LE COMPORTEMENT PRÉDATEUR DU CRAPAUD COMMUN
(BUFO BUFO) ENVERS LES ABEILLES
J.
LESCURESéwinaire-Collège,
Fof<-!c-/’’)’aM!(JI artinique)
SOMMAIRE
Le Crapaud commun a la
réputation
de venirhapper
les Abeilles au bas des ruches? Prend-il l’habitude d’une telle proiemalgré
les piqûres? Il semble y avoir contradiction apparente entre lestravaux de CoTT
( 193 6)
et les constatations deplusieurs
apiculteurs.En fait, le soir,
lorsque
les abeilles sont moinsagressives,
de groscrapauds
peuvents’adapter
à une
proie
aussidangereuse.
Bufo bujo,
d’ailleurs, ne réussit pas àapprendre
à refuser totalement les abeilles. Celles-ci sont des proies ambivalentes, elles constituent tout aussi bien unsignal
derécompense (bonne
au goîit)qu’un signal
depunition (piqûre).
LeCrapaud
oublie vite lapunition
et recommencepériodiquement
à avaler des abeilles.
INTRODUCTION
L! CRAPAUD EST-IL UN ENNEMI DES ABEILLES ?
a) A!evçu historique
S’il est une
proie
que lesCrapauds
ont laréputation
de mangerfacilement,
cesont bien les Abeilles. BOULANGER
( 1910 ), spécialiste
incontesté desBatraciens,
écrivait au début du siècle que aBulo buta
était friand d’Abeilles et se tenait volon- tiers dans levoisinage
des ruches pourhapper
ces Insectes au passage ». C’étaitl’opi-
nionqui prévalait
de sontemps
et cetteréputation
débordait les milieux del’Apiculture.
A la fin du xixe
siècle,
cesujet
futlonguement
débattu entre naturalistes.Je
croisque la
question
fut abordée pour lapremière
fois avec clarté parAlphonse
de LAFONTAINE
(I8!o) ;
ses observations furent malheureusementtrop ignorées
par la suite. Les beaux soirsd’été,
il avait vu descrapauds
escalader laplanchette
d’envolet se mettre en embuscade devant l’ouverture d’une
ruche, puis happer
les abeilles.Les
dégâts
auraient étéimportants
sil’apiculteur
n’avait pastué,
enl’espace
d’unmois, plus
de 200crapauds près
de son rucher de 60 essaims.F!Tro
( 1 8 72 )
cita 1/AFONTAINE ;
COLLI-11 DE P!,anc1·( 1 8 74 )
et HÉRON-R.OYER( 1 8 7
8)
connaissaient l’article deF ’ n2io,
mais ne tinrent pascompte
de l’observation de I,a FONTAINE. Défenseur acharné de l’utilitéagricole
deBufo bujo,
HÉRON-ROYERcritiqua
lecatalogue
de GIRARD(r8 7 8), qui jugeait
les Anouresutiles,
mais avait classéButa parmi
les nuisibles aux Abeilles.Après
I3ou!,!vGER, l’idée duCrapaud
« friand d’Abeilles », est encore affirmée(RosTn!rD,
i933 ; deW I TTE, 194 2).
Celapouvait
êtrevraisemblable, puisque
M
me PHrs:!!,m
( 1922 )
n’avait constaté chez lui aucunsymptôme
d’envenimement dû à despiqûres
d’Abeilles. RosTnrrD observa la même absence de réactions inflam- matoires auxpiqûres
deGuêpes.
. Les
piqûres
d’abeilles seraient-elles inefficaces contre unprédateur
comme leCrapaud ?
COTT( 193 6)
n’est pas de cet avis et,apparemment,
les résultats de sestravaux contredisent une telle
opinion.
L’expérience
duzoologiste anglais
consistait àplacer
descrapauds
affamés surla
planche
d’envol d’une ruche devant ses orifices desortie, puis
à observer leurs réactions. Pour écarter lesfacteurs ; hasard,
effetclimatique
et variabilité de compor- tement desessaims,
il avaitpris
laprécaution
de travailler sur unegrande
échelle(
34 Crapauds,
714 essaispendant plus
de 40h)
et à desépoques
différentes. Il avait choisi 7 ruchesmoyennement
actives et faisaitjeûner
lesButa
durant une semaineavant
l’expérience.
Commel’indique
sesfigures
i et 2,plus
aucunCrapaud
nemangea d’Abeilles le
7 e jour
maisbeaucoup
s’élancèrent sur les Vers de farineaprès l’expérience ( 7 a).
C OTT
concluait : « même dans des conditions de famine et en
dépit
d’une faimcroissante,
cescrapauds apprennent,
au bout dequelques
essaisseulement,
à éviter les abeilles bien que d’autres Insectes(Vers
defarine)
soientacceptés
avec empres-sement. o
b)
LesCrapauds et l’APiculture
Comme l’a relevé CHAUVIN
( 195 6)
les conclusions de COTT ne concordent pas avecles faits
rapportés
encore actuellement par desapiculteurs, particulièrement
par ceuxd’Afrique
du Nord oud’Amérique
du Sud. Mais lesCrapauds, auxquels
ceux-ci fontallusion,
ne sont pas desBulo buta; je
pensequ’il s’agit
pourl’Afrique
duNord,
deButa buta sPinosus
et même degrands Bujo
vividis et pourl’Amérique
du Sud deBulo
marinus. Cesespèces
sontplus grandes
que celles de notre pays. Un ancienapi-
culteur de la
Martinique,
le PèreDelawarde,
m’a décrit ses observations decapture
d’abeilles parBulo marinus,
ces groscrapauds
causent de réelsdégâts quand
ils réussissent às’approcher
des orifices de sortie d’une ruche. CHAPMAN GRANT( 194 8) qui
conteste aussil’expérience
deC OTT ,
cite une lettre d’unapiculteur
des Bermudesqui
avait trouvé 30 à 50Bufo
mavinusopérant
dans un rucher. En ouvrant les tubesdigestifs
d’une douzaine d’entre eux, ilcompta
une moyenne de 50à 60 abeilles par estomac ; le maximum fut de 113 chez ungrand spécimen.
Il faut mentionner
également
l’observation trèsprécise
d’II,cK!RT en zg3! : durant des nuits delune,
cezoologiste
acapturé
16Crapauds
de Californie(8
à mcm)
aux environs de 12 ruches. Les
déjections
deCrapauds
trouvées autour du rucherétaient
pleines
de têtesd’Abeilles,
514 têtes d’Abeilles furentcomptées
dans les esto-macs de 22
animaux,
le maximum étant de3 8
et le minimum de r3.En
France,
dans les traités devulgarisation apicole,
les affirmations ne sont pas aussi nettesqu’on pourrait
le croire en cequi
concerne leCrapaud
« ennemi » desAbeilles. Sur 35 livres
recensés,
lesplus
connus dans notre pays, 13 seulement enfont mention et
accompagnent
souvent leurs déclarations debeaucoup
de réserve.Généralement,
il n’est pas considéré comme un ennemi biendangereux.
Seul des35 auteurs, A!PHnnD!Ry
(igq6),
dansl’E!cyc!o!!! apicole,
relate un faitprécis signalé
par FLAMMARIO!. Laplupart
dutemps,
les ouvragesindiquent
le remède leplus
commode et leplus
efficace contre l’intrusion duCrapaud :
surélever la ruche enla haussant sur
pieds,
leCrapaud
nepeut plus
atteindre laplanche
d’envol.Les ruches étant souvent surélevées à l’heure
actuelle, je
me suis demandési
réellement la chasse aux Abeilles était encore
possible
pour leCrapaud
commun,Buta
obufo. J’ai
effectué unsondage
par l’intermédiaire de la Gazetteapicole ( 15
000 abon-nés),
demandant auxapiculteurs
s’ils avaient vraiment vu descrapauds happer
desabeilles. Plusieurs
réponses
meparvinrent
ou arrivèrent à la revue, de diversesrégions
de France :
Bretagne, Lorraine, Drôme,
Provence. Elles révèlentparfois
d’astucieusesadaptations individuelles,
de lapart
de ces Vertébrés inférieurs.Ainsi,
M. Gx!!Wr,owme
signale
un cascurieux,
observé enseptembre ig6i.
Dans sapropriété d’Orange
existe un assez
grand
bassin avec, au centre, une rocaille d’oùjaillit un, jet
d’eau. Vers 6 h dumatin,
lesabeilles,
trèsnombreuses,
viennents’y abreuver ;
unjour,
il remarquaà 7 h
un groscrapaud qui
traversa le bassin à la nage, monta sur larocaille, puis happa
les abeilles sans difficulté. Encoreplus
étonnant est le fait contrôlé par le DrMOREAUX avec CUÉNOTet relaté dans la Gazette
apicole
de février19 6 2 .
« Nous avions
remarqué
unjour,
un groscrapaud qui
se tenait à l’affût sous laplanche
d’envol d’une rucheisolée, happant
au passage les butineusesqui,
alourdiesau retour d’un voyage de
récolte,
se laissaient choir dans l’herbe.Quelques jours plus
tard ce
crapaud
avait construit à la verticale de laplanche
d’envol une cavité en entonnoir au fond delaquelle
il setenait,
se nourrissant des abeillesqui
chutaientdans l’orifice de sa demeure.
»
Ayant
déterré cecrapaud,
nous l’avonsrejeté
à une dizaine de mètres de la ruche.Or,
deuxjours plus tard,
il avait reconstruit etréintégré
sonlogis.
» Déterré à nouveau, nous l’avons
bagué
à unepatte
d’un cordonnet de soie rouge et l’avonsrejeté
cette fois au-dessus d’une haie voisine. Mais une semaineplus tard,
nous retrouvions ce même
crapaud
dans sonlogis
à nouveau reconstruit.»
Intrigués
de saténacité,
nous l’avons alorsporté
à 200 mètres environ de laruche,
maisquelle
n’a pas été masurprise
de retrouver l’année suivante notre mêmecrapaud,
dîimentbagué,
au fond du même entonnoir où à nouveau, il se délectaitd’abeilles. »
»
Je
décidai alors de le sacrifier et de ledisséquer
et trouvai dans son estomac lesdébris de
plus
dequarante
abeilles. »On
peut
donc affirmer que descrapauds
viennent encore au bas des rucheshapper
des abeilles.
L’observation
de LA FONTAINE( 1 8 70 )
n’était pas un cas isolé. Les Cra-pauds peuvent guetter
les abeillesfatiguées,
traînant autour desruches,
ous’appro-
cher de la
planche d’envol,
si celle-ci n’est pas suffisamment surélevée commeje
l’aiconstaté en Provence. Mais
je
ne pense pas,malgré
les dires de certainsapiculteurs,
que le
Crapaud happe
l’Abeille au vol.Personnellement, je
ne l’ai observé quequel-
ques fois avec un
crapaud borgne.
Aucontraire,
le vol etl’atterrissage
trèsrapide
des abeilles
provoquent
des réactions de fuite ou d’immobilité duCrapaud. Quant
à leur
pouvoir
de fascination sur les Abeilles que laissent entendre des récitsbeaucoup trop anthropomorphiques (M.
RICHARD EAU, Gazetteapicole, janvier 19 6 2 ),
ils’agit
bien d’unelégende :
lesAbeilles, guettées
attentivement par leCrapaud immobile,
ne modifient pas pour autant leur
comportement.
c)
Situation actuelle de laquestion
Si des
crapauds
viennent avaler les abeillesprès
desruches, peut-on
affirmerà cause des
expériences
deC OTT ,
que ces Batracienspeuvent
s’habituer à uneproie
aussi o
dangereuse
» et trouver dans un rucher une source de nourriture abondante et d’accès facile?Je
pense que leproblème
n’esttoujours
pas éclaircimalgré
lesquelques
faitssignalés
par desapiculteurs.
DOTTRENS( 19 6 3 )
résume bien la situation actuellelorsqu’il
écrit : « Onprétend qu’il (le Crapaud) pille
lesruches ; pourtant l’expérience
a montréqu’il apprend
à éviter les Abeilles parcequ’elles
lepiquent quand
elles sont
happées.
Peut-être certains individus s’accoutument-ils à cet inconvénient ? » Laréponse
à laquestion
de DoTTR!NS nepeut
êtreapportée
que par une vérificationexpérimentale
commej’ai
tenté de le faire.Il s’avère aussi que cette
expérience d’adaptation
duCrapaud
à l’Abeille four- nit en mêmetemps
un très bonexemple
d’étude decomportement acquis
enversune
proie
ambivalente. C’est un casd’apprentissage
«positif »( 1 )
où se mêlent larécompense (l’Abeille,
bonne augoût)
et lapunition (piqûre).
Taarécompense l’emporte
t-elle sur la
punition ?
Lapunition
est-elle assez forte pour écarter leCrapaud
dela
proie?
Cetype d’expérience
n’ajamais
été réaliséjusqu’ici
avec un Batracien.II. -
MÉTHODE
ETMATÉRIEL
I. - CONSTATATIONS PRÉLIMINAIRES
Le dessein de COTT était d’abord de prouver l’efficacité des
adaptations protec-
trices des Abeilles contre lesattaques prédatrices
deBulo bufo, puis de jeter quelques
lumières sur le
comportement alimentaire,
lepouvoir
d’association et la mémoire de cescrapauds.
Mon but est tout à faitdifférent,
il est àl’opposé
de celui de CoTT : lesCrapauds s’adaptent-ils
à lacapture
d’uneproie
aussidangereuse ?
Ceci m’a amené à modifier diverses conditionsd’expériences qui, maintenues,
auraient entraîné pour lesCrapauds
des résultatsd’apprentissage trop négatifs.
(’) J’appelle apprentissage positif&dquo; celui qui est lié à l’acquisition d’une récompense ; il s’établit à partir
d’un stimulus « positif » (LE Nv, 1961) qui produit un effet excitatif. Le dressage négatif» est lié à un stimulus e négatif qui produit un effet inhibitif, il aboutit, après apprentissage, à une réaction d’évitement.
a) Im!ortance de
l’heureAu cours de ma
première
séried’expériences (Série A,
1eressai)
oùje reproduisais
le cadre
expérimental
deCoTT, j’ai
nettement perçu que le volfréquent
des abeilles«
gênait
» lescrapauds ;
c’était même laprincipale
cause de leur fuite.Lorsque je parle
de« gêne » je
veuxparler
du fait quelorsque
leCrapaud
est sur laplanche
d’envolles abeilles se
posent
sur lui à leur retour etgrimpent
sur sondos, l’obligeant
à resterimmobile et à fermer les yeux.
Finalement,
il m’a semblé que ce n’étaient pas lespiqûres
ni ladéglutition
de laproie,
mais ce bourdonnement et ce va-et-vient continuelqui provoquaient
la fuite.Lors du deuxième essai de la série
A, j’ai supprimé
ce facteur en travaillant à la tombée de la nuitquand
les vols sontquasiment
ou mêmecomplètement
terminés. LeCrapaud peut
alors se mettre à l’affût toutprès
des orifices de sortie. CommeBitio bufo
est un animalcrépusculaire,
ces heures tardives sontplus
habituelles pour lui.Dans la nature, c’est le soir que les
Crapauds s’approchent
des ruches.J’ajouterai
aussi que
Bufo
a presquetoujours
une tendance instinctive à gagner l’ombre(Buv-
TE NDIJK
,
192 8) :
il fuirarapidement
d’uneplanche
d’envolensoleillée,
même s’il al’habitude de manger
pendant
lejour.
Le mêmespécimen
resteraplus
calme le soir.C
OTT ne
précise
pas l’heure de sesexpériences,
mais elles devaient se dérouler durant lajournée,
car ilparle
des vols assezfréquents d’abeilles,
à telpoint qu’il
était
obligé
d’exclure les ruchestrop
actives.b) Im!ovtanee de
Lamanipulation
Très
vite, j’ai
noté un facteurcapable
deperturber
facilement le déroulement normal d’uneexpérience
etqui
malheureusement nepouvait
pas être éliminé totale- ment : lamanipulation
de l’animal parl’expérimentateur.
CesBatraciens,
aux réac- tions individuelles trèsdiverses,
sonttoujours
très craintifs. Sous l’effet de ces mani-pulations
ou d’ungeste brusque,
un réflexe de fuitepeut
se déclencher et inhiber toutautre
comportement pendant
untemps plus
ou moinslong,
mêmeaprès
unepériode
convenable
d’apprivoisement.
On le constate
aisément, lorsque
leCrapaud, posé
la nuit sur laplate-forme
d’uneruche très
calme,
cherche à s’enfuiraussitôt,
alorsqu’il
n’ajamais guetté
les abeilles etqu’il
n’a été niattaqué
nipiqué.
Durant lajournée
et même aucrépuscule,
lebourdonnement et le vol des abeilles
provoquant
les mêmes réactions defuite,
il estplus
difficile d’en déceler le véritable motif. Descrapauds qui,
durant toutel’expé- rience,
n’ont pasmangé
une seuleabeille,
n’ont pas forcémentappris
à leséviter, puisqu’ils
ne les ont pasgoûtées
et n’ont même pas étépiqués ;
ils évitentpeut-être systématiquement
la ruche à cause dutourbillonnement,
dubourdonnement,
des vols incessantsd’abeilles,
mais lamanipulation
a dîa contribuer à provoquer cette fuiteautomatique.
C
OTT
signale
que sescrapauds
s’étaient accoutumés à la société humaine et à être saisis avec les mains.Je
pensequ’il
n’a pas assezsouligné
cette actionperturbatrice,
carles réactions de certains
spécimens,
mêmehabitués,
sont trèschangeantes
en ce domaine.c) Im!ortance
des réactions duCrapaud
auxpiqûres
d’AbeiLLesDès les
premières observations, je
me suis vite heurté à une difficulté : savoirquand
uncrapaud
a étépiqué
par une abeillequ’il
avale. Un seul cas est facilementobservable,
mais il est peufréquent,
lapiqûre
suv lalangue.
La réaction duCrapaud
est
instantanée,
il rouvre aussitôt labouche,
bave un peu et laissependre
lalangue.
Très souvent,
j’y voyais
ledard,
maisje
n’ai pu y constater aucune enflure. Descrapauds,
commeD i , pouvaient
de nouveauhapper
desabeilles,
10 minutesaprès
avoir été
piqués
sur lalangue ;
maisgénéralement
les autress’éloignaient
aussitôtde la ruche.
Lorsque je
nevoyais
pas le dard sur l’extrémité de lalangue pendant
hors de la
bouche, je
le retrouvaistoujours
fixé sur l’autrepartie
de lalangue,
enouvrant la
gueule
ducrapaud.
Il arrive que la réaction décriteplus
haut ne se mani-feste pas si l’Abeille a
piqué
de groscrapauds
commeD l
à la base de lalangue.
En dehors de la
piqûre
sur lalangue,
ces« piqûres
internes » comme les nommeC
OTT
,
sontsignalées
àl’expérimentateur
par différentscomportements,
notammentun mouvement
typique
decrispation
du cou et de latête,
durant une fraction deseconde,
les yeux enfoncés dans leurs orbites. Souvent desclignements d’yeux.
desgonflements
et desdégonflements rapides
des poumons suivent cette réaction « dou- loureuse ». Parfois lecrapaud quitte
aussitôt laplanche
d’envol et si des abeilless’approchent
delui,
il recule avec unebrusquerie qui
contrastesingulièrement
avecson calme antérieur.
Je
n’aijamais
constaté cescrispations
de la tête durant la man-ducation d’une
proie
normale.Je
les ai retrouvéeslorsqu’un crapaud
moyen avaleun gros Hanneton
(les pattes
duColéoptère
doiventgriffer
lesparois
de la cavitébuccale)
mais lacrispation
et le spasme étaient bien moins accentués etplus
brefsqu’avec
les Abeilles.Vévi fication expérimentale.
- Le moyen de vérifier si unepiqûre correspond
à cessignes
de « malaise » est d’ouvrir lagueule
ducrapaud
pour voir si le dard estplanté
dans
l’épithélium
buccal.Je
nepouvais
pasentreprendre
de telles observations durant mesexpériences,
car
j’aurais perturbé
lecomportement
duCrapaud
pourplusieurs jours ;
C’est pour-quoi j’ai
réalisé des séancesspéciales
avec r2Buta bufo.
Par contre, le cas où les Cra-pauds
seraientpiqués
dans l’estomac est invérifiable in vivo Mais est-ilpossible ? Je
le pense, car des abeilles toutes froissées quej’avais
faitdégurgiter,
avaient encoreun dard sortant de son fourreau et
réagissant
à une excitation tactile(frottements).
BxnGG
( 194 8)
a constaté cettepossibilité
dans un casanalogue, puisqu’il
atrouvé,
dans des
dissections,
desparois
d’estomacs deCrapauds
américains hérissées de dards de Fourmis. Il est donc vraisemblable que des dardspuissent
encorepiquer
laparoi
de l’estomac et
s’y
fixer. Ceciexpliquerait peut-être
certainscomportements
où leCrapaud
n’a aucune réaction immédiate lors de lapréhension
et de ladéglutition,
mais
manifeste, après
unpetit
moment,plusieurs gonflements
etdégonflements
succes-sifs du ventre.
Liaisons
piqûve-malaise : expériences.
Cesexpériences
effectuées avec 12Buta buta
ose déroulèrent exactement dans le même cadre que les autres. 8
crapauds
furent retirés et examinésaprès
leurpremier signe
de « malaise » ou leur fuite(n o
III àX).
2autres(I
etII)
furent retirés alorsqu’ils
n’avaient manifesté encore aucun de cescomporte-
ments tandis que les deux derniers
(XI
etXII)
avaientréagi plusieurs
fois.Commentaive. - Les dards que
je
retrouvaisétaient,
laplupart
dutemps,
fixés au fond de la gorge ;quelques-uns
s’étaient accrochés aux filamentsvisqueux
de lasalive et offraient peu de résistance
quand
ils étaient enlevés. Le nombre de dards retrouvésn’égale
pas le nombre d’abeilles avalées et necorrespond
pastoujours
aunombre de réactions de « malaise » ou de fuite.
Si le nombre de réactions est
supérieur (n O
III etVII),
ce serait soit parce que le dard a malpiqué
et a été finalement avalé(?),
soitplutôt
parce que l’abeille apiqué l’oesophage
ou l’estomac. Le « malaise n estgénéralement plus
accentuélorsque
le dard est fixé dans la voûte du
palais,
mais iln’y
ajamais
d’enflure. Lecomporte-
ment de fuite n’est pas forcément la
conséquence
d’unepiqûre,
car ilpeut
être provo-qué
par d’autresfacteurs ;
mais il en est certainement lesigne lorsque
au cours d’uneexpérience portant
sur lacapture
d’une seuleabeille,
il seprésente
immédiatementaprès
lapréhension
de l’Insecte.Si le nombre de dards est
supérieur
auxréactions,
c’est donc que despiqûres
auraient été peu douloureuses. leCrapaud
serait-il peu sensible à l’action du venind’A!is melli fica ?
M. PHISALIX
(rg22) parle
d’une véritable immunité naturelle duCrapaud
à ce venin. Enquelques expériences j’ai
voulu examinerl’ampleur
de cette immuniténaturelle ; j’ai essayé
de tester ledegré
de résistance duCrapaud
en lui inoculant différentes doses de venin d’Abeille.Expériences
Pour me procurer le venin d’Abeille,
je
laissais tremper lesappareils
venimeux entiers dans de l’eauphysiologique
ou de l’eau distillée. On extrait les appareils venimeux en saississant et en tirant le dard de l’Abeille hors de son fourreau. Toute la glande venimeuse vient avecl’appareil
inoculateur.Parfois, la
glande
est collée à laparoi
de l’intestin, mais les deux sont facilementséparables.
L’appareil
venimeux,plongé
dans l’eau, vide son réservoir à venin. Onaperçoit
les muscles del’appareil
venimeux effectuer les mêmes mouvements quelorsque
le dard est accroché à unépiderme.
Les glandes étaient
légèrement broyées
pour faciliter la dissolution.’
La solution était inoculée aussitôt ou utilisée dans les
jours
suivants, la conservation à - 40!n’apportant
pas de modification au venin. Lagrande
variabilité de laquantité
et de la toxicité du venin dechaque
Abeilleempêche
d’évaluer avecprécision
le contenu type d’uneglande
à venin.J’ai
donc calculé la concentration de la solution obtenue en comptant le nombre deglandes
par cm3.Première série
d’expériences
Résultats.
i. Solution de 10 glandes par cm3.
Elle est
injectée
à 6crapauds
d’environ 20g dans le cou, les flancs ou lalangue.
Aucun effet durable.2
. Solution de 40 glandes dans 0,8 cm3.
Cette solution est
injectée
dans la cuisse et la patte antérieure droite d’uncrapaud
3 de z3 g.Au moment de
l’injection,
l’animal crie et se débat. Presque aussitôt seproduisent
descligne-
ments
d’yeux
et une sécrétion desglandes sudoripares pustuleuses
de la patte. La patte antérieureest
paralysée.
Mort survenueaprès
20heures.3
. Solrstinzz de 30 glandes dans 0,6 cm’.
Cette solution est inoculée dans l’ a avant-bras » d’un
crapaud
3 de z¢ g.1,a patte antérieure droite s’est enflée instantanément, elle est ramenée sous le corps du cra-
paud et ne sert
plus
à la marche. Lesdoigts
sontrecroquevillés,
la main violacéesaigne
un peu.Trois heures
après,
la maintoujours
très enfléesaigne
encore.Après 5 heures,
lecrapaud
neréagit
plus.Après
10heures, il meurt.Lot 1(,’,jioin :
cinq Bufo
bufo a de 20à z5 g ont étépiqués
avec les mêmesaiguilles.
On leur ino- cula desdoses identiques
d’eauphysiologique,
solvant du venin d’ Abeille, dans les flancs, la langue oules pattes de devant. Aucune enflure ne fut constatée dans les flancs. Les pattes étaient enflées, mais
les
crapauds
s’en servaient pour la marche comme avant l’opération.Deuxième série
d’expériences
Le venin est dissous dans de l’eau
physiologique
et inoculé dans les muscles de la patte de devant.7t’<!H/<a/!
1
. 30 glarzrles à z)eniîi. dissoutes dans 0,8 cm3 inoculé à un 3 de 23 g.
« I,’avant-bras » de la patte antérieure droite est enflé et
paralysé,
lesdoigts recroquevillés.
Le crapaud marche en boitant comme s’il avait une patte raide. 6
h après
ilréagit
peu etrespire
difficilement. Le lendemain il est vif, mais boite toujours avec sa patte raide et enflée. 3
jours après
il meurt.
2
. 40 glandes dans 0,25 om3 inoculé à un a de 22 g.
La solution a été inoculée aussitôt
après
sapréparation,
aussi le venin n’était peut-être pas entièrement dissous. L’envenimation fut la même que dans le casprécédent,
mais cecrapaud
restatoujours
plus vif. 4jours après, j’ai
constaté la mort.3
. 3(I
glandes
dissoutes dans 0,4 cm3 inoculé à un a de 19 g.Mêmes enflures, mais le
crapaud réagit
vivement 3 heuresaprès
et finalement survivra.4
. 10 glandes dans 0.5 cnz3 inoculé à urz a de 20 g.
Mêmes
phénomènes
d’envenimation, mais moins accentués. L’animal survit.Lot t,:moin : 0,6 cm3 d’eau physiologique inoculés il 3 crapauds de 20 g.
Une
légère
enflure trèspassagère
est observée. Il n’y a aucun boitillement et lescrapauds
conservent
l’usage complet
de leurs pattes.Troisième série
d’expériences
Cinq
centsglandes
à venin extraites d’abeilles vivantes furent dissoutes dans 20cm’ d’eau dis- tillée. La solution obtenue servitplusieurs
fois ; entre-temps elle était conservée à - 3oo. On peut se demander alors si une telle solutiongarde
intacte la virulence du veninqu’elle
contient.C. l’IIISALIX
( 1922 )
affirme que lapiqûre
directe atoujours
une actionplus
vive que le venin dissous et écrit : «Alorsqu’une
seulepiqûre
qui necorrespond plus qu’à
o,3 mg de venin sec peu être mortelle pour une Souris(il
y a desexceptions),
l’inoculation de o,5 mg de venin dissous dans l’eau est insuffisante à déterminer la mort même par voiepéritonéale.
»Mes résultats corroborent ces chiffres. L’inoculation de o,05cm3, soit
l’équivalent
de 1,25glande
fut mortelle par voie
péritonéale
pour i Souris sur4 expérimentées (mort
2jours après).
0,1 cm3. soit z,!glandes,
est mortel, laprostration
est immédiate, larespiration
devientrapidement
hale-tante ; le lendemain, le comportement semble redevenir normal, mais le 2eou 3e
jour
la Souris meurt.Par voie intraveineuse, l’envenimation d’une Souris est
foudroyante,
0,1cm3 tue une Souris de27 g en iz minutes, avec de très fortes convulsions, et o,05 cm3la tue en i h 10.
Résultats
i.
5 crapauds
d’environ 20 g.Inoculation de i cma réalisée soit dans les muscles de la patte de devant ou de la cuisse en une seule
piqûre,
soit dans les deux pattes en deuxpiqûres
successives.J’ai
constaté la mêmeparalysie qu’aux
séancesprécédentes,
celle des pattes de devant étanttoujours
plus
durable etplus
prononcée que celle des cuisses. Unelégère
enflure est encore consta-table pendant plusieurs semaines, mais les
crapauds
ne boitent plus.Lot lémoin : des
crapauds
de mêmepoids auxquels
ftit inoculée la mêmequantité
d’eau dis- tilléeprésentèrent
la même enflure et un boitillement très passager.2
. 4
crapauds
a de 20 g.Inoculation de l cm3 dans la
langue
et les flancs. 2 bavèrentaprès
quelques heures. 3 mou- rurent lesjours
suivants.3
. 4
crapauds
Y de 50, 60, 80 et 100 g.a) Inoculation de i cm3dans la patte antérieure pour l’un et dans les flancs pour un deuxième.
Celui
qui
fut piqué aux flancs ne chassa plus, il avait une sorte d’ocdètiie sous-cutané. Le lende- main, il se remit à chasser. L’autre avait sa patte antérieure droite eiitiée et paralysée, mais le comportement de chasse ne se modifia nullement.b) Inoculation de em3 dans la patte antérieure droite et de 1 cm3 dans la cuisse. Un gon- flement et un boitillement des deux membres s’ensuivirent. Le crapaud de 80 g continua de chasser, tandis que celui de 5o g avait peur des
proies qui
lui étaient présentées.De toutes ces
expériences,
onpeut
conclure que la résistance deBii,1<> 1mto
au venind’A!is melli fica
est vraiment très forte.Je
peux donc écrire que sil’injection
del’équivalent
de 1,25glandes
par voie intraveineuse ou de 2,5glandes
par voiepéritonéale
suffisent à tuer une Souris de 30 g, ilfaut,
par contre,l’équivalent
de 30 à 40glandes
par voie musculaire pour obtenir la mort d’unBulo buta
de mêmepoids ( 25 glandes
dans les flancs ou lalangue peuvent
arriver au mêmerésultat). Quant
auxCrapauds,
deplus
de 50 g, 2cm 3 ,
soitl’équiva-
lent de 50
glandes,
n’ont pas d’effet mortel par voiemusculaire,
ils sont doncplus
résistants à l’action du venin.
Il est évident que dans la nature, des
injections
depareilles
doses ne sontjamais
atteintes par despiqûres
d’Abeilles. Descrapauds
adultes de toutpoids ( 20
à roog) piqués
de 10 à r8 fois neprésentèrent
pas dephénomènes
d’envenimation. Les résul- tats de cettepetite expérience complémentaire expliquent
donc que,malgré
la douleur momentanée occasionnée par une ouplusieurs piqûres
dans la gorge, leCrapaud
conti-nue à chasser les Abeilles ou tout au moins s’en écarte pour peu de
temps.
Les
Crapauds
étant très résistants à l’action duvenin,
lagrande
diversité des réactions individuelles(cf
tabl.i) provient
autant dudegré
de sensibilité au veninet à la
piqûre
que de l’habileté à saisir uneproie
et de la vitesse à l’avaler. Générale- ment, ces caractères sont liés à la taille et donc àl’âge
duCrapaud.
De grosses femellescomme le noII
(D l )
sont vraiment peu sensibles auxpiqûres.
L’intensité des réac- tionsdépend
aussi du facteur individuel del’Abeille,
sondegré d’agressivité,
la viru-lence de son venin et la
rapidité
de sa défense.En définitive