Le président gambien s’attela de son côté à rapprocher Sékou Touré et Léopold Sedar Senghor. Au cours de cette même année, le président libérien William Tolbert se proposa d’accueillir un sommet de réconciliation entre les trois hommes chez lui à Monrovia à la suite de la visite de travail effectuée par Sékou Touré et son premier ministre dans la capitale libérienne. Ce serait au cours de cette rencontre que la date du sommet aurait été décidée. La position du chef d’Etat libérien présentait pour l’observateur de la scène politique africaine, un atout de taille dans le rapprochement entre les deux hommes car il entretenait d’excellentes relations avec Houphouët Boigny et Sékou Touré.
D’abord avec Houphouët Boigny, ses relations étaient toutes particulières. Sur le plan privé, son fils aîné, Adolphus Benedict Tolbert, avait épousé la fille de jean Delafosse25, dont tous les enfants avaient été adoptés par le chef de l’Etat de la Côte d’Ivoire ; c’était donc la fille adoptive du président ivoirien. Les deux familles étaient donc liées par les liens sacrés du mariage. En Afrique, cette donne a toute son im- portance car elle tissa ipso facto, une alliance entre les deux familles et il est difficile de refuser toute initiative venant d’une des parties. En plus, sur le plan politique, Houphouët et Tolbert adoptèrent une politique de dépendance plus ou moins similaire vis-à-vis des puissances occidentales. La France pour la Côte d’Ivoire et les Etats- Unis pour le Libéria. Leurs politiques économiques furent très proches à plusieurs égards. Au plan de la politique africaine, les deux chefs d’Etat étaient favorables au dialogue avec l’Afrique du sud. Enfin, en 1975, les deux pays signèrent un traité de coopération libéro-ivoirienne dans le cadre d’importants projets agricoles. Houphouët et Tolbert étaient certes collègues mais les liens d’amitié prirent le pas sur les autres considérations.
Sékou Touré sans être au même degré d’affinité avec Tolbert, eut des raisons de prendre en considération les propositions de celui-ci. Les liens furent très étroits sur
24 En souvenir de ses rapports avec Houphouët-Boigny, Eyadema affirma à la suite l’éclatement de la crise militaro-politique en Côte d’Ivoire qu’il ne pouvait pas rester indifférent en voyant le pays
«vieux» brûler. Ce qui explique que les premières négociations de sortie de crise se soient déroulées à Lomé.
25 Jean Delafosse fut président du Conseil Economique et Social de la Côte d’Ivoire. Il mourut en 1962.
le plan privé. Pendant la longue période d’isolement du régime de Conakry, Monrovia était la seule capitale où le chef d’Etat guinéen effectuait régulièrement des visites privées ; cela, pour lui signifier toute sa confiance. C’est bien Tolbert qui avait réussi à le réconcilier avec l’un de ses farouches opposants en exil, Jean Marie Doré. C’est suite aux garanties qu’il donna à Doré que ce dernier revint définitivement s’installer à Conakry en 1975. Enfin, même après la réconciliation avec Houphouët-Sékou, Tolbert continua d’exercer une certaine influence sur Sékou Touré. C’est lui égale- ment qui régla le différend entre Sékou Touré et son demi frère Ismaël Touré en avril 197926. Officiellement, sans partager les mêmes convictions idéologiques, Tolbert et Sékou s’engagèrent dans une politique d’intégration sous régionale. En janvier 1979, les deux pays signèrent un pacte de non agression et de défense mutuelle.
Houphouët ne pouvait donc rien refuser à Tolbert ; il accepta sa médiation. Sékou Touré, non plus, ne pouvait le contrarier ouvertement ; il entérina les propositions de Tolbert. Fait majeur à souligner, le renversement de Tolbert, le 12 avril 1980 suivi de son assassinat, donna l’occasion à Houphouët et Sékou, de manifester leur hostilité au régime de Samuel Doe, auteur du coup d’Etat mais de signifier, une fois de plus, leur reconnaissance à la mémoire de celui qui les avaient réconciliés. Les relations personnelles entre Tolbert et les deux chefs d’Etat voisins jouèrent donc énormément dans la balance de la réconciliation.
En plus de Tolbert, un autre leader africain, cette fois, de la zone septentrionale, intervint dans le rapprochement entre Houphouët et Sékou ; il s’agit du roi du Maroc Hassan II. La diplomatie marocaine était restée tout aussi dynamique dans le pro- cessus de réconciliation entre Houphouët et Sékou.
Le Maroc, dans sa stratégie subsaharienne et ses démêlés avec l’Algérie et surtout sa démarche modérée, intervint à plusieurs reprises au sud du sahara. Il y développa une diplomatie très efficace. Hassan II entretenait avec Houphouët et Sékou, des relations tant sur le plan personnel que politique. La politique du roi Hassan II s’ins- crivait en bien des points dans la suite logique de son père, le Roi Mohamed V. Sous lui en effet, le Maroc était l’un des pays du Maghreb qui affichait la plus vieille relation politique avec les Etats au sud du Sahara. Sans remonter très loin dans l’histoire, l’exemple du « groupe de Casablanca27 » en fut une parfaite illustration. L’arrivée du Prince héritier Moulay Hassan au pouvoir en février 1961 conduisit cependant ce dernier, à se débarrasser peu à peu de ses oripeaux progressistes et à se rapprocher des Etats africains modérés et pro-occidentaux.
26 Ce différend intervient après le voyage de Sékou Touré à Yamoussoukro. Ismaël TOURE qui fait partie de la délégation est impressionné par la vitrine ivoirienne. Il fait le bilan de la vieille rivalité guinéo-ivoirienne qu’il juge peu reluisante pour la Guinée. Reprochant l’échec économique à son frère Sékou Touré, au PDG, à la révolution, il est accusé de déviationniste. Le 11 avril 1979, il est limogé. Il quitte le gouvernement et est exclu du Bureau politique du PDG à l’unanimité des membres. Cette destitution est décidée au cours d’une réunion extraordinaire consacrée à « l’examen de la situation créée par les violations délibérées et réitérées de la ligne du parti par ses membres, le camarade Ismaël TOURE » (cité par Jeune Afrique n° 955 du 25 avril 1979, p.24)
27 Groupe crée en 1961 de tendance socialiste et qui prônait l’indépendance immédiate, la création des Etats unis d’Afrique. Ce groupe était opposé à celui de Monrovia de tendance modérée
Cinq Etats dont quatre modérés et un progressiste amis du Maroc, étaient concernés par la coopération qualifiée de privilégiée entre le Maroc et l’Afrique au sud du Sahara. Il s’agissait du Sénégal, de la Côte d’Ivoire, du Zaïre, du Gabon et de la Guinée.
L’amitié qui liait le roi à Houphouët-Boigny et Sékou Touré joua énormément dans l’assouplissement des conditions de la normalisation de leurs relations. Ana- lysons cette amitié séparément à l’effet d’apprécier la pesenteur des conseils du roi marocain.
Les débuts de ses relations personnelles avec Houphouët Boigny remontent à la mort de Mahomed V. Le chef de l’Etat ivoirien joua auprès du nouveau roi, alors âgé de trente deux ans, le rôle dévolu à un aîné. Il l’aida également sur le plan politique en mettant à sa disposition son carnet d’adresse. Ces données ne firent que renforcer les relations personnelles entre les deux hommes et politiques entre les deux pays.
Les jalons de la coopération maroco-ivoirienne furent jetés au cours de la visite de septembre 1973 matérialisée par la signature le 22 septembre de cinq accords28.
A la veille de cette visite officielle, le chef de l’Etat de Côte d’Ivoire assista aux côtés du Roi Hassan II à l’inauguration du barrage « Idriss 1er » dans la province de Fès, le 15 juillet 1973. Enfin, il faut souligner que le Maroc était le troisième client de la Côte d’Ivoire après le Sénégal et l’Algérie. La part de la Côte d’Ivoire dans les importations du Maroc était de 63% en 197229 les exportations ivoiriennes en direction du Maroc attestent également cela : 14,4% en 1972 et 25,8% en 1978 et 198430.
Hassan II entretenait des relations aussi bien personnelles que politiques avec Sékou Touré. Les deux hommes étaient de confession musulmane. La Guinée était, en effet, membre de l’Organisation de la Conférence Islamique (OCI) dont le premier sommet se tint au Maroc en 1969. En réalité, les relations de Sékou Touré avec le Maroc dataient de l’époque du Roi Mohamed V tous deux chefs de file du « groupe de Casablanca ».
On le voit bien, Houphouët Boigny et Sékou Touré qui avaient entretenu des rapports avec le père renforcèrent ces liens avec le fils qui, conscient de ce passé, ne supportait plus de voir les deux hommes se faire continuellement la guerre. C’est pourquoi, lorsqu’il fut sollicité par la France, Hassan II ne posa aucune condition. Il offrit ses services et apporta son soutien à ce processus de rapprochement, mieux, il s’y impliqua personnellement. C’est la somme de tous ces efforts diplomatiques qui facilitèrent la rencontre de Monrovia, le 25 mars 1978.
Cette réconciliation concernait en réalité, trois chefs d’Etat dont deux Houphouët- Boigny et Léopold Sédar Senghor avaient des relations tumultueuses avec Sékou
28 Traité d’amitié et de coopération ; accord commercial et tarifaire ; accord culturel, accord pour la suppression des visas et de passeports diplomatiques et de service ; accord portant création d’une grande commission mixte de coopération ivoiro-marocaine
29 Abdellah SAAF, Le Maroc et l’Afrique après l’indépendance, Rabat, Institut des Etudes Africaines, 1996, p.70
30 Ibidem
Touré. Les propos tenus par certains artisans de la réconciliation permettent d’ap- précier la portée de cette politique de concertation, de contact permanent et surtout, le poids des relations interpersonnelles en politique en Afrique. Eyadema, dans le discours prononcé à cette occasion, donna une coloration africaine à cette norma- lisation :
« C’est cette voix du peuple africain qui nous a conduit ici et c’est pour lutter contre la misère des peuples dont nous avons la responsabilité que nous recherchons en toute objectivité les solutions africaines à nos problèmes…Que Monrovia soit une étape dans cette lumineuse que vous avez voulu tracer à l’Afrique31»
Le second artisan de cette réconciliation, le président libérien Tolbert abonde dans le même sens : « En un moment où nous traversons à l’échelle mondiale une de ses plus intenses périodes de conflits idéologiques, au moment où les puissan- ces étrangères nous invitent à la destruction fratricide, à la désunion de l’Afrique, il est impératif que nous, habitants de cette région, nous nous tenons la main dans la main dans un esprit de grandeur et d’unité, d’objectif pour poursuivre de manière exemplaire, le chemin de la compréhension mutuelle et du développement accéléré de nos pays32 ».
La rencontre de Monrovia constitue une victoire pour la diplomatie africaine33 parce qu’elle permet aux deux leaders de se rencontrer et d’harmoniser leurs points de vue. Désormais les relations entre Houphouët et Sékou, par delà eux, les relations Côte d’Ivoire – Guinée empruntèrent une nouvelle voie : celle de la normalité et de la concertation permanente.
CONCLUSION
Cet article s’est voulu une tentative d’explication de la méthode adoptée par Houphouët-Boigny pour ramener la paix et la concorde entre son jeune frère Sékou Touré et lui. L’on se rend compte que le Président Houphouët imprégné de la culture akan a su en faire bon usage durant toute la période tumultueuse faisant ainsi, une fois de plus, preuve d’esprit d’ouverture, de dialogue, lui, l’aîné. C’est ainsi qu’il ac- ceptait de se rendre partout, de recevoir toute initiative et surtout de les entreprendre pourvu que cela aboutisse à la normalisation des rapports avec Sékou Touré.
L’utilisation permanente et constante des relations interpersonnelles sur une aussi longue période permet de mettre en relief une autre qualité du leader ivoirien,
31 Auguste MIREMONT, «Côte d’Ivoire – Guinée –Sénégal : l’entente est rétablie», Fraternité matin n°4016, 20 mars 1978, p.19
32 Robert Tambo MOLINNO, «Monrovia, une étape décisive», Horoya n°2318, 02-08 avril 1978, 33 p.21 C’est volontairement que nous n’avons pas voulu, dans cette étude, aborder le rôle des puissances occidentales dans ce processus de réconciliation. En général, leurs actions étaient guidées par des objectifs totalement différents de ceux des intermédiaires africains. Le contexte de la guerre froide explique, en partie ses interventions occidentales, alors que les africains visaient plutôt la réconciliation de deux frères et dans le cadre du RDA, le retour de l’union au sein de la grande famille.
la patience vis-à-vis de son jeune frère. Car malgré le caractère fougueux et parfois insaisissable de ce dernier, il n’a cessé de maintenir le contact, utilisant la diplomatie secrète dans bien de cas. La paix entre pays africains si chère au Président ivoirien venait ainsi de se réaliser avec un de ses voisins.
SOURCE ORALE
Lanzéni COULIBALY, le 15 novembre 1997 à son domicile à Cocody (Abidjan, Côte d’Ivoire)
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