Grossesse et exposition aux pesticides : quels risques en France ?
Une revue systématique de la littérature au sujet des pesticides autorisés en 2016
La grossesse : une fenêtre de vulnérabilité
Le déroulement de la grossesse et le développement de l’enfant in utero sont particulièrement sensibles aux substances chimiques extérieures à l’organisme. Les recommandations de la Haute Autorité de santé (HAS) pour le suivi de la grossesse préconisent la recherche de toxiques
« classiques » : alcool, tabac, drogues et médicaments tératogènes[1]. En 2013, l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) recommande «une sensibilisation des médecins sur les conséquences possibles d’une exposition aux pesticides pendant la grossesse en vue d’informer les femmes en âge de procréer et les femmes enceintes sur les attitudes de prévention vis-à-vis des pesticides»[2].
Le terme pesticide désigne toute substance destinée à lutter contre les nuisibles, à exercer une action sur les processus vitaux des végétaux ou à assurer leur conservation. Une large utilisation de ces produits depuis plusieurs décennies a entraîné leur dispersion dans tous les milieux de l’environnement[3]. L’imprégnation de la population générale (présence des pesticides dans lesfluides biologiques) est avérée[4].
Les pesticides sont, par définition, toxiques pour leurs cibles, mais n’en sont jamais totalement spécifiques et peuvent avoir des effets sur la santé humaine. Certains pesticides sont classés reprotoxiques, d’autres sont suspectés d’être perturbateurs endocriniens.
Les effets de ces « nouveaux » facteurs environnementaux sont sources d’incertitudes, voire de controverses.
Comment mettre enœuvre la recommandation de l’Inserm ? Actuellement, en France, que dire aux femmes enceintes, ou ayant un projet de grossesse, et quelles mesures de prévention leur proposer ? Plusieurs méta-analyses concernant les effets sanitaires des pesticides ont été publiées[2, 5]. Aucune ne traite spécifiquement ni des risques pour la grossesse ni du contexte français, la France étant le premier pays consommateur de pesticides en Europe. La publication la plus récente synthétise les données disponibles jusqu’en 2012[5]. Depuis cette date, plusieurs études ont été publiées sur ce sujet qui fait l’objet d’un intérêt croissant et la réglementation française en matière de pesticides a également évolué.
Dans ce contexte, il est apparu pertinent de faire l’état des lieux des risques auxquels sont exposées, actuellement, en France, les femmes et leur enfant à naître.
Une revue systématique de la littérature
Une revue systématique de la littérature a été réalisée. L’objectif principal était de synthétiser les données disponibles concernant les risques d’une
Revue systématique
RECHERCHE
ÉDECINE
Barbara Rosenblatt, Virginie Quentin
Faculte de Medecine de Toulouse Rangueil 133 route de Narbonne
31062 Toulouse
[email protected] Tires à part : B. Rosenblatt
Résumé
La grossesse est une fenêtre de vulné- rabilité vis-à-vis des substances chimi- ques extérieures à l’organisme.
L’exposition aux pesticides représente- t-elle un risque ? Actuellement, en France, que dire aux femmes enceintes, ou ayant un projet de grossesse, et quelles mesures de prévention propo- ser ? Pour répondre à ces questions, une revue systématique de la littéra- ture a été réalisée.
Mots clés
grossesse ; insecticides ; revue systématique.
Abstract. Pregnancy and pesticides exposure: what are the risks in France? A systematic review about pesticides authorized by 2016 Pregnancy is a window of vulnerability to extrinsic chemical substances. Is pesticides exposure a risk? Currently, in France, what can we say to women before or during pregnancy? And what preventive measures can we propose?
To answer these questions, a systematic review was conducted.
Key words
pregnancy; insecticides; systematic review.
DOI:10.1684/med.2019.414
exposition aux pesticides autorisés en France, pour la grossesse et l’enfant à naître.
Les critères de sélection des articles étaient les suivants : – types d’études: études épidémiologiques analytiques ; – dates de publication: entre 1940 et le 31 décembre 2016 (date de la réalisation de la revue) ;
– langues :français, anglais ;
– population cible : femme enceinte ou en période préconceptionnelle, fœtus, embryon, enfant ayant été exposé pendant la période prénatale ;
– type d’intervention: exposition de la population cible aux pesticides dont l’utilisation est autorisée en France à la date de réalisation de la revue ;
– type d’exposition: tout type à l’exception de l’intoxica- tion volontaire, à savoir l’exposition professionnelle et non professionnelle (résidentielle, domestique, exposition de la population générale), et ce quelle que soit la voie d’exposition de la mère (cutanée, respiratoire, digestive) ; – type de pesticides: les substances relevant de la réglementation des produits phytopharmaceutiques (substances destinées à protéger les végétaux ou à lutter contre les végétaux indésirables) et/ou des biocides (substances destinées à lutter contre les nuisibles). Seuls les pesticides autorisés à la date de la revue ont été pris en compte car ils sont apparus plus accessibles à d’éventuel- les mesures de prévention ;
– effet étudié: tout effet clinique concernant la gros- sesse (pathologies maternelles gravidiques, issues de grossesse, santé de l’enfant) ;
– critères géographiques: études françaises et interna- tionales.
La recherche a été effectuée sur cinq bases de données et complétée par une recherche manuelle avec exploration de la littérature grise(figure 1). Au total, 22 études ont été incluses. Chaque étude a fait l’objet d’une évaluation méthodologique (grille STROBE) et d’une évaluation de la qualité de l’étude (grille « Classification générale de
niveau de preuve d’une étude » de la HAS) puis les données ont été extraites (figure 2). Le travail de recherche a été réalisé par un seul chercheur[6].
Résultats
La majorité des travaux de recherche et des résultats concernent des pathologies de survenue différée chez l’enfant.
Des risques neurologiques pour l ’ enfant à naître dans plusieurs études de niveau de preuve fort
Les résultats les plus significatifs concernent le chlorpyrifos, un insecticide largement utilisé en culture en France.
Références identifiées par recherche sur bases de données
Références supplémentaires identifiées par d’autres
sources
Références sélectionnées
Références exclues
Articles évalués en texte intégral pour éligibilité
Études incluses dans la synthèse
qualitative
43 articles en texte intégral
exclus 1 article non
obtenu 66
1601
288
1531
1465
66 22
Références après suppression
des doublons
(398)
Figure 1.Diagramme deflux.
50 % 40 %
10 %
Fort Intermédiaire Faible
Figure 2.Niveau de preuve des études incluses (classification HAS).
Il est présent dans l’alimentation, dans l’air, notamment intérieur, et les eaux superficielles [3]. Dans une étude bretonne, il est détecté dans les urines chez 12 % des femmes enceintes[7].
Un faisceau d’arguments basés sur des études inter- nationales suggère fortement qu’une exposition envi- ronnementale au chlorpyrifos pendant la période prénatale peut entraîner des troubles irréversibles du développement neurologique de l’enfant. Une étude de niveau de preuve fort retrouve un risque de retard de développement mental multiplié par 2,5 et de retard psychomoteur par 5 chez les enfants les plus exposés [8]. D’autres études retrouvent des risques de retard de développement [9, 10], de diminution du périmètre crânien [11], de troubles comportementaux (trouble de déficit de l’attention/hyperactivité et troubles envahissants du développement) [8, 12] et de troubles moteurs [13].
Toutes ces études sont étrangères et le risque est difficile à évaluer pour les niveaux d’exposition français. Une étude montre que la relation est non seulement dose- effet mais sans effet seuil[9].
En 2013, l’Inserm conclut à une présomption moyenne de lien entre le chlorpyrifos et les anomalies du neurodé- veloppement[2].
Risque de leucémie du nourrisson : une seule étude de niveau de preuve faible
Dans deux études françaises, pour des populations exposées avant 2003, l’utilisation d’insecticides domes- tiques, sans précision, pendant la grossesse était associée à un risque augmenté de leucémie aiguë chez l’enfant[14, 15]. Ce risque existe-t-il toujours après les nombreuses interdictions de pesticides durant la der- nière décennie, dont le dichlorvos qui était particuliè- rement suspect[16]? Dans notre revue, une seule étude de niveau de preuve faible retrouve une association entre certains pyréthrinoïdes et le risque de leucémie du nourrisson [17]. Les pesticides pyréthrinoïdes sont utilisés en agriculture et également comme insecticide à usage domestique. Ils sont présents dans l’environ- nement français notamment dans l’air intérieur et l’eau [3]. Ils sont détectés chez 98 % de la population générale [4].
Malformations congénitales : des études exploratoires et des résultats non reproductibles
Trois études étrangères retrouvent un lien entre certaines malformations (hypospadias, anomalies du tube neural, déficit transverse des membres notamment) et certains pesticides. Ces résultats ne sont pas reproductibles et le caractère exploratoire de ces études ne permet pas d’en tirer des conclusions[18-21].
Pathologies gravidiques et issues de grossesses : impossible de conclure
En ce qui concerne les risques pour la femme enceinte et les issues de grossesse (fausse-couche, mort fœtale, prématurité, biométries à la naissance), les données sont absentes ou non concluantes[22-24].
Exposition professionnelle : un manque de données
Aucune des études incluses ne concerne spécifiquement les femmes exposées professionnellement. Elles sont pourtant potentiellement exposées à des doses plus élevées que la population générale. Même en l’absence de manipulation directe des pesticides, les femmes peuvent être exposées, par exemple lors de la manipula- tion de végétaux préalablement traités.
De manière générale, les insecticides sont la classe la plus suspecte d’être préjudiciable. La proximité des zones agricoles semble présenter un risque mais l’exposition des populations urbaines est également préoccupante.
Ces résultats posent la question des risques que pré- sentent les autres pesticides de la même classe chimique ou ayant le même mode d’action, en l’occurrence pour le chlorpyrifos une action neurotoxique impliquant l’acétyl- choline.
Par ailleurs, l’exposition à un mélange de pesticides peut être responsable de risques spécifiques, les molécules pouvant s’avérer additives, voire synergiques, c’est
« l’effet cocktail ».
Du nouveau depuis 2016 ?
Évolutions réglementaires
Plusieurs substances ont été retirées du marché. Il n’y a pas eu de modification réglementaire en ce qui concerne le chlorpyrifos ni les pesticides pyréthrinoïdes.
Depuis le 1erjanvier 2017, l’utilisation de produits phytopharmaceutiques par les collectivités est interdite.
Leur usage non professionnel est proscrit depuis le 1erjanvier 2019.
De nouvelles études
Une étude chinoise retrouve un lien entre une exposition prénatale au chlorpyrifos et une diminution du score de développement moteur à l’âge de 9 mois[25].
Une étude française retrouve une association entre un risque plus élevé d’hypospadias et une exposition prénatale à l’herbicide MCPA [26]. Dans une étude danoise, une exposition prénatale à l’herbicide 2,4D est associée à une distance ano-génitale plus courte chez les nouveau-nés de sexe masculin[27].
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Une étude américaine retrouve une corrélation entre une exposition maternelle au glyphosate et un âge gesta- tionnel plus court[28].
Pistes de prévention
En pratique, il est possible de délivrer une information sur les risques connus et de proposer des mesures de prévention simples[29].
Pour les professionnelles, l’orientation précoce vers la médecine du travail est primordiale. La grossesse est souvent signalée après le premier trimestre, période où le fœtus est particulièrement sensible aux toxiques.
La population générale est principalement exposée par la voie alimentaire [2]. L’épluchage et/ou le rinçage ainsi que la cuisson des aliments permettent d’éliminer une grande partie des résidus de pesticides [30, 31]. Une alimentation biologique diminue significativement l’ex- position[32].
Il semble licite de déconseiller, par principe de précaution, l’utilisation d’insecticides au domicile durant la grossesse.
Il est pertinent de rappeler aux femmes enceintes les recommandations de l’Inpes concernant la qualité de l’air intérieur, notamment l’aération quotidienne du domicile [33].
C onclusion
Dans la population générale, une exposition prénatale au chlorpyrifos, insecticide au mode d’action neurotoxique, est fortement suspecte d’entraîner des troubles du neurodéveloppement.
Une information sur les risques des pesticides pour la grossesse peut être délivrée aux patientes et des mesures de prévention simples proposées.
Des études supplémentaires sont nécessaires pour pré- ciser le risque, en particulier dans le cadre de l’exposition professionnelle.
L’exposition aux pesticides tend à être appréhendée comme un risque global et non plus comme un risque fragmenté, substance par substance.
~
Liens d’intérêts : les auteurs déclarent n’avoir aucun lien d’intérêt en rapport avec l’article.RÉFÉRENCES
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Pour la pratique
Des études de niveau de preuve fort retrouvent une association entre une exposition prénatale, à des niveaux environnementaux, au chlorpyrifos, un insec- ticide neurotoxique, et le risque de troubles du développement neurologique de l’enfant.
En ce qui concerne les risques pour la femme enceinte, les issues de grossesse, les malformations congénitales et l’exposition professionnelle, les don- nées sont absentes ou non concluantes.
Des mesures de prévention peuvent être propo- sées : rinçage et/ou épluchage des aliments, absence d’utilisation d’insecticides domestiques, aération quotidienne du logement et orientation précoce vers la médecine du travail en cas d’exposition professionnelle.
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33. Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (Inpes). Guide de la pollution de l’air intérieur. Saint-Maurice : Inpes, 2016.
Annexe 1
Caractéristiques des produits utilisés
Substance Action Usage(s) autorisé(s) Présence dans
l’environnement[3]
Organophosphorés
Chlorpyrifos Insecticide Usage agricole (culture et désinfection des locaux) Usage professionnel uniquement
Air extérieur et intérieur Eaux superficielles Alimentation Dichlorvos Insecticide Aucun
Pyréthrinoïdes
Perméthrine Insecticide Biocide, usage domestique et industriel Air intérieur Milieu marin Eaux destinées à la consommation humaine Esbiothrine Insecticide Biocide, usage domestique et industriel Non recherché
Tétraméthrine Insecticide Biocide, usage domestique et industriel Non détecté Phénoxyherbicides
MCPA Herbicide Usage agricole et non agricole
(sites industriels, voies ferrées, terrains de sport. . .) Usage professionnel uniquement
Eaux souterraines et superficielles Eaux destinées à la consommation humaine Air extérieur
2,4 D Herbicide Usage agricole et non agricole (sites industriels, voies ferrées, terrains de sport. . .)
Usage professionnel uniquement
Air extérieur
Aminophosphonates glycine
Glyphosate Herbicide Usage agricole et non agricole (sites industriels, voies ferrées, terrains de sport. . .)
Usage professionnel uniquement
Eaux souterraines et superficielles Eaux destinées à la consommation humaine Revue systématique | Grossesse et exposition aux pesticides : quels risques en France ?